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Full text of "Histoire de l'Algérie, ancienne et moderne, depuis les premiers établissements de Carthaginois jusques et y compris les dernières campagnes du Général Bugeaud. Avec une introduction sur les divers systèmes de colonisation qui ont précédé la conquète française"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/histoiredelalgOOgali 


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HISTOIRE 


DE  L ALGÉRIE 


ANCIENNE    ET   MODERNE 


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IMI'IIIMKHIK     DE     H.      FOURNIER     ET     C 

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DE   L'ALGÉRIE 


ANCIENNE   ET   MODERNE 


DEPUIS  LES  PREMIERS  ETABLISSEMENTS  DES  CARTHAGINOIS 

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LES  DERNIÈRES  CAMPAGNES  IH    GÉNÉRAL  IfH.KAI  l> 

AVEC    UNE    [INTRODUCTION 

•l  II    I»    MVKHS    SVSTHMKS    1)1'.    COLONISATION    IJl'l    «NT    l'It  KCl.hi:    I.  V    I  HM.M  ITI.    h'K  ANÇAISK 


M.  LÉON  GALIBERT 


PARIS 

FURNE   ET  C",   LIBRA1RES-ÉD1TEI  1RS 

RUE    SA1NT-AM>KK-I>ES-ARTS  ,    ô'> 


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95  27 


AVANT-PROPOS. 


Depuis  treize  ans  nos  armées  foulent  en  tout  sens  le  sol 
de  l'Algérie  ;  depuis  treize  ans  la  France  essaie  à  son 
tour  d'imposer  sa  civilisation  à  cette  contrée  ,  qui  ne 
s'est  jamais  appartenue,  et  qui  néanmoins  s'est  toujours 
|  montrée  rebelle  aux  dominations  étrangères;  depuis 
f  treize  ans  enfin  cette  conquête  et  notre  occupation  sou- 
lèvent à  la  tribune  et  parmi  les  publicistes  les  plus  vives 
discussions.  Naguère  encore,  malgré  nos  victoires  ,  on 
doutait  de  la  conservation  de  l'Algérie  ;  quand  une  voix  auguste,  noble  interprète  de  la 
volonté  nationale  est  venue  dissiper  ces  alarmes  :  «  Cette  terre  doit  être  désormais  et 
«  à  toujours  française,  »  a  dit  le  roi  aux  cbambres  réunies.  «  Mais,  se  sont  écriés  les 
«  esprits  inquiets,  pourquoi  notre  droit  de  conquête  n'a-t-il  pas  encore  obtenu  la  sauc- 
«  tion  des  cabinets  de  l'Europe?  »  A  ce  reproche,  la  France  a  montré  la  Méditerranée 
purgée  des  pirates  et  les  nations  affranchies  par  ses  armes  du  tribut  honteux  qu'elles 
payaient  aux  barbares  ;  puis  elle  a  soulevé  l'immense  linceul  qui  recouvre  ses  milliers 
d'enfants  ensevelis  sur  la  terre  d'Afrique!...  Voilà  ses  titres  de  possession  :  qui  oserait 
les  lui  contester  ?  qui  pourrait  lui  en  donner  de  plus  autbentiques? 

Mais  là  ne  s'arrêtent  pas  les  récriminations  des  détracteurs  de  cette  grande  œuvre  : 
«  Pourquoi ,  disent-ils  encore ,  après  treize  années  de  combats .  sommes-nous  si  peu 
avancés?  Pourquoi  toujours  des  ennemis  à  vaincre,  des  insurrections  à  étouffer? 
Pourquoi,  après  tant  de  sacrifices  d'hommes  et  d'argent ,  ne  voyons-nous  s'élever  sur 
cette  terre  arrosée  de  tant  de  sang  aucun  établissement  fort  et  durable?  » 

Nous  entreprenons  aujourd'hui,  pour  notre  part,  de  répondre  à  ces  accusations,  en 
publiant  l'histoire  complète  de  V Algérie  ancienne  cl  moderne;  car,  avant  la  conquête 


il  AVANT -PROPOS. 

comme  depuis  l'occupation ,  aucune  étude  sérieuse  n'a  été  faite  sur  les  dominations 
qui  ont  précédé  la  notre  dans  l'Afrique  occidentale,  et  c'est  parce  que  Ton  a  ignoré 
le  passé  que  Ton  se  laisse  si  facilement  aller  à  accuser  le  présent. 

Comment  les  Carthaginois  étendirent-ils  leur  domination  dans  l'Afrique  occidentale? 
Par  quel  ingénieux  système  de  colonisation  firent-ils  concourir  les  tribus  libyennes  à 
leur  commerce,  à  leurs  conquêtes?  Comment,  à  leur  tour,  les  Romains  s'emparèrent-ils 
de  ces  éléments  organisés  pour  détruire  Carthage  ?  Comment  ces  peuples ,  qui  depuis 
sept  cents  ans  paraissaient  façonnés  à  la  civilisation  phénicienne,  acceptèrent-ils  ensuite 
celle  Je  Rome?  Comment,  après  quatre  siècles  de  soumission  apparente ,  les  vit-on 
passer  presque  sans  résistance  sous  le  joug  des  Vandales  ,  puis  sous  celui  des  Gréco- 
Bysantins,  et  enfin  se  laisser  confondre  dans  le  Ilot  arabe  qui  leur  imposa  son  langage 
et  ses  croyances  ? 

Ce  sont  toutes  ces  révolutions  que  nous  avons  entrepris  d'étudier  et  que  nous 
essaierons  d'expliquer:  travail  difficile,  mais  fécond  en  enseignements  de  plus  d'un 
genre ,  surtout  en  rapprochements  du  plus  haut  intérêt  ;  car  cette  même  terre  où  la 
France  voit  chaque  jour  se  former  et  grandir  de  braves  soldats,  d'intrépides  capitaines, 
des  généraux  illustres,  fut  aussi  le  théâtre  des  mémorables  batailles  que  se  livrèrent 
Scipion  et  Annibal  ;  c'est  là  que  César  vint  cueillir  le  dernier  fleuron  qui  manquait  à  sa 
couronne  de  triomphateur  du  genre  humain  ;  c'est  là  que  les  factions  de  Rome,  qui  se 
disputaient  l'empire  du  monde,  vinrent  vider  leurs  grandes  querelles  ;  c'est  là  que 
mourut  Caton  ;  c'est  là  que  Pompée ,  Marius  et  Sylla  consolidèrent  leur  gloire. 
Massinissa ,  le  roi  de  Constantine  ,  le  fidèle  allié  des  Romains  ,  ainsi  que  ses  descen- 
dants les  Micipsa  ,  les  Juba  ,  sont  les  types  de  ces  chefs  arabes  qui ,  épris  aujourd'hui 
de  la  supériorité  de  notre  civilisation,  se  sont  sincèrement  ralliés  à  nous.  Abd-el-Kader, 
c'est  Jugurtha,  c'est  ïacfarinas,  c'est  Firmus  ;  car  en  Afrique  les  hommes  sont  tou- 
jours les  mêmes,  les  noms  seuls  ne  font  que  changer  ;  Abd-el-Kader  est  le  successeur 
de  tous  ces  esprits  inquiets  et  ambitieux  qui,  à  différentes  époques,  rêvèrent  une 
suprématie  nationale  et  indigène,  utopie  à  la  réalisation  de  laquelle  s'opposent  tou- 
jours le  morcellement  des  tribus  africaines ,  leurs  mœurs  égoïstes  et  leur  caractère 
envieux. 

La  période  arabe  nous  fera  assister  à  ce  magnifique  déploiement  de  la  civilisation 
d'Orient,  qui  de  l'Afrique  envahit  l'Espagne,  et  ne  s'arrêta  qu'aux  plaines  de  Poitiers, 
grâce  aux  efforts  de  la  France  et  aux  victoires  de  Charles  Martel.  Nous  suivrons  tour  à 
tour  les  Arabes  et  les  Maures  dans  leurs  conquêtes  intérieures  et  dans  leurs  expéditions 
au  dehors  :  en  Sicile,  en  Italie,  sur  les  côtes  de  notre  belle  Provence,  où  existent 
encore  tant  de  traces  de  leur  passage.  Puis  viendra  la  période  turque ,  qui  répandit  de 
nouveau  les  ténèbres  sur  les  institutions  sociales  de  cette  partie  de  l'Afrique;  époque 
où  l'ignorance  du  plus  grand  nombre  était  la  condition  de  puissance  pour  une  minorité 
ambitieuse,  et  où  la  loi  du  plus  fort,  devenant  la  loi  suprême,  constituait  en  principe 
la  plus  hideuse  tyrannie. 

Enfin  nous  arriverons  à  l'ère  nouvelle  que  nous  ne  craignons  point  d'appeler  bien- 
faisante ;  car  l'un  des  peuples  les  plus  civilisés  de  la  terre  a  pris  définitivement  pos- 
session de  l'Algérie,  non-seulement  pour  répandre  sur  cette  contrée  les  lumières  qui 
fécondent  à  la  fois  le  sol  et  l'intelligence,  mais  avec  l'espoir  aussi  que  les  institutions 
importées  dans  ce  pays  franchiront  les  limites  imposées  au  territoire  que  nous  occu- 


AVANT-PKOPOS.  m 

pons,  et  que,  dans  un  avenir  prochain,  cette  immense  côte  qui  faii  face  aux  régions 
européennes  pourra  se  trouver  avec  celles-ci  dans  une  intimité  <le  rapports  que  déter- 
minera leur  conformité  d'habitudes  et  d'idées.  Nous  examinerons  avec  soin  la  marche 
progressive  de  nos  armes,  de  notre  administration,  de  nos  travaux  dans  cette  contrée; 
et  de  l'expérience  des  faits  accomplis  nous  déduirons  les  résultats  que  l'on  est  en  droit 
d'espérer  pour  l'avenir. 

Dans  un  livre  où  domine  l'histoire  d'événements  contemporains,  nous  avons  dû  nous 
mettre  en  garde  contre  l'esprit  de  parti,  et  ne  rien  sacrifier  a  des  préventions  de  per- 
sonnes ou  d'opinions.  L'impartialité  a  été  notre  principal  guide;  et  si  parfois  nous 
avons  déversé  le  blâme  sur  les  actes  du  gouvernement  ou  sur  ceux  de  ses  agents,  nous 
avons  toujours  obéi  à  des  convictions  puisées  dans  l'étude  approfondie  des  hommes, 
des  circonstances  el  des  faits. 

Nous  avons  foi  dans  la  bonté  de  notre  travail,  non-seulement  parce  que  nous  lui 
avons  voué  une  étude  suivie  et  consciencieuse,  mais  encore  parce  que  nous  nous 
sommes  aidé,  et  il  ne  pouvait  en  être  autrement,  de  tout  ce  qui  a  été  dit  et  écrit  de 
mieux  sur  le  sujet  que  nous  traitions.  Pour  les  temps  anciens,  Pline,  Salluste,  Tacite, 
Procope,  nous  ont  fourni  d'abondants  renseignements,  auxquels  sont  venus  se  joindre 
les  travaux  que  les  écrivains  modernes  ont  consacrés  à  ces  mêmes  époques,  MM.  Ville- 
main,  Dureau  de  La  Malle,  Saint-Marc  Girardin,  D'Avezac.  M.  de  Perrodil,  que  recom- 
mandent ses  Études  épiques  ainsi  qu'une  élégante  traduction  des  poésies  de  saint 
Grégoire  de  Na/.iance,  a  bien  voulu  aussi  mettre  à  notre  disposition  un  travail  historique 
préparé  de  longue  main  sur  l'Algérie  ancienne.  Les  historiens  espagnols  ,  JMannol , 
Sandoval ,  Haëdo,  Coude  ,  nous  ont  fourni  de  précieux  matériaux  sur  la  période  arabe , 
que  nous  avons  complétés  au  moyen  des  chroniques  nationales.  Pour  la  période  turque, 
les  documents  ont  été  plus  certains  :  MM.  Sander-Rang  et  Ferdinand  Denis,  avec  leur 
monographie  des  Barberousse,  si  précise,  si  exacte,  nous  ont  permis  d'aborder  sûrement 
cette  époque  sans  contredit  la  plus  intéressante  des  annales  d'Alger  ;  puis  sont  venus 
nous  offrir  leur  concours  M.  de  Rotalier,  avec  son  Histoire  de  la  piraterie  des  Turcs 
dans  la  Méditerranée ,  et  M.  Walsin  Estherazy ,  auteur  de  récits  fort  intéressants 
sur  la  domination  turque  dans  l'ancienne  régence. 

Parvenu  enfln  à  l'époque  de  la  conquête  de  1830,  les  journaux,  les  mémoires,  les 
souvenirs,  les  ordres  du  jour  des  ofliciers,  des  généraux  et  des  gouverneurs,  nous  ont 
fourni  une  abondante  moisson  de  documents.  Le  lieutenant-général  Desprez  ,  le  capi- 
taine Rozey,  le  général  Duvivier,  le  colonel  Lapène  ,  le  général  de  l'Étang ,  le  capitaine 
de  Prébois,  le  baron  de  Latour  du  Pin,  et  surtout  le  colonel  Pellissier  avec  ses  Annales 
algériennes  si  pleines  de  faits,  si  riches  d'observations,  ont  été  nos  principaux  guides; 
les  publications  du  général  Bugeaud  ne  nous  ont  pas  été  moins  utiles  ;  puis  sont  venus 
les  voyageurs,  les  savants,  les  économistes,  qui  nous  ont  apporté  les  tributs  de  leurs 
recherches:  MM.  Baude ,  Blanqui ,  Berbrugger,  Aristide  Guilbert,  Enfantin,  sont 
devenus  souvent  nos  auxiliaires.  Mais  un  ouvrage  qui  nous  a  été  d'une  grande  utilité, 
et  auquel  nous  devons  une  mention  toute  spéciale,  c'est  le  Tableau  de  la  situation  des 
établissements  français  dans  r Algérie,  publié  chaque  année,  depuis  1838,  par  les  soins 
du  ministre  de  la  guerre.  Là  se  trouvent  consignés,  non-seulement  l'histoire  contem- 
poraine de  l'Afrique  française,  mais  un  grand  nombre  de  mémoires  sur  divers  sujets  se 
rattachant  tous  à  ces  possessions.  Plusieurs  ofliciers  de  l'armée  ont  pris  part  à  ces  tra- 


iv  AVANT-PROPOS. 

vaux  scientifiques ,  tandis  que  d'autres,  se  livrant  avec  succès  à  la  culture  des  arts,  ont 
fourni  à  l'illustrateur  de  ce  livre,  M.  Raffet,  des  indications  sûres  qui  lui  ont  permis  de 
donner  à  ses  compositions  la  précision  et  la  vérité  qui  en  augmentent  encore  le  mérite. 
M.  d'Estiennede  Lioux,  chef  de  bataillon  au  58%  a  mis  à  sa  disposition  son  album,  riche 
en  costumes  et  en  sites  dessinés  sur  place;  MM.  de  !\eveu,  capitaine  d'état-major,  et 
Pôurcet,  aide  de  camp  du  général  Changarnier,  lui  ont  fourni  aussi  des  croquis  et  des 
renseignements  non  moins  utiles.  Qu'ils  reçoivent  donc  tous  ici,  ces  hommes  dévoués, 
artistes,  savants  et  voyageurs,  l'expression  de  noire  vive  reconnaissance,  car  sans  leur 
concours  il  nous  eût  été  impossible  de  mener  à  lionne  lin  l'entreprise  que  nous  avions 
conçue. 

Dans  une  œuvre  aussi  rapide  (pie  la  notre,  nous  avons  été  souvent  obligés,  surtout 
dans  la  dernière  période,  de  passer  sous  silence  bien  des  faits  isolés,  d'omettre  bien 
des  détails.  Pour  suppléer  à  cette  lacune  ,  nous  donnons  sous  forme  d'appendice  la 
biographie  de  tous  les  régiments  qui  ont  pris  part  aux  travaux  et.  aux  complètes  que 
l'armée  française  a  accomplis  en  Algérie  depuis  treize  ans.  Ce  tableau,  d'une  exactitude 
rigoureuse ,  relevé  sur  les  documents  officiels  que  M.  le  duc  de  Dalmatie,  ministre 
de  la  guerre ,  a  bien  voulu  faire  mettre  à  notre  disposition,  répondra  à  toutes  les 
exigences ,  réparera  toutes  les  omissions,  et  assignera  à  chacun  la  juste  part  qui  lui 
revient. 

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CHAPITRE   PREMIER. 


DESCRIPTION  PHYSIQUE  DE  LA  RÉGION  DE  L'ATLAS. 

L'Afrique,  autrefois  partie  de  l'Europe.  —  Los  côtes  dé  l'Algérie.  —  Le  Ment-Atlas 
ci  scs  ramifications.  —  Constitution  du  sol  Algérien.  —  Minéraux.  —  Fleuves,  cours 
d'eau,  Lies,  sources.  —  Les  saisons ,  la  température,  la  végétation,  les  plantes, 
les  forêts,   —  Les  animaux. 


Avant  d'entreprendre  le  récit  des  évé- 
nements historiques  dont  l'Afrique 
septentrionale  a  été  le  théâtre,  avant 
de  dérouler  cette  longue  série  de 
guerres  et  d'invasions  qui  ont  tant  de 
fois  changé  la  face  de  ce  pays,  ruiné 
ses  villes,  et  influé  de  mille  manières 
sur  l'existence  de  ses  habitants,  nous 
allons  rapidement  esquisser  la  physio- 
nomie de  cette  contrée.  Nous  gravi- 
rons ses  montagnes  ;  nous  parcourrons 
ses  plaines  et  ses  vallées  autrefois  si 
fertiles,  et  qui  offrent  encore  à  l'indus- 
trie moderne  de  si  grandes  ressources;  nous  indiquerons  les  différentes  zones 
de  cette  riche  végétation  africaine,  ainsi  que  les  animaux  qui  s'y  trouvent  : 

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2  DESCRIPTION   PHYSIQUE 

nous  constaterons  enfin  les  divers  phénomènes  de  climatologie  qui  s'y  suc- 
cèdent, les  vents  qui  y  régnent,  la  chaleur  qu'il  y  fait,  les  pluies  qui  y  tombent. 
Ce  tableau  succinct,  à  l'exécution  duquel  nous  avons  fait  concourir  les  docu- 
ments les  plus  authentiques  recueillis  par  les  voyageurs  et  les  savants  de  l'anti- 
quité et  des  temps  modernes,  donnera  dès  l'abord  une  notion  exacte  de 
l'Afrique  septentrionale  et  dégagera  le  récit  principal  de  toutes  les  descriptions 
de  détail  dont  il  aurait  fallu  le  surcharger. 

Les  géographes  de  l'Orient  donnaient  le  nom  d'Ile  Occidentale  [Magrab 
Insala)  à  cet  avancement  que  forment  au  nord-ouest,  au  delà  du  30°  de 
latitude  nord,  les  terres  planes  de  l'Afrique  septentrionale  '.  Cette  manière 
grandiose  d'envisager  une  partie  si  importante  de  l'Afrique  est  fondée  sur  la 
nature  môme  du  pays  :  en  effet,  la  projection  du  continent  africain  entre  la 
.Méditerranée,  l'Océan  atlantique  et  le  grand  désert  de  Sahara,  lui  donne  au 
premier  coup  d'œil  l'aspect  d'une  véritable  île  entourée  de  toutes  parts  d'un 
océan  d'eau  et  de  sable. 

L'Atlas  n'est  pas,  comme  on  le  suppose  généralement,  et  comme  l'ont  dit 
les  géographes  de  l'antiquité ,  un  groupe  de  montagnes  isolé,  sans  ramifi- 
cations, c'est  au  contraire  tout  un  système  de  hauteurs  qui  s'étend  depuis  la 
Méditerranée  jusqu'à  l'Océan,  et  qui  détache  complètement  cette  partie  septen- 
trionale de  l'Afrique  du  reste  du  continent.  L'Atlas  commence  près  des  golfes 
de  la  grande  et  de  la  petite  Syrte,  d'où  il  s'élève  peu  à  peu  en  vastes  plateaux 
jusqu'à  Tunis.  Au  nord  et  au  sud,  du  côté  des  plaines  unies  de  Sahara,  il  se  dé- 
grade en  plusieurs  chaînes  de  montagnes  basses,  mais  très  escarpées.  A  l'ouest, 
il  se  précipite  dans  le  pays  de  Maroc,  jusque  dans  l'Océan  atlantique,  et  forme, 
en  s'abaissant,  des  plaines  montueuses,  des  côtes  garnies  de  rochers  et  un 
grand  nombre  d'écueils  qui  rendent  si  périlleux  les  rivages  de  la  Méditer- 
ranée, depuis  Agadir  jusqu'au  détroit  de  Gibraltar.  Mais  une  circonstance 
bien  remarquable  et  qui  doit  augmenter  l'intérêt  qu'offrent  ces  premières 
études  de  la  nature  africaine,  c'est  que  cette  vaste  chaîne  de  l'Atlas  se  trouve 

1  Ainsi  que  le  t'ait  remarquer  Malte-Brun ,  dans  sa  savante  Histoire  de  la  Géographie , 
l'Afrique  était  fort  mal  appréciée  des  Grecs  et  des  Romains.  Homère  connaissait  la  Libye , 
«  pays,  dit-il,  où  les  agneaux  naissent  avec  des  cornes,  où  les  brebis  niellent  bas  trois  fois 
«  par  an.  »  (Odyssée,  liv.  iv.  )—  Il  est  impossible  de  tirer  du  texte  d'Hérodote  un  ensemble 
clair  et  précis  de  ses  idées  sur  l'Afrique  occidentale.  —  La  description  de  cette  partie  de 
l'Afrique,  chez  Strabon,  prouve  bien  que  les  connaissances  de  son  temps  atteignirent  à  peine 
les  bords  du  Niger.  Il  dit,  il  affirme,  il  répète  que  l'Afrique  se  termine  par  des  déserts,  soit 
qu'on  suive  les  côtes  sur  l'Océan,  soit  qu'on  pénètre  vers  l'intérieur,  et  (pie  les  Romains  en 
possèdent  à  peu  près  toutes  les  parties  qui  ne  sont  pas  désertes  ou  inhabitables.  —  Les  Ro- 
mains, du  temps  de  Pline,  ne  connaissaient  que  le  tiers  de  l'Afrique,  et  le  savant  naturaliste 
lui-même  possède  des  notions  si  imparfaites  sur  cette  partie  du  monde,  qu'il  place  les  sources 
du  Nil  dans  les  montagnes  de  la  Mauritanie.  —  Dans  un  ouvrage  aussi  concis  que  cette  his- 
toire, nous  avons  dû  mettre  de  coté  toutes  ces  fables,  toutes  ces  assertions  hasardées,  pour 
arriver  de  suite  aux  géographes  et  aux  voyageurs  modernes,  dont  les  travaux  positifs  sont  à 
l'abri  de  toute  critique.  Pour  d'autres  parties,  la  géographie  ancienne  nous  offrira  des  docu- 
ments irrécusables. 


DE  IV  RÉGION  DE  L'ATLAS.  •*> 

intimement  liée  au  système  géologique  de  notre  continent.  Les  beaux  travaux 
hydrographiques  de  Smith  ont  démontré  qu'entre  le  cap  Blanc  de  Biserle  et 

la  Sicile,  une  suite  de  montagnes  SOUS-marines,  trahies  par  plusieurs  récits, 
unissent  le  royaume  de  Tunis  à  la  Sicile,  tandis  que  les  sondages  exécutés 
dans  le  détroit  de  Gibraltar  ont  pleinement  constaté  (pie  si  ce  canal  pouvait 
être  mis  à  sec,  on  verrait  les  chaînes  de  l'Atlas  se  rattacher  par  toute  leur 
structure  à  celles  de  la  péninsule  ibérique  :  de  telle  sorte  qu*il  est  permis 
d'avancer  que,  dans  les  figes  anté-historiques ,  l'Europe  et  l'Afrique  ne  l'ur- 
inaient qu'un  seul  et  même  continent'. 

Dans  l'une  et  dans  l'autre,  des  ravins  profonds,  de  riches  vallées  et  de  beaux 
pâturages  se  dessinent  sur  le  versant  des  montagnes;  on  remarque,  au  delà 
comme  en  deçà  de  la  Méditerranée,  la  même  disposition  du  sol,  qui  s'élève 
graduellement  en  plateaux  superposés  au-dessus' du  niveau  de  la  côte;  dans 
les  deux  pays,  l'encaissement  delà  plupart  des  rivières  entre  de  hautes  berges 
et  le  dessèchement  périodique  de  leurs  eaux,  offrent  de  nouveaux  traits  de 
ressemblance  non  moins  caractéristiques;  nous  mentionnerons  encore  ce  fait 
constaté  par  des  géographes  célèbres,  c'est  que  la  hauteur  des  cônes  les  plus 
élevés  de  l'Atlas  correspond  parfaitement  aux  montagnes  neigeuses  de  la 
Sierra-Nevada,  situées  vis-à-vis  dans  l'Andalousie  et  le  royaume  de  Grenade  : 
les  deux  systèmes  ne  diffèrent  que  dans  leurs  dépressions.  Le  plateau  d'Es- 
pagne a  sa  principale  pente  dans  les  vastes  plaines  de  l'ouest  vers  l'Océan 
atlantique;  du  côté  de  la  Méditerranée  elle  est  beaucoup  moins  prolongée  et 
plus  escarpée.  En  Barbarie,  au  contraire,  les  grandes  plaines  de  la  principale 
dépression  du  plateau  se  dirigent,  à  l'est,  vers  la  Méditerranée;  celles  qui 
vont  joindre  l'Océan  sont  beaucoup  plus  abruptes. 

La  physionomie  générale  des  côtes  de  l'Afrique  septentrionale,  depuis  le 
détroit  de  Gibraltar  jusqu'au  cap  Blanc  de  Biserte  et  au  cap  Bon  de  Tunis,  où 
se  forme  le  bassin  occidental  de  la  Méditerranée,  et  où  commence  la  grande 
éehancrure  des  Syrtes ,  est  assez  uniforme  :  les  derniers  mamelons  de  l'Atlas 
y  finissent  en  nombreux  promontoires,  séparés  par  des  baies  peu  profondes. 
La  terre  n'a  point  de  saillies  très-considérables  dans  la  mer;  la  mer  ne  découpe 
pas  largement  la  terre,  et  les  fleuves  y  sont  trop  faibles  pour  s'ouvrir  de  vastes 
embouchures. 

Tel  est  l'aspect  des  côtes  :  leur  étendue  ,  depuis  Tabarque,  vers  l'est,  jus- 
qu'à Milonia,  vers  l'ouest,  présente  un  développement  de  250  lieues  de  25  au 
degré.  Les  ports  qu'on  trouve  sur  cette  côte  sont  nombreux,  mais  peu  consi- 
dérables, comme  il  arrive  partout  où  les  vallées  sont  courtes  et  encaissées. 
Les  golfes  de  Bougie,   de  Koll  ou  Collo,   de  Stora,  de  Bône,   d'Arzeou  , 


1  Ritter,  Malle-Brun,  Humboldt,  d'Avezac,  les  capilaines  Bérard  et  Saniler-Rang,  ainsi  que 
la  plupart  des  géographes,  partagent  cette  opinion.  —  En  1824,  nous  avons  nous-méme  constaté 
la  présence  de  ces  aspérités  sous-niarincs. 


k  DESCRIPTION  PHYSIQUE 

d'Areschgoun  (Rashgoum),  olîrent  à  la  navigation  d'excellents  abris,  des  rades 
sûres  et  spacieuses  :  mais  le  meilleur  de  tous  les  mouillages  est  sans  contredit 
celui  d'Oran,  appelé  par  les  Latins  Portas  Magnus,  et  par  les  Arabes  Mers-el- 
h'ebir,  ou  le  grand  port.  A  Alger,  position  militaire  et  maritime  la  plus  déci- 
sive de  toute  la  côte,  la  nature  a  été  moins  généreuse,  et  il  faudra  exécuter, 
comme  nous  le  verrons  plus  tard,  de  grands  travaux  pour  donner  à  son  port 
toute  l'étendue  que  réclame  la  destination  de  cette  place.  Maintenant  que 
nous  connaissons  ie  littoral ,  pénétrons  dans  l'intérieur  des  terres  ;  et  tout 
d'abord  reconnaissons  l'immense  chaîne  de  montagnes  qui  constitue  le  carac- 
tère principal  de  cette  contrée. 

Chez  les  anciens,  le  Mont-Atlas  était  un  héros  métamorphosé  en  pierre;  ses 
membres  robustes  étaient  devenus  autant  de  rochers  ;  il  portait  l'Olympe  entier 
avec  toutes  ses  étoiles,  et  ne  succombait  point  sous  un  tel  fardeau;  sa  tète, 
couronnée  d'une  forêt  de  pins,  était  toujours  ceinte  de  nuages  ou  battue  des 
vents  et  des  orages  ;  un  manteau  de  neiges  couvrait  ses  épaules,  et  de  rapides 
torrents  coulaient  de  sa  barbe  antique  '.  Cette  personnification  majestueuse  et 
poétique  de  l'une  des  plus  remarquables  montagnes  de  l'ancien  monde  est  en 
partie  justifiée  par  le  peu  de  largeur  que  présentent  les  bases  du  haut  Atlas. 
Cette  chaîne,  vue  de  profil ,  ainsi  que  le  fait  observer  M.  de  Humboldt,  appa- 
raissait aux  anciens  navigateurs  comme  une  colonne  aérienne  isolée,  suppor- 
tant la  voûte  du  ciel  :  de  cette  configuration  à  la  tradition  mythologique.,  il  n'y 
avait  qu'un  pas;  aussi  s'est-elle  conservée  intacte  de  génération  en  génération 
jusqu'à  nous.  Un  fait  incontestable,  c'est  qu'aucun  voyageur,  pas  môme  les 
caravanes  les  plus  lentes,  ne  mettent  plus  de  trois  jours  pour  se  transporter 
des  plaines  du  nord-est  à  celles  du  sud-est. 

Dans  le  système  atlantique  sont  comprises  toutes  les  montagnes  qui  bordent 
l'Océan  et  la  Méditerranée,  depuis  celles  appelées  Montagnes  Noires,  près 
du  cap  Bojador,  jusqu'au  désert  de  Barcàh.  Ce  que  l'on  nomme  proprement 
Atlas,  est  un  groupe  de  plusieurs  chaînes  parallèles  qui  reçoivent  différents 
noms  des  géographes.  Le  Grand-Atlas  borde  l'empire  de  Maroc  ;  le  Petit- 
Atlas  commence  à  Tanger,  près  du  détroit  de  Gibraltar,  et  se  prolonge 
jusqu'au  golfe  de  Sidre.  On  y  remarque  les  monts  Gharian  ;  plusieurs 
rameaux  s'en  détachent  sous  les  noms  de  monts  Haroudjé,  que  les  Arabes 
distinguent  en  Haroudjé-el-Açouad  ou  Haroudjé  noir,  et  en  Haroudjé- 
cl-Ablad  ou  Haroudjé  blanc  ;  d'autres  rameaux  portent  les  noms  de  monts 
Tiggerendoumma,  Tibcsty,  Haïfath,ce  sont  ceux  qui  vont  se  terminer  dans 
les  déserts  de  Libye  et  de  Sahara.  La  troisième  chaîne  de  l'Atlas  est  celle 
des  monts  Ammer,  dans  l'Algérie,  qui  joint  le  Grand  et  le  Petit  Atlas  aux 

1  Dans  les  idées  populaires  de  la  géographie  ancienne,  l'Atlas  était  à  la  fois  la  colonne  sur 
laquelle  reposait  le  ciel ,  cl  la  borne  où  finissait  le  monde.  L'Atlas  était  dépeint  par  les  géo- 
graphes de  l'antiquité  comme  un  sanctuaire  impénétrable,  plein  de  désordres,  de  mystères  et 
d'horreurs. 


DE  LA  RÉGION  DE  L'ATLAS.  r> 

Montagnes  Noires,  et  dont  les  rameaux  circonscrivent  le  Fezzan  '.  C'est  dans 
l'empire  de  Maroc,  principalement  à  l'est  de  la  ville  de  Maroc  et  au  sud-est  de 
celle  de  Fez,  que  l'Atlas  atteint  sa  plus  grande  hauteur;  c'est  là  aussi  que  se 
trouvent  concentrées  les  neiges  éternelles.  Puis,  à  mesure  qu'il  s'avance  vers 
l'est ,  l'Atlas  se  dégrade  proportionnellement,  de  telle  sorte  que  les  sommets 
«lui  se  trouvent  sur  le  territoire  algérien  sont  plus  élevés  que  ceux  de  Tunis, 
et  que  ces  derniers  dépassent,  à  leur  tour,  les  pics  de  la  régence  de  Tripoli. 
Quoiqu'on  n'ait  pas  encore  fait  des  relevés  rigoureusement  exacts  de  ces  divers 
sommets,  on  peut  néanmoins  établir  que  les  points  culminants  du  Grand-Atlas, 
dans  l'empire  de  Maroc,  ne  s'élèvent  pas  au-dessus  de  4,000  mètres,  et  que 
ceux  d'Alger  ne  vont  pas  au-delà  de  3,000. 

Dans  l'Algérie,  l'Atlas  se  prolonge  parallèlement  à  la  côte,  et  traverse  cette 
province  dans  toute  sa  longueur.  A  son  point  culminant,  il  se;  déroule  ou  plutôt 
il  s'épanouit  en  une  vaste  chaîne,  dont  la  masse  complexe,  imposante,  sépare 
le  territoire  d'Alger  proprement  dit  du  Sahara  et  le  protège  contre  l'influence 
des  vents  du  désert.  Puis  vers  le  nord,  au-delà  des  plateaux  adossés  à  cet  im- 
mense rempart,  comme  une  suite  déterrasses,  une  seconde  chaîne,  sous  le 
nom  de  Petit-Atlas,  s'étend  parallèlement  à  l'autre,  de  l'est  à  l'ouest,  en  suivant 
le  littoral  dans  toute  sa  longueur.  Celle-ci  est  le  point  de  départ  d'une  mul- 
titude de  ramifications  qui  se  rattachent  à  la  grande  ligne  du  Sahara ,  ou 
s'avancent  abruptement  dans  la  direction  de  la  Méditerranée,  et  quelquefois 
jusque  sur  la  côte. 

Plusieurs  défilés  d'une  physionomie  pittoresque  et  sauvage  se  dessinent 
entre  les  chaînons  multipliés  de  l'Atlas;  les  Turcs  les  appelaient  Demir-Capy 
(Portes  de  Fer).  Ce  sont,  en  effet,  de  formidables  portes,  toutes  taillées  pour 
les  besoins  de  la  guerre,  et  dont  quelques  hommes  peuvent  facilement  dé- 
fendre l'accès.  Le  plus  occidental  de  ces  cols,  dans  le  grand  Atlas,  est  celui  qui 
a  reçu  le  nom  de  Bab-el  Soudan  (Porte  du  Sultan).  Les  plus  remarquables  de 
l'Algérie  sont  les  Bibans  et  le  Teniah  de  Mousaïah,  tous  les  deux  franchis  par 
l'armée  française  sous  les  ordres  du  duc  d'Orléans 2,  Là  où  l'écartement  des 
montagnes  a  laissé  de  plus  grands  intervalles,  se  développent  de  fraîches  val- 
lées et  de  vastes  plaines  :  à  l'est  d'Alger,  on  cite  les  plaines  de  Constantine  et 
celle  de  Bône,  connue  sous  le  nom  de  la  Boujimah  ;  à  l'ouest,  les  bassins  du 
Chéliff,  de  l'Habrah,  donnent  la  plus  haute  idée  de  la  fécondité  de  cette  partie 
de  l'Afrique.  Dans  les  environs  de  Mostaganem,  de  Mazagran,  d'Arzeou,  de 
Mascara,  de  Tlemecen,  de  la  Calle,  il  y  a  aussi  bon  nombre  de  vallées  suscep- 
tibles d'une  riche  culture;  enfin,  à  quelques  lieues  de  la  capitale  se  trouve  la 
Metidja,  la  plus  vaste  et  la  plus  belle  plaine  de  l'Algérie. 

La  constitution  géognostique  du  Grand-Atlas  est  à  peine  indiquée  par  les 

1  Malte-Bran,  revu  par  Huot ,  Description  générale  de  l'Afrique,  t.  v,  p.  593. 

-  Octobre  1837.  —  Mai  1839.  Nous  rapporterons  en  leur  lieu,  ces  expéditions  avec  détail. 


G  DESCRIPTION  PHYSIQUE 

voyageurs  européens  qui  ont  franchi  cette  ligne  de  montagnes;  nous  savons 
seulement  qu'il  est  formé  d'une  roche  de  quartz  et  de  mica,  appelée  gneiss  ; 
qu'on  distingue  au-dessous  de  celle-ci  un  calcaire  de  sédiment  inférieur,  et  que 
les  couches  du  calcaire,  primitivement  horizontales,  sont  devenues  presque 
perpendiculaires,  par  la  puissance  d'un  soulèvement  dont  il  est  impossible 
d'assigner  l'époque.  Des  roches  quartzeuses,  le  grès,  et  un  calcaire  grossier 
ferrugineux,  parsemé  en  beaucoup  d'endroits  de  corps  organisés  et  de  pétrifi- 
cations de  toute  espèce,  paraissent  constituer  la  plupart  des  collines  qui  se 
ramifient  entre  le  grand  et  le  petit  Atlas.  Les  collines  par  lesquelles  l'Atlas  se 
termine  dans  le  désert  de  Barcâh,  sont  des  masses  calcaires  blanches  ;  l'IIa- 
roudjé  blanc  est  de  ce  nombre.  Quant  à  l'Haroudjé  noir,  peut-être  son  noyau 
est-il  calcaire,  mais  il  n'offre  que  des  mamelons  de  basalte,  ainsi  que  l'a  ob- 
servé Hermann  ;  on  croit  que  (-'est  le  mont  A  ter  des  anciens. 

Le  sous-sol  des  plaines  est  généralement  argileux  ou  calcaire  à  Alger, 
siliceux  à  Bône,  et  calcaire  ou  schisteux  à  Oran.  Le  sol  de  la  Metidja  est  en- 
tièrement formé  par  un  terrain  d'alluvion.  Ce  sont  des  couches  horizontales 
de  marnes  argileuses  et  grisâtres  et  de  débris  pierreux  de  différentes  natures. 
On  a  encore  observé  que  l'IIarrach  roule  des  marbres  blancs  et  veinés,  des  grès, 
des  spaths  calcaires,  des  pierres  ferrugineuses,  des  stalactites  et  des  morceaux 
de  fer  ;  et  que  des  troncs  et  des  feuilles  de  plantes  ont  laissé  très-distinctement 
leur  empreinte  diversifiée  sur  ces  nombreuses  substances.  Dans  les  plaines 
d'Oran,  l'humus  est  beaucoup  moins  abondant  que  dans  la  Metidja,  et  ne 
dépasse  guère  une  épaisseur  moyenne  de  sept  pouces.  C'est  en  quelques 
endroits  une  marne  jaune,  et  ailleurs  une  argile  rouge  ou  blanche.  Quant  à 
la  terre  végétale  des  plaines  de  Bône,  elle  se  recommande  par  sa  profondeur 
et  son  excellente  qualité. 

Les  Romains  avaient  découvert  des  mines  de  toute  espèce  dans  leur  pro- 
vince d'Afrique;  ils  faisaient  surtout  un  très  grand  cas  des  marbres  de  la 
Numidie,  qui  étaient  d'un  beau  jaune  uni ,  ou  tacheté  de  diverses  couleurs. 
Depuis,  en  traversant  dix  siècles  de  vicissitudes,  la  connaissance  de  ces 
exploitations  s'est  entièrement  perdue;  et  le  gouvernement  algérien,  avec 
son  insouciance  ordinaire,  n'a  voulu  prendre  aucune  mesure  ni  tolérer  aucune 
tentative  qui  aurait  eu  pour  objet  d'en  retrouver  les  traces.  Les  preuves  de 
l'existence  de  ces  trésors  souterrains  ne  s'en  montrent  pas  moins  partout  à 
nu  sur  les  flancs  ravinés  des  montagnes.  Les  calcaires  gris  et  noirs  qu'on  voit 
alterner  avec  les  marnes  schisteuses  et  le  phyllade,  et  les  schistes  talqueux 
du  Petit-Atlas  et  du  massif  d'Alger,  ont  fourni  ou  pourraient  donner  des 
grès,  du  marbre  blanc,  de  l'ardoise,  et  des  terres  pour  la  fabrication  des 
tuiles,  des  briques,  etc.  Dans  les  vallées  del'Arbâ  et  de  l'Oued-cl-Akhra,  on  a 
trouvé  plusieurs  carrières  de  gypse  ou  de  pierre  à  plâtre;  et  plus  loin,  dans 
les  gorges  de  l'Atlas,  de  très-beaux  marbres  statuaires,  de  l'albâtre,  de 
l'ocre  jaune,  de  la  terre  de  pipe  et  du  blanc  d'Espagne.  Le  calcaire  tertiaire 


DE  LA  RÉGION  DE  L'ATLAS.  7 

d'Ôran  a  été  employé  de  tout  temps  aux  constructions  de  la  ville.  Trois  gros 
bancs  en  pleine  exploitation,  dans  la  carrière  de  Saint-André,  donnent  de  très- 
belles  pierres  de  taille. 

Le  fer  abonde  dans  toute  l'Algérie.  «  De  Tabarque  jusqu'au  delà  de  Bône, 
dit  l'abbé  Poiret,  le  fer  se  présente  sous  toutes  sortes  de  formes;  il  est  mêlé 
à  la  terre  glaise,  qu'il  colore  fortement  en  rouge,  à  l'argile  qu'il  teint  en 
jaune  très-brun,  au  sable  qu'il  noircit.  Dans  les  ravins  il  dépose  un  ocre  pulvé- 
rulent d'un  rouge  de  sang  :  les  fissures  des  grès  sont  remplies  d'une  substance 
noire  ferrugineuse,  et  les  pierres  en  sont  incrustées.  »  Dans  les  montagnes  des 
environs  de  Bougie,  les  Kabaïles  exploitent  depuis  longtemps  des  mines  de 
fer,  dont  les  produits  leur  servent  à  fabriquer  des  canons  de  fusil,  des 
instruments  aratoires  et  d'autres  ustensiles.  Ils  tirent  aussi  de  ce  solmontueux 
du  minerai  de  plomb  pour  les  usages  de  la  guerre  et  de  la  chasse.  A  cinq  ou 
six  lieues  de  Mascara,  dans  les  montagnes  de  la  Tesclia  ,  il  existe  une  mine  de 
cuivre  presque  à  fleur  de  terre.  La  direction  du  filon  va  de  l'est  à  l'ouest,  et, 
en  plusieurs  endroits,  elle  se  rapproche  tellement  de  la  surface  du  sol,  qu'elle 
lui  communique  une  teinte  verdûtre. 

Les  assertions  de  Pline  sur  l'existence  de  l'or  et  des  diamants  dans  le  nord 
de  l'Afrique,  longtemps  considérées  comme  erronées,  ont  été  vérifiées  depuis 
la  conquête  française.  On  a  recueilli  des  diamants  à  Constantine  parmi  les  sables 
aurifères  de  YOued-cl-Raml,  ou  rivière  de  sable;  et  le  nom  de  VOued-el- 
Dzchel  (rivière  de  l'or),  qui  forme  par  sa  jonction  avec  l'Oued-el-Raml,  le 
Sou-el-Gemar  ou  rivière  de  Constantine,  dit  assez  que  les  eaux  de  ce  fleuve 
roulent  des  parcelles  d'or.  Des  indices  analogues  attestent  sur  d'autres  points 
la  présence  des  mines  d'argent.  Les  pierres  précieuses  que  l'on  rencontre  le 
plus  fréquemment  dans  l'Atlas,  sont  :  les  grenats,  les  calcédoines,  et  les 
cristaux  de  quartz. 

Les  sources  sont  très-nombreuses  sur  le  versant  des  montagnes  et  au  milieu 
des  collines  qui  accidentent  le  territoire  algérien  :  les  unes  se  précipitent  avec 
fracas  de  rocher  en  rocher;  les  autres  roulent  lentement  leurs  eaux  dans  la 
plaine.  Du  mois  de  novembre  au  mois  de  mai,  les  torrents  et  les  rivières, 
enflés  par  les  pluies,  grossissent  rapidement,  souvent  même  ils  débordent  ; 
mais  insensiblement,  quand  viennent  les  grandes  chaleurs,  ils  diminuent, 
et  bientôt  dans  leurs  lits  il  ne  reste  plus  qu'une  grève  à  peine  humectée  par 
un  imperceptible  courant.  Soit  que  l'Atlas  se  trouve  trop  rapproché  de  la 
mer,  soit  que  ses  versants  aient  été  déboisés,  soit  que  les  rayons  du  soleil 
dessèchent  trop  rapidement  la  terre,  toujours  est-il  qu'il  n'y  a  dans  l'Algérie 
aucun  cours  d'eau  suffisant  pour  entretenir  un  système  régulier  de  naviga- 
tion intérieure;  ils  peuvent  tout  au  plus  subveuir  aux  besoins  de  l'irrigation 
agricole. 

De  tous  les  cours  d'eau  du  territoire  d'Alger,  proprement  dit,  un  seul, 
l'Oued-el-Kerma,  a  son  origine  dans  le  massif  qui  entoure  cette  ville.  L'Har- 


8  DESCRIPTION  PHYSIQUE 

rach,  laChifï'a,  l'Oued-Bouffarick,rOued-Jer  etl'Hamise  prennent  leur  source 
dans  les  montagnes  du  Petit-Atlas.  L'Harrach,  malgré  le  peu  de  largeur  de 
son  lit,  est  un  des  cours  d'eau  les  plus  importants  de  cette  portion  de  l'Al- 
gérie; il  coule,  en  serpentant,  dans  la  belle  plaine  de  Metidja,  et  ne  devient 
profond  qu'au  moment  des  grandes  pluies.  Pendant  les  autres  époques  de 
l'année,  on  le  traverse  à  gué  presque  partout.  La  Chiffa  sillonne  aussi  la  plaine 
de  Metidja.  Cette  rivière  reçoit  successivement  l'Oued-el-Kebir  et  l'Oued-Jer  ; 
elle  prend  alors  le  nom  de  Mazafran ,  et  se  dirige  vers  le  nord-ouest  où  elle  se 
réunit  encore  à  l'Oued-Bouffarick ;  puis  elle  contourne  le  massif  d'Alger,  perce 
les  collines  du  Sahel,  et  se  jette  dans  la  mer  à  deux  lieues  de  Sidi-Ferroudj. 
Le  cours  du  Mazafran  est  assez  rapide;  mais  quoiqu'on  certains  endroits  son 
lit  présente  MO  mètres  de  large,  et  ses  berges  \0  mètres  de  hauteur,  ses  eaux 
sont  peu  profondes. 

Les  principales  rivières  de  la  province  d'Oran  sont  :  l'Oued-el-Maylah, 
nommé  aussi  Rio-Salado,  l'Habrah,  l'Oued-Hammam,  la  Tafna  et  le  Chéliff; 
la  plupart  de  ces  cours  d'eau  descendent  des  gorges  de  l'Atlas.  La  Tafna, 
qui  a  donné  son  nom  au  traité  conclu  entre  le  général  Bugeaud  et  Abd-el- 
Kader,  est  une  des  grandes  rivières  de  la  province  d'Oran.  Après  un  cours 
d'environ  30  lieues  pendant  lequel  elle  est  grossie  par  la  Sickack  et  plusieurs 
autres  affluents,  elle  se  jette  dans  la  mer,  à  l'extrémité  orientale  du  golfe  de 
Harchgoun.  L'Oued-el-Maylah,  la  rivière  salée,  le  Salsum  Jlumen  des  Bo- 
mains,  dont  le  cours  a  été  peu  exploré,  justifie  son  nom  par  la  qualité  de  ses 
eaux,  et  se  jette  à  la  mer  non  loin  du  cap  Figalo  ;  l'Habrah,  réunie  à  l'Oued-el- 
Hammam  et  à  la  Sig,  forme  près  d'Arzeou  une  espèce  de  marais  qui  se  décharge 
dans  la  mer.  Au  delà,  vers  l'est,  coule  le  Chéliff,  le  fleuve  le  plus  remarquable 
de  toute  l'Algérie  par  le  volume  de  ses  eaux  et  la  longueur  de  son  cours.  Il 
prend  sa  source  dans  le  Sahara,  au  sud  de  la  province  de  Titterie,  traverse  le 
lac  Dya,  décrit  une  ligne  de  80  à  100  lieues,  de  l'est  à  l'ouest,  sans  jamais  être 
obstrué  par  les  sables,  et  vient  se  jeter  dans  la  Méditerranée  à  six  milles  au- 
dessous  de  Mostaganem.  La  vallée  qu'il  parcourt  est  aujourd'hui  la  plus  belle 
partie  des  provinces  de  Titterie  et  d'Oran.  Les  autres  cours  d'eau  de  cette  pro- 
vince ne  sont  que  des  ruisseaux  sans  importance,  qui  se  jettent  dans  la  Sebkhâ 
(lac  salé  d'Oran),  ou  se  perdent  dans  les  sables. 

De  nombreux  cours  d'eau  sillonnent  aussi  la  province  de  Constantinc;  les 
plus  remarquables  sont  :  la  Summam,  l'Oued-el-Kebir,  l'Oued-Zefzag,  la  Sey- 
bouse,  l'Oued-Boujimah  et  le  Maffragg.  La  Summam,  appelée  aussi  Oued- 
Adouze  et  Nazabah,  coule  du  sud-ouest  au  nord-est.  On  la  trace  ordinairement 
comme  prenant  sa  source  dans  la  province  de  Titterie,  traversant  la  chaîne 
du  Jurjura,  et  se  terminant  à  la  mer,  dans  le  golfe  de  Bougie,  au-dessous 
du  cap  Carbon.  De  ce  point,  en  nous  avançant  vers  l'est,  nous  rencontrons 
l'Oued-el-Kebir  (le  grand  fleuve),  le  cours  d'eau  le  plus  important  de  cette 
province.  11  prend  sa  source  dans  la  chaîne  du  Grand-Atlas,  à  plus  de  cinq 


I)K  LA  RÉGION  DE  L'ATLAS.  9 

journées  de  marche  de  Constantine.  L'Oued-el-Kebir,  appelé  aussi  Oued-Rum- 
mel  dans  la  partie  supérieure  de  son  COUTS,  coule  du  nord  au  sud  sur  un  plateau 

éle\é,  perce  plusieurs  contreforts  du  Petit- Atlas,  tourne  autour  des  murs  de 
Constantine,  et  déverse  ses  eaux  dans  la  mer  entre  Djigelli  et  le  cap  Boujarone. 

Après  avoir  franchi  1  Oued-Zhoure  et  l'Oued-Zeaniah,  nous  nous  trouvons  sur 
les  rives  du  Zefzaf,  qui  prend  s;»  source  sur  le  versant  nord-est  du  Djebel-el- 
Ouache,  et  se  rend,  par  un  cours  d'environ  douze  lieues,  dans  le  golfe  de 
Stora  auprès  de  Skikida.  En  s'avançant  encore  vers  l'est,  on  rencontre  la  Sey- 
bouse,  dont  le  cours  accidenté  embrasse  une  étendue  de  M)  lieues  ;  formée 
par  la  réunion  de  l'Oued-Zenati  et  de  l'Oued-Alligah  ;  ses  eaux  sont  très- 
profondes  dans  la  vaste  pleine  qu'elle  parcourt,  et  à  son  embouchure  dans  le 
golfe  de  Bône,  elle  reçoit  les  petits  navires  de  cabotage  ;  les  sandales  peuvent 
même  remonter  son  cours,  jusqu'à  une  assez  grande  distance  de  la  mer. 

Le  versant  méridional  de  l'Atlas  algérien,  généralement  plus  aride  que  le 
versant  du  nord,  et  offrant  aux  eaux  beaucoup  moins  d'ouvertures,  produit 
cependant  deux  fleuves  considérables  :  le  Medjerdah  (  le  liugrada  des  Ro- 
mains), qui  appartient  à  la  régence  de  Tunis  plutôt  qu'à  l'Algérie;  et  l'Oued- 
el-Gedy,  (rivière  du  Chevreau),  qui,  courante  l'est,  allait  autrefois,  sous  le 
nom  de  Triton,  se  jeter  dans  le  golfe  de  la  petite  Syrte  (  golfe  de  Cabès)  ;  il  se 
perd  aujourd'hui  dans  le  lac  de  Melgig  à  l'extrémité  méridionale  de  la  pro- 
vince de  Constantine. 

11  existe  sur  le  territoire  algérien  plusieurs  lacs  ou  marais,  dont  la  constitu- 
tion n'est  pas  sans  intérêt  :  la  plupart  sont  salés  ou  saumatres;  ils  s'emplissent 
durant  la  saison  des  pluies,  et  se  dessèchent  en  été.  Au  sud  de  Constantine 
on  trouve  le  Chott,  vaste  marais  fangeux,  où  croupissent  des  eaux  saumatres 
pendant  les  saisons  pluvieuses.  La  Sebkha  d'Oran  est  une  énorme  masse  d'eau 
qui  a  2,000  mètres  de  large,  et  qu'on  voit  s'étendre,  du  côté  de  l'ouest,  à  perte 
de  vue,  comme  un  bras  de  mer.  Cependant,  l'évaporation  est  si  active  pendant 
les  chaleurs  de  l'été,  qu'au  mois  de  juillet  les  chevaux  et  les  chameaux  des 
Arabes  passent  d'une  rive  à  l'autre  presque  à  pied  sec.  Bans  la  plaine  de  la 
Metidja,  aux  environs  d'Alger,  à  Bône,  à  Arzeou,  il  existe  plusieurs  lacs  de 
cette  espèce ,  moins  importants ,  il  est  vrai ,  mais  soumis  aux  mêmes  lois.  La 
qualité  saline  de  ces  lacs  se  reproduit  dans  un  nombre  très-considérable  de 
sources,  au  point  que,  suivant  la  remarque  de  Desfontaines,  les  eaux  salées 
seraient  beaucoup  plus  abondantes  en  Algérie  que  les  eaux  douces;  aussi,  le 
nom  Oued-el-Maleh  (  ruisseau  de  sel  )  se  reproduit-il  fréquemment  dans  la 
nomenclature  topographique  des  Arabes.  Les  eaux  thermales  n'y  sont  pas 
moins  répandues  :  plusieurs  de  ces  sources  ne  sont  que  tièdes  ,  à  la  vérité, 
mais  il  en  est  qui  s'élèvent  à  une  haute  température,  comme  celles  de 
Hammam-Meskoutyn  et  de  Hammam-Merigàh  qui  atteignent  76°  Kéaumur  '. 

'  On  voit  encore  a  Hainniain-Merigah  ,  VAquœ  Calidœ  Colonia  des  anciens  ,  les  restes  de 

2 


10  DESCRIPTION  PHYSIQUE 

Cette  abondance  d'eaux  salines  et  minérales,  qui  annonce  une  formation 
volcanique  intérieure,  ne  doit  pas  cependant  faire  conclure  que  le  territoire 
d'Alger  soit  dépourvu  d'eaux  douces  et  fraîches.  Il  suffit,  pour  en  trouver,  de 
creuser  à  très- peu  de  profondeur;  souvent  même  on  l'obtient  jaillissante 
comme  dans  nos  puits  artésiens.  Les  Érouagah ,  tribus  qui  occupent  l'extré- 
mité méridionale  de  la  régence,  pratiquent  avec  succès,  depuis  un  temps 
immémorial,  le  procédé  du  forage,  dans  le  but  de  procurer,  disent-ils,  une 
issue  à  l'eau  douce  du  Bahr-that-el-Erdh  (  de  la  mer  souterraine),  et  ils  réus- 
sissent presque  toujours1.  On  rencontre  ordinairement  l'eau  douce  à  quatre 
ou  cinq  mètres  de  profondeur,  mais  jamais  les  sondages  ne  dépassent  quatre- 
vingts  mètres. 

Le  mouvement  des  saisons  et  la  succession  des  accidents  atmosphériques 
ne  se  manifestent  point,  en  Algérie,  par  les  effets  extrêmes  qui,  dans  d'autres 
parties  du  monde,  rapprochent  et  confondent  môme  quelquefois  les  phéno- 
mènes météorologiques  les  plus  opposés;  la  température  n'y  est  pas  trop 
chaude  en  été,  ni  trop  froide  en  hiver,  et  les  transitions  par  lesquelles  elle 
passe  d'un  état  à  un  autre,  aux  époques  de  ses  plus  grandes  révolutions,  y  sont 
presque  insensibles.  En  général,  le  ciel  y  est  d'une  admirable  pureté,  et  l'air 
extrêmement  sain".  Si ,  en  quelques  endroits,  des  émanations  dangereuses 
s'élèvent  des  eaux  croupissantes,  cela  tient  à  des  causes  purement  locales,  et 
que  l'art  doit  bientôt  faire  disparaître.  Les  légers  brouillards  qu'on  voit  se  for- 
mer après  le  lever  du  soleil  ne  tardent  pas  à  se  dissiper  sur  les  hauteurs  du 
massif,  et  quoiqu'ils  persistent  plus  longtemps  dans  la  plaine,  il  n'en  résulte 
aucun  inconvénient.  Les  maladies  endémiques  sont  inconnues  à  Alger,  et  on 
remarque,  comme  une  preuve  des  qualités  hygiéniques  de  1  air,  que,  dans  le 
dispensaire  public,  la  durée  moyenne  des  traitements  n'excède  pas  vingt-deux 
jours. 

«  La  température  est  on  ne  peut  plus  agréable  à  Alger,  dit  le  capitaine 
Kozet,  pendant  une  grande  partie  de  l'année.  Quand  vient  l'été,  la  chaleur  est 
très-vive,  sans  doute,  mais  n'est  point  accablante,  et  l'étranger  s'accoutume 
facilement  à  la  supporter.  Un  grand  nombre  de  plantes  de  l'Europe  tempérée, 
et  môme  des  environs  de  Paris,  vivent  dans  cette  atmosphère,  qui,  presque 
toujours  chaude  et  jamais  brûlante,  favorise  extraordinairement  la  croissance 
des  productions  naturelles  du  sol  \  » 

l'architecture  et  de  la  civilisation  romaines.  A  15  lieues  de  Bùne,  sur  la  route  de  Conslantine  , 
il  y  a  une  source  incrustante  nommée  Hammam-Berda  ,  probablement  VAquœ  Tibilitanœ  des 
Romains,  qui  fournit  de  l'eau  à  80°  Réaumur,  et  auprès  de  laquelle  est  construite  une  grande 
cl  l»elle  piscine.  On  cite  encore,  à  15  kilomètres  de  Sétif,  les  eaux  thermales  de  Hainniam-Staïssa. 

1  Ces  Érouagah  s'étendent  au  sud  de  l'Oued-el-Gedy,  vers  le  Sahara.  La  petite  ville  d'Ouer- 
quela,  station  des  caravanes,  et  dernière  place  habitée  de  l'Algérie  ,  du  côté  du  grand  désert  , 
leur  appartient;  elle  est  située  à  près  de  150  lieues  d'Alger. 

2  En  18:17,  la  direction  du  port  d'Alger  a  constaté  233  jours  de  beau  temps,  et  270  eu  1839. 

'■  La  hauteur  commune  du  thermomètre,  pendant  les  mois  de  juin  ,  de  juillet ,  d'aoûl  et  de 


DK  LA  RÉGION  DE  L'ATLAS.  Il 

La  saison  pluvieuse,  fréquemment  interrompue  par  de  beaux  jours,  se  pro- 
longe pondant  six  mois ,  de  novembre  à  mai.  Le8  pluies,  qui,  aux  autres 
époques  de  l'année ,  ne  durent  guère  plus  d'une  heure  ou  deux ,  sont  alors 
continues  et  très-abondantes1.  Presque  toujours,  ce  sont  des  vapeurs  marines 
que  le  vent  du  nord  enlève  à  la  surface  de  la  Méditerranée  et  pousse  dans  la 
direction  du  sud.  Les  vapeurs,  au  moment  OÙ  elles  approchent  des  confins  du 
désert,  sont  tout  à  coup  arrêtées  par  la  grande  muraille  de  l'Atlas  et  refoulées 
sur  les  terres  du  littoral;  là,  par  le  merveilleux  travail  de  la  nature,  elles  se 
résolvent  et  tombent  en  eaux  fécondantes. 

Les  nuits  les  [tins  froides  des  mois  de  décembre  et  de  janvier  amènent  quel- 
quefois des  gelées  blanches.  Comme  les  orages  sont  très-rares,  il  tombe  peu 
de  grêle  ;  et  la  neige  est  un  incident  météorologique  qui  survient  à  peine  une 
ou  deux  t'ois  dans  le  cours  de  l'année.  Plus  fréquente  dans  les  montagnes  du 
Petit-Atlas  que  dans  la  plaine,  elle  s'y  fond  ordinairement  avant  l'expiration  du 
mois  dans  lequel  elle  est  tombée. 

Mais  l'Algérie  a  un  avantage  que  n'ont  pas  beaucoup  d'autres  contrées  mé- 
ridionales; quand  les  pluies  cessent  ou  deviennent  rares,  l'humidité  continue 
de  tempérer,  sous  d'autres  formes,  l'action  trop  vive  de  la  chaleur.  Pendant  le 
jour,  une  vapeur  aqueuse,  répandue  dans  l'atmosphère,  humecte  tous  les 
corps  ;  et,  une  demi-heure  après  le  coucher  du  soleil ,  les  rosées  commencent 
à  tomber  avec  une  si  grande  abondance,  qu'elles  pénètrent  la  tente  du  soldat, 
et  rafraîchissent  les  campagnes  presque  autant  qu'une  pluie  d'orage. 

Sur  toute  la  côte,  comme  dans  le  port  d'Alger,  les  vents  du  nord  et  du  nord- 
ouest  régnent  depuis  le  mois  de  novembre  jusqu'au  mois  d'avril  ;  ils  font 
baisser  le  thermomètre,  amènent  les  pluies  et  déterminent  les  tempêtes,  dont 
on  a  cependant  trop  exagéré  les  dangers.  Les  vents  du  sud  et  du  sud-ouest 
sont  moins  fréquents ,  et  ceux  de  l'ouest  plus  rares  encore  ;  ces  trois  derniers 
font  monter  le  thermomètre,  et  rassérènent  presque  toujours  le  ciel. 

Le  vent  du  désert,  le  simoum  des  Arabes,  fait  quelquefois  sentir  sa  funeste 
influence  dans  le  nord  de  l'Afrique.  11  s'annonce  à  Alger  par  une  espèce  de 
brouillard  qui  se  montre  sur  le  Petit-Atlas  ;  la  chaleur  devient  alors  insuppor- 
table, et  le  vent  ne  tarde  pas  à  arriver.  Les  hommes  et  les  animaux  ,  affaiblis , 
et  pouvant  à  peine  respirer  ,  sont  obligés  de  chercher  un  abri  ;  partout  l'atmo- 
sphère est  embrasée,  et  si  la  durée  de  ce  phénomène,  ou  du  moins  sa  plus 
grande  intensité,  n'était  pas  bornée  à  quelques  heures,  il  deviendrait  néces- 
sairement la  source  de  grands  désastres 2. 

Le  climat  est  sain  dans  les  environs  d'Oran  ;  il  est  chaud ,  mais  les  chaleurs 

septembre,  qui  sont  marqués  par  les  plus  grandes  chaleurs,  est  de  19,  de  23,  24  et  25  degrés  ; 
celle  des  trois  mois  d'hiver,  novembre,  décembre  et  janvier,  varie  de  14  à  15  degrés,  moyenne 
qui  diffère  peu  de  la  température  du  printemps  d'Europe. 

1  En  1837,  il  y  a  eu  68  jours  de  pluie.  En  1839 ,  les  jours  pluvieux  ne  se  sont  élevés  qu'à  43. 

-'  En  1839,  le  vent  du  désert  ne  s'est  fait  sentir  à  Alger  que  huit  fois,  du  7  mai  au  26  août. 


12  DESCRIPTION  PHYSIQUE 

n'y  sont  point  insupportables  ,  à  cause  des  brises  périodiques  qui  y  régnent 
pendant  l'été.  Les  principes  qui  développent  ailleurs  des  fièvres  intermittentes 
souvent  mortelles,  n'existent  point  dans  cette  province;  cependant  les  chan- 
gements subits  de  température,  et  l'usage  immodéré  des  fruits  et  des  boissons, 
produisent,  si  l'on  n'use  de  quelques  précautions,  des  maladies  dangereuses. 
Les  vents  régnants  sont  :  le  nord-ouest  et  le  nord-est  ;  ce  sont  les  plus  dan- 
gereux. Les  coups  de  vent  se  font  surtout  sentir  en  hiver;  l'été,  il  règne  de 
très-longs  calmes,  qui  ne  sont  interrompus  que  par  quelques  heures  de  brise, 
venant  du  large  pendant  le  jour,  et  de  terre  pendant  la  nuit.  Lesimoui/i  ou 
khamsim  y  est  très-rare. 

La  province  de  Constantine,  par  sa  configuration  môme  ,  présente  sur  plu- 
sieurs points,  quelquefois  peu  distants  les  uns  des  autres,  les  températures  les 
plus  opposées  ;  c'est  ainsi  que  le  plateau  de  Constantine  a  quelquefois  des 
neiges  au  mois  de  mai,  tandis  qu'à  Bône  il  règne  déjà  une  chaleur  de  -25°.  Les 
vents  y  soufflent  généralement  du  nord  et  du  nord-est;  excepté  à  l'époque  des 
deux  équinoxes,  où,  passant  subitement  au  sud-ouest  et  au  nord-ouest,  ils 
amènent  de  fortes  rafales ,  de  la  brume ,  des  temps  nuageux  et  de  grandes 
pluies.  C'est  surtout  en  automne  que  ces  intempéries  ont  le  plus  de  durée; 
elles  se  prolongent  quelquefois  depuis  les  derniers  jours  de  septembre  jusqu'à 
la  fin  de  décembre.  Les  trois  mois  d'hiver  y  sont  généralement  secs,  et  amènent 
presque  toujours  un  beau  printemps. 

Sous  le  climat  de  Bône  ,  des  nuits  humides  succèdent  à  des  journées  brû- 
lantes :  l'aiguille  de  l'hygromètre ,  qui  pendant  le  jour  est  à  l'extrême  séche- 
resse ,  s'avance  rapidement  vers  le  soir  à  l'extrême  humidité  ,  et  arrive  pour 
ainsi  dire  à  son  maximum  vers  onze  heures  du  soir,  par  une  température  de 
22°  en  été1. 

Quoique  la  réputation  d'une  haute  fertilité  appartienne  spécialement  à 
VA/rica  propria'*  des  anciens  ou  à  l'état  actuel  de  Tunis,  on  peut  encore  à 
bon  droit  la  revendiquer  pour  l'Algérie.  Strabon  et  Pline  célébraient  de 
leur  temps  la  fertilité  des  régions  de  l'Atlas ,  car  autrefois  comme  aujour- 
d'hui, la  végétation  y  déployait  une  vigueur  et  une  magnificence  extrêmes. 
Citons  à  cet  égard  une  autorité  récente ,  qui  est  d'un  grand  poids  en  sem- 
blable matière  ,  le  général  Bugeaud  3.  «  Dans  les  courtes  apparitions  que  je  tis 
en  Algérie  en  1836  et  1837,  je  conçus ,  dit-il ,  une  idée  peu  avantageuse  de  la 

'  On  a  calculé  qu'il  y  avait  à  Bône,  dans  une  année,  cent  quatre  jours  pluvieux.  —  Avant  la 
stagnation  des  eaux  de  la  Boujimab,  la  salubrité  de  Bône  était  proverbiale.  C'est  là  que  de  l'in- 
térieur de  l'Afrique  on  venait  chercher  la  santé,  comme  en  Fiance  on  se  rend  a  Hyères.  Il 
sera  facile  de  rendre  celte  ville  à  ses  conditions  premières,  en  ouvrant  une  issue  aux  eaux  de 
la  Boujimab.  —  Rapport  sur  la  colonisation  d'Alger. 

-  Cette  terre  toujours  altérée  ,  sitientes  Afros,  cette  aride  nourricière  des  lions,  leonum 
arida  nutrix  ,  comme  les  anciens  l'appelaient,  était  représentée  sous  l'emblème  d'une  femme 
couronnée  d'épis,  entourée  de  grappes  de  raisin,  et  ombragée  de  touffes  de  palmier. 

;  Des  Moyens  de  conserver  et  d'utiliser  l'Algérie,  18&2. 


DE  LA  RÉGION  DE  L'ATLAS.  13 

fertilité  du  sol  africain ,  tant  vantée  par  l'antiquité.  N'ayant  parcouru  que  In 
plus  maigre  partie  de  la  province  d'Oran,  je  pensais  que  les  historiens  romains 
avaient  l'ait  de  l'hyperbole,  en  disant  que  L'Afrique  était  le  {«renier  de  Home; 
mais  depuis  que  j'ai  pénétré  le  pays  dans  presque  toutes  les  directions,  mes 
convictions  ont  changé,  et  j'ai  reconnu  que  l'Algérie  produit  déjà  beaucoup  de 
grains,  une  immense  quantité  de  bétail,  et  qu'elle  est  susceptible  d'en  pro- 
duire encore  bien  davantage,  et  d'y  joindre  plusieurs  autres  ricbesses,  telles 
que  l'huile  et  la  soie.  Nous  avons  traversé  plusieurs  lois,  l'année  dernière,  et 
celte  année,  les  plaines  de  l'ilabra,  de  l'Illil,  de  la  Mina,  du  Chélif,  d'Egbris, 
le  pays  des  Beni-Amer,  celui  des  Flittas,  grand  nombre  d'autres  vallées,  et 
nous  avons  vu  partout  d'abondantes  cultures  en  orge  et  en  froment1.  Les 
montagnes,  recouvertes  en  général  d'une  couche  profonde  d'excellente  terre, 
ne  sont  pas  moins  riches  que  les  plaines.  Si  les  cultures  y  sont  moins  étendues, 
plus  morcelées,  elles  sont  ordinairement  plus  belles. 

La  spontanéité  est  un  des  caractères  les  plus  frappants  de  cette  puissante 
nature  :  les  arbres  de  l'Europe  et  de  l'Amérique,  transplantés  sur  le  sol  africain, 
y  viennent  et  s'y  propagent  sans  culture,  comme  les  productions  indigènes. 
Parmi  le  grand  nombre  de  végétaux  qui  croissent  naturellement  en  Algérie, 
nous  citerons  d'abord  les  Ientisques,  les  palmiers  chamérops,  les  arbousiers, 
les  genêts  épineux,  les  agaves,  les  myrtes,  les  lauriers-roses.  Sous  la  forme  de 
liantes  broussailles,  ils  envahissent  quelquefois  la  plaine,  et  presque  toujours 
le  versant  des  montagnes  et  des  collines  du  littoral.  Les  grandes  chaînes  de 
l'Atlas  et  leurs  nombreux  contreforts  se  revêtent,  vers  la  région  supérieure,  de 
masses  de  lièges,  de  chênes  aux  glands  doux  que  les  Arabes  mangent  comme 
des  châtaignes,  de  peupliers  blancs  et  de  genévriers  de  Phénicie,  au  milieu 
desquels  on  voit  se  dessiner,  çà  et  là,  les  cônes  verdoyants  du  pin  de  Jérusa- 
lem. L'olivier,  la  vigne,  le  noyer,  le  jujubier,  l'oranger  amer,  le  citronnier,  le 
grenadier,  les  cactus  et  l'absinthe,  sont  au  nombre  des  productions  naturelles 
du  sol  ;  ils  croissent  sur  les  montagnes,  dans  les  vallées,  dans  les  champs,  et 
se  mêlent  au  tissu  des  haies,  aux  fourrés  des  broussailles,  et  aux  taillis  des 
bois.  L'oranger  et  le  citronnier,  parés  de  leurs  fleurs  et  de  leurs  fruits  presque 
éternels,  répandent  un  parfum  délicieux.  A  une  élévation  de  six  cents  mètres, 
sur  le  versant  septentrional  de  l'Atlas,  on  les  aperçoit  encore  mêlés  aux  cactus 
et  aux  agaves  ;  du  côté  du  sud,  on  trouve  le  liguier  jusqu'à  une  hauteur  de 

'  Suivant  Pline ,  l'intendant  de  l'empereur  Auguste  aurait  envoyé  à  ce  prince  un  pied  de 
froment  venu  dans  la  Byzacène  (régence  de  Tunis),  d'où  sortaient  près  de  quatre  cents  tiges , 
toutes  provenant  d'un  seul  grain.  L'intendant  de  Néron  lui  envoya  de  même  trois  cent  soixante 
tiges  de  froment,  produites  par  un  seul  grain  de  blé.  Shaw  et  Desfontaines  rapportent  des  faits 
analogues  ;  le  général  Bugeaud  dit  qu'un  hectare  produit  25  à  30  hectolitres  de  froment,  et  40  à 
50  d'orge.  —  Au  reste,  pour  tout  ce  qui  concerne  l'économie  agricole  de  l'Algérie,  dans  les 
temps  anciens  et  modernes,  on  pourra  consulter  avec  fruit  l'excellent  ouvrage  de  M.  Aristide 
Guilbert,  intitulé  :  De  la  colonisation  du  nord  de  l'Afrique;  ouvrage  indispensable  à  tous 
ceux  qui  voudront  avoir  une  idée  complète  des  ressources  de  l'Algérie. 


14  DESCRIPTION  PHYSIQUE 

quatorze  cents  mètres.  Le  dattier  vient  aussi  sur  les  collines  et  dans  les  vallées; 
souvent  sa  tige,  remplaçant  le  palmier,  s'élève  comme  une  colonnette  auprès 
du  tombeau  des  marabouts;  mais  ses  fruits,  par  la  négligence  des  Arabes, 
plutôt  que  par  le  défaut  de  cbaleur,  ne  mûrissent  bien  que  vers  le  sud  et  dans 
l'immense  contrée  de  Biledulgérid  (pays  des  palmiers). 

En  Algérie,  la  nature  ne  s'arrête  pas  un  seul  instant  dans  le  grand  œuvre  de 
la  production  ;  elle  parcourt,  pour  ainsi  dire,  un  cercle  perpétuel  d'enfante- 
ments, depuis  les  premiers  jours  du  printemps  jusqu'aux  derniers  jours  de 
l'hiver.  Au  mois  de  janvier,  les  arbres  commencent  à  se  parer  de  nouvelles 
feuilles;  le  blé,  l'orge,  le  sainfoin  et  la  luzerne  couvrent  les  champs  d'une 
belle  verdure  et  d'abondants  pâturages;  les  pommiers,  les  citronniers,  les 
orangers  à  chaude  exposition,  les  amandiers,  les  guigniers  sont  en  fleurs;  et 
bientôt  après  on  récolte  dans  les  jardins  potagers,  des  fraises,  des  petits  pois, 
des  asperges  et  toutes  sortes  de  légumes.  En  février,  s'épanouit  la  fleur  de 
l'abricotier,  du  cerisier;  le  figuier  fleurit  en  mars,  le  grenadier  et  le  myrte  en 
avril,  et  la  vigne  en  mai.  Quelques  arbres  sont  chargés  de  fleurs  et  de  fruits 
pendant  toute  l'année. 

Sous  l'influence  du  soleil  d'Afrique,  presque  tous  les  végétaux  acquièrent 
d'énormes  proportions  :  le  ricin,  faible  arbrisseau  en  Europe,  devient  presque 
un  arbre  en  Algérie;  le  fenouil,  les  carottes,  et  quelques  autres  ombellilères. 
prennent  un  développement  gigantesque  ;  les  panais  projettent,  parfois,  des 
pousses  qui  ont  jusqu'à  trois  mètres  de  hauteur;  les  coings  ressemblent  à  de 
petites  citrouilles  ;  les  choux-fleurs  y  acquièrent  jusqu'à  trois  pieds  de  dia 
mètre  ;  et  les  tiges  de  mauves  ressemblent  à  des  arbrisseaux.  Les  plantes  four- 
ragères atteignent,  sans  culture,  une  hauteur  à  peine  croyable  ;  et  parfois  on 
voit  les  cavaliers  disparaître  dans  leurs  fourrés  comme  les  gauchos  au  milieu 
des  pampas  de  Buénos-Ayres. 

Dans  toutes  les  saisons,  des  fleurs  sauvages  tempèrent  par  le  charme  de 
leurs  formes  et  la  variété  de  leurs  couleurs,  l'éclat  quelque  peu  sévère  de  la 
nature  africaine.  Une  multitude  d'arbres  odoriférants,  les  myrtes,  les  garous, 
la  lavande,  l'épine-vinette,  couvrent  les  campagnes  et  parfument  l'air  des  plus 
suaves  émanations.  Sur  le  vert  plus  ou  moins  foncé  des  broussailles,  des  taillis 
et  des  haies,  les  fleurs  des  cactus,  des  grenadiers  et  des  rosiers  sauvages  se 
détachent  comme  de  brillantes  astérisques,  et  partout  le  laurier-rose  forme  sur 
les  bords  des  rivières  et  des  ruisseaux  une  lisière  empourprée  qui  marque  les 
sinuosités  de  leur  cours.  Pendant  l'hiver,  au  lieu  d'une  nappe  de  neige  à  la 
teinte  uniforme,  on  voit  s'étendre  sur  les  coteaux  de  riches  tapis  de  tulipes, 
de  renoncules,  d'anémones,  etc.  Le  printemps  amène  les  ornithégales,  les 
asphodèles,  les  iris  et  le  lupin  jaune;  avec  l'automne  paraissent  la  grande  scille 
et  une  multitude  de  petites  fleurs  de  la  même  famille. 

L'Algérie  n'est  pas  aussi  déboisée  qu'on  l'avait  d'abord  supposé.  Depuis 
quelques  années,  les  cotes,  soigneusement  explorées  par  nos  navigateurs,  leur 


DE  LA  RÉGION  DE  L'ATLAS.  i:> 

ont  paru  presque  partout  couvertes  de  bois  considérables  ;  ceui  de  Mazafran . 
entre  Coléah  et  Alger,  d'el  Mascra  ,  entre  la  plaine  de  Ceirat  et  Mostaganem . 
de  la  Stidia  ou  la  Maria,  entre  Mazagran  et  l'embouchure  de  l'Habrah,  el 
enfin  ceux  des  terres  de  l'Oued-el-Akral  et  de  l'Oued-Nougha,  méritent  d'être 
distingués  pour  l'étendue,  la  beauté  et  la  vigueur  des  taillis.  La  vallée  du  Chélif 
est  aussi  très-riche  en  bois  de  diverses  essences  et  d'une  grande  vigueur. 
On  cite  encore  la  foré!  de  Mule\-lsmaiï  et  d'Emsila  ,  dans  la  province  d'Oran, 
comme  de  puissantes  et  fécondes  agglomérations  d'arbres.  Les  forêts  situées 
entre  Bouja  et  le  Cap  de  Fer  et  sur  la  route  de  Bône,  dans  le  territoire  de  Djib- 
Allah,  ne  sont  pas  inoins  remarquables.  Près  du  territoire  de  la  mer,  au-delà 
des  collines  de  la  Calle,  s'étendent  plus  de  20,000  hectares  de  belles  forets 
coupées  de  lacs  et  de  prairies.  Les  essences  qui  se  trouvent  en  plus  grande 
abondance  dans  les  régions  forestières  de  l'Afrique  septentrionale,  sont  :  le 
chêne  vert,  l'olivier,  l'orme,  le  frêne,  le  chêne-liége,  l'aulne,  le  pin  et  le  thuya 
articulata  '. 

Dans  les  Ages  primitifs,  les  monstres  du  désert,  les  reptiles  gigantesques  de 
la  zone  équatoriale  envahissaient  la  région  de  l'Atlas.  Les  uns  et  les  autres  ont 
disparu  depuis  bien  des  siècles,  et  nos  soldats  n'ont  point,  comme  les  légions 
romaines  sur  les  rives  du  Bagrada,  à  diriger  leurs  machines  de  guerre  contre  les 
pythons  géants.  Toutefois  il  reste  encore  à  l'Atlas  de  redoutables  botes  :  les 
rugissements  du  lion  font  encore  retentir  les  gorges  des  montagnes  d'Alger  et 
de  Tunis  ;  la  panthère  tachetée  se  tapit  dans  les  halliers,  prête  à  dévorer  le 
malencontreux  voyageur  qui  y  pénètre  sans  armes.  Plusieurs  espf'ces  de  tigres, 
l'once,  le  lynx,  le  caracal,  exercent  leurs  ravages  dans  les  vallées  algériennes, 
et  l'ours  (ursus  numidicus)  apparaît,  quoique  très-rarement ,  au  milieu  des 
sommets  les  plus  solitaires  du  Grand-Atlas.  La  hyène  hideuse  dispute  les  cada- 
vres aux  vautours;  le  chacal  erre  par  troupes  au  milieu  de  la  campagne;  le 
sanglier  creuse  sa  bauge  entre  les  joncs  des  marécages  ;  la  gazelle  et  le  bubale 
promènent  leur  course  rapide  à  travers  les  sables  du  pays  des  palmiers,  tandis 
que  diverses  espèces  de  singes  pénètrent,  aux  environs  de  Collo  et  de  Stora , 
jusque  dans  les  jardins  et  les  vergers,  pour  y  dévorer  les  fruits. 

Quant  aux  animaux  domestiques,  on  sait  l'antique  renommée  du  cheval 
numide.  Oppien  place  la  race  des  chevaux  mauresques  parmi  celles  qu'on 


'  «L'Algérie,  dit  le  général  Bugeaud,  possède  des  forêts  riches  en  chênes-liégcs  qui  man- 
quent à  l'Europe,  et  en  arbres  d'essences  diverses,  propres  à  tous  les  usages.  Les  forêts  dont 
l'existence  a  été  constatée  soit  par  l'année  dans  ses  expéditions,  soit  par  la  commission  scien- 
tifique, soit  par  les  agents  forestiers,  comprennent  au  minimum  une  étendue  de  plus  de 
soixante-dix  mille  hectares  »  (Des  Moyens  de  conserver  et  d'utiliser  V Algérie,  185-2.)  — 
«Je  pense,  disait  M.  Amanton,  inspecteur-général  des  eaux  et  forêts  en  Algérie,  après  avoir 
visité  les  environs  de  la  Calle,  «pie  ce  quartier  pourrait  fournir  assez  de  liège  pour  la  consom- 
mation de  toute  l'Europe.  Je  suis  certain  aussi  que  la  marine  y  trouverait  beaucoup  de  bois 
courbes  pour  membrures  de  bâtiments;  j'ai  mesuré  des  arbres  ayant  les  uns  -2  mètres  50  cent., 
et  les  autres  :i  mètres  70  cent,  de  circonférence.  » 


10  DESCRIPTION  PHYSIQUE 

estimait  le  plus  de  sou  temps,  et  Némésien,  poëte  carthaginois  du  111e  siècle, 
nous  a  laissé  un  portrait  des  individus  de  cette  espèce  qui  a  une  grande  ana- 
logie avec  les  chevaux  actuels  de  l'Algérie.  Suivant  cet  auteur,  le  cheval  maure 
de  pure  race,  né  dans  le  Jurjura  ,  n'a  pas  des  formes  élégantes:  sa  tête  est 
peu  gracieuse,  son  ventre  renflé,  sa  crinière  longue  et  rude;  mais  il  est 
facile  à  manier,  il  n'a  pas  besoin  de  frein,  et  on  le  gouverne  avec  une  verge. 
H ien  n'égale  sa  rapidité  :  à  mesure  que  la  course  l'échauffé,  il  acquiert  de 
nouvelles  forces  et  une  plus  grande  vitesse  :  enfin  ,  môme  dans  un  âge 
avancé,  il  conserve  toute  la  vigueur  de  ses  jeunes  années.  Aussi  les  anciens 
attachaient-ils  un  grand  prix  à  ces  animaux  ;  ils  leur  donnaient  à  chacun  un 
nom;  ils  conservaient  leur  généalogie,  et  lorsqu'ils  venaient  à  mourir,  on 
leur  élevait  des  tombeaux  chargés  d'épitaphes.  Aujourd'hui ,  la  race  des  che- 
vaux de  Mauritanie  a  un  peu  dégénéré  ;  il  est  difficile  d'en  trouver  un  vérita- 
blement beau,  dit  le  colonel  Pelissier1  ;  mais,  en  les  examinant  attentivement, 
on  reconnaît  qu'avec  quelques  soins  cette  race  est  susceptible  de  se  relever. 
La  cause  de  cette  dégénération  provient  sans  contredit  d'un  fait  que  signale 
Poiret  :  c'est  que  les  Arabes,  préférant  les  juments  aux  chevaux,  ne  prennent 
aucun  soin  de  ces  derniers,  et  les  accablent  de  travail  et  de  mauvais  traite- 
ments. Quelque  longue  que  soit  leur  course,  dit  M.  Baude*,  les  Arabes  vont 
toujours  au  pas  ou  au  galop,  et  le  soir  leurs  chevaux  ont  la  bouche  en  sang 
et  le  ventre  ouvert  par  les  longues  fiches  de  fer  qui  servent  d'éperons  à  leurs 
cavaliers. 

Suivant  Solin  ,  c'était  surtout  dans  les  montagnes  que  les  Numides  élevaient 
leurs  chevaux  :  Bekri  vante  la  vigueur  et  la  légèreté  de  ceux  du  mont  Auras. 
Desfontaines  a  vu  de  belles  races  dans  les  plaines  qui  s'étendent  à  l'est  du 
Jurjura,  entre  cette  chaîne  de  montagnes  et  Constantine.  C'est  encore  aux 
environs  de  cette  ville  qu'on  trouve  aujourd'hui  les  meilleurs  chevaux  de  l'Al- 
gérie, depuis  que  le  haras  de  la  Rassauta  a  été  détruit. 

Après  le  cheval,  l'animal  le  plus  utile  aux  Arabes,  par  sa  force,  sa  souplesse, 
sa  vitesse  dans  la  marche,  sa  patience  infatigable,  sa  frugalité  presque  mira- 
culeuse, c'est  le  chameau.  Venu  de  l'Arabie  avec  les  premières  colonies  asia- 
tiques, cet  animal  s'est  parfaitement  acclimaté  en  Algérie  et  dans  les  états 
barbaresques.  Jackson,  Shaw,  Dampierre,  l'ont  retrouvé  à  Tunis,  à  Maroc, 
à  Tanger,  à  Mogador,  rendant  aux  voyageurs  et  aux  commerçants  les  plus 
grands  services.  Le  chameau  ne  peut  être  employé  comme  bête  de  trait  ; 
mais  pour  le  transport  des  voyageurs  et  des  marchandises,  il  est  sans  pareil  : 
la  race  des  coureurs,  appelée  heirie,  est  divisée  en  trois  familles  d'après  la 
supériorité  respective  de  leur  marche  :  la  talaye  ne  fait  que  trois  journées 
d'homme  en  un  jour;  la  sebaye  en  parcourt  sept  dans  le  même  espace  de 

1  Annales  Algériennes ,  loine  II. 
-  L'Algérie,  par  le  baron  Baude. 


DE  LA  RÉGION  DE  L'ATLAS.  17 

temps;  enfin  la  tasaye  effectue  en  une  seule  journée  neuf  jours  de  marche 
ordinaire.  Pour  peindre  l'étonnante  vitesse  de  ces  animaux,  les  Arabes  disent 
que  les  voyageurs  qui  les  montent  n'ont  pas  le  temps  de  se  saluer  lorsqu'ils  se 
rencontrent  '. 

L'Algérie  possède  deux  espèces  d'Anes,  dont  une  grande  et  robuste  comme 
celle  d'Egypte  et  de  Perse;  les  moutons'  et  les  chèvres  s'y  trouvent  en  grand 
nombre;  la  race  bovine  }  est  petite  et  maigre,  et  donne  peu  de  lait.  Toutes 
les  espèces  de  bétail  abondent  en  Algérie;  mais  elles  languissent ,  pour  la  plu- 
part, dans  un  état  d'abâtardissement,  résultat  inévitable  dans  un  pays  où  les 
animaux  domestiques  vivent  des  chances  incertaines  des  pâturages  à  L'époque 
des  extrêmes  chaleurs,  et  sont  exposés  pendant  l'hiver  à  toutes  les  intempé- 
ries delà  saison. 

Disons  un  mot,  en  passant,  de  l'éléphant,  cet  animal  plein  d'intelligence  et 
de  courage,  dont  les  Numides  tiraient  autrefois  un  si  grand  parti  dans  leurs 
guerres.  Le  Jiournou  est  aujourd'hui  le  point  le  plus  septentrional  de  L'Afrique 
ou  l'on  trouve  des  éléphants.  Il  est  constant,  néanmoins,  par  le  témoignage 
des  anciens  auteurs,  qu'il  en  existait  jadis  dans  la  Byzacène  et  la  Mauritanie, 
et  que  les  Carthaginois  en  tiraient  des  forêts  de  l'intérieur  de  l'Afrique  sep- 
tentrionale3. 

On  ne  peut  citer  parmi  les  serpents ,  comme  spéciaux  à  l'Algérie ,  que  le 
iseban,  qui  paraît  devoir  être  rapporté  au  genre  python,  le  zarygh  et  le  leffab; 
encore  faut-il  observer  qu'ils  appartiennent  plus  particulièrement  à  la  région 
du  sud.  Sur  les  bords  des  ruisseaux  on  trouve  des  caméléons,  plusieurs  espèces 
de  lézards,  et  des  tortues  de  terre  ou  d'eau  douce.  Les  oiseaux  sont,  à  quel- 
ques variétés  près ,  les  mêmes  que  ceux  d'Europe  :  la  pintade,  originaire  de 
Numidie,  s'y  rencontre  en  abondance,  surtout  aux  environs  de  Constantine; 
l'outarde  affecte  les  lieux  arides  et  inhabités  ;  l'autruche  ne  se  montre  que 
dans  le  désert. 

Parmi  les  insectes,  l'abeille  offre  à  l'homme  ses  précieux  produits  comme 


1  Jackson;  —  Hsest,  Relation  du  Maroc.  —  Shaw,  Travels  in  Barbaria  ; —  Lamprière, 
Voyage  de  Gibraltar.  —  Jackson  rapporte  qu'un  heirie  franchit  la  distance  du  Sénégal  à 
Mogàdor  (onze  cents  milles  anglais  )  en  sept  jours. 

-  On  distingue  dans  l'Afrique  septentrionale  deux  espèces  de  moutons  :  l'une  petite  et  très- 
commune;  l'autre  plus  grande  et  moins  répandue.  Celle-ci,  d'après  les  témoignages  de  tous 
les  agronomes,  donne  une  laine  de  la  plus  belle  qualité  ;  aussi ,  dès  que  nos  relations  avec  les 
peuplades  du  Petit-Atlas  seront  parfaitement  établies,  le  commerce  des  laines  entre  la  France 
et  l'Algérie  deviendra  très-important. 

5  Aux  preuves  qu'a  rassemblées  M.  Dugasle,  pour  établir  ce  fait,  dans  son  savant  Mémoire 
sur  les  éléphants ,  M.  Dureau  de  La  Malle  en  a  ajouté  d'autres  qui  ne  sont  pas  moins  décisives. 
■(  Dans  la  dernière  bataille  livrée  par  Marius  près  de  Cirlha,  contre  les  forces  réunies  de 
Jugurlha  et  de  Bocchus,  l'armée  maure  et  numide  était  composée  de  soixante  mille  hommes, 
qui  tous  avaient  des  boucliers  faits  de  peau  d'éléphant.  On  peut  se  faire  une  idée,  d'après  ce 
chiffre,  de  la  quantité  de  ces  animaux  que  devaient  contenir  les  forêts  de  la  Numidie  et  de  la 
Mauritanie.  » 


18 


DESCRIPTION  DE  LA  REGION  DE  L'ATLAS. 


pour  le  dédommager  de  toutes  les  espèces  malfaisantes  qu'engendrent  la  cha- 
leur et  l'humidité.  Un  ennemi  plus  dangereux  que  les  moustiques,  les  scor- 
pions et  les  araignées,  la  sauterelle  voyageuse,  s'abat  quelquefois  par  nuées 
dévastatrices  sur  le  sol  algérien  ;  mais  ses  funestes  irruptions,  plus  redoutées 
des  peuples  du  Midi  que  la  grêle  et  les  ouragans  dans  nos  contrées ,  sont  peu 
fréquentes  dans  les  régions  de  l'Atlas. 

Les  poissons  de  mer  et  d'eau  douce  de  l'Afrique  septentrionale  sont  de  la 
même  espèce  que  ceux  des  côtes  et  des  rivières  de  Provence  :  les  coraux  et 
les  éponges,  que  l'on  trouve  en  abondance  près  de  Rône  et  de  la  Calle,  sont  les 
seuls  zoophytes  qui  distinguent  les  parages  de  l'Algérie. 


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CHAPITRE  II. 


TEMPS  PRIMITIFS.  —  DOMINATION  CARTHAGINOISE. 

(8C0  —  U6  AVANT  J.-C.  ) 

Races  primitives.  — Leurs  mœurs.  —  Fondation  de  Carthage.  — Cyrène.  —  Lulle  des 
Carthaginois  contre  les  Romains  et  les  indigènes. —  Bataille  de  Zama.  —  Établisse- 
ments coloniaux  de  Carthage  sur  le  littoral  de  l'Afrique  septentrionale.  — Influence 

des  Carthaginois  sur  les  tribus  de  l'Atlas  et  les  Numides.  —  Part  qu'ils  prennent  à  la 
guerre.  —  Massinissa.  —  Ses  entreprises  contre  les  Carthaginois.  —  Destruction  de 
Carthage  par  les  Romains. 


Les  écrivains  tic  l'antiquité  ne  nous 
ont  laissé  que  des  notions  confuses  sur 
les  premiers  habitants  de  la  région 
de  l'Atlas.  Hérodote  cite  bien  les  noms 
d'une  foule  de  peuplades  qui  habi- 
taient l'Afrique  septentrionale;  mais 
il  ne  remonte  pas  à  leur  origine,  et 
se  borne  à  rapporter  les  récits  fa- 
buleux dont  elles  étaient  l'objet.  La 
nomenclature  de  Strabon  est  moins 
vaste,  et  ne  renferme  pas  de  meil- 
leurs renseignements  ;  il  ne  nomme 
que  la  célèbre  oasis  à1  Ammonium  et 
la  nation  des  JSasamons.  Plus  à  l'occident ,  derrière  la  région  des  Carthaginois 
et  des    Numides,   il  connaît   les  Gétuliens,  et  après  eux  les  Garamantes; 


20  TEMPS  PM  MIT  IFS. 

dans  une  contrée  qui  n'a  que  mille  stades  de  long,  et  qui  paraît  être 
le  Fezzan.  Suivant  Salluste,  qui  s'appuie  du  témoignage  de  l'historien  car- 
thaginois Hiempsal,  le  nord  de  l'Afrique  fut  d'abord  occupé  par  les  Libyens 
et  par  les  Gétules  :  populations  barbares,  sans  aucune  forme  de  gouver- 
nement et  de  religion ,  se  nourrissant  d'herbe  ou  dévorant  la  chair  crue  des 
animaux  qu'ils  tuaient  à  la  chasse,  agrégation  hétérogène  d'individus  de 
races  différentes;  car  parmi  eux  on  trouvait  à  la  fois  des  noirs,  probable- 
ment venus  de  l'Afrique  intérieure  et  appartenant  à  la  grande  famille  des 
Nègres  ;  il  y  avait  aussi  des  blancs,  issus  de  la  souche  sémitique,  et  qui  for- 
maient comme  partout  la  population  dominante.  Puis ,  à  une  époque  absolu- 
ment inconnue,  un  nouveau  ban  d'Asiatiques,  composé,  dit  Salluste,  de  Mèdes, 
de  Perses,  d'Arméniens,  envahit  les  contrées  de  l'Atlas  et  poussa  jusqu'en 
Espagne,  à  la  suite  d'Hercule  '.  Les  Perses,  se  mêlant  avec  les  premiers  habi- 
tants du  littoral,  formèrent  le  peuple  numide  (province  de  Constantine  et 
royaume  de  Tunis);  de  leur  côté,  les  Mèdes  et  les  Arméniens,  s'alliant  aux 
Libyens,  plus  rapprochés  de  l'Espagne,  donnèrent  naissance  à  la  race  des 
Maures.  Quant  aux  Gétules,  confinés  dans  les  vallées  du  haut  Atlas,  ils  repous- 
sèrent toute  alliance  et  formèrent  le  noyau  principal  de  ces  tribus  restées 
rebelles  à  la  civilisation  étrangère,  qu'à  l'imitation  des  Romains  et  des  Arabes, 
nous  appelons  les  Berbères  ou  Barbares  (  Barbarie  Bereber)  ;  d'où  est  venu  le 
nom  d'états  barbaresques". 

Au-dessous  de  tous  ces  groupes  compris  eux-mêmes  sous  la  dénomination 
plus  générale  de  Libyens,  se  présentaient  des  associations  de  tribus  moins 
importantes;  telles  étaient,  en  allant  particulièrement  de  l'est  à  l'ouest,  les 
Maxijes,  les  Massiliens  et  les  Massœsiliens ,  les  Macœens  et  les  Maurusiens; 
puis  on  trouvait  sur  les  rives  de  la  mer,  dans  le  pays  aride  et  triste  qui  borde 
les  deux  Syrtes,  ces  nations  de  mœurs  bizarres,  et  presque  complètement  sau- 
vages, les  Lotophages  (à  qui  les  fruits  du  lotus  servaient  de  nourriture  et  de 
boisson),  et  enfin  les  Psyllcs,  les  Nasamons. 

Les  révolutions  de  l'Asie  occidentale  jetèrent,  après  les  Mèdes  et  les  Perses, 
un  nouveau  flot  d'émigrants  sur  les  plages  atlantiques  :  c'étaient,  suivant 
Procope,  les  malheureux  débris  des  fils  de  Chanaan,  chassés  de  leur  patrie  par 
les  armes  victorieuses  des  Hébreux.  Procope,  historien  bysantin  du  vic  siècle, 
qui  avait  perdu  les  traditions  antérieures  conservées  par  Salluste  et  Vairon, 

1  Pline  l'ancien  confirme  la  tradition  mentionnée  par  Salluste  :  «  Marcus  Vairon  rapporte 
«  que  dans  toute  l'Espagne  se  sont  répandus  les  Ibères,  les  Perses,  les  Phéniciens,  les  Celtes, 
«  les  Carthaginois.  »  (Pline,  lib.  ni,  cap.  2.  ) 

2  La  race  des  Berbers,  entièrement  distincte  des  Arabes  et  des  Maures,  paraît  indigène  de 
l'Afrique  septentrionale  ;  elle  comprend  les  restes  des  anciens  Géluliens  à  l'occident ,  et  des 
Libyens  à  l'orient  de  l'Atlas.  Aujourd'hui  elle  l'orme  quatre  nations  distinctes  :  1°  les  Amazygh, 
nommés  par  les  Maures  Chillah  ou  Choullah,  dans  les  montagnes  marocaines;  2°  les  Kabyles 
ou  Kabaïles,  dans  les  montagnes  d'Alger  et  de  Tunis;  :\"  les  Tibbons,  dans  le  désert  entre  le 
Fezzan  el  l'Egypte  ;  '»"  les  Touarihs,  dans  le  grand  désert.  (  Malte-Brun.  ) 


I  EMPS  PRIMITIFS.  21 

veut  même  faire  des  Chananéena  les  premiers  habitants  <le  l'Afrique  septen- 
trionale. Il  affirme  que,  de  son  temps,  on  voyait  encore  à  Tigisis  (Tedgis, 
dans  l'Algérie   une  colonne  portant  cette  inscription  en  langue  phénicienne  : 

<c  Nous  sommes  ceux  qui  ont  fui  devant  le  brigand  Josué,  Bis  de  Navé1.  » 
Quelque  hasardée  que  puisse  paraître  celle  assertion  ,  l'émigration  cliana- 
néenne  n'a  rien  d'invraisemblable  ;  elle  est  confirmée  par  les  traditions  des 
Arabes  et  des  Berbères,  et  diverses  tribus  passent  pour  descendre,  soit  des 
Chananéens,  soit  des  Amalécites  et  des  Arabes  kouschites,  ou  Arabes  primi- 
tifs de  la  race  de  Chain-. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  toutes  ces  origines  Tort  incertaines  et  de  ces  hypothèses 
plus  ou  moins  contestables,  l'Afrique  septentrionale  présente,  dans  sa  consti- 
tution géognostique,  les  deux  zones  qui  ont  déterminé,  de  l'orient  à  l'occident, 
l'émigration  des  peuples  agriculteurs,  et  du  sud-esl  au  nord-ouest,  celle  des 
peuples  nomades.  Aussi,  de  tout  temps,  deux  races  bien  distinctes  s'y  tou- 
chent sans  se  confondre  :  ce  sont  les  nomades  et  les  sédentaires.  L'antiquité 
groupait  leurs  innombrables  tribus  sous  la  dénomination  générale  de  Numides 
et  de  Berbères  :  nous  les  désignons  aujourd'hui  sous  les  noms  d'Arabes  et  de 
Kabaïles. 

Les  invasions  successives  des  peuples  étrangers  ont  pu  modifier  quelques- 
unes  de  leurs  habitudes,  mais  elles  n'ont  rien  changé  au  caractère  spécial  des 
deux  races,  et  les  advènes  ont  disparu  ou  se  sont  presque  toujours  assimilés  à 
l'une  ou  à  l'autre.  Voilà  pourquoi ,  à  deux  mille  ans  de  distance,  nous  retrou- 
vons, dans  les  deux  groupes  principaux  d'habitants  qui  occupent  aujourd'hui 
l'Afrique  septentrionale,  les  mômes  mœurs,  les  mêmes  usages  qui  les  distin- 
guèrent autrefois.  Les  Kabaïles  de  nos  jours,  comme  les  Berbères  de  l'ancien 
temps,  sont  agricoles  et  industrieux  ;  ils  vivent  dans  l'isolement ,  mais  ils  ont 
des  résidences  fixes  ;  l'amour  du  sol  natal  est  extrême  chez  eux,  le  goût  du 
travail  leur  est  propre,  et  l'économie  un  besoin.  Malgré  leurs  dissensions  entre 
tribus,  la  propriété  a  toujours  été  plus  respectée  chez  eux  que  chez  les  peuples 
nomades  ;  ils  ont  conservé  la  culture  chananéenne,  et  au  moyen  de  murs  de 
soutènement  ils  cultivent ,  de  gradins  en  gradins,  toutes  les  pentes  de  leurs 
montagnes. 

On  retrouve  les  Numides  toujours  semblables  à  eux-mêmes.  Ce  sont  ces 
tribus  de  cavaliers  intrépides,  maigres  et  basanés,  montés  à  poil  sur  des  che- 
vaux de  peu  d'apparence,  mais  rapides  et  infatigables,  qu'ils  guident  avec 
une  corde  tressée  de  jonc,  en  guise  de  bride  :  tels  ils  apparurent  aux  Bomains, 
il  y  a  deux  mille  ans,  tels  ils  se  montrèrent  à  l'armée  française  en  1830  quand 
les  contingents  de  l'intérieur  se  rendirent  à  l'appel  du  dey  d'Alger  sur  les 


1  Procope,  de  Bello  Yamhilko,  lib.  II,  cap.  10. 

-  L'hislorien  berber  Ebn-Khal-Doun,  qui  écrivait  au  xrve  siècle,  fait  descendre-  tous  les 
Berbersd'un  prétendu  Ber,  fils  de  Mazigb,  fils  de  Chanaan. 


22  TEMPS  PRIMITIFS. 

rivages  de  Sidi-Ferroudj.  «  C'est  une  race  dure  et  exercée  aux  fatigues,  dit 
«  Salluste  :  ils  couchent  sur  la  terre  et  s'entassent  dans  des  mapalia,  espèces 
«  de  tentes  allongées  faites  d'un  tissu  grossier,  et  dont  le  toit  cintré  ressemble 
«  à  la  carène  renversée  d'un  vaisseau.  Leur  manière  de  combattre  confondait 
«  la  tactique  romaine  :  ils  se  précipitaient  sur  l'ennemi  d'une  manière  lumul- 
«  tueuse  ;  c'était  une  attaque  de  brigands,  plutôt  qu'un  combat  régulier.  Dès 
«  qu'ils  apprenaient  que  les  Romains  devaient  se  porter  sur  un  point,  ils  détrui- 
«  saient  les  fourrages,  empoisonnaient  les  vivres  et  emmenaient  au  loin  les 
«  bestiaux,  les  femmes,  les  enfants,  les  vieillards;  puis,  les  hommes  valides,  se 
«  portant  sur  le  gros  de  l'armée,  la  harcelaient  sans  cesse,  tantôt  en  attaquant 
«  l'avant-garde,  tantôt  en  se  précipitant  sur  les  derniers  rangs.  Ils  ne  livraient 
«  jamais  de  bataille  rangée  ;  mais  ils  ne  laissaient  jamais  de  repos  aux 
«  Romains  :  la  nuit ,  dérobant  leur  marche  par  des  routes  détournées,  ils 
u  attaquaient  à  l'improviste  les  soldats  qui  erraient  dans  la  campagne  ;  ils 
«  les  dépouillaient  de  leurs  armes ,  les  massacraient ,  ou  les  faisaient  pri- 
«sonniers,  et,  avant  qu'aucun  secours  arrivAt  du  camp  romain,  ils  se 
«  retiraient  sur  les  hauteurs  voisines.  En  cas  de  défaite,  personne  chez  les 
«  Numides,  personne  excepté  les  cavaliers  de  la  garde,  ne  suit  le  roi  ;  cha- 
«  cun  se  retire  où  il  le  juge  à  propos,  et  cette  désertion  n'est  point  regardée 
«  comme  un  délit  militaire'.  »  En  lisant  ce  récit,  ne  croirait-on  pas  avoir 
sous  les  yeux  un  bulletin  de  notre  armée  d'Afrique?  Substituez  au  nom  de 
Jugurtha  celui  d'Abd-el-Kader  ou  d'un  de  ses  lieutenants,  et  vous  verrez  que 
les  Arabes  d'aujourd'hui  sont  les  Numides  d'autrefois  ;  rien  n'est  changé  que 
le  nom. 

Cette  immobilité  de  mœurs  et  de  caractère  nous  a  paru  plus  importante  à 
constater,  et  plus  concluante  que  des  dissertations  sans  fin  sur  des  origines 
et  des  agrégations  dont  il  est  impossible  de  suivre  la  trace  et  de  préciser  les 
résultats.  Ces  Maures,  ces  Gétules,  ces  Numides,  ces  peuples  errants  et  sans 
nom  qui  ont  précédé  en  Afrique  toutes  les  dominations  étrangères  et  leur 
ont  survécu,  n'ont  jamais  adopté  franchement  la  civilisation  des  Carthaginois, 
ni  celle  des  Romains,  ni  celle  des  Grecs  du  Ras-Empire,  ni  celie  même  des 
Arabes,  dont  les  mœurs,  les  habitudes,  l'organisation  politique  et  guerrière, 
ont  avec  les  leurs  une  si  grande  analogie.  Non  ,  il  faut  bien  le  reconnaître, 
jamais  la  civilisation  n'a  germé  d'elle-même  parmi  ces  races  ;  elle  ne  s'y 
est  conservée  qu'autant  qu'elle  a  été  alimentée  et  renouvelée  du  dehors. 
Aussitôt  qu'une  action  étrangère  a  cessé  de  s'y  faire  sentir,  ces  peuples 
reprennent  leurs  habitudes  premières.  Ailleurs,  les  révolutions  des  empires 
ont  souvent  amené  d'heureuses  transformations  :  les  vainqueurs  et  les  vaincus 
se  sont  mêlés,  et  il  en  est  sorti  de  grands  peuples,  participant  aux  qualités 
diverses  des  races  dont  ils  sont  issus.  Tci ,  rien  de  semblable  n'apparaît  :  à 

1  Histoire  des  guerres  de  Jugurtha. 


DOMINATION  CARTHAGINOISE.  -23 

partir  de  la  décadence  de  l'empire  romain,  les  révolutions  n'ont  fait  qu'en- 
tasser ruines  sur  ruines.  L'élément  du  progrès  a  manqué  totalement  :  quelle 
en  est  la  cause  .Mie  n'est  ni  le  climat,  ni  la  conGguration  <lu  sol,  ni  même 
l'inconstance  de  caractère,  tant  reprochée  aux  Africains;  c'est  bien  plutôt  la 
persistance  île  la  division  par  tribus,  premier  degré  de  civilisation  sur  lequel 
celle  race  s'est  immobilisée  depuis  les  siècles  les  pins  reculés;  division  qui  l'ait 
naître  et  entretient  les  préjugés,  les  haines,  les  discordes,  l'habitude  du 
pillage,  et  qui  rend  ces  peuples  incapables  de  se  réunir  en  véritable  corps  de 
nation  pour  repousser  le  joug  étranger,  et  de  se  façonner  à  toute  civilisation 
venue  du  dehors  '. 

Appien  ,  pour  définir  l'état  politique  des  tribus  libyennes,  les  appelle 
KÙTdvQjJWi  (ayant  leur  gouvernement  propre);  leurs  chefs,  investis  d'un  pou- 
voir en  apparence  absolu  ,  étaient  sans  cesse  ,  comme  le  furent  plus  tard  les 
deys  d'Alger,  à  la  merci  du  plus  fort  ou  du  plus  ambitieux.  Sous  le  rapport 
religieux  ,  il  parait  qu'une  certaine  conformité  de  croyances  régnait  chez  les 
Libyens,  les  Gétules,  les  Numides,  les  Maurusiens  :  ils  adoraient  les  étoiles, 
le  soleil  et  la  lune  ;  ils  faisaient  des  sacrifices  humains ,  et  entretenaient  dans 
des  espèces  de  temples  un  feu  perpétuel  :  rudiments  grossiers  de  civilisation, 
dus  aux  premières  colonies  asiatiques  qui  s'établirent  sur  le  littoral  de  l'Afrique 
septentrionale. 

Telle  était  la  condition  physique  et  morale  des  populations  près  desquelles 
vinrent  s'asseoir,  d'une  part  la  civilisation  phénicienne  ,  de  l'autre  la  civilisa- 
tion grecque  :  Carlhage  et  Cyrène. 


DOMINATION   CARTHAGINOISE. 

La  chronologie  la  plus  probable  place  vers  l'an  8G0  avant  J.-C.  la  fondation 
de  Carthage;  c'est  alors  que  Didon,  fille  de  Bélus,  fuyant  la  tyrannie  de  Pyg- 
malion  son  frère,  roi  de  Tyr,  qui  venait  de  faire  mourir  son  mari  pour  s'em- 
parer de  ses  richesses,  aborda  en  Afrique.  La  tradition  a  consacré  le  singulier 
stratagème  qu'employa  cette  princesse  pour  obtenir  l'hospitalité  des  indi- 
gènes :  elle  ne  demandait  qu'une  petite  portion  de  terre,  ce  que  pourrait 
enceindre  la  peau  d'un  bœuf;  et  pour  prix  d'un  si  faible  service,  elle  offrait 
des  sommes  considérables.  Cette  peau,  découpée  en  lanières  très-minces,  finit 
pir  circonscrire  un  très-grand  espace,  sur  lequel  s'éleva  bientôt  une  imposante 

1  Dans  le  coins  de  celte  histoire,  nous  aurons  soin  de  faire  ressortir  toutes  les  iuthienccs 
étrangères  qui  ont  dominé  en  Afrique,  ou  qui  ont  pu  modifier  le  caractère  des  races  abori- 
gènes. Lorsque  nous  serons  arrivés  à  la  domination  française,  nous  examinerons  en  détail 
l'organisation  sociale  <i  politique  des  tribus  et  des  différentes  races  qui  peuplent  aujourd'hui 
l'Algérie. 


*2i  DOMINATION  CARTHAGINOISE. 

forteresse,  Byrsa,  qui  commandait  les  environs  ainsi  qu'une  rade  immense1. 
larbas,  chef  des  Maxyes  et  des  Gétules,  qui  avait  fait  cette  concession,  frappé 
de  la  beauté  de  Didon,  séduit  aussi  par  ses  richesses,  voulut  l'épouser;  mais 
cette  fière  princesse  dédaigna  la  main  du  Barbare,  et  se  donna  la  mort  pour 
se  soustraire  à  ses  obsessions. 

Après  cette  catastrophe,  l'histoire  reste  muette  pendant  trois  siècles.  La 
littérature  de  Carthage,  on  le  sait,  a  péri  tout  entière,  et  nous  ne  connaissons 
les  Carthaginois  que  par  les  récits  de  leurs  ennemis.  Lors  de  la  destruction  de 
cette  ville  (  146  ans  avant  J.-C.  ),  on  y  trouva  des  livres  qui  contenaient  ses 
annales;  mais,  dans  leur  orgueil  national,  les  Romains,  peu  soucieux  des 
origines  étrangères,  abandonnèrent  ces  chroniques  à  Micipsa,  roi  des  Nu- 
mides. Par  succession,  elles  parvinrent  à  Iliempsal  II,  qui  régnait  sur  la 
Numidie  105  ans  avant  .L-C.  Huit  ans  après,  Salluste,  envoyé  comme  gouver- 
neur en  Afrique,  se  les  fit  expliquer  et  en  tira  quelques  documents  pour  la 
description  de  cette  contrée  qui  précède  sa  Guerre  de  Juyurtha.  Mais  ce  travail 
est  resté  fort  incomplet,  et  l'indifférence  de  l'auteur  nous  a  privés  d'une  foule 
de  renseignements  historiques  qui  seraient  pour  nous  d'un  grand  prix.  Tout 
ce  que  nous  savons  des  premières  époques  de  la  colonie  phénicienne  ,  c'est 
que,  située  sur  un  emplacement  favorable,  et  protégée  par  la  forteresse  de 
Byrsa,  Carthage  grandit  avec  rapidité,  et  que  son  gouvernement,  monarchique 
d'abord,  se  transforma  en  république  sans  qu'on  puisse  déterminer  d'une  ma- 
nière précise  l'époque  et  les  causes  de  ce  changement.  Grûce  à  la  sagesse  des 
fondateurs,  cette  modification  apportée  dans  leur  organisation  politique  n'ar- 
rêta pas  un  seul  instant  le  cours  de  leurs  succès.  En  effet,  Aristote  remarque 
que  jusqu'à  son  temps,  c'est-à-dire,  pendant  un  espace  de  cinq  cents  ans,  il 
n'y  avait  eu,  dans  cette  république,  ni  révolution  ni  tyran. 

Le  gouvernement  de  Carthage  était  divisé  entre  les  suffètes  (sophetim), 
magistrats  suprêmes  que  le  peuple  élisait  chaque  année ,  et  le  sénat ,  choisi 
dans  le  sein  d'une  nombreuse  et  puissante  aristocratie.  On  y  ajouta  par 
la  suite,  probablement  pour  réprimer  les  tentatives  de  tyrannie,  le  redou- 
lable  tribunal  des  Cent ,  spécialement  chargé  de  surveiller  les  opérations 
militaires.  L'autorité  du  sénat  de  Carthage  était  aussi  étendue  que  celle 
du  sénat  romain.  C'était  dans  son  sein  que  se  traitaient  toutes  les  affaires 
d'état;  c'était  lui  qui  donnait  audience  aux  ambassadeurs,  qui  envoyait  des 
ordres  aux  généraux,  qui  décidait  de  la  paix  et  de  la  guerre.  Lorsque  les 
voix  étaient  unanimes  sur  une  question,  elle  était  irrévocablement  résolue; 
une  seule  voix  dissidente  la  faisait  déférer  à  l'assemblée  du  peuple.  Pendant 
longtemps  l'autorité  du  sénat  eut  toute  la  prépondérance;  mais  le  peuple, 
comme  à  Uome,  éleva  successivement  ses  prétentions  et  finit  par  s'emparer 


1  Quelques  historiens  prétendent  que  Didon  no  lit  qu'agrandir  Caiihage  qui  avait  été  l'ondée. 
longtemps  auparavant ,  a  la  suite  de  l'expédition  d'Hercule. 


DOMINATION  CARTHAGINOISE.  :>:> 

delà  plus  grande  partie  du  pouvoir.  Los  Magon,les  Hannon,  ces  représentants  du 
génie  commercial  et  de  la  politique  extérieure  de  Garthage,  étaient  les  hommes 
de  l'aristocratie  ;  les  Hamilcar,  les  Annibal,  ces  guerriers  illustres  qui  balan- 
cèrent longtemps  la  Fortune  de  Rome,  étaient  l'expression  du  parti  populaire. 

On  suit  «pic  le  commerce  Taisait  la  principale  base  do  la  puissance  dé  Car- 
thage  :  los  officiers  publics,  les  généraux,  les  magistrats,  s'occupaient  de 
négoce,  «ils  allaient  partout ;,  dit  llollin,  acheter  le  moins  cher  possible  le 
«  superflu  de  chaque  nation  pour  le  convertir,  envers  les  autres,  en  un  néces- 
«  saire  qu'ils  leur  vendaient  très-chèrement.  Ils  tiraient  de  l'Egypte  le  lin  ,  le; 
«  papier,  le  blé,  les  voiles  et  les  câbles  pour  les  vaisseaux  ;  des  côtes  de  la  mer 
«  Rouge,  les  épiceries,  l'encens,  les  parfums,  l'or,  les  perles  et  les  pierres  pré- 
«  cieuses;  de  Tyr  et  de  Phénicie,  la  pourpre  el  l'écarlate,  les  riches  étoffes,  les 
t(  meubles  somptueux,  les  tapisseries  et  tous  les  ouvrages  d'un  travail  recher- 
u  ehé;  ils  donnaient  en  échange  le  fer,  l'étain,  le  plomb  et  le  cuivre,  qu'ils 
»  tiraient  de  la  Numidie,  de  la  Mauritanie  et  de  l'Espagne.  »  Ils  allaient  aussi 
chercher  l'ambre  dans  la  Baltique,  et  la  poudre  d'or  sur  les  côtes  de  Guinée. 

Pour  assurer  cet  immense  commerce  et  abriter  ses  flottes,  Carthage  fut 
obligée  de  devenir  puissance  militaire  et  conquérante  ;  on  sait  tout  ce  qu'elle 
déploya  de  persévérance  ,  de  courage  et  d'habileté  pour  réaliser  ses  projets  ; 
aussi  ne  ferons-nous  ici  qu'indiquer  ce  mouvement.  La  domination  de  Car- 
thage s'étendit  rapidement  sur  tout  le  littoral  de  l'Afrique  occidentale  ,  depuis 
la  petite  Syrte  (golfe  de  Cabès)  jusqu'au  delà  des  colonnes  d'Hercule.  Elle  prit 
ensuite  l'Europe  à  revers ,  et  toutes  les  côtes  méridionales  de  l'Espagne,  jus- 
qu'aux Pyrénées,  furent  soumises  par  ses  armes,  son  commerce  ou  sa  politique  : 
la  Sardaigne,  la  Corse,  les  îles  Baléares  subirent  le  même  sort.  Tant  qu'elle 
n'eut  à  dompter  que  des  peuplades  belliqueuses,  mais  isolées,  ou  tout  au  plus 
groupées  en  fédérations  faciles  à  dissoudre,  ou  en  petits  royaumes  hostiles 
les  uns  aux  autres,  tout  céda  au  génie  de  Carthage.  Ses  succès  devinrent 
moins  faciles  lorsqu'aux  deux  extrémités  de  son  empire,  se  heurtant  contre 
une  civilisation  matériellement  égale,  moralement  supérieure  à  la  sienne,  elle 
rencontra  des  colonies  grecques  sur  les  plages  de  la  grande  Syrte  et  sur  celles 
de  la  Gaule. 

Depuis  plusieurs  siècles  des  colonies  grecques  avaient  été  jetées  sur  les  rivages 
d'Afrique  ;  mais,  vers  075  avant  J.-C,  une  expédition  de  Doriens  expulsés  de 
leur  patrie  aborda  en  Libye.  Après  avoir  erré  quelque  temps,  ils  finirent  par 
s'établir  sur  cette  partie  du  littoral  comprise  aujourd'hui,  sous  le  nom  de  Barka, 
dans  la  régence  de  Tripoli,  et  y  fondèrent  la  ville  de  Cyrène.  En  631,  lesCyré- 
néens  reçurent  de  la  mère-patrie  de  nouveaux  renforts  ;  ils  firent  alors  la  guerre 
aux  indigènes  ;  ils  conquirent  des  villes  et  étendirent  au  loin  leurs  relations 
commerciales  '.  De  succès  en  succès,  Cyrène  poussa  l'audace  jusqu'à  entrer  en 

1  Verdoyante  et  tout  à  la  fois  triste  et  fertile,  cette  lisière  de  l'aride  Libye  renfermait  cinq 

4 


IVMIN  VllON   (   VKIHVi.INOlM 

luuk.  ,  tnoni  de  forces  el  ilo  prospérité 

les  vieilles  a    ipathtes  nationales 

.  te  et  par  s  —        ours» Cartnuge se  ratta- 

:.;ro  la  nue  liclle- 

ni^î.  *      ;vir  une  lutte  do  y    >      s  s       ïs  sur  le  double  littoral  de  b 

Grèce  v  - 

\     j  J      ^  nord,  étaient  a'ors  trop  florissantes  pour 

intimide  -      -onstrati     s  hostiles;  -  s'opinintra 

-  >  -         »  conta4  I :  S  buse 

ituirablet"  -  S  ait  à  la  fois  le  point  contrai 

\  .  \pcdition. 

,         .  ■   ■      -  -  >        ne  durer  ts  -noins  de  trois 

.    -  ^         ^  \  _  ; aatre  cent  nulle  hommes  furent 

...  j   •     > ...     -  -.  \   ■        ,        -  -  ■     ...-•.-.:       arse  .  a\e   un 

.  -      pieUe  fut  l'issue  de 

cette  lutte  à  jama  -  set  ne  pouvant  se  porter  sjh 

b  Grèce  et  ht  Sicile  suffirent  chacune  à  k  -      :  :  le  jour  même  ou  l'in- 

uottbctbJc  année       S        5  s    dosait  aux  Thermo^  les  contre  l' héroïsme  de 
4ack  l'année  eartfca^uoise  perdait  en  SU  ,-mde  bataille,  à  la  suite 

lie  laquelle  ses  debns  reça^ierea t  péniblement  l'Afrique.  Larthase  vaincue 
Iraairr  la  paix,  et  r  obtint  à  des  conditions  qui  montrent  toute  la  supenorilé 
«lu  vainqueur  :  te  héros  de  Syracuse,  ùelon .  stipula  dans  le  traité  l'abolition 
Jes  v  s  wmains*  qui  constituaient  Y  une  des  eerem  «mies  principale:  du 

cuite  chez  les  Puènkiens. 

int  à  cette  pi  -    arthfcjàniii    ne  voulaient  que  reprendre 

-eparer  leurs  pertes:  car  ils  n'avaient  pas  renonce  a  l'espoir  de 
fca  Sieie.  En  effet,  saisissant  une  occasion  favorable  pour  recom- 
•r  kiiuern?>  on  les»  oit  pénétrer  de  nouveau  «fans  cette  3e  et  la  ravager; 
de  r  épouvante  que  cette  expédition  a  jetée ,  ite  forment  après 
«lires  s*  s  -  :es t:HfcaV:*mr.nt:  ftrmmt ah  à Agisente, à 
i  r  nu  n  in  enfin  toutes  les  contrées  habitées  par  les  Sûa- 
Inrent  cédées  par  ut  tram?  fui  parUwmt  pie  nue  «a  pntk  egates 
laSici  atre  Syracuse  et  Carthaee.  Cette  cesàua.  aa  aeu  fe  saasaire  les  Car- 
taagmock  excita  encore  ie«r  entente .  et  u  pierre  se  itanuitm  air  util,  anus 
suas  succès  décisif  de  part  et  d'autre .  jusqu'au  moment  «à les  bnans.  nui 
avaient  u  mh  durant  cette  lutte  de  deux  siècies.  vinrent  y  nu  aère  part  et  la 
.  —.   :er  \    <-'  :~  i 

^  _  ^         k      ^  _  .       _  _    ^       ^    .     _ 


DOMINATION  CARTHAGINOISE.  27 

dont  l'histoire  ;iit  conservé  le  souvenir  vont  lutter  ensemble  ,  non  plus  pour 
la  possession  de  la  Sicile,  mais  pour  celle  de  la  Méditerranée,  qui  doit  donner 
au  vainqueur  l'empire  du  monde!  Carthage,  la  république  commerçante,  a  do 
grandes  Hottes  et  des  matelots  sans  nombre;  Rome,  la  république  agricole, 
n'a  pas  un  seul  vaisseau,  et  cependant  elle  l'emportera  par  l'énergie  de  sa 
volonté  et  l'infatigable  opiniâtreté  de  ses  efforts. 

On  sait  sous  quel  prétexte  ces  deux  états  en  vinrent  aux  mains.  Les  habi- 
tants d'une  ville  de  la  Sicile  s'étaient  divisés  en  deux  partis;  les  uns  appe- 
lèrent les  Romains  à  leur  secours,  les  autres  les  Carthaginois.  Déjà,  à  celte 
époque,  l'Italie  presque  entière  obéissait  à  la  république  :  Sabins,  Volsques, 
Samnites,  étaient  ses  tributaires;  et  Pyrrhus  venait  de  fuir  honteusement 
devant  ses  aigles  triomphantes.  Cependant  Home  hésitait  encore.  Le  sénat 
refusa  d'abord  le  secours  demandé;  mais  le  peuple  consulté  l'accorda,  et  la 
guerre  tut  décidée.  Quelques  misérables  vaisseaux  empruntés  à  leurs  alliés 
transportèrent  les  légions  romaines  en  Sicile.  Tel  fut  le  commencement  de  la 
première  guerre  punique. 

Moins  célèbre  que  la  seconde,  parce  que  les  noms  d'Annibal  et  de  Scipion 
n'y  figurent  pas,  cette  guerre  fut  plus  longue  et  tout  aussi  cruelle.  Les 
Romains  s'y  formèrent  à  cette  patience  héroïque  qui  les  rendit  invincibles. 
Luttant  contre  un  peuple  de  navigateurs  et  de  marchands,  qui  couvrait  la  mer 
de  ses  flottes,  ils  sentirent  la  nécessité  de  créer  une  marine  pour  repousser  les 
ravages  que  leurs  ennemis  exerçaient  sur  les  côtes  d'Italie.  Sans  ingénieurs 
et  sans  ouvriers  pour  la  construction  des  vaisseaux,  leur  génie  et  leur  persé- 
vérance suppléèrent  à  tout.  Une  galère  prise  sur  l'ennemi,  dans  un  port  de 
Sicile,  leur  servit  de  modèle.  On  travailla  la  nuit,  on  travailla  le  jour  pour 
hâter  les  constructions  ;  les  citoyens  de  toutes  les  classes  et  de  toutes  les  con- 
ditions s'imposèrent  les  plus  durs  sacrifices  pour  atteindre  ce  résultat,  et  en 
peu  de  mois,  une  flotte  de  cent  vingt  galères  fut  mise  à  la  mer.  Cependant  les 
premiers  combats  de  ces  marins  improvisés  ne  furent  pas  heureux.  Souvent 
leurs  habiles  adversaires  ,  plus  souvent  les  tempêtes  contre  lesquelles  ils 
n'avaient  pas  encore  appris  à  lutter,  détruisirent  ces  vaisseaux  construits  à  la 
hâte  et  avec  tant  de  peine.  Mais  l'énergie  romaine  s'accrut  de  ces  défaites 
mêmes,  et  les  Carthaginois,  battus  sur  terre  en  Sicile  et  en  Sardaigne,  le 
furent  aussi  sur  mer,  leur  empire  et  leur  élément.  Les  Romains  poursuivirent 
bientôt  leurs  ennemis  jusqu'en  Afrique. 

De  toutes  les  expéditions  de  la  première  guerre  punique,  celle  de  Regulus 
est  la  plus  célèbre.  Les  vertus  morales  et  guerrières  de  cet  illustre  Romain, 
ses  premiers  succès ,  facilités  par  l'aversion  des  populations  africaines  contre 
leur  superbe  dominatrice,  ses  fautes,  sa  défaite,  sa  captivité,  sa  mort  héroïque 
surtout,  ont  immortalisé  cette  période  de  l'histoire  de  sa  patrie  :  le  lecteur 
n'ignore  pas  que  deux  prisonniers  carthaginois,  livrés  à  la  veuve  de  Regulus, 
périrent  à  Rome  dans  d'aiïreux  supplices.  Ces  vengeances  barbares,  ces  repré- 


28  DOMINATION  CARTHAGINOISE. 

sailles  non  moins  cruelles,  donnèrent  à  la  guerre  un  caractère  d'atrocité 
qu'elle  n'avait  pas  encore  revêtu.  Ce  ne  fut  plus  une  lutte  ordinaire  entre 
deux  peuples,  mais  un  véritable  duel  entre  deux  adversaires  décidés  à  vaincre 
ou  à  mourir;  enfin  le  courage  des  Romains  l'emporta,  et  Carthage  fut  réduite 
à  demander  la  paix.  Céder  une  première  fois,  c'était  se  mettre  dans  la  néces- 
sité de  céder  une  seconde,  une  troisième,  jusqu'à  sa  ruine  totale  ;  c'est  en 
effet  ce  qui  arriva.  D'après  les  termes  du  traité  qui  mit  fin  à  la  première  guerre 
punique,  Carthage  évacua  la  Sicik\  rendit  sans  rançon  tous  les  prisonniers, 
et  paya  les  frais  de  la  guerre.  Elle  accordait  tout  et  ne  recevait  rien  :  son 
humiliation  était  complète,  l'orgueil  des  Romains  satisfait  et  leur  supériorité 
reconnue. 

Ce  honteux  traité  venait  à  peine  d'être  signé,  lorsqu'une  guerre  intestine 
s'alluma  autour  des  murs  de  Carthage  et'  menaça  de  la  dévorer.  Comme  cet 
événement  met  en  saillie  une  partie  des  institutions  politiques  de  la  répu- 
blique phénicienne,  nous  allons  lui  consacrer  quelques  développements.  Les 
armées  de  Carthage  se  composaient  partie  d'auxiliaires,  partie  de  Mer- 
cenaires. Au  lieu  de  dépeupler  ses  villes  pour  avoir  des  soldats,  elle  en  ache- 
tait au  dehors;  les  hommes  n'étaient  pour  cette  opulente  république  qu'une 
marchandise.  Elle  prenait,  dans  chaque  pays,  les  troupes  les  plus  renommées  : 
la  Numidie  lui  fournissait  une  cavalerie  brave,  impétueuse,  infatigable;  les 
îles  Raléares  lui  donnaient  les  plus  adroits  frondeurs  du  monde  ;  l'Espagne, 
une  infanterie  invincible;  la  Gaule,  des  guerriers  à  toute  épreuve;  la  Grèce, 
des  ingénieurs  et  des  stratégistes  consommés.  Sans  affaiblir  sa  population  par 
des  levées  d'hommes,  ni  interrompre  son  commerce,  Carthage  mettait  donc  en 
campagne  de  nombreuses  armées,  composées  des  meilleurs  soldats  de  l'Europe 
et  de  l'Afrique.  Cette  organisation,  avantageuse  en  apparence,  fut  pour  elle  une 
cause  incessante  de  troubles,  et  hâta  même  sa  ruine.  Aucun  lien  moral  n'unis- 
sait entre  eux  ces  Mercenaires  :  victorieux  et  bien  payés,  ils  servaient  avec 
zèle;  mais  au  moindre  revers  ils  se  révoltaient,  abandonnaient  leurs  drapeaux, 
souvent  même  passaient  à  l'ennemi.  Un  des  plus  beaux  titres  de  gloire  du 
grand  Annibal  est  d'être  resté  pendant  seize  ans  en  Italie  avec  une  armée 
composée  de  vingt  peuples  divers,  sans  qu'aucune  révolte  ait  eu  lieu,  sans 
qu'aucune  rivalité  sérieuse  ait  dissous  cet  assemblage  d'éléments  hétérogènes. 

Après  la  malheureuse  expédition  de  Sicile,  les  Mercenaires,  aigris  par  leurs 
défaites  et  surtout  par  le  retard  qu'éprouvait  le  paiement  de  leur  solde , 
s'étaient  révoltés,  avaient  massacré  leurs  chefs,  et  les  avaient  remplacés 
par  des  officiers  subalternes  ;  d'un  autre  côté,  les  villes  maritimes,  les  popula- 
tions agricoles  de  l'intérieur,  accablées  d'impôts,  voulurent  profiter  de  cette 
insurrection  pour  secouer  un  joug  qu'elles  portaient  avec  impatience  ,  et  les 
tribus  même  les  plus  lointaines,  celles  qui  faisaient  paître  leurs  troupeaux  sur 
les  deux  versants  de  l'Atlas,  excitées  par  l'espoir  du  pillage,  accoururent  en 
foule  dans  les  rangs  des  im-urgés.  Les  meurtres  et  l'incendie  précédaient  cette 


DOMINATION  CARTHAGINOISE.  29 

multitude  féroce,  etCarthage  se  vit  bientôt  entourée  d'un  cercle  de  fer  et 

<le  l'eu. 

Réduite  à  l'enceinte  de  ses  murailles,  sans  troupes,  sans  vaisseaux,  la  mé- 
tropole africaine  semblait  près  de  sa  ruine;  jamais  sa  position  n'avait  été  plus 
critique.  Mais  l'excès  du  danger  ranima  le  courage  des  Carthaginois.  Deux 
généraux  célèbres  leur  restaient  encore  :  llannon  et  Amilcar.  Formés  tous 
deux  à  l'école  de  l'adversité  dans  cette  longue  lutte  qui  avait  embrasé  l'Europe 
et  l'Afrique,  ils  employèrent,  pour  sauver  leur  patrie,  tour  à  tour  la  franchise 
et  la  ruse,  les  armes  et  la  politique;  chefs  de  deux  partis  opposés,  ils  se;  récon- 
cilièrent, sacrifiant  généreusement  à  l'intérêt  de  tous  leurs  intérêts  particuliers. 
Leur  bonne  intelligence  assura  le  succès  et  mit  fin  à  la  guerre.  Désorganisés, 
puis  vaincus  dans  deux  grandes  batailles,  les  Mercenaires  furent  dispersés 
et  détruits  ;  les  villes  révoltées  se  soumirent  ou  furent  emportées  d'assaut; 
l'Afrique  entière  rentra  sous  le  joug,  et  Carthage  respira!  Mais  d'effroyables 
cruautés  avaient  été  commises  de  part  et  d'autre ,  des  milliers  d'hommes 
avaient  péri  dans  les  supplices. 

Eteinte  en  Afrique  après  une  lutte  qui  dura  trois  ans  (240-237  avant  J.-C), 
la  guerre  des  Mercenaires  se  ralluma  en  Sardaigne,  où  elle  fut  plus  funeste 
encore  aux  Carthaginois;  car  elle  les  mit  aux  prises  avec  les  Romains. 
Partout  Uome  s'élevait  devant  Carthage  pour  l'empêcher  de  réparer  ses 
pertes  :  en  Afrique,  elle  avait  fourni  des  armes  et  des  vivres  aux  révoltés;  en 
Sardaigne,  elle  intervint  entre  les  habitants  et  les  Mercenaires,  et  s'empara  de 
l'île.  Poussée  à  bout,  Cartilage  fit  des  préparatifs  pour  la  reprendre;  mais 
Rome  menaça  de  rompre  le  traité.  N'osant  renouveler  la  guerre  contre  une 
puissance  qui  l'avait  vaincue  et  forcée  à  accepter  de  dures  conditions  aux 
jours  de  sa  plus  haute  prospérité,  Carthage  acheta  la  continuation  de  la  paix 
en  renonçant  à  ses  prétentions  sur  la  Sardaigne  et  en  payant  aux  Romains 
douze  cents  talents  d'argent. 

Cette  paix  désastreuse  ne  pouvait  durer.  Le  commerce,  c'est-à-dire  l'exis- 
tence même  des  Carthaginois  ,  était  attaqué  dans  sa  base  par  la  perte  de  leurs 
colonies  ;  l'empire  de  la  Méditerranée  ne  leur  appartenait  plus  ;  les  flottes 
ennemies  s'en  étaient  complètement  emparées;  les  places  fortes  de  la  Sicile  et 
de  la  Sardaigne  avaient  reçu  garnison  romaine,  et  les  côtes  de  l'Italie  étaient 
dans  un  état  de  défense  formidable.  Toute  voie  par  mer  leur  était  donc  fermée. 
Sur  terre,  l'Espagne  seule  leur  était  ouverte  :  ils  y  envoyèrent  une  armée  dont 
ils  donnèrent  le  commandement  à  Amilcar. 

C'était  changer  toute  la  politique  qui  avait  fait  la  grandeur  de  Carthage,  que 
de  chercher  dans  les  conquêtes  continentales  un  dédommagement  aux  désas- 
tres maritimes  ;  cette  révolution,  du  reste,  fut  accomplie  avec  une  rare  habi- 
leté. Déjà  célèbre  par  les  guerres  soutenues  en  Sicile  contre  les  Romains ,  par 
celle  d'Afrique  contre  les  Mercenaires  et  les  peuplades  de  la  Numidie,  Amilcar 
était  à  la  fois  un  habile  capitaine  et  un  grand  politique.  Son  armée  fit  des  pro- 


30  DOMINATION  CARTHAGINOISE. 

grès  rapides.  Les  peuples  vaincus  par  la  force  des  armes  furent  gagnes  par  la 
clémence  et  la  justice  du  vainqueur,  et  la  domination  carthaginoise  s'établit 
dans  la  meilleure  partie  de  la  Péninsule,  sur  des  bases  fermes  et  solides.  Une 
discipline  sévère,  une  bonne  et  sage  administration  attirèrent  au  général  car- 
thaginois l'estime  et  la  confiance  des  Ibériens. 

Amilcar  ayant  été  tué  dans  une  bataille,  son  gendre  Asdrubal  lui  succéda,  et 
imita  son  exemple  aussi  bien  dans  la  guerre  que  dans  la  politique.  Ce  général 
fonda  la  colonie  de  Carthagène  sur  la  côte  méridionale  de  l'Espagne,  étendit 
au  loin  ses  conquêtes,  et  porta  ses  armes  victorieuses  jusqu'aux  rives  de  l'Èbre, 
qu'un  traité  avec  les  Romains  lui  interdisait  de  franchir.  Assassiné  par  un 
(iaulois  qu'il  avait  insulté,  il  remit,  comme  un  héritage,  le  commandement  de 
l'armée  au  fils  d'Amilcar  à  peine  âgé  de  vingt- deux  ans.  A  l'aspect  de  ce  jeune 
homme,  l'armée  tout  entière  fit  éclater  des  transports  de  joie  et  d'enthou- 
siasme :  elle  croyait  revoir  Amilcar  lui-même.  Cependant  c'était  mieux  encore, 
c'était  Annibal!... 

Amilcar  et  Asdrubal  laissaient  à  leur  successeur  une  armée  sobre,  patiente  , 
disciplinée,  que  l'habitude  de  la  victoire  avait  rendue  presque  invincible,  une 
base  d'opération  appuyée  sur  des  conquêtes  solides,  une  politique  sage,  qui  leur 
avait  rallié  tous  les  peuples  ;  ils  lui  laissaient  enfin  un  grand  projet  à  réaliser, 
le  plus  grand  qui  pût  enflammer  l'âme  d'un  jeune  héros  :  la  conquête  de  Rome! 

Maître  de  l'Espagne  depuis  Cadix  jusqu'à  l'Èbre,  vainqueur,  au-delà  de  ce 
lleuve,  de  la  célèbre  Sagonte,  alliée  de  Rome,  qui  en  tombant  ralluma  la  guerre 
entre  l'Europe  et  l'Afrique,  après  vingt-quatre  ans  d'une  paix  chancelante, 
Annibal  part  de  Carthagène,  et  se  dirige  vers  l'Italie  à  la  tête  de  cent  mille 
fantassins,  douze  mille  cavaliers  et  quarante  éléphants.  On  sait  les  résultats  de 
cette  gigantesque  entreprise.  Les  obstacles,  prévus  d'avance  par  son  génie, 
se  multiplièrent  devant  lui  ,  sans  pouvoir  l'arrêter.  Les  peuples  qui  habi- 
taient entre  l'Èbre  et  les  Pyrénées  tentèrent  de  s'opposer  à  son  passage  ;  ils 
furent  vaincus  et  subjugués.  Après  avoir  consolidé  la  puissance  de  Carthage 
dans  ces  contrées,  Annibal  épure  son  armée,  et  descend  dans  les  Gaules 
avec  quarante  éléphants,  neuf  mille  chevaux  ,  et  cinquante  mille  hommes  de 
pied,  tous  vieux  compagnons  d'armes  d'Amilcar  et  d'Asdrubal.  Les  popula- 
tions gauloises,  que  cette  marche  conquérante  à  travers  leur  territoire  a  sou- 
levées, sont  intimidées  par  sa  puissance,  ou  trompées  par  ses  ruses  ;  les  géné- 
raux ennemis,  accourus  par  mer  et  par  terre  pour  lui  disputer  le  passage, 
mais  qu'il  ne  veut  combattre  qu'en  Italie,  sont  adroitement  évités;  enfin, 
malgré  la  rapidité  du  Rhône  et  la  hauteur  des  Alpes,  le  territoire  romain  est 
envahi. 

Le  séjour  d'Annibal  en  Italie  n'est  pas  moins  étonnant  que  la  marche  auda- 
cieuse qui  l'y  conduisit.  Décimée  par  le  passage  des  Alpes,  son  armée  est 
réduite  à  quarante  mille  combattants;  cependant  il  ne  craint  pas  d'attaquer 
Home  au  centre  de  sa  puissance,  et  s'avance  de  victoire  en  victoire  jusqu'à  ses 


DOMINATION  CARTHAGINOISE.  .il 

portes.  Entré  en  Italie  à  l'âge  de  vingt-six  ans,  il  y  reste  jusqu'à  quarante.  !\i 
les  efforts  redoublés  des  Romains,  ni  les  fautes  de  ses  lieutenants  battus  en 
Espagne  et  dans  les  Gaules,  ni  l'opiniâtreté  de  sa  patrie  à  lui  refuser  presque 
tout  eirtoi  de  secours,  ne  peuvent  lui  taire  lâcher  sa  proie.  Pour  y  parvenir,  il 
fallait  cesser  de  l'attaquer  en  face  ,  il  fallait  transporter  le  champ  de  bataille  là 
où  il  n'était  pas. 

Rappelé  en  Afrique  par  les  malheurs  de  son  pays,  Annibal  s'embarqua,  le 
désespoir  dans  le  cœur.  On  dit  qu'à  ce  moment  suprême,  tournant  les  yeux 
vers  l'Italie  qu'il  laissait  arrosée  de  sang  et  pleine  encore  de  la  terreur  de  son 
nom,  il  exprima  le  regret  de  n'avoir  pas  mis  le  siège  devant  Home  après  la 
bataille  de  Cannes  et  de  n'avoir  point  trouvé  la  mort  dans  ses  murailles  embra- 
sées. Sans  doute  aussi  il  se  rappelait  avec  amertume  le  serment  qu'il  avait  fait 
dès  l'âge  de  neuf  ans,  au  pied  des  autels  et  entre  les  mains  de  son  père ,  de 
haïr  les  Romains  et  de  les  combattre  à  outrance  et  sans  relâche  toute  sa  vie  ! 
Débarqué  en  Afrique  avec  ce  qui  lui  restait  de  ses  vieilles  bandes,  Annibal 
trouve  sa  patrie  sur  le  penchant  de  sa  ruine,  investie  de  tous  côtés  par  les 
Romains  et  les  Numides.  Il  accorde  à  peine  quelques  jours  de  repos  à  ses 
troupes  et  s'avance  jusqu'à  Zama,  ville  située  dans  l'intérieur  des  terres,  à  cinq 
jours  de  marche  au  sud  de  Carthage.  Le  sénat  et  le  peuple ,  revoyant  en  lui 
leur  dernière  espérance,  mettent  lin  à  leurs  longues  divisions  et  le  reçoivent 
comme  un  libérateur,  le  laissant  maître  de  demander  la  paix  et  de  la  conclure. 
Ainsi,  par  une  justice  tardive,  le  sort  de  son  pays  est  remis  dans  ses  mains; 
mais  les  fautes  de  ses  concitoyens  avaient  rendu  presque  impossible  tout  espoir 
de  salut. 

Telle  était  la  situation  de  Carthage  au  moment  où  Annibal  remettait  le  pied 
sur  le  sol  africain  :  un  peuple  inconstant,  un  sénat  faible,  un  trésor  épuisé, 
une  armée  habituée  à  la  fuite  et  à  la  défaite,  et  quelques  vétérans  qui  ne  pou- 
vaient plus  que  mourir  avec  gloire.  En  vain  la  haine  et  l'orgueil  brûlaient  dans 
les  cœurs  :  ces  sentiments  allaient  s'éteindre  au  premier  revers  et  faire  place  à 
un  découragement  absolu.  Annibal  le  sentait  bien,  et,  seul  capable  de  faire  la 
guerre,  il  était  le  seul  qui  désirât  la  paix.  Pour  l'obtenir,  il  demanda  une  en- 
trevue au  général  romain  ;  mais  les  conditions  qu'imposait  Scipion  lui  ayant 
paru  trop  dures,  il  préféra  s'en  remettre  aux  hasards  d'une  bataille,  et  les  deux 
généraux  se  quittèrent  pour  s'y  préparer. 

Dans  cette  célèbre  bataille  de  Zama,  ni  le  héros  carthaginois  ni  ses  vétérans 
ne  restèrent  au-dessous  de  leur  renommée.  Dès  le  premier  choc,  sa  cavalerie, 
peu  aguerrie  et  beaucoup  moins  nombreuse  que  celle  des  Romains,  fut  rompue 
et  prit  la  fuite,  laissant  le  centre  découvert  et  affaibli  par  le  désordre  qu'elle  y 
portait.  La  vieille  infanterie  d'Annibal  présenta  la  pique  aux  fuyards  ,  et  les 
força  de  s'écouler  par  les  flancs  ;  elle  rétablit  ainsi  le  combat,  et  tint  seule  la 
victoire  en  suspens  jusqu'au  moment  où,  chargée  en  flanc  et  en  queue  parla 
cavalerie  romaine,  il  ne  lui  resta  plus  qu'à  mourir.  Les  éléphants,  de  leur  côté, 


32  DOMINATION  CARTHAGINOISE. 

liront  bonne  contenance;  on  voyait  ces  intrépides  animaux,  excités  par  les 
traits  et  les  javelots  qui  leur  étaient  lancés  de  toutes  parts,  se  précipiter  au 
plus  fort  de  la  mêlée  et  enlever  des  soldats  avec  leurs  trompes  ;  mais  leur  cou- 
rage fut  inutile.  Les  Romains  ne  se  laissèrent  pas  effrayer  par  leurs  masses; 
ils  les  évitaient  avec  adresse ,  et  ne  s'arrêtèrent  que  lorsque  le  succès  de  la 
journée  fut  assuré.  Vingt  mille  Carthaginois  restèrent  sur  le  champ  de  bataille, 
vingt  mille  furent  faits  prisonniers;  les  Romains  ne  perdirent  que  deux  mille 
hommes.  (203  ans  avant  J.-C.) 

Après  ce  désastre,  Annibal  s'était  retiré  à  Adrumète  suivi  de  quelques  cava- 
liers seulement  ;  mais  l'anxiété  de  ses  concitoyens  ne  le  laissa  pas  longtemps 
dans  cette  retraite.  Mandé  par  le  sénat  et  par  le  peuple,  il  obéit  à  ces  ordres, 
et  rentra  dans  Cartilage  après  vingt-cinq  ans  d'ahsence.  De  toutes  parts  on  se 
pressait  autour  de  lui  pour  l'interroger,  pour  savoir  ce  qu'il  y  avait  à  craindre, 
ce  qu'il  y  avait  à  espérer.  En  présence  de  cet  affaissement  si  profond  de  sa 
patrie,  Annibal  n'hésita  pas  à  déclarer  que  tout  était  perdu,  et  proposa, 
comme  une  triste  mais  indispensable  nécessité,  de  se  soumettre  aux  condi- 
tions du  vainqueur.  Après  de  violents  débats,  le  sénat  tout  entier  se  rendit  à 
son  avis  '. 

Les  conditions  du  traité  furent  telles  qu'on  devait  les  attendre  du  génie  de 
Rome  :  ce  fut  la  mise  en  pratique  de  ce  mot  célèbre,  malheur  aux  vaincus! 
Les  Carthaginois  furent  obligés  de  rendre  les  prisonniers  de  guerre  et  les  trans- 
fuges, d'abandonner  aux  Romains  tous  leurs  vaisseaux  longs,  à  l'exception  de 
dix  galères,  et  leurs  nombreux  éléphants.  Il  leur  fut  défendu  d'entreprendre 
aucune  guerre  sans  la  permission  du  peuple  romain;  ils  rendirent  à  son  allié 
Massinissa  toutes  les  terres  et  les  villes  qui  avaient  appartenu  à  lui  ou  à  ses 
ancêtres  ;  ils  fournirent  des  vivres  à  l'armée  pendant  trois  mois,  et  payèrent  sa 
solde  jusqu'à  ce  qu'on  eût  reçu  de  Rome  la  réponse  aux  articles  du  traité,  qui 
y  fut  envoyé  pour  recevoir  la  sanction  du  sénat.  Enfin ,  ils  s'engagèrent  à 
payer  dix  mille  talents  dans  l'espace  de  cinquante  années,  et  pour  garantie 
de  leur  fidélité  ils  livrèrent  cent  otages  choisis  parmi  les  jeunes  gens  des  pre- 
mières familles.  Tout  fut  accepté  par  les  vaincus ,  et  bientôt  l'armée  romaine 
se  disposa  à  retourner  en  Italie.  Mais  avant  de  partir  elle  brûla  les  vaisseaux 
qui  lui  avaient  été  livrés,  au  nombre  d'environ  cinq  cents.  Les  flammes  de  ce 
lugubre  incendie,  qu'on  apercevait  de  Carthage,  furent  comme  le  prélude  de 
celles  qui,  cinquante  ans  plus  tard,  devaient  la  dévorer  elle-même. 

Ainsi  se  termina  la  seconde  guerre  punique,  l'an  551  de  Rome,  201  ans 
avant  Jésus-Christ.  Elle  avait  duré  dix-sept  ans2. 

'  Annibal  devint  sutfèle  de  Carlhage  ;  mais  bientôt,  poursuivi  par  la  haine  de  ses  conciloyens, 
il  se  retira  auprès  d'Antiocbus,  roi  de  Syrie,  ensuite  eboz  Prusias,  roi  de  Bitliynie,  qu'il  arma 
contre  les  Romains.  Mais  enfin,  craignant  ensuite  d'être  livré  par  ce  prince  à  ses  ennemis,  il 
s'empoisonna.  (  18:t  ans  avant  J.-C.  ) 

-  L'Afrique  occidentale  était  divisée,   à  cette  époque,  en  (rois  étals  :  la  Mauritanie,  la 


dominai  ION  CARTHAGINOISE.  ;V\ 

Entre  cette  seconde  guerre  el  la  troisième,  un  demi-siècle  s'écoule  pendant 
lequel  la  reine  déchue  de  l'Afrique  se  débat  dans  les  douleurs  d'une  longue 
agonie.  En  effet,  la  cruelle  prévoyance  de  Home  a  déposé  dans  le  dernier 
traité  de  paix  les  germes  d'une  guerre  qu'elle  peut  l'aire  naître  à  son  gré;  elle 
a  placé  aux  portes  de  Carthage  une  Famille  de  rois  numides  ambitieux  et  puis- 
sants, et,  en  les  excitant  contre  sa  victime,  défendu  à  celle-ci  de  faire  la  guerre 
sans  sa  permission. 

C'est  ici  le  lieu  de  présenter  la  situation  des  colonies  fondées  par  Carthage 
sur  le  littoral  africain,  et  d'exposer  les  relations  que  la  république  phénicienne 
avait  établies  avec  les  indigènes  de  L'intérieur.  A  mesure  qu'elle  accrut  sa 
puissance,  Cartilage  fonda  des  villes,  établit  des  ports  et  des  forteresses  qui 
formèrent,  sur  tous  les  points  avantageux  de  la  côte,  comme  une  chaîne  non 
interrompue  de  stations  commerciales,  depuis  les  Syrtcs  jusqu'au  détroit  de 
Gibraltar.  Ubbo  (Iiône),  Igilgiles  (Gigel),  Saldar;  (Bougie),  Jol  plus  tard  Julia 
Caesarea  (Cherchell),  ont  été  de  ce  nombre  ;  d'autres  y  ajoutent  même  lom- 
nium,  l'Alger  de  nos  jours',  et  Scylax,  dans  son  Périple  de  la  Méditerranée, 
dit  que  tous  les  comptoirs  et  établissements  coloniaux,  au  nombre  de  trois 
cents,  semés  sur  la  côte  d'Afrique  depuis  la  syrte  voisine  des  Hespéridcs  jus- 
qu'aux colonnes  d'Hercule,  appartenaient  aux  Carthaginois. 

Ces  colonies  furent  formées  en  quelque  sorte  pacifiquement,  par  occupa- 
lion,  si  on  peut  le  dire,  et  non  par  invasion.  Fidèle  à  son  origine,  Carthage 
se  présentait  d'abord  aux  indigènes  moins  pour  conquérir  que  pour  trafiquer; 
employant  ses  premiers  efforts  à  former  des  comptoirs,  des  stations,  des 
échelles,  elle  semblait  plutôt  désireuse  de  placer  ses  produits  et  d'en  recueil- 
lir de  nouveaux,  que  d'établir  à  fond  sa  domination  sur  le  pays.  Aussi  la  voit- 
on  s'étendre  rapidement  le  long  des  côtes,  sans  que  son  territoire  augmente 
beaucoup  en  largeur;  elle  ne  pénètre  pas  avant  dans  les  terres,  et  n'entame 
pas  profondément  le  sol  déjà  occupé.  Jamais  elle  ne  déposséda  les  indigènes 
que  dans  un  faible  rayon  autour  de  ses  remparts  et  de  ceux  de  ses  colonies, 
autant  qu'il  en  fallait  pour  assurer  la  subsistance  de  la  population  coloniale  : 
au  delà,  elle  n'imposait  à  ses  sujets  que  des  tributs  pour  lesquels  elle  leur 
donnait  môme  des  équivalents.  D'un  autre  côté,  elle  s'appliquait  à  maîtriser 
les  tribus  libyennes,  moins  par  la  force  que  par  sa  politique  astucieuse, 

Numidie  et  la  Libye.  Le  fleuve  Muluclia  (Moulouïa)  séparait  les  deux  premiers;  le  fleuve 
Tusca  (Oued-el-Berber)  les  deux  autres.  La  Libye  formait  le  territoire  de  Cartbage.  La  Numidie 
était ,  en  outre ,  fractionnée  en  deux  parties  gouvernées  par  des  chefs  différents  :  les  Massyles 
du  côté  de  la  Libye,  elles  Massesyliens  du  côté  de  la  Mauritanie.  Le  fleuve  Ampsaga  (Oued- 
cl-Kcbir)  les  séparait.  (Division  territoriale  établie  en  Afrique  par  les  Romains.  —  Publica- 
tion du  Ministère,  185-2.) 

1  Certains  géographes  donnent  à  Alger  le  nom  d'icosium,  et  font  remonter  sa  fondation  aux 
voyages  d'Hercule.  Le  nom  grec  donné  à  celte  ville  consacre,  disent-ils,  le  nombre  des  héros 
qui  accompagnaient  Hercule  dans  cette  expédition  ,  cïxoai,  vingt.  Nous  reviendrons  plus  lard 
sur  cette  origine,  ainsi  que  sur  celles  des  principales  villes  de  l'Algérie. 


3'*  DOMINATION  CARTHAGINOISE. 

fomentant  leurs  querelles  intestines,  les  maintenant  les  unes  par  les  autres , 
et  acheva  son  œuvre  en  attirant  à  son  service  l'élite  de  ces  populations  par 
l'appât  de  la  solde  et  du  butin. 

A  certaines  époques  de  l'année,  les  sénateurs  de  Carthage  se  rendaient  au- 
près des  chefs  des  tribus  de  l'intérieur  ,  dans  le  but  de  les  engager  par  toutes 
sortes  de  séductions  et  de  promesses ,  quelquefois  même  par  des  alliances 
avec  les  premières  familles  de  la  république ,  à  fournir  des  recrues  à  leur 
armée.  Les  Carthaginois  faisaient  aussi  entrer  les  tribus  libyennes,  comme  un 
des  éléments  principaux,  dans  les  colonies  d'émigrants  que  leur  politique  ne 
cessait  de  déverser  sur  tous  les  points  où  pouvaient  pénétrer  leurs  flottes.  La 
relation  que  l'antiquité  nous  a  conservée  du  Périple  d'Hannon,  et  que  Carthage 
avait  fait  placer  dans  le  temple  de  Kronos,  fournit  un  exemple  curieux  de  la 
manière  dont  procédait  la  république  dans  ses  établissements  coloniaux'.  Le 
chef  carthaginois  chargé  de  la  mission  expresse  de  semer  des  colonies  sur  le 
littoral  atlantique,  part  avec  soixante  vaisseaux  contenant  trente  mille  hommes, 
qui  sont  répartis  par  lui  dans  six  villes  de  cinq  mille  habitants  chacune.  Ces 
colons  étaient,  pour  la  majeure  partie,  des  Liby-Phéniciens,  c'est-à-dire  des 
Africains  déjà  façonnés  à  la  civilisation  phénicienne. 

Quoique  le  commerce  et  l'industrie  tinssent  le  premier  rang  dans  les  préoc- 
cupations politiques  de  Carthage,  elle  ne  négligea  pas  cependant  l'agricul- 
ture. Elle  essaya  plus  d'une  fois  d'arracher  ses  sujets  indigènes  à  leur  bar- 
barie native,  en  leur  donnant  des  notions  de  culture;  et  tout  autour  de  son 
enceinte,  dans  un  espace  de  soixante-quinze  lieues  de  long  sur  soixante  de 
largo  (  dans  les  districts  de  la  Zeugitane  et  du  Byzacium  )  ,  elle  organisa  des 
colonies  agricoles,  mi-parties  d'indigènes  et  de  Phéniciens,  destinées  à  former 
des  cultivateurs  et  des  agronomes  pour  ses  établissements  lointains. 

Sous  le  rapport  du  commerce,  Carthage  tirait  un  parti  non  moins  avanta- 
geux des  indigènes  :  outre  les  éléments  de  colonisation  qu'ils  fournissaient 
aux  postes  maritimes,  comme  population  coloniale,  ils  furent,  à  n'en  pas  dou- 
ter, pour  le  commerce  avec  l'intérieur  de  l'Afrique,  ses  meilleurs  intermé- 
diaires. De  quelque  mystère  que  les  Carthaginois  aient  toujours  cherché  à  cou- 
vrir leurs  opérations  commerciales'2,  quelque  soin  qu'ils  aient  pris,  dans  tous 
les  temps,  de  dérober  aux  Romains  et  aux  autres  peuples  contemporains  leurs 
connaissances  géographiques,  il  est  aujourd'hui  prouvé  qu'ils  entretenaient 
avec  l'Afrique  centrale  un  commerce  considérable,  dont  les  principaux  articles 
étaient  l'or  en  poudre  ou  en  grains,  les  dattes,  et  surtout  les  esclaves  noirs. 


1  Mémoire  sur  les  découvertes  el  les  établissements  faits  le  Ion;/  des  côtes  d'Afrique  par 
Hannon,  amiral  de  Carthage,  par  M.  «Je  Bougainville,  la  3e  partie  surtout,  tomes  xxvi 
el  xxviii  des  Mémoires  de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres. 

-  Les  Phéniciens  employaient  sans  distinction  ions  les  moyens  pour  empêcher  les  autres 
nations  de  suivre  leurs  traces.  Les  Carthaginois  faisaient  jeter  à  la  mer  tout  navigateur  étranger 
qui  s'approchait  des  côtes  de  la  Sardaigue.    Slkaii.  xvn.) 


DOMINATION  CARTHAGINOISE.  35 

(l'est  parmi  ces  derniers  que  se  recrutaient  les  rameurs  «le  leur  redoutable 
marine. 
Pour  leur  trafic  avec  l'intérieur,  les  Carthaginois  s'étaient  déjà  ouvert  les 

mêmes  routes  commerciales  qui  aujourd'hui  encore  sont  parcourues  par  les 
caravanes.  Magon  entreprit  (rois  voyages  à  travers  le  désert;  les  Nasamons, 
peuple  de  la  région  syrtique,  poussèrent  leurs  excursions  jusqu'aux  bords  du 
Niger,  et  les  Garamantes  (habitants  du  Fezzan]  allaient  jusqu'en  Ethiopie  faire 

lâchasse  au\  est  'laves.  La  Sicile,  l'Espagne,  la  Gaule,  les  côtes  delà  Bretagne, 
leur  étaient  familières,  et  llannon  porta  ses  reconnaissances  sur  la  cote  d'AI'ri  - 
que  jusqu'au  cap  Formose. 

Les  établissements  coloniaux  que  fonda  Cartilage  sur  le  littoral  africain,  les 
villes  mêmes  qui  se  trouvaient  sur  son  propre  territoire,  jouissaient  d'une 
grande  liberté,  et  se  gouvernaient  en  général  par  des  Conseils,  dont  l'organi- 
sation rappelait  ceux  de  la  mère-patrie.  Par  une  sorte  de  reconnaissance,  con- 
forme d'ailleurs  à  leurs  intérêts,  les  colonies  carthaginoises  conservèrent  ainsi 
les  lois  fondamentales  de  la  métropole;  mais  leur  dépendance  fut  toujours 
volontaire,  et  elles  ne  se  soumettaient  qu'aux  lois  qui  avaient  obtenu  la  sanc- 
tion de  leurs  magistrats.  D'après  cet  exposé,  on  voit  combien  étaient  faibles 
les  liens  qui  unissaient  les  tribus  libyennes  et  Cartilage  ,  combien  il  était  facile 
à  un  ennemi  adroit  de  tourner  ces  alliés  douteux  contre  leur  suzeraine.  C'est 
ce  que  tirent  les  Romains. 

Nous  avons  dit  que  parmi  les  tribus  libyennes,  celles  des  Massiliens  et  des 
Massaesyliens  étaient  les  plus  nombreuses  et  les  plus  redoutables.  Les  pre- 
mières avaient  pour  centre  de  leurs  forces,  ou  pour  capitale,  Zama,  située  à 
cinq  journées  de  Carthage.  A  l'époque  de  la  seconde  guerre  punique,  Galla, 
père  de  Massinissa,  les  commandait.  Les  Massaesyliens,  qui  occupaient  la  partie 
occidentale,  avaient  pour  capitale  Siga,  ville  aujourd'hui  ruinée,  située  non 
loin  d'Oran  ;  Sypliax  était  à  leur  tète. 

Après  la  prise  de  Sagonte  parles  Carthaginois,  Scipion,  qui  commandait  les 
troupes  romaines  en  Espagne,  noua  des  relations  secrètes  avec  Syphax,  afin 
d'opposer  à  Carthage  un  ennemi  placé  sur  ses  frontières  ;  il  lui  envoya  même 
un  de  ses  lieutenants,  Q.  Statorius,  pour  lui  former  un  corps  de  jeunes  Nu- 
mides, destiné  à  combattre  à  la  manière  des  Romains.  Syphax,  se  voyant  sou- 
tenu par  un  puissant  allié,  attaqua  Galla  et  le  chassa  de  ses  états  ;  déjà  môme 
il  se  disposait  à  mettre  le  siège  devant  Carthage,  lorsque  le  sénat  lui  offrit  la 
main  de  la  belle  Sophonisbe,  fille  d'Asdrubal,  fiancée  au  jeune  Massinissa. 
Syphax  accepta  cette  offre  avec  empressement,  et  pour  prix  d'une  si  haute 
faveur  il  abandonna  la  cause  des  Romains.  A  la  nouvelle  de  ce  sanglant 
outrage,  Massinissa,  qui  se  trouvait  alors  en  Espagne,  se  jette  dans  le  parti 
des  Romains,  et  passe  en  Afrique  pour  venger  son  injure.  Mais  pendant  l'ab- 
sence du  jeune  Numide,  la  plus  grande  partie  des  états  de  son  père  avait  été 
envahie  par  l'ennemi,  et  comme  (ialla  était  mort  au  milieu  de  la  lutte,  ses 


3G  DOMINATION  CARTHAGINOISE. 

oncles  s'étaient  emparés  du  reste.  Sans  ressources,  sans  armée,  Massinissa 
entreprend  néanmoins  de  reconquérir  l'héritage  de  ses  pères.  Il  obtient  quel- 
ques troupes  de  Bocchus ,  roi  de  Mauritanie  ,  et  à  l'aide  de  ces  auxiliaires  il 
chasse  les  usurpateurs  ;  mais  son  courage  impétueux  vint  inutilement  se  heurter 
contrel  es  phalanges  aguerries  de  Syphax  :  battu  en  plusieurs  rencontres,  ses 
alliés  l'abandonnèrent,  et  il  n'eut  d'autre  ressource  que  d'attendre  l'arrivée  de 
Scipion.  Dès  ce  moment,  il  lit  cause  commune  avec  les  Romains,  combattit  sous 
leurs  drapeaux,  et  parvint,  avec  leur  concours,  à  se  rendre  maître  de  Cirtha 
(Constantinc),  où  il  retrouva  Sophonisbe,  sa  fiancée,  devenue  l'épouse  du  vieux 
Syphax. 

Incapable  de  résister  aux  charmes  de  la  belle  Carthaginoise,  le  roi  numide 
l'épousa  pour  la  soustraire  à  l'esclavage  des  Romains  à  qui  elle  appartenait  par 
droit  de  conquête;  mais  Scipion  désapprouva  cette  union,  et  Massanissa  fui 
obligé  de  sacrifier  son  amour  à  ses  alliés.  Peu  de  temps  après,  Sophonisbe 
mourut  empoisonnée.  Scipion,  pour  consoler  son  ami,  le  combla  de  distinc- 
tions et  lui  donna,  en  présence  de  l'armée,  le  titre  de  roi  avec  une  couronne 
d'or.  Ces  honneurs,  joints  a  l'espérance  de  se  voir  bientôt  maître  de  la  Numidie, 
firent  oublier  à  ce  prince  ambitieux  la  perte  de  son  épouse  :  il  devint  l'allié 
fidèle  des  Romains,  et  s'attacha  invariablement  à  la  fortune  de  Scipion.  A  la 
journée  de  Zama,  ce  fut  lui  qui  renversa  l'aile  gauche  de  l'armée  carthaginoise  ; 
quoique  blessé,  il  poursuivit  lui-même  Annibal,  dans  l'espoir  de  couronner  ses 
exploits  par  la  prise  de  ce  grand  capitaine.  Enfin  ,  avant  de  quitter  l'Afrique, 
Scipion  rétablit  Massinissa  dans  ses  états  héréditaires,  y  ajoutant,  avec  l'auto- 
risation du  sénat,  tout  ce  qui  avait  appartenu  à  Syphax  dans  la  Numidie. 

Maître  de  tout  le  pays  depuis  la  Mauritanie  jusqu'à  Cyrène  et  devenu  le  plus 
puissant  prince  de  l'Afrique,  Massinissa  profita  des  loisirs  d'une  longue  paix 
pour  introduire  la  civilisation  dans  son  vaste  royaume  et  pour  apprendre  aux 
Numides  errants  à  mettre  à  profit  la  fertilité  de  leur  territoire.  Soixante  ans 
d'une  administration  énergique  et  éclairée  changèrent  complètement  la  face 
du  pays:  des  campagnes  jusque -là  incultes  se  couvrirent  de  riches  mois- 
sons ;  les  villes  reçurent  des  constructions  nouvelles  ;  partout  la  population 
augmenta.  Mais  ce  n'était  pas  assez  pour  ce  prince  ambitieux  ;  il  désirait  plus 
encore.  Ses  troupes  faisaient  de  fréquentes  incursions  sur  le  territoire  de 
Carthage  ;  lui-même,  quoique  âgé  de  quatre-vingt-dix  ans,  se  mit  à  la  tête 
d'une  puissante  armée  pour  s'emparer  de  cette  ville.  (159  ans  avant  J.-C.) 
Plusieurs  victoires  signalèrent  sa  marche,  et  sans  doute  il  eût  réalisé  ses  pro- 
jets de  conquête  s'il  n'eût  craint  de  déplaire  à  ses  alliés  ;  car  il  savait  depuis 
longtemps  que  les  Romains  s'étaient  réservé  cette  proie.  Les  Carthaginois 
voulurent  se  plaindre  à  Rome  des  hostilités  de  Massinissa;  leurs  plaintes 
furent  accueillies  avec  dédain  :  il  ne  restait  plus  aux  vaincus  que  la  ressource 
des  armes.  Mais  Rome  trouva  mauvais  que  Carthage  repoussât  la  force  par  la 
force;  elle  l'accusa  de  violer  les  traités,  et  lui  déclara  la  guerre.  Ce  fut  la  (1er- 


DOMINATION  CARTHAGINOISE.  37 

nière.  Évidemment  les  faciles  triomphes  dé  Massinissa  avaient  décidé  les 
Romains  à  en  finir  avec  Carthage. 

Colle  inique  agression,  cet  odieux  abus  de  la  force  ,  faillit  trouver  sa  puni- 
tion dans  son  excès  môme.  L'indignation,  le  desespoir,  se  communiquent  de 
pioche  en  proche  et  se  répandent  dans  toutes  les  villes  puniques  avec  la  rapi- 
dité de  la  foudre.  Les  citoyens  de  Carthage,  hommes,  femmes,  vieillards, 
enfants,  jurent  de  s'ensevelir  sous  les  ruines  de  leur  patrie  plutôt  que  de 
l'abandonner.  Tous  les  matériaux  qui  se  trouvaient  dans  les  arsenaux  ,  dans 
les  habitations  privées,  sont  transformés  en  armes,  en  vaisseaux,  en  machines 
de  guerre  ;  les  places  publiques,  les  temples  des  dieux  deviennent  des  ateliers. 
Le  chanvre  manquait  pour  faire  des  cordages,  les  femmes  coupèrent  leurs 
cheveux,  et  les  offrirent  pour  ce  pieux  usage.  Une  ardeur  inouïe  animait  tous 
les  cœurs,  exaltait  tous  les  esprits;  Carthage  voulait  au  moins  mourir  digne 
d'elle  ! 

Cependant  les  consuls,  qui  croyaient  n'avoir  rien  à  craindre  d'une  popula- 
tion désarmée,  s'avançaient  lentement  pour  prendre  possession  de  leur  con- 
quête ;  leurs  prévisions  furent  déçues  :  là  où  ils  comptaient  ne  trouver  que 
des  esclaves  soumis  et  abattus ,  ils  rencontrèrent  avec  surprise  des  citoyens 
exaspérés  et  en  armes.  Forcés  de  faire  le  siège  d'une  ville  où  ils  avaient  cru 
entrer  sans  résistance,  ils  s'étonnent,  ils  se  troublent,  ils  commettent  faute  sur 
faute.  Leurs  attaques  multipliées  échouèrent.  Ranimés  par  le  succès,  les 
assiégés  faisaient  de  fréquentes  sorties ,  souvent  heureuses ,  toujours  terribles 
et  meurtrières;  ils  repoussaient  les  cohortes  romaines,  comblaient  les  fossés, 
exterminaient  les  fourrageurs,  brûlaient  les  machines  de  guerre.  Une  année 
s'écoula  ainsi  en  efforts  inutiles,  et  les  consuls  durent  sortir  de  charge  au  mi- 
lieu de  la  honte  et  de  la  confusion. 

L'année  suivante,  les  armes  romaines  ne  furent  pas  plus  heureuses.  Le  siège, 
continué  avec  la  même  opiniâtreté,  fut  soutenu  avec  la  même  vigueur;  les 
nouveaux  consuls,  battus  en  plusieurs  rencontres,  ne  firent  aucun  progrès,  et 
le  courage  désespéré  des  Carthaginois  l'emporta  encore  sur  le  nombre  et  la 
puissance  de  leurs  ennemis.  Mais  c'était  là  le  dernier  répit  que  la  fortune 
accordait  à  ces  malheureux,  la  destruction  de  leur  ville  était  imminente.  On 
connaît  les  exploits  et  les  efforts  de  Scipion-Emilien,  mais  on  sait  aussi  quelle 
opiniâtre  résistance  lui  fut  opposée  jusqu'au  dernier  moment.  La  ville  fut 
prise  ,  mais  seulement  après  deux  grandes  batailles,  l'une  sur  terre  et  l'autre 
sur  mer,  et  après  un  dernier  combat  qui  dura  six  jours  et  six  nuits,  de  rue  en 
rue,  de  maison  en  maison.  En  un  mot,  Carthage  ne  succomba  qu'après  un 
siège  de  trois  ans,  et  sous  le  génie  d'un  grand  homme  ! 

Sur  l'ordre  du  sénat,  Scipion-Émilicn  réduisit  Carthage  en  cendres;  pen- 
dant plusieurs  jours,  les  flammes  dévorèrent  ses  temples,  ses  magasins,  ses 
arsenaux ,  et  d'horribles  imprécations  furent  prononcées  contre  quiconque 
tenterait  de  la  faire  sortir  de  ses  ruines.  Les  sept  cent  mille  habitants  qui  for- 


38  DOMINATION  CARTHAGINOISE. 

màient  la  population  de  la  métropole  africaine,  lurent  dispersés  ;  Rome  s'en- 
richit de  ses  dépouilles,  et  son  territoire  fut  divisé  entre  les  vainqueurs  et 
leurs  alliés.  Ainsi  finit  cette  lière  république,  dont  la  puissance  s'étendit  pen- 
dant près  de  six  siècles  sur  l'Afrique  septentrionale  et  sur  toutes  les  mers 
connues  ! 


CHAPITRE    III. 

DOMINATION    ROMAINE. 
.A    RÉPUBLIQUE.        119-31     ANS    AVANT    J.  - 1; 


Politique  des  Romains  à  l'égard  dos  indigènes.  —  Micipsa  et  lo  royaume  des 
Numides.  —  Jugurlhà  ;  ses  guerres  contre  les  Romains. — Sa  mort.  —  Nouvelles 
divisions  de  l'Afrique.  —  Guerres  civiles  des  Romains.  —  Marins.  —  Sylla.  —  Pom- 
pée. —  César.  — Mort  de  Caton.  —César  victorieux  détruit  le  royaume  de  Numidie. 


En  détruisant  Carthage  ,  Rome  ne 
se  substitua  pas  immédiatement  à 
son  empire  ;  elle  comprit  tout  d'a- 
bord les  difficultés  qu'allait  lui  of- 
frir l'administration  directe  d'un 
pays  où  le  prestige  de  son  nom  ne 
prévalait  pas  encore,  et  se  borna 
à  exercer  un  liant  patronage  sur 
l'Afrique.  Les  cités  tributaires  ou 
coloniales  de  la  côte,  qui  s'étaient 
signalées  par  un  trop  grand  atta- 
chement à  leur  métropole,  lurent  détruites  ou  démantelées;  les  autres,  au 
contraire  ,  comme  Utique  ,  s'enrichirent  de  ses  dépouilles  et  s'emparèrent  de 


40  DOMINATION  ROMAINE. 

son  commerce.  Des  colonies  italiennes  ne  tardèrent  pas  à  se  former,  et  bientôt 
Rome  put  revendiquer  comme  sienne  cette  mer  que  son  orgueil  désignait 
depuis  longtemps  sous  le  nom  de  mare  nostrum.  Quant  à  tous  ces  petits  princes 
numides  qui ,  dans  la  lutte  des  deux  républiques,  avaient  pris  parti  pour  l'une 
ou  pour  l'autre,  elle  les  maintint  en  suivant  à  leur  égard  la  politique  de  Car- 
tilage ;  elle  partagea  entre  eux  une  autorité  qu'elle  ne  voulait  pas  exercer  elle- 
même,  sans  toutefois  abandonner  le  droit  de  souveraineté  que  lui  donnait  la 
conquête.  Dès  les  premiers  pas  qu'elle  fit  sur  le  sol  africain,  Rome  s'appliqua 
donc  à  récompenser  magnifiquement  ses  alliés  ;  mais  à  mesure  que  son 
pouvoir  se  consolida,  ses  libéralités  devinrent  plus  rares,  et  elle  finit  même  par 
retirer  aux  fils  les  largesses  qu'elle  avait  faites  aux  pères  :  c'est  ce  qui  arriva 
pour  les  descendants  de  Massinissa. 

Micipsa,  fils  de  ce  chef  intrépide,  dont  les  continuelles  agressions  contre 
(lartbage  avaient  préparé  le  triomphe  des  Romains  ,  continua  l'œuvre  de  civi- 
lisation entreprise  par  son  père.  Sous  ce  prince  ,  Cirtha  (Constantine)  s'enrichit 
de  magnifiques  édifices;  une  colonie  composée  d'émigrants  grecs  et  romains 
vint  s'y  établir,  et  peu  à  peu  ses  habitants  se  familiarisèrent  avec  les  arts  de 
l'Europe.  Telles  étaient  à  celte  époque  l'importance  et  la  richesse  de  Cirtha, 
qu'au  dire  de  Strabon  elle  pouvait  mettre  sur  pied  dix  mille  cavaliers  et  un 
nombre  double  de  fautassins.  Les  trente  années  que  Micipsa  passa  sur  le 
trône  furent  très-favorables  à  la  prospérité  du  royaume  de  Numidie.  L'agri- 
culture surtout  y  prit  un  développement  extraordinaire;  plusieurs  branches 
d'industrie  y  furent  cultivées  avec  succès,  et  la  littérature  de  la  Grèce  et  de 
l'Italie  y  trouva  d'habiles  interprètes.  Mais  cette  grande  prospérité  disparut 
avec  lui. 

En  mourant,  Micipsa  avait  distribué  son  royaume  entre  deux  de  ses  fils, 
lliempsal  et  Adherbal,  et  un  neveu  qu'il  avait  adopté  et  appelé  au  partage  de 
sa  succession,  moins  par  affection  que  par  crainte.  Ce  dernier,  célèbre  dans 
l'histoire  sous  le  nom  de  Jugurtha,  et  lit  connu  des  Romains,  parmi  lesquels  il 
avait  servi  en  Espagne  sous  le  commandement  de  Scipion  '.  Sa  force  prodi- 
gieuse, sa  rare  beauté,  son  courage  indomptable,  son  esprit  vif,  souple  et 
pénétrant,  le  faisaient  adorer  des  Numides,  qui  croyaient  voir  revivre  en  lui 
Massinissa ,  le  fondateur  de  leur  empire.  Son  ambition  ne  connaissait  ni  le 
scrupule  ni  la  crainte  :  elle  amena  sa  chute  et  la  ruine  de  sa  patrie.  Appelé  au 
trône  conjointement  avec  deux  princes  plus  jeunes  que  lui  ,  dénués  de  talents 
et  d'expérience,  il  ne  lui  fut  pas  difficile  de  s'en  défaire  et  de  régner  seul, 
lliempsal,  l'aîné,  fut  assassiné  dans  sa  résidence  de  Thermida;  Adherbal,  le 
second,  ayant  pris  les  armes  pour  venger  son  frère  et  se  défendre  lui-même, 
fut  prévenu  par  son  farouche  compétiteur,  qui  l'attaqua  à  l'improviste  et  le 


'  Jugurlba  s'était  surtout  distingué  an  sié^e  «Je  Numance  el  dans  la  campagne  qui  suivit  la 
prise  de  celle  ville. 


DOMINATION  ROMAINE.  41 

chassa  de  ses  étals.  Adherbal,  ne  se  trouvant  plus  en  sûreté  en  Afrique,  vint 
à  Rome  chercher  un  refuge  e(  implorer  l'assistance  «lu  sénat. 

Mais  déjà  une  démoralisation  profonde  régnait  chez  ces  liers  patriciens; 
l'or  était  sur  eu\  (ont-puissant.  Jugurtha  le  savait.  Des  ambassadeurs  numides 
partirent  aussitôt  avec  ordre  de  se  concilier  la  laveur  de  tous  les  hommes 
influents  de  la  république  :  ses  riches  présents  ne  tardèrent  pas  à  l'emporter 
sur  les  justes  plaintes  de  son  parent  dépouillé.  Les  sénateurs  qui  l'avaient, 
accusé  avec  le  plus  d'acharnement  se  montrèrent  ses  plus  ardents  défenseurs; 
et  si  quelques  autres,  restés  incorruptibles,  demandèrent  que  l'on  punît 
Jugurtha  et  «pic  l'on  secourût  Adherbal,  la  majorité,  gagnée  par  les  émis- 
saires de  l'usurpateur,  sut  comprimer  ce  généreux  élan.  Au  lieu  de  l'aire  passer 
sur-le-champ  une  armée  en  Afrique,  on  se  contenta  donc  d'y  envoyer  dix  com- 
missaires chargés  de  l'aire  entre  les  deux  compétiteurs  un  nouveau  partage  de 
la  Numidie.  Déjà  ébranlés  à  Rome  par  les  promesses  de  Jugurtha,  ces  com- 
missaires se  laissèrent  entièrement  corrompre  par  ses  largesses,  et  dans  le 
partage  ordonné  par  le  sénat,  les  districts  voisins  de  la  Mauritanie,  les  plus 
fertiles  et  les  plus  guerriers,  lui  furent  attribués.  Adherbal  eut  ceux  de  la  partie 
orientale,  qui,  par  le  nombre  des  ports  et  l'éclat  des  cités,  lui  faisaient  une 
part  plus  brillante  que  solide,  car  ils  ne  lui  donnaient  aucun  moyen  de  défense 
contre  son  ennemi. 

Aussitôt  après  le  départ  de  ces  commissaires,  Jugurtha,  plus  que  jamais 
persuadé  qu'il  obtiendrait  tout  de  Rome  à  prix  d'argent,  attaqua  Adherbal, 
le  battit  dans  plusieurs  rencontres,  et  l'enferma  dans  Cirtha  (Constantine), 
sa  capitale,  dont  il  pressa  le  siège  avec  vigueur.  Ce  malheureux  prince  n'eut 
que  le  temps  d'envoyer  de  nouveau  à  Rome  implorer  du  secours.  D'autres 
commissaires  vinrent  en  Afrique;  mais,  cette  fois  encore,  les  uns  furent 
séduits  par  les  promesses,  les  autres  gagnés  par  les  riches  présents  de  Jugur- 
tha. Le  siège  de  Cirtha  n'en  continua  donc  pas  moins,  poussé  avec  l'opiniâtre 
énergie  de  l'ambition  qui  se  voit  près  d'atteindre  son  but.  Trop  forte  pour 
être  enlevée  d'assaut,  la  ville  fut  étroitement  investie,  et  bientôt  réduite  à  la 
famine.  Des  marchands  italiens  et  des  soldats  étrangers  sur  qui  reposait  prin- 
cipalement la  défense  de  la  place,  lassés  de  la  longueur  du  siège,  persuadè- 
rent à  Adherbal  de  se  rendre  sous  promesse  de  la  vie  :  l'imprudent  écouta  ce 
dangereux  conseil,  et,  sans  respect  pour  le  droit  des  gens  et  pour  sa  parole, 
Jugurtha  le  fit  périr  dans  d'affreux  supplices.  Les  Italiens  et  les  Numides  qui 
avaient  combattu  avec  lui  furent  passés  au  fil  de  l'épéc. 

Ce  crime  atroce  excita  dans  Rome  une  telle  indignation,  que  les  nombreux 
amis  que  Jugurtha  comptait  dans  le  sénat  ne  purent  détourner  l'orage  qui 
le  menaçait.  Une  armée  romaine  eut  ordre  d'envahir  la  Numidie,  et  s'empara 
de  plusieurs  villes.  Mais  autant  ces  troupes  restaient  braves  et  disciplinées, 
autant  leurs  chefs  devenaient  avares  et  cupides  :  le  consul  et  ses  principaux 
officiers  se  laissèrent  corrompre  comme  l'avaient  été  d'abord  les  sénateurs  puis 

G 


42  DOMINAI  ION  ROMAINE. 

les  commissaires,  et  Jugurtha  obtint  d'eux  un  traité  qui,  moyennant  un 
faible  tribut,  le  laissa  maître  de  tout  le  royaume.  Quelques  éléphants,  quelques 
chevaux,  une  faible  somme  d'argent,  furent  livrés  pour  la  forme,  après  quoi 
le  consul  se  retira  avec  son  armée  dans  la  province  romaine.  Cependant,  à  la 
nouvelle  de  cette  honteuse  pacificalion,  le  peuple,  excité  par  un  de  ses  tri- 
buns, rendit,  malgré  l'opposition  du  sénat,  un  plébiscite  qui  mandait  Jugur- 
tha à  Rome.  Ce  prince  obéit,  et  ses  intrigues  accoutumées,  son  or  répandu 
avec  profusion  parmi  le  peuple  et  les  sénateurs,  allaient  peut-être  encore  lui 
assurer  l'impunité,  lorsqu'un  uouvel  assassinat  commis  dans  la  ville  même  sur 
la  personne  d'un  prince  numide,  Massiva,  petit-fils  de  Massinissa,  autre  com- 
pétiteur dont  il  crut  utile  de  se  défaire,  ralluma  l'indignation  populaire,  que 
ces  délais  avaient  amortie.  La  guerre  lui  fut  de  nouveau  déclarée,  et  le  sénat 
lui  ordonna  de  quitter  d'Italie.  On  rapporte  qu'en  s'éloignant,  Jugurtha  tourna 
plusieurs  fois  les  yeux  vers  llome,  et  s'écria  :  «  0  ville  vénale,  tu  périras  le 
jour  où  il  se  présentera  un  homme  assez  riche  pour  t'acheter.  » 

Un  nouveau  consul  passa  en  Afrique  :  cette  fois  enfin,  les  hostilités  pri- 
rent un  caractère  sérieux.  Cette  guerre  de  INumidie  est  réellement  la  pre- 
mière que  les  Romains  aient  soutenue  dans  ces  contrées.  Carthage  s'était 
défendue  bien  moins  chez  elle  qu'en  Sicile,  en  Espagne,  en  Italie  et  sur 
la  Méditerranée;  lorsqu'elle  tomba,  elle  ne  laissa  au  pouvoir  de  ses  vain- 
queurs que  la  place  qu'avaient  occupée  ses  murailles,  et  un  droit  de  supré- 
matie sur  les  provinces  les  plus  voisines,  droit  souvent  contesté,  qu'il  fallait 
sans  relâche  soutenir  les  armes  à  la  main.  L'insurrection  de  Jugurtha  fut 
une  guerre  nationale  ;  si  elle  eût  été  couronnée  de  succès,  elle  aurait  pu 
compromettre  à  jamais  la  puissance  de  Rome  en  Afrique.  Le  sénat  le  sentit, 
et  ne  négligea  rien  pour  s'assurer  le  triomphe.  Cette  guerre  est  importante 
à  connaître,  car  elle  a  beaucoup  d'analogie  avec  notre  situation  actuelle  en 
Algérie. 

La  guerre  contre  Jugurtha  dura  sept  ans,  sans  interruption.  Six  grandes 
armées,  commandées  par  les  généraux  les  plus  habiles,  y  furent  successive- 
ment envoyées,  et  chacune  d'elles,  à  diverses  reprises,  reçut  d'Europe  des  ren- 
forts qui  la  renouvelèrent  presque  entièrement.  Quoique  maîtres  des  côtes  et 
d'une  partie  du  pays,  quoique  alliés  à  plusieurs  tribus  numides  et  maures  qui 
combattaient  dans  leurs  rangs,  les  Romains  n'étaient  pas  moins  obligés  de  faire 
venir  d'Italie  presque  tout  le  matériel  nécessaire  pour  l'entretien  et  la  sub- 
sistance des  troupes.  Le  génie  opiniâtre  du  prince  numide  tirait  parti  de  tout  : 
du  temps,  des  lieux,  des  saisons.  Le  premier  consul  C.  Itestia,  envoyé  contre 
lui,  s'était  laissé  séduire,  et  avait  signé  un  traité  honteux;  le  second,  Albinus, 
hésitant  entre  le  désir  de  suivre  cet  exemple  et  la  crainte  d'être  puni  s'il  le 
suivait,  consuma  dans  cette  indécision  l'année  entière  de  son  consulat,  et 
revint  à  Rome  pour  les  comices,  sans  avoir  fait  aucun  progrès.  Son  frère  Aulus, 
chargé  pendant  son  absence  du  commandement  de  l'armée,  trompé  par  des 


DOMINA  [ION  ROMAINE.  V3 

paroles  de  paix  et  de  feintes  promesses  de  soumission,  se  laissa  entraîner,  à  la 
poursuite  tics  Numides,  dans  des  lieux  difficiles,  coupés  de  bois  et  de  défilés. 
Là,  enveloppr,  trahi  par  une  partie  de  ses  officiers  et  de  ses  soldats,  qui  ne  fai- 
saient qu'imiter  l'exemple  contagieux  de  leurs  généraux,  il  fut  obligé,  pour 
sauver  le  reste  de  son  armée,  do  s'engager  à  évacuer  sous  dix  jours  toute  la 
Numidie,  et  mémo  de  passer  sous  le  joug,  ce  qui  était  alors  la  dernière  igno- 
minie pour  les  vaincus. 

Le  peuple  de  Home,  exaspéré,  se  souleva  de  nouveau  contre  les  indignes  fau- 
teurs de  Jugurtha.  Un  troisième  consul,  Metellus,  chargé  de  réparer  la  honte 
des  armes  romaines,  parvint  à  leur  rendre  l'éclat  qu'elles  avaient  perdu  ;  mais, 
quoique  aussi  habile  général  que  bon  citoyen,  et  incapable  de  céder  aux 
mêmes  séductions  que  ses  prédécesseurs,  il  ne  put  terminer  la  guerre.  11  gagna 
des  batailles,  s'empara  de  places  réputées  imprenables,  employa  tour  à  tour  la 
force  et  la  ruse  :  tout  fut  inutile;  le  prince  numide  lui  échappa  sans  cesse.  La 
gloire  de  le  saisir  et  de  le  traîner  au  Capitole  était  réservée  à  son  lieutenant 
Marins. 

Celui-ci,  à  qui  échut  enfin  le  département  de  l'Afrique,  l'an  646  de  Home, 
prit  le  commandement  de  l'armée.  Toutefois,  malgré  les  victoires  de  Metellus, 
qui  semblaient  ne  lui  avoir  laissé  rien  à  faire,  malgré  son  incontestable  capa- 
cité militaire,  malgré  les  négociations  habiles  de  son  lieutenant  Sylla,  la 
guerre  dura  encore  près  de  trois  ans.  Privé  de  toutes  ressources  dans  son 
royaume,  Jugurtha  en  trouva  de  nouvelles  dans  celui  d'un  prince  voisin  :  Boc- 
chus,  roi  de  Mauritanie,  son  beau-père  et  son  allié,  unit  ses  forces  aux  siennes. 
Les  Bomains,  qui  croyaient  la  guerre  finie,  eurent  encore  de  grandes  batailles 
à  livrer.  La  force  même  ne  suffit  pas  ;  le  prince  numide  ne  fut  vaincu  que  par 
l'arme  qu'il  avait  si  souvent  employée  :  la  trahison.  Ébranlé  par  les  proposi- 
tions des  généraux  romains,  épuisé  par  les  sacrifices  qu'il  faisait  pour  la  cause 
de  son  allié,  craignant  enfin  de  perdre  ses  états  dans  une  lutte  prolongée  contre 
toutes  les  forces  de  la  république,  Bocchus  abandonna  Jugurtha  et  le  livra 
à  ses  ennemis.  Pris  et  conduit  à  Rome,  le  roi  de  Numidie  fut  un  des  orne- 
ments du  triomphe  de  Marins;  puis  on  le  jeta  dans  un  cachot  humide  et  fan- 
geux, où  il  y  mourut  de  faim  après  d'horribles  angoisses. 

Ainsi  périt,  à  l'Age  de  cinquante-quatre  ans,  un  prince  qui,  malgré  ses 
crimes,  était  devenu,  par  son  courage  et  son  génie,  une  des  gloires  de 
l'Afrique.  Les  Romains  eurent  tant  de  peine  à  le  vaincre,  qu'ils  le  regardaient 
comme  un  autre  Annibal.  Après  sa  mort,  ses  états  subirent  un  démembrement  ; 
nouveau  partage  dans  lequel  Rome  ne  manqua  pas  de  se  faire  la  part  du  lion. 
La  portion  occidentale  fut  donnée  au  roi  Bocchus,  en  récompense  de  sa  tra- 
hison ;  du  centre,  on  fit  un  petit  royaume  à  la  tête  duquel  le  sénat  mit 
Hiempsal  II,  moins  par  égard  pour  les  grands  services  de  son  aïeul  Massinissa, 
que  pour  cacher  les  secrets  desseins  de  sa  politique  envahissante  ;  tout  le  reste 
fut  réuni  à  la  province  proconsulaire,  c'est-à-dire  à  l'ancien  territoire  de  Car- 


k\  DOMINATION  ROMAINE. 

thagc,  augmenté  de  quelques  cantons  limitrophes  qui  avaient  appartenu  à  la 
Numidie. 

La  conquête  de  la  Numidie  assura  la  domination  des  Romains  en  Afrique. 
La  chute  de  Carthage  leur  avait  donné  l'empire  des  côtes;  la  défaite  de  Jugurlha 
leur  ouvrit  l'intérieur  du  pays.  De  vastes  contrées,  qui  n'avaient  jamais  obéi 
aux  Carthaginois,  passèrent  sous  l'autorité  de  Rome  ;  on  peut  môme  rapporter 
à  celte  époque  l'établissement  de  cette  longue  chaîne  de  colonies  européennes 
qui  s'étendit  en  fort  peu  d'années  depuis  Tanger  jusqu'à  l'Egypte  ;  le  littoral 
ne  fut  plus,  pour  ainsi  dire,  qu'une  seule  colonie  romaine  ;  et  là,  comme  dans 
tout  l'Occident,  l'élément  national  fut  absorbé  par  l'élément  latin  avec  une 
prodigieuse  rapidité.  Néanmoins,  il  resta  toujours  dans  les  vallées  de  l'Atlas 
etau  midi  de  cette  chaîne  de  montagnes,  une  masse  considérable  de  nomades 
qui  subissaient  les  lois  de  la  civilisation  sans  jamais  se  laisser  dompter  par 
elle. 

Si  cette  contrée ,  désolée  par  des  siècles  de  barbarie ,  apparaît  encore 
aujourd'hui  si  belle  aux  regards  des  voyageurs,  qu'on  juge  de  ce  qu'elle  dut 
être  aux  jours  de  Carthage  et  de  Rome  !  Sa  fertilité,  qui  n'est  surpassée  peut- 
être  dans  aucune  partie  du  globe,  secondée  par  le  génie  industrieux  des  Car- 
thaginois, produisait  d'immenses  richesses  naturelles.  Trois  cents  villes  cou- 
vraient son  sol  ;  la  seule  Carthage  avait  renfermé  dans  ses  murs  sept  cent  mille 
habitants.  Celte  prospérité,  qui  nous  paraîtrait  fabuleuse  si  elle  n'était  attestée 
par  tous  les  écrivains  de  ces  époques  reculées,  s'accrut  encore  sous  la  domi- 
nation romaine;  car,  avec  cet  admirable  instinct  d'assimilation  qui  leur  faisait 
adopter  tout  ce  qu'ils  trouvaient  de  bon  et  d'utile  chez  les  peuples  soumis  par 
leurs  armes,  les  Romains  suivirent,,  pour  coloniser  l'Afrique  et  y  affermir  leur 
puissance,  le  système  que  leur  avaient  indiqué  les  Carthaginois.  Ils  s'effor- 
cèrent, comme  l'avaient  fait  leurs  rivaux,  de  lier,  par  le  commerce  et  l'agri- 
culture, leurs  intérêts  à  ceux  des  indigènes,  afin  de  les  dominer  et  de  les 
exploiter  plus  sûrement.  C'est  surtout  à  la  production  du  blé  qu'ils  s'attachè- 
rent avec  le  plus  de  persévérance  et  d'ardeur.  Ils  portèrent  en  Afrique  leurs 
méthodes  de  culture  et  répandirent  les  lumières  de  leur  vieille  expérience  sur 
l'industrie  naissante  des  vaincus,  desséchèrent  les  marais  et  les  lacs,  élevè- 
rent des  ponts,  creusèrent  des  canaux,  tracèrent  des  routes  d'une  solidité 
admirable.  Ainsi  aidée  par  le  travail  de  l'homme,  cette  terre  fit  des  prodiges, 
et  devint  le  grenier  de  Rome.  Sous  Auguste,  lorsque  le  luxe  des  grands, 
arrachant  l'Italie  aux  bras  qui  la  cultivaient,  l'eut  transformée  en  un  immense 
jardin  de  plaisance  semé  de  somptueux  palais,  la  métropole  demanda  la  moitié 
de  sa  subsistance  aux  moissons  africaines,  et  chaque  année  le  port  de  Car- 
thage expédiait  de  quoi  la  nourrir  pendant  six  mois  au  moins.  Enfin,  car  telle 
est  l'influence  du  travail  sur  les  mœurs,  sur  le  caractère  des  peuples,  l'on 
vit  une  foule  de  tribus  numides  et  gétules  adopter  la  vie  sédentaire  des 
colons  et  préférer  aux  fatigues  d'une  existence  nomade  les  paisibles  travaux 


DOMINATION  ROMAINE.  45 

de  l'agriculture.  Les  ravages,  les  rapines,  lt ,è  guerres  de  tribu  à  tribu  cessè- 
rent graduellement.  Depuis  Auguste  jusqu'au  premier  Antonin,  c'est  à-dire 
pendant  l'espace  de  près  de  deux  siècles,  une  seule  légion  suilit  dans  les  temps 
ordinaires  (et  les  exceptions  lurent  rares),  pour  garder  tout  le  pays  compris 
depuis  Tanger  jusqu'à  Cyrène,  et  pour  y  maintenir  l'ordre  et  la  paix.  Plus  tard, 
l'empire  s'affaiblissant,  chaque  révolte  de  la  colonie  menaça  Home  d'une 
disette.  On  suit,  sous  ce  rapport,  d'année  en  année,  l'action  de  l'Afrique  sur 
l'Italie.  Ainsi,  par  exemple,  on  voit  successivement  l'empereur  Sévère,  repous- 
sant les  prétentions  de  Niger  à  la  pourpre  des  Césars,  envoyer  à  la  bâte  ses  légions 
à  Cartilage,  afin  que  son  compétiteur  ne  puisse  pas  s'en  emparer  et  affamer  la 
population  de  Home;  le  préfet Symmaque  s'opposer,  dans  le  sénat,  à  l'expé- 
dition méditée  contre  le  rebelle  Gildon,  de  crainte  que,  les  blés  de  l'Afrique 
cessant  d'arriver,  il  n'en  résulte  au  centre  de  l'empire  une  sédition  dangereuse  ; 
enfin  Alaric  s'emparer  du  port  d'Ostie,  où  les  premiers  Césars  avaient  fait  bAtir 
d'immenses  greniers  destinés  à  recevoir  les  tributs  en  blé  et  en  huile  qu'en- 
voyait la  colonie  africaine,  et  par  cette  conquête  préluder  à  la  prise  de  la  capi- 
tale du  monde. 

Les  guerres  civiles  allumées  par  les  rivalités  de  Marius  et  de  Sylla,  de  César 
et  de  Pompée,  vinrent  à  leur  tour  diviser  l'Afrique.  La  fondation,  sur  divers 
points  du  sol,  de  petites  colonies  romaines  et  de  municipes  avait  donné  nais- 
sance à  une  population  qui,  à  l'époque  dont  nous  parlons,  prit  une  part  active 
à  la  lutte  ;  les  rois  indigènes  eux-mêmes,  selon  leurs  engagements  antérieurs 
ou  leurs  affections  particulières,  s'y  mêlèrent  avec  ardeur.  Ce  fut  durant  les 
vicissitudes  de  cette  longue  guerre,  que  Marius  fugitif  vint  chercher  un  asile 
sur  cette  terre  témoin  de  ses  premiers  triomphes.  Débarqué  non  loin  de  Car- 
tilage, il  s'était  arrêté  au  milieu  de  ces  ruines,  les  contemplant  sans  doute  avec 
un  secret  retour  sur  lui-même  \  lorsque  le  gouverneur  de  la  province,  le  pré- 
teur Sextilius,  craignant  d'être  compromis  par  la  présence  de  l'illustre  proscrit, 
lui  fit  notifier  l'ordre  de  s'éloigner  sans  délai,  sous  peine  d'être  traité  en  ennemi 
du  sénat  et  du  peuple  romain.  «  Va  dire  à  ton  maître,  répondit  au  licteur  le 
vainqueur  des  Cimbres  et  des  Teutons  ;  va  dire  à  ton  maître  que  tu  as  vu  Marius 
assis  sur  les  ruines  de  Carthage  !  » 

Tandis  que  Marius  donnait  au  monde  cet  éclatant  exemple  de  l'instabilité 
des  plus  hautes  fortunes,  son  fils,  avec  quelques-uns  de  ses  partisans,  des- 
cendu sur  un  autre  point  des  côtes  d'Afrique,  avait  trouvé  un  asile  à  la  cour 
d'Hiempsal,  roi  de  Numidie.  D'abord  traités  favorablement,  ils  ne  tardèrent 
pas  à  s'apercevoir  que  leur  hôte  les  considérait  moins  comme  des  alliés  que 
comme  des  otages  que  la  fortune  venait  de  jeter  entre  ses  mains.  Pour  se  con- 
cilier l'amitié  de  Sylla,  il  se  disposait  même  à  les  lui  livrer  lorsqu'une  des  con- 
cubines du  roi,  avec  laquelle  le  jeune  Marius  avait  lié  des  rapports  intimes,  vint 

1  Velleius  Paterculus,  §  xix. 


46  DOMINATION  ROMAINE. 

à  la  fois  leur  apprendre  le  danger  qu'ils  couraient  et  leur  offrir  les  moyens  de 
s'y  soustraire.  Le  fils  rejoignit  son  père  encore  errant  sur  le  rivage,  où  ils  se 
virent  abandonnés  de  tous  leurs  partisans.  Alors,  ne  prenant  conseil  que  de 
leur  désespoir,  ils  résolurent  de  tenter  de  nouveau  le  sort  des  armes,  et  se 
rembarquèrent  pour  l'Italie.  Leur  audace  fut  couronnée  d'un  plein  succès  : 
Marius  mourut  maître  de  Home  ! 

La  mort  de  son  rival  rendit  à  Sylla  l'empire  du  monde  :  le  parti  plébéien  fut 
vaincu  pour  la  seconde  fois.  Après  la  cbute  de  ce  parti  en  Italie,  Domitius , 
gendre  de  L.  Cinna,  entreprit  de  le  relever  en  Afrique.  11  s'adressa  à  Hiertal, 
roi  d'une  partie  de  la  Numidie,  et  obtint  de  ce  prince  d'assez  puissants  secours 
pour  envahir  la  province  romaine.  Mais  le  dictateur  résolut  d'étouffer  cette 
révolte  dès  sa  naissance.  Sertorius,  un  des  conjurés,  commandait  en  Espagne  ; 
il  fallait  à  tout  prix  empôcber  qu'un  autre  chef  du  parti  vaincu  ne  s'établit  dans 
l'Atlas,  car,  maîtres  de  deux  provinces  riches  et  belliqueuses,  ces  deux  chefs 
eussent  pu  recommencer  la  lutte  avec  avantage,  et  peut-ôlre  même,  en  unis- 
sant leurs  efforts,  venir  chercher  leur  revanche  jusqu'en  Italie.  Pompée  reçut 
donc  l'ordre  de  passer  de  Sicile  en  Afrique.  Cent  vingt  galères  et  huit  cents 
bAtiments  de  charge  y  portèrent  six  légions  ;  une  partie  débarqua  à  U tique, 
l'autre  à  Carthage,  sous  les  ordres  du  jeune  général.  Les  troupes  campées  sur 
les  ruines  de  cette  dernière  ville  donnèrent  en  cette  circonstance  un  exemple 
de  cupidité  et  d'indiscipline  qui  atteste  la  décadence  du  caractère  romain. 
Quelques  soldats,  en  creusant  la  terre,  y  avaient  trouvé  un  trésor  considérable  ; 
le  bruit  de  cette  découverte  se  répandit  aussitôt  dans  les  rangs  :  on  assurait 
que  les  Carthaginois,  à  l'époque  de  leurs  derniers  désastres,  avaient  enfoui  ce 
qu'ils  avaient  de  plus  précieux  ;  et  pour  retrouver  ces  richesses  imaginaires, 
officiers  et  soldats,  sans  respect  pour  la  discipline,  quittèrent  leurs  armes,  et  se 
mirent  à  fouiller  le  sol  en  tous  sens.  Les  conseils  de  Pompée,  ses  ordres  même, 
restèrent  sans  force  sur  ces  imaginations  exaltées.  Enfin,  après  plusieurs  jours 
employés  à  ce  travail,  fatiguée  d'inutiles  recherches  et  honteuse  de  sa  folie, 
l'armée  demanda  de  marcher  à  l'ennemi. 

Pompée  et  ses  troupes  rencontrèrent  bientôt  Domitius,  qui  avait  un  puis- 
sant motif  de  terminer  promptement  la  guerre  :  en  effet,  la  désertion  faisait 
de  grands  ravages  dans  son  armée.  A  la  nouvelle  du  débarquement  de  Pom- 
pée, sept  mille  hommes  l'avaient  abandonné,  et  il  lui  fallait  une  victoire  pour 
rattacher  à  sa  cause  ces  esprits  inquiets  et  inconstants.  Toutefois  la  fortune 
lui  refusa  cette  faveur.  Un  ravin  profond  séparait  les  deux  armées,  et  ni  l'un 
ni  l'autre  des  deux  généraux  ne  voulant  le  franchir  le  premier,  ils  restèrent 
quelque  temps  en  observation  réciproque.  Tout  à  coup  un  de  ces  orages  de 
pluie  et  de  vent  si  fréquents  sous  le  ciel  africain  éclate  avec  violence.  Domi- 
tius, jugeant  dès  lors  que  tout  engagement  était  devenu  impossible,  fait  son- 
ner la  retraite.  Mais,  en  présence  de  l'ennemi  et  au  milieu  des  vents  déchaî- 
nés, ce  mouvement  ne  pouvait  s'effectuer  sans  désordre.  Pompée  profite  avec 


DOMINATION  ROMAINE.  V7 

habileté  de  cette  manœuvre  imprudente,  passe  le  ravin,  et  conduit  l'attaque 
avec  la  plus  grande  vigueur.  Kn  quelques  instants,  les  troupes  de  Domitius 
sont  enfoncées  sur  tous  les  points,  et  leur  défaite  devient  aussi  complète  que 
sanglante.  Sur  vingt  mille  hommes,  trois  mille  à  peine  regagnèrent  leur  camp. 
Domitius  perdit  la  vie  dans  cette  déroute,  et  la  guerre  se  trouva  terminée  en 
un  seul  jour.  Parmi  les  villes  qui  avaient  embrassé  son  parti ,  les  unes  se  ren- 
dirent sans  résistance,  les  autres  lurent  prises  d'assaut;  en  un  mot,  toute  la 
contrée  se  soumit  ;  les  tribus  gélules  et  numides,  saisies  de  terreur,  levèrent 
leurs  tentes  et  s'enfuirent  vers  le  désert. 

De  retour  à  Utique,  Pompée  y  trouva  un  ordre  de  Sylla  qui  lui  enjoignait  d'y 
rester  avec  une  seule  légion  pour  attendre  l'arrivée  d'un  successeur  auquel  il 
remettrait  le  gouvernement  de  la  province  pacifiée,  et  de  renvoyer  en  Italie  le 
reste  de  son  armée  victorieuse.  Une  telle  marque  d'ingratitude  étonna  le  géné- 
ral et  irrita  violemment  les  soldats  :  ils  ne  voulaient  point,  disaient-ils,  le 
laisser  à  la  merci  d'un  tyran,  et  se  répandaient  en  invectives  coidre  le  dicta- 
teur. Cette  sédition  se  prolongea  tellement,  que  le  bruit  en  parvint  jusqu'à 
Home  où  bientôt  l'on  rendit  Pompée  complice  de  ses  troupes.  Sylla  lui-même 
parut  croire  à  cette  complicité,  et  se  plaignit  publiquement  de  passer  sa  vieil- 
lesse à  combattre  contre  des  enfants.  Par  ces  paroles  il  faisait  allusion  au  jeune 
Marius ,  qui  lui  avait  si  opiniâtrement  disputé  la  victoire.  Mais  tandis  qu'au 
forum  et  dans  le  sénat  on  représentait  Pompée  comme  une  rebelle,  celui-ci, 
au  contraire,  luttait  contre  ses  troupes  mutinées,  et  pour  vaincre  leur  obsti- 
nation les  menaçait  de  se  tuer  à  leurs  yeux  si  elles  refusaient  plus  longtemps 
d'obéir.  Elles  cédèrent  enfin,  et  s'embarquèrent  pour  l'Italie.  Après  avoir 
remis  entre  les  mains  de  son  successeur  le  gouvernement  de  la  province,  le 
jeune  général  suivit  ses  légions.  Rome  tout  entière  alla  à  sa  rencontre  pour 
lui  faire  honneur,  et  Sylla,  l'embrassant  avec  tous  les  signes  d'une  extrême 
affection,  le  salua  du  surnom  de  grand ,  titre  qui  depuis  lors  n'a  cessé  d'être 
joint  au  nom  de  Pompée. 

Dans  l'intervalle  qui  sépare  la  première  guerre  civile  de  la  seconde,  les 
colonies  africaines  restèrent  paisibles,  mais  eurent  à  subir  un  fléau  plus  cruel 
que  la  guerre  môme,  la  préture  deCatilina.  Les  exactions,  les  violences  de  ce 
gouverneur  devinrent  si  insupportables  ,  qu'un  cri  unanime  s'éleva  contre  lui. 
De  tous  côtés  les  plaintes  arrivèrent  à  Rome.  Quelques-uns  des  sénateurs  opi- 
nèrent pour  la  mise  en  jugement;  mais  les  nombreux  amis  qu'il  comptait  dans 
l'assemblée  lui  épargnèrent  cette  juste  honte.  A  l'expiration  de  sa  charge ,  il 
rapporta  dans  sa  patrie  d'immenses  richesses  qui  lui  servirent  à  fomenter  cette 
fameuse  conjuration  sous  laquelle  la  république  faillit  périr. 

Les  convulsions  politiques  de  la  métropole,  se  succédant  presque  sans  inter- 
ruption ,  réagissaient  sur  la  colonie  africaine,  sans  toutefois  arrêter  l'essor  de 
sa  prospérité.  Les  tributs  que  Rome  lui  imposait,  en  blé  ,  en  huile  ,  en  fruits 
de  toute  espèce ,  allaient  toujours  croissant.  On  en  trouve ,  dès  cette  époque , 


48  DOMINATION  ROMAINE. 

une  preuve  remarquable.  Peu  d'années  après  la  conjuration  de  Catilina,  une 
disette  ayant  menacé  Rome,  Pompée  reçut  du  sénat  et  du  peuple  la  mission 
de  remédier  au  mal.  Il  mit  à  contribution  les  trois  greniers  de  la  république, 
l'Egypte,  la  Sicile,  l'Afrique,  et  en  peu  de  temps  il  rassembla  plus  de  denrées 
qu'il  n'en  fallait  pour  faire  cesser  la  cherté  des  vivres  et  dissiper  les  craintes 
de  la  multitude. 

Le  parti  plébéien  avait  expiré  en  Afrique  avec  Marius;  celui  de  Pompée  et 
de  l'aristocratie  républicaine  vint  aussi  y  chercher  un  tombeau.  Ces  grands 
événements  dont  elle  fut  le  théâtre,  attestent  tout  à  la  fois  et  son  importance, 
et  le  génie  guerrier  de  ses  populations,  auxquelles  les  débris  de  tous  les  partis 
vaincus  venaient  tour  à  tour  demander  assistance.  Le  parti  de  Pompée  eut 
pendant  quelque  temps  la  prépondérance  dans  cette  province.  Le  préteur 
A.  Varus,  qui  déjà  en  avait  été  gouverneur ,  chassé  d'Italie  par  César  après  le 
passage  du  Rubicon,  s'était  réfugié  à  Utique.  Arrivé  en  suppliant  et  en  fugitif, 
ses  anciennes  liaisons  avec  les  principaux  habitants,  ses  habiles  négociations 
auprès  des  rois  alliés  de  Rome,  lui  eurent  bientôt  rendu  la  prépondérance. 
Gouvernant  pour  Pompée  au  nom  du  sénat,  il  contracta  une  étroite  alliance 
avec  Juba,  roi  de  la  Numidie  et  de  la  Mauritanie,  auquel  la  prévoyance  du 
rival  de  César  avait  confié  le  gouvernement  des  populations  qui  ne  se  trou- 
vaient pas  sous  l'administration  immédiate  de  la  métropole.  Une  grande  partie 
de  l'Afrique  était  donc  à  eux.  Ne  pouvant  aller  en  personne  la  leur  arracher, 
César  y  fit  passer  son  lieutenant  Curion,  à  la  tète  de  quelques  troupes  ;  mais  ce 
général,  qui  n'avait  aucune  connaissance  du  pays,  se  laissa  surprendre  sous 
les  murs  d'Ulique  dont  il  faisait  le  siège  ;  son  armée  fut  entièrement  détruite  , 
et  lui-même  perdit  la  vie. 

Pendant  que  la  grande  querelle  entre  César  et  Pompée  se  décidait  dans  les 
plaines  de  la  Grèce,  Varus,  resté  en  Afrique,  rassemblait  de  toutes  parts  des 
soldats,  des  armes  et  des  munitions  de  guerre.  L'arrivée  de  Metellus  Scipion, 
échappé  au  désastre  de  Pharsale,  vint  imprimer  à  ses  préparatifs  une  nouvelle 
activité;  le  roi  Juba  joignit  ses  troupes  à  celles  de  ces  deux  généraux.  Toute- 
fois la  discorde  ne  tarda  pas  à  éclater  entre  Varus  d'une  part,  Juba  et  Me- 
tellus Scipion  de  l'autre,  car  l'orgueilleux  Numide  faisait  durement  sentir  aux 
Romains  vaincus  et  fugitifs  le  besoin  qu'ils  avaient  de  lui.  La  présence  de 
Caton,  qui  sur  ces  entrefaites  vint  les  joindre  à  la  tète  des  débris  de  Pharsale, 
mit  fin  à  leurs  débats:  sa  renommée  imposa  au  roi,  et  ses  conseils  réconci- 
lièrent les  deux  Romains.  Leur  donnant  à  tous  l'exemple  de  l'abnégation  ,  il 
refusa  le  commandement  qu'ils  lui  déféraient  d'une  commune  voix,  et  en 
lit  investir  Scipion,  dont  le  rang  était  supérieur  au  sien.  Caton,  Varus  et 
Labiénus,  anciens  lieutenants  de  César  dans  les  Gaules,  ardents  comme  tous 
les  transfuges,  servirent  sous  les  ordres  de  Scipion;  Juba  conserva  le  com- 
mandement exclusif  de  son  armée. 

Le  premier  soin  de  ces  généraux  fut  de  s'assurer  de  tout  le  pays,  et  de 


DOMINATION  ROMAINE.  h\) 

prévenir  1rs  mouvements  dos  partisans  de  César.  Utique  paraissait  vouloir 
pencher  en  sa  laveur,  et  c'était  un  grave  danger,  car  le  nombre  do  ses  habi- 
tants, la  commodité  de  son  port,  la  loi  ce  de  ses  murailles,  lui  donnaient  la 
suprématie  sur  toutes  les  autres  villes  de  la  province.  Juba  proposa  de  la 
détruire,  d'en  massacrer  la  population,  et  de  raser  jusqu'au  sol  ses  édifices  et 
ses  remparts.  Ce  conseil  n'était  sans  doute  rien  moins  que  désintéressé,  car 
tout  ce  qui  tendait  à  affaiblir  les  conquérants  de  l'Afrique  servait  ses  intérêts 
personnels.  Scipion  ne  reculait  pas  devant  une  telle  proposition  ;  mais  Caton 
la  rejeta  avec  indignation.  Il  répondit  d' Utique,  et  offrit  de  rester  lui-même 
dans  la  place  pour  contenir  les  habitants.  Mieux  valait  en  effet,  la  question 
d'humanité  à  part,  conserver  Utique  que  de  la  détruire.  Caton  y  amassa  de 
nombreuses  munitions  de  guerre  et  de  bouche,  fit  exhausser  les  tours,  élargir 
les  murailles,  et  creuser  des  lignes  de  circonvallation  très-profondes.  Enfin, 
ceux  des  habitants  dont  il  se  méfiait  reçurent  ordre  de  livrer  leurs  armes4.  La 
sagesse  de  ces  mesures  mit  en  état  de  défense  une  ville  à  laquelle  sa  mort 
stoïque  allait  bientôt  donner  une  éternelle  célébrité. 

La  nouvelle  de  ces  préparatifs  parvint  promptement  à  Rome,  et  y  ranima 
les  espérances  du  parti  républicain,  que  la  défaite  de  Pharsale  et  la  mort 
funeste  de  Pompée  avaient  jeté  dans  la  consternation.  Révolté  de  la  conduite 
des  lieutenants  de  César,  le  peuple  semblait  près  de  se  réveiller;  les  rapines 
de  Dolabella,  les  débauches  d'Antoine,  lui  devenaient  de  jour  en  jour  plus 
odieuses  et  plus  insupportables.  On  disait  aussi  que  l'activité  si  vantée  de 
César  s'était  amortie,  qu'un  fol  amour  pour  une  reine  étrangère  lui  avait  fait 
perdre  un  temps  précieux  dans  une  expédition  inutile  et  sans  but,  et  qu'il  lais- 
sait respirer  le  parti  ennemi,  qui  se  relevait  déjà  de  tous  côtés  :  en  Espagne, 
sous  le  fils  de  Pompée;  en  Afrique,  sous  Caton,  Varus  et  Scipion.  Ces 
plaintes,  dont  la  plupart  étaient  fondées,  l'inquiétude  qu'éprouvaient  ses  par- 
tisans, la  joie  de  ses  ennemis,  ranimèrent  enfin  chez  César  cette  activité 
que  les  amis  de  la  cause  républicaine  se  plaisaient  à  croire  éteinte.  Selon 
son  usage,  le  dessein  et  l'exécution  marchèrent  simultanément.  Résolu  de 
porter  la  guerre  en  Afrique,  il  partit  pour  la  Sicile  au  cœur  de  l'hiver,  et 
ne  s'arrêta  qu'à  Lylibée.  Là,  n'ayant  encore  sous  la  main  qu'une  légion  de 
nouvelle  levée  avec  six  cents  chevaux  tout  au  plus,  il  fit  dresser  sa  tente  sur 
le  rivage,  et  si  près  de  la  mer  que  les  vagues  en  venaient  presque  battre  le 
pied.  Malgré  le  vent  toujours  contraire  et  la  saison  peu  favorable,  les  équi- 
pages furent  consignés  à  bord  des  navires,  afin  que  chacun  se  tînt  prêt  à  partir 
au  premier  signal.  César  mit  à  profit  ce  retard  involontaire  en  expédiant  des 
ordres  et  des  proclamations  qui  allaient  réveiller  au  loin  le  zèle  de  ses  par- 
tisans. Rientôt  des  galères  lui  arrivèrent  de  tous  côtés,  puis  des  soldats  qu'il 
fit  monter  sur  ces  galères,  tandis  que  la  cavalerie  était  répartie  sur  les  bati- 

1  Plutarquo ,  Vie  de  Calon. 


50  DOMINATION  ROMAINE. 

ments  de  transport.  Ces  premières  forces  ainsi  rassemblées,  il  donna  le  signal 
du  départ  et  lit  voile  pour  l'Afrique  '. 

Les  commencements  de  la  campagne  ne  furent  point  heureux  :  n'étant 
maître  d'aucun  port  sur  cette  cote  ennemie,  il  n'avait  pas  assigné  à  sa  flotte  de 
rendez-vous  commun,  mais  seulement  recommandé  aux  pilotes  d'aborder  le 
plus  près  possible  du  point  de  départ.  Cette  circonstance  faillit  lui  devenir 
fatale,  car  une  partie  de  ses  transports  firent  naufrage  ou  furent  capturés, 
plusieurs  galères  périrent  ;  le  plus  grand  nombre  de  ses  vaisseaux  se  disper- 
sèrent de  côté  et  d'autre  ;  quelques-uns  même  retournèrent  en  Sicile, 
où  les  vents  contraires  les  retinrent  longtemps  encore.  Le  jour  de  son 
débarquement,  César  ne  parvint  à  réunir  que  trois  mille  hommes  et  cent 
cinquante  chevaux.  La  ville  d'Adrumète  (Hammamet),  près  de  laquelle  il 
avait  pris  terre,  défendue  par  une  population  nombreuse,  deux  légions  et 
trois  mille  Maures,  ne  pouvait  être  enlevée  par  un  coup  de  main  :  il  voulut 
parlementer  avec  le  gouverneur;  mais  son  envoyé  ayant  été  mis  à  mort, 
il  battit  en  retraite,  vivement  poursuivi  par  un  corps  de  cavalerie  numide 
qu'il  ne  contint  qu'à  grand'peinc.  Heureusement  pour  lui,  le  gros  des  troupes 
ennemies  se  trouvant  à  quelque  distance,  il  eut  le  temps  de  recevoir  les  ren- 
forts (pie  lui  amenaient  les  navires  restés  en  arrière. 

Quelques  jours  après,  il  se  vit  attaqué  en  rase  campagne  par  Labiénus,  à  la 
tète  d'une  nombreuse  cavalerie  soutenue  par  cent  vingt  éléphants.  L'action 
se  prolongea  et  la  victoire  resta  indécise  depuis  le  matin  jusqu'au  coucher  du 
soleil2.  Par  une  tactique  due  à  Labiénus,  la  cavalerie  numide,  mêlée  à  de 
l'infanterie  légère  qui  chargeait  et  se  retirait  avec  elle,  portait  surtout  le 
trouble  parmi  les  troupes  romaines,  habituées  à  combattre  de  pied  ferme  : 
les  soldats  de  nouvelle  levée,  qui  composaient  la  plus  grande  partie  des 
légions  de  César,  étaient  effrayés  de  la  multitude  des  ennemis,  et  les  vétérans 
eux-mêmes  paraissaient  ébranlés  par  cette  étrange  manière  de  combattre, 
qui  consistait,  alors  comme  aujourd'hui,  à  attaquer  et  à  fuir  avec  une  égale 
rapidité.  Ces  vieux  soldats  se  demandaient  l'un  à  l'autre  comment  ils  s'y  pren- 
draient pour  vaincre  des  ennemis  insaisissables.  Mais,  dans  cette  situation 
difficile,  César  prouva  mieux  que  jamais  qu'aucune  des  qualités  d'un  grand 
général  ne  lui  était  étrangère.  Résolu  de  ne  plus  accepter  de  combat  qu'il 
n'eût  reçu  de  nouveaux  renforts  de  Sicile  et  d'Ltalie,  il  se  renferma  dans  son 
camp,  et  tandis  que  ses  ennemis  l'y  croyaient  retenu  par  la  crainte,  il  y  pré- 
parait en  silence  la  victoire,  rendant  sa  position  inexpugnable  au  moyen  de 
grands  ouvrages,  faisant  élever  deux  lignes  de  retranchements,  l'une  de  la  ville 
de  Ruspina,  près  de  laquelle  il  se  trouvait,  jusqu'à  la  mer,  l'autre  de  la  mer 

'  César,  de  liello  Africano,c,\p.  i. 

'-'  Celle  première  rencontre  eut  lieu  dans  les  environs  de  Ruspina,  aujourd'hui  Souca, 
dans  la  régence  de  Tunis  (17  ans  av.  J.  -C).  Celle  ville  esl  siluée  à  Irès-pcu  de  distance  de 
la  côte. 


DOMINATION  ROMAINE.  51 

à  son  camp,  afin  d'assurer  sis  communications  avec  ces  deux  points  d'une 
égale  importance.  Les  manœuvres  de  la  politique  vinrent  aussi  se  joindre  aux 
ressources  de  l'art  militaire  :  connaissant  l'inconstance  et  la  mobilité  des  Nu- 
mides et  des  Maures,  les  rivalités  qui  existaient  entre  les  tribus,  leur  indocilité 
au  joug,  il  les  excitait  sous  main  à  la  révolte.  Ainsi,  quoique  renfermé  dans 
son  camp,  César  était  présent  partout,  et  remuait  l'Afrique  entière. 

Le  contre-coup  de  ces  menées  se  lit  sentir  jusque  dans  le  royaume  de  Juba. 
lin  Romain,  du  nom  de  Sitius,  profitant  des  désordres  inséparables  des 
guerres  civiles,  avait  levé  pour  son  propre  compte  un  corps  de  partisans 
qu'il  louait  tantôt  à  un  chef  numide,  tantôt  à  un  autre,  pour  soutenir  leurs 
querelles  particulières.  Gagné  par  les  promesses  des  émissaires  de  César,  il 
embrassa  son  parti  et  envahit  les  états  de  Juba,  que  le  départ  de  ce  prince 
avec  toute  son  armée  laissait  sans  défense.  Bogud,  roi  d'une  partie  de  la 
Mauritanie,  s'étant  joint  à  Sitius,  ils  ravagèrent  ensemble  les  campagnes,  puis 
s'attaquèrent  aux  villes.  Cirtha,  la  capitale  et  la  plus  forte  place  de  la  Numidie, 
tomba  en  leur  pouvoir.  A  cette  nouvelle,  Juba  quitta  l'armée  des  coalisés 
pour  voler  au  secours  de  ses  états,  et  ramena  toutes  ses  troupes,  ne  laissant 
à  Scipion  que  trente  éléphants. 

C'était  là  une  heureuse  diversion  pour  César,  dont  les  convois  tant  attendus 
n'arrivaient  pas  et  à  qui  Scipion  pouvait  interdire  la  campagne.  Chaque  joui- 
plus  étroitement  resserré  par  l'ennemi,  il  se  voyait  menacé  d'être  bientôt 
complètement  renfermé  dans  l'étroite  enceinte  de  son  camp;  le  fourrage 
même  vint  à  lui  manquer  tout  à  fait.  Les  vétérans,  pour  qui  de  semblables 
épreuves  n'étaient  pas  une  nouveauté,  ramassaient  sur  le  rivage  de  l'algue 
marine,  la  lavaient  dans  l'eau  douce,  et  ainsi  préparée  la  faisaient  servir  à  la 
nourriture  de  leurs  chevaux.  Néanmoins  de  si  dures  extrémités  ne  purent 
ébranler  la  constance  de  César  ;  il  supportait  avec  une  rare  patience  les 
insultes  et  les  bravades  de  l'ennemi.  Chaque  jour  Scipion  lui  présentait  la 
bataille,  chaque  jour  il  la  refusait,  pensant  bien  que  ses  adversaires  n'auraient 
pas  l'audace  de  venir  l'attaquer  jusque  dans  son  camp.  Tenant  sans  cesse  sa 
pensée  et  ses  yeux  tournés  vers  la  mer,  il  demandait  aux  vents  et  aux  tempêtes 
ses  vieux  compagnons  d'armes,  contraint  de  cacher  à  tous  les  regards  l'impa- 
tience qui  le  dévorait. 

Les  renforts  si  impatiemment  attendus  parurent  enfin;  deux  convois  consi- 
dérables, chargés  de  troupes  et  de  vivres,  abordèrent  au  camp  de  Ruspina, 
où  ils  apportèrent  la  joie  et  l'abondance.  Sortant  aussitôt  de  ses  lignes,  César 
déploya  ses  légions  dans  la  plaine  au  bord  de  la  mer.  A  cette  vue,  les  troupes 
de  Scipion,  rangées  en  bataille  à  peu  de  distance,  s'effrayèrent  et  rentrèrent 
dans  leur  camp.  Maître  du  terrain,  et  satisfait  d'avoir  donné  cette  leçon  à  ses 
adversaires,  César  ne  poussa  pas  plus  loin  son  avantage  :  avant  de  reprendre 
activement  l'offensive,  il  voulait  aguerrir  ses  troupes  et  leur  inspirer  une 
confiance  à  toute  épreuve. 


•V2  DOMINATION  ROMAINE. 

Cependant  Caton,  renfermé  dans  Utique,  recevait  avec  inquiétude  les  nou- 
velles qui  lui  arrivaient  de  toutes  parts.  Redoutant  la  fortune  de  César,  il  écrivait 
à  Scipion  de  ne  pas  engager  d'action  décisive,  de  traîner  la  guerre  en  lon- 
gueur, offrant  même  de  passer  en  Italie  afin  de  faire  en  faveur  de  la  cause 
républicaine  une  puissante  diversion  '.  Mais  s'il  lui  était  donné  de  prévoir  la 
ruine  de  son  parti,  il  se  trouva  hors  d'état  de  l'empêcher.  La  prudente  cir- 
conspection de  César,  le  retour  de  Juba,  vainqueur  de  Sitius,  avaient  rendu  à 
Scipion  son  aveugle  présomption,  que  partageait  le  roi  numide.  De  son  côté, 
jugeant  le  moment  favorable  pour  terminer  la  lutte  par  une  grande  bataille, 
César  s'y  préparait  avec  un  art  admirable.  Il  lève  son  camp  pendant  la  nuit  et 
va  mettre  le  siège  devant  Thapsus2,  place  importante  où  Scipion,  depuis  le 
commencement  des  hostilités,  tenait  renfermées  ses  provisions  de  guerre  et 
de  bouche,  et  dont  les  habitants  s'étaient  toujours  montrés  fidèles  à  sa  cause. 
Celui-ci  marcha  en  toute  hâte  au  secours  de  Thapsus,  et  la  bataille  qui 
devait  décider  du  sort  de  la  guerre  fut  livrée  sous  les  murs  de  cette  ville. 
Pour  Scipion  et  Juba  ce  ne  fut  qu'une  honteuse  déroute  ;  ils  virent  leur 
armée  dispersée  et  détruite  en  un  instant.  Le  vainqueur  ne  perdit  que  cin- 
quante hommes.  Cette  disproportion  entre  les  pertes  réciproques  paraît  peu 
vraisemblable,  mais  Hirtius  et  Plutarque,  d'ailleurs  en  contradiction  si  fré- 
quente, sont  d'accord  sur  ce  point. 

César  recueillit  le  fruit  de  sa  victoire  avec  sa  célérité  habituelle  :  laissant 
son  infanterie  devant  Thapsus  pour  en  continuer  le  siège,  faisant  poursuivre 
vivement  Scipion  et  Juba,  il  marcha  lui-même  sur  Utique  avec  un  corps  de 
cavalerie.  Le  trouble  régnait  dans  la  ville,  dont  les  habitants  étaient  descendus 
dans  les  rues,  s'interrogeant  les  uns  les  autres  avec  anxiété  et  poussant  des  cris 
d'effroi.  En  effet,  les  débris  de  l'armée  vaincue  y  étaient  arrivés  pendant  la 
nuit,  et  leur  nombre  allant  toujours  croissant,  ils  devenaient  plus  à  craindre 
que  l'armée  victorieuse.  On  disait  que  la  cavalerie  de  Scipion,  fuyant  du 
champ  de  bataille,  avait  attaqué  la  ville  de  Parada;  qu'après  l'avoir  brûlée 
et  saccagée  de  fond  en  comble,  elle  avait  attaqué  le  camp  établi  par  Caton 
entre  les  retranchements  et  cette  même  ville,  sous  prétexte  que  les  habitants 
s'étaient  montrés  favorables  au  parti  qui  venait  de  vaincre  ;  bientôt  enfin  le 
bruit  se  répandit  que  César  était  aux  portes. 

Au  milieu  de  cette  agitation,  Caton  s'occupait  avec  calme  du  salut  des  habi- 
tants et  de  celui  des  Romains  émigrés.  Aux  premiers,  que  leur  naissance  et 
leurs  intérêts  attachaient  au  sol  de  l'Afrique,  il  conseillait  de  rester  étroitement 
unis,  soit  qu'ils  voulussent  continuer  la  résistance  ou  implorer  la  clémence  du 
vainqueur  ;  quant  aux  seconds,  pour  la  plupart  chevaliers  et  sénateurs,  il  les  ac- 


1  Plutarque,  Vie  de  Caton. 

2  César,  de  bello  Africano.—  Plutarque,  Vie  de  César.  —Thapsus,  aujourd'hui  Dcmass,  est 
à  40  kilomètres  d'Hamame,  dans  la  régence  de  Tunis. 


DOMINATION  ROMAINE.  53 

compagne  jusqu'au  port,  et  reçut  leurs  adieux.  Pour  lui,  désespérant  de  sauver 
la  ville,  il  se  tua  de  sa  propre  main,  «  résolution  fatale,  inspirée  par  la  faiblesse 
«  d'une  grande  Aine,  ou  si  l'on  veut  par  l'erreur  d'un  stoïcien,  mais  qui  n'en 
«  a  pas  moins  été  une  tache  sur  sa  vie1  !  »  Les  magistrats  d'LUique  firent  à  ce 
généreux  Romain  (le  magnifiques  funérailles ,  auxquelles  assista  toute  la 
population  sans  distinction  de  partis,  et  malgré  la  crainte  qu'inspirait  l'ap- 
proche de  César.  In  tombeau  lui  fut  élevé  sur  le  rivage.  Du  temps  de  Plu- 
tarque,  on  y  voyait  encore  sa  statue,  une  épée  nue  à  la  main  :  de  nos  jours, 
il  ne  reste  plus  (pie  son  nom. 

Entré  victorieux  dans  l  tique,  César  exprima  de  vifs  regrets  de  la  mort  de 
son  ennemi,  ce  qui  ne  l'empêcha  pas  de  lever  de  fortes  contributions  sur  les 
habitants.  Nous  trouvons  ici  une  nouvelle  preuve  des  richesses  de  l'Afrique. 
Les  citoyens  romains  d'Utique  furent  taxés  à  la  somme  de  deux  millions  de 
sesterces,  payables  en  trois  années2;  les  biens  de  tous  ceux  qui  avaient  eu 
des  commandements  furent  confisqués  et  vendus  à  l'encan.  César  imposa  la 
ville  deïhapsus  à  deux  millions  de  sesterces,  et  son  territoire  à  trois  millions; 
la  ville  d'Adrumète  à  trois  millions,  et  son  territoire  à  cinq.  Leptis  et  Cisdra, 
villes  moins  riches,  ou  moins  coupables  aux  yeux  du  vainqueur,  furent  taxées 
seulement,  la  première  à  trois  cent  mille  livres  d'huile,  la  seconde  à  une  cer- 
taine quantité  de  blé.  Ces  mesures  ne  rencontrèrent  aucune  résistance  :  tous 
se  montraient  soumis  et  silencieux.  De  tant  de  chefs  qui  avaient  pris  les 
armes  contre  César,  il  n'en  restait  pas  un  seul.  Scipion  s'était  embarqué  pour 
l'Espagne,  mais,  rejeté  sur  les  côtes  par  la  tempête,  il  périt  non  loin  d'Hip- 
pone;  Caton  était  mort  à  Utique;  Juba,  abandonné  de  ses  sujets,  repoussé  de 
sa  capitale,  s'était  suicidé:  son  fils  lui  survécut,  et  figura  dans  le  triomphe  de 
César,  à  coté  du  Gaulois  Vercingelorix  et  de  la  sœur  de  Cléopûtre.  Les  autres 
généraux  de  l'armée  combinée  ne  furent  pas  plus  heureux  ;  les  uns  s'otèrent 
eux-mêmes  la  vie,  les  autres  trouvèrent  la  mort  sur  le  champ  de  bataille,  ou  dans 
leur  fuite.  Ceux  qui  se  rendirent  volontairement  furent  épargnés;  le  plus  petit 
nombre  parvint  à  gagner  l'Espagne. 

La  chute  de  Juba  fut  suivie  de  la  réunion  de  la  Numidie  à  la  province  ro- 
maine. César  en  forma  un  gouvernement  particulier,  et  en  donna  l'administra- 
tion au  préteur  Sallustc  dont  la  conduite  rapace  fut  peu  en  rapport  avec  les 
maximes  qu'il  étala  depuis  dans  ses  ouvrages.  Enfin  César  se  rembarqua  pour 
Kome.  En  moins  de  six  mois,  il  avait  commencé  et  terminé  celte  guerre,  dé- 
truit deux  puissantes  armées,  et  accru  la  province  romaine  d'un  vaste  royaume. 
Ce  royaume  est  celui  que  les  tribus  arabes  nous  disputent  depuis  dix  ans , 
car  Juba  réunissait  à  la  plus  grande  partie  de  la  Numidie  la  Mauritanie  orien- 
tale (Alger  et  Oran). 


'  Opinion  de  Napoléon. 

•  Le  sesterce  représente  20  centimes  5/10  de  notre  monnaie. 


54  DOMINATION  ROMAINE. 

La  mort  de  César  suivit  de  près  ces  derniers  événements.  Les  troubles  dont 
elle  fut  la  cause,  la  chute  du  gouvernement  républicain,  et  surtout  les  fureurs 
du  triumvirat,  jetèrent  en  Afrique  un  grand  nombre  de  proscrits  que  le  pro- 
consul Cornilicius  accueillit  avec  humanité.  Les  indigènes  recommencèrent  à 
s'insurger  :  un  de  leurs  chefs,  du  nom  d'Aration,  prit  le  titre  de  roi,  et,  quoi- 
qu'il eût  dépossédé  Bogud  et  Sitius,  anciens  alliés  de  César,  ne  laissa  pas  d'em- 
brasser le  parti  d'Octave.  Il  gagna  même  une  bataille  contre  le  proconsul  Cor- 
nilicius, qui  tenait  sa  charge  du  sénat  et  défendait  l'Afrique  au  nom  de  la 
république.  Mais  ces  hostilités,  conduites  par  des  chefs  subalternes,  n'eurenl 
aucune  influence  sur  les  affaires  générales  de  Rome  :  ce  fut  sur  les  Ilots,  en 
vue  du  rivage  d'Actium,  (pie  se  décidèrent  les  destinées  du  monde. 


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CHAPITRE  IV. 

DOMINATION    ROMAINE. 
LES  EMPEREURS.  —PREMIÈRE  ÉPOQUE.    (52  A\S  AVANT  J.-C.  ). 

Accroissement  des  possessions  romaines  en  Afrique.  — Juba  H,  roi  de  Nnmidie:  son 
règne.  —  Cartilage  réédifiée  par  les  Romains.  —  l'toléniée,  (ils  de  Juba,  lui  succède; 
son  caractère. —Le  Maure  Tacfarinas;  insurrection  qu'il  provoque  et  qu'il  orga- 
nise.—  Sa  résistance,  sa  défaite.  —  Plolémée  assassiné  par  ordre  de  Caligula  — 
L'Afrique  s'insurge;  elle  est  subjuguée,  et  soumise  à  une  nouvelle  organisation 


mission 


La  nouvelle  organisation  que  César 
avait  donnée  au  gouvernement  d'Afri- 
que ne  fut  que  provisoire;  elle  reçut 
de  graves  modifications  par  la  mort  des 
rois  Jtoccbus  et  Bogud  (  32  ans  avant 
J. -C,  ) ,  qui  commandaient  aux  deux 
portions  du  pays  nommées  depuis  Mau- 
ritanie Césarienne  et  Mauritanie  Tin- 
gitane.  Ces  deux  princes  léguèrent 
leurs  états  au  peuple  romain ,  qui  en 
forma  d'abord  une  seule  province,  puis 
ensuite  un  royaume  qu'Auguste  donna 
à  Juba  II,  prince  éclairé  ,  dont  l'édu- 
cation toute  romaine  assurait  la  sou- 
Juba  signala  son  règne  par  la  fondation  .  sur  l'emplacement  de  l'an- 


56  DOMINATION  ROMAINE. 

ciennc  loi,  d'une  ville  nouvelle  à  laquelle  il  donna  le  nom  de  Césarée  (Cher- 
chell),  en  mémoire  des  bienfaits  qu'il  avait  reçus  de  l'empereur.  Enrichie  de 
magnifiques  édifices,  cette  ville  devint  la  capitale  de  son  royaume,  et  ses 
ruines  témoignent  encore  aujourd'hui  de  l'importance  qu'elle  ne  tarda  pas  à 
acquérir. 

Le  rétablissement  du  royaume  de  Numidie  au  profit  de  l'héritier  légitime 
fut  tout  à  la  fois  un  acte  de  générosité  et  de  bonne  politique,  qui  gagnait  le 
cœur  des  Numides  en  los  habituant  peu  à  peu  à  recevoir  leurs  chefs  des  mains 
de  Home,  et  qui  ne  diminuait  le  territoire  immédiat  de  l'empire  que  pour 
fortifier  en  réalité  la  domination  de  l'empereur.  D'ailleurs  Auguste  abandon- 
nait moins  à  Juba  la  propriété  que  l'usufruit  de  son  royaume,  disposant  des 
territoires,  les  divisant,  les  morcelant  à  son  gré,  sans  jamais  éprouver  la 
moindre  résistance.  Il  n'avait  pas  non.  plus  à  craindre  les  effets  ordinaires 
de  l'ambition  sur  l'esprit  du  nouveau  roi,  qui  lui  était  attaché  par  les  liens 
de  la  reconnaissance  et  de  l'intérêt;  car,  après  avoir  pris  de  son  éducation 
les  soins  les  plus  affectueux,  l'empereur  lui  donna  pour  épouse  Sélènc,  fille 
d'Antoine  et  de  CléopAtre,  et,  de  son  propre  mouvement,  créa  pour  lui 
un  royaume.  Juba  ne  pouvait  oublier  tant  de  bienfaits  ni  montrer  trop  de 
gratitude. 

Aussi  long  que  paisible,  le  règne  de  ce  prince  fut  de  quarante-cinq  ans. 
N'ayant  rien  à  craindre  des  Romains ,  trop  sage  pour  penser  même  à  les 
combattre  ,  Juba  tournait  vers  les  arts  de  la  paix  cette  activité  naturelle  aux 
Africains,  que  ses  ancêtres  avaient  déployée  dans  la  guerre.  Les  loisirs  que 
lui  laissait  l'administration  de  son  royaume,  il  les  consacrait  à  l'étude,  et  bien- 
tôt il  acquit  dans  les  sciences  et  dans  les  lettres  une  grande  réputation. 
Malheureusement,  ses  ouvrages  sont  depuis  longtemps  perdus  ;  il  n'en  reste 
que  les  titres  et  quelques  fragments'.  De  tels  travaux,  accomplis  sur  le  trône 
et  dans  une  contrée  où  une  température  ardente  stimule  les  passions  de 
l'homme,  disent  assez  quelles  devaient  être  les  heureuses  dispositions  de  ce 
prince.  Aussi  les  Numides  firent-ils  de  si  rapides  progrès  dans  la  civilisation, 
que,  jaloux  d'étendre  et  de  propager  ce  mouvement,  Auguste  reprit  à  Juba  les 
cantons  de  la  Numidie  qu'il  lui  avait  cédés ,  les  annexa  de  nouveau  à  la  pro- 
vince romaine,  et  en  dédommagement  lui  accorda  plusieurs  districts  de  la 
Gétulie  2  et  de  la  Mauritanie.  Grâce  à  une  si  habile  politique,  l'influence  civili- 
satrice se  fit  sentir  dans  cette  autre  partie  de  l'Afrique  ;  car,  en  imitant  un  roi 
de  leur  race  et  de  leur  sang  les  indigènes  ne  croyaient  pas  imiter  les  étran- 
gers, et  leur  amour-propre  restait  satisfait.  Juba  fut  également  cher  aux  Bar- 
bares et  aux  Gréco-Romains.  Pendant  sa  vie,  Athènes  lui  avait  élevé  des 

1  Celaient  une  histoire  d'Arabie;  une  histoire  des  antiquités  d'Assyrie,  des  antiquités 
romaines,  de  la  peinture;  enfin  une  histoire  de  la  nature  et  des  propriétés  des  différents  ani- 
maux. Il  existe  plusieurs  médailles  du  règne  de  Juba  II. 

-  Le  Grand-Atlas  et  le  Beled-el-Djcrid. 


DOMINATION  ROMAINE.  .77 

statues;  à  sa  mort,  ses  sujets  le  mirent  au  rang  dos  dieux,  et  lui  dressèrent 

des  autels. 

Le  rétablissement  de  Cartilage  n'eut  pas  moins  d'influence  que  le  règne  de 
Juba  sur  la  prospérité  de  l'Afrique.  Cette  malheureuse  cité  était  détruite  depuis 
deux  cents  ans;  la  place  qu'elle  occupait  avait  été  labourée  et  semée  de  sel; 
des  imprécations  terribles  avaient  été  solennellement  proférées  contre  qui- 
conque entreprendrait  de  la  rebâtir;  aussi  peut-on  croire  que,  si  la  république 
romaine  eût  continué  d'exister  avec  ses  formes  politiques,  sa  religion  exclusive, 
ses  mœurs,  ses  préjugés,  Carthage  n'aurait  jamais  été  relevée.  L'inutile  essai 
de  reconstruction  tenté  par  Caïus  Gracchus  le  prouve  suffisamment'.  Ce 
tribun  célèbre  avait  conduit  sur  les  ruines  de  Carthage  une  colonie  de  six 
mille  citoyens  ;  quelques  travaux  préparatoires  avaient  eu  lieu  ;  des  craintes 
superstitieuses  les  arrêtèrent  :  des  loups ,  emblèmes  vivants  du  peuple  de  Ro- 
mulus,  apparurent,  dit-on,  tout  à  coup  au  milieu  des  travailleurs, et  renver- 
sèrent les  fondements  commencés.  L'ouvrage  fut  interrompu.  Le  sénat  et  la 
plus  grande  partie  du  peuple  avaient  vu  avec  répugnance  cette  entreprise 
contraire  aux  instincts  nationaux;  Caïus  Gracchus  revint  à  Rome,  et  les 
colons  qu'il  avait  amenés  avec  lui  allèrent  s'établir  dans  les  autres  possessions 
romaines  de  l'Afrique. 

La  renaissance  effective  de  Carthage  est  indiquée  d'une  manière  très-con- 
fuse par  les  historiens.  Les  uns  l'attribuent  à  Jules  César,  les  autres  à  César- 
Auguste.  Le  récit  d'Appien  est  le  plus  plausible  et  concilie  les  deux  opinions  : 
il  attribue  le  projet  à  César,  et  l'exécution  à  Auguste.  «  Pendant  la  guerre 
«  d'Afrique,  dit-il,  Jules  César,  ayant  assis  son  camp  sur  les  ruines  de  Carthage, 
«  eut  un  songe  extraordinaire  ;  il  crut  voir  une  multitude  éplorée  lui  tendre 
«  les  mains,  et  le  supplier  avec  des  cris  et  des  larmes.  L'esprit  fortement  frappé 
«  de  cette  vision,  il  s'imagina  que  c'étaient  les  citoyens  de  Carthage,  dont 
«  les  ombres  plaintives  lui  demandaient  le  rétablissement  de  leur  patrie.  »  II 
faut  voir  dans  cette  tradition,  sinon  une  réalité,  du  moins  une  forme  poétique 
des  idées  et  des  sentiments  véritables  de  César.  L'homme  qui  fit  asseoir  des 
Gaulois  dans  le  sénat ,  au  grand  déplaisir  des  citoyens  romains ,  fut ,  à  bien 
des  égards ,  le  patron  du  monde  vaincu  contre  la  nationalité  trop  exclusive  de 
Rome.  Le  premier,  il  comprit  et  prépara  la  fusion  de  toutes  les  races  antiques, 
et  sa  politique  ,  souvent  inspirée  par  un  glorieux  instinct  de  l'unité  du  genre 
humain  ,  se  rattache  par  un  synchronisme  providentiel  à  l'avènement  prochain 
de  la  religion  du  Christ.  Le  projet  de  relever  Carthage  etCorinthe,  pour  conso- 
ler l'Afrique  et  la  Grèce ,  en  fut  la  manifestation.  D'autres  motifs  secondaient 
encore  les  tendances  générales  du  génie  de  César.  Il  fallait  pourvoira  l'exis- 
tence d'une  multitude  d'hommes  ruinés  par  les  guerres  civiles,  et  dont  la  mi- 
sère et  l'irritation  pouvaient  devenir  dangereuses.  Quoi  de  plus  convenable 

1  Ce  premier  essai  de  reconstruction  eul  lieu  l'an  12-2  avant  J.-C. 


58  DOMINATION  ROMAINE. 

que  de  les  envoyer  dans  des  colonies  nouvelles?  Une  mort  violente  arrêta 
César  dans  l'exécution  de  ses  desseins;  son  successeur  les  reprit  et  les  réalisa. 
Auguste  lit  passer  en  Afrique  environ  trois  mille  familles  pauvres  :  il  leur  four- 
nit les  ressources  nécessaires  pour  leur  établissement,  et  leur  accorda  en  outre 
des  immunités  de  toute  espèce.  D'anciens  habitants  de  la  colonie,  des  Afri- 
cains même,  s'unirent  à  ces  nouveaux  émigrants,  et  Cartilage  fut  reconstruite. 
Mais  Auguste  défendit  que  les  murs  d'enceinte  de  la  nouvelle  ville  s'élevas- 
sent à  la  même  hauteur  que  ceux  d'autrefois. 

La  nouvelle  Carthage  ne  fut  point  bâtie  sur  l'emplacement  de  l'ancienne. 
Vraisemblablement  Auguste  voulut,  par  ce  changement  de  lieu,  désarmer 
les  répugnances  des  Romains.  Il  paraît  que  le  terrain  seul  était  maudit  à  leurs 
yeux,  et  que  les  matériaux  dispersés  sur  le  sol,  ne  partageant  point  cette 
réprobation  superstitieuse,  furent  employés  à  la  reconstruction.  Ce  fait  explique 
la  rapidité  avec  laquelle  l'entreprise  fut  menée  à  fin.  La  cité  nouvelle,  repre- 
nant la  prépondérance  sur  Utique  ,  ne  tarda  pas  à  devenir  la  résidence  des 
proconsuls  d'Afrique;  bientôt  sa  population  et  son  commerce  s'accrurent  à  tel 
point  qu'elle  fut  regardée  comme  la  troisième  ville  de  l'empire  :  placée  immé- 
diatement après  Rome  et  Alexandrie,  elle  conserva  ce  rang  jusqu'à  la  fonda- 
tion de  Constantinople'. 

La  sage  administration  de  l'empereur  Auguste  fut  on  ne  peut  plus  favorable 
à  la  prospérité  de  l'Afrique.  Ces  peuples  si  remuants,  si  indociles,  paraissaient 
soumis  et  contents  de  l'être,  l'armi  leurs  chefs,  le  seul  qui  méritât  le  titre  de 
roi,  si  prodigué  par  les  Romains,  Juba,  était  plutôt  le  vassal  de  l'empereur 
qu'un  souverain  indépendant.  Depuis  la  conquête,  la  puissance  romaine 
n'avait  pas  encore  paru  si  bien  affermie  ;  mais  peu  de  temps  après  la  mort 
d'Auguste,  les  fautes  de  l'héritier  de  Juba,  jointes  à  l'ambilion  d'un  simple 
soldat,  excitèrent  de  nouveaux  troubles  et  allumèrent  en  Afrique  une  guerre 
dévastatrice  qui  dura  sept  ans. 

Ptolémée,  successeur  de  Juba,  n'avait  point  hérité  des  vertus  de  son  père; 
il  ne  prit  de  la  civilisation  romaine  que  ce  qu'il  en  fallait  pour  le  rendre 
méprisable  aux  yeux  d'un  peuple  guerrier  et  demi-barbare,  c'est-à-dire  l'in- 
dolence et  un  amour  effréné  du  luxe  et  de  la  parure.  Tandis  que,  renfermé 
au  fond  de  son  palais,  il  s'abandonnait  à  de  honteuses  voluptés ,  laissant  à 
d'orgueilleux  affranchis  l'administration  de  son  royaume,  ses  sujets  payaient 
sa  lâcheté  par  l'outrage  et  le  mépris.  De  l'insulte  à  la  violence  il  n'y  a  qu'un 
pas;  aussi  n'attendaient-ils  qu'une  occasion  favorable  pour  s'insurger.  Un 
aventurier  maure,  nommé  Tacfarinas,  ne  tarda  point  à  la  leur  fournir. 

1  La  Carthage  phénicienne  avait  duré  six  cents  ans,  la  Carthage  romaine  subsista  sept  siècles. 
Tunis,  la  cité  musulmane,  élevée  sur  leurs  communes  ruines,  sans  égaler  leur  splendeur,  a 
toujours  été,  dans  les  temps  modernes  ,  la  ville  la  plus  riche  et  la  plus  florissante  de  toute  la 
côte.  Cette  persistance  de  la  prospérité  commerciale  dans  ces  lieux  privilégiés  est  une  preuve 
remarquable  de  l'intelligence  qu'apportaient  les  Phéniciens  dans  le  choix  de  leurs  colonies. 


DOMINATION  ROMAINE.  59 

Inconnu  jusqu'à  cette  époque  ,  Tacfarinas  avait  commence"  par  prendre  du 
service  dans  l'année  romaine,  moins  cependant  pour  combattre  au  profit  de 
ses  maîtres  que  pour  se  façonner  à  leur  tactique  militaire  et  étudier  l'orga- 
nisation de  leurs  troupes.  Lorsqu'il  se  crut  sufiisammcnt  instruit,  il  abandonna 
ses  drapeaux,  et  alla  porter  chez  ses  compatriotes  les  connaissances  qu'il  avait 
acquises,  connaissances  qui  devaient  lui  donner  sur  eux  un  grand  ascendant. 
Il  réunit  d'abord  quelques  brigands,  et  se  mit  à  piller  les  colons  isolés.  La 
nouvelle  de  ses  succès  ranima  cette  soif  de  courses  guerrières  et  aventureuses 
qui  fait  le  caractère  distinctif  des  tribus  africaines  :  sa  troupe  se  grossit  de 
déserteurs  romains,  de  Maures,  de  Numides  mécontents  du  gouvernement 
de  leur  roi,  et  devint  bientôt  une  armée  capable  de  tenir  la  campagne.  Tacfa- 
rinas organisa  son  infanterie  en  cohortes  composées  de  plusieurs  compagnies, 
de  ses  cavaliers  forma  des  escadrons,  et  donna  le  commandement  de  ces  diffé- 
rents corps  à  des  officiers  exercés  par  lui  aux  manœuvres  européennes.  Sa 
réputation  s'accrut  avec  sa  puissance  ;  une  nombreuse  tribu  voisine  du  désert, 
les  Musulons,  l'investit  de  l'autorité  suprême;  Mazippa,  chef  d'une  tribu 
maure,  ne  dédaigna  point  son  alliance,  et  traita  d'égal  à  égal  avec  ce  soldat 
parvenu.  Tous  deux  réunirent  des  forces  vraiment  redoutables,  au  moins  par 
le  nombre.  Tacfarinas  avait  pris  le  commandement  du  corps  d'armée  qui  devait 
soutenir  le  choc  des  troupes  romaines;  de  son  côté  Mazippa,  à  la  tète  de  la 
cavalerie  irrégulière,  s'était  chargé  de  ravager  le  pays  ;  leurs  incursions  com- 
binées jetaient  l'épouvante  parmi  les  colons  et  tenaient  en  alarmes  toute 
l'Afrique. 

L'unique  légion  cantonnée  dans  la  province  semblait  d'autant  moins  en 
état  de  repousser  de  si  nombreux  ennemis,  que  le  proconsul  en  fonction ,  Fu- 
rius  Camillus,  passait  à  Rome  pour  être  entièrement  étranger  à  l'art  de  la 
guerre.  Cependant  il  montra  tout  d'abord  une  énergie  digne  du  héros  dont  il 
descendait.  Confiant  dans  la  supériorité  de  la  discipline  sur  le  nombre;  certain 
d'ailleurs,  par  la  connaissance  qu'il  avait  acquise  du  caractère  des  Barbares, 
que  rien  ne  pouvait  être  plus  dangereux  que  de  leur  laisser  soupçonner  qu'on 
les  redoutât,  il  joignit  à  sa  légion  un  petit  nombre  d'auxiliaires  rassemblés  à 
la  hâte,  et  marcha  au-devant  de  l'ennemi.  Tacfarinas  accepta  le  combat,  mais , 
malgré  sa  bravoure  et  sa  capacité  personnelle,  il  fut  complètement  défait.  Ce 
simulacre  d'armée  régulière ,  qu'il  avait  eu  tant  de  peine  à  créer,  ne  tint  pas 
plus  devant  les  Romains  que  la  cavalerie  indisciplinée  de  Mazippa.  Un  grand 
nombre  de  Barbares  périrent  dans  le  combat  ou  en  fuyant.  Tacfarinas  gagna 
le  désert,  où  il  parut  s'être  confiné  pour  toujours.  Mais,  de  son  côté,  prévoyant 
bien  qu'un  seul  revers  ne  suffirait  pas  pour  détourner  l'audacieux  aventurier 
de  ses  projets,  Tibère  fit  passer  en  Afrique  une  légion  qu'il  détacha  de  l'armée 
de  Pannonie. 

En  effet,  trois  ans  après  (771  de  Rome) ,  Tacfarinas  sortit  tout  à  coup  de  sa 
retraite,  ravagea  une  vaste  étendue  de  pays,  et  vint  assiéger  une  cohorte  qui 


60  DOMINATION  ROMAINE. 

occupait  un  fort  isolé  sur  les  bords  de  la  rivière  Pagida  '.  L'officier  qui  la  com- 
mandait, Décius,  n'écoutant  que  son  courage,  et  regardant  comme  une  humi- 
liation trop  grande  d'être  assiégé  par  des  Barbares,  sortit  imprudemment  de 
ses  lignes.  Dans  l'action  qui  s'ensuivit,  il  succomba  avec  plusieurs  des  siens; 
les  autres  rentrèrent  précipitamment  dans  le  fort,  abandonnant  aux  ennemis 
les  corps  mutilés  de  leurs  camarades  et  de  leur  chef. 

A  la  nouvelle  de  ces  désastres,  l'empereur  fit  partir  en  toute  hâte  un 
nouveau  proconsul  pour  l'Afrique.  C'était  Apronius,  ancien  lieutenant  de 
Germanicus  ,  homme  dont  la  sévérité  disciplinaire  allait  jusqu'à  la  cruauté. 
Dès  son  arrivée,  il  fit  impitoyablement  décimer  la  cohorte  vaincue,  et  mourir 
sous  le  bâton  tous  les  soldats  désignés  par  le  sort.  Ce  châtiment  eut  un  salutaire 
effet  :  a  quelques  jours  de  là,  Tacfarinas  s'étant  porté  sur  la  ville  de  Thala*, 
cinquante  vétérans  seulement  le  repoussèrent.  Ces  braves  soldats  avaient  senti 
qu'il  valait  mieux  périr  sous  les  traits  de  l'ennemi  que  sous  les  verges  des  lic- 
teurs. Dès  ce  moment  la  guerre  fut  poussée  avec  vigueur.  De  son  côté,  Tacfa- 
rinas, instruit  par  des  échecs  successifs  de  son  impuissance  à  s'emparer  des 
postes  fortifiés  et  à  combattre  en  rase  campagne,  changea  de  plan  et  de  mé- 
thode. Il  n'attaqua  plus  les  villes,  n'offrit  plus  de  combat  régulier;  incendiant 
les  campagnes,  dont  il  massacrait  les  habitants,  il  porta  la  désolation  et  la  mort 
tantôt  dans  un  canton,  tantôt  dans  un  autre  ,  partout  enfin  où  les  Romains  ne 
l'attendaient  pas.  Puis,  dès  que  ceux-ci  se  montraient  en  force,  il  lâchait  pied, 
et  se  mettait  à  les  poursuivre  aussitôt  qu'ils  se  retiraient ,  ne  se  laissant  jamais 
assez  approcher  pour  qu'on  pût  le  saisir.  Longtemps  il  les  fatigua  de  ses 
ruses ,  longtemps  il  leur  échappa  ;  mais  enfin  son  habileté  fut  mise  en 
défaut.  Cerné  tout  à  coup  par  le  fils  du  proconsul  dans  un  lieu  resserré  entre  la 
mer  et  les  montagnes,  chargé  d'un  butin  qui  l'embarrassait,  il  fut  obligé  de 
combattre  de  pied  ferme,  et  ne  se  tira  qu'à  grand'peine  de  la  mêlée  :  la  meil- 
leure partie  de  ses  troupes  resta  sur  le  champ  de  bataille. 

Au  proconsul  Apronius  succéda  Blésus,  oncle  du  célèbre  Séjan,  et  général 
d'une  habileté  consommée.  Sous  lui,  la  guerre  prit  un  nouvel  aspect.  La  der- 
nière défaite  de  Tacfarinas  n'avait  pas  plus  que  les  précédentes  découragé  cet 
intrépide  partisan;  retiré  au  désert,  son  asile  accoutumé,  bientôt  sa  réputa- 
tion réunit  autour  de  sa  personne  une  armée  plus  nombreuse  que  les  précé- 
dentes. Il  eut  alors  l'audace  d'envoyer  à  Rome  des  ambassadeurs  chargés  de 
demander  une  portion  du  territoire  africain  où  il  pût  s'établir,  lui  et  ses  alliés, 
menaçant,  en  cas  de  refus,  d'une  guerre  qui  n'aurait  point  de  terme.  Irrité 
de  cet  outrage  fait  à  la  majesté  du  nom  romain  par  un  brigand  et  un  déser- 
teur qui  empruntait  les  formes  ordinaires  de  la  guerre,  Tibère,  pour  toute 


1  Celle  rivière  coule  entre  Constantine  el  Gigeri. 

2  Thala  élait  une  ville  assez  considérable  située  non  loin  de  Conslanline.  Les  enfants  de 
Jugurllia  y  avaient  été  élevés. 


DOMINATION  ROMAINE.  <il 

réponse,  expédia  au  proconsul  l'ordre  de  poursuivre  à  outrance  le  chef  des 
rebelles  jusqu'à  sa  complète  destruction,  et  lit  répandre  dans  toute  l'Afrique 
des  proclamations  par  lesquelles  il  mettait  à  prix  la  tête  de  Tacfarinas  et  pro- 
mettait amnistie  pleine  et  entière  à  ceux  de  ses  complices  qui  déposeraient  les 
armes. 

En  attendant  l'effet  de  ces  proclamations ,  Blésus  ne  perdit  pas  un  instant 
pour  mettre  à  exécution  le  plan  qu'il  avait  conçu.  Comprenant,  par  les  résul- 
tats des  campagnes  précédentes ,  la  nécessité  de  faire  face  partout ,  et  d'em- 
brasser dans  le  cercle  de  ses  opérations  la  plus  grande  étendue  possible  de 
pays,  il  partagea  son  armée  en  trois  corps  :  le  premier,  placé  à  la  gauche, 
eut  ordre  de  proléger  le  territoire  de  Leptis  et  de  le  mettre  à  l'abri  du  pillage  ; 
le  second,  commandé  par  le  fils  du  proconsul,  dut  se  porter  sur  la  droite,  cou- 
vrant la  Numidie  et  l'importante  ville  de  Cirtha;  Blésus  enfin  se  mit  lui-môme 
à  la  tête  du  troisième,  qui  formait  le  centre,  et  tous  trois,  combinant  leurs 
mouvements,  s'avancèrent  d'une  manière  lente  mais  sûre  et  sans  laisser  entre 
eux  d'intervalles.  Partout  où  la  nature  du  terrain,  le  voisinage  des  rivières,  la 
difficulté  des  passages  le  permettaient,  on  éleva  des  forts  dans  lesquels  on  mit 
des  garnisons,  qui  ne  devaient  pas  se  borner  à  la  défensive,  mais  harceler 
l'ennemi  en  se  prêtant  un  mutuel  appui.  Suivies  avec  persévérance,  ces  me- 
sures déconcertèrent  Tacfarinas  :  s'il  parvenait  par  quelque  ruse  à  traverser  les 
lignes  de  l'armée  active,  il  se  trouvait  aussitôt  serré  entre  cette  armée,  qui 
revenait  sur  ses  pas,  et  les  garnisons  des  forts  ;  contraint  alors  à  la  retraite, 
il  y  perdait  souvent  ses  meilleurs  soldats.  Le  proconsul  accrut  encore  les  per- 
plexités de  son  adversaire  en  divisant  de  plus  en  plus  ses  propres  troupes,  et 
en  couvrant  le  pays  d'une  multitude  de  détachements  qu'il  pouvait  rassembler 
en  un  instant.  L'hiver  arrivé,  Blésus  ne  ramena  point  ses  soldats  dans  leurs 
quartiers,  mais  les  cantonna  dans  les  forts  qu'il  venait  de  bâtir,  et  d'où  il 
envoyait  sa  cavalerie  traquer  les  brigands  de  retraite  en  retraite.  La  province 
se  vit  ainsi  débarrassée  de  leur  présence.  Cependant  cette  guerre  difficile  traî- 
nait en  longueur,  l'Atlas  et  le  désert  protégeaient  encore  les  rebelles.  Las  du 
fardeau  d'une  lutte  si  opiniâtre,  le  proconsul  cherchait  un  prétexte  pour  s'en 
décharger  sur  un  successeur.  Ce  prétexte  s'offrit  bientôt.  Dans  une  des  excur- 
sions journalières  que  faisait  la  cavalerie  romaine,  le  frère  de  Tacfarinas  fut 
pris.  Blésus  annonça  cette  capture  comme  un  événement  important  qui  devait 
terminer  la  guerre,  et  revint  à  Borne  solliciter  les  honneurs  du  triomphe. 
Oncle  de  Séjan,  ministre  tout  puissant  alors,  il  obtint  ces  honneurs,  et  fut 
salué  du  titre  d' imperutor.  Mais  tandis  que  le  proconsul  triomphait  à  Borne,  la 
guerre  se  ravivait  en  Afrique,  plus  ardente  que  jamais, 

Profitant  de  l'absence  intempestive  de  Blésus ,  l'habile  Maure  avait  réor- 
ganisé ses  bandes  avec  une  incroyable  activité.  Tous  les  repris  de  justice 
de  la  province  romaine ,  tous  les  esprits  turbulents ,  tous  les  hommes 
perdus  de  dettes  ou  couverts  de  crimes,  étaient  venus  se  ranger  sous  ses 


62  DOMINATION  ROMAINE. 

étendards.  Les  sujets  mécontents  du  roi  Ptolémée  ,  surtout,  ne  cessaient 
d'affluer  dans  son  camp.  A  ces  anciens  alliés  ,  que  ses  défaites  ne  lui  avaient 
point  fait  perdre,  il  sut  en  ajouter  de  nouveaux.  Le  roi  des  Garamantes , 
peuple  gétulique  de  la  partie  orientale  du  grand  désert,  s'unit  à  Tacfarinas  , 
lui  fournit  une  nombreuse  cavalerie,  redoutable  par  sa  soif  du  pillage,  et  mit 
à  sa  disposition  des  retraites  sûres  pour  y  déposer  son  butin.  Une  circonstance 
habilement  exploitée  par  le  chef  rebelle  accrut  encore  ses  ressources.  Trompé 
par  Blésus  et  croyant  la  guerre  finie,  Tibère  venait  de  rappeler  la  légion  qu'il 
avait  précédemment  envoyée.  A  cette  nouvelle  ,  Tacfarinas  fit  courir  le  bruit 
que  les  Romains,  ayant  une  grande  guerre  à  soutenir  en  Europe,  s'apprêtaient 
à  quitter  leurs  principaux  établissements  et  même  à  évacuer  toute  l'Afrique. 
Propagé  rapidement  parmi  les  tribus,  ce  bruit  produisit  sur  elles  l'effetdésiré.  La 
plupart  decellesqui  étaientalliéesdesRomains  les  abandonnèrent  et  fournirent 
des  troupes  et  des  vivres  à  leur  astucieux  adversaire.  Ses  forces  étant  ainsi 
augmentées,  et  celles  de  l'ennemi  diminuées,  il  reprit  son  premier  plan 
d'agression  et  vint  mettre  le  siège  devant  Thubusque  '. 

Tandis  que  la  guerre  continuait  en  Afrique ,  des  statues  triomphales  s'éle- 
vaient à  Rome  sur  les  places  publiques  ,  en  l'honneur  des  prétendus  vain- 
queurs de  Tacfarinas.  Ces  statues  accusaient  les  proconsuls  plutôt  qu'elles 
ne  les  honoraient;  ils  avaient  moins  cherché,  en  effet,  à  détruire  l'ennemi 
qu'à  obtenir  les  honneurs  du  triomphe,  et  s'étaient  arrêtés  aussitôt  qu'ils  avaient 
cru  avoir  assez  fait  pour  atteindre  ce  but.  Cependant  Dolabclla,  qui  avait 
succédé  à  Blésus,  n'osait  pas  redemander  cette  légion  de  Pannonie  qu'on 
lui  avait  retirée  si  à  contre-temps;  en  détrompant  l'empereur,  il  craignait 
d'irriter  Séjan.  L'audace  de  Tacfarinas,  qui  poussait  avec  ardeur  le  siège  de 
Thubusque ,  leva  ses  incertitudes.  Ne  pouvant  se  résoudre  à  laisser  tomber 
entre  ses  mains  une  ville  si  importante,  Dolabella  réunit  pour  la  défendre 
toutes  les  ressources  dont  il  disposait.  Il  écrivit  au  roi  Ptolémée  de  venir  le 
joindre  ,  et  se  mit  en  marche  avec  sa  légion  et  le  contingent  fourni  par  quel- 
ques tribus  qui  lui  étaient  restées  fidèles.  Averti  que  les  chefs  d'une  de 
ces  tribus  complottaient  de  l'abandonner,  il  leur  fit  trancher  la  tête  afin  de 
retenir  les  autres  dans  le  devoir.  Adoptant  la  tactique  de  son  prédécesseur,  il 
divisa  son  armée  en  quatre  corps  et  distribua  les  troupes  de  Ptolémée  en  plu- 
sieurs escadrons,  commandéspar  des  chefs  de  leur  nation.  Lui-même,  se  trans- 
portant rapidement  d'un  corps  à  l'autre,  en  dirigeait  les  principaux  mouvements. 
Il  fermait  ainsi  toutes  les  issues  de  la  province  à  Tacfarinas,  qui ,  au  premier 
bruit  de  sa  marche,  avait  levé  le  siège  de  Thubusque  et  se  rejetait  de  jour 
en  jour  vers  le  désert.  Bientôt,  prévenu  par  ses  espions  que  les  ennemis 
avaient  dressé  leurs  tentes  au  milieu  des  bois,  près  des  ruines  du  fort  d'Au- 


1   Thubusque  paraît  être  identique  avec  la  Tubusaptus  des  itinéraires.  Cette  place  fortifiée 
est  à  '25  milles  de  Saldœ ,  la  Tedalès  de  nos  jours. 


DOMINATION  ROMAINE.  <i){ 

y.ca',  Dolabelia  résolut  de  profiter  de  la  confiance  que  la  difficulté  des  lieux 

leur  inspirait,  pour  les  surprendre  dans  cette  position  et  les  forcer  à  accepter 
le  combat.  Hennissant  ses  détachements ,  il  donna  l'ordre  exprès  de  ne  prendre 
aucune  espèce  de  bagage  et  de  n'emporter  que  les  armes.  Les  mesures  Curent 
si  bien  prises ,  le  secret  si  bien  gardé  ,  que ,  parti  pendant  la  nuit ,  il  arriva  au 
point  du  jour  en  vue  du  camp  de  Tacfarinas  et  l'attaqua  brusquement.  Les 
rebelles  dormaient  avec  sécurité  sous  leurs  tentes;  leurs  chevaux,  laissés  en 
liberté ,  paissaient  ça  et  là  dans  la  campagne.  Surpris  au  milieu  du  sommeil 
par  les  cris  des  assaillants  et  le  bruit  de  leurs  trompettes,  ils  n'eurent  pas 
même  le  temps  de  courir  aux  armes  et  tombèrent  dans  une  épouvantable 
confusion.  Les  soldats  du  proconsul  n'eurent  que  la  peine  de  prendre  et  de 
tuer.  Irrités  par  le  souvenir  de  leurs  fatigues ,  heureux  de  tenir  enfin  ces 
insaisissables  Barbares  qui  leur  avaient  échappé  tant  de  fois ,  ils  furent  sans 
pitié  et  versèrent  des  Ilots  de  sang.  Tacfarinas ,  soit  que  toute  issue  lui  fût 
fermée  ,  soit  qu'il  ne  voulût  pas  survivre  à  sa  défaite,  opposa  longtemps  aux 
Romains  une  résistance  désespérée.  Ceux-ci,  dont  il  était  parfaitement  connu, 
le  pressaient  avec  d'autant  plus  d'ardeur,  qu'une  grande  récompense  était  pro- 
mise à  celui  qui  le  livrerait  mort  ou  vif.  Son  fils  avait  été  fait  prisonnier  sous 
ses  yeux;  ses  amis,  ses  chefs  les  plus  braves  étaient  tombés  autour  de  lui. 
Voyant  enfin  qu'il  ne  lui  restait  aucune  chance  de  salut,  il  se  jeta  tète  baissée 
au  milieu  des  rangs  ennemis,  où  il  trouva  une  mort  honorable.  Cette  nouvelle 
répandit  la  joie  la  plus  vive  parmi  les  colons ,  et  fut  reçue  à  Rome  avec  enthou- 
siasme. 

Délivrée  de  Tacfarinas ,  l'Afrique  resta  paisible  pendant  l'espace  de  dix-sept 
ans.  Dans  cet  intervalle,  Tibère  mourut  et  Caligula  lui  succéda.  On  sait  que 
la  folie  furieuse  de  ce  nouveau  tyran  fitregretter  aux  Romains  la  cruauté  froide 
et  hypocrite  de  son  prédécesseur,  que  contenaient  du  moins  l'intérêt  et  la 
politique.  Un  des  crimes  de  Caligula  eut  une  assez  grande  influence  sur  les 
destinées  de  l'Afrique.  On  vient  de  voir  la  part  active  qu'avait  prise  Ptolémée 
à  la  défaite  de  Tacfarinas  :  Tibère  l'en  avait  magnifiquement  récompensé  ,  et 
l'avènement  du  nouvel  empereur  semblait  devoir  encore  resserrer  les  liens 
qui  unissaient  le  roi  de  Mauritanie  aux  intérêts  de  Rome  ,  la  mère  de  ce  der- 
nier et  la  femme  de  Caligula  étant  toutes  deux  du  sang  de  Marc-Antoine.  Celte 
parenté  ne  fut  pourtant  pas  assez  puissante  pour  protéger  Ptolémée  contre  les 
fureurs  du  tyran  :  soit  que  celui-ci  eût  d'abord  l'intention  de  traiter  ce  prince 
honorablement ,  soit  qu'il  eût  déjà  résolu  sa  mort ,  il  l'engagea  à  venir  à  Rome, 
et  commença  par  lui  montrer  la  plus  vive  amitié.  La  catastrophe  qui  suivit 
cette  réception  est  expliquée  diversement  par  les  historiens.  Les  uns  disent 
que  les  richesses  étalées  par  le  roi  maure  excitèrent  la  cupidité  de  l'empereur; 


1  L'emplacement  île  ce  lort  a  été  reconnu  par  Sliaw,  près  de  Bordj-el-IIamza  ,  ville  où  les 
deys  d'Alger  tenaient  garnison. 


ni  DOMINATION  ROMAINE. 

les  autres ,  qu'il  fût  jaloux  de  l'éclat  de  sa  parure  daus  une  circonstance 
solennelle.  Quel  qu'en  ait  été  le  prétexte,  à  la  suite  d'un  spectacle  où  Ptolé- 
mée  s'était  montré  vêtu  d'une  robe  éclatante  de  pourpre ,  Caligula  lança 
contre  lui  un  décret  d'exil,  et  le  fit  assassiner  par  les  gardes  qu'il  lui  avait 
donnés  pour  escorte.  Bientôt  après  il  prononça  la  confiscation  de  ses  états  , 
qu'il  réunit  à  l'empire. 

Ce  double  crime  ,  consommé  par  un  tyran  en  délire,  excita  dans  la  Mauri- 
tanie une  indignation  générale.  Ptolémée  était  plus  faible  que  méchant  :  lors- 
qu'il eut  cessé  de  vivre  ,  on  oublia  ses  vices  pour  ne  se  rappeler  que  les  vertus 
de  son  père  :  d'ailleurs  on  n'en  sentit  que  plus  vivement  le  joug  que  la  pru- 
dence d'Auguste  et  de  Tibère  avait  rendu  si  léger.  Ces  dispositions  à  la  révolte 
inspirèrent  à  un  certain  iEdémon  ,  affranchi  de  Ptolémée,  l'audacieux  dessein 
de  succéder  à  son  maître.  Sous  prétexte  de  le  venger,  il  soulève  les  Maures, 
recrute  parmi  eux  une  armée,  et  ravage  une  partie  de  la  province  romaine. 
Mais  Lucius  Paulinus  s'avance  contre  ce  nouvel  ennemi,  le  bat  en  plusieurs 
rencontres ,  traverse  en  vainqueur  toute  la  Mauritanie  et  franchit  la  double 
barrière  de  l'Atlas.  Cette  marche  triomphante  au  delà  des  Alpes  africaines 
fut  regardée  comme  un  exploit  extraordinaire  ,  car  aucun  général  n'avait 
encore  porté  ses  armes  aussi  loin.  Ce  ne  fut  pas  cependant  Paulinus,  mais 
son  successeur  Hasidius  Géta  ,  qui  eut  l'honneur  de  terminer  sous  le  règne 
du  faible  Claude  une  guerre  allumée  par  les  fureurs  de  Caligula,  et  d'ajouter 
un  autre  royaume  à  la  vaste  étendue  des  possessions  romaines.  L'Afrique 
septentrionale  était  donc  entièrement  subjuguée,  depuis  la  vallée  du  Nil 
jusqu'au  grand  Océan.  Pour  assurer  sa  conquête,  l'empereur  partagea  la 
Mauritanie  en  deux  grandes  provinces  :  la  première  prit  son  nom  de  Tin- 
gis ,  aujourd'hui  Tanger,  et  s'appela  Mauritanie  Tingitane;  c'est  le  Maroc; 
la  seconde  fut  nommée  Mauritanie  Césarienne ,  parce  qu'elle  avait  pour 
capitale  Julia  Caesarea ,  résidence  des  derniers  rois  numides  (aujourd'hui 
Cherchell  )  :  elle  comprenait  nos  provinces  actuelles  d'Alger,  Oran  et  Tit- 
teri.  Césarée  de  Mauritanie  fut  élevée  par  Claude  au  rang  de  colonie 
romaine  ,  l'an  43  de  Jésus-Christ  ;  Tingis  l'avait  été  longtemps  auparavant  par 
Auguste. 

La  nouvelle  de  cet  heureux  événement,  qui  semblait  garantir  à  tout  jamais 
la  sécurité  des  établissements  romains  en  Afrique,  se  répandit  avec  rapidité 
dans  les  différentes  parties  de  l'empire.  Chacun  eut  hâte  de  le  mettre  à  profit 
et  de  venir  recueillir  sa  part  des  richesses  que  la  féconde  terre  d'/Xfriquc 
prodiguait  à  tous  ceux  qui  les  lui  demandaient  par  l'agricuiture  ou  par  le 
commerce.  Une  multitude  d'émigrés  volontaires  y  affluèrent  de  l'Italie,  de 
l'Espagne  et  des  Gaules.  Les  villes  de  la  côte,  les  établissements  de  l'inté- 
rieur, s'accrurent  et  s'enrichirent  par  ces  émigrations.  Dans  la  Mauritanie, 
Tingis  surtout  reçut  de  cette  affluence  d'étrangers  une  grande  impulsion  '■> 
les  historiens  citent  aussi  Lixos ,  ville  alors  très-commerçante  ,  située  au  delà 


DOMINATION  ROMAINE.  65 

du  détroit,  sur  L'océan  Atlantique,  mais  qui  n'a  point  laissé  d'héritière  de  ses 
richesses  et  de  sou  nom. 

Les  obstacles  intérieurs  qui  à  plusieurs  reprises  entravèrent  la  prospérité  de 
l'Afrique,  avaient  à  peu  près  disparu;  ses  maux  ne  lui  vinrent  plus  désormais 
que  de  la  métropole,  c'est-à-dire  de  l'ambition  et  de  la  rapacité  des  gouverneurs 
tpie  Rome  lui  envoyait.  Les  impôts ,  déjà  si  lourds  sous  Caligula  et  Claude  , 
devinrent  accablants  sous  Néron.  Il  lit  périr  les  six  plus  riches  propriétaires  de 
l'Afrique  pour  confisquer  leurs  immenses  possessions,  et  annexer  ainsi  au 
domaine  impérial  les  champs  fertiles  qui  nourrissaient  Rome.  L'anarchie  qui 
succéda  à  la  tyrannie  de  Néron  faillit  être  plus  fatale  encore  à  l'Afrique.  Sa 
chute  et  sa  mort  laissaient  l'empire  sans  maître.  Le  sénat  songeait  à  rétablir 
la  république  ;  les  armées  voulaient  un  empereur,  et  chacune  d'elles  préten- 
dait s'arroger  le  droit  de  le  nommer  ;  de  leur  côté ,  les  gouverneurs  de  pro- 
vince, ne  sentant  plus  le  frein  de  l'autorité  centrale  ,  s'abandonnaient  à  tous 
les  caprices  d'une  ambition  déréglée. 

Dès  les  derniers  temps  du  règne  de  ce  monstre ,  l'Espagne  et  les  Gaules 
avaient  vu  leurs  gouverneurs  se  révolter;  l'Afrique  suivit  leur  exemple.  Le 
propréteur  Macer,  qui  en  était  le  chef  militaire ,  excité  par  une  ancienne  maî- 
tresse de  Néron,  Crispinilla,  leva  des  troupes  pour  son  propre  compte ,  et 
commença  par  retenir  dans  le  port  de  Carthage  les  bâtiments  chargés  de 
porter  à  Rome  le  subside  annuel  qui  assurait  la  subsistance  de  la  multitude. 
On  ignore  si  Macer  avait  dessein  de  se  frayer  un  chemin  à  l'empire,  ou  seu- 
lement de  se  créer  en  Afrique  une  puissance  indépendante.  Quoi  qu'il  en 
soit ,  au  Heu  de  s'attacher  le  peuple  en  diminuant  les  impôts  sous  lesquels 
on  succombait,  il  les  augmenta,  et  fit  gémir  toute  la  province  sous  une 
tyrannie  beaucoup  plus  dure  que  celle  dont  il  avait  annoncé  vouloir  la  déli- 
vrer. Un  tel  état  de  choses  amena  un  soulèvement  général,  et  Galba  fut  invité 
à  passer  sur-le-champ  en  Afrique,  s'il  ne  voulait  voir  la  colonie  lui  échapper. 
Le  nom  de  Galba  y  était  populaire  ;  il  en  avait  été  gouverneur,  et  s'était  dis- 
tingué par  un  grand  amour  de  la  discipline  et  de  l'ordre.  Les  ressources  de 
Macer  étant  trop  faibles  pour  exiger  l'envoi  d'une  armée ,  Gabla  se  contenta 
d'écrire  à  Trébonius  ,  intendant  de  la  province ,  de  réprimer  ces  tentatives  de 
révolte.  Celui-ci  réunit  quelques  troupes,  auxquelles  se  joignirent  en  foule  les 
habitants  opprimés.  La  lutte  ne  fut  pas  longue,  les  soldats  de  Macer  l'aban- 
donnèrent ;  et  tous ,  colons  ou  indigènes,  aidèrent  également  à  sa  ruine.  Sa 
mort  ne  coûta  presque  aucun  effort  au  vainqueur.  (An  G8  de  Jésus-Christ.  ) 

L'année  suivante  ,  l'anarchie  impériale  recommença.  Trois  empereurs , 
Galba,  Othon  et  Vitellius,  se  disputaient  le  monde  :  tous  trois  périrent  de  mort 
violente  ;  un  quatrième  concurrent,  l'heureux  Yespasien,  resta  enfin  maître 
de  cette  pourpre  tant  de  fois  contestée.  La  possession  de  l'Afrique  et  de 
l'Egypte,  ces  deux  greniers  de  Rome,  était  toujours  le  point  décisif  de  la  ques- 
tion. L'Afrique  souffrit  peu  de  ces  sanglantes  querelles,  mais,  de  même  qu'au 

9 


60  DOMINATION  ROMAINE. 

temps  des  discordes  civiles  de  la  république,  les  débris  des  partis  vaincus  vin- 
rent tour  à  tour  lui  demander  asile.  Les  partisans  de  Vitellius  s'y  réfu- 
gièrent en  grand  nombre ,  et  y  tramèrent  d'impuissants  complots  qui  n'eurent 
d'autre  résultat  que  de  coûter  la  vie  au  proconsul  Pison.  Ce  gouverneur, 
compromis  par  des  démarches  imprudentes ,  n'eut  pas  le  courage  d'aller 
jusqu'à  la  révolte  ouverte  :  il  fut  mis  à  mort  par  ordre  de  Vespasien.  Cet 
incident  n'eut  aucune  influence  sur  la  prospérité  de  l'Afrique  ,  raffermie  par 
l'administration  éclairée  de  l'empereur  '. 

Du  règne  de  Vespasien  à  celui  d'Adrien  ,  entre  lesquels  parurent  suc- 
cessivement trois  bons  princes ,  Titus,  Nerva  et  Trajan  ,  et  un  seul  mauvais , 
Domitien  (  de  l'an  70  jusqu'à  l'an  117  de  Jésus-Christ),  aucun  événement 
important  ne  se  passa  en  Afrique.  Sous  Adrien,  une  multitude  de  Juifs  y 
lurent  transportés  comme  esclaves,  ou  bien  y  passèrent  volontairement,  après 
la  destruction  définitive  de  leur  patrie;  ils  y  retrouvèrent  un  grand  nombre 
de  leurs  compatriotes  que  la  ruine  de  Jérusalem  ,  sous  Titus,  y  avait  jetés 
un  demi-siècle  auparavant.  Depuis  longtemps  la  Judée  entretenait  un  grand 
commerce  avec  l'Afrique  ;  et ,  bien  avant  sa  dispersion  entière,  des  hommes 
de  cette  race  s'étaient  établis  à  Cyrène  et  ailleurs.  L'élément  juif,  favorisé 
vraisemblablement  par  sa  parenté  avec  une  partie  des  populations  primi- 
tives ,  y  acquit  une  grande  influence  ;  le  mosaïsme  se  propagea  rapidement 
parmi  les  indigènes  ,  et  s'y  est  maintenu  jusqu'à  nos  jours  malgré  les  nom- 
breuses vicissitudes  qu'a  traversées  ce  pays. 

Aucun  prince  n'avait  encore  montré  pour  la  prospérité  générale  de  l'empire 
une  activité  aussi  constante  et  aussi  éclairée  que  le  lit  Adrien.  Durant  les  vingt 
et  une  années  qu'il  occupa  le  trône  ,  il  parcourut  presque  continuellement  ses 
vastes  états  ,  travaillant  à  la  destruction  des  abus  et  à  la  bonne  administration 
de  la  justice.  11  visita  l'Afrique  la  dixième  année  de  son  règne  ,  l'an  129  de 
J.-C,  apporta  de  grandes  améliorations  au  gouvernement  de  cette  province  , 
et  s'acquit  l'amour  des  populations  par  la  sagesse  de  ses  réformes.  Un  inci- 
dent fortuit  lui  attira  surtout  les  bénédictions  de  ces  peuples  superstitieux. 
Privée  de  pluie  depuis  cinq  ans,  l'Afrique  était  pour  ainsi  dire  devenue  stérile  : 

1  Au  commencement  de  ce  règne,  la  seule  Mauritanie  césarienne  comptait  treize  colonies 
romaines,  trois  municipes  libres;  la  Numidie  et  l'ancienne  province  romaine,  ou  Afrique  pro- 
prement dite  (régences  de  Tunis  et  de  Tripoli),  en  comptaient  un  bien  plus  grand  nombre 
encore.  Les  habitants  de  ces  cités  jouissaient  des  droits  de  citoyens  romains  :  à  la  vérité,  quel- 
ques-uns de  ces  privilèges  remontaient  aux  temps  de  la  république,  mais  la  politique  impériale 
les  avait  de  plus  en  plus  multipliés.  Ainsi  les  forces  de  l'empire,  au  lieu  d'être  concentrées 
dans  une  seule  ville,  se  trouvaient  disséminées  dans  les  colonies  :  ces  colonies  étaient  de  deux 
sortes,  civiles  et  militaires;  les  premières  sur  la  côte,  les  secondes  dans  l'intérieur.  Elles  étaient 
habilement  distribuées  ,  de  manière  à  pouvoir  se  porter  secours  en  cas  de  danger;  c'est  ce  qui 
explique  comment  une  seule  légion  suffisait  à  la  garde  d'une  immense  ligne  de  côtes.  En  état 
de  résister  par  elles-mêmes  à  un  coup  de  main  ,  ces  colonies  n'avaient  besoin  d'assistance  que 
dans  le  cas  où,  la  révolte  devenant  générale,  les  Barbares  attaquaient  avec  de  grandes  masses 
et  sur  plusieurs  points  à  la  fois. 


DOMINATION  ROMAINE.  07 

les  récoltes  nouvelles  dépérissaient  sur  pied,  les  greniers  étaient  vides;  une 
famine  générale  la  désolait.  A  l'arrivée  de  l'empereur,  le  ciel  se  chargea  de 
nuages,  et  la  pluie  tomba  par  torrents.  Cet  heureux  hasard  fut  regardé  comme 

une  protection  des  dieux,  et  l'on  en  lit  honneur  à  la  divinité  de  César. 

Quelques  mouvements  insurrectionnels  eurent  lieu  parmi  les  Maures  sous 
le  gouvernement  d'Adrien  ,  mais  (le  si  peu  d'importance  et  de  si  courte  durée, 
que  son  successeur  crut  pouvoir  diminuer  le  nombre  des  troupes  d'occupation 
et  remettre  l'autorité  tout  entière  aux  mains  du  magistrat  civil.  Cette  réforme, 
l'ondée  sur  le  désir  d'alléger  les  charges  de  la  province  ,  produisit  un  effet 
contraire  à  celui  qu'on  en  attendait  :  une  révolte  générale  éclata  dans  la 
Mauritanie;  il  fallut  de  nouveau  mettre  les  garnisons  au  complet ,  et  rétablir 
l'autorité  militaire.  Jusque-là  ces  Barbares  avaient  borné  leurs  excursions  aux 
pays  limitrophes  à  leurs  montagnes  ;  mais,  sous  le  règne  de  Marc-Aurèle,  ils 
franchirent  le  détroit  malgré  la  vigilance  de  l'armée  romaine  ,  et,  après  avoir 
ravagé  les  côtes  d'Espagne,  qu'ils  trouvèrent  sans  défense  ,  revinrent  en  Afri- 
que chargés  de  butin.  Cette  expédition,  sans  importance  quant  à  ses  résultats 
immédiats ,  semble  être  le  prélude  de  cette  longue  suite  de  pirateries  qui 
pendant  plusieurs  siècles  épouvantèrent  l'Europe. 

Sous  les  règnes  rapides  de  Commode ,  de  Pertinax ,  de  Didius  Julianus  ,  de 
Septime  Sévère,  de  Caracalla  et  Géta,  de  Macrin,  d'Héliogabaleet  d'Alexandre 
Sévère  ,  l'Afrique  est  paisible ,  car  on  ne  peut  compter  comme  un  événement 
de  quelque  importance  la  révolte  de  Furius  Celsus,  qui,  sous  le  dernier  de 
ces  empereurs ,  prit  le  titre  de  roi  d'Afrique  et  fut  tué  après  sept  jours  de 
royauté.  Ces  divers  règnes  occupent  un  espace  de  cinquante-cinq  ans  (de 
180à235deJ.-C). 

De  toutes  les  provinces  du  monde  romain  ,  celle  d'Afrique  était  peut-être  la 
seule  qui  n'eût  pas  vu  sortir  de  son  sein  un  prétendant  à  l'empire,  circon- 
stance qui  s'explique  par  la  faiblesse  du  corps  d'armée  qui  l'occupait*.  Une 
seule  légion  ne  pouvait  songer  à  suivre  l'exemple  des  grandes  armées  d'illyrie, 
de  Gaule  ou  de  Syrie,  pour  le  choix  des  empereurs.  Elle  acceptait  ses  maîtres 
et  ne  les  faisait  point.  Cette  obéissance  était  sans  doute  forcée ,  mais  du  moins 
la  guerre  civile  ne  pénétrait  que  rarement  dans  cette  province  et  n'aug- 
mentait pas  par  ses  fureurs  les  maux  qu'entraînent  les  brusques  changements 
de  règne. 

L'avènement  du  féroce  Maximin  vint  mettre  un  terme  à  cette  passagère 
tranquillité.  Digne  ministre  de  ce  tyran  ,  qui  faisait  des  amendes  et  des  con- 
fiscations une  des  principales  branches  du  revenu  impérial ,  l'intendant  d'Afri- 
que avait  porté  contre  quelques  jeunes  gens  des  plus  riches  familles  de  la 


1  Septime  Sévère,  qui  régna  île  193  à  211  de  J.-C,  était  né  en  Afrique;  mais  son  élévation  au 
Irone  impérial  fut  l'ouvrage  des  légions  qu'il  commandait  en  Illyrie.  Elles  le  soutinrent  avec 
succès  contre  les  efforts  de  ses  compéiitcnrs. 


G8  DOMINATION  ROMAINE. 

province,  une  sentence  qui  les  dépouillait  de  la  plus  grande  partie  de  leurs 
biens  :  ils  résolurent  de  prévenir  leur  ruine  ou  de  la  rendre  complète.  Trois 
jours  seulement  leur  étaient  accordés  pour  se  soumettre  ;  ils  profilent  de  ce 
délai  pour  rassembler  une  multitude  d'esclaves  armés,  tous  disposés  à  leur 
obéir  aveuglément ,  puis,  avec  des  armes  cachées  sous  leurs  robes,  ils  se  pré- 
sentent à  l'audience  de  l'intendant  et  le  poignardent  sur  son  tribunal.  De 
là ,  suivis  d'une  troupe  tumultueuse  ,  ils  se  portent  sur  Thysdrus  ,  petite  ville 
située  dans  le  fertile  territoire  de  Bysacium  ,  à  cent  cinquante  milles  au  sud 
de  Carthage.  Maîtres  de  cette  place ,  qui  leur  ouvre  ses  portes ,  ils  y  arborent 
l'étendard  de  la  révolte.  Cependant  ils  n'ont  point  de  chef  encore,  leurs  espé- 
rances se  fondent  sur  l'horreur  générale  qu'inspire  Maximin;  il  faut  donc 
lui  opposer  un  compétiteur  qui  se  soit  déjà  concilié  l'estime  des  populations  , 
et  dont  l'autorité  morale  donne  à  leur  rébellion  la  consistance  qui  lui  manque. 
Gordien  ,  alors  proconsul  d'Afrique  ,  est  l'homme  qu'ils  choisissent. 

Gordien  appartenait  à  l'une  des  familles  les  plus  illustres  du  sénat  romain. 
Il  descendait  des  Gracques  par  son  père,  et,  par  sa  mère,  de  l'empereur 
Trajan.  Son  caractère  noble  et  généreux  le  rendait  digne  de  cette  glorieuse 
origine.  Agé  de  quatre-vingts  ans  lorsqu'on  lui  offrit  la  pourpre  impériale  , 
il  la  refusa  longtemps ,  et  ne  l'accepta  enfin  que  par  une  sorte  de  violence. 
Son  fils  lui  fut  associé ,  et  tous  deux  furent  reconnus  par  le  sénat. 

L'Afrique  donnait  donc  à  son  tour  un  empereur  à  l'Italie  ;  mais  ce  ne  fut 
qu'une  souveraineté  éphémère.  Tandis  que  les  statues  de  Maximin  étaient 
abattues  sur  les  places  publiques  de  Home  et  remplacées  parcelles  des  deux 
Gordiens ,  Capellanius ,  gouverneur  de  la  Mauritanie  et  partisan  de  Maximin  , 
levait  une  armée  considérable  pour  combattre  les  nouveaux  empereurs.  Ceux- 
ci  ,  entourés  d'amis  dévoués ,  mais  sans  expérience  dans  le  métier  des  armes  , 
s'avancèrent  contre  lui.  Le  jeune  Gordien  ,  après  avoir  déployé  un  grand  cou- 
rage, périt  glorieusement  sur  le  champ  de  bataille  ;  son  vieux  père  se  donna  la 
mort  en  apprenant  cette  triste  nouvelle  '.  Hors  d'état  de  se  défendre,  Carthage 
ouvrit  ses  portes  sans  tirer  aucun  fruit  de  sa  prompte  soumission.  Le  féroce 
Capellanius  mit  à  mort  tous  les  partisans  des  Gordiens,  pilla  les  édifices  publics 
et  les  maisons  des  particuliers ,  car  il  savait  que  le  plus  sûr  moyen  de  plaire  à 
son  maître  était  de  paraître  devant  lui  les  mains  pleines  d'or  et  teintes 
de  sang. 

Cependant  le  sénat  poursuivit  la  guerre  contre  le  tyran  ,  et  lui  opposa  à  la 
fois  trois  empereurs:  Maxime,  Balbin  et  le  troisième  Gordien ,  petit-fils  du 
vieux  Gordien.  Abandonné  de  ses  gardes ,  Maximin  fut  massacré  sous  sa  tente 
par  un  parti  de  prétoriens  ;  Maxime  et  Balbin  le  suivirent  de  près  :  ils  périrent 
de  la  main  des  troupes,  qui  méprisaient  des  chefs  nommés  par  le  sénat  et  dont 
l'élévation  n'était  pas  leur  ouvrage.  Ainsi ,  en  peu  de  mois,  le  glaive  avait 

'  Leur  rè^ne  n'avait  dure  que  lienle-sis  jours. 


DOMINATION  ROMAINE.  69 

tranché  les  jours  de  six  princes.  La  pourpre  resta  au  troisième  Gordien  ,  qui 
bientôt  tomba  sous  les  coups  de  l'Arabe  Philippe  et  fut  remplacé  sur  le  trône 
par  son  assassin. 

Aux  guerres  civiles  l'empire  voit  bientôt  succéder  de  grands  revers  au 
dehors,  revers  qu'ont  préparés  les  affreux  désordres  de  l'intérieur.  L'empe- 
reur Decius  périt  sur  les  bords  du  Danube,  vaincu  par  les  barbares  du  nord 
(:>.")!  deJ.-C.  );  l'empereur  Valérien  tombe  vivant  au  pouvoir  du  roi  de 
l'erse  (260).  L'empire  se  déchire  par  lambeaux  ;  les  gouverneurs  de  provinces 
se  révoltent  ;  le  propréteur  des  Gaules ,  Posthumus ,  arrache  la  Gaule , 
l'Espagne  et  la  Bretagne  au  tils  de  Valérien  ;  enfin  les  hordes  teutoniques 
pénètrent  de  tous  côtés  jusqu'au  sein  du  monde  romain  ! 

L'Afrique  elle-même  ressentit  le  contre-coup  de  ces  catastrophes  :  des  bandes 
errantes  de  Franks,  après  avoir  exercé  de  terribles  ravages  en  Gaule,  fran- 
chissent les  Pyrénées,  se  jettent  sur  la  province  tarragonaisc  (Catalogne, 
Valence  ),  pillent  et  renversent  un  grand  nombre  de  villes  ;  puis,  s'emparant 
des  navires  qu'ils  trouvent  dans  les  ports ,  ils  envahissent  la  Mauritanie ,  et 
saccagent  pendant  douze  ans  les  côtes  d'Afrique  et  d'Espagne  sans  rencontrer 
le  moindre  obstacle. 

Quelques  années  plus  tard  (297),  les  Africains  semblent  se  réveiller  à  l'appel 
des  barbares  étrangers  :  à  l'est  et  à  l'ouest,  un  double  mouvement  insurrec- 
tionnel s'opère  simultanément.  Tandis  que  Julianus  se  fait  proclamer  empe- 
reur à  Garthage,  les  tribus  qui  habitent  la  partie  centrale  et  montagneuse  de 
l'Algérie  actuelle  se  déclarent  indépendantes.  Cette  double  tentative  parut 
tellement  grave  à  Maximien  Galère ,  l'héritier  présomptif  du  trône  impérial  , 
qu'il  crut  devoir  venir  en  personne  la  réprimer.  Les  partisans  de  Julianus 
n'essayèrent  pas  de  lutter  contre  les  troupes  de  Maximien ,  et  l'usurpateur, 
promptement  abandonné,  se  donna  la  mort.  Les  tribus  insurgées,  favorisées 
par  la  nature  du  terrain  qu'elles  occupaient,  opposèrent  au  contraire  une 
vigoureuse  résistance  ,  et  Maximien  ne  parvint  à  les  vaincre  qu'après  plusieurs 
engagements  sérieux.  Ensuite  ,  pour  éviter  de  nouveaux  troubles ,  il  les  trans- 
planta dans  différentes  parties  du  territoire.  A  la  suite  de  cette  expédition 
l'ancienne  province  proconsulaire  fut  scindée  en  deux  parts  :  l'une  prit  le  nom 
de  Bysacène  ,  l'autre  garda  celui  de  proconsulaire  ou  d'Afrique  proprement 
dite.  La  Numidie,  assimilée  à  la  Bysacène,  fut  gouvernée,  comme  elle,  par  un 
consulaire,  et  prit  le  deuxième  rang  après  la  province  d'Afrique.  La  Mauri- 
tanie césarienne  fut  partagée  en  deux  provinces  sous  la  direction  d'un  prœses: 
l'une  retint  le  nom  de  Césarienne  et  eut  pour  capitale  Césarée  (  Cherchell  ), 
l'autre  emprunta  à  son  chef-lieu,  Sitifis  (Setif),  le  nom  de  Sitifienne.  La  partie 
comprise  entre  les  deux  Syrtes  conserva  la  dénomination  de  ïripolitaine  et  fut 
également  placée  sous  la  direction  d'un  prœses  ;  sa  capitale  était  iEa  (Tripoli). 
Quant  à  la  Mauritanie  tingitane ,  nommée  ainsi  de  Tingis  (Tanger),  sa  capi- 
tale, elle  était  annexée  à  l'Espagne  ,  dont  elle  formait  la  septième  province. 


70 


DOMINATION  ROMAINE. 


Quoique  déterminée  par  une  connaissance  plus  intime  de  la  situation  du 
pays  et  du  caractère  des  habitants,  cette  nouvelle  organisation  ne  devait  pas  y 
maintenir  longtemps  la  tranquillité.  Une  cause  puissante  de  trouble  et  de  dis- 
corde va  désormais  soulever  l'Afrique.  L'importance  des  événements  politiques 
et  militaires  disparaîtra  bientôt  sous  l'intérêt  immense  qu'excite  la  révolution 
religieuse  qui  s'accomplit  dans  le  monde  entier.  L'ère  du  christianisme  a  com- 
mencé; le  Jupiter  romain,  qui  avait  chassé  des  temples  africains  le  Moloch 
sanglant  de  Carthage,  chancelé  à  son  tour  sur  son  piédestal.  Les  symboles 
usés  et  les  ivresses  sensuelles  du  polythéisme  vont  disparaître  devant  une  foi 
plus  haute  et  plus  pure.  Saint  Cyprien  ,  Tertullien  ,  Lactance,  saint  Augustin, 
seront  les  propagateurs  irrésistibles  de  cette  religion  nouvelle. 


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CHAPITRE  V. 


DOMINATION    ROMAINE 
I,ES  EMPEREURS.    (231-459  DE  J.-C.  )  —  DÉCADENCE  DE  L'EMPIRE. 

Introduction  du  christianisme  en  Afrique.— Persécutions. —  Martyre  de  saint  Cyprien. 

—  Les  manichéens.  —  Les  circoncellions.  —  L'Afrique  pusse  sous  lu  domination  des 
empereurs  d'Occident.  —  Le  comte  Romanus;  ses  liuisons  avec  les  tribus  du  désert. 

—  Insurrection  du  Maure  Firmus.  —  Théodose  le  combat  et  le  défait.  —  Le 
gouvernement  de  l'Afrique  conlié  à  Gildon.  — Il  se  déclare  indépendant.  —  Slilicon 
le  réduit —  Naissance  de  saint  Augustin.  —  Révoltes  incessantes  de  l'Afrique.— 
Aétius.  —  Le  comte  Bonifuce  livre  l'Afrique  aux  Vandales. 


mer  la  fougue 


Introduit  dans  l'Afrique  civilisée,  qui 
par  ses  mœurs  licencieuses  semblait 
mal  préparée  à  recevoir  ses  sévères 
doctrines  ,  le  christianisme  ne  com- 
mença à  y  faire  de  notables  progrés 
qu  a  la  fin  du  11e  siècle.  Vers  cette 
époque,  le  célèbre  Tertullien  jetait 
déjà  sur  les  églises  naissantes  de  cette 
contrée  un  grand  éclat.  Les  bornes 
de  ce  livre  ne  permettent  pas  d'ex- 
poser ici  la  vie  et  les  œuvres  de  ce 
prêtre  de  Carthage  que  M.  de  Cha- 
teaubriand appelle  un  Bossuet  afri- 
cain et  barbare,  comme  pour  expri- 
niéridionale  et  la  puissance  incorrecte  de  l'impétueux  génie  qui 


72  DOMINATION  ROMAINE. 

mit  à  combattre  la  chair  et  le  monde  autant  de  violence  et  de  passion  que  les 
hommes  de  son  temps  en  employaient  à  poursuivre  les  jouissances  des  sens.  En 
effet,  beaucoup  d'àmes  élevées,  entraînées  par  le  dégoût  de  la  corruption  qui 
régnait  alors,  embrassèrent  les  principes  de  la  religion  nouvelle.  A  l'époque  où 
Tertullien  florissait ,  l'église  d'Afrique  se  faisait  déjà  remarquer  par  sa  pureté 
et  sa  constance  dans  la  foi  ;  éprouvée  comme  les  autres  par  les  persécutions , 
elle  renaissait  toujours  plus  brillante  et  plus  nombreuse.  L'histoire  a  conservé 
les  noms  '  de  ceux  qui  les  premiers  versèrent  leur  sang  pour  la  confession  du 
nom  du  Christ,  indiquant  le  chemin  du  martyre  à  Perpétue  et  à  Félicité  qui  s'y 
engagèrent  plus  tard  avec  non  moins  de  résignation.  Tel  était  alors  le  progrés 
de  cet  enthousiasme,  que  la  cruauté  des  gouverneurs  romains  fut  vaincue  par 
la  foule  des  victimes.  «  Que  ferez-vous,  disait  Tertullien,  de  tant  de  milliers 
«  d'hommes,  de  femmes  de  tout  âge,  de  tout  rang,  qui  présentent  leurs  bras  à 
«  vos  chaînes?  De  combien  de  feux ,  de  combien  de  glaives  n'aurez-vous  pas 
«  besoin  ?  Décimerez-vous  Carthage?  »  Sous  cette  puissante  influence  ,  toute 
la  province  d'Afrique  se  couvrit  d'églises,  d'évèchés.  Le  nombre  des  chrétiens 
s'accroissait  dans  les  époques  de  tolérance ,  le  zèle  et  la  foi  s'exaltaient  dans 
les  jours  de  persécution  ;  alternative  qui  favorisait  doublement  l'essor  du  culte 
nouveau. 

Au  temps  de  saint  Cyprien  ,  vers  le  milieu  du  nr  siècle  ,  l'église  d'Afrique 
comptait  plus  de  deux  cents  évoques,  qui  présidaient  dans  toutes  les  villes  la 
société  chrétienne  chaque  jour  plus  nombreuse.  L'empereur  Dèce  voulut  arrê- 
ter ce  progrès  par  de  sanglantes  persécutions;  il  ne  fit  qu'en  déplacer  la  source  : 
les  cavernes ,  les  sables  brûlants ,  les  solitudes  les  plus  affreuses  se  peuplèrent 
de  chrétiens  qui  fuyaient  la  cruauté  des  bourreaux.  Les  seules  mines  de 
la  Numidie  renfermaient  neuf  évoques  et  un  nombre  infini  de  prêtres  et  de 
fidèles.  L'infatigable  Cyprien  ,  que  l'on  peut  à  bon  droit  considérer  comme 
l'organisateur  de  l'église  d'Afrique,  les  soutenait  par  ses  exhortations,  les 
louait  de  leur  persévérance,  les  consolait  dans  leurs  afflictions;  puis  il  retour- 
nait dans  les  villes  prodiguer  les  mêmes  encouragements  à  ceux  qui  se 
trouvaient  plus  immédiatement  exposés  aux  coups  des  persécuteurs.  Arrêté 
par  les  soldats  romains  dans  une  de  ces  saintes  pérégrinations ,  il  fut 
amené  devant  le  tribunal  du  proconsul.  Là  il  reçut  l'ordre  de  sacrifier 
aux  dieux;  sur  son  refus,  sa  sentence  de  mort  fut  aussitôt  prononcée.  Elle 
portait  «  que  Thascius  Cyprianus  serait  immédiatement  décapité  ,  comme 
«  ennemi  des  dieux  et  de  Rome ,  et  comme  chef  d'une  association  criminelle 
«  qu'il  avait  entraînée  dans  une  résistance  sacrilège  aux  lois  des  très-sacrés 
u  empereurs  Valérien  etGallien.  »  (An  258  de  J.-C.)  Le  supplice  de  l'illustre 
évèquc  de  Carthage  ne  fit  que  redoubler  l'énergie  du  mouvement  chrétien , 
contre  lequel  vinrent  se  briser  tous  les  efforts  de  Dioclétien  et  de  Maxence. 

1  Narzal ,  Spérat .  Cithin  ,  Seconde  et  Vesline. 


DOMINATION  ROMAINE.  TA 

Cotte  religion,  qui  entraînait  à  sa  suite  tant  de  persécutions  et  de  martyres, 
agissait  puissamment  aussi  sur  l'esprit  de  ces  peuples  enthousiastes  et  avides 
d'émotion.  Mais  par  malheur  les  querelles  et  les  dissidences  suivaient  la 
lumière  nouvelle.  «  Nulle  part,  dit  l'éloquent  appréciateur  de  saint  Augustin  ', 
les  disputes  sur  le  dogme,  ou  même  sur  quelques  points  de  discipline,  ne  lurent 
aussi  sanglantes  qu'en  Afrique.  La  principale  secte  fut  celle  des  donatistes, 
espèce  de  rigoristes  et  de  mystiques  sanguinaires,  dont  les  maximes  et  les  fureurs 
offrent  plus  d'un  rapport  avec  celles  des  anabaptistes  et  des  indépendants.  » 

D'autres  sectes,  étrangères  au  christianisme,  cl  purement  orientales,  agi- 
taient encore  les  turbulentes  imaginations  des  habitants  de  l'Afrique.  Nulle 
part,  la  secte  des  manichéens,  qui,  partie  des  confins  de  la  Perse,  s'était 
répandue  presque  partout  sur  les  pas  du  christianisme,  n'avait  plus  de  parti- 
sans et  de  plus  habiles  missionnaires.  Elle  adoptait  en  partie  les  dogmes  du 
culte  chrétien,  contrefaisait  sa  hiérarchie  ;  et  il  n'était  pas  rare  de  trouver  môme 
dans  les  petites  villes  de  la  province  d'Afrique  un  évoque  catholique,  un  évoque 
donatiste  ,  et  un  évoque  manichéen  ,  animant  chacun  ses  sectateurs ,  se  dis- 
putant la  foi  des  peuples,  distribuant  des  livres  et  des  symboles. 

«  Les  manichéens  n'étaient  que  des  mystiques  et  des  illuminés  ;  ils  s'abste- 
naient, dans  leur  diète  pythagoricienne,  de  toutes  les  choses  qui  avaient  eu  vie. 
La  plupart  de  leurs  rêveries  étaient  innocentes  ;  et ,  quoique  frappés  par  de 
cruels  édits  sous  Théodosc  et  ses  fils,  on  ne  voit  pas  qu'ils  aient  usé  de  repré- 
sailles. Mais  les  donatistes,  plus  nombreux  et  d'humeur  plus  violente,  ensan- 
glantèrent souvent  l'Afrique.  Comme  presque  toutes  les  sectes,  ils  renfermaient 
deux  partis  :  les  modérés  et  les  furieux  ;  les  premiers ,  qui  se  composaient 
de  quelques  prêtres  ou  de  riches  citoyens  des  villes,  soutenaient  des  discussions, 
écrivaient  des  livres  ,  et  tâchaient  d'éluder  les  édits  impériaux  qui  leur  inter- 
disaient le  droit  de  tester  et  leur  infligeaient  la  peine  de  l'amende  et  du  ban- 
nissement. Les  autres ,  que  l'on  nommait  circoncellions ,  presque  tous  paysans 
et  patres  des  villages  de  Mauritanie  et  de  Numidie  ,  n'avaient  qu'un  fanatisme 
farouche,  entretenu  par  les  discours  de  quelques  prêtres  plus  féroces  que  leurs 
ignorants  sectateurs.  A  certaines  époques,  ils  abandonnaient  par  troupes  leurs 
demeures ,  erraient  dans  les  campagnes ,  dévastaient  les  propriétés  de  la  secte 
dominante  ,  et  quelquefois  massacraient  les  prêtres  catholiques  qui  tombaient 
dans  leurs  mains.  Ils  se  croyaient  alors  visités  par  l'esprit  divin  ,  et  prenaient 
leurs  meurtres  pour  des  holocaustes  agréables  à  Dieu. 

«  La  rigueur  des  lois  et  même  la  cruauté  des  soldats  romains  ne  pouvaient 
rien  sur  ces  hommes  ;  on  les  tuait  sans  les  émouvoir.  Ils  se  vantaient  du 
nombre  de  leurs  saints.  Souvent,  parmi  eux,  des  hommes  et  même  des 
femmes ,  se  donnaient  la  mort  par  le  fer,  ou  se  jetaient  volontairement  dans 
des  précipices ,  comme  pour  devancer  le  martyre.  » 

1  Villemain  ,  Les  Orateurs  sacrés. 

10 


1k  DOMINATION  ROMAINE. 

Tandis  que  ces  troubles  religieux  bouleversaient  l'Afrique,  les  fils  du  grand 
Constantin ,  poussés  par  l'ambition  les  uns  contre  les  autres ,  s'étaient  détruits 
mutuellement.  Julien,  son  neveu  ,  si  connu  sous  le  nom  de  Julien  V Apostat , 
réunit  pour  un  moment  et  sut  porter  avec  gloire  tout  le  fardeau  du  monde 
romain.  Après  sa  mort  et  celle  de  Jovien  son  successeur,  Valentinien  ,  appelé 
au  trône  par  l'armée,  s'associa  son  frère  Valons.  Ces  deux  princes  se  partagè- 
rent l'empire  :  l'un  régna  en  Occident  et  l'autre  en  Orient,  division  fatale  qui 
activa  la  cbute  de  la  puissance  romaine. 

Dans  ce  partage  (365  de  Jésus-Christ),  Valentinien,  à  qui  était  échu  l'Occi- 
dent', fixa  sa  résidence  à  Milan.  De  là  il  commandait  à  lTllyrie,  à  l'Italie  ,  à 
l'Espagne,  à  la  Gaule,  à  la  Bretagne  et  à  l'Afrique.  Sous  son  règne,  ces  vastes 
provinces  éprouvèrent  d'effroyables  calamités  :  les  Germains  envahirent  la  Gaule; 
les  peuples  du  nord  infestèrent  l'Océan  de  leurs  pirateries  ;  les  Pietés  et  les 
Calédoniens  se  soulevèrent  en  Bretagne  ;  l'Italie  fut  inondée  de  sang  et  ravagée 
par  ses  propres  chefs,  sous  les  yeux  même  de  l'empereur.  L'Afrique  fut  peut- 
être  plus  malheureuse  encore  :  le  comte  Romanus,  son  gouverneur,  se  ligua 
secrètement  avec  les  tribus  du  désert  contre  les  provinces  que  son  devoir  était 
de  protéger. 

Trois  villes  ,  Oca ,  Leptis  et  Sabrata,  formaient  alors,  sous  le  nom  de  district 
de  Tripoli ,  une  confédération  riche  et  puissante.  Un  vaste  territoire ,  des 
campagnes  fertiles ,  un  commerce  très-étendu,  tels  étaient  les  résultats  de  la 
demi-liberté  dont  elles  jouissaient  sous  la  protection  des  gouverneurs  romains. 
Il  y  avait  là  de  quoi  tenter  les  pillards  de  la  Gétulie.  Assurés  de  l'impunité  par 
la  connivence  du  comte  Romanus,  ils  parurent  tout  à  coup  en  armes  sous  les 
murs  de  ces  florissantes  cités ,  surprirent  et  massacrèrent  un  grand  nombre 

'  A  cette  époque,  les  possessions  romaines  en  Afrique  s'étendaient  depuis  Alexandrie  jusqu'au 
cap  Blanc;  mais  il  s'en  fallait  de  beaucoup  que  toutes  les  parties  de  ce  vaste  domaine  eussent 
accepté  avec  la  même  soumission  le  patronage  de  la  métropole.  Ahisi,  tandis  que  les  provinces 
de  l'est  recevaient  en  échange  de  leur  docilité  la  paix,  les  arts  et  la  richesse,  la  Mauritanie, 
protégée  par  ses  montagnes,  garde  durant  trois  siècles  une  attitude  farouche,  toujours  prête  à 
courir  aux  armes  pour  repousser  un  joug  qu'elle  déteste.  L'insurrection,  lorsqu'elle  éclate,  y 
déploie  cet  acharnement  profond  et  indomptable  que  lui  communique  l'esprit  national.  A  Césarée 
(Cherchell)  il  avait  fallu,  pour  proléger  la  ville  contre  les  ravages  des  Maures,  couronner  d'une 
muraille  continue  les  hauteurs  qui  la  dominent. 

La  civilisation  apportée  par  les  vainqueurs  ne  jeta  donc  de  fortes  racines  en  Afrique  que  dans 
les  villes  du  littoral  et  dans  quelques  localités  de  l'intérieur.  Carlhage  seule  était  devenue  une 
ville  toute  romaine  qui,  par  sa  magnificence  et  ses  richesses,  rivalisait  avec  Antioche  et  Alexan- 
drie. Conservant,  sous  l'autorité  proconsulaire,  des  libertés  municipales,  un  sénat,  ou  conseil 
public,  révéré  dans  toute  la  province,  elle  déploya  le  génie  commercial  qui  caractérisait  l'antique 
colonie  phénicienne.  Son  port,  ses  quais,  ses  édilices,  faisaient  l'admiration  des  étrangers.  La 
nouvelle  Carlhage  ne  négligeait  pas  les  lettres  :  elle  avait  des  écoles  nombreuses  et  célèbres  où 
l'on  enseignait  l'éloquence  et  la  philosophie;  on  s'y  pressait  en  foule  sur  les  places  publiques 
pour  entendre  un  sophiste,  un  rhéteur  célèbre  :  l'ingénieux  Apulée  dissertait  devant  le  peuple 
sur  les  fables  et  la  littérature  des  Grecs,  et  briguait  les  applaudissements  d'une  ville  si  studieuse 
et  si  savante.  Ces  imaginations  africaines  se  passionnaient  pour  les  arts  avec  une  étonnante 
ardeur  et  un  enthousiasme  moins  éclairé  mais  aussi  vif  que  celui  des  peuples  de  la  Grèce.  Car- 


DOMINATION  ROMAINE.  75 

de  leurs  habitants.  Les  citoyens  consternés  implorèrent  le  secours  du  com- 
plice secret  de  leurs  ennemis.  Celui-ci  ne  refusa  point  ouvertement  son  assi- 
stance, mais  le  prix  auquel  il  la  mit  équivalait  à  un  relus  :  il  exigeait  quatre 
mille  chameaux  et  une  somme  d'argent  exorbitante.  Les  Tripolitains  en  appe- 
lèrent au  tribunal  de  l'empereur.  Trompé  par  de  faux  rapports,  Valentinien 
regarda  leurs  plaintes  comme  calomnieuses ,  et  y  répondit  par  un  décret  de 
proscription.  Cinq  des  principaux  citoyens  furent  exécutés  à  Utique;  deux 
autres  eurent  la  langue  arrachée.  Le  comte  Homanus  conserva  son  comman- 
dement. 

L'Afrique  entière  vit  avec  une  profonde  indignation  cette  aveugle  cruauté  ; 
et  le  rapide  déclin  de  la  puissance  romaine  relevant  le  courage  des  Maures,  ils 
s'insurgèrent  sous  la  conduite  de  Firmus,  un  de  leurs  principaux  chefs.  Ce 
Firmus  n'était  point  un  chef  sorti  du  désert ,  mais  un  de  ces  princes  tribu- 
taires auxquels  obéissaient  les  populations  agricoles  et  à  demi  civilisées  éta- 
blies dans  la  zone  intermédiaire  entre  les  colonies  romaines  et  les  tribus 
nomades.  Son  ambition  effrénée,  son  esprit  rusé  et  fécond  en  stratagèmes  , 
sa  vie  et  sa  mort  enfin  ,  en  firent  comme  un  reflet  lointain  et  une  pûle  image 
de  Jugurtha.  Ses  premiers  efforts ,  dirigés  contre  un  gouverneur  méprisé  et 
haï,  furent  partout  couronnés  de  succès.  Après  avoir  battu  Romanus  en  plu- 
sieurs rencontres,  il  assiégea  l'importante  ville  de  Césarée  (Cherchell),  la 
prit ,  et  la  livra  aux  flammes.  La  terreur  de  ses  armes  se  mêlant  alors ,  dans 
l'esprit  des  peuples ,  au  désir  de  recouvrer  leur  indépendance ,  la  Numidie  et 
la  Mauritanie  se  rangèrent  sous  ses  ordres.  Déjà  il  se  croyait  maître  de  l'Afrique 
entière  ,  et  semblait  hésiter  seulement  entre  le  diadème  d'un  roi  maure  et  la 
pourpre  d'un  empereur  romain. 


lli.ige,  qu'on  appelait  la  Muse  d'Afrique,  avait, des  théâtres  sur  lesquels  on  représentait  les  plus 
beaux  ouvrages  dramatiques  de  l'ancienne  Rome,  et  les  meilleures  imitations  de  la  tragédie 
grecque.  Les  comédies  que  l'A  fricainTérence,  esclave  en  Italie,  avait  fait  admirer  de  ses  maîtres, 
étaient  applaudies  dans  sa  patrie ,  devenue  romaine  par  la  langue  et  les  mœurs. 

La  carte  de  l'ancienne  Afrique  nous  montre  les  provinces  de  l'est  couvertes  d'un  réseau  de 
routes  qui  les  sillonnent  dans  tous  les  sens.  Sétif ,  Cirlha ,  Lambèse  *,  Hippône ,  Théonte ,  Car- 
tilage, étaient  autant  de  riches  carrefours  où  les  communications  venaient  se  croiser.  Dix  routes 
passaient  à  Sétif,  six  à  Cirtha,  cinq  à  Lambèse,  six  à  Hippône,  sept  à  Théonte.  Du  milieu  de 
Carthage  partaient  six  faisceaux  qui,  au  sortir  de  ses  murs,  se  ramiliaient  dans  toutes  les  direc- 
tions. Maisces  roules  et  les  stations  militaires  disséminées  dans  toute  la  contrée,  étaient  impuis- 
santes pour  contenir  le  vif  sentiment  de  réaction  que  nourrissaient  les  indigènes  contre  la  civi- 
lisation étrangère.  On  ne  domptait  les  tribus  que  par  la  force;  on  transplantait  ensuite  les  vaincus 
dans  des  lieux  éloignés  ;  mais,  à  la  première  occasion  favorable,  ils  quittaient  le  lieu  de  leur 
exil ,  et,  animés  par  la  soif  de  la  vengeance,  rentraient  dans  leurs  vallées  ou  dans  leurs  mon- 
tagnes après  avoir  massacré  tout  ce  qui  s'opposait  à  leur  passage.  «  Ainsi,  à  toutes  les  époques, 
«  comme  le  dit  fort  judicieusement  M.  le  général  Duvivier,  l'occupation  romaine  fut  précaire. 
«  Elle  ne  parut  assurée  que  lorsque  les  rois  esclaves  (reges  inservientes)  commandèrent  aux 
«  populations  indigènes  et  les  courbèrent  sous  l'obéissance  de  l'étranger.  » 

*  La  ville  de  Lambèse  (Algérie),  située  non  loin  de  Sétif,  fut  détruite  au  VIe  siècle  par  les  Maurusiens. 
Théonte  appartenait  à  la  Bysacène  (  régence  de  Tunis). 


76  DOMINATION  ROMAINE. 

Valentinien  comprit  la  grandeur  du  péril  et  fit  passer  en  Afrique  le  célèbre 
Théodose,  qui  devait  être  la  tige  d'une  dynastie  impériale.  Ce  général  venait 
de  soumettre  la  Grande-Bretagne  ;  il  fut  choisi  pour  pacifier  l'Afrique.  Une 
Hotte,  rassemblée  à  la  hâte,  le  transporta  de  l'embouchure  du  Rhône  sur 
cette  côte,  où  il  débarqua  près  d'Igilgilis ,  aujourd'hui  Djidjelli  (Algérie). 
Il  n'était  suivi  que  d'un  petit  nombre  de  vétérans,  mais  sa  réputation  valait 
une  armée.  Ayant  recours  aux  ruses  ordinaires  des  Maures,  Firmus  offrit  de 
déposer  les  armes  et  de  se  soumettre.  Théodose  accueillit  ces  propositions  de 
paix,  mais  sans  suspendre  un  seul  instant  ses  opérations  militaires.  L'événe- 
ment justifia  la  sagesse  de  cette  précaution.  En  effet,  au  moment  même  où 
Firmus  promettait  de  congédier  ses  troupes  et  d'envoyer  des  otages ,  deux  de 
ses  frères,  Mascizel  et  Mazuca,  chacun  à  la  tète  d'un  corps  considérable, 
s'avançaient  pour  le  soutenir. 

Théodose  ne  leur  en  laissa  pas  le  temps ,  et  marcha  d'abord  contre  Masci- 
zel. Les  Maures  acceptèrent  le  combat  et  soutinrent  même  avec  fermeté  le 
premier  choc  des  troupes  romaines;  mais  ils  finirent  par  être  rompus;  leur 
avant-garde  fut  taillée  en  pièces,  et  le  reste  s'enfuit  en  désordre.  Théodose 
poursuivit  ses  avantages  avec  vigueur,  se  préparant  à  pénétrer  plus  avant  dans 
le  pays.  Tout  à  coup  il  apprend  que  les  Maures  de  Mascizel ,  ralliés  par  leur 
chef,  reviennent  sur  leurs  pas;  il  les  prévient,  les  attaque  avec  impétuosité, 
et  les  met  une  seconde  fois  en  pleine  déroute.  Effrayé  de  ce  double  échec , 
Firmus  sollicita  un  sauf-conduit;  dès  qu'il  l'eut  obtenu  ,  il  se  rendit  au  camp 
romain ,  et ,  se  prosternant  aux  pieds  du  vainqueur,  demanda  humblement  la 
paix.  Théodose  y  consentit ,  mais  en  exigeant  des  garanties  plus  solides  que 
ces  vaines  manifestations  de  repentir.  Il  mit  pour  condition  :  «  que  Firmus 
fournirait  des  vivres  à  l'armée,  laisserait  quelques-uns  de  ses  parents  en  otage, 
et  mettrait  en  liberté  tous  les  prisonniers  faits  par  lui  depuis  l'origine  des 
troubles;  qu'il  restituerait  les  enseignes  romaines  et  tout  ce  qu'il  avait  pris  sur 
les  sujets  de  l'empire  ;  enfin  ,  qu'il  licencierait  ses  troupes  :  après  quoi  il  ren- 
trerait en  grâce  auprès  de  l'empereur.  »  Firmus  parut  accepter  son  pardon 
avec  reconnaissance  ;  pressé  par  les  circonstances  et  ne  pouvant  reculer,  il 
remplit  en  deux  jours  presque  tous  ses  engagements.  Mais ,  tandis  qu'il  four- 
nissait des  vivres  à  ses  ennemis  et  leur  livrait  des  otages ,  il  répandait  l'or 
dans  le  camp  romain  pour  exciter  les  soldats  à  la  révolte  ,  et  envoyait  au  loin 
des  émissaires  afin  de  mettre  dans  ses  intérêts  les  chefs  les  plus  puissants  de 
la  contrée  et  les  tribus  indépendantes  du  désert. 

La  prudence  de  Théodose  déjoua  les  ruses  de  l'astucieux  Africain.  A  Césarée, 
où  il  s'était  rendu  pour  en  relever  les  murailles,  il  apprit  ces  sourdes  menées , 
dont  quelques-unes  déjà  avaient  réussi.  En  effet,  un  corps  d'archers  s'était 
laissé  séduire,  et  un  tribun  militaire  avait  eu  l'insolence  de  poser  son  collier 
sur  la  tête  du  rebelle,  en  guise  de  diadème.  Le  premier  soin  du  général  fut 
de  punir  les  traîtres  :  il  marche  contre  eux,  les  surprend  et  les  livre  à  la  ven- 


DOMINATION  ROMAINE.  77 

geance  de  ses  troupes  irritées.  Le  tribun  fut  mis  à  mort  après  avoir  eu  le  poing 
coupé  ;  les  officiers  eurent  la  tête  tranchée  ;  les  soldats  périrent  presque  tous 
de  la  main  de  leurs  camarades.  Après  cel  acte  d'une  utile  sévérité,  Théodose 

se  porta  contre  une  forteresse  où  les  Maures  s'étaient  enfermés  ;  il  la  prit 
d'assaut,  passa  la  garnison  au  (il  de  l'épée,  et  rasa  les  murailles  jusqu'aux 
fondements.  Se  dirigeant  ensuite  vers  la  Tingitane  (Tanger),  que  menaçait 
l'ànUque  tribu  des  Maziques  ,  il  attaqua  ces  barbares  sans  leur  laisser  le  temps 
de  se  reconnaître,  et  les  réduisit  à  implorer  sa  clémence. 

La  victoire  accompagnait  partout  les  armes  romaines,  et  cependant  il  sem- 
blait que,  loin  de  décourager  les  Maures,  ces  échecs  réitérées  ne  tissent 
qu'exciter  leur  ardeur  guerrière.  Presque  toutes  leurs  tribus  prirent  les  armes 
et  environnèrent  Théodose  ,  entraîné  trop  loin  par  la  chaleur  de  la  poursuite. 
Pressé  par  une  multitude  innombrable ,  et  n'ayant  sous  la  main  que  trois 
mille  cinq  cents  chevaux  et  un  faible  corps  d'infanterie,  sa  position  était 
très-critique.  11  se  décida  à  la  retraite,  qu'il  lit  avec  calme  et  sang-froid,  choi- 
sissant habilement  les  postes  les  plus  avantageux,  pour  contenir  la  fougue 
indisciplinée  des  assaillants.  Un  jour  cependant  il  faillit  avoir  sa  retraite  cou- 
pée ;  tous  les  passages  étaient  fermés,  et ,  pour  les  franchir,  il  se  voyait  près 
d'être  réduit  à  combattre  malgré  lui  ,  lorsqu'un  incident  inattendu  le  sauva. 
Les  Maziques  vaincus  s'étaient  engagés  à  fournir  un  contingent  de  troupes  , 
et  le  lui  envoyaient  sous  la  conduite  de  quelques  escadrons  romains.  Ce  ren- 
fort ,  aperçu  au  loin  par  les  coureurs  maures,  fut  pris  pour  une  armée  entière 
qui  venait  dégager  Théodose  ;  aussitôt  l'alarme  se  répand  parmi  les  barbares. 
Mettant  à  profit  cette  terreur  panique,  il  franchit  les  défilés,  et  ramène  sa 
petite  armée  sous  les  murs  de  Tavès  ,  où  il  prend  une  bonne  position.  De  là  , 
il  travaille  à  désunir  ses  ennemis ,  promettant  aux  uns  des  capitulations  ho- 
norables, aux  autres  des  récompenses  pécuniaires,  s'ils  lui  livrent  le  rebelle. 
Cette  politique  habile  eut  tout  le  succès  qu'il  en  espérait.  La  plupart  des 
partisans  de  Firmus  l'abandonnèrent  ;  lui-même,  craignant  d'être  livré 
par  le  petit  nombre  de  ceux  qui  l'entouraient  encore,  les  quitta  pendant  la 
nuit  et  s'enfuit  presque  seul  dans  les  montagnes.  Privés  de  leur  chef,  les 
Maures  se  débandèrent. 

De  même  que  celles  de  Jugurtha  et  de  Tacfarinas,  celte  guerre  peut  servir 
d'exemple  à  nos  généraux  en  Afrique.  Tant  que  le  chef  ennemi  subsiste  ,  le 
succès  n'est  point  assuré  :  même  vaincu,  il  sert  encore  de  point  de  ralliement 
à  toutes  ces  populations  habituellement  divisées;  la  vague  nationalité  afri- 
caine se  concentre  et  se  personnifie  momentanément  dans  un  seul  homme. 
C'est  donc  lui  surtout  qu'il  faut  atteindre.  Théodose  l'avait  compris.  Au  milieu 
des  innombrables  vallées  du  mont  Atlas ,  il  lui  avait  été  impossible  d'empêcher 
la  fuite  de  Firmus,  mais  il  le  poursuivit  sans  relâche,  et  ne  s'arrêta  point  que 
sa  mort  n'eût  terminé  la  guerre. 

Firmus,  Mazuca  son   frère,  et  plusieurs  de  leurs  principaux  adhérents, 


78  DOMINATION  ROMAINE. 

s'étaient  réfugiés  chez  le  roi  des  Isafliens  ',  comme  jadis  Jugurtha  chez  Roc- 
chus ,  et  avaient  obtenu  de  lui  aide  et  protection.  Depuis  longtemps  ces  peu- 
ples sauvages,  habitant  le  pays  des  Palmiers,  sur  les  confins  du  grand  désert , 
avaient  oublié  la  majesté  du  nom  romain.  Théodose  voulut  leur  apprendre  de 
nouveau  à  le  respecter  et  à  le  craindre.  Il  marcha  contre  eux,  et  les  somma  de 
lui  livrer  le  chef  rebelle  et  ses  partisans.  Sur  leur  refus,  il  pénétra  plus  avant 
et  les  dispersa  dans  une  première  rencontre  :  Mazuca  fut  blessé  à  mort ,  et 
Firmus  perdit  le  peu  de  soldats  qui  lui  restaient. 

Cependant  le  chef  des  Isafliens  ,  Igmazen,  s'avançait  à  la  tête  de  vingt  mille 
combattants.  Dès  qu'il  aperçut  Théodose  ,  il  courut  à  sa  rencontre  avec  une 
faible  escorte.  «  D'où  es-tu,  et  que  viens-tu  faire  ici?  »  lui  dit-il  arrogam- 
ment. —  «Je  suis,  répondit  le  comte,  je  suis  le  général  de  Valentinicn, 
monarque  de  l'univers  ;  il  m'envoie  ici  pour  poursuivre  et  punir  un  brigand 
sans  ressource.  Remets-le  à  l'instant  entre  mes  mains,  et  sois  assuré  que  si 
tu  n'obéis  au  commandement  de  mon  invincible  souverain,  toi  et  ton  peuple 
vous  disparaîtrez  de  la  terre.  »  Ces  paroles  n'intimidèrent  pas  le  chef  barbare, 
qui  ne  tarda  pas  à  reparaître  à  la  tète  de  ses  vingt  mille  hommes  rangés  en 
bataille.  Derrière  cette  masse  confuse  se  cachait  un  corps  de  réserve  et  une 
grosse  troupe  de  cavalerie  auxiliaire ,  chargée  de  se  détacher  successivement 
par  pelotons  afin  d'envelopper  la  petite  armée  de  Théodose.  Les  Romains 
soutinrent  pendant  tout  le  jour  ce  combat  inégal,  sans  se  laisser  entamer. 
Vers  le  soir,  comme  les  Barbares  redoublaient  d'efforts ,  Firmus  se  montra 
aux  deux  armées  sur  une  hauteur  voisine.  Vêtu  d'une  riche  robe  de  pourpre  , 
et  assez  près  du  lieu  du  combat  pour  que  sa  voix  pût  être  entendue  des  deux 
partis,  il  criait  aux  soldats  de  Théodose  :  «  Livrez  votre  général  au  roi  Igma- 
«  zen  ,  sinon  point  de  quartier  pour  vous  ;  vous  allez  être  entourés  de  toutes 
«  parts  et  écrasés  !  »  La  présence  de  Firmus  jeta  quelque  trouble  dans  l'armée 
romaine  déjà  épuisée  par  la  fatigue;  heureusement  la  nuit  survenant  mit  fin 
au  combat ,  et  elle  put  opérer  sa  retraite. 

Théodose  ne  tarda  pas  à  prendre  sa  revanche.  Renforcé  de  quelques  déta- 
chements tirés  des  garnisons  ,  il  contraignit  les  Barbares  à  diviser  leurs  forces 
et  leur  fit  éprouver  des  pertes  successives.  Effrayé  de  ses  revers,  lassé  d'une 
lutte  dans  laquelle  il  exposait  sa  couronne  et  sa  vie  pour  soutenir  les  intérêts 
d'un  chef  étranger,  Igmazen  demanda  secrètement  la  paix  ,  et  promit  de  livrer 
Firmus  aussitôt  que  les  tribus  qui  lui  obéissaient  sentiraient  plus  vivement 
encore  les  maux  de  la  guerre.  Théodose  hâTa  ce  moment  en  ne  laissant  échap- 
per aucune  occasion  de  fatiguer,  de  décourager  les  Isafliens  ;  il  brûlait  leurs 
habitations  et  ne  cessait  de  ravager  leur  territoire.  Firmus,  s'apercevant  avec 
effroi  du  refroidissement  de  ses  alliés  ,  tenta  de  s'enfuir  de  nouveau  dans  les 
montagnes;  mais  Igmazen  le  prévint  et  le  fit  arrêter.  Pour  éviter  la  honte  de 

1  Les  Isifliens  occupaient  les  montagnes  siluées  au  sud  de  Titlerie. 


DOMINATION  ROMAINE.  70 

servir  au  triomphe  des  Romains,  le  Maure  rebelle  s'étrangla  pendant  la  nuit. 
[gmazen  lit  jeter  son  cadavre  sur  un  chameau,  et  l'envoya  à  Théodose  qui, 
après  l'avoir  l'ait  reconnaître  par  quelques  prisonniers,  et  certain  que  la  guerre 
était  enfin  terminée,  reprit  avec  ses  troupes  victorieuses  le  chemin  de  Sitisif 
(  Sétif  ).  Partout  sur  son  passage,  de  joyeuses  acclamations  le  récompensèrent 
du  service  qu'il  venait  de  rendre  à  ces  malheureuses  provinces,  ruinées  tantôt 
par  l'avarice  des  gouverneurs  ,  tantôt  par  la  cruauté  des  rebelles.  L'issue  de 
cette  guerre  avait  prouvé  que  jamais  les  indigènes  ne  parviendraient  à  ren- 
verser seuls  la  domination  romaine. 

Romanus  avait  failli  l'aire  perdre  l'Afrique  aux  Romains  ;  Théodosc  la  leur 
rendit.  La  manière  dont  la  cour  impériale  récompensa  l'un  et  punit  l'autre , 
caractérise  le  gouvernement  de  cette  déplorable  époque.  En  arrivant  en  Afri- 
que, Théodose  avait  suspendu  de  ses  fonctions  le  comte  Komanus,  qui,  placé, 
jusqu'à  la  fin  de  la  guerre,  sous  une  garde  sûre,  fut  néanmoins  traité  avec  dé- 
férence. On  avait  les  preuves  les  plus  incontestables  de  ses  crimes,  et  chacun 
attendait  avec  impatience  qu'on  le  livrât  à  la  sévérité  de  la  justice.  Mais  la  pro- 
tection des  courtisans  l'enhardit  à  récuser  ses  juges  légitimes  ,  à  solliciter  des 
délais  répétés ,  qui  lui  donnèrent  le  temps  de  suborner  une  foule  de  faux 
témoins,  et  de  couvrir  ses  anciens  crimes  par  des  crimes  nouveaux.  Pendant 
que  les  lois  se  taisaient  ainsi  devant  l'intrigue  et  l'imposture,  on  faisait  tomber 
à  Carthage  la  tête  du  libérateur  de  la  Bretagne  et  de  l'Afrique ,  sur  l'unique 
motif  que  ses  services  le  rendaient  trop  puissant  pour  un  sujet.  Valentinien 
n'existait  plus  alors,  et  l'on  peut  imputer  aux  ministres  qui  abusaient  de 
l'inexpérience  de  ses  fils  le  meurtre  de  Théodose  et  l'impunité  de  Komanus. 

La  mort  de  Firmus  n'avait  pas  détruit  l'influence  de  sa  famille  en  Afrique. 
Son  frère  Gildon,  qui  servait  dans  les  légions  romaines  au  moment  où  ce  chef 
leva  l'étendard  de  la  révolte,  hérita  de  ses  richesses  et  de  son  rang,  qui  lui 
furent  transmis  en  récompense  de  sa  fidélité.  Sous  le  successeur  de  Valen- 
tinien ,  il  obtint  la  dignité  de  comte  militaire  ;  et  l'empereur  Théodose,  le  tils 
même  de  celui  qui  avait  vaincu  son  frère,  lui  confia  le  commandement  de 
l'Afrique.  Telle  était  dans  ce  siècle  de  désordre  la  politique  imprudente  ou 
plutôt  forcée  des  empereurs  même  les  plus  éclairés,  que  partout  ils  s'étayaient 
du  concours  et  de  l'influence  des  chefs  barbares ,  dévorant  ainsi  l'avenir  au 
profit  du  présent,  et  n'éloignant  le  péril  de  leur  tête  qu'en  le  rejetant  sur  celle 
de  leur  successeur. 

La  tyrannie  que  Gildon  exerça  sur  les  cinq  provinces  qui  composaient  alors 
le  gouvernement  d'Afrique  ne  peut  être  comparée  qu'à  celle  de  Néron  et  de 
Caligula  sur  Rome.  Comme  eux  ,  il  se  livrait  sans  remords  aux  débauches  les 
plus  honteuses,  aux  crimes  les  plus  atroces.  Il  se  faisait  un  jeu  barbare  d'ef- 
frayer les  convives  qu'il  forçait  de  s'asseoir  à  sa  table,  et  le  moindre  signe 
de  crainte  était  l'arrêt  de  leur  mort;  il  arrachait  les  filles  à  leurs  mères,  les 
épouses  à  leurs  maris,  et,  après  avoir  déshonoré  ces  femmes,  il  les  livrait, 


80  DOMINATION  ROMAINE. 

quel  que  fut  leur  rang,  à  la  brutalité  d'une  troupe  de  satellites  recrutés 
parmi  les  hordes  sauvages  du  désert.  Cette  horrible  tyrannie  dura  douze  ans. 

Au  moment  où  ,  possesseur  tranquille  du  reste  de  l'empire  par  la  mort  ou  la 
ruine  de  ses  rivaux ,  le  grand  Théodose  s'apprêtait  à  délivrer  l'Afrique  de 
son  odieux  gouverneur,  il  mourut ,  et  la  faiblesse  de  ses  fils,  leurs  discordes, 
ou  plutôt  celles  de  leurs  ministres,  affermirent  l'autorité  de  Gildon.  Celui-ci 
n'était  déjà  plus  un  vassal  de  l'empire  ;  c'était  un  véritable  souverain  qui  se 
contentait  de  la  réalité  du  pouvoir  sans  en  revêtir  les  insignes.  Encouragé  par 
l'impunité  ,  il  arrêta  le  départ  de  la  flotte  qui  devait  porter  à  Rome  les  blés 
de  Carthage ,  manifeste  ordinaire  des  proconsuls  d'Afrique  lorsqu'ils  vou- 
laient se  déclarer  indépendants.  Le  faible  Honorius ,  qui  régnait  alors  sur 
l'Occident,  était  peu  redoutable  pour  Gildon;  mais  son  ministre  Stilicon,  grand 
capitaine ,  politique1  habile ,  inspirait  à  ce  dernier  des  craintes  que  l'événe- 
ment justifia.  Afin  d'échapper  à  l'orage  qui  le  menaçait,  le  rebelle  tâcha  d'ac- 
croître les  divisions  qui  existaient  déjà  entre  les  deux  empires,  en  offrant  au 
souverain  de  Rysancc  l'hommage  qu'il  devait  à  l'empereur  d'Occident. 

L'expédition  préparée  par  Stilicon  contre  le  tyran  de  l'Afrique  fut  con- 
fire à  un  général  qui  avait  à  venger  des  injures  personnelles.  C'était  le  propre 
frère  de  Gildon,  Mascizel ,  que  nous  avons  vu  combattre  à  côté  de  Firmus, 
et  qui  depuis,  rentré  en  grAcc  auprès  des  Romains,  s'était  attiré  l'inimitié 
de  l'usurpateur.  Forcé  de  quitter  l'Afrique  pour  se  dérober  à  la  vengeance  de 
son  frère  ,  il  y  avait  laissé  ses  deux  enfants  encore  en  bas  Age;  Gildon  les  avait 
fait  massacrer.  Ainsi ,  une  haine  mortelle  séparait  à  jamais  les  deux  frères. 
Un  corps  choisi  de  vétérans  gaulois  ,  confié  à  Mascizel ,  fut  embarqué  à  Pise  ; 
l'expédition  se  composait  en  outre  des  légions  Jovienne,  Herculéenne  et  Augus- 
tienne,  des  auxiliaires  Nerviens,  soldats  qui  portaient  pour  symboles  un  lion  sur 
leurs  drapeaux ,  enfin  des  légions  distinguées  par  les  beaux  noms  de  Fortunée 
et  d'Invincible.  Cependant  telle  était  la  décadence  de  l'empire,  que  ces  sept 
corps  d'élite  réunis  n'allaient  pas  au-delà  de  cinq  mille  hommes  effectifs1. 
Gildon  attendait  l'armée  romaine  à  la  tète  de  soixante-dix  mille  combattants. 
Les  tribus  de  la  Gétulie  lui  avaient  fourni  de  nombreux  contingents;  mais 
les  troupes  de  la  province  étaient  peu  sûres ,  et  n'attendaient  qu'une  occasion 
pour  abandonner  le  tyran  et  passer  du  côté  de  son  frère.  Aussi ,  malgré  la 
nombreuse  cavalerie  qui  devait,  au  dire  de  Gildon  ,  ensevelir  sous  un  nuage 
de  poussière  ces  soldats  venus  des  froides  régions  de  la  Germanie,  dès  que  les 
armées  furent  en  présence,  un  simple  accident  décida  sa  ruine.  Au  moment 
d'engager  le  combat ,  Mascizel  s'étant  porté  en  avant  de  ses  légions  pour  offrir 

1  La  légion,  sous  Romulus,  complaît  trois  mille  fantassins  et  trois  cents  cavaliers.  On  la 
doubla  après  la  réunion  des  Sabins  aux  Romains  ;  sous  la  république  elle  fut  tantôt  de  quatre, 
tantôt  de  cinq  mille  bommes,  avec  deux  ou  trois  cents  cbevaux  ;  sous  les  premiers  empereurs, 
elle  fut  porlée  à  six  mille  bommes  de  pied,  quelquefois  même  à  six  mille  deux  cents  ,  avec 
trois  cents  chevaux.  (  Tile-Livc.  ) 


DOMINATION  ROMAINE.  Hl 

aui  troupes  de  l'usurpateur  le  pardon  de  leur  révolte,  un  porte-étendard  de 
Gildon  voulut  l'arrêter,  mais  Mascizel  l'ayant  frappé  de  son  épée  sur  le  bras, 
la  force  du  coup  Ht  abaisser  l'étendard  et  ce  mouvement  fut  interprète  sur  toute 
la  ligne  comme  un  signe  de  soumission.  Un  inexprimable  désordre  s'ensuivit; 
les  Barbares  prirent  la  fuite,  se  dispersèrent,  et  les  cohortes  proclamèrent  lïono- 
rius.  Le  Maure  rebelle  gagna  l'un  des  ports  de  la  côte,  où  il  s'embarqua  à  la 
hâte  sur  un  petit  navire;  mais  les  vents  contraires  l'ayant  repoussé  dans  l'île  de 
Tabarca,  les  habitants  se  saisirent  de  lui,  et  le  jetèrent  dans  une  prison  en 
attendant  qu'ils  pussent  le  livrer  aux  minisires  de  l'empereur,  dont  ils  avaient 
déjà  reconnu  l'autorité.  Comme  Firmus,  Gildon  échappa  au  supplice  par  une 
mort  volontaire. 

L'Afrique  ne  devait  pas  jouir  longtemps  de  sa  délivrance  :  trente  ans  à 
peine  s'écoulent  entre  la  chute  de  Gidon  et  l'invasion  des  Vandales.  Le  règne 
de  l'imbécile  Honorius,  qui  remplit  presque  tout  cet  intervalle,  est  l'époque  de 
la  dernière  agonie  de  l'empire.  Ce  vaste  corps  tombe  en  dissolution;  toutes  les 
parties  qui  le  composaient  s'en  détachent  et  passent,  de  gré  ou  de  force,  sous 
la  domination  des  barbares.  Alaric  assiège  Rome,  s'en  empare  et  cependant 
n'ose  y  rester,  tant  cette  grande  ombre  lui  cause  encore  d'épouvante;  les 
Coths  ravagent  l'Italie  ;  les  Francs  et  les  Bourguignons  se  jettent  sur  la  Gaule  ; 
les  Alains,  les  Suèves  et  les  Vandales  pénètrent  en  Espagne  ;  les  Saxons  enva- 
hissent la  Grande-Bretagne.  Il  ne  reste  à  l'empereur  d'Occident  d'asile  assuré 
que  les  marais  de  Kavenne. 

Ce  fut  à  cette  déplorable  époque,  et  au  milieu  du  conflit  de  toutes  les  opi- 
nions religieuses,  que  l'Afrique  vit  naître  l'homme  qui  est  peut-être  sa  plus 
grande  gloire  :  Augustin,  dont  le  génie  n'appartient  pas  seulement  à  sa  patrie, 
mais  à  l'humanité  entière,  et  dont  le  nom  domine  toute  l'histoire  de  la  philo- 
sophie chrétienne.  Sa  mère  était  catholique  fervente  ;  son  père,  païen  ou  indif- 
férent. La  ville  de  Tagaste,  où  il  était  né,  avait  récemment  passé  de  la  secte 
de  Donat  à  la  communion  de  Rome  '. 

Augustin  étudia  d'abord  dans  la  ville  de  Madaure,  puis  à  Carthage.  Mais 
l'étude  des  lettres  ne  lui  sufflsait  pas  ;  son  âme  tendre  et  expansive  éprouvait 
le  besoin  de  croire,  et  cherchait  partout  la  vérité.  Il  crut  la  voir  dans  la  secte 
des  manichéens,  dont  la  subtile  métaphysique  plaisait  à  son  esprit  avide  de 
nouveautés.  Sa  mère,  pleine  d'horreur  pour  cette  secte,  suppliait  les  évêques 
chrétiens  de  l'en  éloigner  :  «  Allez  en  paix,  lui  dit  l'un  d'eux,  et  continuez  de 
«  prier  pour  lui  :  il  est  impossible  qu'un  fils  pleuré  avec  tant  de  larmes  périsse 
«  jamais  !  »  —  Revenu  auprès  de  sa  mère,  Augustin  se  livrait  à  l'enseignement 
delà  rhétorique,  quand  le  chagrin  qu'il  conçut  delà  mort  d'un  ami  lui  lil 


1  Tagaslc  figurait  parmi  les  sièges  épiscopaux  de  L'Afrique  ;  plusieurs  conciles  y  furent  tenus. 
Elle  elait  située  à  iO  milles  environ  de  Bone;  il  n'en  existe  aujourd'hui  que  quelques  faibles 
traces.  Tout  auprès  se  trouvait  Madaure  ,  ville  un  peu  plus  considérable. 

U 


82  DOMINATION  ROMAINE. 

de  nouveau  quitter  sa  ville  natale  pour  retourner  à  Carthage,  où  il  continua 
de  se  montrer  habile  professeur  d'éloquence,  manichéen  peu  convaincu,  phi- 
losophe ami  des  plaisirs. 

Lassé  de  tout,  il  se  rendit  à  Rome,  puis  à  Milan.  On  sait  comment,  touché 
des  paroles  de  saint  Ambroise,  évéque  de  cette  dernière  ville,  il  se  retira  dans 
la  solitude  et  trouva  dans  le  christianisme  un  terme  à  la  longue  inquiétude  de 
son  esprit  et  de  son  cœur.  Après  avoir  reçu  le  baptême  des  mains  du  vénérable 
prélat,  il  résolut  de  retourner  en  Afrique  suivi  de  sa  famille  et  de  ses  amis. 
Dans  ce  but,  il  vint  à  Ostie  pour  s'y  embarquer;  là  sa  mère  tomba  malade  et 
mourut  au  bout  de  quelques  jours.  La  douleur  d'Augustin  fut  extrême  ;  il  re- 
nonça d'abord  à  son  voyage  et  s'arrêta  quelque  temps  à  Rome ,  où  il  écrivit 
un  traité  des  mœurs  de  l'église  catholique  et  commença  à  combattre  les  mani- 
chéens, dont  il  avait  longtemps  partagé  la  croyance. 

La  victoire  de  Théodose  sur  Maxime  ayant  pacifié  l'empire  ,  Augustin 
retourna  en  Afrique.  Après  un  court  séjour  à  Carthage,  il  se  retira  dans  une 
terre  qu'il  possédait  non  loin  de  Tagaste,  afin  de  s'y  livrer  avec  ses  amis 
à  la  méditation  des  Écritures  et  à  la  prière.  Dans  ses  contemplations  reli- 
gieuses, ce  nouveau  converti  n'aspirait  aucunement  au  sacerdoce.  Cependant 
une  circonstance  l'ayant  conduit  à  Hippone,  Valèrc,  évêque  de  cette  ville, 
Cive  de  naissance,  et  qui  éprouvait  quelque  difficulté  à  prêcher  en  langue 
latine,  résolut  de  l'ordonner  prêtre,  afin  de  s'aider  de  son  éloquence.  Augustin 
refusa  d'abord  cette  mission,  mais  le  peuple,  malgré  sa  résistance,  se  saisit  de 
lui,  le  demandant  pour  pasteur.  Valère  le  fit  prêcher  dans  son  église,  de  même 
que  Chrysostôme  avait  remplacé  Flavien  dans  l'église  d'Antioche.  Augustin 
parlait  avec  une  onction  extraordinaire,  et  s'attendrissait  quelquefois  jusqu'aux 
larmes.  Ses  discours,  semés  de  vives  images,  saisissaient  l'esprit  de  ses  audi- 
teurs; il  les  captivait  et  les  dominait  par  son  éloquence  persuasive.  C'est  ainsi 
qu'il  fit  abolir  l'usage  des  festins  sur  les  tombeaux  des  martyrs,  en  retenant 
les  fidèles  dans  l'église  le  jour  même  où  se  célébrait  d'ordinaire  cette  fête  licen- 
cieuse. Il  s'occupait  également  de  l'éducation  des  enfants,  adoucissait  le  sort 
des  esclaves,  et  communiquait  par  lettres  avec  les  différentes  sociétés  chré- 
tiennes de  l'Afrique.  Valère  vieillissant  le  fit  nommer  son  coadjuteur  avec 
le  titre  d'évêque.  Augustin  continua  de  diriger  l'église  d'Hippone,  prêchant 
l'union  et  la  charité,  donnant  en  un  mot,  par  sa  vie  entière,  la  preuve  de  sa 
foi.  Il  fit  bâtir  un  hospice  pour  les  étrangers,  établit  l'usage  de  donner  chaque 
année  des  vêtements  aux  pauvres,  et  alla  même  jusqu'à  faire  vendre  les  vases 
sacrés  pour  racheter  des  captifs.  Il  ne  quittait  jamais  son  troupeau  que  pour 
aller  à  Carthage  ou  à  Madame ,  dont  les  habitants  étaient  encore  en  partit1 
attachés  au  paganisme. 

Toutefois,  de  son  modeste  asile  il  portait  ses  regards  sur  les  di\ erses  églises 
chrétiennes.  Rien  ne  peut  donner  l'idée  de  cet  ardent  apostolat:  la  prédication, 
leslivres  de  philosophie,  les  controverses  avec  les  païens,  avecles  schismatiques, 


DOMINATION  ROMAINE.  83 

avec  les  docteurs  de  sa  communion,  ne  lui  laissaient  pas  un  instant  de  repos; 
mais  le  pins  fort  de  la  lutte  avait  lieu  contre  les  manichéens  et  les  donatisles, 
dont  il  abhorrait  les  erreurs.  La  petite  ville  d'Hippone  semblait  être  devenue 
un  amphithéâtre  scolastique  où  s'agitaient  les  questions  les  plus  importantes  du 
dogme,  et  à  la  discussion  desquelles  prenaient  un  égal  intérêt  toutes  les 
classes,  même  les  plus  infimes,  de  la  population.  En  Afrique,  l'esprit  indomp- 
table des  sectes  religieuses  avait  survécu  aux  malheurs  de  l'empire,  ou  plutôt 
y  avait  puisé  un  nouvel  aliment. 

Lassé  de  leur  opiniâtreté,  le  faible  Honorius  s'était  laissé  persuader  d'infliger 
aux  sectaires  les  plus  rigoureux  châtiments  ;  mais,  au  lieu  de  les  abattre , 
l'exil,  les  confiscations,  la  mort,  ne  faisaient  qu'augmenter  la  résistance.  Par- 
tout ce  n'était  que  sang,  tumulte,  désespoir.  Enfin,  pour  que  rien  ne  manquât 
au  triste  sort  de  cette  malheureuse  contrée,  le  comte  lléraclius,  qui  en  avait 
le  commandement,  leva  l'étendard  de  la  révolte  et  prit  le  titre  d'empereur. 
Étant  parvenu  à  équiper  une  flotte  nombreuse  que  les  historiens  du  temps, 
avec  une  ridicule  exagération,  comparent  à  celles  de  Xcrcès  et  d'Alexandre,  il 
arriva  sans  obstacle  en  Italie,  et  jeta  l'ancre  à  l'embouchure  du  Tibre.  Attaqué  et 
vaincu,  dans  sa  marche  sur  Rome,  par  un  des  généraux  d'Honorius,  il  s'échappa 
avec  un  seul  vaisseau,  retrouva  l'Afrique  soumise  aux  lois  de  l'empereur, 
et  fut  livré  par  ses  complices  aux  magistrats  de  Carthage,  qui  lui  firent  trancher 
la  tête. 

Telle  était  la  situation  des  choses  lorsque,  après  la  mort  d'Honorius  et  sous 
le  gouvernement  de  la  célèbre  Placidie ,  qui  régnait  en  Occident  au  nom  de 
son  fils  Valentinicn  III',  la  jalousie  mutuelle  d'Aétius  et  de  Boniface,  ses 
deux  ministres  et  ses  meilleurs  généraux,  livra  l'Afrique  aux  Vandales.  Ces 
deux  hommes,  qu'un  historien  célèbre  appelle  les  derniers  Jiomains,  auraient 
pu,  en  réunissant  leurs  efforts,  soutenir  quelque  temps  encore  cet  empire 
chancelant  :  leurs  déplorables  dissensions  le  perdirent  tout  à  fait.  Aétius  est 
demeuré  célèbre  par  la  défaite  d'Attila  dans  les  plaines  de  la  Champagne. 
Les  exploits  du  comte  Boniface  sont  moins  éclatants  :  le  temps,  d'ailleurs, 
les  a  couverts  d'un  voile  épais  ;  cependant  son  caractère  paraît  avoir  été 
plus  noble  et  plus  généreux  que  celui  de  son  rival.  Aétius  appela  souvent 
les  barbares  au  sein  de  l'empire,  et  trahit  presque  toujours,  au  profit  de  son 
ambition,  la  foi  qu'il  avait  jurée  à  ses  maîtres;  Boniface,  au  contraire, 
jusqu'au  jour  où  il  tomba  dans  cette  môme  et  fatale  erreur,  défendit  sa 
patrie  avec  une  admirable  fidélité  :  il  employa  les  troupes  et  les  trésors  de 
l'Afrique,  dont  il  était  gouverneur,  tantôt  contre  les  barbares,  tantôt  contre 
les  révoltés,  et  ne  se  laissa  détourner  de  son  devoir  par  aucun  motif  d'intérêt 
personnel.  Lorsque  enfin,  enveloppé  dans  une  machination  inextricable,  il 

1  On  compte  trois  empereurs  du  nom  de  Valentinicn.  Le  dernier,  Valentinien  III ,  iils  de 
Constance  et  de  Placidie ,  resta  longtemps  sous  la  tutelle  de  sa  mère. 


8'*  DOMINATION  ROMAINE. 

se  départit  de  cette  sage  conduite,  ce  ne  fut  pas  sans  de  longues  hésitations; 
et  aussitôt  que  sa  souveraine,  instruite  de  la  perfidie  dont  il  avait  été  vic- 
time ,  eut  reconnu  son  innocence  ,  le  comte  se  hâta  de  rentrer  dans  le  devoir 
et  de  réparer ,  aidant  qu'il  dépendait  de  lui ,  les  maux  qu'il  avait  causés. 
Si  ses  efforts  furent  inutiles,  si  l'Afrique  fut  définitivement  perdue  et  livrée 
aux  fureurs  des  Vandales,  l'histoire  en  doit  rejeter  la  responsabilité  moins 
sur  lui  que  sur  le  rival  dont  la  trahison  le  réduisit  à  appeler  ces  barbares  à  son 
secours. 

Par  les  funestes  conséquences  qu'elle  entraîna ,  cette  trahison  d'Aétius 
demande  quelques  développements.  Pendant  que  Boniface  gouvernait  l'Afri- 
que, les  Vandales,  réunis  aux  Alains  ,  dévastaient  l'Espagne  et  s'établissaient 
dans  la  riche  et  fertile  Bétique.  Le  comte  reçut  de  Placidie  l'ordre  de  se  rendre 
auprès  de  Gonderic,  leur  roi,  pour  tâcher  d'en  obtenir  un  traité  qui  nul  un 
terme  à  leurs  envahissements.  Ce  voyage  fut  l'occasion  et  le  commencement 
de  sa  perte.  Épris  des  charmes  d'une  jeune  Vandale,  il  la  demanda  en  mariage 
et  obtint  sans  peine  l'assenliment  du  roi,  qui  comprit  combien  cette  alliance 
pouvait  devenir  utile  aux  intérêts  de  sa  nation.  Pélagie  était  arienne  comme 
tous  ses  compatriotes;  Boniface  était  catholique:  cette  difficulté  disparut  par 
l'abjuration  de  la  nouvelle  épouse,  qui  entra  volontairement,  du  moins  en 
apparence,  dans  le  sein  de  la  communion  orthodoxe.  Mais,  à  peine  arrivée  en 
Afrique ,  abusant  de  son  ascendant  sur  son  époux ,  elle  remplit  son  palais 
d'ariens,  et  ajouta  ainsi  un  nouveau  ferment  aux  discordes  religieuses  qui  trou- 
blaient depuis  longtemps  cette  malheureuse  contrée.  Les  catholiques  d'une 
part ,  les  ariens  et  les  donatistes  de  l'autre  ,  se  détestaient  bien  plus  entre  eux 
qu'ils  ne  haïssaient  les  Maures  païens  ou  les  Vandales. 

Le  mariage  de  Boniface  avec  une  princesse  vandale  et  l'introduction  de 
l'arianisme  en  Afrique  ouvraient  un  vaste  champ  aux  intrigues  d'Aétius,  et 
lui  fournissaient  la  plus  favorable  occasion  de  perdre  son  rival  auprès  de  Pla- 
cidie. Il  fit  entendre  à  cette  princesse  que  l'union  contractée  par  Boniface 
n'était  pas  un  entraînement  de  l'amour,  mais  un  calcul  de  l'ambition,  et  qu'il 
ne  voulait  que  s'assurer  l'appui  des  barbares ,  puis  se  rendre  indépendant. 
Affectant  un  grand  zèle  pour  les  intérêts  de  la  vraie  religion,  il  déplorait  l'ac- 
croissement qu'allait  prendre  une  hérésie  déjà  si  fatale  à  l'empire ,  et  qui 
avait  causé  dans  le  monde  chrétien  plus  de  ravages  que  les  guerres  les  plus 
sanglantes;  enfin,  par  tous  ces  motifs  réunis,  il  suppliait  l'impératrice  de 
retirer  sa  confiance  à  un  homme  qui  en  avait  tellement  abusé,  et  de  le  rappeler 
de  son  gouvernement.  «  Son  refus  d'obéir,  ajoutait-il ,  prouvera  la  justice  de 
«  mes  accusations.  Plutôt  que  de  renoncer  à  ses  projets  d'usurpation ,  vous  le 
«  verrez  prendre  les  armes  et  proclamer  la  révolte.  Il  est  urgent  d'arracher 
«  le  masque  dont  se  couvre  le  traître.  »  Cette  prophétie  d'Aétius  était  faite  à 
coup  sûr,  car  il  en  avait  lui-même  préparé  l'accomplissement.  Sa  noire  et 
profonde  duplicité  était  telle ,  qu'une  femme  faible  et  un  homme  plein  de 


DOMINATION  ROMAINE.  85 

loyauté  ne  pouvaient  guère  la  soupçonner  ;  nous  allons  bientôt  en  voir  les 
résultats. 

Pendant  que,  partons  les  Stratagèmes  possibles,  il  tenait  éveillées  les  craintes 
de  l'impératrice  ,  Aélius  entretenait  avec  Boniface  une  correspondance  secrète, 
et  lui  cachait  ses  perfides  desseins  sous  le  voile  d'une  feinte  amitié.  Pour  le 
comte,  le  rappel  était  une  sentence  de  ruine,  peut-être  même  de  mort;  pour 
Placidie,  la  désobéissance  était  un  indice  certain  de  révolte.  Ces  trames  eurent 
le  succès  qu'en  attendait  leur  auteur.  Boniface  rappelé  refusa  d'obéir,  et 
Placidie  envoya  contre  lui  une  armée  sous  la  conduite  de  trois  généraux, 
Mavortius,  Galbio  et  Sinox.  .Mais  celte  expédition  échoua  par  suite  des  riva- 
lités qui  s'élevèrent  entre  ces  trois  chefs  pour  le  partage  du  commandement  : 
Sinox  fit  assassiner  ses  deux  collègues  ;  lui-môme]  tomba  sous  les  coups  des 
émissaires  de  Boniface,  et  l'armée  impériale  se  trouva  dans  l'impossibilité 
de  continuer  la  lutte.  Ce  premier  succès  n'éblouit  pas  le  comte.  Il  ne  se 
flattait  point  de  pouvoir  résister  à  toutes  les  forces  de  l'empire  d'Occident , 
qu'un  rival  dont  il  connaissait  enfin  les  véritables  intentions  mettrait  sans 
doute  en  mouvement  pour  consommer  sa  perte.  A  l'annonce  d'une  nou- 
velle expédition  dirigée  contre  lui,  après  de  violents  combats  intérieurs,  der- 
niers cris  de  la  conscience  et  du  devoir,  il  passa  en  Espagne,  décidé  à  offrir 
aux  Vandales  le  partage  de  l'Afrique.  C'était  trahir  tout  à  la  fois  sa  patrie 
et  sa  religion.  11  convint  avec  Gonderic  que  les  Vandales  prendraient  pos- 
session tles  trois  Mauritanies  ,  la  Tingitane  (  Maroc  et  Fez  ),  la  Césarienne 
(  Oran ,  Alger,  Titteri),  et  la  Sitifienne  (province  de  Sétif),  région  détachée 
de  la  Numidie  :  à  Boniface  devait  appartenir  le  reste  du  pays.  Les  deux  nou- 
veaux alliés  se  promirent  assistance  mutuelle  contre  les  agressions  dont  ils 
pourraient  être  menacés.  Tel  fut  le  traité  qui  décida  la  ruine  de  la  puissance 
romaine  en  Afrique. 

«  Rien  de  plus  curieux  pour  l'histoire,  dit  M.  Villemain,  que  le  langage 
«  d'Augustin  à  ce  général  romain,  auquel  un  fatal  ressentiment  faisait  trahir 
«  son  pays.  —  Souviens-toi,  lui  dit-il,  quel  tu  étais,  tant  qu'a  vécu  ta  première 
«  femme,  de  religieuse  mémoire,  et  dans  les  premiers  jours  de  sa  mort  ;  à  quel 
«  point  la  vanité  du  siècle  te  déplaisait,  combien  tu  désirais  le  service  de  Dieu. 
«  Qui  aurait  supposé,  qui  aurait  craint  que  Boniface,  comte  du  palais  et  de 
«  l'Afrique,  occupant  cette  province  avec  une  si  grande  armée  et  une  si  grande 
«  puissance,  les  barbares  deviendraient  si  hardis,  avanceraient  si  loin,  désole- 
«  raient  un  si  grand  espace,  et  rendraient  déserts  tant  de  lieux  habités?  Qui 
«  n'aurait  dit,  quand  tu  prenais  la  puissance  de  comte,  que  non-seulement 
«  les  barbares  seraient  domptés,  mais  qu'ils  deviendraient  tributaires  de  la 
«puissance  romaine?  Et  maintenant  tu  vois  à  quel  point  l'espérance  des 
«  hommes  est  démentie.  Si  tu  as  reçu  de  l'empire  romain  des  bienfaits, 
«  ne  rends  pas  le  mal  pour  le  bien  ;  si,  au  contraire,  tu  en  as  reçu  d'injustes 
«traitements,  ne  rends  pas  le  mal  pour  le  mal.  Laquelle  est  vraie  de  ces 


86  DOMINATION  ROMAINE. 

«  deux  suppositions,  je  ne  veux  pas  l'examiner;  je  ne  puis  les  juger.  Je  parle 
«  à  un  chrétien,  et  je  lui  dis  :  Ne  rends  pas  le  mal  pour  le  bien,  ni  le  mal  pour 
«  le  mal.  » 

Cette  fois,  l'éloquence  d'Augustin  fut  impuissante  ;  le  comte  Boniface  n'é- 
couta que  la  voix  de  son  ressentiment  ;  et  lorsqu'il  reconnut  la  faute  immense 
qu'il  avait  commise,  il  était  trop  tard  :  les  Vandales  étaient  devenus  les  maîtres 
de  l'Afrique! 


• 


CHAPITRE    VI. 

DOMINATION    VANDALE. 

(  429  -  555   DE   J.  -C.  ) 

Origine  des  Vandales;  ils  pénètrent  en  Afrique.  — Siège  d'Hippone.  — Mort  île  saint 
Augustin.  —  Prise  de  Cartbage.  —  Armements  de  Rome  et  de  Bysance  contre  les 
Vandales.  —  Sac  de  Rome.  —  Organisation  politique  et  administrative  des  Vandales 
en  Afrique.  —  Victoires  de  Genscric  sur  les  empires  d'Orient  et  d'Occident.  —  Les 
Vandales  maîtres  de  toute  l'Afrique.  —  Persécutions  religieuses.  —  Mort  de  Gen- 
seric.  —  Décadence  de  la  domination  vandale.  —  Expédition  de  Bélisaire.  —  Des- 
truction de  l'empire  des  Vandales. 


Partis  des  rives  de  la  Baltique 
bien  avant  l'ère  chrétienne  ,  les 
Vandales  s'étaient  répandus  d'a- 
bord dans  la  haute  Allemagne. 
Convertis  au  christianisme  en 
Pannonie,ils  embrassèrent  bien- 
tôt l'hérésie  d'Arius,  et  le  fa- 
natisme avec  lequel  ils  s'effor- 
cèrent de  la  propager  devint 
pour  les  catholiques  orthodoxes 
qu'ils  rencontraient  sur  leur 
passage  une  cause  incessante 
de  malheurs  et  de  persécutions.  En  W6  ils  firent  irruption  dans  les  Gaules,  d'où 
ils  passèrent  en  Espagne.  Inquiétés  dans  cette  dernière  province  par  les  Suèves, 


88  DOMINATION  VANDALE. 

les  Visigoths  et  les  Romains,  ces  nouveaux  envahisseurs  avaient  plus  d'une  fois 
tourné  leurs  regards  vers  cette  terre  d'Afrique  si  renommée  pour  sa  fertilité, 
et  dont  ils  pouvaient  presque,  par  delà  le  détroit  qui  les  en  séparait ,  aper- 
cevoir les  villes  florissantes  :  aussi  acceptèrent-ils  avec  empressement  les 
propositions  de  Boniface. 

Quoique  la  province  d'Afrique  eût  suivi  le  mouvement  de  décadence  im- 
primé à  l'empire  ,  sa  population  était  encore  considérable  :  ses  exportations 
en  grains,  en  huile,  en  fruits,  en  marbres  précieux  ,  n'avaient  point  diminué. 
Carthage  méritait  toujours  le  surnom  de  la  Rome  africaine  par  la  magnificence 
de  ses  édifices1,  retendue  de  ses  murailles,  la  multitude  de  ses  habitants;  Hip- 
pone,  Utique,  Cirtha,  présentaient,  quoique  dans  de  moins  vastes  proportions, 
le  même  spectacle  de  luxe  et  de  richesses.  Boniface,  il  est  vrai,  n'avait  poinl 
promis  aux  Vandales  ces  opulentes  cités ,  il  ne  leur  cédait  que  la  partie  la 
moins  civilisée  du  pays  ;  mais  ces  barbares  n'étaient  pas  disposés  à  se  contenter 
longtemps  du  partage. 

C'est  avec  Gonderic  que  Boniface  avait  contracté  ce  pacte  funeste  ;  ce  fut 
avec  Genseric  (  Ghenserick  ou  Ghiserick  )  qu'il  l'exécuta.  Ce  changement  de 
personnes  allait  devenir  fatal  aux  Romains.  A  un  prince  médiocre  succédait 
un  des  plus  redoutables  génies  qu'ait  produits  le  monde  barbare.  Le  por- 
trait physique  et  moral  de  cet  homme  trop  célèbre  nous  a  été  conservé  par 
Jornandès.  Sa  taille  était  médiocre,  dit  cet  historien,  et  semblait  presque  dif- 
forme, parce  qu'il  boitait  des  suites  d'une  chute  de  cheval  ;  mais  ce  corps  petit 
et  contrefait  renfermait  une  ambition  démesurée.  Doué  d'un  brillant  courage 
et  d'une  dissimulation  profonde,  il  méprisait  le  luxe  et  haïssait  la  débauche  ; 
bref  dans  ses  discours,  prompt  dans  ses  actions,  la  colère  était  la  seule  de  ses 
passions  qu'il  ne  sût  pas  réprimer.  Tout  en  lui  avait  cette  grandeur  sauvage 
qui  étonne  et  subjugue  l'imagination.  Sa  renommée  devint  bientôt  la  plus  sûre 
de  ses  armes.  Par  elle  il  agitait  les  peuples  placés  dans  le  vaste  rayon  où  l'ac- 
tion incessante  de  son  ambition  se  faisait  sentir,  et  jetait  habilement  de  tous 
côtés  des  semences  de  trouble  et  d'effroi ,  de  division  et  de  haine.  Les  projets 
qu'il  avait  arrêtés,  il  les  exécutait  en  moins  de  temps  que  d'autres  n'en  eussent 
mis  à  les  concevoir.  Tel  était  le  dangereux  allié  que  le  comte  Boniface  avait 
appelé  en  Afrique. 

Les  préparatifs  de  départ  des  Vandales  furent  bientôt  achevés.  Genseric 
fit  dénombrer  la  nation  assemblée  au  pied  du  mont  Calpé  (  Gibraltar  )  :  elle 
s'élevait  à  quatre-vingt  mille  hommes  traînant  à  leur  suite  un  grand  nombre 
de  femmes  et  d'enfants.  Parmi  eux  se  trouvaient  des  Goths,  des  Alains  et 
d'autres  barbares  qui  s'étaient  associés  à  leur  fortune.  Cette  multitude  confuse 
traversa  le  détroit   sur  des  vaisseaux    en  partie  fournis   par   Boniface,  ne 

1  Une  de  ses  rues,  que  l'on  appelait  la  rue  Céleste,  était  remplie  de  temples  magnifiques  ; 
une  autre,  celle  des  Banquiers,  étincelait  de  marbre  et  d'or. 


DOMINATION   VANDALE.  89 

laissant  que  sou  nom  (  Andalousie,  Yandalousie)  à  la  belle  province  de  la  Pénin- 
sule qu'ils  avaient  possédée.  Débarqués  en  Afrique,  ils  saccagèrent  impitoya- 
blement toute  la  Côte  de  la  Mauritanie  ;  puis,  s'avançant  lentement ,  mais  sans 
s'arrêter,  vers  la  Numidie,  ils  mirent  à  découvert  les  intentions  secrètes  de 
leur  chef,  qui  ne  rêvait  que  la  possession  de  Cartbage.  Malgré  leurs  dévasta- 
tions,  grûee  à  l'habileté  de  Genseric,  les  Vandales  virent  bientôt  accourir 
autour  d'eux  une  multitude  d'auxiliaires  ;  les  ariens,  les  donatistcs,  les  Maures 
et  surtout  les  Gétules,  ne  tardèrent  pas  à  faire  cause  commune  avec  eux.  Le 
gouverneur  romain  sentit  alors ,  mais  trop  tard ,  qu'en  appelant  de  tels  alliés  à 
son  secours  il  s'était  donné  des  maîtres. 

Boniface  s'était  expliqué  avec  Tlacidie  :  tous  deux  avaient  reconnu  l'erreur 
mutuelle  où  les  avait  jetés  la  fourberie  d'Aétius.  Déchiré  de  remords  et  excité 
par  son  ami  l'évèque  d'Hippone,  le  comte  essaya  de  réparer  les  maux  qu'il 
avait  attirés  sur  l'Afrique  ;  mais  Genseric  avait  étreint  sa  proie,  rien  ne  pouvait 
le  décider  à  l'abandonner.  En  vain  Boniface  lui  offrit-il  des  sommes  immenses 
pour  l'engager  à  repasser  en  Espagne,  en  vain  le  menaça-t-il  de  ses  armes; 
l'orgueilleux  Vandale  repoussa  dédaigneusement  ses  promesses  et  ses  menaces, 
et  reprochant  avec  hauteur  à  celui  qui  l'avait  appelé  son  manque  de  foi ,  il  le 
força  à  combattre. 

Malheureusement,  la  voie  des  armes  offrait  peu  de  chances  de  succès  au 
repentir  de  Boniface  ;  il  disposait  bien  des  garnisons  romaines,  mais  les  popu- 
lations, divisées  par  les  discordes  religieuses,  lui  étaient  pour  la  plupart  hos- 
tiles :  l'approche  de  l'ennemi  ne  fit  que  redoubler  la  fureur  des  partis.  Les 
sectaires,  favorables  aux  envahisseurs,  paralysaient  les  efforts  des  catholiques  ; 
une  foule  de  sauvages  demi-nus  sortaient  comme  toujours  des  déserts  et  des 
forêts  du  Grand  Atlas  pour  assouvir  leur  vengeance  sur  ceux  qu'ils  nommaient 
les  usurpateurs  de  leur  terre  natale.  Tout  se  réunissait  en  ce  moment  pour 
enlever  aux  empereurs  romains  l'Afrique  civilisée. 

Le  tableau  que  les  écrivains  contemporains  ont  tracé  des  malheurs  de  ce 
pays  est  si  affreux,  qu'on  l'a  accusé  d'exagération.  Leurs  plaintes  ne  sont 
cependant  que  trop  réelles  :  que  ne  devait-on  pas  attendre  de  la  rage  destruc- 
tive des  Vandales  et  des  Maures  réunis  !  Vainqueurs  dans  une  première  bataille 
contre  Boniface,  qui  n'avait  à  leur  opposer  qu'un  petit  nombre  de  vétérans,  ils 
se  répandirent  comme  un  torrent  dans  toute  la  province.  Partout  où  ils  trou- 
vaient quelque  résistance,  ils  ne  faisaient  aucun  quartier;  la  mort  d'un  seul  des 
leurs  était  immanquablement  vengée  par  la  destruction  des  villages  ou  des  villes 
devant  lesquels  il  avait  perdu  la  vie  ;  ils  faisaient  subir  à  leurs  captifs ,  sans 
distinction  de  sexe,  d'âge  ni  de  rang,  les  plus  cruelles  tortures  pour  arra- 
cher d'eux  des  renseignements  sur  les  trésors  qu'ils  prétendaient  avoir  été 
cachés;  on  vit,  dit-on,  maintes  fois  les  Vandales,  lorsqu'ils  assiégeaient  une 
ville,  massacrer  leurs  prisonniers  en  masse  au  pied  des  murailles,  afin  que 
l'infection  produite  par  ces  cadavres  portât  la  peste  dans  l'intérieur.  Une  telle 

12 


90  DOMINATION  VANDALE. 

atrocité  donne  l'idée  de  celles  qui  furent  commises  dans  tout  le  cours  de  cette 
guerre  d'extermination. 

Après  sa  défaite,  Boniface  s'était  jeté  dans  Hippone.  Il  y  fut  bientôt  assiégé. 
Les  Vandales,  qui  voyaient  en  lui  le  seul  obstacle  a  leurs  desseins,  s'opi- 
niaTrèrent  au  siège  de  cette  ville,  et  l'investirent  si  étroitement  que  la  famine 
ne  tarda  pas  à  s'y  déclarer.  Ces  rudes  épreuves  ne  servirent  qu'à  mettre  en 
lumière  le  dévouement  et  le  courage  de  l'illustre  évoque  d'Hippone.  Quoique 
fort  avancé  en  Age ,  il  ne  cessa  de  déployer  dans  cette  grande  circonstance 
toute  l'énergie  d'un  jeune  homme.  Chaque  jour,  du  haut  de  la  chaire  épisco- 
pale,  il  prêchait  le  courage  aux  soldats,  la  charité  aux  riches,  la  patience  aux 
pauvres,  la  constance  à  tous.  Pour  lui,  il  ne  demandait  à  Dieu  que  de  cesser 
d'être  le  témoin  des  malheurs  qui  accablaient  son  troupeau.  Ses  vœux  furent 
exaucés.  Dans  le  quatrième  mois  du  siège,  accablé  d'inquiétudes  et  de  soins, 
il  expira,  le  cœur  déchiré  par  les  maux  de  son  pays,  et  les  yeux  attachés  sur 
cette  Cité  céleste  dont  il  venait  d'écrire  la  merveilleuse  histoire.  Augustin  fut 
le  dernier  grand  homme  de  l'Afrique,  et  le  seul  dont  le  nom  soit  demeuré  dans 
la  mémoire  de  ses  peuples.  Les  Maures  d'aujourd'hui  ignorent  l'existence  des 
Massinissa ,  des  Jugurtha ,  des  Juba  ;  le  grand  nom  d'Annibal  lui-même  est 
inconnu  de  la  plupart  des  indigènes  ;  mais  tous  savent  qu'Augustin  fut  un 
ami  de  Dieu  et  des  hommes. 

Si  douloureuse  qu'elle  fût  pour  les  assiégés,  cette  perte  n'abattit  point  leur 
courage.  Ils  continuèrent  de  se  défendre  avec  une  persévérance  digne  d'un 
meilleur  sort.  Un  instant  ils  crurent  leur  délivrance  assurée  ;  après  avoir  ravagé 
tous  les  environs,  les  Vandales,  pressés  par  la  famine,  s'éloignèrent.  Presque 
au  même  moment,  un  puissant  secours,  envoyé  à  Placidie  par  l'empereur 
d'Orient,  Théodose  II,  arriva  de  Constantinople.  Boniface  sortit  d'Hippone, 
opéra  sa  jonction  avec  les  Bysantins,  et  marcha  droit  aux  Vandales.  Le  sort 
de  l'Afrique  fut  de  nouveau  livré  aux  hasards  d'une  bataille  ;  les  Bomains  la 
perdirent.  Boniface  reçut  les  malheureux  habitants  d'Hippone  sur  ses  navires 
et  s'éloigna  avec  eux.  Maîtres  de  la  ville  abandonnée,  les  Vandales  la  réduisi- 
rent en  cendres ,  l'église  de  saint  Augustin  fut  seule  épargnée.  Par  une  pro- 
vidence toute  particulière,  à  laquelle  nous  devons  la  conservation  de  la  plupart 
de  ses  manuscrits,  sa  bibliothèque  échappa  aussi  à  ce  désastre. 

La  victoire  de  Genseric  ne  porta  pas  immédiatement  tous  ses  fruits.  La  lon- 
gueur du  siège  d'Hippone  avait  fatigué  les  Vandales,  et  Boniface,  malgré  sa 
défaite,  était  encore  en  état  de  défendre  Otrthage.  Montrant  donc  une  modé- 
ration inattendue,  Genseric,  au  lieu  de  poursuivre  la  conquête  de  l'Afrique, 
entra  en  négociation  ;  il  parut  vouloir  se  contenter  des  provinces  qu'on  lui 
avait  cédées,  et  consentit  à  reconnaître  par  un  tribut  la  suprématie  de  l'em- 
pereur d'Occident,  offrant,  pour  garantie  de  ses  promesses,  de  nombreux 
otages ,  parmi  lesquels  se  trouvait  son  propre  fils  Hunneric.  Ces  propositions 
furent  acceptées  avec  empressement  par  la  cour  de  Bavenne  et  par  Boniface, 


DOMINATION  VANDALE.  91 

qui  n'aspirait  qu'au  moment  de  se  venger  d'Aétius  (432).  Eu  effet,  à  peine 
libre  de  quitter  L'Afrique,  il  passa  en  Italie  pour  aller  combattre  son  rival  dans 
les  plaines  de  la  Cisalpine;  mais  il  mourut  dans  cette  expédition,  à  la  suite 
d'une  brillante  victoire,  et  (ienseric  se  vit  ainsi  débarrassé  du  seul  homme 
capable  de  l'arrêter  dans  ses  ambitieux  projets. 

La  mort  de  Boniface  amena  de  nouvelles  concessions  de  la  part  du  faible 
Valentinien,  qui  rendit  à  (ienseric  son  (ils  et  lui  céda  plusieurs  districts  de  la 
Numidie.  A  ce  prix ,  le  reste  des  possessions  romaines  put  jouir  de  quelques 
années  de  repos.  Le  Vandale  en  prolita  pour  consolider  sa  puissance;  car  il 
avait  à  craindre  à  la  fois  la  haine  qu'inspirait  aux  catholiques  africains  un 
maître  arien,  et  les  complots  de  ceux  qui  voulaient  rendre  la  couronne  aux 
enfants  de  Gonderic  ,  ce  frère  que  lui-môme  avait  remplacé  sur  le  trône  après 
l'avoir,  dit-on,  assassiné.  Pour  mieux  assurer  son  repos,  Genseric  fit  tuer  ses 
nevettx ,  noyer  leur  mère  dans  l'Ampsaga  (la  rivière  El-Kébir),  et  massacrer 
tous  leurs  partisans.  Certain  que  les  catholiques  embrasseraient  toujours  contre 
lui  la  cause  de  l'empire,  il  résolut  d'étouflèr  le  catholicisme  par  la  terreur,  et 
pour  atteindre  ce  but  il  enjoignit  aux  évoques  d'abjurer  leur  religion.  Sur 
leur  refus,  il  les  chassa  de  leurs  églises  et  les  remplaça  par  des  ariens  (457).  Les 
supplices  suivirent  de  près.  Afin  d'inspirer  plus  d'effroi ,  Genseric  choisit  ses 
premières  victimes  dans  sa  propre  maison ,  parmi  ses  amis  et  ses  serviteurs. 
Les  historiens  profanes  et  ecclésiastiques  nous  ont  conservé  d'affreux  détails 
sur  ses  cruautés  :  les  biens  des  victimes,  leurs  charges,  leurs  honneurs, 
furent  distribués  aux  bourreaux;  il  n'y  eut  bientôt  plus  d'asile  assez  caché, 
de  retraite  assez  profonde  pour  dérober  à  la  mort  les  confesseurs  de  la  foi 
catholique. 

Cependant  le  répit  accordé  par  Genseric  à  l'empire  ne  pouvait  être  de  longue 
durée.  La  possession  de  Carthage,  et,  par  elle,  la  domination  de  la  Méditer- 
ranée, était  le  grand  but  de  son  ambition.  Pendant  quatre  ans,  il  s'était  appli- 
qué à  inspirer  aux  Romains  une  aveugle  sécurité,  quand  tout  à  coup,  réunis- 
sant ses  forces,  il  entre  brusquement  dans  la  province  romaine,  marche  droit  à 
la  capitale,  la  surprend  sans  défense  et  s'en  empare.  Ce  fut  le  29  octobre  (459) 
que  les  Vandales ,  ministres  des  châtiments  tant  de  fois  annoncés  à  cette  ville 
corrompue,  entrèrent  dans  Carthage.  Les  habitants  eurent  ordre  de  livrer  aux 
vainqueurs  leur  or,  leur  argent,  et  tous  leurs  objets  précieux.  Toutefois,  afin 
de  se  rattacher  les  nomades  païens  et  les  habitants  donatistes,  Genseric  usa 
envers  eux  de  ménagement;  mais  il  traita  avec  rigueur  les  villes,  où  le  catho- 
licisme et  les  mœurs  romaines  étaient  le  plus  vivaces,  et  en  fit  démolir  les 
murailles  pour  les  contenir  plus  sûrement  :  Carthage  seule  conserva  des  forti- 
fications '.  Enfin  ,  la  population  vandale,  à  l'exception  de  quelques  garnisons, 


1  Parmi  les  mesures  que  prit  Genseric,  il  en  est  de  très-singulières  et  de  irès-earacléristiques  : 
il  força  les  courtisanes,  dont  le  grand  nombre  attestait  la  dépravation  des  mœurs  africaines,  à 


92  DOMINATION  VANDALE. 

évacua  les  Mauritanies  pour  se  concentrer  dans  la  légion  carthaginoise  :  le 
choix  de  cet  établissement  au  centre  des  côtes  que  baigne  la  Méditerranée, 
montre  toute  l'intelligence  politique  du  conquérant. 

A  la  nouvelle  de  la  prise  de  Carthage ,  Rome  et  Bysanee  furent  frappées  de 
stupeur;  ces  deux  capitales  croyaient  déjà  voir  les  Vandales  à  leurs  portes. 
Aussitôt  les  garnisons  de  la  Gaule  furent  rappelées  en  Italie.  On  répara  les 
murailles  des  villes  fortifiées  ;  on  exhorta  les  habitants  à  prendre  les  armes. 
Genseric  ne  se  laissa  pas  effrayer  par  ces  vaines  démonstrations  ;  tandis  qu'on 
organisait  à  Rome  des  moyens  de  défense,  il  s'emparait  de  la  Sicile  et  jetait  en 
Calabre  un  corps  d'armée.  Ce  fut  alors  seulement  que  Théodose  songea  à  venir 
au  secours  de  l'empire  d'Occident. 

Une  flotte  nombreuse,  portant  trente  mille  hommes  de  débarquement,  mit 
à  la  voile  de  Constantinople  (441)  et  aborda  en  Sicile  ,  sous  la  conduite  de  plu- 
sieurs généraux.  Cette  fois  Genseric  eut  recours  à  la  ruse  pour  écarter  le  dan- 
ger. Il  députa  vers  les  chefs  bysantins  et  leur  fit  proposer  d'attendre  dans  cette 
île  le  retour  des  ambassadeurs  qu'il  allait  envoyer  à  Constantinople  pour  traiter 
de  la  paix.  Cette  proposition  ayant  été  acceptée,  il  sut  faire  traîner  les  négocia- 
tions en  longueur,  et  rien  n'était  encore  conclu  lorsque  Attila,  secrètement 
sollicité  par  lui ,  entra  dans  les  états  de  Théodose  à  la  tête  de  ses  formidables 
Huns  et  le  força  de  retirer  ses  troupes  de  la  Sicile.  Les  généraux  de  l'empereur 
furent  réduits  à  signer  avec  Genseric  une  paix  honteuse  ,  par  laquelle  ils  vali- 
dèrent les  conquêtes  des  Vandales  en  Afrique  (442).  Dès  ce  moment  celui-ci 
ne  s'occupa  plus  que  d'organiser  une  puissante  armée  de  terre  et  de  mer  pour 
l'accomplissement  de  ses  desseins. 

Treize  ans  plus  tard,  après  six  siècles  d'une  stagnation  complète,  le  port  de 
Carthage  vit  de  nouveau  ses  nombreux  vaisseaux  s'élancer  sur  la  Méditerranée. 
Une  ivresse  sauvage  entraînait  les  Vandales  sur  les  mers.  On  raconte  qu'un  jour, 
prêt  à  mettre  à  la  voile,  le  pilote  demanda  à  Genseric  où  il  fallait  aller:  —  «Où 


se  marier,  et  ferma  les  maisons  de  prostitution.  Ces  barbares  du  Nord  associaient  à  leur  farouche 
violence  une  chasteté  qui  leur  a  valu  les  louanges  des  écrivains  ecclésiastiques,  malgré  l'horreur 
de  ceux-ci  pour  l'arianisme.  La  différence  de  religion  fut  le  plus  puissant  obstacle  que  rencontra 
la  domination  vandale;  autrement  Genseric  eût  pu  être  accepté  en  Afrique  par  les  populations 
civilisées  comme  Clovis  le  fut  en  Gaule  ;  mais  il  éleva  une  barrière  sanglante  entre  lui  et  les 
orthodoxes.  Beaucoup  de  personnes  notables  émigrèrentou  se  laissèrent  condamner  à  l'exil  ou 
aux  mines  plutôt  qued'apostasier;  le  reste  des  catholiques,  épuré  par  le  malheur,  n'en  devint 
que  plus  hostile  aux  conquérants.  Carthage  avait  vu  avec  stupeur  son  évêque  et  presque  tout  son 
clergé  jetés  nus  dans  de  vieux  vaisseaux  désemparés,  livrés  sans  vivres  à  la  merci  des  vents  et  des 
flots,  qui  par  un  bonheur  inespéré  les  portèrent  sains  et  saufs  à  Naples.  L'exercice  public  de  leur 
religion  fut  interdit  aux  catholiques  ;  les  cérémonies  sacrées,  même  celles  des  funérailles,  furent 
absolument  défendues.  Des  nombreuses  églises  qui  décoraient  la  Rome  africaine,  les  unes  furent 
données  aux  ariens;  les  autres,  en  plus  grand  nombre,  furent  démolies.  De  Carthage  les  fureurs 
.les  Vandales  s'étendirent  sur  les  cinq  vastes  provinces  dont  elle  était  la  métropole  :  les  dévasta- 
lions  y  furent  immenses.  La  persécution  ne  se  ralentit  qu'au  bout  de  plusieurs  années:  le  culte 
catholique  finit  par  être  toléré ,  mais  il  resta  soumis  à  de  nombreuses  restrictions. 


DOMINATION  VANDALE.  93 

Dieu  nous  poussera  !  »  rôpondiWl.  Toutefois,  en  155,  le  roi  barbare  savait  bien 
où  Dieu  le  poussait.  Aétius,  le  seul  homme  qu'il  redoutât  encore,  venait  de 
mourir  assassiné  par  Valentinien ,  et  Valentinien  à  son  tour  tombait  sous  les 
coups  du  sénateur  Maxime  dont  il  avait  déshonoré  la  fenîme.  Après  le  meurtre 
de  son  maître,  Maxime,  par  un  raffinement  de  vengeance,   avait  forcé  sa 
veuve  à  l'épouser.  Eudoxie,  dans  son  désespoir,  appela  secrètement  Genseric, 
et  lui  révéla  le  désordre  qui  régnait  dans  Home  depuis  l'usurpation  de  son 
nouvel  époux.  L'ambitieux  vandale  ne  lit  point  attendre  ses  secours  intéressés. 
Débarquant  à  l'embouchure  du  Tibre  ,  il  marcha  sur  Rome  avec  la  plus  grande 
rapidité.  A  cette  nouvelle  inattendue ,  Maxime   fut  massacré  par  le  peuple 
et  par  les  soldats  en  révolte,  après  un  règne  de  trois  mois.  L'ancienne  capi- 
tale du  monde  civilisé,  la  reine  des  nations,  comptait  encore  de  nombreux 
habitants,  mais  n'avait  plus  de  citoyens  ;  pour  la  seconde  fois  elle  ouvrit  ses 
portes  aux  barbares.  Touché  de  respect,  saisi  d'une  émotion  inexprimable, 
en  présence  de  cette  grande  infortune,  Alaric  avait  préservé  sa  conquête  du 
pillage;  Genseric  fut  sans  pitié.  Rome  vit  ses  édifices  profanés,  ses  maisons 
livrées  aux  flammes,  ses  habitants  égorgés  ou  traînés  en  esclavage;  les  trésors 
de  l'église  et  de  l'empire  ,  les  chefs-d'œuvre  des  arts,  les  statues  des  dieux , 
monuments  de  son  ancienne  grandeur,  furent  mutilés  et  transportés   pêle- 
mêle  sur  les  vaisseaux  africains. 

Gorgés  d'or  et  de  sang,  les  Vandales  reprirent  la  route  de  l'Afrique;  mais 
avant  de  se  rembarquer  ils  visitèrent  les  villes  de  la  côte,  des  bouches 
d'Ostie  au  cap  d'Antium.  Ils  n'en  trouvèrent  point  les  riches  possesseurs  : 
tous  avaient  fui  ;  leurs  dépouilles  allèrent  rejoindre  celles  de  Rome  sur  les 
galères  de  Genseric.  Le  vainqueur  n'épargna  point  celle  qui  l'avait  appelé  en 
Italie  :  l'impératrice  Eudoxie  figura  parmi  les  captifs  emmenés  en  Afrique. 
Deux  filles  qu'elle  avait  eues  de  Valentinien  partagèrent  son  sort.  Ces  trois 
femmes  étaient  le  seul  reste  de  la  famille  du  grand  Théodose.  La  pitié 
publique  suivit  les  jeunes  princesses  dans  leur  captivité,  à  laquelle  la  poli- 
tique de  Genseric  mit  promptement  un  terme  :  l'aînée  devint  la  femme  de 
Hunneric,  son  tils  ;  peu  de  temps  après,  la  seconde  fut  renvoyée  avec  sa  mère 
à  Constantinople. 

Le  sac  de  Rome ,  qui  retentit  dans  toute  l'Europe  comme  le  signal  de  la 
destruction  de  l'empire  d'Occident,  valut  à  Genseric  non- seulement  des 
richesses  prodigieuses ,  mais  lui  procura  encore  un  grand  nombre  de  bâti- 
ments, et  des  matériaux  de  toute  espèce  pour  ses  constructions  navales  et  ses 
armements.  La  prise  de  cette  capitale  donnait  en  outre  à  son  ascendant  moral 
une  force  irrésistible.  Après  le  formidable  Attila,  le  Vandale  apparut  à  l'esprit 
des  peuples  comme  le  héros  du  monde  barbare  :  il  sut  si  habilement  tirer  parti 
de  ce  prestige,  que  dans  l'espace  de  quelques  mois  toute  l'Afrique  septentrio- 
nale, depuis  l'Océan  jusqu'à  la  grande  Syrte,  reconnut  sa  domination.  Il 
subjugua  d'abord  la  province  de  Tripoli,  envahit  successivement  les  îles  de  la 


9*  DOMINATION  VANDALE. 

Méditerranée,  les  Baléares,  la  Sardaigne,  la  Corse,  une  partie  de  la  Sicile. 
En  peu  d'années  il  était  devenu  le  véritable  empereur  d'Occident. 

Pendant  que  Genseric  travaillait  à  organiser  son  empire  '  et  à  l'étendre  par 
de  nouvelles  conquêtes ,  l'héroïque  Majorien ,  le  dernier  Romain  véritablement 
digne  de  ce  nom,  en  recevant  la  pourpre  à  Ravenne,  avait  formé  le  noble 
dessein  d'arracher  l'Afrique  aux  Vandales.  Une  première  bataille  gagnée  par 
lui  sur  le  beau-frère  de  Genseric  ,  dans  les  plaines  de  la  Campanie,  l'encou- 
ragea à  poursuivre  cette  entreprise  sans  le  concours  des  populations  romaines, 
beaucoup  trop  énervées  pour  le  seconder  efficacement.  Les  barbares  auxi- 
liaires composèrent  presque  seuls  l'armée  avec  laquelle  Majorien  tenta  de 
sauver  l'empire  de  sa  ruine.  Vingt  peuples  divers,  Gépides,  Ostrogoths, 
Rugiens ,  Bourguignons ,  Alains  et  Suèves ,  accoururent  à  son  appel  et  s'as- 
semblèrent dans  les  plaines  de  la  Ligurie.  L'empereur  passe  les  Alpes  au  cœur 
de  l'hiver,  s'empare  de  Lyon ,  bat  Théodoric,  roi  des  Visigoths,  soumet  les 
Bagaudes ,  et  rétablit  l'ordre  dans  la  Gaule  bouleversée  ;  l'Espagne  aussi  s'in- 


1  Suivant  Procope,  ce  n'est  qu'après  le  sac  de  Rome  que  Genseric  aurait  commencé  à  régula- 
riser son  établissement  en  Afrique  ;  c'est  donc  ici  le  lieu  de  parler  de  l'organisation  intérieure  de 
l'empire  des  Vandales. 

Des  pays  que  Genseric  acquit  par  la  pais  qu'il  lit  en  142  avec  Valentinien,  il  garda  pour  lui 
la  Bysacène,  l'Abaritane,  la  Gétulie,  et  la  partie  de  la  Numidie  que  l'empereur  romain  lui  avait 
cédée.  Il  abandonna  la  Proconsulaire  ou  Zengitane  à  ses  guerriers,  et  eu  partagea  les  terres 
héréditairement  entre  eux.  Quant  aux  contrées  dont  le  roi  vandale  fit  la  conquête  après  la  paix 
de  442,  elles  restèrent  toutes  au  prince.  Ainsi  les  Vandales  ne  possédaient  qu'une  très-petite 
partie  des  terres  de  l'empire ,  mais  ces  terres  étaient  les  plus  fertiles  du  pays  :  elles  s'étendaient 
le  long  de  la  mer,  depuis  le  promontoire  de  .Mercure  (aujourd'hui  cap  Bon)  jusqu'à  l'embouchure 
du  fleuve  Tusca  (aujourd'hui  Zaïne);  au  midi,  une  ligne  tirée  parallèlement  à  i'equateur  par 
Pusput,  bourgade  située  autrefois  près  de  l'extrémité  nord-ouest  du  golfe  d'Hainamet,  séparait 
la  Proconsulaire  ou  Zengitane,  province  vandale,  de  la  Bysacène,  province  du  prince.  Cette 
dernière  comprend  ordinairement  tous  les  pays  que  bornent  au  sud  la  rivière  de  Zieg  et  le 
lac  de  Loudéa;  la  province  d'Abaritane  était  située  sur  les  deux  rives  du  Bagradas  (aujourd'hui 
Mégerda  ),  et  du  côté  de  Thévesle  (aujourd'hui  Téfas).  La  partie  de  la  Numidie  que  Valentinien 
céda  à  Genseric  en  442  était  confinée  entre  la  rivière  Wad-el-Bul,  que  reçoit  le  Mégerda,  et  le 
fleuve  Zaïne,  qui  sépare  le  territoire  d'Alger  de  celui  de  Tunis.  Lorsque  l'empire  des  Vandales 
prit  par  la  suite  plus  d'extension  en  Afrique,  toute  la  Numidie,  les  Mauritanies  et  la  Tripolilaine 
faisaient  partie  des  provinces  du  prince. 

Genseric,  dit  Procope,  divisa  les  Vandales  et  les  Alains  en  quatre-vingts  cohortes  ,  et  donna 
à  chacune  un  chef;  il  appela  ces  chefs  chiliarques  ou  commandants  de  mille  hommes,  pour 
faire  croire  qu'il  commandait  à  une  armée  forte  de  quatre-vingt  mille  hommes;  mais  le  corps 
d'expédition,  ainsi  «pie  nous  l'avons  vu  plus  haut,  ne  dépassait  pas  certainement  cinquante 
mille  combattants.  Plus  tard,  il  est  vrai,  ce  nombre  s'augmenta  prodigieusement,  tant  par 
l'accroissement  naturel  des  familles  vandales  que  par  l'union  des  vainqueurs  avec  les  barbares 
indigènes;  car  tous  ceux  qui  n'étaient  pas  exclusivement  maures  se  confondirent  bientôt  avec 
la  race  de  leurs  nouveaux  maîtres. 

Cette  organisation  féodale  dit  assez  que  les  Vandales  se  regardaient,  non-seulement  comme 
formant  une  nation,  mais  aussi  comme  les  membres  d'une  grande  armée  permanente.  Le  roi 
était  le  commandant  en  chef  de  celle  armée  :  les  comtes,  ou  chefs  de  plusieurs  milliers 
d'hommes,  les  chiliarques,  ou  chefs  d'un  millier  d'hommes,  les  centurions,  ou  chefs  de  cent 
hommes,  et  les  décurions,  ou  chefs  de  dix  hommes,  composaient  en  même  temps  la  magistra- 
lire  civile. 


IX  (MINAI  ION   VANDALE.  !>., 

cline  une  dernière  lois  devant  les  aigles  romaines.  Arrivé  à  Carthagène, 
Majorien  rassemble  dans  le  port  de  celle  ville  tous  les  éléments  nécessaires 
pour  assurer  le  succès  <le  son  expédition  :  irois  cents  grandes  galères  et  un 
nombre  proportionne  (le  bâtiments  de  transport  étaient  sortis,  comme  par 
enchantement,  des  forêts  de  l'Apennin.  Le  génie  d'un  seul  domine  renou- 
velait, à  cette  époque  de  complète  prostration,  les  prodiges  d'activité  des 
anciens  Romains.  Procope  raconte  un  trait  qui  peint  encore  mieux  le  courage 
aventureux  de  Majorien.  Selon  lui ,  l'empereur,  ne  s'en  rapportant  à  personne 
pour  reconnaître  les  forces  réelles  de  ses  ennemis,  teignit  en  noir  ses  cheveux 
d'un  blond  aussi  éclatant  que  les  rayons  du  soleil,  passa  la  mer  ainsi  déguisé, 
et  se  présenta  à  Genseric  sous  le  nom  de  son  ambassadeur  :  «  Introduit  par  le 
«  Vandale  dans  l'arsenal  de  Carthage,  dit  cet  historien  ',  les  armes,  en  sa  pré- 
«  sence  ,  s'entre-choquèrent  d'elles-mêmes  et  résonnèrent  sans  qu'on  les  tou- 
«  chat.  »  Instruit  trop  tard  du  rang  de  son  hôte,  Genseric  rendit  hommage  à 
l'adresse  de  l'empereur,  et  se  mit  en  mesure  de  lui  résister. 

La  flotte  qu'avait  rassemblée  Majorien  avec  tant  d'efforts  se  trouvait  enfin 
réunie  dans  le  vaste  port  de  Carthagène,  prête  à  faire  voile  pour  l'Afrique, 
lorsqu'une  odieuse  trahison  renversa  toutes  ses  espérances  :  une  partie  des 
officiers  goths  qui  étaient  à  son  service,  gagnés  par  Genseric,  fournirent  h 
ce  dernier  les  moyens  de  la  détruire.  Un  grand  nombre  de  vaisseaux  furent 
pris,  coulés  à  fond  ou  brûlés,  et  l'œuvre  de  trois  années  anéantie  en  une 
seule  nuit.  Majorien,  le  désespoir  dans  l'âme,  fit  la  paix  avec  son  trop  heu- 
reux adversaire ,  et  retourna  mourir  en  Italie  sous  l'épée  de  ses  soldats  sou- 
levés par  un  traître,  pendant  que  Genseric  demeurait  le  maître  incontesté 
de  l'Afrique  et  de  presque  tout  le  bassin  occidental  de  la  Méditerranée 
(459-460).  La  Sicile  seule  continua  de  se  défendre,  sous  les  ordres  d'un  capi- 
taine appelé  Marcellin. 

L'empire  d'Occident  touchait  à  sa  fin  :  la  lutte  ne  tarda  pas  a  s'engager 
entre  Genseric  et  l'empire  d'Orient.  Léon ,  ayant  voulu  rétablir  l'autorité 
romaine  en  Italie  et  arrêter  les  ravages  périodiques  des  Vandales ,  Genseric 
lança  ses  pirates  dans  l'archipel  jusque  sur  les  côtes  de  l'Asie  mineure  :  l'em- 
pereur grec  répondit  à  cette  attaque  en  réunissant  une  armée  de  cent  mille 
hommes  et  une  flotte  composée  de  tous  les  vaisseaux  qu'il  put  rassembler. 
Des  largesses  immenses  furent  faites  aux  matelots  et  aux  soldats  :  la  somme 
de  cent  trente  mille  livres  d'or  suffit  à  peine  à  ces  préparatifs.  L'attaque  par 
terre  et  par  mer  était  combinée  d'une  manière  formidable  :  tandis  que  la 
grande  flotte  impériale,  commandée  par  Basiliscus,  se  dirigeait  sur  le  cap  Bon 
(promotoire  de  Mercure) ,  où  elle  vint  jeter  l'ancre,  une  armée  partie  d'Egypte 
sous  les  ordres  du  préfet  Héraclius  reprenait  Tripoli  ;  mais  des  retards  inexcu- 
sables firent  perdre  aux  Romains  tous  leurs  avantages.  Les  contemporains  ont 

1   Procope,  De  Bell o  vandalico ,  I.  n,  c.  vu. 


9G  DOMINATION  VANDALE. 

attribué  ce  revers  à  la  lâcheté,  ou  plutôt  à  l'impéritie  de  Basiliscus  et  à  la 
trahison  de  ses  lieutenants  :  en  effet,  ce  n'était  pas  la  première  fois  que 
Genseric  faisait  agir  son  or  avant  de  tirer  le  glaive  du  fourreau.  11  est  donc 
permis  de  croire  que  les  chefs  goths  et  les  autres  barbares  ariens  qui  étaient 
au  service  de  Léon  trahirent  ce  prince  comme  leurs  compatriotes  et  coreli- 
gionnaires avaient  trahi  Majorien.  Quoi  qu'il  en  soit,  Genseric,  ayant  offert  de 
soumettre  sa  personne  et  ses  états  à  l'empereur  d'Orient,  se  borna  à  solliciter 
une  trêve  de  cinq  jours  pour  stipuler,  disait-il,  les  conditions  de  sa  soumission  : 
ce  délai  fut  accordé.  Pendant  les  négociations,  sa  flotte  s'approchait  lentement, 
suivie  d'une  multitude  de  barques  chargées  de  toutes  sortes  de  matières  inflam- 
mables. Tout  à  coup  le  vent  attendu  souffle,  les  Vandales  déploient  leurs 
voiles  et  poussent  leurs  brûlots  sur  la  Hotte  romaine  ,  qui ,  trop  confiante  dans 
la  foi  des  traités,  ne  se  réveille  qu'au  milieu  des  flammes.  Serrés  les  uns 
contre  les  autres,  ces  nombreux  vaisseaux  ne  purent  échapper  à  l'incendie , 
dont  ils  excitaient  même  l'activité  par  leurs  mouvements.  Telle  fut  la  fin  désas- 
treuse d'une  expédition  qui  avait  menacé  un  moment  la  puissance  des  Vandales. 
Les  débris  de  la  flotte  regagnèrent  la  Sicile  ;  Héraclius  fit  une  retraite  pénible 
à  travers  le  désert  de  Barca;  quant  à  Basiliscus,  de  retour  à  Constantinople,  il 
se  réfugia  dans  l'église  de  Sainte-Sophie,  et  ne  dut  la  vie  qu'aux  prières  de  sa 
sœur,  femme  de  l'empereur  [467  . 

Cette  victoire  mit  le  comble  à  la  renommée  de  Genseric ,  qui  continua  de 
couvrir  la  Méditerranée  de  ses  vaisseaux ,  désolant  sans  relâche  les  côtes  de 
l'Espagne  et  de  l'Italie,  menaçant  l'Egypte  même ,  et  donnant  aux  Maures  un 
avant-goût  de  cette  piraterie  dont  ils  ont  fait,  pendant  de  longs  siècles,  un  si 
cruel  usage.  Son  principal  but  était  atteint  :  l'empire  d'Occident  n'existait 
plus;  et  un  roi  barbare,  l'Hérule  Odoacre,  régnait  sur  l'Italie  W6).  Genseric 
traita  avec  lui,  et  bientôt  après,  Zenon ,  empereur  d'Orient ,  sentant  l'inutilité 
de  ses  efforts  contre  le  maître  de  l'Afrique ,  consentit  au  partage  de  la  Médi- 
terranée. 11  reconnut  la  domination  de  Genseric  sur  toute  la  région  de  l'Atlas, 
en  y  comprenant  Tripoli ,  et  sur  toutes  les  îles  du  bassin  occidental ,  la  Sicile 
inclusivement.  De  son  côté,  le  Vandale  prit  l'engagement  de  tolérer  le  culte 
catholique.  Ce  fut  là  le  dernier  acte  de  sa  vie,  et  il  mourut  quelques  mois  après 
à  Carthage  (25  janvier  477).  Son  fils  Hunneric  lui  succéda.  Il  y  avait  déjà  près 
d'un  demi-siècle  que  les  Vandales  étaient  descendus  en  Afrique,  et  depuis 
trente-huit  ans  ils  occupaient  Carthage.  Au  lit  de  mort,  Genseric  ordonna  que 
son  sceptre  passât  de  génération  en  génération  à  l'aîné  de  ses  descendants 
mâles,  afin  que  le  gouvernement  ne  tombât  jamais  entre  les  mains  d'un  enfant 
incapable  de  régner  :  inutile  recommandation  qui  ne  fut  respectée  par  aucun 
de  ses  successeurs. 

Cette  terrible  renommée  des  Vandales,  due  au  génie  d'un  seul  homme, 
disparut  avec  lui.  La  paix  de  V7G,  en  apparence  si  glorieuse  pour  ces  peuples, 
devint  la  cause  de  leur  décadence  :  n'ayant  plus  d'ennemis  à  combattre, 


DOMINATION  VANDALE.  !>7 

d'expéditions  aventureuses  à  entreprendre,  de  riches  proies  A  enlever,  ils  suc- 
combèrent sous  les  séductions  de  l'opulence  oisive  et  l'influence  du  climat 
énervant  de  L'Afrique.  En  perdant  leur  rudesse  primitive,  ils  ne  prirent  de  la 
civilisation  que  ses  vices,  l/aniour  du  luxe  rappela  un  moment  le  commerce 
extérieur  à  Carthage  et  dans  les  principales  villes;  mais  ce  mouvement  tout 
matériel  n'apporta  aucun  nouvel  élément  de  progrès  qui  put  compenser  les 
maux  causés  par  la  barbarie.  D'un  autre  côté,  la  puissante  organisation  mili- 
taire qui,  du  temps  des  Romains,  avait  contenu  les  indigènes,  s'effaçant  de 
plus  en  plus,  les  tribus  nomades,  que  Genseric  était  parvenu  à  dominer, 
moitié' par  la  crainte,  moitié  par  l'appât  du  butin ,  se  montrèrent  ouverte- 
ment hostiles  dès  le  règne  de  son  fils.  Hunneric  et  ses  successeurs  ne  surent 
pas  mieux  réprimer  les  barbares  que  s'attirer  l'affection  des  populations  civi- 
lisées.  Les  inutiles  efforts  qu'avait  faits  Genseric  pour  étouffer  le  catholicisme 
auraient  dû  leur  inspirer  des  sentiments  de  tolérance  :  loin  de  là  ,  leur  aveugle 
fanatisme  suscita  contre  les  orthodoxes  des  persécutions  aussi  insensées  que 
cruelles.  On  eût  dit  qu'ils  prenaient  à  tâche  de  rendre  impossible,  entre 
les  Vandales  et  les  Romains,  cette  fusion  qui  seule  pouvait  affermir  leur  puis- 
sance '. 

Non  contents  d'opprimer  leurs  nouveaux  sujets ,  les  princes  vandales  se 
déchiraient  entre  eux.  Hunneric  fit  périr  une  grande  partie  de  sa  famille,  sans 
en  excepter  même  le  chef  spirituel  de  sa  communion ,  le  patriarche  des  ariens, 
afin  d'assurer  la  couronne  à  son  fils  Hilderic,  contrairement  aux  dernières 
volontés  de  son  père.  Crimes  inutiles  :  Gundamund,  l'aîné  de  la  race  de  Gen- 
seric, monta  sur  le  trône  après  lui.  Ce  prince  se  montra  moins  dur  envers  les 
catholiques;  mais  sous  le  règne  de  son  successeur  Thrasamund  les  persécu- 
tions se  rallumèrent  avec  une  nouvelle  fureur,  et  durèrent  vingt-sept  ans. 
Cependant,  aussi  faible  contre  des  adversaires  belliqueux  qu'impitoyable  envers 
des  prêtres  et  des  populations  désarmées ,  le  gouvernement  vandale  reculait 
d'année  en  année  devant  les  Maures,  les  Numides  et  les  Gétules.  La  Mauri- 
tanie lui  échappa  d'abord,  à  l'exception  de  Césarée  (Cherchell)  et  de  quelques 
autres  points  sur  la  côte  ;  en  Numidie ,  ses  généraux  se  laissèrent  refouler  au 
nord  du  petit  Atlas;  enfin,  l'Afrique  proprement  dite  et  la  fertile  province  de 
Hysacène  (au  midi  de  Tunis)  se  virent  sans  cesse  ravagées  par  les  irruptions 
des  tribus  nomades. 

L'empire  d'Orient  voyait  avec  une  joie  mal  dissimulée  cette  rapide  déca- 
dence de  la  monarchie  fondée  par  Genseric,  et  se  croyait  à  la  veille  de  ranger 
l'Occident  sous  ses  lois.  Justinien  régnait  alors,  et  un  progrès  sensible  dans 
les  arts  et  dans  la  législation  ,  une  grande  activité  politique  ,  se  manifestaient 

1  II  y  avait  encore  sous  Hunneric  i66  évêques  catholiques  en  Afrique,  dont  120  dans  la  Mau- 
ritanie césarienne,  12  ou  H  dans  la  province  de  Sétif,  123  ou  125  en  Numidie.  Il  est  évident 
que  beaucoup  de  ces  évêques  ne  régissaient  que  des  diocèses  d'une  étendue  très-restreinte. 
—  Les  évêchés  étaient  réduits  à  217  lors  de  la  chute  définitive  de  la  monarchie  vandale. 

18 


98  DOMINATION  VANDALE. 

parmi  les  Gréco-Romains.  Les  événements  dont  l'Afrique  était  alors  le  théfltre 
avaient  mis  entre  les  mains  de  l'empereur  un  instrument  dont  il  se  servit  avec 
habileté  :  c'était  le  jeune  Hildéric,  qui,  après  la  mort  de  son  père,  était  venu 
chercher  un  refuge  à  Constantinople.  Lorsque  Thrasamund  descendit  au  tom- 
beau, il  se  trouva  l'aîné  de  la  race  de  Genseric,  et  par  conséquent  fut  appelé  au 
trône.  Doux  et  faible  de  caractère ,  élevé  dans  les  idées  et  les  mœurs  bysan- 
tines ,  la  conduite  de  ce  prince  fut  moins  celle  d'un  monarque  indépendant 
que  d'un  lieutenant  de  l'empereur.  En  correspondance  continuelle  avec  Jus- 
tinien ,  il  se  plut  à  suivre  ses  inspirations ,  rendant  aux  catholiques  l'entière 
liberté  de  leur  culte ,  et  permettant  la  réunion  d'un  concile  orthodoxe  à  Car- 
thage4. Cette  politique  tolérante  aurait  pu  assurer  la  couronne  sur  sa  tête  :  inspi- 
rée par  l'étranger,  elle  n'eut  d'autres  résultats  que  de  perdre  Hildéric  et  d'en- 
traîner la  ruine  de  la  monarchie  fondée  par  ses  prédécesseurs. 

Irrités  de  cette  condescendance  qu'ils  regardaient  comme  une  trahison, 
les  Vandales  s'insurgèrent  enfin ,  et  les  Maures  firent  cause  commune  avec 
eux.  Inhabile  au  métier  des  armes,  Hildéric  chargea  son  neveu  Oamer  d'étouffer 
cette  révolte  ;  mais  celui-ci  fut  repoussé  par  Antalas ,  chef  des  Maures  de  la 
Bysacène,  qui  se  rendit  maître  de  plusieurs  villes,  les  mit  au  pillage  et  en 
décima  les  habitants.  Dans  cette  extrémité ,  on  eut  recours  aux  talents  mili- 
taires de  Gélimer,  qui  était  le  prince  le  plus  rapproché  du  trône.  Ce  nouveau 
général  avait  déjà  battu  les  insurgés  en  plusieurs  rencontres,  quand,  par  un 
mouvement  qui  parut  spontané,  mais  qui  sans  doute  avait  été  préparé,  on  vit 
les  deux  armées  ennemies  confondre  leurs  rangs,  et  le  proclamer  roi.  Aussitôt 
il  marche  droit  à  Carthage,  détrône  Hildéric,  le  jette  en  prison  avec  sa  famille, 
et  fait  massacrer  tous  ses  partisans. 

Justinien  s'empressa  d'intervenir  entre  les  deux  princes  et  fit  sommer 
l'usurpateur  de  rétablir  sur  son  trône  le  roi  légitime  ;  mais  Gélimer  congédia 
brusquement  ses  envoyés ,  et  resserra  plus  étroitement  encore  son  prisonnier. 
Engagé  dans  une  guerre  contre  la  Perse,  l'empereur  dissimula  son  méconten- 
tement, se  bornant  à  demander  qu'Hildéric  fût  renvoyé  à  Constantinople,  et 
ajoutant  qu'en  cas  de  refus  la  force  viendrait  au  secours  du  droit.  Ces  menaces 
étant  restées  sans  effet,  la  guerre  fut  résolue.  Une  victoire  remportée  sur  les 
Persans  venait  de  permettre  à  Justinien  de  disposer  de  ses  troupes  ;  il  rappela 
à  Constantinople  le  général  qui  commandait  en  Asie,  et  s'occupa  de  faire  pas- 
ser une  armée  en  Afrique. 

Ce  projet  trouva  d'abord  de  nombreux  contradicteurs  dans  le  conseil  :  des 
ministres  timides  rappelaient  les  désastres  des  expéditions  dirigées  contre  Gen- 
seric, et  en  présageaient  de  semblables  ;  mais  Bélisaire  soutint  l'avis  de  l'em- 

'  Sous  la  domination  romaine,  et  principalement  à  partir  du  règne  de  Constantin,  Carthage 
était  devenue  le  chef-lieu  du  diocèse  d'Afrique.  A  ce  titre  elle  fut  choisie  pour  la  réunion  de 
p  usieurs  conciles  importants  qui  s'y  tinrent  de  215  à  6i4  de  J.-C.  (Je  nombre  en  est  de  31) ,  sous 
la  domination  vandale.  Celui  dont  il  s'agit  ici  fui  présidé  par  l'évêque  lîoniface. 


DOMINATION  VANDALE.  99 

pereur,  et  fit  observer  que  les  Vandales  étaient  loin  d'être  aussi  redoutables 
qu'autrefois.  «  Sous  le  soleil  ardent  de  l'Afrique ,  disait-il ,  le  courage  et  les 
mœurs  de  ces  hommes  du  Nord  se  sont  amollis;  ils  habitent  des  maisons  de 
plaisance  entourées  de  jardins  magnifiques  où  ils  entretiennent  à  grands  frais 
des  bassins  et  des  jets  d'eau  ;  chaque  jour,  en  sortant  du  bain ,  ils  font  servir 
sur  leurs  tables  les  mets  les  plus  recherchés  ;  des  broderies  d'or  couvrent  leurs 
longues  robes  de  soie  Ilottantes  comme  celles  des  Médes;  l'amour  et  la 
chasse  sont  les  seules  occupations  de  leur  vie,  et  ce  qui  leur  reste  de  loisir, 
ou  plutôt  de  vide  et  d'ennui,  est  rempli  par  des  spectacles  de  toute  espèce, 
des  pantomimes,  des  courses  en  char,  la  musique  et  la  danse.  En  apprenant 
le  plaisir,  les  Vandales  ont  désappris  la  guerre,  et  la  discorde  règne  parmi 
eux.  » 

Cependant  Gélimer  redoublait  de  rigueur  envers  le  malheureux  Hildéric. 
Deux  princes  ses  parents,  enfermés  avec  lui,  furent  livrés  au  bourreau  :  l'un 
eut  les  yeux  crevés,  l'autre  perdit  la  vie  dans  les  supplices.  Mais  ces  inutiles 
cruautés  ne  firent  qu'accroître  le  ressentiment  des  populations  romaines  et 
catholiques.  En  effet,  une  insurrection  ne  tarda  pas  à  éclater:  un  Romain  de 
distinction,  nommé  Pudentius,  s'empare  de  Tripoli,  y  appelle  les  troupes  impé- 
riales, et  quelques  jours  lui  suffisent  pour  chasser  les  Vandales  de  cette  pro- 
vince ;  la  Rysacène  s'ébranle,  la  Sardaigne  se  déclare  indépendante.  La  défec- 
tion de  cette  île  fut  la  plus  sensible  de  toutes  pour  Gélimer.  Il  y  avait  envoyé, 
en  qualité  de  gouverneur,  un  soldat  de  fortune  nommé  Godas ,  goth  d'origine 
et  que  rien  n'attachait  à  son  maître  que  la  reconnaissance,  faible  lien  pour  un 
ambitieux.  Imitant  le  catholique  Pudentius,  Godas  l'arien  en  offrit  la  souve- 
raineté à  l'empereur ,  se  reconnaissant  pour  son  vassal  :  Justinien  s'empressa 
d'y  faire  passer  des  troupes  pour  en  prendre  possession.  En  proie  à  une 
cruelle  perplexité,  Gélimer  hésitait  s'il  porterait  ses  efforts  sur  Tripoli  ou 
sur  la  Sardaigne.  Le  désir  de  punir  Godas  l'emporta.  Il  espérait  qu'après 
avoir  reconquis  cette  île ,  son  armée  aurait  le  temps  de  revenir  au  secours  de 
Carthage.  L'élite  de  ses  forces  partit  donc  sous  le  commandement  d'un  de  ses 
frères  ,  nommé  Tzazon  :  résolution  funeste ,  qui  devint  une  des  principales 
causes  de  sa  ruine. 

Ainsi  la  guerre  se  préparait  de  tous  côtés,  et  l'entreprise  de  Justinien  s'an- 
nonçait sous  d'heureux  auspices.  Tout  était  £n  mouvement  à  Constantinople, 
où  la  haine  contre  Carthage  s'était  rallumée  aussi  vive  qu'elle  le  fut  jamais  à 
Rome.  Ces  préparatifs  ne  furent  pas  indignes  de  ces  grands  souvenirs,  et  les 
Scipions  semblèrent  revivre  dans  l'héroïque  et  vertueux  Rélisaire.  Cinq  mille 
cavaliers,  dix  mille  fantassins,  tant  Gréco-Romains  que  Rarbares,  cinq  cents 
navires  montés  par  vingt  mille  matelots  et  chargés  d'armes  et  de  munitions 
de  toute  espèce ,  quatre-vingt-douze  brigantins  à  un  seul  rang  de  rames,  mais 
fermés  et  couverts,  afin  que  les  soldats  fussent  à  l'abri  des  traits  de  l'ennemi, 
montés  par  deux  mille  hommes  choisis  parmi  la  plus  brave  jeunesse  de  Con- 


100  DOMINATION  VANDALE. 

stantinople  :  telle  était  l'importante  expédition  dirigée  contre  les  Vandales. 

La  septième  année  du  règne  de  Justinien  ,  à  l'époque  du  solstice  d'été 
(22  juin  533),  le  vaisseau  amiral,  qui  portait  Bélisaire,  sortit  du  port,  et  se 
dirigea  vers  le  palais  impérial  pour  recevoir  solennellement ,  aux  yeux  du 
peuple  assemblé ,  la  bénédiction  du  patriarche  :  au  même  instant ,  un  soldat 
nouvellement  baptisé  y  monta,  afin  que  son  innocence  attirât  sur  l'entreprise 
la  protection  du  ciel.  C'était  le  signal  du  départ.  Les  nombreux  navires 
déployèrent  à  la  fois  leurs  voiles,  et  s'éloignèrent  aux  acclamations  d'une 
foule  innombrable.  Le  vaisseau  amiral  ouvrait  la  marche ,  distingué  le  jour 
par  la  couleur  rouge  de  l'extrémité  de  ses  voiles,  et  la  nuit  par  des  torches 
ardentes  placées  au  sommet  de  ses  mâts.  La  flotte  impériale  relâcha  d'abord 
à  Héraclée ,  puis  Abydos';  de  là  un  vent  favorable  la  poussa  vers  Sigée , 
entre  les  caps  Malée  et  de  Ténare,  passage  étroit  et  difficile  qu'elle  franchit 
sans  accident  ;  ensuite  elle  se  dirigea  vers  la  Sicile  en  longeant  le  Péloponèse. 
Arrivé  près  de  Syracuse ,  Bélisaire  consacra  quelques  jours  à  faire  rafraî- 
chir son  armée  et  à  se  procurer  des  renseignements  exacts  sur  les  positions 
occupées  par  les  Vandales,  qui,  ignorant  son  approche,  ne  s'attendaient  nulle- 
ment à  être  attaqués.  Après  ce  court  repos,  la  flotte  remit  à  la  voile,  et  bien- 
tôt, perdant  de  vue  la  Sicile  ,  découvrit  les  caps  de  l'Afrique.  On  jeta  l'ancre 
au  promontoire  de  Caput  Vada  ,  aujourd'hui  Capoudia ,  à  cinq  journées  de 
marche  (  160  kilomètres  environ  )  au  sud  de  Carthage.  La  traversée  n'avait  pas 
duré  moins  de  trois  mois.  Bélisaire  voulut  que  le  débarquement  s'effectuât 
aussitôt.  La  découverte  inattendue  d'une  source  abondante  qu'on  fit  jaillir  en 
creusant  un  fossé  parut  aux  soldats  un  heureux  présage  :  le  ciel  favorisait  les 
vengeurs  de  la  foi  catholique  ! 

Cette  terre  où  les  troupes  gréco-romaines  venaient  d'aborder  si  heureu- 
sement était  une  terre  amie.  Mais  il  fallait  prouver  aux  habitants  qu'on  venait 
réellement  les  affranchir  de  la  tyrannie  des  Vandales ,  il  fallait  leur  épargner 
autant  que  possible  les  maux  de  la  guerre,  respecter  les  personnes  et  les 
propriétés,  enfin  ne  rien  permettre  de  contraire  aux  lois  de  la  plus  sévère 
discipline.  Bélisaire  pourvut  à  tous  ces  soins.  Des  jardins  clos  de  murs  ayant 
été  dépouillés  de  leurs  fruits  par  des  maraudeurs  ,  il  fit  saisir  et  châtier 
les  coupables  ;  puis ,  faisant  mettre  ses  troupes  sous  les  armes ,  il  leur  repré- 
senta dans  une  énergique  allocution  que  le  succès  de  l'expédition  reposait 

1  Pendant  cette  relâche  forcée,  Bélisaire  donnait  à  ses  troupes  une  sévère  leçon  de  discipline 
(pie  l'histoire  doit  recueillir.  Deu\  Huns  ou  Massagètes,  pris  de  vin,  massacrèrent  un  de  leurs 
compagnons.  Le  général  les  interrogea;  ils  ne  niaient  point  le  meurtre,  mais  ils  prétendaient 
échapper  à  la  juridiction  romaine  et  jouir  du  bénéfice  de  leur  propre  loi,  qui  payait  le  sang  par 
une  amende.  Leurs  compatriotes,  nombreux  dans  l'armée,  appuyaient  leurs  réclamations;  les 
Romains  auraient  vu  sans  peine  qu'elles  fussent  écoutées,  alin  de  s'en  prévaloir  dans  l'occasion. 
Bélisaire  resta  inflexible.  Les  corps  des  deux  meurtriers,  suspendus  à  un  gibet  sur  une  hauteur 
voisine,  apprirent  à  l'année  silencieuse  que  dans  un  grand  caractère  la  bonté  n'exclut  point  la 
sévérité,  alors  que  la  sévérité  est  nécessaire  au  salut  commun. 


DOMINATION  VANDALE.  101 

presque  entièrement  sur  l'antipathie  que  les  Romains  d'Afrique  éprouvaienl 
pour  les  Vandales.  «  Ces  espérances,  ajouta-t-il,  vous  les  détruisez  vous-mêmes 
«  par  votre  indiscipline.  Arrêtez-vous  donc  sur  cette  pente  funeste;  ne  cher- 
«  chez  point  dans  le  pillage  un  gain  périlleux  et  criminel  qui  causerait  votre 
a  perte;  craignez  de  vous  ravir  à  vous-mêmes  l'amitié  et  la  confiance  de  ces 
a  peuples  qui  nous  ont  appelés  comme  leurs  libérateurs,  et  que  nous  force- 
ci  rions  bientôt  à  nous  traiter  en  ennemis.  » 

Ces  sages  exhortations  tirent  impression  sur  l'armée;  elle  s'abstint  de  tout 
acte  de  violence,  et  les  habitants ,  se  voyant  protégés  dans  leurs  biens  et  dans 
leurs  personnes,  fournirent  spontanément  les  vivres  et  les  renseignements 
dont  on  avait  besoin.  La  petite  ville  de  Syllecte ,  dont  les  remparts  avaient 
été  détruits  sous  Genseric,  mais  dont  chaque  maison,  fortifiée  afin  de  résister 
plus  sûrement  aux  incursions  soudaines  des  Maures,  pouvait  soutenir  un 
siège,  ouvrit  volontairement  ses  portes  à  un  détachement  envoyé  par  Béli- 
saire.  Lempsis  (Lempta)  et  Adrumette  [Hammamet),  villes  importantes,  situées 
sur  le  passage  de  l'armée ,  suivirent  cet  exemple,  et  reçurent  avec  joie  le  ma- 
gnanime lieutenant  de  Justinien.  Conservés  par  lui  dans  leurs  fonctions,  les 
officiers  civils  en  continuèrent  l'exercice  au  nom  de  l'empereur  d'Orient,  et 
le  clergé  catholique,  suivant  à  la  fois  les  inspirations  de  sa  conscience  et  de  son 
intérêt,  favorisa  de  tout  son  pouvoir  la  cause  d'un  prince  dont  le  succès  devait 
rendre  à  la  religion  son  ancienne  prépondérance.  D'Adrumette,  Bélisaire  se 
porta  sur  Crasse  (Jerads) ,  château  de  plaisance  des  rois  vandales.  Après  avoir 
donné  quelques  jours  de  repos  à  ses  soldats  au  milieu  des  belles  fontaines , 
sous  les  arbres  chargés  de  fruits  délicieux,  dont  cette  résidence  était  parsemée, 
il  se  remit  en  marche,  se  dirigeant  sur  Carthage  par  la  base  de  la  presqu'de 
que  termine  le  cap  Bon. 

Cependant  Gélimer,  au  fond  de  la  Bysacène,  avait  appris  l'arrivée  des  Gréco- 
Romains,  et  courait  à  la  défense  de  sa  capitale.  Sa  situation  devenait  de  plus 
en  plus  critique,  car  la  consternation  régnait  parmi  les  siens ,  et  partout  les 
populations  se  montraient  favorables  aux  envahisseurs.  Il  ne  possédait  aucune 
place  forte  qui  lui  pût  servir  de  point  d'appui  :  Carthage  seule  avait  conservé 
ses  murailles  ;  mais,  mal  entretenues  depuis  longtemps,  elles  étaient  d'une  bien 
faible  défense.  L'incurie  des  rois  vandales  livrait  ainsi  leur  empire  aux  hasards 
d'une  seule  bataille,  et  Gélimer  pensait,  non  sans  terreur,  que  c'en  était  fait 
de  lui  s'il  n'obtenait  un  premier  avantage.  Au  milieu  de  ses  hésitations,  tantôt 
il  voulait  traîner  la  guerre  en  longueur  et  attendre  le  retour  de  ses  vétérans, 
encore  retenus  en  Sardaigne ,  tantôt  se  jeter  entre  sa  capitale  et  l'armée  con- 
quérante. Enfin,  s'arrêtant  à  ce  dernier  parti,  il  divise  en  trois  corps  les  troupes 
qu'il  a  sous  la  main  :  le  premier,  aux  ordres  de  son  frère  Ammatas,  prend  posi- 
tion en  avant  du  faubourg  de  Decimum ,  point  sur  lequel  l'ennemi  devait  se 
présenter  d'abord ,  afin  de  l'arrêter  dans  les  défilés  qui  précèdent  ce  faubourg  ; 
le  second ,  commandé  par  Gundamund ,  son  neveu ,  et  uniquement  composé 


102  DOMINATION  VANDALE. 

de  cavalerie,  reçoit  l'ordre  de  longer  le  rivage  de  la  mer.  Ce  corps  devait 
prendre  en  flanc  les  Gréco-Romains ,  après  les  avoir  séparés  de  leur  flotte.  A 
la  tête  du  troisième,  Gélimer  occupa  les  hauteurs,  prêt  à  tomber  sur  l'arrière- 
garde.  Ces  dispositions  stratégiques  ne  manquaient  pas  d'habileté;  mais,  dans 
cette  circonstance,  la  politique  du  monarque  vandale  ne  répondit  pas  à 
ses  dispositions  militaires  :  il  fit  mourir  Hildéric  et  ses  partisans,  inutile 
cruauté,  qui  n'eut  d'autre  résultat  que  d'exciter  la  compassion  du  peuple  et  de 
le  rendre  plus  favorable  à  Justinien. 

Ponctuellement  obéi  dans  l'exécution  d'un  ordre  sanguinaire,  Gélimer  fut 
moins  heureux  sur  le  champ  de  bataille.  Ammatas  était  jeune  et  fougueux  : 
emporté  par  son  ardeur,  il  oublia  que  le  succès  dépendait  de  l'ensemble  des 
mouvements ,  et  ne  tint  aucun  compte  de  l'heure  fixée  pour  l'attaque.  Maître 
du  faubourg  de  Decimum,  au  lieu  de  s'y  retrancher  et  d'y  attendre  l'ennemi,  il 
se  porta  en  avant  avec  une  faible  partie  de  ses  troupes ,  et  aborda  sans  hésiter 
l'avant-garde  gréco-romaine.  Cette  avant-garde,  composée  de  trois  cents  cava- 
liers d'élite  sous  les  ordres  de  Jean  l'Arménien,  un  des  meilleurs  lieutenants  de 
Bélisaire,  fut  d'abord  assez  maltraitée;  et  le  prince  vandale,  combattant  au 
premier  rang  avec  une  rare  valeur,  avait  déjà  tué  douze  hommes  de  sa  propre 
main,  lorsqu'il  tomba  lui-même,  atteint  d'une  blessure  mortelle.  Se  voyant 
privés  de  leur  chef ,  ses  soldats  prennent  la  fuite ,  entraînant  ceux  qui  s'avan- 
çaient pour  les  soutenir  ;  et  tous,  pêle-mêle ,  sont  poursuivis  sur  le  chemin  de 
Carthage.  A  la  gauche,  les  deux  mille  cavaliers  commandés  par  Gundamund 
éprouvaient  le  même  sort  :  attaqués  par  six  cents  Massagètes  seulement ,  ils 
furent  mis  en  pleine  déroute. 

Toutefois  ce  double  échec  ne  décidait  pas  du  sort  de  la  journée,  et  Gélimer, 
avec  le  gros  de  ses  forces ,  pouvait  encore  arracher  la  victoire  aux  Gréco- 
Romains.  Ignorant  ce  qui  se  passait,  il  s'avançait  à  travers  de  longues  chaînes 
de  collines  qui  lui  dérobaient  la  plaine  où  l'imprudent  Ammatas  était  encore 
étendu  sans  vie  au  milieu  des  douze  cavaliers  immolés  de  sa  main.  A  ce 
triste  spectacle ,  rempli  de  douleur  et  de  colère ,  le  roi  suspend  sa  marche 
pour  rendre  les  derniers  devoirs  à  son  malheureux  frère,  puis  s'élance  sur 
l'ennemi  pour  le  venger.  Ce  choc  imprévu  jette  le  trouble  et  l'hésitation  parmi 
les  détachements  de  l'armée  gréco- romaine  qui  se  trouvent  sur  son  pas- 
sage, et  ils  se  replient  en  grande  hâte  sur  le  corps  principal,  où  ils  portent  un 
moment  la  confusion.  Mais  ,  de  son  côté  ,  Bélisaire  s'avançait  avec  sa  circon- 
spection habituelle  ,  à  la  tête  de  sa  cavalerie.  Son  premier  soin  fut  de  rallier 
les  fuyards,  qui  purent  dès  lors  se  reformer  derrière  lui.  Dès  qu'il  sut  la  mort 
d'Ammatas,  il  ordonna  de  fondre  sur  les  Vandales,  qui,  saisis  à  leur  tour  d'une 
panique  insurmontable ,  prirent  la  fuite  en  désordre  et  se  dispersèrent  dans 
les  montagnes.  Gélimer  se  retira  du  côté  d'Hippone  ;  les  vainqueurs  passèrent 
la  nuit  sur  le  champ  de  bataille,  h  la  dixième  borne  milliaire  de  Carthage. 

Le  lendemain  l'armée  gréco-romaine  se  remit  en  marche,  et  arriva  le  soir 


DOMINATION  VANDALE.  103 

aux  portos  de  la  \illi\  qu'elle  trouva  ouvertes  ;  mais  Bélisaire  refusa  d'y  entrer. 
Eu  vain  les  habitants  soi  lent  en  foule,  portant  des  flambeaux  et  poussant  des 
cris  de  joie,  le  prudent  général  ne  donne;  rien  à  l'entraînement  du  succès.  Soit 
qu'il  craignît  quelque  embûche ,  soit  plutôt  qu'il  ne  voulût  pas  exposer  la  ville 
aux  désordres  inséparables  d'une  occupation  opérée  de  nuit,  il  ordonna  de 
dresser  les  tentes,  établit  des  postes ,  et  plaça  partout  des  sentinelles  ,  comme 
s'il  était  encore  en  présence  de  l'ennemi.  La  Ilot  le  seule,  dont  tous  les  mouve- 
ments avaient  été  habilement  combinés  avec  ceux  de  l'armée  de  terre  ,  reçut 
l'ordre  de  pénétrer  dans  le  port. 

Enfin  le  jour  parut,  et  l'armée  entra  dans  Cartilage  enseignes  déployées, 
comme  si  elle  revenait  d'un  exercice  militaire.  Aucun  désordre  ne  ternit  son 
triomphe  :  l'Afrique  ne  faisait  que  changer  de  maître.  Le  commerce  de  la  ville 
ne  fut  pas  un  seul  instant  interrompu  ;  les  promenades  publiques  étaient  cou- 
vertes de  monde  comme  d'habitude.  Seulement,  un  mouvement  inaccoutumé 
se  faisait  remarquer  aux  portes  des  églises ,  où  les  Vandales  couraient  cher- 
cher un  refuge ,  et  les  catholiques  remercier  Dieu  de  leur  délivrance.  Un  de 
ces  édifices,  dédié  à  saint  Cyprien,  s'élevait  au  bord  de  la  mer.  Par  un  heu- 
reux concours  de  circonstances ,  ce  jour-là  se  trouvait  être  celui  de  la  fête  du 
glorieux  martyr  :  ce  fut  au  pied  de  ses  autels  qu'après  quatre-vingt-quinze 
ans  d'une  cruelle  oppression  les  chrétiens  orthodoxes  se  réunirent  avec  un 
empressement  inexprimable  pour  offrir  au  ciel  leurs  actions  de  gnlce.  L'habile  et 
sage  général  qui  présidait  à  ces  événements  occupa  le  palais  des  rois  vandales, 
si  souvent  souillé  par  l'assassinat  et  les  fureurs  de  ces  princes. 

Maître  de  la  capitale,  Bélisaire  ne  crut  point  encore  l'être  de  la  province  ; 
ne  pouvant  croire  qu'une  seule  bataille  eût  suffi  pour  renverser  une  domina- 
tion si  solidement  établie,  il  s'attendait  à  un  dernier  et  terrible  effort  de  la 
part  des  vaincus,  et  se  hâta  de  tout  préparer  pour  l'affermissement  de  sa  con- 
quête. Les  fortifications  de  Carthage  tombaient  en  ruine;  il  les  fit  relever, 
y  ajoutant  même  de  nouvelles  tours  et  plusieurs  ouvrages  de  terrassement , 
puis  creuser  autour  de  la  ville  un  large  fossé  qui  acheva  d'en  rendre  l'approche 
impossible.  Soldats  et  matelots ,  aidés  par  une  population  de  deux  cent  mille 
Ames,  prirent  part  à  ces  travaux  ;  et  l'ardeur  fut  telle  qu'en  moins  de  deux  mois 
Carthage  se  trouvait  en  état  de  soutenir  un  siège. 

Le  bruit  de  cette  prodigieuse  activité ,  répandu  dans  toute  l'Afrique ,  porta 
le  plus  profond  découragement  dans  le  cœur  des  Vandales.  De  leur  côté ,  les 
Maures ,  ce  peuple  sur  l'imagination  duquel  le  récit  des  choses  extraordinaires 
est  toujours  si  puissant,  courbèrent  la  tête  devant  ce  signe  de  grandeur  et  de 
force.  Plusieurs  de  leurs  chefs ,  vassaux  ou  ennemis  de  Gélimer,  vinrent  solli- 
citer l'amitié  des  Gréco-Romains.  Bélisaire  les  accueillit  avec  distinction,  et, 
faisant  revivre  un  antique  usage,  leur  remit  de  sa  main  les  marques  distinc- 
tives  de  la  dignité  royale  :  c'étaient  un  sceptre  d'argent  doré ,  un  diadème  à 
bandelettes ,  un  manteau  retenu  par  une  agrafe  d'or,  une  robe  et  une  tunique 


104  DOMINATION  VANDALE. 

blanches,  des  brodequins  enrichis  d'ornements  ou  de  broderies  en  or.  Il  y 
ajouta  de  riches  présents  \ 

Toute  l'Afrique  septentrionale  avait  donc  les  yeux  fixés  surles  Gréco-Romains, 
et  s'apprêtait  à  reconnaître  leur  domination.  Encore  une  victoire,  et  l'œuvre 
si  bien  commencée  était  complète,  autant  du  moins  que  la  conquête  peut  passer 
pour  définitive  dans  une  contrée  où  l'on  ne  s'établit  qu'à  la  condition  de  tou- 
jours combattre.  Mais,  pour  le  moment,  il  ne  s'agissait  que  de  chasser  les  Van- 
dales, sauf  à  compter  plus  tard  avec  les  indigènes.  Tel  était  le  plan  du  général 
grec,  toujours  imité  depuis  par  les  nations  qui  ont  aspiré  à  la  possession  de 
l'Afrique,  et  toujours  entravé  par  les  mêmes  obstacles. 

Réfugié  sur  les  frontières  de  la  Numidie  et  de  la  Bysacène,  où  il  était  par- 
venu à  réunir  autour  de  lui  la  nation  vandale  presque  tout  entière,  Gélimer 
attendait,  pour  tenter  de  nouveau  la  fortune  ,  que  son  frère,  jusqu'alors  resté 
en  Sardaigne ,  vînt  le  joindre  avec  ses  vétérans.  Or,  à  la  première  nouvelle  des 
succès  des  Gréco-Romains,  Tzazon  avait  spontanément  fait  embarquer  ses 
troupes,  et  après  une  heureuse  navigation  était  arrivé  en  Afrique,  où  son 
retour  presque  inespéré  rendit  le  courage  à  ses  compatriotes.  Après  avoir  tenu 
plusieurs  fois  conseil ,  les  deux  princes  levèrent  leur  camp ,  et  se  rappro- 
chèrent de  Carthage.  Aussitôt  Rélisaire,  sortant  d'une  inaction  prolongée  à 
dessein,  marche  droit  à  eux ,  et  disperse  sans  peine  leurs  troupes,  qui  aban- 
donnent sur  le  champ  de  bataille  le  cadavre  du  frère  de  leur  roi,  de  Tzazon, 
ce  dernier  soutien  de  la  race  de  Genseric.  La  journée  fut  peu  sanglante  : 
huit  cents  Vandales  et  cinquante  Romains  seulement  y  perdirent  la  vie.  Ce 
sont  moins  les  pertes  matérielles  que  la  démoralisation  des  armées  qui  amè- 
nent les  grands  désatres.  Avant  la  fin  du  combat ,  Gélimer  s'était  enfui  vers 
la  Numidie ,  abandonnant  à  l'ennemi  son  camp  ouvert  de  toutes  parts  et  dans 
lequel  se  trouvaient  réunis  les  derniers  débris  de  son  peuple,  femmes,  enfants, 
vieillards,  avec  tous  ses  trésors.  Un  tumulte  étrange  y  régnait,  car,  frappés 
d'une  terreur  profonde ,  ces  barbares  songeaient  plutôt  à  fuir  qu'à  combattre. 
Sans  presque  éprouver  de  résistance,  les  Romains  firent  un  immense  butin. 
L'or  et  l'argent,  les  objets  précieux  de  tout  genre  que  les  Vandales  avaient 
rapportés  de  leurs  nombreuses  expéditions ,  ou  qu'ils  avaient  extorqué  en 
Afrique,  soit  par  des  spoliations,  soit  par  les  impôts,  étaient  entassés  dans  leur 
camp,  et  devinrent  à  leur  tour  la  proie  du  vainqueur. 

Cette  bataille,  qui  anéantit  politiquement  la  puissance  des  Vandales  en 
Afrique,  fut  livrée  vers  le  milieu  de  décembre  533,  trois  mois  après  l'entrée  de 
l'armée  romaine  dans  Carthage ,  six  mois  après  son  départ  de  Constantinople. 

1  Celte  antique  coutume  subsiste  encore  dans  tout  l'Orient,  niais  elle  n'est  plus  guère  consi- 
dérée que  comme  de  pur  cérémonial.  La  pelisse  d'honneur  que  le  sullan  de  Constantinople 
donnait  jadis  à  sesbeys,  à  ses  ministres,  à  ses  généraux  d'année,  comme  une  sorte  d'investi- 
ture féodale,  il  l'accorde  aujourd'hui  à  titre  de  faveur  aux  représentants  des  puissances  amies, 
parfois  même  à  des  étrangers  de  distinction  reçus  en  audience  particulière. 


DOMINATION  VANDALE.  lo:> 

Pour  compléter  la  victoire,  il  ne  restait  plus  qu'à  s'assurer  de  la  personne  de 

Gélimer.  Ce  prince  avait  trouvé  asile  chez  une  tribu  maure  des  montagnes 

de  Pappua  (  Djebel-Edough  ) ,  près  des  sources  de  la  Seybouse  .  OÙ  il  traînait 
l'existense  la  plus  misérable.  Plus  sauvages  môme  que  les  Kabaïles  de  nos 
jours,  ses  hôtes  habitaient  de  sombres  buttes,  des  cavernes  creusées  dans  le 
roc,  où  couchaient  pêle-mêle  sur  la  terre  nue,  hommes,  femmes,  enfants, 
troupeaux.  Ils  portaient  toute'  l'année  la  même  tunique  et  le  même  manteau  ; 
des  espèces  de  gâteaux  d'orge,  d'avoine  ou  de  seigle,  à  demi  cuits  sous  la 
cendre,  étaient  leur  unique  aliment,  le  seul  qu'ils  pussent  offrir  au  roi  fugi- 
tif. Étranges  courtisans  et  nourriture  plus  étrange  encore  pour  un  prince 
naguère  assis  à  la  table  la  plus  somptueuse  de  l'univers!  11  n'avait  pourtant 
d'autre  alternative  que  de  se  résigner  ou  à  vivre  dans  cette  affreuse  retraite 
ou  à  se  rendre,  car  la  montagne,  presque  inaccessible  de  toutes  parts,  et  le 
fort  de  Midenos  '  qui  la  couronnait,  étaient  étroitement  resserrés  par  Pbaros, 
un  des  lieutenants  de  Bélisaire.  Après  quelques  inutiles  tentatives  d'escalade, 
cet  officier  changea  le  siège  en  blocus. 

Pendant  ce  temps,  le  général  victorieux  retournait  à  Carthage  afin  d'achever 
de  soumettre  le  pays  et  de  l'arracher  à  l'influence  des  Vandales.  Césarée  de 
Mauritanie  ;  Ceuta,  appelée  alors  le  fort  des  Sept  ou  Septem;  Tripoli,  la  pre- 
mière des  villes  d'Afrique  qui  eût  reconnu  le  pouvoir  de  Justinien,  reçurent 
garnison  romaine.  De  son  côté,  la  flotte  ne  restait  pas  inactive  ;  elle  soumettait 
la  Sardaigne,  la  Corse,  les  îles  Baléares,  dépendances  du  vaste  empire  créé  par 
Genseric. 

Telle  était  la  situation  des  affaires  en  Afrique  lorsque  Justinien  reçut  les 
lettres  de  son  général  qui  lui  annonçaient  l'heureux  succès  de  sa  glorieuse 
entreprise.  A  la  joie  publique  se  mêlèrent  aussitôt  des  intrigues  de  tout  genre, 
tant  chacun  avait  hâte  d'aller  prendre  sa  part  des  dépouilles  du  vaincu.  Une 
nuée  d'agents  de  toute  espèce  envahit  la  province,  moins  pour  assurer  la 
conquête  que  pour  l'exploiter.  On  s'y  rendait  pour  s'enrichir,  n'importe  par 
quels  moyens.  L'empereur  lui-même  allait  au-devant  de  toutes  les  mesures 
qu'on  s'empressait  de  lui  suggérer  pour  tirer  de  ses  nouveaux  sujets  les  plus 
fortes  contributions  possibles  :  les  subtilités  du  fisc  impérial  remplacèrent 
les  extorsions  des  Vandales.  Tous  les  descendants  des  anciens  propriétaires 
romains  furent  autorisés  à  revendiquer  les  maisons  et  les  terres  dont  les 
soldats  de  Genseric  avaient  dépouillé  leurs  ancêtres.  A  l'aide  d'une  telle  loi , 
secondée  par  des  déportations  en  masse,  on  s'explique  comment  ces  envahis- 
seurs ont  si  complètement  disparu  du  sol  de  l'Afrique ,  qu'à  peine  y  reste-t-il 
d'eux  quelque  trace. 

Cependant  le  siège  de  la  montagne  Pappua  continuait,  et  l'opiniâtreté  de 


1  Ce  fort  ('-tait  aussi  une  petite  ville  qui  n'était  habitée  qu'à  certaines  époques  de  l'année.  Il 
n'en  reste  aujourd'hui  aucun  vestige. 

14 


10G  DOMINATION  VANDALE. 

Gélimer  faiblissait  chaque  jour  devant  la  vigilance  de  Pharos.  Près  de  se 
rendre  sur  la  promesse  d'être  généreusement  traité  par  Justinien,  la  honte  le 
retenait  encore.  Depuis  six  mois  il  manquait  de  tout  ;  une  horrible  famine 
moissonnait  autour  de  lui  ce  qui  lui  restait  de  parents  et  d'amis.  Enfin,  un 
jour,  ayant  vu  son  neveu  disputer  avec  désespoir  à  un  enfant  maure  un  dernier 
gâteau  d'orge  à  demi  cuit  sous  la  cendre,  son  courage  l'abandonna,  et  il 
consentit  à  capituler.  Conduit  à  Carthage ,  il  fut  accueilli  avec  distinction 
par  Bélisaire ,  à  qui  un  tel  prisonnier  causa  d'autant  plus  de  joie  qu'il  avait 
hâte  de  retourner  à  Constantinople,  où.  ses  ennemis  répandaient  des  bruits 
injurieux  à  sa  gloire:  on  disait  qu'il  voulait  se  faire  roi  de  l'Afrique,  et  le 
caractère  jaloux  et  soupçonneux  de  l'empereur  lui  faisait  craindre  que  ce 
prince  n'ajoutât  foi  à  de  telles  calomnies. 

Le  vainqueur  des  Vandales  fit  embarquer  sans  délai  ses  gardes,  ses  captifs, 
ses  trésors.  Sa  navigation  fut  si  heureuse ,  que  son  arrivée  précéda  la  nou- 
velle de  son  départ.  La  calomnie  se  tut,  et  les  soupçons  s'évanouirent  devant 
une  telle  preuve  de  loyauté.  Il  fut  reçu  avec  des  honneurs  extraordinaires, 
et  après  un  intervalle  de  six  siècles  les  pompes  triomphales  de  la  Piome  répu- 
blicaine reparurent  pour  honorer  le  courage  et  la  vertu  d'un  grand  citoyen. 
Jamais  la  ville  de  Constantin  n'avait  vu  un  si  magnifique  spectacle.  Les  plus 
riches  dépouilles  attestaient  l'importance  de  la  conquête  :  c'étaient  des  vête- 
ments de  soie  à  l'usage  des  rois  vandales,  des  charriots  de  guerre,  des  pier- 
reries, des  vases  richement  ciselés  ;  des  monceaux  d'or  et  d'argent  monnayé 
et  non  monnayé,  reste  du  pillage  de  Rome  et  de  l'Italie.  Derrière  les  chars 
qui  portaient  ces  trésors ,  marchaient  lentement  sur  une  longue  file  les 
nobles  v  andales  et  leur  roi  captif  :  les  premiers ,  remarquables  par  leur  fierté 
et  par  leur  haute  stature  ;  le  second ,  couv  ert  d'une  robe  de  pourpre  et  répé- 
tant de  temps  en  temps  ces  paroles  de  Salomon  :  Vanité  des  vanités,  tout  ri  est 
que  vanité!  Cependant  sa  philosophie  échoua  au  moment  où,  arrivé  au  pied 
du  trône  de  l'empereur,  on  le  dépouilla  de  sa  robe  royale,  en  le  forçant  de  se 
mettre  à  genoux.  Celte  expression  de  l'historien  grec  dit  assez  qu'il  opposa 
à  cette  dernière  humiliation  une  inutile  résistance. 

Le  jour  même  de  cette  imposante  cérémonie,  Bélisaire  fut  nommé  consul 
pour  l'année  suivante,  et  une  fête  nouvelle  célébrée  en  son  honneur.  Ce  fut 
un  second  triomphe.  Dans  le  premier ,  le  héros  avait  marché  modestement 
à  pied  à  la  tête  de  ses  braves  compagnons  d'armes ,  s'effaçant  autant  qu'il 
le  pouvait ,  dans  la  crainte  d'éveiller  la  jalouse  susceptibilité  de  son  maître  ; 
dans  le  second ,  il  crut  pouvoir  accepter  comme  magistrat  les  honneurs  qu'il 
avait  déclinés  comme  général.  Porté  par  des  esclaves  dans  sa  chaise  d'ivoire  à 
travers  la  ville,  le  nouveau  consul  jetait  au  peuple,  de  ses  mains  victorieuses, 
une  partie  des  richesses  conquises  sur  les  Vandales  :  des  coupes  d'or,  de 
riches  ceintures,  de  l'argent,  des  bijoux,  fruits  d'une  conquête  dont  l'honneur 
lui  revenait  tout  entier. 


DOMINATION  VANDALE.  107 

.Mais  la  récompense  la  plus  chère  au  héros  fut  de  voir  l'empereur  tenir  au 
monarque  captif  toutes  les  promesses  que  lui-même  avait  faites  en  Afrique. 
En  descendant  du  trône,  Gélimer  avait  subi  sa  dernière  épreuve;  un  vaste 
domaine  lui  fut  assigné,  pour  lui  et  pour  sa  famille,  dans  la  province  de 
Galatie.  Son  obstination  à  ne  pas  abjurer  l'arianisme,  l'empêcha  seule  d'être 
revêtu  de  la  dignité  de  patrice.  Il  vécut  et  mourut  en  homme  privé,  et  ne  laissa 
point  d'enfants.  Ainsi  finirent  la  race  royale  de  Genseric  et  le  royaume  qu'il 
avait  fondé. 

D'un  peuple  à  si  bon  droit  célèbre  il  n'est  rien  demeuré  qu'un  nom  vague- 
ment odieux ,  que  les  nations  modernes  considèrent  comme  une  injure  et 
appliquent  comme  un  stygmate  flétrissant  au  front  de  tous  les  ennemis  des 
arts  et  de  la  civilisation.  A  peine  même  restc-t-il  aux  savants  quelques 
médailles  pour  appuyer  d'une  preuve  matérielle  le  témoignage  des  historiens. 
Cependant,  soyons  justes  même  envers  ces  barbares  :  les  Vandales,  une  fois 
établis  en  Afrique,  ne  restèrent  pas  absolument  étrangers  aux  paisibles  occu- 
pations des  Romains  ;  ils  concoururent  avec  leurs  nouveaux  concitoyens  à  la 
culture  des  terres,  à  l'exploitation  de  diverses  industries,  auxquelles  ils  ajou- 
tèrent une  branche  totalement  inconnue  avant  leur  conquête,  et  qui  s'est 
perpétuée  après  eux  dans  ce  pays,  c'est-à-dire  la  fabrication  de  sabres  et 
d'épées  qui  coupaient  les  métaux  les  plus  durs  et  dans  lesquels  on  pouvait  se 
mirer  comme  dans  une  glace.  Ils  exécutèrent  aussi  plusieurs  grands  travaux 
hydrauliques,  soit  pour  l'arrosement  des  terres,  soit  pour  le  luxe  de  leurs 
jardins. 

Disons  aussi  que  sous  le  rapport  intellectuel  les  auteurs  grecs  et  latins  ont 
jugé  les  Vandales  très-défavorablement ,  parce  que  ,  repoussant  la  culture  des 
langues  étrangères,  ces  peuples  s'en  tenaient  à  leur  idiome  particulier;  cepen- 
dant un  neveu  de  Genseric  était  versé  dans  la  langue  latine  et  dans  les  sciences 
que  l'on  cultivait  à  Rome.  De  l'aveu  de  plusieurs  auteurs  contemporains ,  le 
roi  ïhrasamund  fut  l'homme  le  plus  lettré  de  l'Afrique  ;  il  se  plaisait  à  discuter 
en  latin ,  sur  des  questions  de  thélologie  et  de  philosophie,  avec  les  membres 
du  clergé  catholique.  Il  composa  aussi  dans  cette  langue ,  en  faveur  de  l'aria- 
nisme, un  ouvrage  qui,  dit-on,  se  recommandait  autant  par  l'élégance  du  style 
que  par  la  force  du  raisonnement. 

Ainsi  donc,  on  le  voit  ici ,  les  traditions  les  plus  accréditées  ne  sont  pas  tou- 
jours les  plus  exactes.  D'abord  inférieurs  aux  Romains  en  civilisation  ,  les 
Vandales  finirent  par  gagner  à  leur  contact ,  et  les  habitudes  de  luxe  qu'ils 
contractèrent  en  très-peu  de  temps  montrent  assez  qu'ils  n'étaient  pas  tout 
à  fait  dépourvus  d'aptitude  pour  les  arts  et  la  poésie.  On  assure  même  que 
Gélimer,  lorsqu'il  se  trouvait  si  étroitemcdt  bloqué  par  les  troupes  bysantines 
dans  les  montagnes  de  Pappua ,  composa  sur  ses  malheurs  des  chants  épi- 
ques empreints  d'une  certaine  grâce  mélancolique.  Mais  de  tout  ce  que  les 
Vandales  ont  écrit  rien  n'est  parvenu  jusqu'à  nous  ;  par  suite  des  guerres 


108  DOMINATION  VANDALE. 

et  des  dévastations  du  moyen  âge,  leurs  armes  elles-mêmes  ont  disparu;  il 
ne  nous  est  resté  de  leur  langue  que  quelques  mots  et  des  noms  propres. 
C'est  cette  destruction  complète  de  leurs  monuments  qui  a  justifié  et  validé 
en  quelque  sorte  l'anathème  irrémissible  que  la  postérité  laisse  encore  peser 
sur  eux, 


-%?5^ 


CHAPITRE  VII. 

DOMINATION     GRÉCO-BYSANTINE. 

(  .">ô8-g:o  de  j.-c.  ) 

SaloHion  gouverneur  de  l'Afrique.  —  Insurrection  des  indigènes.  —  Ils  sont  battus  dans 
la  Bysacène.  —  Conspiration  dirigée  contre  Salomon  ;  il  est  obligé  de  prendre  la 
fuite.  —  Stoza  chef  des  insurgés.  —  Gernianiis  ,  neveu  de  Justinien  ,  gouverneur. 
—  Il  disperse  les  insurgés.  — Son  administration.  — Salomon  appelé  pour  la  seconde 
fois  au  commandement.  —  Son  expédition  contre  les  monts  Aourès.  —  Sa  mort.  — 
Décadence  de  la  domination  gréco-bysantine  en  Afrique. 


W 


Les  victoires  de  Bélisaire  re- 
mirent en  quelque  sorte  l'Afri- 
que dans  l'état  où  elle  se  trou- 
vait au  moment  de  la  conquête 
des  Vandales  :  ceux  -  ci  dispa- 
rurent du  sol  presque  en  un 
instant ,  et  l'oligarchie  qu'ils 
avaient  constituée  alla  se  perdre 
dans  les  rangs  de  l'armée  gréco- 
romaine.  Mais  sous  d'autres 
rapports,  les  représentants  de 


l'empereur  d'Orient,  c'est-à-dire  les  exarques  (titre  sous  lequel  on  dési- 
gnait ses  délégués  ,  investis  du  pouvoir  civil  et  militaire),  allaient  se  trou- 


110  DOMINATION  GRECO-BYSANTINE. 

ver  dans  des  conditions  moins  favorables  encore  que  les  derniers  gouver- 
neurs envoyés  par  les  empereurs  d'Occident.  Il  leur  fallut  compter  avec  de 
nouveaux  ennemis  bien  autrement  opiniâtres  que  les  Vandales  ,  c'est-à-dire 
les  indigènes,  dont  la  soumission  n'est  jamais  que  momentanée.  Sortis  de  leurs 
retraites ,  descendus  de  leurs  montagnes  pendant  la  désastreuse  période  qui 
s'étend  de  Genseric  au  dernier  de  ses  successeurs,  les  nomades  faisaient  paître 
leurs  troupeaux  et  dressaient  leurs  tentes  dans  les  mêmes  plaines  d'où  les 
colons  italiens  tiraient  naguère  la  subsistance  de  la  métropole.  Des  six  cent 
quatre-vingt-dix  évèchés  qui  sous  les  empereurs  romains  existaient  dans  les 
sept  provinces  (  depuis  Tanger  jusqu'à  Tripoli),  il  n'en  restait  plus  que  deux 
cent  dix-sept  :  toutes  les  autres  villes  épiscopales  avaient  été  ruinées,  soit  par 
les  Vandales,  soit  par  les  Maures,  ou  s'éteignaient  obscurément  sous  la  domi- 
nation des  chefs  des  tribus  barbares,  à  qui  leurs  succès  contre  de  farouches 
dominateurs  avaient  semblé  offrir  comme  une  proie  assurée  tout  le  territoire 
de  l'Afrique  septentrionale.  Aussi  la  plupart  de  ces  chefs  ne  virent-ils  qu'avec 
un  sentiment  de  regret  les  victoires  de  Bélisaire.  De  ce  regret  à  l'insurrection 
il  n'y  avait  plus  qu'un  pas  ;  ce  pas  fut  bientôt  franchi. 

Le  successeur  que  s'était  choisi  Bélisaire  fut  l'eunuque  Salamon.  Homme  de 
guerre  habile,  administrateur  éclairé,  ce  général  n'avait  rien  du  caractère  de 
cette  classe  d'hommes  si  dignes  de  mépris  et  qui  pourtant  exercent  une  im- 
mense influence  dans  les  intrigues  des  cours  d'Orient.  Non  moins  actif  que 
brave ,  non  moins  prudent  que  juste  ,  il  possédait  la  confiance  des  troupes  et 
l'estime  des  habitants  du  pays  ;  mais  ses  vertus  et  ses  talents  ne  purent  em- 
pêcher qu'après  plusieurs  années  de  travaux  et  de  luttes  sanglantes  il  ne  suc- 
combât, comme  tant  d'autres ,  dans  cette  œuvre  si  souvent  reprise  et  jamais 
achevée  :  l'assujettissement  des  peuplades  de  l'Atlas. 

Quoique  les  chefs  maures  montrassent  toujours  la  même  avidité  pour  ces 
tuniques  brodées  d'or  et  d'argent  qui  à  leurs  yeux  représentaient  les  insignes 
du  pouvoir,  Bysance  ne  trouvait  en  eux  ni  soumission  réelle  ni  véritable 
dévouement.  Avant  même  le  départ  de  Bélisaire,  les  Mauro-Gétules,  que  nous 
avons  vus  reconnaître  la  suprématie  de  Justinien,  avaient  commencé  à  se  sou- 
lever, et  bientôt  toutes  les  tribus,  faisant  trêve  à  leurs  inimitiés  particulières, 
se  réunirent  pour  chasser  de  leur  pays  les  Gréco-Romains  :  d'un  même  élan, 
elles  se  précipitent  sur  les  fertiles  plaines  de  la  Numidie  et  de  la  Bysacène, 
brûlent  les  villes  et  les  villages,  dont  elles  traînent  les  habitants  en  captivité. 
Un  nouvel  avantage  accrut  leur  audace  :  deux  braves  officiers  qui  comman- 
daient un  détachement  de  cavalerie  avaient  perdu  la  vie  dans  une  embuscade 
dressée  presque  aux  portes  de  Carthagc  :  leurs  têtes ,  promenées  triomphale- 
ment parmi  les  autres  tribus,  devinrent  le  signal  d'une  insurrection  générale. 

Pour  adoucir  ces  peuplades  ardentes  et  fanatiques,  les  lieutenants  de  Salomon 
leur  rappelèrent  les  malheurs  de  la  domination  vandale,  les  promesses  de-sou- 
mission qu'elles-mêmes,  ou  leurs  chefs,  avaient  faites  à  Bélisaire  ;  enfin  les  otages 


DOMINATION  GRÉCO-BVSANÎINE.  111 

qu'elles  avaient  livrés  pour  garantie  de  leur  fidélité  ;  mais  à  ces  paroles  conci- 
liantes elles  répondirent  fièrement  :  «  L'exemple  des  Vandales  ne  nous  effraie 
«  pas;  vous  ne  les  avez  vaincus  que  parce  que  nous  les  avions  déjà  affaiblis  par 
o  des  combats  continuels.  Quant  aux  menaces  (pue  vous  nous  faites  de  mettre 
«  à  mort  nos  otages,  c'est  aux  Romains  qu'il  importe  de  ménager  leurs  enfants, 
«  car  ils  n'ont  chacun  qu'une  seule  femme  ;  pour  nous,  qui  pouvons  en  avoir 
«  cinquante ,  nous  ne  craignons  pas  de  voir  s'éteindre  notre  postérité.  » 

Tout  espoir  de  rien  obtenir  par  les  voies  de  la  douceur  étant  perdu,  Salomon 
marcha  rapidement  sur  la  Bysacène  ,  et  occupa  cette  riche  province,  autrefois 
le  grenier  de  Rome,  maintenant  inculte  et  dépeuplée.  Campés  dans  la  plaine 
de  Manimée ,  les  insurgés  l'attendaient  au  pied  d'une  longue  chaîne  de  mon- 
tagnes. De  là,  s'ils  étaient  vainqueurs,  ils  pouvaient  se  porter  droit  à  Carthage; 
si,  au  contraire,  ils  étaient  vaincus,  la  connaissance  qu'ils  avaient  du  pays 
assurait  leur  retraite  vers  le  désert.  L'ordre  de  bataille  qu'observaient  ces 
Maures  orientaux  diffère  complètement  de  la  manière  de  combattre  des  Nu- 
mides et  des  Maures  occidentaux.  Il  est  trop  remarquable  pour  ne  pas  fixer  un 
moment  l'attention.  Placés  en  travers  à  la  suite  les  uns  des  autres,  les  chameaux 
formaient  un  vaste  cercle  qui  servait  de  retranchement'  ;  l'infanterie,  armée  de 
lances,  de  boucliers  et  d'épées,  complétait  le  cercle,  au  milieu  duquel  se 
tenaient  les  femmes,  les  enfants  et  le  bagage.  Parmi  ces  femmes ,  un  certain 
nombre  étaient  placées  de  manière  à  pouvoir  prendre  part  au  combat;  les 
autres  dressaient  les  tentes ,  pansaient  les  bêtes  de  somme ,  aiguisaient  les 
armes.  Enfin,  sur  les  hauteurs  les  plus  voisines  on  distinguait  plusieurs  corps  de 
cette  cavalerie  sauvage  et  à  demi  nue  qui,  selon  l'occasion,  attaque  ou  fuit  avec 
une  égale  rapidité. 

L'exarque  conduisit  ses  troupes  avec  une  prudente  lenteur  à  l'assaut  de  ce 
camp  défendu  par  une  muraille  vivante  ;  mais,  effrayés  à  la  vue  des  chameaux 
ou  rebutés  par  leur  odeur  repoussante,  les  chevaux  refusèrent  d'avancer.  Alors 
il  donna  ordre  à  sa  cavalerie  de  mettre  pied  à  terre,  et,  portant  tous  ses  efforts 
sur  un  seul  point,  perça  la  ligne  de  chameaux  :  toute  l'armée  se  précipita  par 
cette  brèche;  l'infanterie  ennemie  fut  taillée  en  pièces.  S'il  faut  en  croire  les 
historiens  du  Bas  -  Empire ,  plus  de  dix  mille  hommes  restèrent  sur  la  place. 
Instruits  par  cette  défaite,  qui  ne  diminua  en  rien  leur  opiniâtreté  habituelle, 
les  Maures  choisirent  un  nouveau  champ  de  bataille  ,  cette  fois  ce  ne  fut  plus 
dans  une  plaine  ouverte  qu'ils  établirent  leur  camp,  mais  sur  une  montagne 
escarpée.  Du  côté  de  l'est,  cette  montagne  paraissait  inaccessible,  et  elle  l'eût 
été  pour  une  armée  marchant  en  ordre  de  bataille  ;  mais  des  hommes  agiles  et 
hardis  pouvaient  parvenir  un  à  un  jusqu'au  sommet.  Au  couchant,  une  pente 
assez  douce  était  flanquée  de  deux  rochers  d'une  hauteur  prodigieuse,  entre 

1  Cette  tactique  ressemble  beaucoup  à  celle  des  Cimbres  cl  des  Teutons  campant  au  milieu 
de  leurs  cbaiiots. 


112  DOMINATION  GBÉCO-BYSANTINE. 

lesquels  serpentait  un  chemin  fort  étroit  :  ce  fut  là  qu'ils  s'établirent.  Quant  au 
point  qui  dominait  cette  position ,  le  croyant  inaccessible  ,  ils  avaient  jugé 
inutile  de  l'occuper. 

Arrivé  au  pied  de  la  montagne,  Salomon  fit  halte,  afin  de  reconnaître  le 
terrain.  Vers  le  soir,  il  appela  un  de  ses  lieutenants,  sur  la  valeur  et  la  prudence 
duquel  il  pouvait  compter,  et  lui  ordonna  de  prendre  dans  tous  les  bataillons 
mille  fantassins  vigoureux  et  déterminés.  Sortie  du  camp  en  secret ,  comme 
pour  explorer  la  campagne  à  la  faveur  de  la  nuit,  cette  troupe  d'élite  se  rap- 
procha du  pied  de  la  montagne,  dont  elle  gravit  les  flancs  et  gagna  le  sommet 
sans  avoir  été  aperçue  par  l'ennemi.  Elle  s'y  tint  sans  déployer  les  enseignes, 
sans  lancer  un  trait,  sans  pousser  un  cri.  Dès  le  point  du  jour,  l'exarque  mit  en 
mouvement  le  reste  de  son  armée,  et  la  conduisit  à  l'assaut.  Comptant  sur  un 
facile  succès,  les  Maures  s'apprêtaient  à  le  recevoir  vigoureusement,  lorsqu'on 
levant  la  tête  ils  virent  flotter  au-dessus  d'eux  les  enseignes  bysantines  et 
entendirent  des  chants  de  triomphe  que  suivit  une  grêle  de  traits  :  aussitôt 
leur  extrême  confiance  fit  place  à  une  affreuse  épouvante.  Le  chemin  de  la 
plaine  et  celui  de  la  montagne  leur  étant  fermés,  ils  se  précipitèrent  confusé- 
ment, cavaliers  et  fantassins,  dans  les  profondes  fissures  et  sur  les  pentes 
abruptes  des  deux  rochers  latéraux,  afin  de  gagner  une  autre  montagne ,  sépa- 
rée par  un  précipice  de  celle  qu'ils  occupaient  eux-mêmes.  Mais  la  foule  était 
si  grande,  qu'ils  s'embarrassaient  les  uns  les  autres  et  roulaient  pêle-mêle  au 
fond  de  l'abîme.  Cinquante  mille  hommes ,  dit-on  ,  perdirent  la  vie  dans  cette 
sanglante  journée;  des  tribus  entières  furent  anéanties.  La  multitude  des 
enfants  et  des  femmes  traînés  en  captivité  fut  telle ,  qu'à  Carthage  un  enfant 
maure  était  livré  pour  le  prix  d'un  mouton.  Les  Barbares  de  l'Afrique  propre- 
ment dite  ne  se  relevèrent  pas  de  ce  désastre,  et  la  Bysacènc  respira  plus  libre- 
ment. La  lutte  continua  en  Numidie ,  pays  où  les  populations  étaient  plus 
nombreuses  et  le  terrain  plus  difficile  encore. 

Si  florissante  sous  la  domination  romaine,  la  Numidie  était,  à  l'époque 
où  nous  sommes  parvenus,  divisée  entre  les  Grecs  et  les  Barbares  ;  en  outre  , 
les  Maures  ou  Numides  s'y  battaient  sur  les  ruines  de  la  civilisation  ,  ne  parais- 
sant d'accord  que  sur  un  seul  point,  c'est-à-dire  de  menacer  incessamment  du 
pillage  et  de  la  mort  ce  qui  restait  d'habitants  d'origine  européenne.  Le  plus 
puissant  de  ses  princes  était  Jabdas,  chef  des  tribus  guerrières  et  populeuses  du 
mont  Auraze  (Aourès).  Or,  tandis  que  Salomon  détruisait  dans  la  Bysacène  les 
bandes  insurgées ,  ce  Jadbas ,  suivi  de  trente  mille  hommes  que  l'amour  du 
pillage  avait  réunis  sous  ses  drapeaux,  prenait  sa  revanche  dans  la, Numidie  : 
toutes  les  tribus  de  cette  province  lui  obéissaient  de  gré  ou  de  force  ;  celles  qui 
avaient  voulu  lui  résister  ou  suivre  d'autres  chefs  avaient  été  frappées  sans 
pitié,  et,  pour  mieux  assurer  sa  suprématie,  il  avait  forcé  ses  rivaux  à  chercher 
un  asile  auprès  des  Bysantins. 

De  leur  côté,  ces  bannis  imploraient  le  secours  de  Salomon  ,  le  pressant 


DOMINATION  GRÉCO-BYSANTINE.  113 

de  venger  à  la  fois  ses  injures  et  les  leurs,  rassurant  que  pour  se  soulever 
contre  Jabdas  leurs  nombreux  amis  n'attendaient  que  la  présence;  d'une  armée. 
Cédant  à  leurs  instances  ,  Salomon  passa  en  personne  dans  la  Numidie.  Los 
Maures  fugitifs  lui  servirent  de  guides  dans  ce  pays  monlueux  qu'il  ne  con- 
naissait que  très-imparfaitement  ;  mais  après  une  marche  pénible  de  sept  jours 
sans  rencontrer  l'ennemi,  n'ayant  que  très-peu  de  vivres ,  il  jugea  prudent  de 
ne  pas  s'engager  plus  avant.  D'ailleurs,  plusieurs  circonstances  lui  avaient  déjà 
rendu  suspecte  la  fidélité  de  ses  guides  :  nulle  de  leurs  promesses  ne  se  réali- 
sait, aucune  tribu  ne  venait  se  joindre  à  eux  ;  le  pays,  au  contraire,  paraissait 
complètement  désert,  et  les  chemins  devenaient  de  plus  en  plus  difficiles. 
Craignant  d'être  entraîné  dans  quelque  embuscade,  le  général  grec  se  rendit 
au  vœu  unanime  de  ses  troupes,  et  rebroussa  chemin.  Sa  retraite  ne  fut  pas 
inquiétée  ,  et  cette  expédition  eut  du  moins  pour  lui  ce  double  avantage 
qu'elle  lui  procurait  la  connaissance  des  lieux  et  lui  rappelait  qu'il  ne  faut  pas 
se  fier  légèrement  aux  promesses  de  ces  peuplades  si  mobiles  et  si  dissimulées. 

De  retour  à  Carthage,  Salomon  prépara  une  nouvelle  expédition,  mais,  cette 
fois,  sans  le  secours  des  Maures  et  avec  des  approvisionnements  suffisants  pour 
n'être  point  obligé  de  revenir  sur  ses  pas  avant  d'avoir  atteint  son  but.  Malheu- 
reusement, au  moment  d'entrer  en  campagne,  une  révolte,  fomentée  de  longue 
main  par  le  clergé  arien  et  par  les  familles  vandales  restées  à  Carthage ,  éclata 
tout  à  coup  parmi  les  troupes  indigènes  qui  composaient  la  majeure  partie 
de  son  armée.  Ces  sectaires  avaient  formé  le  projet  de  sacrifier  le  gouver- 
neur au  pied  des  autels,  au  milieu  des  solennités  de  la  fête  de  Pâques.  La 
crainte  ou  le  remords  arrêta  le  poignard  des  assassins;  mais  la  sécurité  qu'il 
montra  les  enhardit,  et  dix  jours  après  éclata  dans  le  cirque  une  sédition  qui  se 
répandit  en  un  instant  dans  tous  les  quartiers  de  la  ville  :  le  pillage,  le  massacre 
de  ses  habitants,  sans  distinction  d'âge  ni  de  sexe,  ne  furent  suspendus  que  par 
la  nuit,  le  sommeil  et  l'ivresse  de  ces  forcenés.  Salomon  lui-même  fut  con- 
traint de  se  réfugier  en  Sicile,  accompagné  de  sept  personnes  seulement  parmi 
lesquelles  se  trouvait  l'historien  Procope.  Les  deux  tiers  de  l'armée  prirent 
part  à  cette  rébellion,  et  huit  mille  insurgés,  assemblés  dans  les  champs  de 
Bulla,  élurent  pour  chef  un  simple  soldat  nommé  Stoza. 

Ce  chef  improvisé  avait  toutes  les  qualités  nécessaires  pour  imposer  à  la 
multitude  :  brave,  actif,  entreprenant,  doué  d'une  force  prodigieuse,  sa  parole, 
quoique  grossière,  était  persuasive,  et  tous  ses  actes  empreints  de  cette  brutale 
énergie  qui  exerce  une  irrésistible  influence  sur  l'esprit  d'une  soldatesque 
indisciplinée.  Sous  la  conduite  d'un  tel  chef,  les  Maures  espéraient  s'em- 
parer de  l'Afrique  entière.  Dans  cet  audacieux  dessein,  Stoza  fit  un  appel  à  ce 
qui  restait  encore  d'énergique  et  de  guerrier  parmi  les  Vandales  ;  il  offrit  aux 
esclaves  la  liberté;  enfin,  tous  ces  vagabonds,  tous  ces  hommes  perdus  de  vices 
qui  encombrent  ordinairement  les  grandes  villes,  vinrent  grossir  les  rangs  de 
son  armée,  bientôt  forte  de  huit  mille  hommes.  Avec  un  tel  ramassis  de  troupes 

15 


Jlï  DOMINATION  GRÉCO-BYSANT1NE. 

sans  nationalité  et  dépourvues  d'esprit  de  corps,  il  marcha  sur  Garthage,  comp- 
tant y  entrer  sans  résistance;  mais  un  brave  officier,  Théodore,  capitaine  des 
gardes  de  Sàlomon,  avait  pris  le  commandement  de  la  ville  avec  la  résolution 
bien  arrêtée  de  ne  la  rendre  qu'à  la  dernière  extrémité.  Lorsque  les  rebelles 
arrivèrent  sous  ses  murs,  toutes  les  dispositions  étaient  prises  à  l'intérieur 
pour  soutenir  un  siège. 

Malgré  les  instances  de  Théodore ,  malgré  le  sang-froid  et  l'habileté  qu'il 
déploya  en  cette  grave  circonstance,  les  habitants  songeaient  à  capituler. 
Ils  avaient  même  résolu  de  le  faire  le  lendemain,  lorsque  Bélisaire  entra  de 
nuit  dans  le  port.  Il  n'avait  qu'un  seul  vaisseau,  et  n'était  ficcompagné  que 
de  Salomon  avec  cent  hommes  d'élite.  Les  troupes  de  Stoza  dormaient  paisi- 
blement sous  leurs  tentes,  s'attendant  qu'à  leur  réveil  on  leur  apporterait  les 
clefs  de  la  ville  ;  mais  au  point  du  jour,  quand  ils  apprirent  l'arrivée  de  Béli- 
saire, frappés  de  stupeur  rien  qu'à  ce  nom ,  ils  prirent  tumulueusement  la 
fuite.  A  la  tête  d'un  corps  de  deux  mille  hommes  seulement,  le  général  les 
poursuivit  à  outrance,  et  finit  par  les  atteindre  à  Membrese,  près  du  fleuve 
Bagrada,  à  dix-sept  lieues  de  Carthage.  Sans  leur  laisser  le  temps  de  se  rallier 
ni  de  se  reconnaître ,  il  les  attaque  et  les  presse  avec  une  vigueur  que  favo- 
rise d'une  part  l'avantage  du  terrain  ,  et  de  l'autre  un  vent  impétueux  qui 
leur  jette  au  visage  et  dans  les  yeux  des  tourbillons  de  sable.  Enfoncés  dès  le 
premier  choc,  les  insurgés  prirent  de  nouveau  la  fuite,  et  ne  se  rallièrent  que 
sur  le  territoire  numide,  où  ils  reconnurent,  non  sans  une  extrême  confusion, 
qu'ils  n'avaient  perdu  qu'un  très -petit  nombre  des  leurs,  Vandales  pour  la 
plupart.  Bélisaire  ne  jugea  pas  à  propos  de  les  poursuivre  longtemps;  il 
retourna  à  Carthage,  et  partit  immédiatement  pour  la  Sicile,  où  une  insurrec- 
tion plus  importante  à  réprimer  rendait  sa  présence  indispensable,  Salomon, 
de  son  côté,  fit  voile  pour  Constantinople. 

En  récompense  du  service  qu'il  venait  de  rendre,  Théodore  fut  appelé 
au  commandement  de  Carthage  et  de  la  province;  Marcel,  ayant  sous  ses 
ordres  trois  lieutenants,  fut  chargé  d'observer  les  insurgés  en  Numidie.  Brave 
officier  d'ailleurs,  ce  Marcel  s'était  distingué  dans  les  positions  secondaires , 
mais  il  manquait  des  qualités  nécessaires  pour  commander  une  armée  dans 
un  pays  où  l'ennemi  emploie  sans  cesse  de  nouvelles  ruses  pour  vaincre. 
Après  être  resté  quelques  mois  en  observation,  il  apprit  que  retiré  à  Gazo- 
phyle,  petite  ville  située  à  deux  journées  de  Constantine,  Stoza  s'occupait 
d'y  rassembler  des  troupes.  Il  conçut  le  projet  de  surprendre  les  Maures 
avant  que  toutes  leurs  forces  fussent  concentrées  :  idée  heureuse  en  elle- 
même,  et  dont  cependant  les  résultats  furent  désastreux.  En  effet,  se  portant 
sur  Gazophyle ,  Marcel  parvint  d'abord  à  investir  complètement  l'ennemi; 
mais,  pendant  l'exécution  de  ce  mouvement  difficile,  Stoza  avait  fait  pénétrer 
dans  les  rangs  de  l'armée  bysantine  d'habiles  émissaires  chargés  de  gagner  le 
soldats  à  sa  cause.  Rappelons  ici  qu'à  cette  époque  de  désordres  l'armée  impé- 


DOMINATION  GRÉCO-BYSANTINE.  115 

riale,  mal  payée,  oe  se  composait  que  d'éléments  hétérogènes,  et  que  l'ab- 
sence presque  complète  de  discipline  ne  tendait  qu'à  l'énerver.  Le  jour  du 
combat,  Marcel  exhortait  vainement  ses  troupes  à  se  conduire  avec  courage, 
à  fondre  avec  impétuosité  sur  l'ennemi;  elles  restèrent  sourdes  à  sa  voix;  de 
son  coté,  Stoza  leur  criait  :  «  Ave/.-vous  donc  oublié  qu'on  vous  refuse  depuis 
<(  longtemps  cette  misérable  paye,  unique  salaire;  de  vos  fatigues  et  de  vos  bles- 
<(  sures?  qu'on  vous  enlève  les  dépouilles  acquises  par  tant  de  périls?  (pie  vos 
«(généraux  prétendent  jouir  seuls  du  fruit  de  vos  victoires?  qu'ils  s'enrichis- 
«  sent  de  votre  misère,  qu'ils  s'enivrent  de  votre  sang?  Et  vous  consentez  à 
«  servir  des  maîtres  si  cupides,  si  impitoyables  !  Ralliez-vous  à  moi  :  tout  sera 
«  commun  entre  nous,  le  danger  comme  la  gloire;  nous  partagerons  en  frères 
«  les  esclaves,  les  terres,  l'or,  l'argent  (pie  nous  aurons  conquis  par  nos  efforts 
«  communs!  »  Entraînés  par  ces  séduisantes  paroles,  les  soldats  Gréco-Bysan- 
tins  courent  vers  Stoza  :  l'embrassent  avec  effusion  ;  l'appellent  leur  père , 
et  jurent  de  mourir  en  combattant  pour  sa  cause.  En  peu  d'instants,  l'infor- 
tuné Marcel  se  voit  abandonné  de  tout  son  monde,  à  l'exception  d'un  petit 
nombre  d'officiers  grecs.  La  fuite  leur  étant  impossible,  cette  poignée  d'bommes 
restés  fidèles  se  retira  avec  résignation  dans  l'église  de  Gazophyle,  afin  d'im- 
plorer l'assistance  divine;  mais  Stoza  les  arracha  du  saint  lieu,  et  les  fit  déca- 
piter en  présence  des  deux  armées  réunies.  Dès  ce  moment,  l'heureux  et 
hardi  soldat  se  trouva  maître  de  la  Numidie  et  de  la  Bysacène  ;  mais  son 
ambition  non  encore  satisfaite,  le  portait  à  s'emparer  de  Carthage. 

Telle  était  la  situation  des  affaires  en  Afrique  (537  J.-C),  lorsque  Justi- 
nien  se  décida  à  y  envoyer  son  neveu  Germanus ,  qui  depuis  sa  brillante 
campagne  contre  les  Antes  avait  été  tenu  dans  l'inaction.  En  arrivant  à  Car- 
thage ,  Germanus  fit  la  revue  des  troupes,  et  reconnut  que  plus  des  deux 
tiers  de  l'armée  impériale  étaient  passés  dans  les  rangs  de  Stoza  ;  en  outre, 
tous  les  soldats,  presque  sans  exception  ,  comptaient  un  parent  ou  un  ami 
dans  celle  du  rebelle.  N'ayant  amené  de  Constantinople  qu'un  très -petit 
nombre  de  recrues ,  le  neveu  de  l'empereur  comprit  que  dans  des  circon- 
stances si  difficiles,  au  milieu  d'un  tel  dénuement,  recourir  à  la  force  c'eût 
été  tout  compromettre  :  il  appliqua  son  génie  à  faire  jouer  les  ressorts  par- 
fois si  puissants  de  la  politique.  Sa  mission  était  toute  pacifique ,  disait-il 
à  ceux  qui  pouvaient  approcher  de  lui;  il  n'était  point  venu  en  Afrique 
pour  punir  les  soldats,  mais  pour  les  protéger  contre  leurs  oppresseurs.  Ap- 
puyées de  la  destitution  de  plusieurs  officiers,  ces  paroles  conciliantes  ne  tar- 
dèrent pas  à  faire  cesser  le  mécontentement  et  à  ramener  tout  le  monde  au 
sentiment  du  devoir.  Bientôt  la  plupart  des  transfuges  qu'avait  embauchés 
Stoza  revinrent  à  Carthage ,  où  ils  furent  accueillis  avec  bonté  ;  Germanus 
régla  leur  solde,  et  leur  fit  môme  compter  le  temps  qu'ils  avaient  servi  contre 
l'empereur.  Une  si  étonnante  générosité  décida  ceux  qui  hésitaient  encore; 
on  les  vit  déserter  en  masse  et  venir  faire  leur  soumission. 


116  DOMINATION  GRÉCO-BYSANTINE. 

Recueillant  le  fruit  d'une  conduite  empreinte  tout  à  la  lois  de  fermeté  et  de 
modération,  Germanus  se  voyait  enfin  à  la  tète  d'une  armée  capable  d'en- 
trer immédiatement  en  campagne.  De  son  côté,  Stoza,  craignant  de  voir  ses 
forces  se  fondre  complètement  par  la  désertion,  prit  aussitôt  l'offensive  ,  et 
marcha  droit  sur  Carthage.  Pour  encourager  les  siens,  il  s'efforçait  de  leur 
persuader  qu'il  avait  des  intelligences  dans  l'armée  ennemie;  que  ceux  qui 
paraissaient  l'abandonner  agissaient  de  concert  avec  lui ,  et  que  dès  qu'ils 
le  verraient  sous  les  murs  de  la  ville,  ils  viendraient  se  ranger  de  nou- 
veau sous  ses  étendarts.  Voyant  les  esprits  quelque  peu  rassurés,  il  porta 
son  camp  à  une  lieue  de  Carthage.  Germanus  courut  à  sa  rencontre ,  et 
déploya  en  ordre  de  bataille  son  armée.  Aucun  de  ses  soldats  ne  quitta  les 
rangs;  tous  faisaient  retentir  les  airs  des  cris  de  :  «  Vive  l'empereur!  —  Mort 
à  Stoza!»  Ce  spectacle  inattendu  acheva  de  démoraliser  les  partisans  du 
rebelle;  saisis  d'épouvante,  ils  tournent  le  dos  sans  avoir  combattu ,  et  s'en- 
fuient vers  la  ÎS'umidie  où  ils  avaient  laissé  leurs  femmes  et  leurs  enfants. 
Cependant  le  vainqueur  les  poursuivit  chaudement ,  et  les  atteignit  dans  une 
plaine  nommée  Scales.  Ranger  son  armée  en  bataille,  former  une  ligne  de 
ses  chariots,  en  laissant  des  intervalles  pour  le  passage  de  son  infanterie,  se 
placer  lui-môme  à  la  tête  de  l'aile  gauche  avec  l'élite  de  sa  cavalerie,  tel  est 
le  plan  rapidement  conçu  et  exécuté  par  Germanus,  tandis  que  Stoza,  ne  pou- 
vant refuser  la  bataille,  ranime  le  courage  des  siens  et  les  dispose  en  pelotons 
à  la  manière  des  barbares.  Un  très-nombreux  corps  de  cavaliers  maures  com- 
mandés par  les  rois  Jabdas  et  Ortaïas,  devait  lui  prêter  un  puissant  secours; 
mais  ces  princes ,  jugeant  le  succès  douteux ,  refusèrent  de  prendre  aucune 
part  au  combat,  et  se  bornèrent  à  en  attendre  l'issue,  afin  de  se  ranger  sous 
les  drapeaux  de  celui  que  favoriserait  la  victoire.  Ce  moment  se  fit  peu 
attendre  :  après  une  bien  faible  résistance,  l'armée  de  leur  ancien  allié  fut 
enfoncée  de  toutes  parts  ;  et  aussitôt,  sourds  aux  prières  du  malheureux  Stoza, 
Jabdas  et  Ortaïas  fondirent  avec  leurs  cavaliers  sur  ses  bataillons  rompus  et  en 
désordre.  Quant  à  lui ,  après  avoir  vaillamment  combattu ,  voyant  que  tout 
espoi- rétait  perdu,  il  se  décida  à  fuir.  Suivi  de  quelques  Vandales,  il  se  ré- 
fugia en  Mauritanie,  où  il  épousa  la  fille  d'un  prince  du  pays,  et  y  fixa  sa  ré- 
sidence. Ceux  des  rebelles  qui  avaient  échappé  au  carnage  vinrent  se  jeter  aux 
pieds  de  Germanus,  qui  leur  fit  grâce  de  la  vie  et  les  incorpora  dans  ses  troupes. 

Ainsi  fut  réprimée  cette  révolte  qui  avait  failli  ruiner  la  prépondérance 
îles  Bysantins  en  Afrique  ;  mais  elle  avait  déposé  des  germes  profonds  dans 
les  esprits  ;  habitués  à  passer  impunément  d'un  camp  dans  un  autre,  les  soldats 
commencèrent  à  faire  entendre  des  murmures,  dès  qu'ils  se  virent  enfermés 
dans  les  garnisons  et  assujettis  à  une  vie  uniforme  et  réglée.  Carthage  était 
surtout  le  grand  centre  où  fermentaient  les  intrigues ,  où  s'élaboraient  les 
germes  des  futures  insurrections.  Les  ariens  excitaient  ces  mauvaises  disposi- 
tions en  leur  promettant  des  auxiliaires;  pour  des  chefs,  il  n'en  manquait 


DOMINATION  GRÉCO-BYSANTINE.  117 

pas.  Un  garde  de  Théodore,  nommé  Maxim  in  ,  se  présenta  entre  autres  pour 
continuer  le  rôle  de  Stoza;  mais ,  moins  heureux  que  ce  dernier,  à  peine 
eut-il  accepté  cette  périlleuse  mission ,  qu'il  fut  arrêté  par  les  ordres  de  Gcr- 
manus ,  et  pendu  à  l'une  des  portes  de  Carthage. 

Ce  double  succès  donna  à  Germanus  un  immense  ascendant  moral  sur  l'ar- 
mée et  sur  les  habitants  :  tous  ces  germes  d'insurrection  disparurent  en  présence 
d'un  homme  qui  savait  si  bien  les  comprimer.  Quant  à  lui ,  il  ne  profita  de  sa 
victoire  et  du  raffermissement  de  son  autorité  que  pour  extirper  les  abus  qui 
s'étaient  glissés  dans  l'administration  des  villes,  dans  la  perception  des  impôts: 
aussi,  pendant  deux  ans  que  dura  son  gouvernement,  l'ordre,  la  paix,  la  justice, 
régnèrent-elles  dans  cette  partie  de  l'Afrique;  les  tribus  indigènes  s'abstinrent 
de  tout  pillage,  et  elle  aurait  sans  doute  repris  la  prospérité  dont  elle  jouissait 
sous  les  Romains,  si  l'épouse  de  Justinien,  Théodora,  qui  haïssait  le  neveu  de 
son  mari,  ne  lui  eût  fait  ôter  son  commandement.  Salomon  fut  nommé  à  sa 
place  (589  J.-C.V. 

C'était  pour  la  seconde  fois  que  l'ancien  lieutenant  de  Bélisaire  allait  remplir 
ce  poste  difficile  et  si  envié.  En  arrivant  à  Carthage,  il  trouva  l'ordre  rétabli  : 
les  factions  étaient  apaisées;  le  nom  de  Stoza  avait  cessé  de  retentir  dans  la 
bouche  des  soldats,  et  une  rigoureuse  discipline  les  maintenait  dans  le  devoir. 
Trois  ans  auparavant,  et  il  en  conservait  le  souvenir,  Salomon  avait  inutilement 
tenté  de  s'emparer  du  mont  Aurase,  sur  lequel  Jabdas  exerçait  un  pouvoir 
incontesté;  il  avait  donc  à  cœur  de  réparer  cet  échec  par  un  éclatant  succès. 
D'ailleurs  il  craignait  qu'une  inaction  trop  prolongée  ne  fît  renaître  parmi  les 
troupes  cet  esprit  inquiet  et  mutin  auquel  son  prédécesseur  avait  si  heureu- 
sement fait  succéder  une  complète  soumission.  Une  expédition  contre  les  tribus 
du  mont  Aurase  fut  résolue,  et  presque  aussitôt  exécutée. 

Les  monts  Aurase  (Aurès  ou  Aourès)  sont  la  portion  de  la  chaîne  du  Grand 
Atlas  qui  appartient  à  la  province  de  Constantine,  et  qui  se  déploie  entre 
cette  ville  et  Biskara.  Cette  chaîne  imposante,  regardée  jadis  comme  le  rem- 
part et  le  jardin  de  la  Numidie  ,  offre  dans  sa  vaste  étendue  une  grande  variété 
de  sol  et  de  climats.  Les  vallées  profondes ,  les  plateaux  élevés  dont  elle  se 
compose  renferment  de  riches  pâturages ,  et  produisent  des  fruits  d'un  goût 
délicieux  et  d'une  grosseur  surprenante.  De  ses  sommets  les  plus  élevés  jail- 
lissent des  torrents  dont  le  cours  ne  tarit  jamais,  mais  dont  les  eaux,  vaporisées 
par  le  soleil  dans  la  saison  des  chaleurs,  déposent  à  leurs  pieds  de  nombreuses 
roches  salines.  Les  possesseurs  de  ces  beaux  lieux  sont  les  anciens  sujets  de 
Bocchus  et  de  Jugurtha  :  ils  ont  bien  des  fois  changé  de  nom  pour  les  nations 
étrangères ,  mais  leur  caractère  est  resté  le  même.  Dans  leur  langue  sau- 
vage, ils  s'appellent  le  peuple  libre  (Imazirgh),  et  ils  le  sont  en  effet.  Ni  les 
Carthaginois,  ni  les  Romains,  ni  les  Vandales,  ni  les  Grecs,  ni  les  Arabes,  ni 

1  Les  généraux  Rufin,  Léonce  et  Jean,  fils  de  Sisinniole,  accompagnaient  Salomon. 


118  DOMINATION   GRÉCO-BIZANTINE. 

les  Turcs,  n'ont  pu  les  assujettir  complètement.  Derrière  eux  est  le  désert,  le 
désert  brûlant  et  inhabitable.  C'est  là  qu'ils  se  retirent  lorsqu'ils  se  voient 
pressés  par  un  ennemi  trop  puissant;  mais  ce  n'est  que  pour  revenir 
bientôt  :  cette  terre  féconde  leur  appartient;  ils  la  veulent  sauvage  comme  eux. 
Les  villes,  les  forts,  les  châteaux  que  les  Romains  y  avaient  bâtis  couvrent  le 
sol  de  leurs  ruines,  et  l'on  voit  paître  les  troupeaux  parmi  les  colonnes  bri- 
sées d'un  temple  consacré  à  Esculape.  Toujours  en  guerre  avec  lui-même  et 
avec  les  autres,  ce  peuple  étrange  n'épargne  personne  ;  partout  il  ne  voit  qu'en- 
nemis: il  n'apparaît  dans  la  plaine  que  pour  piller,  brûler,  égorger.  C'était 
contre  ces  formidables  adversaires  que  Salomon  entreprenait  une  campagne 
décisive  à  la  tète  de  toutes  ses  forces. 

La  première  affaire  eut  lieu  au  pied  même  de  ces  montagnes  abruptes  et 
fut  malheureuse  pour  les  Gréco-Romains;  peu  s'en  fallut  que,  par  un  habile 
stratagème,  toute  leur  avant-garde  ne  fût  détruite.  Divisées  en  un  nombre 
infini  de  petits  canaux,  les  eaux  de  l'un  des  fleuves  qui  s'en  précipitent,  servent 
à  l'irrigation  des  plantations  d'arbres  et  des  prairies;  les  indigènes  en  réuni- 
rent le  volume  entier  en  un  seul  courant  qu'ils  dirigèrent  sur  le  camp  des  assail- 
lants. Presque  en  un  clin-d'œil ,  un  vaste  lac  se  forma  autour  de  ce  camp ,  et 
l'avant-garde,  assiégée  à  la  fois  par  les  eaux  et  par  les  Maures,  eût  infaillible- 
ment succombé  si  Salomon  ,  accourant  avec  le  reste  de  l'armée  ,  ne  leur  eût 
arraché  la  victoire.  Il  les  poursuivit  jusqu'au  milieu  de  leurs  inaccessibles 
retraites ,  et  ne  leur  laissa  ni  paix  ni  trêve  qu'il  ne  les  en  eût  chassés  complè- 
tement. Les  précipices  affreux  dans  le  fond  desquels  ils  essayaient  d'échapper, 
les  roches  escarpées  sur  lesquelles  ils  se  réfugiaient  avec  leurs  familles  comme 
dans  des  nids  d'aigles ,  furent  assiégés  tour  à  tour  comme  autant  de  forte- 
resses ;  enfin  le  dernier  asile  de  leur  chef  ayant  été  enlevé  par  surprise ,  ses 
femmes,  ses  enfants,  ses  trésors,  tombèrent  entre  les  mains  des  vainqueurs; 
lui-même  ne  parvint  qu'à  grand'  peine  à  gagner  le  Sahara. 

Maître  de  ces  hauteurs  qui  depuis  longtemps  interceptaient  les  communi- 
cations entre  la  Bysacène  et  la  Numidie,  Salomon  s'y  établit  solidement 
au  moyen  de  forts  qui  commandaient  tous  les  défilés  par  lesquels  les  monta- 
gnards descendaient  dans  le  plat  pays.  La  sécurité  et  le  commerce  repa- 
rurent dans  la  partie  de  l'Afrique  qui  avait  été  soumise  aux  Romains  :  les 
antiques  cités  d'Adrumète  et  de  Leptis  retrouvèrent  une  partie  de  leur  splen- 
deur passée;  Carlhage  fut  fortifiée  et  embellie.  Les  villes  d'une  moindre 
importance  ne  furent  pas  non  plus  négligées  :  dans  les  unes  on  construisit  des 
bains  publics  ;  dans  les  autres ,  des  aqueducs ,  des  églises ,  des  promenades  ; 
toutes  furent  environnées  de  remparts  suffisants  pour  les  mettre  à  l'abri  d'un 
coup  de  main.  La  prospérité  du  pays  semblait  encore  une  fois  assurée  ;  mais 
ces  brillantes  espérances  furent  presque  aussitôt  déçues.  En  voulant  favo- 
riser l'avancement  de  jeunes  officiers  incapables  et  efféminés ,  le  général 
compromit  l'avenir  de  son  propre  ouvrage. 


DOMINATION  GRÉCO-BYSANTINE.  II!) 

Eunuque  dès  sa  plus  tendre  jeunesse ,  par  suite  d'un  funeste  accident . 
Salomon  n'avait  point  d'enfants;  en  revanche  il  portait  le  plus  vil'  intérêt  à 
ses  deux  neveux  :  CyrUS  et  Sergius.  Ces  jeunes  hommes  lui  tenaient  lieu  de 
lils.  Il  les  fit  venir  en  Afrique,  et  obtint  pour  Cyrus  le  gouvernement  de  la 
IVntapole,  pour  Sergius  celui  de  la  Tïipolitaine.  Sans  mérite  et  sans  expé- 
rience, tiers  du  pouvoir  de  leur  oncle,  ils  se  crurent  en  droit  de  tout  oser. 
Une  tribu  de  .Maures,  nommés  Leucathes,  étant  venue  sous  les  murs  de  Lep- 
tis,  résidence  de  Sergius,  pour  renouveler  son  alliance  avec  les  Gréco-Romains 
et  recevoir  du  gouverneur  les  présents  accoutumés,  quatre-vingts  de  leurs 
députés  lurent  introduits  dans  la  ville,  et  Sergius  les  fit  asseoir  à  sa  propre 
table.  Tout  à  coup,  sans  aucun  motif  plausible,  il  accuse  ces  Maures  de 
trahison,  et  les  livre  aux  poignards  d'assassins  apostés  par  lui.  Dn  seul  de  ces 
malheureux  échappa  au  massacre,  et  vint  apportera  ses  frères  cette  sinistre 
nouvelle.  Aussitôt  un  long  cri  de  guerre  retentit  dans  toutes  les  vallées  de 
l'Atlas,  depuis  les  Syrtcs  jusqu'à  l'océan  Atlantique  ;  les  Maures  marchent  en 
masse  sur  Leptis;  mais  mal  commandés,  ils  sont  aisément  vaincus.  Toutefois, 
ils  ne  se  découragent  pas,  et,  organisant  une  armée  plus  considérable  que  la 
première,  envahissent  la  Pentapole.  Antalas,  chef  d'une  autre  partie  du  pays, 
jusqu'alors  resté  fidèle  aux  Gréco-Romains,  joignit  ses  forces  à  celles  de  ses 
compatriotes  et  marcha  sur  Carthage.  Il  était  d'ailleurs  personnellement  irrité 
contre  Salomon ,  qui  après  avoir  fait  mourir  son  frère  ,  accusé  de  trahison, 
lui  avait  retranché  à  lui-même  les  provisions  de  vivres  qu'il  recevait  annuel- 
lement pour  prix  de  sa  neutralité. 

Cependant ,  l'exarque  était  sorti  de  Carthage  à  la  tête  de  ses  troupes , 
accompagné  de  ses  neveux ,  dans  la  ferme  résolution  de  châtier  sévère- 
ment les  rebelles  ;  mais  les  ayant  rencontrés  aux  environs  de  Sébestc,  la 
supériorité  de  leur  nombre  et  de  leur  contenance  farouche,  lui  imposè- 
rent ,  et  il  proposa  de  traiter  avec  eux ,  offrant  de  se  lier  par  les  serments 
les  plus  solennels.  «  Par  quels  serments  peut-il  se  lier?  répondirent  avec 
«  indignation  ces  hommes  a  bon  droit  ulcérés.  Jurera-t-il  sur  les  évangiles? 
«  livre  que  la  religion  chrétienne  regarde  comme  divin  ?  c'est  sur  ce  livre 
«  que  son  neveu  Sergius  avait  engagé  sa  foi  à  quatre-vingts  de  nos  inno- 
«  cents  et  malheureux  frères!  S'il  veut  que  les  évangiles  nous  inspirent  une 
«  seconde  fois  quelque  confiance,  qu'il  commence  par  nous  donner  des  preuves 
«  de  leur  efficacité,  en  châtiant  le  parjure  :  c'est  le  seul  moyen  de  réparer 
«  l'honneur  de  son  livre  sacré.  »  Cet  honneur  fut  réparé  dans  les  champs  même 
de  Sébeste  par  la  mort  de  Salomon  et  par  l'entière  destruction  de  son  armée. 
Les  Maures  étaient  supérieurs  en  nombre;  les  Gréco-Romains  combattirent 
mollement,  parce  que  la  veille  on  leur  avait  refusé  une  part  dans  le  butin 
enlevé  à  l'ennemi  :  Salomon  seul ,  à  la  tête  de  ses  gardes ,  se  défendait  cou- 
rageusement, lorsque,  son  cheval  s'étant  abattu  ,  il  roula  dans  un  ravin  où  il 
fut  massacré. 


120  DOMINATION  GRÉCO-BYSANTINE. 

En  apprenant  la  mort  de  son  lieutenant,  Justinien  confia  le  commandement 
de  l'Afrique  à  Sergius.  Il  était  impossible  de  faire  un  plus  mauvais  choix. 
Présomptueux,  inhabile,  perdu  de  débauche,  ce  violateur  de  la  foi  jurée 
abusait  chaque  jour  de  son  pouvoir;  il  devint  également  odieux  aux  officiers, 
aux  soldats,  et  surtout  aux  populations  qu'il  était  appelé  à  gouverner.  D'autres 
actes  d'oppression  et  de  cruauté  firent  éclater  l'orage,  et  tous  les  Maures  se 
réunirent  sous  les  ordres  d'Antalas  pour  le  chasser  de  Carthage.  Stoza  lui- 
même  sortit  de  sa  retraite  afin  de  le  seconder.  Vainement  Antalas ,  qui  ne 
faisait  la  guerre  qu'à  regret,  écrivit-il  à  Justinien  qu'il  était  prêt  à  poser  les 
armes  s'il  rappelait  cet  indigne  gouverneur;  ses  remontrances  ne  furent  pas 
écoutées  :  une  volonté  plus  forte  que  celle  de  l'empereur  protégeait  Sergius. 
Théodora  l'avait  désigné,  et  l'Afrique  devait  le  subir.  Tous  les  vices  qui  infes- 
taient la  cour  de  Bysance  firent  donc  irruption  dans  cette  malheureuse  pro- 
vince: d'un  côté,  les  soldats,  qui  ne  recevaient  ni  solde,  ni  vivres,  pillaient  et 
saccageaient  les  propriétés  des  particuliers  ;  les  officiers  dilapidaient  le  trésor 
public  ;  de  l'autre,  les  Maures  poussaient  leurs  courses  jusque  sous  les  murs  de 
Carthage,  ravageant  les  villes  et  les  campagnes.  Tel  était  le  sort  de  cette 
malheureuse  contrée,  lorsque  enfin  l'empereur  et  ses  indignes  conseillers  se. 
décidèrent  à  donner  un  collègue  à  Sergius  :  le  choix  tomba  sur  Aréobinde, 
sénateur  d'une  naissance  illustre  et  mari  de  Préjecte,  nièce  de  Justinien.  Ce 
personnage  était  au-dessous  de  sa  mission  ,  mais  on  lui  adjoignit  Athanase , 
préfet  du  prétoire  ,  Jean  l'Arsacide  ,  et  son  frère  Artabane ,  officiers  capables 
et  remplis  d'expérience.  Sergius  resta  chargé  de  faire  face  aux  Maures  de 
la  Numidie  ,  Aréobinde  eut  à  combattre  ceux  de  la  Bysacène.  . 

En  arrivant  à  Carthage ,  le  nouveau  général  apprit  que  Stoza  et  Antalas 
campaient  à  trois  journées  de  cette  ville ,  près  de  Sicca  Veneria;  il  donna  aus- 
sitôt à  Jean  de  Sisinniole  l'ordre  de  les  attaquer,  et  fit  demander  des  renforts 
à  Sergius.  Mais  celui-ci  ne  tint  aucun  compte  de  sa  lettre  ,  et  le  laissa  livré  à 
ses  propres  forces.  Jean  ne  pouvait  disposer  que  d'une  faible  armée  ;  il  n'en 
attaqua  pas  moins  l'ennemi,  car  depuis  longtemps  il  avait  voué  à  Stoza  une 
haine  profonde.  Dès  qu'il  le  voit  s'avancer  à  la  tête  des  siens,  il  court  à  lui  et 
le  provoque  en  personne.  Stoza ,  plein  de  bravoure,  accepte  le  défi,  et  la  lutte 
s'engage  entre  les  deux  chefs  pendant  que  leurs  armées,  attendent  dans  une 
complète  immobilité  le  résultat  de  ce  combat  singulier.  Enfin,  blessé  griève- 
ment, Stoza  tombe  de  cheval.  A  ce  signal  les  Maures  se  précipitent  sur  les 
Gréco-Romains ,  les  enveloppent  de  toutes  parts,  s'emparent  de  leur  général , 
et  le  tuent.  La  défaite  'fut  complète ,  les  principaux  chefs ,  ainsi  que  Jean 
l'Arsacide ,  périrent  dans  la  mêlée ,  et  Stoza  apprit  avant  de  mourir  l'écla- 
tante victoire  qui  vengeait  sa  chute:  «  Je  meurs,  content,  s'écria-t-il,  puisque 
«  les  ennemis  de  mon  pays  sont  vaincus  !  » 

Lorsque  la  nouvelle  de  cette  défaite  fut  parvenue  à  Constantinople,  Justi- 
nien reconnut  la  faute  qu'il  avait  commise  en  scindant  le  gouvernement  de 


DOMINATION  GRÉC0-BYSANT1NE.  121 

l'Afrique  :  il  rappela  Sergius,  et  laissa  Aréobinde  présider  seul  aux  destinées  de 
ce  pays.  Mais  Sergius  et  Aréobinde  étaient  aussi  incapables  l'un  que  L'autre  <!<• 
maîtriser  ces  Hères  et  indomptables  tribus  de  l'Atlas,  toujours  prêtes  à  la 
révolte,  toujours  excitées  par  de  nouveaux  mécontents.  A  peine  ce  dernier 
était-il  installé  dans  ses  fonctions  de  gouverneur,  qu'un  nouveau  chef  se  pré- 
sente pour  remplacer  Stoza.  Cet  autre  ambitieux  était  Gontharis,  ancien  offi- 
cier de  Salomon ,  qui  commandai!  alors  en  Numidie  et  s'était  distingué  à 
l'attaque  des  monts  Aourès.  Il  révéla  son  dessein  à  Antalas,  lui  promettant  la 
Bysacène  s'il  consentait  à  le  seconder  :  l'offre  fut  acceptée,  et  tout  aussitôt  les 
Maures  se  dirigèrent  sur  Carthage,  tandis  que  lui-même  entrait  dans  la  ville 
pour  faire  soulever  les  soldats  et  les  habitants.  «  Voyez  le  lâche  gouverneur 
«qui  nous  a  été  envoyé  de  Constantinople  !  s'écriait-il.  Pendant  que  les 
«  ennemis  sont  à  nos  portes ,  il  s'enferme  dans  son  palais ,  entouré  de 
«  femmes,  vivant  au  sein  de  toutes  les  voluptés,  dépensant  en  festins  et  en  plai- 
«  sirs  l'argent  destiné  à  votre  solde.  11  s'apprête  à  fuir,  au  lieu  de  se  pré- 
ce  parer  au  combat.  Prévenons-le ,  saisissons-nous  de  sa  personne  ;  je  trouverai 
«  dans  les  trésors  qu'il  se  réserve  de  quoi  payer  tout  ce  qui  vous  est  dû.  »  En- 
traînés par  ces  paroles  captieuses,  les  soldats  prononcent  la  déchéance  du 
gouverneur,  et  élèvent  sur  leurs  boucliers  Gontharis ,  à  qui  ils  prêtent  le  ser- 
ment d'obéissance. 

Au  premier  bruit  de  cette  révolte,  Aréobinde  se  disposait  à  prendre  la  fuite, 
mais  une  tempête  l'empêcha  de  s'embarquer.  Pendant  ce  temps  un  de  ses 
lieutenants,  Artabanc,  homme  de  courage  et  d'exécution,  de  la  famille  des 
Arsacides,  rassemblant  aussitôt  ses  Arméniens  et  les  soldats  grecs  restés 
fidèles,  marchait  contre  Gontharis.  Pressés  de  toute  part,  les  conjurés  com- 
mençaient à  battre  en  retraite,  lorsque  le  pusillanime  Aréobinde,  qui  n'avait 
jamais  assisté  à  aucun  combat,  courut  se  réfugier  dans  une  église  située  au 
bord  de  la  mer,  où  il  avait  déjà  fait  retirer  sa  famille  avec  ses  trésors.  Les 
troupes  suivirent  son  exemple,  malgré  les  efforts  que  faisait  Artabane  pour 
les  retenir.  Maître  du  palais  et  du  port,  Gontharis  députe  l'évêque  de  Carthage 
vers  l'exarque  expulsé,  pour  lui  assurer  qu'il  ne  lui  sera  l'ait  aucun  mal  s'il 
se  rend  auprès  de  lui.  Aréobinde,  croyant  pouvoir  se  fier  à  la  parole  de  son 
heureux  adversaire ,  vient  se  prosterner  à  ses  pieds  ,  vêtu  d'une  casaque 
d'esclave.  Gontharis  le  relève,  lui  promet  de  le  faire  partir  le  lendemain,  puis 
l'invite  à  sa  table,  où  il  le  place  près  de  lui  ;  enfin  il  lui  donne  pour  la  nuit  un 
appartement  dans  le  palais.  Ce  malheureux  se  croyait  déjà  hors  de  danger, 
mais  à  peine  commençait-il  à  se  livrer  au  sommeil,  que  des  gardes  entrent 
brusquement  dans  sa  chambre,  et  le  massacrent  malgré  ses  supplications. 

La  tête  d' Aréobinde  fut  envoyée  à  Antalas  par  Gontharis,  qui  lui  refusa  la 
cession  de  la  Bysacène,  se  croyant  assez  fort  pour  manquer  impunément  à  sa 
parole.  Sans  hésiter,  le  chef  maure  réunit  ses  troupes  à  celles  de  Marcentius , 
qui  commandait  dans  cette  province  au  nom  de  l'empereur.  Artabane  entra 

10 


122  DOMINATION   GRECO-BYSANTINE. 

secrètement  dans  cette  ligue,  et  pour  mieux  seconder  les  projets  de  ses  alliés, 
il  feignit  de  reconnaître  l'autorité  de  Gontharis.  Celui-ci  lui  confia  la  direction 
de  la  guerre  contre  Antalas  et  Marcentius  :  c'était  détruire  l'édifice  qu'il  venait 
d'élever  au  prix  de  tant  de  crimes.  En  effet  Artabane,  se  retirant  chaque  joui- 
devant  les  troupes  auxquelles  il  était  opposé,  parvint  à  persuader  l'usurpa- 
teur que  lui  seul  était  capable  de  terminer  la  guerre.  Son  dessein  secret  était 
de  l'attirer  hors  de  Carthage,  afin  de  se  débarrasser  de  lui  :  mais  ayant 
trouvé  l'occasion  favorable,  il  le  fit  poignarder  au  milieu  d'un  repas  qu'il  don- 
nait à  ses  généraux  et  à  ses  courtisans  la  veille  du  jour  fixé  pour  son  départ. 
Pour  prix  de  ce  service,  Artabane  reçut  la  main  de  Préjectc,  veuve  d'Aréo- 
binde,  et  alla  habiter  le  palais  des  empereurs  à  Constantinople.  Gontharis 
n'avait  exercé  que  pendant  trente-six  jours  un  pouvoir  usurpé. 

Jean  Troglita ,  frère  de  Pappus  le  Mathématicien ,  déjà  illustré  dans 
plusieurs  campagnes,  fut  enfin  l'homme  que  la  cour  de  Bysance  fit  succéder 
aux  inhabiles  ou  ambitieux  gouverneurs  qu'elle  avait  envoyés  en  Afrique.  Il 
dispersa  les  Maures  dans  une  première  rencontre ,  reprit  sur  eux  les  enseignes 
perdues  dans  la  bataille  où  Salomon  avait  trouvé  la  mort,  et  finit  par  remporter 
sur  les  tribus  libyennes  une  suite  de  victoires  décisives,  dans  lesquelles  péri- 
rent dix-sept  de  leurs  princes.  Ce  furent  les  derniers  exploits  des  Gréco-Bysan- 
tins  :  on  les  célébra  à  Constantinople  par  des  fêtes  splendides,  et  un  poëme 
héroïque  fut  publié  [Johanneis,  la  Jcannéidc{)  sur  cette  guerre  si  glorieuse- 
ment terminée  (5'»8).  Mais  ce  n'était  encore  qu'une  soumission  incertaine  et 
passagère  :  retirées  dans  le  désert  et  dans  les  parties  inaccessibles  de  l'Atlas, 
les  tribus  n'attendaient  que  le  moment  favorable  pour  reprendre  les  armes. 

Chacun  des  événements  qui  vinrent  successivement  miner  les  forces  du 
Bas-Empire  détermina  en  Afrique  une  déplorable  victoire  de  l'homme  sauvage 
sur  l'homme  civilisé.  Les  Maures  ne  se  rebutaient  pas;  leur  vie  errante  dans 
d'immenses  déserts  les  aidait  efficacement  à  se  soustraire  au  joug  d'un  con- 
quérant qu'affaiblissaient  de  jour  en  jour  ses  discordes  intestines.  Aussi,  ayant 
même  la  fin  du  règne  de  Justinien,  leurs  incursions  réitérées  avaient  réduit  le 
territoire  de  la  province  d'Afrique  à  un  tiers  de  celui  que  Borne  avait  pos- 
sédé. EnNumidie,  la  domination  bysantine  ne  s'étendait  guère  au-delà  des 
premières  chaînes  de  l'Atlas;  sur  le  littoral,  les  villes  de  Césarée,  de  Tingis  et 


1  Ce  poème  écrit  par  Flavius  Cresconius  Corippus ,  paraît  avoir  été  perdu.  Cuspinien  le  vit 
au  mont  Cassin ,  et  il  en  cite  plusieurs  vers  clans  son  Histoire  des  Césars.  C'est  ce  qui  faisait 
soupçonner  à  Barlhius,  cent  ans  après,  que  l'un  des  manuscrits  pouvait  avoir  été  transporté 
à  Vienne.  Il  invitait  avec  instance  les  savants  à  en  faire  la  recherche,  ajoutant  que  s'il  pouvait 
en  obtenir  une  copie  à  quelque  prix  que  ce  fût,  il  suspendrait  tout  autre  travail  pour  ne  s'oc- 
cuper que  de  la  publication  de  ce  poëme,  avec  un  commentaire.  Léon  Marcier  en  fait  l'éloge 
dans  la  Chronique  du  mont  Cassin.  Corippus  lui-même,  dans  le  Panét/yrique  de  Justinien, 
fait  allusion  à  ce  poëme  dans  les  vers  suivants  : 

Ouid  Libyeas  génies:  quid  syrlia  praelia  dicam 
.t;im  libris  compléta  meis?  .... 


DOMINATION  GRÉCO-BYSANTINE.  123 

de  Septem,  n'assuraient  que  très-imparfaitement  cette  domination  en  dehors 
de  leurs  enceintes.  A  l'intérieur,  la  plupart  des  villes  lurent  obligées  d'élever 
de  nouvelles  fortifications,  [tour  se  mettre  à  couvert  des  attaques  toujours 
plus  vives  et  plus  fréquentes  des  nomades.  Ces  précautions  trahissaient  des 
dangers  réels,  dangers  que  chaque  heure  voyait  s'accroître. 

Telle  était  la  dévastation  de  cette  contrée,  à  la  fin  du  règne  de  Justinien, 
qu'en  plusieurs  cantons  un  voyageur  marchait  des  jours  entiers  sans  rencon- 
trer ni  amis  ni  ennemis.  La  nation  des  Vandales,  qui  compta  un  moment  cenl 
soixante  mille  guerriers,  outre  les  femmes,  les  enfants  et  les  esclaves,  était 
anéantie;  une  guerre  impitoyable  avait  fait  périr  un  nombre  incalculable  (h; 
Maures.  Le  climat,  les  divisions  intestines,  n'enlevèrent  pas  moins  de  monde 
aux  Gréco-Romains.  Lorsque  Procope  avait  débarqué  pour  la  première  fois  en 
Afrique,  il  admirait  la  population  des  villes  et  des  campagnes,  l'activité  du 
commerce  et  de  l'agriculture  :  en  moins  de  vingt  ans,  cette  contrée  n'offrait 
plus  qu'une  muette  solitude  ;  les  citoyens  opulents  s'étaient  réfugiés  en  Sicile 
et  à  Constantinople,  le  reste  avait  été  décimé  par  les  guerres  et  par  les  per- 
sécutions de  tout  genre  '. 

A  tant  de  causes  de  dissolution  il  faut  joindre  la  rapacité  du  fisc  impérial, 
qui  se  montra  encore  plus  oppresseur  envers  le  peuple  que  ne  l'avait  été  le 
gouvernement  vandale.  On  a  peine  à  concevoir  l'exagération  insensée  des  im- 
pôts prélevés  sous  les  successeurs  de  Justinien.  L'un  d'entre  eux,  Anastase, 
avait  imaginé  d'imposer  le  droit  de  respirer  l'air  :  ut  guisgue  pro  haitsta  acre 
penderet.  Les  registres  qui  constataient  les  anciens  tributs  ayant,  pour  la  plu- 
part, été  brûlés  ou  dispersés,  les  collecteurs  ou  exacteurs  [exactores]  n'en 
furent  que  plus  inventifs  à  créer  de  nouvelles  taxes.  Un  grand  nombre  de  sol- 
dats avaient  épousé  les  veuves  ou  les  filles  des  vaincus,  et  réclamaient  pour 
leur  propre  compte  les  terres  qui  avaient  autrefois  fait  partie  du  domaine  de 
l'empire  :  partagées  entre  les  conquérants,  ces  terres  portaient  encore  le 
nom  d'héritages  des  Vandales.  Ces  prétentions  combattues  à  leur  tour  par  les 
descendants  des  anciens  Romains,  lesquels  revendiquaient  l'héritage  de  leurs 
pères,  faisaient  naître  des  procès  interminables,  source  de  ruine  pour  les 
familles  :  afin  d'en  tarir  la  source  ,  un  rescrit  impérial  prononça  l'exil  de 
toutes  les  femmes  vandales. 

Près  d'un  siècle  s'écoule  dans  cet  état  d'oppression  et  de  dépérissement  con- 
tinu, et  voit  cinq  empereurs  occuper  le  trône  :  Justin  II,  Tibère  II,  Maurice, 
Phocas  et  Héraclius.  Quels  que  soient  leur  caractère  privé,  leurs  vertus  ou 
leurs  vices,  chacun  d'eux  ne  s'occupe  de  l'Afrique  que  pour  en  tirer  de  nou- 
veaux impôts;  aussi  la  population^européenne  y  diminue-t-elle  constamment. 
Encore  vivace  sur  les  rives  du  Rosphore,  partout  ailleurs   l'empire  gréco- 


1  Procope  assure  que  dans  l'espace  tle  vingt  années,  depuis  l'invasion  de  Bélisaire,  la  popu- 
lation de  l'Afrique  diminua  de  cinq  millions  d'habitants. 


12i  DOMINATION  GRÉCO-BYSATNTINE. 

bysantin  ne  présente  plus  que  des  ruines.  Les  gouverneurs  envoyés  en 
Afrique  pour  tirer  sa  dernière  goutte  de  sang  à  un  peuple  épuisé,  se  hâtent 
de  dévorer  une  proie  que  les  Maures  leur  disputent,  et  que  les  Visigoths  d'Es- 
pagne, déjà  maîtres  de  Ceula  ,  menacent  de  leur  arracher.  Déplorable  et  hor- 
rible lutte  qui  continuera  jusqu'au  moment  où  un  peuple  nouveau,  poussé 
par  son  fanatisme  non  moins  que  par  la  soif  du  pillage,  sortira  de  ses  déserts 
pour  conquérir  la  partie  septentrionale  de  l'Afrique  et  lui  imposer  ses  mœurs 
et  ses  lois. 


CHAPITRE  VI11. 

DOMINATION    ARABE. 

(  622  —  1  'i90  DE  3.  -C.  ) 

Les  Arabes.  —  Leur  origine.  —  Mahomet  ,  ses  doctrines.  —  Invasions  successives  des 
Arabes  en  Afrique.  —  La  ville  de  Kairouan  est  construite.  —  Carlhagc  est  prise  et 
saccagée.  —  Les  Arabes  passent  en  Espagne.  —  Leur  civilisation,  leurs  arts ,  leurs 
sciences.  —  Les  Arabes  s'affermissent  dans  le  Magreb.  —  Familles  souveraines  qui 
s'y  forment.  —  Les  Ommiades.  —  Les  Abassiiles.  —  Les  Edrisites.  —  Les 
Aglabites.  —  Insurrection  des  Berbères.  —  Décadence  de  l'empire  arabe  en  Espagne. 
—  Siège  de  Grenade.  — Les  Arabes  sont  chassés  d'Espagne  et  repassent  en  Afrique. 


L'histoire  de  l'Afrique  septentrionale 
sous  la  domination  romaine  nous  a 
montré  l'importance  que  le  sénat  et 
les  empereurs  attachaient  à  la  posses- 
sion de  cette  contrée.  Les  Grecs  du 
Bas-Empire  en  sentirent  également  le 
prix  ;  mais  pour  la  conserver  il  eût 
fallu  une  énergie  soutenue  non  moins 
qu'éclairée.  L'affaissement  moral  dans 
lequel  était  tombée  la  cour  de  By- 
sance  ne  lui  permit  pas  de  garder  long- 
temps cette  position  et  de  la  défendre 
contre  les  nouveaux  envahisseurs. 


])e  toutes  les  conquêtes  des  Arabes ,  la  plus  longue  et  la  plus  difficile ,  sans 


12G  DOMINATION  ARABE. 

contredit,  fut  celle  de  l'Afrique:  si  les  Gréco-Romains  ne  leur  opposèrent 
qu'une  faible  résistance ,  les  terribles  populations  de  l'Atlas,  que  nous  avons 
vues  si  souvent  aux  prises  avec  les  conquérants  étrangers ,  ne  cédèrent  le 
terrain  que  pied  à  pied.  11  ne  fallut  aux  Arabes  pas  moins  de  trois  expéditions 
successives  pour  consolider  leur  puissance;  encore  n'y  parvinrent-ils  que 
grâce  à  la  communauté  d'origine  qui ,  suivant  la  tradition  ,  existait  entre  eux 
et  les  Maures. 

Comme  la  période  de  la  domination  arabe  est  une  des  plus  importantes 
de  l'histoire  d'Afrique,  il  est  nécessaire  de  remonter  à  la  naissance  du  maho- 
métisme,  de  dire  l'origine  des  nouveaux  conquérants,  d'indiquer  les  lieux 
qu'ils  habitaient,  d'expliquer  leur  caractère,  leurs  opinions  religieuses,  leurs 
coutumes  et  leurs  mœurs. 

L'Arabie  forme  une  grande  presqu'île,  bornée  à  l'est  par  le  golfe  Persique, 
au  sud  par  la  mer  des  Indes ,  à  l'ouest  par  la  mer  Rouge.  C'est  une  vaste 
contrée  absolument  dépourvue  d'eau,  car  le  petit  nombre  de  rivières  qui 
l'arrosent  sont  peu  profondes,  et  se  perdent  dans  le  sable  non  loin  de  leur 
source.  Les  anciens  divisaient  l'Arabie  en  trois  parties  principales  :  l'Arabie, 
pétrée,  l'Arabie  déserte  et  l'Arabie  heureuse'.  Les  géographes  modernes,  d'a- 
près Aboufeda ,  l'ont  partagée  en  six  régions  :  le  Berriah ,  ou  le  désert,  au 
nord  ;  le  Barkheim  et  l'Omam ,  districts  maritimes  situés  en  face  de  la  Perse; 
ITIedjaz  et  l'Yémen,  à  l'occident,  en  regard  de  l'Afrique,  et  le  Ncdjid, 
vaste  plateau  qui  s'élève  au  centre  ,  semblable  à  une  île  entourée  de  sables  et 
de  plaines  basses.  Les  mêmes  géographes  classent  la  race  arabe  en  trois 
grandes  familles  :  les  Arabes  primitifs,  ou  ceux  qui  habitèrent  les  premiers 
l'Arabie  après  le  déluge  et  dont  les  descendants  s'allièrent  avec  les  peuples 
qui  vinrent  plus  tard  s'établir  dans   le  pays  ;  les  Arabes  purs,   c'est-à-dire 

1  V Arabie  pétrée,  située  au  midi  de  la  Palestine  et  dans  la  partie  occidentale  du  golfe 
Arabique,  était  habitée  par  les  Madianites,  qui  lurent  successivement  attaqués  plutôt  que  soumis 
par  les  Juifs  ,  sous  David  ;  ensuite  par  les  Perses  et  les  Romains.  Madiana  (  Megar-el-Chouaïb) 
en  était  la  capitale.  Le  nom  moderne  de  celte  ville  signifie  Grotte  de  Jéthro,  parce  que  c'est  là , 
suivant  la  tradition  ,  «pie  demeurait  Jéthro,  beau-père  de  Moïse.  Les  Iduméens  ,  peuple  pasteur, 
descendant  d'Esaii ,  frère  de  Jacob,  occupaient  la  région  septentrionale  de  celte  partie  de 
l'Arabie  ;  à  l'est  de  l'Idumée  vivaient  les  Nabathéens ,  nation  nombreuse,  issue  de  Nabajolh  ,  lils 
aîné  d'Ismaël.  —  V Arabie  heureuse  {Arabia  felix),  est  située  entre  le  golfe  Arabique  et  le  golfe 
Persique  :  c'est  l'Yémen  des  Arabes,  et  le  pays  où  croît  l'encens  ;  elle  doit  son  nom  à  sa  fertilité, 
et  sans  doute  aussi  au  commerce  de  parfums  que  faisaient  et  que  font  encore  ses  habitants. 
Dans  cette  contrée  s'élève  la  Mekke  (  la  Macaroba  des  anciens  ) ,  dont  on  attribue  la  fondation 
à  Abraham.  On  y  distingue  encore  Hawr  sur  la  mer  Rouge,  où  les  Romains  avaient  établi  une 
douane  ;  Médine  ou  la  ville  du  Prophète,  et  l'ancienne  Saba  (Sabbœa),  la  Scheba  des  Hébreux  , 
qui  était  la  capitale  de  toute  l'Arabie  heureuse.  —  V Arabie  déserte,  qui  comprend  une  région 
immense  et  aride  entre  l'Arabie  pétrée  et  l'Arabie  heureuse,  s'étend  au  nord-est  jusque  vers 
le  Mésopotamie;  elle  était  habitée,  comme  aujourd'hui ,  par  différentes  races  d'Arabes  :  c'étaient 
les  Bédouins  ou  Arabes  scéniques  ;  les  Iluricns,  autres  peuplades  adonnées  au  vol  et  au 
brigandage,  vivant  sur  les  limites  du  désert;  les  Rubénites ,  de  la  tribu  de  Ruben  ;  les 
Ismaélites,  descendants  d'Agar,  race  qui,  à  une  époque  postérieure,  a  été  plus  particulière- 
ment connue  sous  le  nom  de  Sarrasins. 


DOMINATION  ARABE.  127 

ceux  qui,  après  la  confusion  des  langues,  se  fixèrent  dans  l'Yémen  et  repous- 
sèrent toute  alliance  étrangère  ;  enfin  les  Mosarabes,  ou  Arabes  naturalisés. 

Elien,  qui  vivait  sous  le  règne  d'Adrien ,  nous  a  laissé  une  esquisse  des 
mœurs  arabes  à  son  époque:  elles  offrent  la  plus  grande  analogie  avec  celles 
d'aujourd'hui.  «Ce  peuple,  dit-il,  est  voisin  des  Nabathéens;  ce  sont  des  guer- 
«  riers  à  demi  nÙS,  vivant  tous  de  la  même  manière,  et  ne  portant  que  de  petites 
«  saies  de  couleur  qui  s'arrêtent  au  haut  des  cuisses.  Montés  sur  de  rapides 
«  coursiers,  et  secondés  par  des  chameaux  agiles,  ils  sont  toujours  errants 
«  çà  et  là,  qu'ils  soient  en  paix,  qu'ils  soient  en  guerre.  Aucun  d'eux  ne 
«  louche  à  la  charrue,  ne  soigne  un  seul  arbre,  ne  demande  à  la  terre  cultivée 
«  sa  subsistance;  toujours  en  mouvement,  ils  sont  sans  loyer,  sans  demeure 
«  lixe  et  sans  loi.  Pour  eux ,  voyager  c'est  vivre.  » 

Le  gouvernement  de  ces  peuples  était  purement  patriarcal  ;  dans  chaque 
tribu ,  le  plus  ancien  de  certaines  familles  privilégiées  était  investi  de  pouvoirs 
étendus  pour  la  direction  ou  la  défense  des  intérêts  communs ,  et  ses  décisions 
étaient  toujours  fidèlement  exécutées.  Quant  aux  rapports  de  tribu  à  tribu,  les 
contestations  qui  s'élevaient  entre  elles,  soit  pour  la  possession  des  pAturages , 
soit  par  suite  d'enlèvement  de  bestiaux,  étaient  soumises  au  conseil  des 
cbeiks  ou  anciens,  qui  prononçait  souverainement  :  cela  n'empêchait  pas  les 
parties  d'en  venir  aux  mains  lorsqu'elles  croyaient  avoir  à  se  plaindre  du 
jugement  prononcé.  Parmi  les  sujets  de  discorde,  le  plus  fréquent  et  le 
plus  grave  était  l'extrême  divergence  des  opinions  religieuses  :  quelques- 
unes  de  ces  nombreuses  tribus  adoraient  le  soleil  et  les  étoiles  ;  plusieurs 
admettaient  la  transmigration  des  âmes  ;  d'autres  leur  supposaient  le  sen- 
timent après  la  mort;  celles-ci  immolaient  à  leurs  idoles  des  moutons  et  des 
chameaux ,  celles-là  ensanglantaient  leurs  autels  par  des  sacrifices  humains. 
Chaque  chef  de  famille,  tout  homme  influent,  se  croyait  le  droit  de  mo- 
difier le  culte,  ou  d'en  imposer  un  nouveau.  De  cette  confusion  inextricable, 
naissaient  des  querelles,  des  luttes  et  des  haines  sans  nombre.  Ainsi  ce  peuple 
énergique,  endurci  aux  plus  rudes  fatigues  et  si  admirablement  constitué  pour 
exécuter  de  grandes  entreprises,  se  trouvait  sans  cesse  entravé  par  des  que- 
relles intestines.  Pour  le  rendre  conquérant,  il  fallait  qu'un  homme  supérieur 
parvînt  à  lui  faire  accepter  une  foi  commune ,  afin  d'entraîner  dans  une 
direction  unique  ces  volontés  si  diverses. 

Cette  tâche  difficile,  Mahomet  eut  la  gloire  de  l'accomplir'. 

Sa  famille  appartenait  à  la  tribu  de  Koraïsch,  laquelle  prétendait  descendre 
en  ligne  directe  d'Ismaël,  fils  d'Abraham.  Après  la  mort  de  son  père  et  de 
son  aïeul,  le  jeune  orphelin  fut  recueilli  par  un  de  ses  oncles,  qui  exerçait 
la  première  autorité  à  la  Mekke,  en  qualité  de  chef  des  Koraïschites.  Abou- 
Thaleb  éleva  son  neveu  avec  la  plus  touchante  sollicitude,  l'initiant  à  tous  les 

1  D'après  les  documents  les  plus  certains .  Mahomet  est  né  le  10  novembre  570  de  J.-C. 


1-28  DOMINATION  ARABE. 

détails  de  son  négoce,  l'emmenant  môme  avec  lui  en  Syrie  lorsque  ses  affaires 
commerciales  l'y  appelaient.  Pendant  un  de  voyages,  ils  s'arrêtèrent  à  Bostra, 
dans  un  monastère  où  un  moine  ncstorien  les  reçut  avec  cordialité.  Ce  moine, 
que  les  Arabes  nomment  Bohaïra,  et  les  Grecs  Scrgius,  présagea,  dit-on,  la 
grandeur  future  de  cet  enfant,  alors  Agé  de  treize  ans,  mais  que  la  sagesse  de 
ses  discours,  la  régularité  de  sa  conduite,  avaient  déjà  fait  surnommer  al 
Amim  (le  Fidèle). 

A  vingt  ans,  Mahomet  fit  ses  premières  armes  sous  les  ordres  d'Abou- 
Thaleb,  qui,  comme  tous  les  chefs  arabes,  était  à  la  fois  guerrier,  négociant 
et  pontife.  Dans  ces  diverses  expéditions,  il  se  distingua  par  son  courage,  et 
bientôt  on  le  cita  comme  le  plus  brave  de  la  tribu;  peut-être  môme  eût-il 
été  appelé  à  un  commandement,  si  son  extrême  jeunesse  ne  s'y  était  opposée. 
11  n'avait  pas  encore  atteint  sa  vingt-cinquième  année,  lorsqu'une  jeune  et 
riche  veuve,  nommée  Khadidja,  dont  il  administrait  les  biens,  lui  offrit  sa 
fortune  et  sa  main.  A  trente-cinq  ans,  il  fut  appelé  à  résoudre  une  grave 
difficulté  qui  s'était  élevée  entre  les  Koraïschites ,  à  l'occasion  de  la  pose 
de  la  pierre  noire  '  du  temple  de  la  Caabah.  Ainsi  la  richesse  et  la  consi- 
dération souriaient  à  cet  homme  déjà  si  remarquable  ;  mais  des  circonstances 
plus  favorables  encore  vinrent  lui  ouvrir  une  carrière  digne  de  son  génie. 

L'anarchie  religieuse  ne  régnait  pas  en  Arabie  seulement;  les  chrétiens 
d'Orient,  divisés  en  une  infinité  de  sectes,  se  persécutaient  avec  fureur, 
tandis  que  la  cour  de  Constantinople,  toute  occupée  de  querelles  théologiques, 
abandonnait  l'empire  aux  ravages  des  Persans,  qui  eux-mêmes  se  trouvaient 
épuisés  par  de  longues  guerres  civiles  et  par  les  entreprises  de  leur  souverain. 
Ce  fut  au  milieu  de  ces  conflits  divers  que  Mahomet  crut  pouvoir  se  donner 
comme  inspiré  de  Dieu  :  il  avait  d'ailleurs  toutes  les  qualités  nécessaires  pour 
remplir  ce  rôle  surnaturel ,  une  imagination  ardente,  une  éloquence  per- 
suasive, une  rare  présence  d'esprit,  une  fermeté  et  un  courage  inébran- 
lables, et  possédait  à  un  haut  degré  l'art  de  dissimuler,  ressort  indispensable 
aux  ambitieux  qui  veulent  faire  tourner  à  leur  profit  les  passions  et  la  cré- 
dulité des  hommes;  enfin,  les  livres  du  christianisme  ne  lui  étaient  pas  moins 
familiers  que  ceux  de  Moïse. 

Jusqu'à  l'Age  de  quarante  ans,  le  futur  prophète  n'avait  rien  négligé  de  ce 
qui  peut  frapper  les  yeux  de  la  multitude  :  affectant  une  grande  austérité  de 
mœurs,  il  passait  des  mois  entiers  dans  les  vastes  solitudes  du  mont  Haro, 
moins  sans  doute  pour  prier  qu'afin  de  mûrir  ses  projets  dans  la  retraite  et 
par  la  méditation.  Enfin,  résolu  de  faire  dans  sa  propre  famille  le  premier 
essai  de  son  influence  religieuse,  il  dit  un  jour  à  sa  femme  que  l'ange  Gabriel 

'  On  pense  que  cette  pierre  est  un  aérdlithe.  Les  musulmans  la  regardent  comme  le  gage 
de  l'alliance  que  Dieu  lit  avec  les  lionnnes,  et  ils  croient  qu'Adam  l'ayant  emportée  en  sortant 
du  Paradis  terrestre,  elle  fut  remise  par  l'ange  Gabriel  à  Abraham ,  lorsqu'il  bâtit  la  Caabah. 
Cette  pierre  esl  placée  a  hauteur  d'homme,  à  l'un  des  angles  du  temple. 


DOMINATION  ARABE.  120 

lui  était  apparu  la  nuit ,  l'appelant  apôtre  de  Dieu ,  et  lui  intimant  au  nom  de 
l'Éternel  l'ordre  d'annoncer  aux  hommes  les  vérités  qui  devaient  lui  être  révé- 
lées. Transportée  de  joie  à  l'idée  d'être  la  femme  d'un  prophète,  Khadidja 
s'inclina  devant  sou  époux  ,  le  saluant  comme  uu  envoyé  de  Dieu.  Le  second 
disciple  de  Mahomet  fut  Ali,  son  cousin-germain ,  âgé  de  dix  à  douze  ans,  fils 
de  cet  Abou-Thaleb  qui  avait  pris  soin  de  son  enfance.  Après  Ali,  l'esclave  Zaïd 
confessa  hautement  la  mission  divine  de  son  maître,  et  en  récompense  reçut  de 
lui  la  liberté.  Mahomet  gagna  ensuite  un  homme  fort  considéré  parmi  les 
Arabes  et  dont  la  grande  influence  devait  servir  admirablement  ses  projets  : 
c'était  son  beau-père  Abou-bYkr,  magistrat  civil  et  criminel  de  la  Mekke.  Il 
ne  s'agissait  plus  que  de  donner  un  nom  à  la  religion  nouvelle  :  on  l'appela 
Islam,  mot  arabe  qui  exprime  l'action  de  s'abandonner  à  Dieu. 

Nous  ne  parlerons  point  de  toutes  les  difficultés  dont  fut  assailli  Mahomet 
lorsqu'il  voulut  annoncer  publiquement  sa  mission.  Se  raidissant  contre  les 
obstacles,  il  continua  de  prêcher  sa  doctrine  et  parvint  à  s'attacher  deux  puis- 
sants prosélytes  :  Kammzah  ,  l'un  de  ses  oncles ,  et  le  fameux  Omar,  qui  de 
son  plus  ardent  adversaire  devint  un  de  ses  sectateurs  les  plus  dévoués.  Cepen- 
dant l'heure  du  triomphe  n'était  pas  encore  venue  :  le  nouveau  prophète  était 
sans  cesse  en  butte  aux  sarcasmes  de  la  multitude  ;  on  l'insultait,  on  le  per- 
sécutait de  mille  manières  ;  les  habitants  de  Taïef  l'assaillirent  môme  un  jour 
à  coups  de  pierres  et  faillirent  le  massacrer. 

Mais  toujours  les  persécutions  religieuses  produisent  un  effet  contraire  à 
celui  qu'on  s'était  proposé  :  il  en  fut  ainsi  pour  Mahomet.  Chaque  jour  le 
nombre  de  ses  prosélytes  allait  croissant  ;  tandis  qu'une  partie  de  la  popula- 
tion le  maudissait ,  l'autre ,  plus  ardente ,  recueillait  avec  ferveur  ses  paroles 
comme  une  émanation  divine.  Parmi  ses  partisans  les  plus  fanatisés,  six  habi- 
lants  du  Jahtreb ,  de  la  tribu  juive  de  Kharadj ,  se  firent  particulièrement 
remarquer  :  ils  jurèrent  de  le  soutenir  de  tout  leur  pouvoir.  Leur  promesse  fut 
scrupuleusement  remplie.  De  retour  dans  leurs  foyers,  ces  néophytes  procla- 
mèrent hautement  l'excellence  de  l'islamisme ,  et  déterminèrent  deux  autres 
tribus  à  s'attacher  au  Prophète.  On  nomma  ces  nouveaux  convertis  Ansariens. 
c'est-à-dire  auxiliaires. 

Mais  pendant  que  Mahomet  s'occupait  sans  relâche  de  propager  sa  nouvelle 
croyance ,  les  Koraischistes ,  ses  concitoyens ,  formaient  secrètement  le  projet 
de  se  défaire  de  lui.  L'exécution  de  cette  criminelle  entreprise  avait  été 
confiée  à  des  hommes  choisis  parmi  toutes  les  tribus,  afin  que  ce  meurtre,  une 
fois  accompli ,  ne  pût  à  l'avenir  faire  entre  eux  le  sujet  d'aucune  récrimi- 
nation. La  vigilance  de  Mahomet  déjoua  le  complot;  toutefois  il  crut  prudent 
•le  quitter  la  Mekke,  et  se  relira  au  Jahtreb  où  il  comptait  des  amis  sûrs. 
Accompagné  de  ses  principaux  disciples,  Ali  ne  tarda  pas  à  l'y  rejoindre.  Cette 
époque  est  restée  célèbre  chez  les  musulmans  :  ils  en  ont  fait  le  commence- 
ment de  leur  ère,  qu'ils  désignent  sous  le  nom  de  hedjrah   (vulgairement 

17 


130  DOMINATION  ARABE. 

hégire),  mot  arabe  qui  signifie  fuite  '.  La  ville  de  Jahtreb,  capitale  du  district, 
reçut  le  nom  de  Medinah-al-Naby  (ville  du  Prophète),  ou  simplement  Médine, 
et  n'a  cessé  d'être  pour  ces  sectaires  l'objet  de  la  plus  grande  vénération. 

A  partir  de  ce  moment,  !a  vie  de  Mahomet  ne  présente  qu'une  longue  suite 
de  batailles  et  de  luttes  de  tout  genre,  qu'il  serait  inutile  de  rapporter  ici.  Nous 
nous  bornerons  à  dire  qu'en  dix  années  il  termina  soit  par  lui-même,  soit  par 
ses  lieutenants,  un  grand  nombre  d'entreprises  guerrières  qui  contribuèrent  à 
fonder  sa  puissance  en  imposant  sa  religion  à  presque  toute  l'Arabie.  Cha- 
cune de  ses  victoires,  comme  on  le  pense  bien,  était  signalée  par  des  prodiges, 
indices  certains  de  l'intervention  divine.  Aussi  la  plus  grande  exaltation  reli- 
gieuse régnait-elle  dans  son  armée.  «  Mes  frères ,  s'écriait-il  fréquemment  au 
milieu  des  dangers,  je  suis  le  fils  et  le  protégé  d'Allah,  je  suis  l'apôtre  de  la 
\  érité  ;  hommes ,  soyez  constants  dans  la  foi  :  Dieu  va  nous  envoyer  des 
secours.  »  Et  aussitôt  les  fuyards,  faisant  volte  face,  fondaient  sur  l'ennemi 
avec  une  impétuosité  à  laquelle  rien  n'était  capable  de  résister.  Après  la  vic- 
toire, Mahomet  se  montrait  inexorable  envers  les  vaincus  qui  se  refusaient 
à  embrasser  l'islamisme  ;  ainsi,  lors  de  la  prise  de  Taïef ,  les  habitants  de  cette 
ville  lui  ayant  demandé  une  trêve  de  trois  ans  et  le  libre  exercice  de  leur 
culte  (ils  adoraient  les  idoles)  :  «Non,  leur  répondit  Mahomet,  je  ne  vous 
accorderai  pas  un  mois,  pas  un  jour.  —  Dispensez-nous,  du  moins,  de  la  prière. 
—  La  religion  est  inutile  sans  la  prière.  »  Les  uns  furent  convertis,  les  autres 
massacrés2. 

Non  content  de  convertir  par  la  force  des  armes ,  Mahomet  envoyait  des 
missionnaires  dans  tous  les  pays  limitrophes  de  l'Arabie.  La  Perse,  la  Syrie, 
Constantinople  même,  reçurent  ces  missionnaires,  qui  lançaient  insolemment 
l'anathème  contre  tous  ceux  qui  se  montraient  sourds  à  leur  voix  ;  quelques 
villes  les  chassèrent,  comme  fauteurs  de  troubles  et  de  discordes;  d'autres  les 
virent  avec  indifférence;  le  plus  grand  nombre  les  combla  de  présents.  Ce  fut 
au  milieu  de  ce  mouvement  énergique  de  propagande  que  la  mort  vint  frapper 
Mahomet,  l'an  11  de  l'hégire,  le  lundi  12  de  rabieh  (632  de  J.-C). 

Les  derniers  jours  de  sa  vie  ne  firent  qu'augmenter  encore  l'enthou- 
siasme de  ses  sectateurs  :  «  S'il  y  a  un  homme,  avait-il  dit  peu  de  temps  avant 
de  mourir,  que  j'aie  traité  avec  injustice,  qu'il  le  dise,  et  qu'il  exerce  contre 
moi  des  représailles  ;  j'y  consens.  Si  j'ai  flétri  la  réputation  d'un  musulman  , 
qu'il  s'avance  et  déclare  la  faute  dont  je  suis  coupable.  Si  j'ai  dépouillé  un  fidèle 


1  Celle  ère  commence  le  1er  de  moharrem,  premier  mois  de  l'année  musulmane,  jour  qui 
correspond  au  vendredi  lt>  juillet  6*22  de  Jésus-Christ.  Mahomet  avait  alors  cinquante-quatre 
ans;  c'était  la  quatorzième  année  de  sa  mission. 

u  A  la  suite  d'une  de  ces  expéditions ,  quelques  soldats  ivres  ayant  failli  le  tuer  par  mégarde, 
Mahomet  interdit  à  ses  sectateurs  l'usage  du  vin,  des  liqueurs  fortes  et  des  jeux  de  hasard.  Cet 
ordre  rigoureusement  exécuté  devint  dans  la  suite  un  des  préceptes  fondamentaux  de  l'isla- 
misme. 


DOMINATION  ARABE.  131 

de  ses  biens ,  je  lui  dois  le  capital  cl  L'intérêt  de  sa  dette  ;  le  peu  que  je  pos- 
sède  esta  sa  disposition.  »  Un  «les  assistants  s'avança,  et  réclama  trois  drachmes 
d'argent.  Mahomet  les  lui  lit  compter,  en  le  remerciant  de  l'avoir  accusé  dans 
ce  monde  et  non  dans  l'autre.  «11  montra,  dit  Gibbon ,  une  fermeté  tran- 
quille à  l'approche  de  la  mort;  il  affranchit  ses  esclaves  (dix-sept  hommes 
et  onze  femmes),  régla  l'ordre  de  ses  funérailles,  et  donna  sa  bénédiction  à 
tous  ceux  qui  l'entouraient,  gardant  jusqu'au  dernier  moment  de  sa  vie  toute 
la  dignité  d'un  apôtre  et  toute  la  confiance  d'un  prédestiné.  Il  avait  dit  un 
jour,  dans  un  entretien  familier,  que,  par  une  prérogative  spéciale,  l'ange  de 
la  mort  ne  viendrait  s'emparer  de  son  <lme  qu'après  lui  en  avoir  demandé  la 
permission  :  quelques  instants  avant  de  mourir,  il  déclara  qu'il  venait  de 
l'accorder;  puis,  la  tête  penchée  sur  les  genoux  d'Aicha,  la  plus  chérie  de 
ses  femmes,  il  articula  d'une  voix  défaillante  ces  paroles  entrecoupées: 
«  Dieu...  pardonnez  mes  péchés...  Oui...  je  vais  retrouver  mes  concitoyens 
qui  sont  au  ciel...  »  Et  il  rendit  le  dernier  soupir,  étendu  sur  un  tapis  qui 
couvrait  le  plancher  de  sa  chambre.  Ceux  de  sa  famille  qui  se  trouvaient  lui 
tenir  de  plus  près  par  les  liens  du  sang  l'ensevelirent  a  l'endroit  même  où  il 
expira.  Sa  mort  et  sa  sépulture  ont  consacré  Médine,  et  les  innombrables 
pèlerins  qui  tous  les  ans  se  rendent  à  la  Mekke  se  détournent  souvent  pour 
aller  faire  leurs  dévotions  sur  le  tombeau  du  Prophète. 

En  mourant,  Mahomet  laissait  pour  ainsi  dire  achevée  l'œuvre  qu'il  avait 
tant  à  cœur  d'accomplir.  L'Arabie  n'était  plus  déchirée  par  les  factions  ;  les 
différentes  tribus  se  trouvaient  animées  d'un  même  esprit,  et  formaient  un 
grand  corps  soumis  aux  mêmes  lois  religieuses  et  politiques.  A  la  bravoure . 
à  l'esprit  aventureux  de  leurs  devanciers,  les  sectateurs  du  Coran  avaient 
ajouté  une  force  nouvelle,  l'union;  ils  n'avaient  tous  qu'un  même  but,  la 
propagation  de  l'islamisme. 

Pour  soutenir  et  propager  ce  mouvement  il  fallait  un  homme  digne  de 
succéder  au  Prophète.  Trois  concurrents  se  présentaient  aux  suffrages  des 
Arabes  :  Ali,  le  premier  des  vrais  croyants;  Omar,  le  plus  brave  des  lieutenants 
de  Mahomet,  et  le  vénérable  Abou-Bekr.  Ce  dernier  fut  élu  d'une  voix  unanime. 
Dès  ses  premiers  actes ,  il  exalta  au  plus  haut  degré  l'enthousiasme  de  ses 
coreligionnaires.  A  sa  voix,  les  habitants  des  vallées  de  l'Yemen  et  les  pasteurs 
des  montagnes  d'Omam ,  toutes  les  tribus  qu'éclaire  le  soleil  depuis  la  pointe 
septentrionale  de  Belis,  sur  l'Euphrate,  jusqu'au  détroit  de  Bab-el-Mandeb,  et 
depuis  Bassora,  sur  le  golfe  Persique,  jusqu'à  Suez  et  aux  confins  de  la  mer 
Rouge,  vinrent  en  foule  se  ranger  sous  ses  drapeaux,  aux  cris  mille  fois  répétés 
de  :  La  Allah  iW  Allah,  Mohammed  rassoul  Allah.'  (îl  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu, 
et  Mohamed  est  son  Prophète). 

Confiants  dans  le  succès  et  dédaignant  la  prudence ,  les  chefs  arabes  se 
mirent  à  attaquer  tous  leurs  voisins  à  la  fois.  Yezid-ben-Ali  reçut  l'ordre 
d'aller  conquérir  la  Syrie;  Khaled-ben-Walid,  surnommé  le  glaive  de  Dû v  , 


132  DOMINATION  ARABE. 

fut  chargé  d'envahir  la  Perse  :  les  villes  de  Ctésiphon,  de  Madayn,  d'Héraa- 
dan,  de  Caswin,  de  Tauris,  firent  leur  soumission.  Rien  ne  résistait  au  flot 
envahisseur.  Franchissant  ensuite  l'Oxus,  les  Arabes  réduisirent  les  vastes 
régions  situées  entre  ce  fleuve,  le  Juxartes  et  la  mer  Caspienne,  refoulant 
leurs  ennemis  jusqu'aux  frontières  de  la  Chine.  La  mort  vint  surprendre 
Abou-Bekr  au  milieu  de  ses  triomphes  ;  mais  cet  événement  ne  ralentit  pas 
d'un  seul  jour  la  marche  de  son  armée. 

Appelé  au  kalifat,  Omar  poursuivit  avec  activité  la  guerre  commencée  par 
son  prédécesseur  en  Perse  et  en  Syrie.  Les  villes  de  Gérusa,  de  Philadelphie 
et  de  Bosra,  que  les  empereurs  avaient  entourées  d'une  ligne  de  forts,  tom- 
bèrent en  son  pouvoir.  Damas  elle-même,  l'ancienne  capitale  de  la  Syrie,  ouvrit 
ses  portes  après  avoir  soutenu  un  siège  de  soixante-dix  jours.  La  chute  de 
cette  place  importante  amena  la  reddition  des  autres  villes  de  la  province.  En 
très-peu  d'années  ,  la  Syrie,  la  Perse,  la  Judée,  furent  soumises  à  la  foi  du 
Prophète.  Ces  conquêtes  ne  furent  pas  plutôt  accomplies  que  aussitôt  les 
armées  arabes  se  dirigèrent  sur  l'Egypte  sous  la  conduite  d'Amrou-ben-el- 
Aasi. 

Ce  général ,  l'un  des  plus  célèbres  capitaines  des  premiers  temps  de  l'isla- 
misme, devait  le  jour  à  une  courtisane,  qui  de  cinq  Khoraïschites  qu'elle  rece- 
vait chez  elle  ne  put  dire  lequel  était  le  père  de  son  fils.  Ce  fut  d'après  la 
ressemblance  des  traits  qu'elle  en  attribua  la  paternité  à  Aasi,  le  plus  ancien  de 
ses  amants.  Amrou,  dans  sa  jeunesse,  avait  montré  une  haine  profonde  contre 
le  Prophète,  qu'il  avait  même  plusieurs  fois  attaqué  dans  des  vers  satiriques  ; 
mais  celui-ci  parvint  à  le  convertir  et  à  en  faire  l'un  des  plus  fidèles  secta- 
teurs du  Coran  ,  l'un  de  ses  champions  les  plus  intrépides.  Abou-Bekr  et 
Omar  durent  à  sa  bravoure  et  à  ses  talents  militaires  la  conquête  de  la  Pales- 
tine. On  rapporte  qu'Omar  ayant  un  jour  prié  Amrou  de  lui  montrer  le  glaive 
qui  avait  massacré  tant  de  chrétiens ,  celui-ci  lui  présenta  un  petit  cimeterre 
dont  la  forme  n'avait  rien  d'extraordinaire;  le  khalife  parut  surpris  :  «  Hélas  ! 
s'écria  Amrou  avec  modestie ,  sans  le  bras  de  Dieu  ,  ce  cimeterre  n'est  ni  plus 
tranchant  ni  plus  lourd  que  le  sabre  de  Farezduk  le  poète  !  » 

Nommé  gouverneur  de  la  Syrie,  qu'il  avait  contribué  à  soumettre,  Amrou 
se  dirigeait  vers  l'Egypte,  quand  il  reçut  une  lettre  d'Omar  qui  lui  ordonnait 
de  revenir  si  l'armée  n'y  était  pas  enrore  entrée.  Se  trouvant  en  ce  mo- 
ment à  peu  de  distance  des  frontières ,  il  fit  doubler  le  pas  à  ses  troupes ,  et 
n'ouvrit  la  lettre  du  kalife  que  lorsqu'il  les  eut  franchies.  Après  l'avoir  lue  en 
présence  de  ses  officiers ,  «  Continuons  notre  marche ,  s'écria-t-il ,  puisque 
déjà  nous  avons  dépassé  la  frontière.  »  Son  armée  ne  se  composait  que  de 
quatre  mille  hommes  ;  cependant  elle  s'empara  de  Peluse  et  de  Merr  en 
très-peu  de  temps.  Pour  s'affermir  dans  le  pays,  Amrou  jeta  les  fondements 
d'une  ville  nouvelle,  qu'il  nomma  Foslat,  aujourd'hui  le  vieux  Caire;  puis  il 
vint  assiéger  Alexandrie,  dont  il  s'empara  après  un  siège  des  plus  opiniAtres. 


DOMINAI  ION  ARABE.  133 

Ces!  à  la  suite  tic  ce  brillant  Sliecès  qu'il  écrivait  au  kalife  Omar:  «  J'ai  pris 
la  grande  ville  de  l'Occident.  Il  me  serait  impossible  de  l'aire  l'énumération 
des  richesses  et  des  édifices  qu'elle  renferme  :  il  me  suffira  de  dire  qu'elle 
possède  quatre  mille  palais,  quatre  mille  bains,  quatre  cents  théâtres  ou 
lieux  de  plaisir,  douze  mille  boutiques  de  comestibles,  et  quarante  mille  juifs 
tributaires.  La  ville  a  été  subjuguée  par  la  force  des  armes;  elle  n'a  obtenu  ni 
traité  ni  capitulation ,  et  mes  soldats  sont  impatients  de  jouir  des  fruits  de 
leur  victoire.  »  On  connaît  la  réponse  que  les  écrivains  chrétiens  ont  mise 
dans  la  bouche  d'Omar  lorsque  son  général  lui  demanda  ce  qu'il  devait  faire 
de  la  bibliothèque  d'Alexandrie  :  «  Si  les  écrits  des  Grecs  sont  d'accord  avec 
le  Coran,  ils  sont  inutiles,  il  ne  faut  pas  les  conserver;  s'ils  contrarient  les 
assertions  du  livre  saint,  ils  sont  dangereux,  et  on  doit  les  brûler.  »  Les  mômes 
écrivains  ajoutent  que  les  volumes  renfermés  dans  cette  bibliothèque ,  dont  la 
destruction  est  à  jamais  déplorable ,  furent  distribués  aux  quatre  mille  bains 
de  la  ville,  et  que  six  mois  suffirent  à  peine  pour  les  consumer. 

Cependant  des  jalousies  profondes,  des  rivalités  ambitieuses  éclataient  déjà 
parmi  les  conquérants  arabes.  On  se  rappelle  que  des  trois  candidats  qui 
s'étaient  présentés  pour  succéder  à  Mahomet ,  Abou  -  Bekr  l'emporta  ,  et 
qu'avant  de  mourir  il  désigna  Omar  comme  kalife.  Mais  Ali  avait  de  nombreux 
adhérents  qui  soutenaient  ses  prétentions.  Tl  se  forma  alors  deux  partis 
rivaux  d'où  sortirent  la  secte  des  Shictes,  qui  prétendent  que,  si  Maho- 
met est  l'apôtre  de  Dieu ,  Ali  est  le  vicaire  de  la  divinité ,  et  la  secte  des 
Sonnites,  ou  musulmans  orthodoxes.  Omar  mourut  assassiné,  et  Othman , 
qui  lui  succéda ,  eut  le  même  sort.  Le  parti  vainqueur  promut  aussitôt  Ali , 
qui  malgré  sa  longue  expérience  des  hommes  ne  put  calmer  ces  dissensions. 
Les  deux  rivaux  se  livrèrent  en  Syrie  une  bataille  sanglante.  AH  fut  tué  dans 
la  mêlée,  et  Mohawiah-ben-Ommyah ,  chef  des  musulmans  sonnites,  devint 
kalife.  Le  nouveau  chef  fixa  sa  résidence  à  Damas,  et  exposa  dans  la  mosquée 
la  robe  ensanglantée  d'Othman  en  appelant  les  orthodoxes  à  la  défense  de  sa 
cause.  Soixante ,  dix  mille  Syriens  jurèrent  de  lui  être  fidèles  et  de  mourir 
pour  lui. 

Ces  dissensions,  qui  ensanglantaient  le  mahométisme  à  son  berceau,  lui 
seraient  devenues  fatales  si  les  chefs  arabes  n'étaient  de  temps  en  temps 
parvenus  à  les  assoupir.  L'intérêt  de  leur  politique,  le  danger  de  leur  position, 
et  surtout  l'amour  du  pillage,  leur  commandaient  ces  soudaines  réconcilia- 
tions ;  car  les  pays  qu'ils  avaient  conquis,  loin  d'accepter  sans  arrière-pensée 
leur  domination,  profitaient  de  toutes  les  circonstances  favorables  pour  se 
débarrasser  d'un  joug  odieux. 

Après  la  complète  réduction  de  l'Egypte ,  l'attention  des  Arabes  se  porta 
sur  l'Afrique  septentrionale  que  le  patrice  Grégoire,  profitant  des  désordres 
de  l'empire  de  Bysance,  gouvernait  alors  plutôt  à  titre  de  roi  indépendant  que 
de  lieutenant  de  son  maître.  Abdallah ,  fils  de  Saïd  et  frère  de  lait  du  kalife 


l.Ti 


DOMINATION  ARABE. 


Othman,  le  plus  habile  et  le  plus  courageux  des  cavaliers  de  l'Arabie,  lui 
chargé  de  cette  expédition.  Parti  de  l'Egypte  à  la  tête  de  quarante  mille 
guerriers  (647) ,  Abdallah  pénétra  dans  les  régions  qui  avaient  échappé  à  la 
domination  romaine,   et,  après  plusieurs  jours  d'une  marche  pénible  dans 
le  désert,  arriva  sous  les  murs  de  Tripoli,  ville  maritime  dont  les  habitants 
s'étaient  enfuis  avec  ce  qu'ils  avaient  de  plus  précieux.  Cent  vingt  mille  Grecs, 
commandés  par  le  patrice  Grégoire,  s'avancèrent  à  sa  rencontre.  Le  général 
musulman  envoya  d'abord  offrir  la  paix  au  patrice ,  sous  la  condition  d'em- 
brasser l'islanisme,  lui  et  ses  sujets ,  ou  du  moins  de  se  reconnaître  son  tribu- 
taire. Mais  celui-ci  ayant  rejeté  ces  propositions,  on  en  vint  aux  mains.  Les 
deux  armées  déployèrent  dans  cette  première  rencontre  un  égal  acharnement. 
On  rapporte  mémo  que  la  fille  du  patrice  ,  jeune  personne  d'une  rare  beauté, 
combattait  auprès  de  son  père,  qui  avait  promis  sa  main  avec  cent  mille  pièces 
d'or  à  celui  qui   lui  apporterait   la    tête   du  général   ennemi.   Cette  offre 
séduisante  redoubla  l'ardeur  des  Bysantins,  et  les  Arabes  allaient  être  culbutés, 
lorsque  Abdallah  fit  également  publier  parmi  eux  que  quiconque  lui  appor- 
terait la  tête  du  patrice  recevrait  la  même  récompense.  Après  un  combat 
sanglant,  la  victoire  resta  aux  Arabes.  Grégoire  fut  tué  dans  la  mêlée,  et  sa 
fille  tomba  au  pouvoir  de  l'ennemi.  Les  vaincus  se  retirèrent  en  désordre 
à  Sofaytala,  ville  importante,  située  à  cent  cinquante  milles  au  sud  de  Car- 
tilage ;  mais  ils  abandonnèrent  bientôt  cette  place ,  qui  se:  vit  forcée  d'ouvrir 
ses  portes  aux  vainqueurs.  Les  habitants  de  la  province  consentirent,  les  uns 
à  embrasser  l'islamisme,  les  autres  à  payer  le  tribut. 

Cependant  cette  journée  était  loin  d'être  décisive.  Épuisée  par  les  fatigues 
et  les  maladies  épidémiques,  l'armée  victorieuse  fut  obligée  deregagner  l'Egypte, 
et  la  soumission  définitive  de  l'Afrique  septentrionale  se  trouva  ajournée. 
Une  seconde  invasion  fut  entreprise  sous  le  kalife  Moawyah  (653).  Cette  fois, 
les  Arabes  étaient  appelés  par  les  habitants  eux-mêmes,  qui,  en  butte  aux 
exactions  et  au  despotisme  intolérable  des  ministres  delà  cour  de  Bysance, 
>oulaient  s'y  soustraire  à  tout  prix  :  ils  avaient  même  envoyé  une  dépu- 
tation  à  Damas ,  pour  inviter  ce  kalife  à  rentrer  en  Afrique  afin  de  la  placer 
sous  sa  domination.  L'armée  musulmane,  composée  de  l'élite  des  troupes  de 
Syrie  et  d'Egypte,  s'avança  jusqu'à  l'extrémité  de  la  Pentapole,  mit  en  fuite 
les  Bysantins,  et  s'empara  de  l'antique  Cyrène;  mais  un  ordre  venu  de  Da- 
mas l'arrêta  une  seconde  fois  au  milieu  de  ses  succès ,  et  elle  fut  obligée  de 
revenir  sur  ses  pas.  Toutefois  Moawyah  n'abandonnait  pas  ses  projets  de 
conquête;  il  cédait  seulement  à  la  nécessité  de  comprimer  avec  toutes  ses 
forces  des  symptômes  d'insurrection  qui  venaient  de  se  manifester  en  Egypte 
et  en  Syrie. 

Une  troisième  invasion  fut  plus  heureuse  ;  elle  eut  lieu  sous  les  ordres  de 
Oukbah-ben-Nafy,  qui  ayant  déjà  fait  partie  de  l'expédition  précédente, 
était  demeuré  longtemps  à  Barkah  dans  le  double  but  de  contenir  les  Rer- 


DOMINATION  ARABE-  130 

bères  et  de  les  convertir  au  mahométisine.  Cet  Oukbah  était  un  des  plus  braves 
lieutenants  du  Ualilé,  et  t'est  à  lui  qu'appartient  à  bon  droit  le  surnom  de  vain- 
queur de  l'Afrique.  Ce  fut  lui  aussi  qui,  parmi  les  Arabes,  porta  le  premier  le 
titre  le  ouali  (gouverneur)  de  l'Afrikiah  '.  Après  avoir  défait  en  plusieurs  ren- 
contres l'armée  des  Itysanlius,  qui  trop  faibles  pour  lui  résister  s'étaient  réunis 
aux  Berbères,  il  soumit  complètement  la  Bysacène,  puis,  se  portant  vers  L'ouest, 
s'empara  de  Bougie  et  marcha  vers  Tanger.  En  vain  les  Berbères  voulurent 
s'opposer  à  son  passage,  ils  lurent  complètement  défaits.  Oukbali  les  pour- 
suivit dans  toutes  les  directions,  et  ne  s'arrêta  (pue  sur  les  bords  de  l'Atlan- 
tique. Ce  fut  là  qu'avec  tout  L'enthousiasme  d'un  croyant  il  poussa  son  cheval 
dans  l'Océan,  et  s'écria  en  brandissant  son  cimeterre:  u  Grand  Dieu!  si  je 
«  n'étais  retenu  par  les  Ilots .  j'irais  jusqu'aux  royaumes  inconnus  de  l'Occi- 
«  dent.  Je  prêcherais  sur  ma  roule  l'unité  de  ton  saint  nom,  et  j'exterminerais 
«  les  peuples  qui  adorent  un  autre  dieu  que  toi  !  » 

Devenu  maître  de  cette  vaste  contrée  ,  Oukbah  voulut  en  assurer  la  soumis- 
sion en  fondant  une  grande  ville  qui  servît  aux  musulmans  de  place  d'armes 
pour  étendre  leurs  conquêtes,  et  de  lieu  de  retraite  en  cas  de  revers.  Lorsque 
remplacement  fut  choisi,  il  fit  élever  une  forte  muraille  en  briques,  flan- 
quée de  tours,  sur  un  circuit  d'une  lieue  et  demie,  puis  y  construisit  des 
palais  et  une  vaste  mosquée  qu'ornaient  cinq  cents  colonnes  de  granit ,  de 
porphyre,  ou  de  marbre  de  Numidie.  De  nombreuses  habitations  se  groupè- 
rent bientôt  autour  de  ces  édifices.  Kairouan  (tel  est  le  nom  de  cette  nouvelle 
ville)  devint  la  résidence  habituelle  des  gouverneurs  arabes  en  Afrique.  Quoi- 
qu'elle n'offre  aujourd'hui  que  des  ruines,  elle  a  été,  pendant  plusieurs  siècles, 
célèbre  par  sa  splendeur  et  ses  écoles  publiques  2. 

Confiant  dans  ce  résultat,  et  croyant  d'ailleurs  la  puissance  du  kalife  défini- 
tivement établie  dans  le  Mahgreb,  Oukbah  ne  songeait  qu'à  embellir  sa  ville  et 
à  y  attirer  des  habitants.  Les  Berbères,  profitant  de  sa  sécurité,  descendirent 
en  foule  de  leurs  montagnes,  se  joignirent  aux  Bysantins,  chez  qui  l'arrivée 
d'une  flotte  et  d'une  armée  avait  ranimé  une  lueur  d'espérance,  et  ils  mar- 
chèrent ensemble  contre  les  musulmans.  Dans  cette  circonstance  critique,  loin 
de  se  laisser  effrayer  parle  nombre,  Oukbah  s'avance  à  la  rencontre  de  l'en- 
nemi, décidé  à  couronner  par  une  mort  honorable  la  gloire  de  ses  exploits 

'  Ils  comprenaient  sous  cette  dénomination  presque  tout  le  pays  qui  tonne  aujourd'hui  les 

régences  de  Tunis  et  de  Tripoli. 

2  De  la  frontière  de  Tunis  u  l'Océan  atlantique,  la  plus  grande  partie  du  littoral  n'avait  pas 
cessé  pourtant  d'appartenir  à  l'empire  grec.  La  conquête  arabe  s'était  d'abord  dirigée  le  long  du 
revers  méridional  de  l'Atlas,  à  travers  ces  tribus  sauvages,  voisines  du  désert,  ennemies  des  villes 
cl  de  leurs  habitants,  alliées  naturelles  de  l'islamisme  vainqueur.  C'est  ainsi  que  les  débris  des 
anciennes  populations  grecque  et  carthaginoise  voyaient  se  rétrécir  chaque  jour  leur  territoire, 
et  se.  trouvèrent  enfin  de  plus  en  plus  resserrés  entre  la  nier  et  le  désert.  Carthage  elle-même, 
nommée  par  les  Arabes  Karthadjima,  centre  et  siège  des  possessions  bysantines,  était  inces- 
samment menacée  par  Kairouan,  placée  à  huit  jours  de  marche. 


13ti  DOMINATION  ARABE. 

passés.  On  raconte  qu'au  moment  de  livrer  bataille,  il  fit  appeler  un  chef  arabe 
<lu  nom  de  Mouéghir,  qu'il  traînait  à  sa  suite  et  dont  il  était  jaloux  :  «  Ami , 
«  lui  dit-il  en  l'embrassant,  c'est  aujourd'hui  le  jour  du  martyre  et  des  palmes 
«  les  plus  précieuses  que  puisse  cueillir  un  musulman  :  je  ne  veux  pas  te  priver 
«  d'une  si  belle  occasion.  —  Je  te  rends  grâces  de  m'accorder  cette  faveur, 
«  répondit  Mouéghir,  car  j'ai  un  vif  désir  de  partager  une  telle  félicité.  »  A  ces 
mots,  brisant  les  fourreaux  de  leurs  cimeterres,  ils  s'élancent  ensemble  dans 
la  mêlée.  La  bataille  fut  longue  et  opiniâtre  :  les  deux  chefs  réconciliés  com- 
battaient au  premier  rang ,  portant  la  mort  de  tous  côtés.  Les  Berbères  et  les 
Bysantins,  terrifiés,  semblaient  hors  d'état  de  se  défendre.  Cependant,  leur 
nombre  relevant  leur  courage ,  ils  entourent  les  deux  héros ,  dispersent  leurs 
gardes ,  et  finissent  par  les  massacrer.  Oukbah  expira  sur  un  monceau  de 
cadavres.  Le  champ  de  bataille  qui  fut  son  tombeau  est  encore  aujourd'hui  un 
monument  de  sa  valeur  :  il  a  conservé  le  nom  de  champ  a" Oukbah*. 

Sous  le  poids  de  cette  défaite,  l'invasion  arabe  recule  jusqu'à  Barkah;  Zohaïr- 
ben-Kaïs  ,  successeur  d'Oukbah,  essaie  de  la  continuer  ;  mais  après  quelques 
légers  succès  il  succombe  sous  les  efforts  réunis  des  Berbères  et  des  By- 
santins. Hassan  le  Gassanide,  gouverneur  de  l'Egypte,  envoyé  en  Afrique 
avec  quarante  mille  hommes,  parvient  enfin  à  fixer  la  victoire  :  il  marche  droit 
sur  Carthagc,  l'emporte  d'assaut,  et  après  l'avoir  livrée  au  pillage  la  détruit  de 
fond  en  comble,  désespérant  sans  doute  de  pouvoir  s'y  maintenir.  Le  siège  de 
la  domination  arabe  continua  d'être  concentré  à  Kairouan.  Ainsi ,  malgré  les 
vicissitudes  qu'elle  avait  d'abord  éprouvées,  cette  puissance  n'avait  cessé  de 
grandir  en  Afrique.  Après  Hassan,  Moussa-ben-Nosaïr,  investi  du  pouvoir 
suprême  dans  cette  contrée ,  pousse  ses  conquêtes  jusqu'à  Sous ,  et  constitue 
définitivement  le  gouvernement  du  Mahgreb.  N'ayant  plus  rien  à  craindre  ni 
des  Bysantins  ni  des  Maures,  les  musulmans  s'apprêtèrent  alors  à  tourner  leurs 
armes  contre  d'autres  adversaires. 

Les  Goths,  maîtres  de  l'Espagne  et  de  quelques  villes  du  littoral  de  l'Afrique, 
se  montraient  d'incommodes  voisins  et  avaient,  tout  récemment  encore,  donné 
des  secours  à  Carthage  lors  du  siège  de  cette  ville  par  Hassan.  S'emparer  de 
l'Espagne  était  donc  pour  les  nouveaux  dominateurs  une  espèce  de  représaille, 
et  de  plus  un  premier  pas  vers  l'asservissement  futur  de  l'Europe.  Dans  leurs 
rêves  de  conquête,  ils  espéraient  traverser  les  Pyrénées ,  soumettre  la  Gaule  et 
l'Italie,  réduire  les  peuples  de  la  Germanie ,  suivre  le  Danube  depuis  sa  source 
jusqu'au  Pont  Euxin,  renverser  l'empire  de  Çonstantinople,  et,  repassant 
d'Europe  en  Asie ,  rattacher  ces  conquêtes  au  gouvernement  des  provinces 
de  Syrie.  C'était  embrasser  le  pourtour  de  la  Méditerranée  et  fonder  un  nouvel 
empire  romain. 


1  La  morl  d'Oukbah  est  attribuée  à  Koseïlah-ben-Behram,  chef  des  Berbères,  converti  depuis 
a  l'islamisme, 


DOMINATION  ARABE.  137 

Ce  projet  gigantesque  plaisait  d'autant  plus  à  l'imagination  aventureuse  des 
Arabes,  que  la  conquête  de  la  péninsule  ibérique  paraissait  ne  présenter  aucune 
difficulté  sérieuse.  Les  Goths  n'étaient  plus  ces  terribles  barbares  qui,  après 
avoir  humilié  l'orgueil  de  Rome  et  s'être  enrichis  de  ses  dépouilles ,  avaient 
promené  leurs  aunes  triomphantes  du  Danube  a  la  mer  Atlantique  :  séparés 
du  reste  de  l'Europe  par  les  Pyrénées,  les  successeurs  dégénérés  d'Alëric 
s'énervaient  dans  les  douceurs  d'une  longue  paix  ;  les  remparts  de  leurs  villes 
tombaient  en  ruines  et  la  discorde  régnait  parmi  eux. 

A  la  suite  d'un  outrage  l'ait  à  sa  tille  par  Roderic,  roi  des  Goths,  le  comte 
Julien,  l'un  de  leurs  généraux,  venait  de  faire  des  ouvertures  secrètes  à  Tarik- 
ben-Zaïd,  lieutenant  de  Moussa,  lui  offrant  d'introduire  les  Arabes  au  cœur 
de  l'Espagne.  Tarik  choisit  cinq  cents  cavaliers,  et  traversa  sur  quatre  grandes 
barques  le  détroit  qui  sépare  Tanger  de  la  rive  opposée.  A  la  tête  de  cette 
petite  troupe,  il  parcourut  les  cèles  de  l'Andalousie  sans  rencontrer  aucune 
résistance  ;  et  après  avoir  fait  un  butin  immense  et  un  grand  nombre  de  prison- 
niers, il  revint  en  Afrique  (juillet  710).  Encouragé  par  ce  succès  Tarik  pré- 
para une  expédition  plus  considérable.  Dès  les  premiers  jours  du  printemps 
de  l'année  suivante,  il  repassa  en  Espagne,  et  débarqua  au  pied  du  mont  Calpé 
auquel  il  donna  son  nom  (Geb-el-Tarik,  aujourd'hui  Gibraltar).  En  apprenant 
cette  nouvelle  agression ,  Roderic ,  qui  prenait  le  titre  de  roi  des  Romains , 
marcha  à  la  rencontre  de  l'ennemi  avec  une  armée  de  cent  mille  hommes.  Le 
général  arabe  n'en  comptait  que  vingt  mille,  y  compris  les  mécontents  que 
l'influence  du  comte  Julien  avait  jetés  dans  ses  rangs.  La  bataille  s'engagea, 
aux  environs  de  Cadix ,  auprès  de  la  ville  de  Xérès  et  de  la  petite  rivière  de 
Guadalète,  qui  séparait  les  deux  camps.  La  défaite  des  Arabes  paraissait  cer- 
taine ,  déjà  ils  pliaient  de  toutes  parts ,  lorsque  Tarik  les  arrête  en  leur  criant  : 
a  Frères,  l'ennemi  est  devant  vous  et  la  mer  derrière  !  où  pourriez-vous  vous 
retirer?  Suivez-moi  !  j'ai  résolu  de  mourir  ou  de  fouler  à  mes  pieds  le  roi  des 
Romains.  »  A  ces  paroles,  les  Arabes  reforment  leurs  rangs  et  se  jettent  avec 
fureur  sur  l'ennemi.  La  mort  de  Roderic ,  tué  d'un  coup  de  lance  laissa  les 
Arabes  maîtres  de  l'Espagne.  Cette  bataille  avait  duré  neuf  jours  avec  des  suc- 
cès balancés. 

Après  sa  victoire ,  Tarik  partagea  son  armée  en  trois  corps  :  le  premier  se 
porta  sur  Cordoue ,  et  s'en  empara  ;  le  second  soumit  la  côte  de  lîétique  ou  le 
royaume  de  Grenade;  avec  le  troisième  il  se  porta  du  Bétis  au  Tage,  traversa 
la  Sierra-Morena,  qui  sépare  l'Andalousie  de  la  Caslille,  et  parut  bientôt  sous 
les  murs  de  Tolède.  Entré  dans  cette  ville  sans  résistance ,  il  laissa  aux  habi- 
tants leurs  propriétés,  leurs  lois,  leurs  temples  même,  à  la  condition  qu'ils 
n'en  élèveraient  pas  de  nouveaux  et  s'abstiendraient  de  faire  des  processions 
publiques.  Maître  de  la  capitale,  Tarik  parcourut  les  provinces  centrales  de  l'Es- 
pagne ,  détruisant  les  restes  épars  de  l'armée  des  Goths. 

De  si  grands  et  si  rapides  succès  excitèrent  au  plus  haut  degré  la  jalousie  de 

îs 


138  DOMINATION  ARABE. 

Moussa-ben-Nozaïr.  Afin  d'enlever  à  son  lieutenant  le  profit  et  L'honneur  de 
cette  conquête,  il  se  hâta  de  quitter  son  gouvernement  avec  des  forces  consi- 
dérables, et  franchit  le  détroit.  Son  armée  se  composait  de  dix  mille  Arabes 
et  de  huit  mille  Africains  ;  lui-même  était  suivi  des  plus  distingués  parmi  les 
Koraïschites.  Moussa  réduisit  Séville  et  quelques  autres  places  que  Tarik  avait 
laissées  derrière  lui ,  et  qui  depuis  son  départ  avaient  secoué  le  joug.  Car- 
mona  fut  emportée  d'assaut  ;  Mérida  se  rendit  après  une  longue  résistance;  le 
Portugal  et  la  Galice  se  soumirent  également. 

Cependant  la  jalousie  de  Moussa  contre  Tarik  était  plus  violente  que  jamais. 
Vainement  celui-ci ,  allant  à  sa  rencontre,  lui  avait-il  présenté  une  large  par  I 
du  butin;  peu  touché  de  cette  marque  de  soumission  ,  Moussa  lui  adressa  les 
plus  vifs  reproches,  l'accusant  d'avoir  méconnu  son  autorité  et  compromis  l'ar- 
mée qui  lui  était  confiée  ;  enfin ,  consommant  son  injustice,  il  le  priva  de  son 
commandement,  le  fit  charger  de  fers,  et  s'oublia  même,  dit-on,  jusqu'à  h1 
frapper.  Sur  les  ordres  du  kalife,  Valid  1er,  Tarik  fut  peu  de  temps  après 
rendu  à  la  liberté  et  investi  du  commandement  d'un  autre  corps  d'armée  avec 
lequel  il  conquit  une  partie  de  l'Aragon ,  de  la  Catalogne  et  de  la  province  de 
Valence. 

Ces  deux  chefs  paraissaient  enfin  avoir  oublié  leurs  querelles;  mais  cette 
réconciliation  fut  de  courte  durée.  Moussa  ,  dans  ses  expéditions,  s'appropriait 
tout  le  butin  fait  sur  l'ennemi;  Tarik  ,  au  contraire,  abandonnait  le  sien  à  ses 
soldats,  n'en  prélevant  que  la  cinquième  partie  pour  le  Kalife.  Valid  Ier  vint  à 
mourir  sur  ces  entrefaites ,  et  Soliman  son  frère  lui  succéda.  Le  nouveau 
kalife  rappela  ces  deux  généraux  ,  qu'il  fit  paraître  devant  lui.  Moussa  fut 
exilé  à  la  Mekke  ,  où  il  mourut;  Tarik  lui  -même  tomba  en  disgrâce  peu  de 
temps  après. 

Nous  ne  suivrons  pas  les  tribus  de  l'Yémen  dans  leurs  excursions  au  delà  des 
Pyrénées.  Laissons-les  s'établira  Narbonne,  réclamer  la  province  du  Languedoc 
à  titre  de  dépendance  de  la  monarchie  espagnole,  inonder  les  pro\inces  de 
l'Aquitaine  après  avoir  battu  l'intrépide  Eudes,  dont  cependant  la  fille  avait 
épousé  un  chef  arabe  ;  laissons-les  arborer  leurs  drapeaux  victorieux  sur  les 
murs  de  la  capitale  de  la  Touraine,  puis  essuyer  une  défaite  sanglante  aux  en- 
virons de  Poitiers  :  ce  qu'il  nous  importe  ici ,  c'est  de  rechercher  quelle  espèce 
de  civilisation  les  nom  eaux  conquérants  apportèrent  dans  le  Mahgreb,  com- 
ment ils  parvinrent  à  faire  accepter  leurs  mœurs  et  leurs  croyances  religieuses 
aux  différents  peuples  de  l'Afrique  septentrionale. 

Dédaignant  la  simplicité  des  premiers  musulmans,  les  kalifes  de  Damas  et 
de  Bagdad  n'avaient  pas  tardé  à  vivre  dans  la  pompe  et  la  splendeur.  On  peut 
s'en  faire  une  idée  parle  récit  suivant  de  l'historien  Arabe  Aboul-Féda  :  «  Toute 
l'armée  du  kalife  était  sous  les  armes  ;  la  cavalerie  et  l'infanterie  formaient 
un  corps  de  cent  soixante  mille  hommes.  Les  grands  officiers,  ses  esclaves 
favoris,  vêtus  de  la  manière  la  plus  brillante,  portant  des  baudriers  étincelanl 


DOMINATION   ARABE.  139 

d'or  cl  de  pierreries,  se  trouvaient  rangés  autour  de  sa  personne.  Venaient 
ensuite  sept  mille  eunuques  el  sept  cents  portiers  ou  gardes  des  apparte- 
ments. Des  gondoles  richement  décorées  promenaient  leurs  banderoles  sur  le 
Tigre  ;  la  somptuosité  régnait  partout  dans  l'intérieur  du  palais.  On  y  remar- 
quait trente-huit  mille  pièces  de  tapisserie,  parmi  lesquelles  douze  mille 
cinq  cents  étaient  de  soie,  brodées  en  or.  On  y  trouvait  vingt-deux  mille  tapis 
de  pied.  Le  kalife  entretenait  cent  lions,  qui  avaient  chacun  un  garde.  Entre 
autres  raffinements  d'un  luxe  merveilleux  ,  il  ne  faut  pas  oublier  un  arbre  d'or 
et  d'argent  dont  les  dix-huit  branches  étaient  chargées  d'oiseaux  de  toute 
espèce;  cet  arbre  s'agitait  à  volonté  comme  ceux  de  nos  bois,  et  alors  on 
entendait  un  mélodieux  ramage.  » 

Damas  et  Bagdad  trouvèrent  plus  tard  des  imitateurs  au  Kaire,  à  Fez,  à 
Kairouan  ,  en  Espagne.  C'est  ainsi  que  le  troisième  et  le  plus  grand  des 
Abderrhames  éleva  à  trois  milles  de  Cordoue,  en  l'honneur  de  sa  sultane 
favorite,  la  ville,  le  palais  et  les  jardins  de  Zehra.  Les  sculpteurs  et  les  archi- 
tectes les  plus  habiles  de  Bysance  furent  appelés  pour  la  construction  et 
l'ornementation  de  ces  édifices,  qui  étaient  soutenus  par  douze  cents  colonnes 
de  marbre  d'Afrique,  de  Grèce  et  d'Italie.  On  y  voyait  des  incrustations  d'or 
et  de  perles ,  des  ligures  d'oiseaux  et  de  quadrupèdes,  les  seuls  êtres  vivants 
que  sa  loi  religieuse  permit  à  l'artiste  musulman  de  retracer.  Sillonnée  sans 
cesse  par  le  passage  de  leurs  armées  qui  se  rendaient  en  Espagne,  l'Afrique 
ne  devait  pas  demeurer  étrangère  à  cette  magnificence  ;  et  comme,  à  l'époque 
de  la  conquête  duMahgreb,  les  Arabes  y  avaient  trouvé  des  traces  nombreuses 
de  la  grandeur  romaine,  leur  esprit,  prompt  à  s'enflammer,  dut  naturellement 
chercher  à  les  imiter  et  à  les  faire  entrer  comme  éléments  dans  leurs  créations 
artistiques  et  architecturales. 

Kairouan ,  Fez  et  Maroc  brillèrent  aussi  d'un  grand  éclat  dans  les  sciences 
et  les  lettres  ;  leurs  écoles  rivalisèrent  avec  celles  de  Cordoue.  La  culture  en 
avait  été  recommandée  par  le  Prophète  lui-même.  «  Enseignez  la  science, 
dit  un  verset  du  Coran  ,  car  l'enseigner  c'est  glorifier  Dieu.  La  dispute 
sur  la  science  est  une  dispute  sacrée.  Par  la  science  on  distingue  ce  qui 
est  juste  de  ce  qui  est  injuste;  elle  est  la  lumière  sur  le  chemin  du  paradis, 
une  confidente  dans  le  désert ,  une  compagne  dans  la  solitude ,  un  guide 
fidèle  dans  le  bonheur  comme  dans  le  malheur.  Les  anges  désirent  son  amitié  ; 
tout  ce  qui  existe  sur  la  terre  brigue  sa  faveur;  elle  est  le  remède  des 
cœurs  contre  la  mort  de  l'ignorance ,  le  luminaire  des  yeux  dans  la  nuit  de 
l'injustice.  » 

La  littérature  arabe  se  divisait  en  deux  parties  distinctes  :  la  première 
embrassait  les  mathématiques,  l'astronomie,  la  physique,  la  philosophie,  c'est- 
à-dire  ce  que  ces  peuples  avaient  puisé  à  des  sources  étrangères  ;  la  seconde  , 
tout  ce  qui  leur  appartenait  en  propre,  c'est-à-dire  leurs  ouvrages  d'histoire, 
de  géographie ,  de  poésie ,  de  philologie.  Les  œuvres  d'Euclide  ,  d'Archimède  , 


140  DOMINATION   ARABE. 

d'Apollonius,  de  Plolémée,  devinrent  la  base  de  leurs  études  mathéma- 
tiques. La  plus  célèbre  des  versions  d'Euclide  est  celle  de  Nassir-Eddin  ,  qui  a 
été  imprimée  à  Rome  à  la  fin  du  xvie  siècle.  Le  bel  ouvrage  astronomique 
de  Ptolémée  acquit  une  si  grande  autorité  chez  les  Arabes ,  que  l'astronomie 
est  souvent  appelée  par  eux  la  science  d'Almedjisti  (du  mot  grec  [/.eviar/i, 
très-grand).  Ils  tirent  connaître  cet  ouvrage  en  Europe,  et  encore  aujourd'hui 
son  titre  arabe  (Almajest)  nous  est  plus  familier  que  celui  de  2-JvTaÇtç  [/.eyiVr/i, 
que  porte  l'original  grec.  Non  contents  de  traduire  et  de  commenter  les 
auteurs  grecs,  ils  y  ajoutèrent  beaucoup  d'éclaircissements  fondés  sur  leurs 
propres  recherches,  simplifièrent  les  méthodes,  et  préparèrent  la  voie  aux 
découvertes  importantes  de  nos  mathématiciens  modernes.  C'est  encore  à 
eux  que  l'arithmétique  est  redevable  de  l'usage  des  chiffres  et  du  système 
décimal  '  ;  ce  sont  eux  enfin  qui,  par  l'introduction  de  l'algèbre,  ont  fourni  aux 
savants  modernes  un  des  plus  puissants  moyens  d'analyse  mathématique.  Ils 
ne  cultivaient  pas  avec  moins  d'ardeur  la  médecine  et  les  sciences  naturelles. 
C'est  dans  Hippocrate,  et  surtout  dans  Arislote,  qu'ils  puisèrent  les  principes 
de  leurs  connaissances  physiques  et  médicales.  Le  préjugé  religieux  les  em- 
pêcha de  se  livrer  à  l'anatomie  ;  en  revanche  ils  firent  de  grands  progrès  dans 
la  thérapeutique,  la  pharmacologie,  la  chimie  et  la  botanique 2. 

Importées  dans  le  Mahgreb  par  les  nouveaux  conquérants,  toutes  ces  con- 
naissances, fruits  d'une  haute  civilisation,  s'y  naturalisèrent  aisément  ;  mais  la 
propagation  des  nouvelles  doctrines  religieuses  y  rencontra  de  grands  obsta- 
cles. Ce  ne  fut  qu'un  demi-siècle  après  l'expulsion  des  Bysantins ,  qu'Abder- 
rhaman,  gouverneur  de  l'Afrique,  put  annoncer  au  kalife  Abboul-Abbas  l'en- 
tière conversion  des  infidèles.  Il  avait  fallu  déployer  (ouïes  les  rigueurs 
imaginables  pour  détruire  le  culte  des  idoles. 

Mahomet  avait  dit  dans  le  Coran  :  «  Combattez  les  infidèles  jusqu'à  ce  qu'il 
n'y  ait  plus  lieu  aux  disputes;  combattez  jusqu'à  ce  que  la  religion  de  Dieu 
domine  seule  sur  la  terre  !  »  Quelques-uns  de  ses  successeurs  suivirent  à  la 
lettre  ce  précepte  qui  n'est  applicable  qu'à  des  populations  peu  nombreuses  ; 


i  Les  mathématiciens  arabes  ont  simplifié  les  opérations  trigonométriques  par  la  substitution 
du  calcul  des  sinus  à  celui  des  cordes. 

'2  Parmi  les  auteurs  qui  ont  écrit  sur  la  médecine  et  l'histoire  naturelle,  on  peut  signaler  les 
suivants:  Abou-Belhr-Al-Piazi  (932^,  surnommé  le  Gallien  arabe,  qui  écrivit  le  premier  sur  la 
petite  vérole;  Isak-Ren-Soleiman,  Israélite  de  Kourainan  (941),  célèbre  par  son  ouvrage  sur  les 
fièvres;  Abou-Ali-Hosain-Ibn-Siner,  dit  Avicenne  (1036),  dont  le  nom  et  les  écrits  lurent  long- 
temps regardés,  même  en  Europe,  comme  la  base  de  toute  science  médicale;  AhouEl  Kasi-AI- 
Zahravi  (1106),  auteur  d'une  méthode  médicale  universelle,  dans  laquelle  on  distingue  surtoul 
d'excellents  traités  de  chirurgie.  On  peut  mentionner  encore  Abou-El-Valed-Ibn-Roschd,  dit 
Averroès  (1198);  son  disciple,  le  rabbin  Mousa-Ben-Macinoum  (1208);  Abdallali-lbn-Koitar 
(1248),  voyageur  et  botaniste;  Abou-Yahya-Zacaiïyja-Al-Kuzwini  (1283),  le  Pline  des  Orien- 
aux,  célèbre  par  son  grand  ouvrage  sur  les  Merveilles  de  la  nature  ;  et  Kemalcddin-Moham- 
med-Ben-Mousa-Damilï  (1 105)  ,  auteur  d'une  Histoire  des  animaux. 


DOMINATION  ARABE.  141 

mais  quand  ils  eurent  étendu  leurs  conquêtes,  lea  musulmans  fuient  obli- 
gés de  se  montrer  moins  intolérants.  Ainsi,  en  Afrique  et  en  Espagne ,  ils 
se  contentèrent  d'engager  les  idolâtres,  les  juifs  et  les  chrétiens,  à  embrasser 

l'islamisme,  leur  laissant  le  libre  choix  entre  l'exercice  de  leur  culte  et  le  paie- 
ment dti  tribut.  C'était  réduire  les  récalcitrants  à  un  véritable  ilotisme  et  leur 
interdire  l'accès  des  fondions  publiques.  Cette  barrière  qui  séparait  le  vain- 
queur du  vaincu,  il  ne  dépendait  (pie  de  celni-ci  de  la  faire  tomber  en  pronon- 
çant la  formule  sacramentelle:  «Il  n'y  a  de  Dieu qu'Allah ,  et  Mahomet  est 
son  prophète  :  »  aussitôt  il  entrait  dans  la  société  islamique ,  et  y  prenait  une 
place  proportionnée  à  ses  talents  et  à  son  courage  '. 

Toutefois  ces  conversions  intéressées  ne  produisirent  pas  pour  l'empire  des 
kalifes  les  heureux  fruits  qu'ils  s'en  étaient  promis.  Avec  l'islamisme  entra 
chez  les  tribus  berbères  tout  le  cortège  des  schismes  et  des  hérésies  qui 
détruisirent  l'unité  musulmane.  Sous  le  titre  commun  de  Kkouaridj  ,  des 
sectaires  de  noms  et  de  croyances  diverses  [ILadis,  Sofris)  répandirent  en 
Afrique  le  germe  de  dissensions  pareilles  à  celles  qui ,  sous  les  empereurs 
chrétiens,  l'avaient  si  souvent  ensanglantée.  Une  fois  converties  à  l'islamisme, 
les  mêmes  tribus  qui  avaient  fourni  aux  donalistes  et  aux  circoncellions  leurs 
partisans  les  plus  intrépides  se  jetèrent  avec  une  ardeur  d'autant  plus  grande 
dans  les  dissidences  de  la  religion  nouvelle  ,  qu'elles  leur  fournissaient  un 
prétexte  pour  entrer  en  révolte  contre  leurs  nouveaux  maîtres.  Sous  les  pre- 
miers émirs  du  Mahgreb,  plusieurs  tentatives  d'insurrection  qui  avaient  éclaté 
furen^  facilement  et  promptement  réprimées  ;  mais ,  sous  le  gouvernement 
d'Obaïd-Allah-ben-el  Habab,  de  nouveaux  troubles  prirent  un  caractère  de 
gravité  qui  faillit  compromettre  l'existence  môme  de  la  domination  arabe.  Le 
sofri  Meïsara-el-Medghari  fut  salué  kalife  par  les  Berbères  hérétiques.  Son 
successeur,  El-Khaled-ben-Hamid-el-Zenati ,  vainqueur  dans  un  combat  qui 
reçut  le  nom  d'Ouakat-el-Achraf  (Journée  des  Cher ifs  ) ,  à  cause  du  grand 
nombre  de  guerriers  illustres  qui  y  perdirent  la  vie ,  parvint  à  resserrer  les 
Arabes  dans  Kairouan,  et  le  Mahgreb  tout  entier  sembla  un  instant  abandonné 
aux  Kkouaridj. 

La  situation  des  affaires  dans  cette  partie  de  l'empire  réclamait  de  prompts 
et  énergiques  remèdes  :  le  kalife  Hescham  fit  un  appel  aux  armes ,  auquel 
les  milices  (djends)  de  Syrie  répondirent  en  fournissant  à  elles  seules  un  con- 
tingent de  douze  mille  cavaliers.  Handala-ben-Safouan-el-Kelbi ,  gouverneur 
de  l'Egypte,  chargé  de  châtier  les  rebelles ,  s'avança  à  leur  rencontre ,  les  mit 
en  pleine  déroute  sous  les  murs  de  Kairouan ,  et  fit  prisonnier  leur  chef  qui 
fut  mis  à  mort. 

Ces  révoltes  successives  trahissaient  dans  les  populations  du  Mahgreb  un 

1  Voilà  ce  ce  qui  explique  pourquoi  les  populations  africaines,  à  l'exception  peut-être  de 
quelques  tribus  errantes  dans  le  désert,  ont  successivement  adopté  la  religion  de  Mahomet. 


Ul  DOMINATION  ARABE. 

profond  malaise.  Chose  étrange!  plus  l'Afrique  se  peuplait  d'Arabes,  ou  le 
devenait  elle-même,  plus  le  mal  semblait  s'accroître.  L'immense  empire  de 
l'islamisme  succombait  en  quelque  sorte  sous  le  poids  de  ses  conquêtes  ; 
peuples  et  rois  paraissaient  sentir  à  la  fois  le  danger  et  l'impuissance  des  domi- 
nations lointaines ,  en  l'absence  surtout  de  toute  autre  constitution  que  la 
volonté  du  maître.  C'est  ainsi  que  se  préparait  sourdement  la  scission  qui 
allait  miner  les  différentes  parties  de  ce  vaste  corps ,  puis  amener  le  partage  et 
enfin  la  chute  du  kalifat. 

En  Orient,  Ali  avait  été  vaincu  par  Moaviah ,  fondateur  de  la  dynastie  des 
Ommiades  ;  un  siècle  après,  cette  famille  fut  à  son  tour  dépossédée  en  la  per- 
sonne de  son  quatorzième  et  dernier  kalife  ,  qui  perdit  la  vie  dans  une  bataille 
où  il  vit  les  siens  taillés  en  pièces  par  Saffah,  représentant  des  Abassides.  Saf- 
fah  proclamé  kalife,  les  Ommiades  furent  proscrits,  et  quatre-vingts  per- 
sonnes de  la  même  famille,  trop  confiantes  dans  la  démence  du  vainqueur, 
s'étant  rendues  à  un  festin  solennel  qui  se  préparait  à  Damas,  y  furent  égor- 
gées sans  pitié  :  le  plus  jeune  de  tous,  Abderrhaman  ,  échappa  au  massacre. 
Après  avoir  erré  longtemps  en  Syrie,  en  Egypte,  dans  le  désert  de  Barkah, 
poursuivi  partout  par  la  haine  des  Abassides,  il  trouva  enfin  un  asile  dans  une 
ville  alors  connue  sous  le  nom  de  Tuhar,  dont  les  ruines  sont  situées  à  quatre 
journées  de  marche  à  l'est  de  Tlemcen. 

Telle  fut  l'origine  des  funestes  divisions  qui  détruisirent  la  grande  unité 
religieuse  et  politique  fondée  par  Mahomet.  En  Arabie,  en  Perse,  la  puissance 
des  Abassides  fut  reconnue.  Ils  quittèrent  Damas,  et  transportèrent  le  siège 
de  leur  kalifat  sur  la  rive  orientale  du  Tigre ,  à  environ  quatre  milles  au-dessus 
des  ruines  de  Modain,  où  ils  fondèrent  Bagdad,  dont  la  population,  suivant 
les  écrivains  arabes,  s'éleva  bientôt  à  huit  cent  mille  âmes,  et  qui  fut  une  des 
villes  les  plus  florissantes  de  l'islamisme.  En  Espagne,  au  contraire,  le  parti 
des  Ommiades  conserva  tout  son  prestige.  Les  Abassides,  voulant  faire  rentrer 
cette  province  sous  leur  obéissance ,  y  envoyèrent  des  généraux  chargés  de 
remplacer  les  gouverneurs  nommés  par  leurs  adversaires  :  loin  de  recon- 
naître ces  prétentions,  ceux-ci  envoyèrent  une  députation  en  Afrique  pour 
offrir  le  pouvoir  au  jeune  Abderrhaman,  qui  passa  aussitôt  le  détroit,  suivi 
de  mille  Africains  de  la  tribu  dg  Zénètes.  Sa  présence  inattendue  intimida 
ses  ennemis ,  et  ceux  qui  voulurent  opposer  quelque  résistance  tombèrent 
sous  ses  coups.  Proclamé  kalife  d'Occident,  Abderrhaman'2  établit  sa  résidence 

1  Les  Ommiades  n'avaient  jamais  eu  de  partisans  qu'en  Syrie;  les  Abassides  descendaient  en 
ligne  directe  d'Abbas,  oncle  du  Prophète.  Plus  tard,  une  troisième  famille,  celle  des  Falimites, 
ou  descendants  de  Fathmè,  lille  de  Mahomet,  fut  non  moins  puissante.  Ces  trois  partis  ou 
sectes  se  distinguaient  non-seulement  par  différents  points  de  dogme  et  de  rite,  mais  encore 
par  la  couleur  de  leurs  vêtements  :  les  Ommiades  avaient  adopté  la  couleur  blanche ,  les 
Abassides  la  couleur  noire,  et  les  Fatimites  la  couleur  verte. 

-  11  devint  la  tige  des  Ommiades  d'Occident,  qui  régnèrent  sur  l'Espagne  pendant  plus  de 
deux  siècles  et  demi. 


DOMINATION  AKABE.  143 

i'i  Cordoue,  En  vain  Almanzor,  deuxième  kalife  de  la  race  des  Abassides, 
lii-il  passer  en  Espagne  AU- ben-Mogueir,  émir  d'Afrique,  à  la  tête  d'une 
puissante  armée.  Conservée  dans  du  camphre,  la  tête  de  son  lieutenant  vaincu 
cl  mis  à  mort  fut  envoyée  à  Kairouan  pour  prouver  combien  était  déjà  redou- 
table la  puissance  d'Abderrhaman  ,  <|iri  reçut  de  ses  partisans  le  surnom  d'El- 
Mançour  (  le  Victorieux  ). 

L'Afrique  elle-même  ne  tarda  pas  à  devenir  le  théâtre  d'événements  ana- 
logues à  ceux  qui  venaient  d'enlever  l'Espagne  aux  Abassides  :  elle  se  frac- 
tionna en  une  multitude  de  petits  états  indépendants,  dont  les  chefs  ne 
cherchèrent  qu'à  affermir  et  à  étendre  leurs  domaines  aux  dépens  de  voisins 
plus  faibles.  Le  Mahgreb  n'eut  plus  d'émir  titulaire,  chaque  petit  cheik  s'at- 
tribua ce  titre;  la  puissance  politique  du  kalife  de  Badgad  cessa  même  d'être 
reconnue  :  on  ne  le  considéra  que  comme  chef  spirituel  de  la  religion,  et  non 
plus  comme  souverain  temporel.  L'avènement  dans  le  Mahgreb  de  dynasties 
purement  africaines  devint  pour  ce  pays  le  commencement  d'une  nouvelle 
période.  Cependant  un  tel  état  d'anarchie  ne  pouvait  être  que  transitoire  : 
plus  forts  et  plus  ambitieux  que  tous  ces  cheiks  désunis,  dans  l'ouest  les  lîeni- 
Edris  (  Edrissites  ) ,  et  dans  l'est  les  Reni-Aghlab  (Aghlabites) ,  rétablirent 
quelque  unité. 

Le  fondateur  de  la  dynastie  des  Edrissites,  Edris-ben-Edris ,  descendait 
d'Ali,  gendre  de  Mahomet,  et  de  Fatbmè  sa  fille.  Réfugié  d'abord  en  Afrique 
pour  échapper  aux  persécutions  de  l'Abasside  Haroun-el-Rascbid ,  auquel  le 
rendaient  redoutable  les  prétentions  rivales  de  sa  maison ,  il  s'était  depuis 
retiré  à  Tanger,  où  commandait  le  cheik  Abd-cl-Medjed-el-Euroubi.  Reçu 
avec  amitié,  Edris  se  fit  connaître  à  son  hôte,  qui  le  présenta  à  sa  famille  et 
aux  tribus  d'El-Euroubi  (  les  Kabaïles).  Grâce  à  l'ascendant  que  lui  donnait  son 
origine,  il  parvint  à  enthousiasmer  à  tel  point  ces  esprits  impressionnables, 
que  les  Kabaïles  le  proclamèrent  émir.  Les  Zénètes  et  les  autres  tribus  ber- 
bères suivirent  leur  exemple.  Se  mettant  à  leur  tête,  Edris  se  porta  sur  Tlemcen 
dont  il  s'empara,  soumit  quelques  autres  provinces,  et  finit  par  conquérir  le 
.Mahgreb  tout  entier. 

Le  bruit  des  exploits  du  nouvel  émir  étant  parvenu  jusqu'à  Ragdad  ;  le 
kalife  alarmé,  résolut  de  se  défaire  de  lui  parla  trahison  et  fit  partir  un  de  ses 
affidés  avec  ordre  de  s'insinuer  dans  les  bonnes  grâces  d'Edris,  puis  de  profiter 
de  l'iiccès  qui  lui  ouvrirait  cette  intimité  pour  lui  donner  la  mort.  Cet  homme 
accomplit  sa  mission  à  l'aide  d'un  flacon  empoisonné.  L'émir  ne  laissait  pas 
d'enfants  ;  mais  sa  femme  était  enceinte,  et  un  de  ses  lieutenants  proposa  aux 
Arabes  d'attendre  l'accouchement  de  Kéthira  (c'était  le  nom  de  sa  veuve)  : 
«  Si  Kéthira  accouche  d'un  enfant  mâle  ,  leur  dit-il ,  nous  le  nommerons 
notre  chef;  si  elle  accouche  d'une  fille,  nous  donnerons  la  souveraineté  à  un 
autre.  »  Cette  proposition  fut  acceptée  ;  et  Kéthira  ayant  donné  le  jour  à  un 
enfant  du  sexe  masculin,  le  nouveau -né  fut  proclamé  chef  suprême  des 


1U  DOMINATION  ARABE. 

croyants  du  Mahgreb,  sous  le  nom  de  Edris-ben-Edris ,  qui  était  celui  de  son 
père. 

Lorsqu'il  eut  atteint  l'âge  de  douze  ans,  le  jeune  émir  prit  en  mains  les 
rênes  du  gouvernement ,  et  toutes  les  tribus  du  Mahgreb  lui  prêtèrent  de 
nouveau  le  serment  d'obéissance.  Peu  de  temps  après  il  conclut  avec  El- 
Hakem ,  kalife  de  Gordoue ,  un  traité  d'alliance  défensive  contre  le  kalife 
d'Orient.  Edris-ben-Edris  voulut  aussi  devenir  le  fondateur  d'une  ville  nou- 
velle, qui  reçut  le  nom  de  Fez1  (807).  11  la  partagea  en  divers  quartiers  séparés 
par  des  murailles  ,  dont  les  principaux  étaient  le  quartier  des  Karawis  et  celui 
des  Andalous.  Huit  mille  Arabes  que  son  allié  venait  d'exiler  de  Gordoue  à  la 
suite  d'une  révolte,  formèrent  le  noyau  de  la  population.  Dès  lors  Edris-ben- 
Edris  prit  le  titre  de  kalife  de  Fez. 

Presqu'à  la  même  époque  un  autre  kalifat  se  formait  à  Kairouan.  Un 
certain  Ibrahim,  fils  d'Aghlab,  sentit  naître  en  lui  l'ambition  d'imiter  le  jeune 
Abderrhaman.  Le  succès  couronna  cette  nouvelle  tentative2.  Pour  affermir 
son  pouvoir,  il  abolit  une  partie  des  impôts ,  se  créa  une  armée  de  noirs  escla- 
ves, bâtit  une  forteresse  auprès  de  Kairouan,  en  un  mot  fonda  sur  des  bases 
solides  un  empire  qui  passa  à  ses  enfants.  Sous  le  règne  de  Ziad-el-Allah,  le 
second  de  ses  successeurs,  les  Aghlabites  firent  la  conquête  de  la  Sicile,  rava- 
gèrent le  royaume  de  Naples,  la  Toscane  et  toutes  les  côtes  de  l'Italie.  La  France 
elle-même  ne  fut  point  à  l'abri  de  ses  insultes. 

De  concert  avec  les  Musulmans  d'Espagne,  les  Aghlabites  et  les  Edrissites 
attaquèrent  la  Provence  et  s'établirent  sur  différents  points  du  littoral.  Ils  y 
construisirent  un  grand  nombre  de  forteresses  et  de  châteaux,  dont  on  trouve 
encore  quelques  restes.  Ils  s'emparèrent  successivement  de  Marseille,  d'Avi- 
gnon, d'Arles,  de  Saint-Tropez,  et  s'établirent  principalement  au  nord-ouesl 
du  golfe  de  Grimaud,  à  trois  lieues  de  cette  dernière  ville,  au  sommet 
d'une  haute  montagne  appelée  Fraxinet2,  d'où  l'on  découvre  la  mer  et  les 
Alpes.  En  l'année  9'*0,  renforcés  par  des  secours  venus  d'Afrique,  ils  assié- 
gèrent Frôjus,  et  la  livrèrent  à  toutes  les  horreurs  d'une  ville  prise  d'as- 
saut. En  942,  Hugues,  comte  de  Provence  et  roi  de  Lombardie,  fatigué 
de  leurs  déprédations ,  entreprit  de  chasser  de  ses  états  ces  hôtes  incommodes, 

1  Fez,  ville  de  l'empire  de  Maroc,  chef-lieu  de  la  province,  et  jadis  du  royaume  de  Fe/ , 
a  375  kilomètres  N.  E.  de  Maroc.  (Test  la  ville  la  plus  importante  de  l'empire,  et  la  plus  belle  de 
la  Barbarie  ;  mais  elle  n'a  pas  de  beaux  monuments.  On  y  fabrique  des  couvertures  de  laine, 
des  armes  blanches  et  à  feu,  du  maroquin,  de  la  poudre  à  canon,  etc.  Son  commerce  est 
actif.  File  a  eu  des  écoles  renommées  parmi  les  Mahomélans;  elle  possède  une  bibliothèque 
considérable  pour  le  pays.  Elle  fut  fondée  en  808  par  Édris  II. 

-  Ils  tirent  de  cette  position  une  redoutable  forteresse;  construite  sur  un  immense  rocher  qui 
couronnait  la  montagne ,  pourvue  d'une  vaste  citerne  creusée  dans  le  roc,  elle  passait  pour 
imprenable.  Au-dessous  de  la  forteresse  principale  et  à  quelques  centaines  de  pas  de  dislance  , 
ils  avaient  bâti  un  château  appelé  la  Garde,  et  couronné  toutes  les  hauteurs  voisines  de  tours  de 
vigie  du  haut  desquelles  au  moyen  de  signaux  ils  se  transmettaient  les  nouvelles. 


DOMINAI  ION  AllABK.  I V", 

mais  il  ne  put  }  réussir.  Vingt-six  ans  après,  en  Wi8,  Othon  !•'  fil  également  de 
vains  efforts  pour  s'en  débarrasser:  il  les  attaqua  simultanément  parterre  h 
par  mer,  mais  ceux-ci  parvinrent  à  s'emparer  des  principaux  passages  des  Alpes 
et  interceptèrent  les  communications  avec  l'Italie.  Ainsi,  à  cette  époque, 
les  Arabes  s'étaient  établis  sur  les  cotes  de  la  Méditerranée,  plus  facilement 
peut-être  que  la  France  aujourd'hui  à  Alger.  Ce  l'ait  seul  peut  donner  une 
idée  de  leur  puissance,  de  l'exubérance  de  > ie  et  d'activité  qu'ils  avaient 
développée  en  Afrique. 

Pendant  tout  le  temps  qu'ils  occupèrent  le  trône,  les  kalifes  Aghlabites  et 
Èdrissites  protégèrent  les  sciences  et  les  lettres.  Bien  que  séparés  de  l'unité 
politique  cl  religieuse  représentée  par  les  kalifes  d'Orient,  ils  cherchèrent  à 
imiter  le  mouvement  littéraire  et  artistique  qui  se  produisait  à  Bagdad  ,  et 
s'efforcèrent  de  rivaliser  avec  eux  en  bon  goût  et  en  richesse.  Cette  émulation 
lit  de  Rairouan  et  de  Fez  des  loyers  de  lumière  et  d'érudition  où  pendant 
longtemps  la  jeunesse  musulmane  vint  puiser  les  connaissances  les  plus 
variées.  .Mais  cette  prospérité  touchait  à  son  terme. 

Les  peuples  indigènes  de  l'Afrique,  connus  sous  la  dénomination  générale 
de  Berbères*,  n'avaient  jamais  accepté  complètement  la  domination  arabe. 
Une  tribu  des  Zénètes,  les  Beni-Méquineça ,  s'étanl  soulevée,  les  kalifes  de 
Fez  furent  réduits  à  mettre  toutes  leurs  troupes  en  campagne.  Malgré  ce 
déploiement  de  forces,  les  Iteni-Mequineça  remportèrent  quelques  avantages 
qui  rallièrent  à  leur  cause  un  grand  nombre  d'autres  tribus.  Tout  ce  qui  était 
en  dehors  des  villes  devint  la  proie  des  insurgés.  Un  événement  imprévu 
aggrava  encore  cette  situation  :  un  marabout  de  la  province  de  ïlemcen,  nommé 
Quenin-ben-Menul ,  qui  se  donnait  pour  prophète  et  prétendait  avoir  été  en- 
voyé pour  délivrer  les  peuples  de  la  tyrannie  des  Èdrissites ,  se  mit  à  prêcher 
l'insurrection  aux  tribus  africaines.  Les  populations  coururent  aux  armes, 
et  bientôt  Quenin-ben-Menul  se  sentit  assez  puissant  pour  déclarer  la  guerre 
au  kalife  de  Fez.  Menacé  à  la  fois  par  le  marabout  et  la  tribu  des  Beni-Mé- 
quineça, se  voyant  dans  l'impossibilité  de  faire  face  à  ces  deux  ennemis,  le 
kalife  crut  prudent  de  se  débarrasser  du  premier  en  traitant  avec  lui.  La  paix 
fut  conclue ,  mais  à  des  conditions  humiliantes  pour  son  orgueil ,  car  le  ma- 
rabout exigea  que  ïlemcen  fût  érigée  en  principauté.  A  partir  de  cette 
époque  (935) ,  la  province  de  ïlemcen  se  trouva  placée  en  dehors  de  l'autorité 
des  kalifes  de  Fez ,  et  conserva  son  indépendance  jusqu'au  règne  des  Almo- 
ravides.  En  se  débarrassant  d'un  de  ses  ennemis,  le  kalife  avait  cru  pouvoir 
aisément  se  rendre  maître  de  l'autre  ;  il  en  fut  tout  autrement.  Les  Zénètes 

1  Los  Mainioudes  habitaient  la  partie  occidentale  et  méridionale  do  l'Atlas,  c'est-à-dire  les 

plaines  ot  les  vallées  qui  s'étendent  vers  les  frontières  du  Maroc.  Les  Gomérules  se  tenaient 
dans  les  montagnes  de  la  Mauritanie  qui  avoisinent  le  détroit.  Los  Zénètes,  les  Hawarali  et  les 
Sanliadjali  résidaient  plus  avant  dans  les  terres;  et  ces  derniers,  qui  étaient  très-nombreux, 
avaient  dos  tribus  répandues  derrière  les  différentes  chaînes  de  l'Atlas. 

I!) 


146  DOMINATION  ARABE. 

loin  de  se  soumettre ,  redoublèrent  d'ardeur,  et  parvinrent  en  effet  à  fonder 
une  principauté  indépendante  dont  ils  établirent  le  siège  dans  l'ancienne  Sidda, 
à  douze  lieues  de  Fez.  Cette  ville  fut  appelée  Mequinez,  du  nom  de  la  tribu 
des  Beni-Mequineça. 

Vers  la  même  époque,  celte  révolte  trouva  des  imitateurs  dans  l'est  de 
l'Afrique  septentrionale.  Un  nouveau  marabout,  non  moins  ambitieux  que 
l'usurpateur  de  Tlcmcen,  Obeid-Allah-Abou-Mohammed ,  surnommé  Maliadi, 
qui  prétendait  descendre  en  ligne  directe  deFatmè,  fille  du  Propbète,  s'an- 
nonça comme  l'iman  régénérateur  attendu  par  les  musulmans  orthodoxes 
pour  réunir  tous  les  peuples  dans  une  même  croyance.  Mahadi  parvint  à 
réunir  une  année  avec  laquelle  il  attaqua  Kairouan  ,  dont  il  chassa  le  der- 
nier des  Aghlabites.  Après  cette  victoire,  il  fonda  sur  la  côte,  à  quelques 
lieues  de  Kairouan,  une  ville  à  laquelle  il  donna  le  nom  de  Mehedia,  et  jeta 
dans  cette  partie  de  l'Afrique  les  fondements  de  la  puissance  de  ces  kalifes 
Fatimites  qui  devaient  plus  tard  soumettre  l'Egypte  à  leur  domination.  Ayant 
réuni  autour  de  lui  un  grand  nombre  de  mécontents  et  de  fanatiques,  et  vu 
ainsi  considérablement  augmenter  son  influence,  Mahadi  se  porta  sur  Fez  pour 
en  chasser  les  Édrissites,  qui,  déjà  épuisés  par  la  lutte  qu'ils  venaient  de 
soutenir  contre  les  Zénètcs,  ne  purent  résister;  leur  capitale  fut  prise,  ainsi 
«pie  Ceuta,  Tanger,  et  plusieurs  autres  villes.  11  écrivit  alors  au  gouverneur 
de  Tsakor,  ville  que  les  musulmans  andalous  possédaient  dans  le  Mahgreb , 
cette  lettre  pleine  d'orgueil  et  de  fierté  :  «Si  vous  venez  doucement  à  moi, 
«  j'irai  vers  vous  avec  douceur  et  clémence  ;  si  vous  voulez  que  nous  mesurions 
«  nos  forces  dans  une  bataille,  mon  épée  uctorieuse  humiliera  la  vôtre.  » 

Dans  ce  péril  extrême,  les  Edrissites  se  hAtèrent  d'envoyer  une  députation  à 
Cordoue,  pour  demander  des  secours  au  kalife  Abderrhaman  III,  fils  de 
Mohammed.  Ce  prince,  en  qui  les  musulmans  andalous  avaient  placé  toutes 
leurs  espérances  et  qu'ils  se  plaisaient  à  regarder  comme  le  régénérateur  de 
l'islamisme  en  Espagne,  accueillit  favorablement  la  députation,  et  s'engagea 
à  envoyer  les  secours  demandés  ;  ajoutant  qu'il  avait  une  injure  personnelle  à 
venger,  puisque  Mahadi  avait  osé  attaquer  le  gouverneur  andalou  du  Mahgreb. 
En  effet ,  il  fit  passer  en  Afrique  l'élite  de  son  armée ,  s'empara  de  Fez ,  de 
Tlemeen  ',  et  obligea  le  kalife  Fatimite  à  quitter  l'ouest  de  l'Afrique  pour  se 
réfugier  dans  la  partie  orientale  de  la  Barbarie.  Déjà  les  Edrissites  se  félici- 
taient du  succès  des  armes  de  leur  allié ,  lorsque  celui-ci  déclara  qu'il  s'ap- 
propriait leurs  états  pour  son  compte  personnel ,  et  se  fit  proclamer  dans  Fez 
prince  des  croyants  (954).  Mais  son  ambition  n'était  pas  encore  satisfaite; 
voulant  à  tout  prix  étendre  sa  puissance  maritime  et  commerciale,  il  fit 

1  On  rapporte  qu'Ahderrhaman  lit  réparer  à  ses  frais  le  dôme  de  la  grande  mosquée, 
et  que  pour  rendre  hommage  à  la  mémoire  de  celui  dont  il  venait  pourtanl  de  dépouiller  le 
dernier  descendant .  il  ordonna  île  placer  à  la  partie  la  pins  élevée  de  l'édifice  l'épée  du 
fondateur  de  !•>/. 


DOMINATION  ARABE.  1V7 

« 

construire  à  Séville  un  gros  navire  pour  transporter  des  marchandises  en 
Egypte  et  en  Syrie.  Dès  sa  première  sortie,  ce  bâtiment  se  trouva  arrêté 
dans  les  eaux  de  la  Sicile  par  un  navire  appartenant  aux  Fatimites;  un  combat 
s'engagea,  et  ce  dernier  fut  capturé.  En  représaille,  le  kalife  de  Kairouan 
équipa  une  Hotte  à  laquelle  se  rallièrent  les  Sarrasins  de  la  Sicile  :  cette  flotte 
donna  la  chasse  aux  navires  andalous,  et  lit  des  prises  importantes. 

La  guerre  allait  donc  recommencer  avec  une  nouvelle  fureur;  Abderrha- 
man  envoya  Ahmed ,  un  de  ses  plus  habiles  généraux ,  avec  une  armée ,  à 
Oran.  Celui-ci  se  porta  sur  Mehedia  à  la  tète  de  vingt-cinq  mille  hommes,  et 
après  diverses  rencontres  dans  lesquelles  les  Fatimites  furent  constamment 
battus,  il  mit  le  siège  devant  Tunis,  ville  renommée  alors  pour  son  commerce 
avec  l'Occident,  et  qu'habitaient  un  grand  nombre  de  négociants  juifs.  L'es- 
poir du  pillage  animait  les  Andalous  et  les  Zénètes  leurs  alliés  ;  ils  serrèrent 
vigoureusement  la  place  par  terre  et  par  mer.  Les  habitants,  voyant  le  danger 
qui  les  menaçait,  n'ayant  aucun  espoir  d'être  secourus,  demandèrent  à  capi- 
tuler, et  offrirent  une  forte  somme  d'argent;  mais  ils  furent  contraints  de  se 
rendre  à  discrétion.  Ahmed  fit  un  riche  butin  ;  il  s'empara  d'une  immense 
quantité  d'étoffes  d'or,  d'armes,  de  chevaux  et  d'esclaves.  Les  vaisseaux  qui  se 
trouvaient  dans  le  port,  avec  leurs  cargaisons,  devinrent  la  proie  du  vain- 
queur. Il  les  lit  partir  avec  les  siens,  et  les  ramena  à  Séville.  Les  richesses 
recueillies  dans  cette  expédition  furent  telles  qu'après  le  prélèvement  du  cin- 
quième réservé  au  kalife  il  en  resta  encore  assez  pour  enrichir  Ahmed,  ses 
officiers  et  ses  soldats. 

Après  sa  défaite ,  le  kalife  Fatimite  s'était  retiré  dans  Kairouan  où  il  dévo- 
rait en  silence  l'affront  fait  à  ses  armes,  attendant  l'occasion  d'en  tirer  une 
vengeance  éclatante.  Cette  occasion  ne  tarda  pas  à  se  présenter.  Le  puis- 
sant Abderrhaman  était  devenu  médiateur  entre  les  princes  chrétiens.  Sancho, 
petit-fils  de  Tuda,  reine  de  Navarre,  s'était  retiré  à  sa  cour,  après  avoir  été 
chassé  de  son  royaume  de  Léon.  Étant  parvenu  à  captiver  les  bonnes  grâces 
du  souverain  de  Cordoue ,  il  en  obtint  le  commandement  d'une  armée  des- 
tinée à  le  replacer  sur  le  trône ,  ce  qui  mit  celui-ci  dans  la  nécessité  de 
faire  revenir  d'Afrique  une  partie  de  ses  troupes.  Aussitôt  la  partie  du 
Mahgreb  qui  dépendait  du  kalifat  de  Cordoue  fut  envahie.  Djehwar  El-Roumy 
(  le  Romain  ) ,  qui  commandait  l'armée  fatimite ,  avait  ordre  de  déposer 
les  cheiks  de  la  maison  des  Ommiades  d'Espagne.  Djali-ben-Mohammed  , 
lieutenant  d'Abderrhaman,  alla  à  la  rencontre  d'El-Roumy  et  les  deux  armées 
se  trouvèrent  en  présence  dans  les  environs  de  Tlemcen.  La  journée  fut  fatale 
à  Djali ,  qui  y  trouva  la  mort.  El-Roumy  alla  aussitôt  mettre  le  siège  devant 
Fez,  dont  il  s'empara  (960).  Sigilmesse,  place  importante,  s'était  rendue  un 
peu  auparavant.  La  reddition  de  ces  deux  villes  entraîna  la  soumission  momen- 
tanée de  tout  le  Mahgreb ,  à  l'exception  toutefois  de  Ceuta ,  de  Tlemcen  et  de 
Tanger,  dont  le  vainqueur  n'osa  entreprendre  le  siège. 


148  DOMINATION  ARABE. 

En  apprenant  ces  frtcheuses  nouvelles,  Abderrhaman  ne  put  contenir  sa 
colère.  Pour  réparer  le  mal,  il  fit  passer  en  Afrique  une  puissante  armée.  Ses 
généraux  se  portèrent  devant  Fez ,  s'en  emparèrent  de  nouveau ,  et  y  firent 
un  grand  carnage  des  Fatimites  et  des  tribus  africaines  leurs  alliées  ;  ils  sou- 
mirent tout  le  pays  jusqu'à  l'Océan ,  et  le  nom  de  l'imam  de  Cordoue  fut  de 
nouveau  proclamé  dans  toutes  les  mosquées  du  Mahgreb  (961).  Après  avoir 
réhabilité  la  gloire  de  ses  armes,  Abderrahman  mourut  ;  il  était  parvenu  à  sa 
soixante-douzième  année ,  et  avait  occupé  le  trône  d'Occident  pendant  cin- 
quante années  musulmanes.  La  paix  fut  conclue  à  la  suite  de  cette  expédition, 
et  pendant  quelque  temps  les  provinces  espagnoles  du  Mahgreb  goûtèrent 
un  profond  repos.  L'ambition  des  kalifes  de  Kairouan,  vaincus  dans  l'ouest  de 
l'Afrique,  allait  se  tourner  d'un  autre  côté. 

Depuis  leur  élévation  au  kalifat  de  Bagdad,  les  Abassides  avaient  été  con- 
stamment en  butte  aux  attaques  de  dangereux  compétiteurs,  et  leur  puissance 
avait  récemment  éprouvé  de  cruels  échecs.  Leurs  ennemis  levaient  la  tête  jusque 
dans  l'intérieur  de  leur  palais  ;  on  contestait  leurs  titres.  On  avait  vu  un  de  ces 
princes  arraché  de  son  trône  par  ses  sujets  révoltés,  son  palais  livré  au  pillage, 
et  lui-même ,  dépouillé  de  son  armure  et  de  sa  robe  de  soie ,  jeté  dans  un 
cachot  après  qu'on  lui  eut  crevé  les  yeux.  Cette  décadence  des  Abassides 
éveilla  l'ambition  des  Fatimites  de  Kairouan  :  ils  résolurent  d'agrandir  leur 
empire  aux  dépens  du  kalifat  d'Orient.  Une  expédition  contre  l'Egypte  et  la 
Syrie  fut  résolue,  et,  la  fortune  secondant  cette  entreprise  hardie,  ces  deux 
provinces  furent  soumises  à  leur  domination  (972).  Ainsi  tomba  cette  dynastie 
des  Abassides  qui  avait  jeté  un  si  vif  éclat  sur  les  annales  des  Arabes.  Bagdad 
seul  leur  restait  encore  :  on  les  y  vit  longtemps  jeûner,  prier,  étudier  le  Coran 
et  la  tradition,  remplir  avec  zèle,  et  même  dignité,  les  fonctions  spirituelles. 
Les  nations  respectaient  en  eux  les  successeurs  du  Prophète  et  les  oracles  de 
la  foi  musulmane. 

La  guerre  ne  tarda  pas  à  éclater  entre  les  kalifes  de  Kairouan  et  ceux  de  Cor- 
doue. Abderrahman  en  mourant  avait  laissé  la  couronne  à  son  fils  El-Hakem, 
qui  avait  nommé  pour  gouverneur  des  provinces  espagnoles  du  Mahgreb, 
Hassan ,  de  la  famille  des  Edrissites.  Tout  à  coup  un  chef  de  la  tribu  des 
Zanagas ,  appelé  Balkin-ben-Zeiri ,  se  jette  à  l' improviste  sur  ces  provinces. 
Hassan  vient  à  sa  rencontre  et  est  vaincu  ;  mais  Balkin ,  ne  se  sentant  pas 
assez  fort  pour  rester  indépendant,  entra  en  pourparlers  avec  lui.  Ce  des- 
cendant des  Edrissites  n'avait  pas  oublié  que  ses  ancêtres  régnaient  en 
maîtres  dans  un  pays  où  lui-même  n'était  plus  que  le  délégué  du  kalife  de 
Cordoue  :  il  crut  pouvoir  s'emparer  du  pays  pour  son  compte  et  secouer  le 
joug  de  l'Espagne.  Mais  El-Hakem  envoya  aussitôt  en  Afrique  une  armée 
qui  fut  renforcée  de  tous  les  Berbères  demeurés  fidèles  à  sa  cause.  El- 
Gralib ,  qui  la  commandait ,  rencontra  l'armée  de  Hassan  dans  les  environs 
de  Ceuta.  Avant  d'en  venir  aux  mains,  le  général  andalou  répandit  l'or  à 


DOMINATION  ARABE.  149 

profusion  parmi  les  chefs  africains  qui  étaient  dans  l'armée  du  rebelle,  el 
grâce  à  ci- talisman  il  parvint  à  en  ramener  un  grand  nombre.  L'affaire  s'en- 
gagea; Hassan  l'ut  vaincu,  et  poursuivi  de  près  il  se  réfugia  dans  le  château 
des  Aigles,  asile  ordinaire  des  Edrissites  dans  leurs  moments  de  péril.  Bloqué 
dans  cette  forteresse,  le  manque  d'eau  le  força  de  se  rendre  à  discrétion  [!>":>  . 
El-Gralib  lui  accorda  la  vie  sauve,  avec  la  jouissance  de  tous  ses  biens,  sous  la 
condition  qu'il  fixerait  sa  résidence  à  Cordoue.  Puis,  se  mettant  à  la  poursuite 
de  Balkin,  il  le  chassa  du  pays,  se  rendit  maître  de  Fez,  et  replaça  sous  l'au- 
torité de  son  maître  toutes  les  provinces  insurgées. 

Malgré  ces  succès,  la  guerre  n'était  pas  encore  terminée.  Le  chef  des  Zané- 
gas,  que  nous  avons  vu  fuir  devant  les  armées  victorieuses  d'El-Hakem,  se  hâta 
de  reprendre  l'offensive  dès  que  son  général  eut  quitté  l'Afrique.  Le  moment 
était  d'autant  plus  favorable  que  le  kalife  de  Cordoue  se  trouvait  engagé  dans 
une  guerre  contre  les  chrétiens,  guerre  qui  absorbait  toutes  ses  forces.  El- 
llakem  se  vit  donc  obligé  de  traiter  avec  lui.  Un  nouvel  événement  vint  com- 
pliquer encore  cette  situation  :  une  querelle  ayant  éclaté  entre  le  kalife  et  son 
prisonnier  Hassan  ,  celui-ci  s'enfuit ,  et  dépouillé  de  tous  ses  biens,  parvint  à 
se  réfugier  en  Egypte  auprès  du  kalife  Fatimite ,  qui  lui  promit  d'épouser  sa 
cause  et  de  le  rétablir  sur  le  trône.  L'effet  suivit  de  près  la  promesse.  Hassan , 
qui  comptait  encore  de  nombreux  partisans  dans  le  Mahgreb ,  y  arriva  avec 
les  troupes  que  lui  avait  données  le  kalife  d'Egypte;  cette  fois  encore  ,  vaincu 
et  sans  ressources,  il  fut  obligé  de  se  rendre. 

Pendant  ce  temps  El-Hakem  était  mort,  laissant  le  trône  à  son  fils  Almanzor  ; 
mais  ce  prince,  qui  se  rappelait  de  quelle  manière  Hassan  avait  abusé  de  la 
générosité  et  des  bienfaits  de  son  père,  envoya  à  sa  rencontre  un  homme 
chargé  de  le  mettre  à  mort.  Cet  ordre  fut  exécuté,  et  la  tête  du  dernier  des 
Edrissites  fut  déposée  sanglante  à  ses  pieds  (985)  '.  On  rapporte  qu'au  moment 
du  supplice,  il  s'éleva  un  vent  impétueux  qui  emporta  le  burnous  de  dessus  les 
épaules  de  Hassan  ,  et  que,  malgré  les  recherches  les  plus  actives,  on  ne  put  le 
retrouver  2. 

Avant  de  quitter  l'Afrique,  le  vainqueur  d'Hassan,  Abd-el-Melek,  fils  et 
lieutenant  du  nouveau  kalife,  laissa  à  un  chef  de  la  tribu  des  Zénètes,  nommé 
Zeiri-ben-Atia,  le  soin  de  pacifier  les  provinces  du  Mahgreb  où  restaient  encore 
quelques  germes  d'insurrection.  Ce  chef,  qui  devint  le  fondateur  de  la  famille 
des  Zeirites,  refoula  au-delà  de  l'Atlas  le  fils  et  successeur  de  Balkin ,  et  soumit 


1  «  El-Hassan,  dit  un  historien  do  Fez,  était  inhumain  et  cruel.  Quand  il  s'emparait  d'un 
ennemi,  il  le  faisait  étrangler  ou  précipiter  du  haut  du  château  des  Ailles...  Cette  forteresse 
était  si  haute,  (pie  le  patient  mourait  au  milieu  de  la  chute,  et  longtemps  avant  d'avoir  atteint 
le  sol.  » 

2  Abd-el-Melek,  petit-bis  d'El-Hakem,  avait  promis  à  son  prisonnier  d'intercéder  en  sa 
faveur  auprès  du  kalife  irrité.  Lorsqu'il  s'embarqua  avec  Hassan  pour  retourner  eu  Espagne,  il 
ignorait  que  son  aïeul  paternel  venait  de  descendre  au  tombeau. 


150  DOMINATION  ARABE. 

toute  l'Afrique  occidentale.  Ces  succès  lui  donnèrent  une  telle  idée  de  sa 
puissance,  qu'il  osa  se  déclarer  indépendant  (997  ).  A  cette  nouvelle,  Almanzor, 
qui  préparait  une  expédition  contre  Santiago ,  se  transporta  lui-même  à 
Algésiras.  Après  avoir  rassemblé  son  armée ,  il  en  confia  de  nouveau  le  com- 
mandement à  Abd-el-Melek.  A  la  tète  de  toutes  les  tribus  africaines  apparte- 
nant à  la  famille  des  Zénètes,  Zeiri  marcha  à  sa  rencontre,  et  le  joignit  sur  les 
confins  de  la  province  de  Tanger.  La  bataille,  qui  s'engagea  aussitôt,  dura 
depuis  le  lever  jusqu'au  coucber  du  soleil.  Vers  le  soir,  au  plus  fort  de  la 
mêlée,  Zeiri  reçut  une  blessure  profonde  qui  le  força  de  quitter  le  combat. 
Chargée  par  Abd-el-Melek  avec  une  nouvelle  ardeur,  l'armée  des  Zeirites  fut 
mise  en  déroute  et  on  en  fit  un  grand  carnage.  Zeiri  parvint  à  gagner  le  désert 
avec  sa  famille,  et  ne  survécut  pas  longtemps  à  sa  défaite.  Abd-el-Melek 
s'attacha  le  fils  de  Zeiri,  Alman,  qu'il  nomma  émir  du  Mabgreb  avant  de 
retourner  en  Espagne  pour  aller  occuper  le  trône  de  Coi  doue.  La  soumission 
d'Alman  ne  se  démentit  jamais. 

L'Afrique  se  trouvait  donc  encore  divisée  en  deux  grands  états,  celui  des 
kalilés  de  Cordoue  et  celui  des  kalifes  Fatimites  qui,  comme  nous  l'avons  vu, 
après  avoir  conquis  l'Egypte,  avaient  transporté  le  siège  du  gouvernement  au 
Kaire.  Kairouan,  l'ancienne  capitale,  n'était  administrée  en  leur  nom  que  par 
un  cheik  berbère.  Ce  gouverneur  profita  du  moment  où  son  maître  était  engagé 
dans  une  guerre  lointaine,  pour  se  soustraire  à  son  autorité.  Le  kalife,  ne  pou- 
vant disposer  de  ses  troupes  pour  aller  le  punir  lui-même,  fit  publier  une  pro- 
clamation par  laquelle  il  offrait  un  dinar  d'or  et  le  libre  passage  à  tous  ceux 
qui  voudraient  se  rendre  en  Afrique  pour  combattre  le  rebelle.  Une  foule 
d'Arabes  répondirent  à  cet  appel  :  un  écrivain  de  l'époque  évalue  leur  nombre 
à  cinquante  mille  combattants.  Ils  s'emparèrent  de  Kairouan  après  un  siège 
de  huit  mois,  et  firent  périr  le  gouverneur  berbère  dans  les  supplices.  Cette 
ville  fut  détruite  de  fond  en  comble  par  les  assiégeants  trois  cent  quarante- 
sept  ans  après  sa  fondation  '.  (392  hég.,  1001  J.-C).  Les  factions  sans  nombre 
qui  bientôt  scindèrent  l'Afrique  en  mille  petits  états  indépendants,  préparèrent 
le  triomphe  des  Lamptunes  Almoravides. 

D'un  autre  côté  l'Espagne  musulmane ,  affaiblie  par  ses  guerres  intestines , 
laissait  échapper  de  lassitude  la  souveraineté  qu'elle  s'était  acquise  au  prix 
de  tant  de  combats  sur  les  provinces  du  Mabgreb.  Un  prince  faible  et  sans 
énergie,  Hikem,  occupait  le  trône.  L'ambitieux  Abderrhaman ,  second  fils 
de  Mohammed-al-Mançour,  était  premier  ministre.  Peu  scrupuleux  sur  les 
moyens  d'arriver  à  ses  fins ,  il  conçut  le  dessein  de  succéder  à  Hikem ,  qui 
n'avait  point  d'enfants,  et  par  la  menace  il  le  décida  à  le  reconnaître  pour  son 
héritier.  Deux  factions  puissantes  se  formèrent,  celle  des  Alameris  et  celle  des 
Ommiades  qui,  par  ce  choix,  voyaient  leurs  droits  méconnus.  Ces  deux  fac- 

1  Elle  it<>  son it  de  ses  ruines  que  sous  la  domination  des  Almobades. 


DOMINAI  ION  ARABE.  151 

lions  en  vinrent  aux  mains  ',  et  firent  de  Cordoue  le  sanglant  théâtre  de  leurs 
luîtes.  La  victoire  pencha  un  moment  en  faveur  d'Abderrhaman  ;  il  pénétra 
dans  le  palais  et  se  rendit  maître  de  la  personne  du  kalile.  Mais  le  peuple  était 
contre  lui.  L'orgueilleux  ministre  tomba  entre  les  mains  de  ses  ennemis,  qui  le 
liront  mettre  à  mort  en  le  clouant  à  un  pieu  (1000).  De  là  naquirent  ces  guerres 
interminables  dans  lesquelles  devait  s'éteindre  la  dynastie  des  Ommiades,  et 
avec  elle  le.kalifat  d'Occident.  Le  dernier  de  ses  représentants  fut  Hescham  RI, 
qui ,  dépossédé  du  pouvoir,  termina  ses  jours  en  1 036.  Elle  avait  duré  deux  cent 
soixante-seize  ans. 


DOMINATION    BERBERE 

(  4070  A  1500  l.-C.  ). 


Pendant  que  la  péninsule  hispanique  était  ainsi  déchirée  par  des  dissensions 
intestines,  il  s'élevait,  au-delà  de  la  chaîne  Atlantique,  dans  les  déserts  de 
l'ancienne  Gétulie,  un  homme  qui  devait  reconstituer  un  jour  et  ramener  à 
l'unité  les  éléments  alors  dissidents  de  la  domination  musulmane,  tant  en 
Espagne  qu'en  Afrique,  et  étayer  de  sa  main  puissante  l'édifice  chancelant  de 
leur  empire.  Cet  homme  était  le  lîerbère  loussef-ben-Taschefin,  de  la  tribu  de 
Zanaga. 

Les  Lamptunes,  fraction  de  cette  grande  tribu  à  laquelle  appartenait  Ioussef, 
bien  qu'ils  eussent  accepté  avec  les  premiers  conquérants  la  religion  de  l'is- 
lam ,  étaient  restés  presque  entièrement  étrangers  à  l'intelligence  de  sa  morale 
et  de  ses  dogmes,  lorsque  arriva  parmi  eux  Abd-Allah-ben-Yasim ,  marabout 
de  Su/,  renommé  par  sa  science  et  sa  sainteté.  [k\\  de  l'hégire,  1026  de  J.-C.) 
Abd-Allah ,  homme  intelligent  et  habile,  expliquant  les  préceptes  d'une  reli- 
gion qui  prescrit  le  prosélytisme  par  la  conquête,  réveilla  sans  peine  l'instinct 
guerrier  de  ces  populations  incultes  et  grossières,  et  profitant  habilement  de 
l'enthousiasme  qu'avait  excité  au  milieu  d'elles  une  foi  vivifiée  et  rajeunie,  les 
poussa  contre  quelques  tribus  berbères  des  environs  restées  fidèles  à  leurs 
anciennes  croyances.  Dans  la  ferveur  d'une  conviction  nouvelle,  les  Lamptunes 
supportèrent  avec  constance  et  dévouement  des  fatigues  inouïes  ;  ils  attei- 

1  On  appelait  Alameris  les  partisans  d'Abderrhaman,  du  nom  <Je  son  père  le  grand  Almanzor 
qui  était  aussi  appelé  Abi-Amer. 

2  Tout  le  commencement  de  <vt  article  sur  la  domination  berbère  est  emprunté  à  l'excellent 
ouvrage  de  M.  Walsin  Esterhazy  sur  ce  sujet  plein  de  confusion  ,  et  où  ses  travaux  ont  jeté  une 
vive  clarté. 


152  DOMINATION  ARABE. 

gnirent  dans  louis  âpres  retraites  les  montagnards  qu'ils  forcèrent  d'ac- 
cepter la  religion  du  Prophète  guerrier  ;  ce  fut  alors,  et  pour  les  récompenser 
du  courage  dont  ils  avaient  fait  preuve,  qu'Abd-Allah  les  appela  les  hommes 
de  Dieu  (  Al-Morabith)  ,  et  leur  promit  prophétiquement  la  victoire  et  la  con- 
quête des  pays  du  Mahgreh  sur  les  musulmans  dégénérés.  Abd-Allah  avait 
compris  tout  le  parti  qu'on  pouvait  tirer  de  l'enthousiasme  de  ces  nouveaux 
convertis;  il  ne  tarda  pas  à  les  conduire  au  delà  du  désert,  et  passa  avec  eux 
l'Atlas.  La  prise  de  Sijilmesse  et  de  tout  le  pays  de  Darab  fut  le  fruit  de  ses  pre- 
mières victoires;  les  vainqueurs  vinrent  poser  leurs  tentes  dans  le  Sahel,  entre 
la  montagne  et  la  mer,  au  milieu  des  plaines  d'Agmat,  et  ils  occupèrent  la 
petite  ville  de  ce  nom.  Quelque  temps  après,  Abd-Allah  mourut,  laissant  à 
Ahou-Beker-hen-Omar  le  soin  de  diriger  la  régénération  religieuse  qu'il  avait 
commencée.  Abou-Beker  se  montra  à  la  hauteur  de  cette  mission  difficile 
(460  hég.,  10G8  J.-C).  11  assit  solidement  son  pomoir  dans  le  pays  par  la  dou- 
ceur et  l'ascendant  de  l'opinion  ,  aussi  bien  que  par  la  force  des  armes.  La  ville 
d'Agmat  devint  un  centre  où  vinrent  se  réunir  de  tous  côtés  les  populations 
attirées  par  la  réputation  de  justice  et  le  renom  de  sainteté  des  Almoravides. 
Le  nombre  des  prosélytes  devint  si  considérable,  qu'il  fallut  songer  à  fonder 
une  nouvelle  ville,  et  à  donner  une  capitale  à  ce  nouvel  empire.  Abou-Beker 
choisit  pour  la  bâtir  une  plaine  vaste  et  fertile,  appelée  dans  le  pays  Eylana. 
Mais  au  moment  d'en  commencer  les  constructions,  ceux  des  Lamptunes  qui 
étaient  restés  au  delà  de  l'Atlas,  se  voyant  menacés  de  guerre  par  leurs  voi- 
sins, réclamèrent  l'assistance  des  leur  cheik,  et  Abou-Beker,  sacrifiant  son  em- 
pire naissant  aux  exigences  de  son  ancienne  patrie,  reprit  le  chemin  du  désert, 
laissant ,  pour  continuer  son  œuvre  en  son  absence,  Ioussef-ben-Taschefin ,  qui 
s'était  déjà  fait  connaître  dans  les  dernières  guerres  des  Lamptunes  contre  les 
Berbères. 

Ioussef  n'appartenait  pas  à  une  grande  famille  chez  les  Lamptunes,  il  ne 
dut  qu'à  son  mérite  reconnu  et  à  l'estime  dont  il  jouissait  auprès  des  siens 
l'honneur  d'être  choisi  pour  continuer  la  mission  difficile  de  conquérant  reli- 
gieux ,  si  bien  commencée  par  Abd-Allah  et  par  Abou-Beker.  Né  de  parents 
pauvres,  il  ne  pouvait  prétendre  à  cette  haute  faveur.  Son  père  était  potier,  et 
allait  de  tribu  en  tribu  vendre  les  ouvrages  d'argile  produits  de  son  industrie. 
Un  jour,  disent  les  chroniques  arabes,  qu'il  était  en  route,  accompagné  de  sa 
femme,  Toussef,  encore  jeune,  étant  porté  sur  le  dos  de  sa  mère,  suivant 
l'usage  du  pays,  un  essaim  d'abeilles  vint  s'abattre  sur  l'enfant.  Les  parents 
virent  dans  ce  fait  extraordinaire  un  signe  dont  ils  voulurent  avoir  l'expli- 
cation. Arrivés  dans  la  tribu  la  plus  prochaine,  ils  racontèrent  l'aventure  à 
un  taleb,  lui  demandant  ce  que  pouvait  présager  ce  bizarre  événement. 
Le  taleb  leur  répondit  que  ce  signe  était  une  manifestation  éclatante  de 
la  volonté  du  ciel  ;  que  leur  fils  était  appelé  à  de  grandes  destinées  ;  que  les 
abeilles,  membres  dispersés  d'une  nombreuse  famille,  qui  étaient  venues  se 


DOMINATION   AHABE.  153 

rassembler  sur  lui ,  riaient  les  pailics  divisées  d'un  vaste  empire  qui  devaient 
se  réunir  entre  ses  mains  ;  grand  parmi  les  puissants  de  la  terre,  qu'il  com- 
manderait du  levant  au  couchant,  et  que  sa  puissance  serait  longue  et  glo- 
rieuse. En  effet,  loussef  acquit  en  grandissant  toutes  les  qualités  qui  devaient 

réaliser  un  aussi  brillant  horoscope,  et  que  les  hommes  aiment  à  trouver  chez 
ceux  qui  sont  appelés  à  les  commander. 

[oussef  était  brave,  entreprenant,  généreux,  et  dés  qu'il  se  vil  dans  une 
position  élevée,  il  se  montra  prévenant  et  affable,  quoique  grave  et  austère 
dans  son  maintien  ;  simple  de  mœurs  et  de  manières,  quoique  libéral  et  magni- 
fique lorsque  les  circonstances  l'exigeaient;  en  un  mot,  il  avait  tous  les  avan- 
tages qui  parlent  à  la  multitude  et  commandent  l'enthousiasme  des  masses  ; 
aussi  ne  tarda-t-il  pas  à  s'attirer  de  nombreux  partisans  parmi  les  populations 
du  pays  d'Agmat.  Pour  assurer  son  autorité,  qui  n'était  que  provisoire,  mais 
qu'il  méditait  dès  lors  de  rendre  définitive,  il  résolut  de  la  sanctionner  par  la 
gloire  des  armes.  Il  commença  donc  par  porter  la  guerre  chez  quelques  tribus 
arabes  des  environs,  encore  insoumises,  auxquelles  il  ne  tarda  pas  à  faire 
accepter  ses  lois.  Après  ce  triomphe  facile  ,  il  médita  l'envahissement  de  l'an- 
cien héritage  des  Edris,  du  royaume  de  Fez.  Il  fit  un  appel  à  toutes  les  tribus 
qui  reconnaissaient  son  autorité,  et  la  réputation  de  sa  sagesse  s'était  si  rapi- 
dement répandue  au  dehors,  ou  bien  la  lassitude  des  populations  travaillées 
par  l'anarchie  était  telle ,  qu'elles  accoururent  de  tous  côtés  à  la  voix  d'un 
homme  qui  semblait  devoir  faire  taire  toutes  les  ambitions  dont  le  pays  était 
déchiré.  Plus  de  quatre-vingt  mille  cavaliers  armés  répondirent  à  son  appel. 
A  la  tète  de  cette  formidable  masse,  il  envahit  comme  un  ouragan  la  province 
de  Fez,  et  s'empare  de  la  capitale,  après  avoir  battu  près  de  la  montagne 
d'Onegui ,  à  douze  lieues  de  Mequinez,  les  descendants  de  Zeiri,  qui  y  com- 
mandaient indépendants  de  l'Espagne.  De  là,  il  pousse  jusqu'à  Tlemcen,  d'où 
il  chasse  les  Zenètes  ;  il  se  rend  maître  de  toute  la  province  de  ce  nom  jus- 
qu'à Beni-Mezegrenna  (Alger),  et  retourne  triomphant  dans  le  pays  d'Agmat 
commencer  les  constructions  de  sa  capitale  projetée,  à  laquelle  il  donna  plus 
tard  le  nom  de  Meur-quec  (Maroquech),  dont  nous  avons  fait  Maroc  '. 

A  cette  époque ,  Abou-Beker,  ayant  apaisé  les  différends  survenus  chez  les 
Lamptunes,  reprenait  le  chemin  du  Tell.  Il  eut  bientôt  connaissance  des  bril- 
lants exploits  de  loussef.  Trop  faible  pour  vouloir  disputer  par  les  armes  un 

1  Située  à  32°  5'  N.,  sur  une  petite  rivière  qui  débouche  de  l'Atlas,  Maroc  est  entourée  d'une 
forte  muraille,  munie  de  grosses  tours  et  d'un  assez,  large  fossé.  Sa  circonférence  est  de  trois 
lieues  environ.  On  y  entre  en  passant  sous  de  grandes  arcades,  d'un  goût  très-gothique,  garnies 
de  portes  soigneusement  fermées  tous  les  soirs.  —  A  lui  seul ,  le  palais  de  l'empereur 'est  une 
petite  ville;  il  a  près  d'une  lieue  de  tour,  et  renferme,  outre  les  appartements  du  souverain  , 
de  ses  femmes,  de  ses  nombreux  ofliciers,  une  très-belle  mosquée  bâtie  par  Muley-Abd-Allah. 
—  Quelques  habitations  de  ministres,  mieux  bâties  que  celles  des  particuliers ,  plusieurs  mos- 
quées d'une  magnifique  architecture,  voilà  tout  ce  qu'elle  renferme  de  remarquable.  —  Un 
quartier  séparé,  El-Casseria.  est  le  lieu  où  se  vendent  les  marchandises  précieuses,  telles  que 

20 


154  DOMINATION  ARASE. 

empire  que  celui-ci  in  ait  du  reste  conquis  presque  en  entier,  il  céda  à  l'opi- 
nion, et  fut  assez  sage  pour  renoncer  à  toutes  ses  prétentions;  désirant  cepen- 
dant voir,  avant  de  partir,  l'heureux  conquérant ,  il  lui  fit  demander  une 
entrevue  :  elle  eut  lieu  entre  Agmat  et  Fez ,  da.s  un  bois  qui  fut  appelé  depuis 
le  bois  duBurnouss,  parce  que  Ioussef  y  étendit  son  manteau ,  en  guise  de 
tapis ,  pour  faire  asseoir  celui  qui  avait  été  son  maître.  Abou-Beker  le  com- 
plimenta sur  ses  victoires,  lui  dit  qu'il  n'avait  quitté  ses  déserts  que  pour 
venir  applaudir  à  la  gloire  de  son  élève,  l'honneur  et  le  plus  ferme  soutien  des 
Almoravides;  que  pour  lui,  sa  tache  était  accomplie,  qu'il  ne  demandait  plus 
que  le  repos  et  une  vie  paisible  au  milieu  des  siens. 

Exempt  d'inquiétude  pour  tous  les  pays  du  Mahgreb  qu'il  avait  entiè- 
rement pacifiés  et  soumis  h  son  autorité ,  maître  de  Ceuta  et  des  villes  de  la 
côte,  Ioussef  porta  ses  armes  dans  l'est,  faisant  partout  une  guerre  implacable 
aux  Arabes  rebelles  à  sa  domination.  Ce  fut  en  \ain  que  les  anciens  conquérants 
essayèrent  de  repousser  un  joug  qui  leur  paraissait  odieux,  imposé  par  ceux 
que  leurs  ancêtres  avaient  autrefois  subjugués  ;  vainement  ils  se  débattirent 
sous  la  main  puissante  du  Berbère,  ils  durent  ou  reconnaître  ses  lois  ou  aller 
vivre  sous  celles  des  kalifes  Fatimites ,  car  bientôt  les  seules  frontières  de 
l'Egypte  furent  les  limites  de  sa  puissance.  Il  s'empara  de  Bougie  et  de  Tunis, 
où  commandaient  les  descendants  d'Abou-el-Hodjoch  ;  mais  comme  ils  étaient 
Berbères  et  de  la  tribu  de  Zanaga,  Ioussef,  vainqueur,  se  contenta  de  les 
rendre  vassaux  et  tributaires,  et  il  les  laissa  dans  leurs  principautés.  Puis  il 
rentra  victorieux  dans  sa  capitale  de  Maroc,  et  se  fit  proclamer  prince  des  mu- 
sulmans ,  défenseur  de  la  religion. 

Après  la  chute  du  kalifat  de  Cordoue,  l'Esppgne  musulmane,  livrée  sans 
cesse  aux  luttes  intestines,  s'était  divisée  eu  une  multitude  de  petits  états  : 
SévïHe,  Tolède,  Grenade,  Badajoz,  Merida,  Almeria,  etc.,  avaient  chacune 
leur  souverain  particulier.  Séparés  en  divers  camps  par  les  intérêts  de  leurs 
différents  chefs,  les  musulmans  d'Espagne  semblaient  oublier  qu'ils  habitaient 
un  pays  conquis,  et  qu'en  s'affaiblissant  par  leurs  divisions  ils  se  mettaient, 
pour  ainsi  dire,  à  la  discrétion  de  leurs  ennemis.  Au  contraire,  les  chrétiens 
de  la  Péninsule,  bien  qu'ils  eussent  été  longtemps  saisis  du  même  vertige , 
voyaient  enfin  leurs  armes  réunies  sous  le  même  drapeau.  La  Castille ,  la 


étoffes  «'I  bijoux  :  il  présente  une  série  de  boutiques  pratiquées  dans  le  unir  de  face  des  maisons 
ci  qui  ne  -oui  autres  que  des  niches  dans  lesquelles  le  marchand  se  lient  assis ,  connue  dans  les 
basais  de  huiles  les  villes  de  l'Orient.— Les  juifs  habitent  nn  quartier  particulier;  ils  ne  peuvent 
entrer  dans  la  ville  que  pieds  uns.  —Enfin,  Maroc  renferme  de  \astes  el  nombreux  magasins 
de  grains;  sa  population  est  de  cinquante  mille  habitants. 

lîn  1120,  les  Oatassens  se  rendirent  maîtres  de  Maroc,  et  fnrenl  détrônés  en  1512  par  une 
famille  se  (lisant  issue  de  Mahomet.  Parmi  les  princes  que  celte  famille  donna  au  Maroc,  le  plus 
grand  et  le  inoins  cruel  vivait  au  commencement  du  XVIIe  siècle  :  c'est  Muley-Ismael.  Kn  1630 , 
pour  la  première  fois,  la  France  iraila  avec  le  Maroc  el  envoya  nn  cousu   à  Salé. 


DOMI NATION  ARABE.  155 

Galice  et  le  Léon  obéissaient  à  Alphonse  VI,  dit  le  Brave.  Ce  primo  s'étail 
rendu  maître  de  Tolède,  Madrid,  Maqueda ,  Guadalaiara ,  et  il  menaçait  la 
ville  de  Cordoue,  lorsque  Mohainmod-ben-Abd,  ramené  à  la  prudence  par  le 
senliment  de  ses  propres  dangers,  convoqua  en  congrès  les  rois  de  Grenade, 
d'Almeria  et  de  Badajoz.  Il  y  l'ut  arrêté  que  pour  s'opposer  aux  progrès  rapides 
et  effrayants  des  chrétiens  on  appellerait  à  l'aide  de  l'Espagne  musulmane  le 
dominateur  de  l'Afrique,    loussef-ben-Taschelin. 

La  pai\  régnait  sur  tous  les  points  du  grand  empire  de  loussef.  Conquis 
par  ses  armes,  organisés  par  sa  sagesse,  tous  les  pays  depuis  l'Atlas  et  les 
limites  du  désert  jusqu'à  la  Méditerranée  et  à  l'Océan  avaient  reconnu  ses 
lois,  lorsque  les  députés  de  Mohammed  vinrent  lui  faire  entendre  les  cris  de 
détresse  des  musulmans  de  la  Péninsule.  Séduit  par  l'espoir  de  joindre  à  ses 
vastes  conquêtes  celle  d'un  pays  dont  les  Arabes  racontaient  tant  de  mer- 
veilles, plutôt  que  par  le  désir  de  venir  au  secours  de  ses  coreligionnaires,  le 
conquérant  du  Mahgreb  promit  de  passer  la  mer,  mais  il  exigea  d'abord  la 
concession  de  la  place  d'Algésiras  pour  rester  toujours  maître  du  passage 
(479  hég.,  1086  J.-C.). 

Ayant  pourvu  aux  affaires  de  l'Afrique,  il  rassembla  donc  de  tous  les  points 
de  ses  possessions  une  multitude  de  soldats,  et  se  disposa  à  franchir  le  détroit. 
Les  chroniques  arabes  prétendent  que,  renouvelant  dans  un  but  utile  ce 
qu'un  des  Césars  avait  fait  jadis  dans  un  accès  de  folie,  il  fit  jeter,  de  la 
pointe  d'Afrique  à  Bab-el-Fethha ,  un  pont  pour  faire  passer  son  innombrable 
cavalerie.  L'armée.  d'Alphonse ,  réunie  à  celle  de  Sanche,  roi  de  Navarre  et 
d'Aragon  ,  voulut  en  vain  opposer  une  digue  à  cette  formidable  invasion. 
Vaincu  à  Zalaca,  il  se  retira  en  toute  hâte  à  Tolède  (V80  hég.,  1087  J.-C). 

Heureusement  pour  l'Espagne  chrétienne  que  le  départ  de  loussef,  rappelé 
en  Afrique  par  la  mort  de  son  fils,  à  qui  il  en  avait  confié  le  commandement, 
permit  au  roi  de  Léon  de  trouver  dans  son  génie  actif  des  ressources  pour 
faire  face  à  l'orage.  Pour  comprimer  les  ambitions  turbulentes,  les  rivalités 
jalouses  de  tous  ces  rois  de  l'Andalousie,  il  fallait  une  volonté  forte,  énergique, 
et  une  main  puissante.  A  peine  loussef  fut-il  parti  que  la  discorde  se  mit  de 
nouveau  parmi  eux  ;  ils  se  séparèrent  de  Syr-ben-Abou-Beker,  qui  comman- 
dait l'armée  des  Almoravides  ;  et  Alphonse  reprit  sur  eux  quelques  avantages. 
Os  luttes  sans  cesse  renaissantes  déterminèrent  loussef  à  s'emparer  définiti- 
vement de  toute  l'Andalousie  ;  il  en  prépara  dès  lors  activement  les  moyens,  et, 
après  avoir  mûri  son  projet,  il  leva  brusquement  le  masque.  La  prise  de 
(irenade ,  dont  il  vint  s'emparer  en  personne,  mit  fin  à  toutes  ces  dissensions, 
en  réveillant  de  leur  dangereuse  sécurité  les  rois  andalous.  Ils  s'aperçurent 
alors  qu'ils  allaient  payer  de  leur  indépendance  les  dangereux  secours  qu'ils 
av  aient  eux-mêmes  sollicités  :  Séville  et  Cordoue ,  Dénia  et  Valence ,  ne  tar- 
dèrent pas  à  tomber  devant  les  armes  des  généraux  de  loussef,  et  lui-même 
fut  bientôt  proclamé  souverain  de  toute  l'Espagne  musulmane  f  V89  hé<*. 


156  DOMINAI  ION  ARABE: 

1095  .T. -C).  Mohammed-ben-Abd,  qui  avait  appelé  le  conquérant  africain, 
alla  expier  à  Agmat,  dans  une  rigoureuse  captivité,  son  aveugle  confiance. 
Ainsi  finirent  les  rois  d'Andalousie ,  après  soixante  ans  environ  dune  existence 
orageuse  :  la  guerre  civile  les  avait  placés  sur  le  trône  ;  l'usurpation  étran- 
gère, aidée  par  leurs  discordes,  les  en  précipita. 

Parvenu  ainsi  au  comble  de  la  puissance,  maître  et  pacificateur  de  l'Espagne, 
Ioussef  mourut  ebargé  d'ans  et  de  gloire,  en  partant  de  Cordoue  pour  retour- 
ner dans  son  pays  natal  (500  hég.,  1107  J.-C).  Il  avait  vécu  cent  ans  ara- 
biques; c'était,  disent  les  chroniques,  le  même  nombre  d'abeilles  que  sa  mère 
avait  compté,  lorsque,  dans  son  enfance,  un  essaim  était  venu  s'abattre  sur  lui. 
Le  souvenir  de  Ioussef,  de  ses  conquêtes  et  de  sa  gloire,  est  encore  vivant  au 
milieu  des  peuplades  de  l'Afrique.  Il  est  l'Aroùn-er-Keschid  des  populations  du 
couchant,  et  lorsqu'à  la  veillée,  sous  la  tente  des  Arabes,  vous  entendez  les 
refrains  monotones  du  zendani ,  c'est  Ioussef,  ce  sont  les  fabuleux  exploits 
du  conquérant  qu'ils  célèbrent  dans  leurs  chants. 

Après  la  mort  de  son  père ,  Ali-ben-Ioussef  fut  proclamé ,  prit  comme  lui 
le  titre  d'émir,  et  tourna  bientôt  toute  son  attention  du  côté  de  l'Espagne. 
Voulant  y  affermir  solidement  son  autorité,  il  publia  la  guerre  sainte  et  prépara 
une  formidable  croisade  contre  les  chrétiens.  Mais  les  circonstances  commen- 
çaient déjà  à  devenir  diflieiles  de  l'autre  côté  du  détroit.  Les  Andalous,  des- 
cendants pour  la  plupart  des  Arabes  qui  avaient  les  premiers  conquis  l'Afrique, 
ne  supportaient  qu'avec,  répugnance  le  joug  que  leur  imposaient  à  leur  tour 
ceux  qu'ils  avaient  autrefois  vaincus.  Aussi  la  domination  berbère  ne  subsis- 
tait-elle que  par  la  force  des  armes. 

Ali-ben-Ioussef  venait  d'apaiser  une  révolta  qui  avait  éclaté  à  Cordoue  contre 
les  Almoravides  (514  h.,  1120  J.-C),  lorsqu'il  fut  rappelé  en  toute  hâte  de 
l'autre  côté  du  détroit;  la  province  de  Suz,  soulevée  à  la  voix  d'un  nouveau 
fanatique,  venait  d'allumer  le  violent  incendie  qui  devait  dévorer  la  puis- 
sance colossale  fondée  par  le  grand  Ioussef;  et  de  ses  cendres  devait  naître 
un  nouvel  empire.  Cette  révolution ,  qui  changea  encore  une  fois  la  face  de 
l'Afrique,  fut  l'œuvre  du  fils  d'un  ancien  moudzen  {  de  la  grande  mosquée  de 
Tlemcen  ,  de  Mohammed-ben-Abd-AUah ,  de  la  tribu  berbère  de  Masmouda. 
Abd-Allah  avait  étudié  d'abord  à  Cordoue,  ensuite  à  Bagdad,  d'où  il  avait 
apporté  les  principes  de  la  doctrine  des  schictes.  De  retour  dans  un  pays 
qui  semble  avoir  toujours  été  une  proie  facile  pour  tout  rénovateur  religieux, 
Abd-Allah  fit  servir  à  son  ambition  le  fanatisme  qu'il  sut  exciter  au  sein  de 
ces  populations  dociles  à  sa  voix.  Il  commença  par  déclamer  contre  l'hérésie 
et  l'impiété  des  Almoravides2,  appelant  tout  musulman  à  la  véritable  religion 
du  Prophète,  et  annonçant  la  venue  prochaine  de  l'Imam-el-Mohdi,  celui 

1  C'est  le  nom  donné  à  celui  qui  du  haul  des  minarets  annonce  la  prière. 
-'  Les  Almoravides  étaient  de  lu  secte  des  sonnites. 


DOMINATION  ARABE.  157 

dont  la  sévère  justice  frapperait  bientôt  ceux  qui  n'écouteraient  pas  la  voix 
de  son  précurseur.  C'est  à  Tlem  :en,  dans  ses  premières  prédications ,  qu'il 
attacha  à  sa  fortune  Abd-el-Mouraen,  qui  fut  son  compagnon,  le  continuateur 
de  son  œuvre  et  l'héritier  de  la  puissance  qu'il  allait  fonder.  Ayant  fait  dans 
cette  ville  l'essai  de  ce  qu'il  pouvait  espérer,  il  lui  fallut  bientôt  un  plus  grand 
théâtre  :  il  parti!  deTlemcen  ,  et  se  renditavec  Abd-el-Moumen  successivement 
à  Fez  et  à  Maroc.  Chassé  de  ces  deux  villes,  où  ses  préceptes  séditieux 
avaient  déjà  trouvé  un  grand  nombre  de  prosélytes,  il  se  retira  à  Agmat, 
et  c'est  dans  eelte  ville,  ancien  berceau  de  la  puissance  des  Almoravides, 
que  grandit  la  puissance  rivale  qui  devait  bientôt  la  renverser.  Ab— Allah, 
suivi  dune  multitude  enthousiaste  qui  se  pressait  sur  ses  pas,  ne  tarda  pas  à 
quitter  Agmat,  et  à  parcourir  en  triomphateur  toute  la  province  de  Su/..  Les 
nombreux  Berbères  de  la  tribu  de  Masmouda  accoururent  se  joindre  à  lui.  Dès 
ce  moment,  il  prétendit  être  l'Imam-el-Mohdi  lui-même,  prit  comme  symbole 
de  régénération  un  étendard  blanc,  et,  à  la  tête  de  ses  plus  fanatiques  dis- 
ciples, il  s'avança  à  la  rencontre  de  l'armée  almoravide  qu'Ali  envoyait  contre 
lui.  Comme  les  premiers  soldats  du  Prophète  conquérant,  les  Almohades  (c'est 
ainsi  qu'on  appela  les  partisans  d'El-Mohdi),  pleins  du  même  esprit,  poussés 
comme  eux  par  la  même  ardeur  de  prosélytisme ,  devaient  être  et  furent  comme 
eux  vainqueurs  (517  hé».,  1123  J.-C). 

Abd-Allah  ne  poursuivit  pas  immédiatement  le  cours  de  ses  succès.- Satisfait 
de  ses  premières  victoires,  il  songea  à  se  ménager  une  retraite  en  cas  de  revers, 
et  se  retira  à  Tinmal,  petite  ville  située  sur  un  plateau  élevé  dune  des  ramili- 
cations  de  la  chaîne  atlantique.  S'étant  fait  de  cette  position  qu'il  fortifia  avec 
soin  un  asile  à  l'abri  de  tous  dangers,  il  résolut  d'aller  attaquer  les  Almoravides 
au  centre  de  leur  puissance,  et  rassembla  une  armée  considérable. 

Trente  mille  cavaliers ,  sous  sa  conduite ,  descendirent  comme  un  torrent 
des  montagnes  de  Darah,  battirent  complètement,  dans  les  plaines  d'Agmat, 
Abou-lieker,  second  fils  d'Ali,  qui  tenta  vainement  de  s'opposer  à  leur  pas- 
sage, et  poursuivirent  les  débris  de  l'armée  almoravide  jusqu'aux  portes  de 
Maroc  (526  h.,  1130  J.-C).  Abd-el-Moumen  allait  entreprendre  le  siège 
de  cette  ville,  lorsqu'il  fut  rappelé  subitement  à  Tinmal.  Abd-Allah,  malade 
depuis  longtemps,  sentait  sa  fin  approcher,  et  ne  voulait  laisser  qu'au  dis- 
ciple chéri,  qu'il  regardait  comme  son  fils,  le  soin  de  consolider  l'édifice  de 
cette  puissance  dont  il  avait  jeté  avec  lui  les  premiers  fondements.  Dès 
qu'il  fut  arrivé  ;  il  le  proclama  pour  son  successeur,  et  mourut  plein  d'espoir 
et  de  confiance  dans  l'avenir  réservé  à  son  empire  naissant. 

Abd-el-Moumen ,  après  la  mort  de  son  maître  ,  continua  la  forme  de  gou- 
vernement que  celui-ci  avait  adoptée.  Il  fit  frapper  des  monnaies  à  son  coin, 
et  pour  les  distinguer  de  celles  des  Almoravides,  il  leur  donna  une  forme  carrée, 
et  y  fit  graver  ces  mots  :  Allah  est  notre  Dieu  ,•  Mohammed  notre  prophète, 
El-Mohili  notre  imam. 


158  DOMINATION  ARABE 

Cependant,  maître  de  Fez,  de  tout  le  pays  de  Darah,  de  Teza,  il  se  dispo- 
sait à  marcher  à  de  nouvelles  conquêtes.  Ali-ben-Ioussef  venait  de  mourir, 
assailli  sans  doute  à  ses  derniers  moments  par  de  bien  tristes  pensées  s'il  com- 
parait l'état  florissant  du  colossal  empire  qu'il  avait  reçu  de  son  père  au 
lambeau  déchiré  de  provinces  qu'il  transmettait  à  son  fils.  Une  armée  décou- 
ragée, fuyant  au  seul  aspect  des  Almohades,  l'Espagne  n'attendant  pour 
échapper  aux  Almoravides  que  le  départ  de  Taschefin-ben-Ali ,  une  autorité 
chancelante,  sapée  partout  par  l'ascendant  toujours  croissant  d'Abd-el- 
Moumen,  tel  était  le  triste  héritage  qu'avait  à  recueillir  le  petit-fils  du  grand 
loussef.  Arrivé  en  Afrique,  Taschefin-ben-Ali  ne  fut  pas  plus  heureux  que  son 
père,  et  n'essuya  que  des  revers.  Battu  dans  toutes  les  rencontres,  il  voulut 
tenter  un  coup  décisif.  Ayant  réuni  toutes  les  forces  des  Almoravides  aux  envi- 
rons de  Tlemcen  ,  il  attendit  qu'Abd-cl-Moumen  vînt  lui  présenter  le  combat. 
Il  fut  long,  sanglant,  et  la  victoire  longtemps  disputée  ;  mais  le  sort  ne  cessant 
pas  d'être  contraire  à  Taschelin,  il  dut  céder  à  la  fortune  de  son  heureux  com- 
pétiteur. Son  année,  complètement  défaite,  fut  presque  anéantie,  et  lui-même, 
fugitif,  abandonné  de  tous,  il  alla  chercher  un  asile  dans  Oran.  Abd-el- 
Moumen  y  poursuivit  le  vaincu,  qui,  n'ayant  plus  d'espoir  en  Afrique,  ré- 
solut d'aller  cacher  son  malheur  et  sa  honte  à  Almeria,  la  dernière  ville  d'Es- 
pagne qui  tînt  encore  pour  les  Almoravides.  Il  sortit  donc,  disent  les  chroniques 
arabes,  par  une  nuit  obscure,  monté  sur  sa  belle  jument  Rihhana  \  ayant  en 
croupe  une  de  ses  femmes  qui  avait  toujours  été  la  compagne  fidèle  de  ses 
fatigues  et  de  ses  dangers  :  il  se  dirigeait  du  château  vers  le  port,  où  un 
bâtiment  l'attendait  pour  le  transporter  en  Espagne  ;  mais  il  n'échappa  point 
à  la  vigilance  des  gardes.  Découvert  par  les  sentinelles,  il  aima  mieux  mourir 
que  de  tomber  vivant  entre  les  mains  de  ses  ennemis,  et  il  se  précipita  du 
haut  d'un  rocher  escarpé.  «  Le  lendemain,  son  corps,  celui  de  sa  femme 
«  Aziza2  et  celui  de  sa  jument,  furent  trouvés  sanglants  et  déchirés  au  bord 
«  de  la  mer.  » 

Le  farouche  Abd-el-Moumen  n'épargna  même  pas  le  cadavre  de  son  ennemi; 
la  tète  de  Taschelin  alla  porter  dans  les  montagnes  de  Darah  la  nouvelle  de 
la  victoire  des  Almohades  et  de  la  ruine  de  leurs  ennemis.  Oran  ouvrit  ses 
portes  au  vainqueur.  Tlemcen  essaya  vainement  de  résister  à  ses  attaques  ; 
emportée  de  vive  force,  Abd-el-Moumen  en  fit  passer  sans  pitié  tous  les 
habitants  au  fil  de  l'épée.  Fez,  Mequinez,  Agmat,  etc.,  avaient  reçu  sa  loi.  La 
ville  de  Maroc  seule  obéissait  encore  à  Ibrahim-Abou-Isehaq ,  à  qui  les  cheiks 
almoravides  avaient  remis  le  pouvoir  après  la  mort  tragique  de  son  père.  Abd- 
el-Moumen  vint  mettre  le  siège  devant  cette  place;  après  une  longue  et 
héroïque  défense,  pendant  laquelle  les  habitants  eurent  à  supporter  toutes 
les  horreurs  de  la  famine,  la  porte  d'Agmat  fut  livrée  aux  Almohades  par  les 

Vite  comme  Le  vent.  —  -  Aziza,  hien-aimée. 


IHJMIN  Vïïo.N  AHABE.  15!) 

Mosarabes  andalous  au  service  d'Ibrahim.  La  ville  prist*,  Ibrahim,  les  cheiksel 
les  habitants,  comme  ceux  deTlemcen,  furent  livrés  au  fer -du  barbare  \  ain- 
queur.  Tous  ceux  qui  ne  furent  point  égorgés  furent  vendus  comme  esclaves, 
cl  des  tribus  berbères  du  désert  vinrent,  par  ordre  d'Abd-el  Moumen,  repeu- 
pler la  ville  tic  loussef,  veuve  de  ses  habitants.  Intimidées  par  cette  épouvan- 
table exécution,  Sigilmesse,  Ceuta  el  les  villes  de  la  côte  se  rendirent  pour 
éviter  leur  ruine  I  542  hég.,  LiW  J.-C.  ). 

Cependant ,  après  le  départ  d'Espagne  de  Taschefin-ben-Ali ,  les  Andalous 
avaient  couru  de  tous  côtés  aux  armes  pour  secouer  le  joug  des  Almoravides. 
Aben-Gania,  un  de  leurs  généraux,  voulut  vainement  lutter  contre  ce  soulève- 
ment général,  il  parvint  toutefois  à  se  soutenir  quelque  temps  à  Sé\ille, 
Cordoue  et  Almeria;  partout  ailleurs  les  Almoravides  furent  expulsés.  Mais, 
unies  entre  elles  dans  un  intérêt  commun  ,  toutes  les  ambitions  se  séparèrent 
aussitôt  que  leur  but  fut  atteint;  les  mômes  divisions  qui,  après  la  mort  du 
dernier  des  Ommiades,  avaient  livré  l'Espagne  à  la  conquête  de  l'étranger, 
vinrent  de  nouveau  déchirer  ce  malheureux  pays.  L'expérience  du  passé  fut, 
comme  toujours,  perdue  pour  l'instruction  du  présent.  Il  se  forma  autant  de 
partis  qu'il  y  avait  d'hommes  ambitieux  et  influents,  et  les  mêmes  causes  qui 
avaient  conduit  les  Almoravides  au  sein  de  l'Espagne  asservie  v  amenèrent  les 
Almohades. 

Quelques-uns  des  chefs  qui  a\ aient  surgi  au  milieu  de  l'anarchie,  voyant 
toutes  ces  puissances  éphémères  qu'un  jour  avait  élevées,  que  le  lendemain 
voyait  disparaître,  se  succéder  rapidement,  songèrent  à  mettre  leur  usurpa- 
tion à  l'abri  du  caprice  populaire  en  le  conservant  à  l'ombre  de  quelque  grande 
puissance  protectrice.  Us  appelèrent  les  Almohades  en  Espagne;  mais  Abd- 
el-Moumen  ne  se  bâta  point  de  saisir  une  proie  qu'il  savait  ne  pouvoir  lui 
échapper.  Il  ne  \oulut  point  laisser  son  œuvre  incomplète  et  passer  v?  détroit 
avant  d'avoir  achevé  la  pacification  de  tous  les  pays  du  Mahgreb,  qui  avaient 
reconnu  les  lois  des  Almoravides.  11  se  contenta  d'envoyer  en  Espagne  une 
armée,  qui  s'empara  d'Algésiras;  lui-même,  à  la  tète  de  toutes  ses  forces,  partit 
de  Ceuta  ,  longea  les  rivages  de  la  Méditerranée,  rangeant  sous  ses  lois ,  dans 
sa  marche  triomphale,  tous  les  pays  qui  n'avaient  pas  encore  reconnu  son  auto- 
rité. Il  s'empara  de  Bougie.  La  ville  de  Tunis,  qui  voulut  essayer  de  résister,  fut 
prise  et  livrée  au  pillage,  et  Abd-el-Moumen  ,  maître  de  toute  l'Afrique  occi- 
dentale depuis  i'Océan  jusqu'au  désert  de  Barcah,  rentra  triomphant  à  Maroc 
(555  hég.,  1100  J.-C.). 

Pendant  ce  temps,  ses  partisans,  victorieux  en  Espagne,  l'avaient  proclamé 
souverain  dans  l'Algarbe.  Lui-même  \int  à  Gibraltar,  et  ne  tarda  pas  à  recon- 
naître que  tous  les  princes,  musulmans  ou  chrétiens,  divisés  entre  eux,  sans  lien 
ni  intérêt  commun  ,  laissaient  l'Espagne  incapable  de  résister  à  un  effort  vigou- 
reux de  ses  armes.  Il  pensa  que  le  moment  était  venu  de  l'accabler  d'un  seul 
coup  et  de  l'asservir  tout  entière.  Il  revint  donc  en  Afrique,  et  y  fit  aussitôt 


160  DOMINATION  ARABE. 

publier  la  guerre  sainte;  mais,  au  moment  de  conduire  au  delà  du  détroit  les 
innombrables  soldats  qu'il  avait  rassemblés  dans  les  plaines  de  Sal,  il  fut  subi- 
tement frappé  par  la  mort,  à  l'Age  de  soixante-trois  ans. 

La  grande  figure  d  Abd-el-Moumen  s'élève  dans  la  mémoire  des  populations 
africaines  à  côté  de  celle  d'Ioussef-ben-Taschefin ,  mais  entourée  de  souvenirs 
de  cruauté  et  de  sang.  Maroc ,  ïlemcen ,  Tunis  livrées  au  pillage,  et  leurs 
habitants  massacrés,  sont  là  pour  témoigner  de  l'inflexibilité  du  farouche  sec- 
taire. 11  favorisa  cependant  les  philosophes  et  les  savants.  De  son  temps,  Avi- 
cenne  (Aben-Sina) ,  lTlippocrate,  l'Arislote  des  Arabes,  leur  fit  connaître,  au 
milieu  d'une  vie  agitée  par  les  malheurs  et  les  guerres  qui  désolèrent  l'Es- 
pagne, la  philosophie  des  péripatéticiens  ;  et  le  célèbre  Aben-Rosch  (Averroès), 
la  gloire  de  Cordoue,  traduisit  et  commenta  Aristote.  Ses  ouvrages  furent  long- 
temps le  guide  des  schnlastiqucs  dans  les  écoles  d'Occident.  Abd-el-Moumen 
fonda  aussi,  dans  diverses  \illes  d'Afrique,  des  universités  et  des  écoles,  notam- 
ment une  à  Maroc,  destinée  à  répandre  et  perpétuer  la  doctrine  d'El-Modhi. 

loussef-ben-Abou-Yacoub ,  qu'Abd-el-Moumen  avait  désigné,  avant  de 
mourir,  pour  son  héritier  et  son  successeur,  au  détriment  de  son  fils  aîné,  Mo- 
hammed ,  ne  put  songer  à  profiter  des  immenses  préparatifs  d'invasion  qu'avait 
rassemblés  son  père,  car  bientôt  après  un  horrible  fléau,  qui  vint  désoler  toutes 
les  contrées  de  l'Afrique  occidentale,  l'obligea  à  remettre  à  un  autre  temps 
l'exécution  de  ses  projets  sur  la  Péninsule.  La  peste  avait  éclaté  à  Maroc  et  y 
faisait  d'affreux  ravages  (570  hég.,  1175  .1.-0.).  Un  grand  nombre  d'habitants 
périrent  victimes  de  la  contagion.  Trois  frères  du  roi,  atteints  par  l'épidémie, 
en  moururent;  les  jours  de  Iousscf  furent  respectés.  Il  put  enfin  reporter 
la  guerre  en  Espagne,  et  y  passa  à  la  tète  d'une  nombreuse  cavalerie,  envahit 
le  Portugal ,  mit  le  siège  devant  Santarem,  dont  la  prise  lui  eût  ouvert  le  che- 
min de 'Lisbonne.  Mais,  au  moment  où  il  redoublait  d'efforts  pour  se  rendre 
maître  de  la  place ,  il  fut  atteint  par  une  flèche  chrétienne ,  et  mourut  des 
suites  de  sa  blessure.  L'armée ,  privée  de  son  chef  dans  ce  moment  critique , 
leva  le  siège,  et  Yacoub-ben-Ioussef,  qui  fut  depuis  surnommé  El-Mançour, 
succéda  à  son  père  (58i  hég.,  1188  J.-C). 

Ce  prince  se  hâta  de  pourvoir  provisoirement  aux  affaires  d'Espagne,  et 
passa  en  Afrique  où  l'attendaient  de  nouvelles  insurrections  à  comprimer. 
Celui  qui  gouvernait  à  T lemeen ,  sous  la  suzeraineté  de  Yacoub ,  voulut  pro- 
fiter de  ses  embarras  momentanés  pour  se  rendre  indépendant.  S'appuyant 
sur  les  animosités  et  les  haines  toujours  vivaces  des  Arabes  contre  les  Ber- 
bères, il  ne  lui  fut  pas  difficile  de  mettre  ces  deux  nationalités  en  présence. 
Yacoub  marcha  contre  lui,  le  battit,  se  contenta  de  le  déposséder  de  ses  états, 
et  pour  dépayser  ces  rivalités  dangereuses,  il  transporta  sur  les  bords  de  l'Océan 
une  grande  partie  des  tribus  arabes  qui  peuplaient  la  province  de  Tlemcen. 
Plusieurs  de  ces  tribus  ne  voulurent  point  se  soumettre  à  cette  émigration  ; 
elles  préférèrent  s'enfoncer  dans  les  déserts,  et  entées  sur  les  populations 


DOMINATION  ARABE.  161 

indigènes,  elles  allèrent  augmenter  le  nombre  de  ces  Iribus  maures  de  race 
mélangée  qui  peuplent  la  partie  centrale  <ln  Djerid. 

Aussitôt  qu'il  eut  pacifié  l'Afrique,  ïacoub  songea  à  attaquer  les  chrétiens 
en  Espagne.  Profitant  de  son  absence,  ceux-ci  avaient  à  leur  tour  envahi  le 
territoire  musulman,  cl  Alphonse  de  Castille  était  venu  camper  sous  les  murs 
d'Algésiras.  Le  cri  de  guerre  retentit  aussitôt;  une  année  innombrable  passe 
le  détroit,  marche  à  l'ennemi,  qu'elle  rencontre  dans  les  plaines  d'Alarcon  ,  et 
j  remporte  la  fameuse  victoire  de  ce  nom,  la  plus  signalée  de  toutes  celles  que 
les  musulmans  (Missent  remportées  depuis  la  journée  de  Zalaca,  où  un  autre 
Alphonse  avait  été  vaincu  '.  Rentré  à  Maroc,  Yacouh  y  fut  atteint  d'une  ma- 
ladie qui  résista  à  tous  les  secours  de  l'art,  et  fut  enterré  dans  une  des  villes 
qu'il  avait  fondées,  à  llahhat,  où  l'on  voit  encore  son  lomheau.  Il  était  à  peine 
âgé  de  quarante  ans;  il  en  avait  régné  quinze.  Il  désigna  en  mourant  pour 
son  successeur  son  fils  Mohammed- Abou-Abd-Allah. 

Celui-ci,  paisible  dans  sa  capitale  de  Maroc,  ne  songeait  qu'à  jouir  des  dou- 
ceurs de  la  paix,  lorsque  des  envoyés  d'Espagne  vinrent  l'arracher  à  la  mollesse 
du  harem  en  lui  faisant  entendre  les  cris  de  détresse  des  musulmans  d'outre- 
mer. L'Andalousie  était  de  nouveau  envahie  par  les  armées  chrétiennes.  En 
apprenant  ces  désastreuses  nouvelles,  Mohammed  lit  proclamer  la  guerre 
sainte,  et  ^Afrique  entière  sembla  se  lever  à  sa  voix.  Le  pape  Innocent  III 
répondit  aux  Africains  en  faisant  prêcher  une  croisade  en  Europe.  De  tous 
côtés,  (Mi  France,  en  Allemagne,  en  Italie,  on  courut  aux  armes;  de  nombreux 
croisés  passèrent  les  Pyrénées  pour  venir  au  secours  de  leurs  frères  d'Espagne. 
Les  plaines  de  Tolosa,  au  pied  des  montagnes  de  la  Sierra-Morena,  furent  la 
sanglante  arène  où  les  deux  nations  combattirent  pour  leurs  destinées.  Dans 
ce  grand  et  solennel  duel,  les  Barbares  de  l'Orient,  incessamment  poussés  vers 
l'Occident,  dont  ils  rêvaient  toujours  la  conquête,  furent  définitivement  vaincus 
(509  hég.  1212  J.-C),  et  l'étendard  rouge  des  Almohades  fuyant  devant  la 
croix ,  fut  le  triomphe  de  la  liberté  sur  le  fatalisme.  Mohammed,  après  celle 
sanglante  défaite,  alla  cacher  dans  son  harem  son  désespoir  et  sa  honte. 
Il  mourut  bientôt,  empoisonné,  dit-on,  pour  prévenir  les  excès  auxquels  le 
portait  un  caractère  ombrageux  qu'avaient  aigri  les  revers.  Il  avait  désigné 
son  lils  Abou-Vacoub-Ioussef  pour  son  successeur. 

Abou-Yacoub  avait  à  peine  onze  ans  lorsque  son  père  mourut.  Ce  n'était 
pas  la  main  débile  d'un  prince  mineur  qui  pouvait  raffermir  la  puissance  fon- 
dée par  Abd-el-Moumen,  chancelante  encore  du  coup  terrible  qui  venait  de 
lui  être  porté.  Après  un  règne  insignifiant  de  dix  années,  il  échappa  par  la 
mort  à  la  mauvaise  fortune  qui  allait  l'atteindre:  épuisé  par  les  excès,  il  s'étei- 
gnit à  la  fleur  de  l'âge  sans  laisser  de  postérité. 

1  Ce  lut  ce  brillant  succès  qui  mérita  à  Yacoub  le  surnom  d'Ël-Mançour  (le  Victorieux).  Il  lit 
élever  en  mémoire  de  sa  victoire  la  fameuse  mosquée  dont  le  minaret  fui  appelé,  plus  lard  ,  par 
les  Espagnols,  la  Giralda. 

21 


102  DOMINATION  ARABE. 

La  mort  de  ce  fantôme  de  roi  devint  le  signal  de  la  décadence  de  l'empire 
des  Almohades.  Leur  puissance  fit  place  à  celle  des  Beni-Mericin,  tribu  des 
Zénètes.  Guidés  par  un  chef  entreprenant  et  habile,  du  nom  de  Yahya,  ces 
Berii-Mericin  s'emparèrent  de  Fez  et  de  Tezza,  et  livrèrent  une  bataille  aux 
Almohades,  dont  les  derniers  débris  périrent  dans  cette  journée.  Les  Beni- 
Mericin  se  trouvèrent  ainsi  maîtres  de  la  patrie  occidentale  du  Mahgreb,  et 
étendirent  leur  domination  sur  les  provinces  de  Tlemcon  et  de  Tunis,  où  se 
trouvaient  les  Hafsyttes  et  les  Beniziens.  Les  Hafsyttes  parvinrent  toutefois  à 
repousser  l'invasion  des  Beni-Mericin  de  Maroc.  Ce  fut  au  milieu  de  leurs 
luttes  qu'eut  lieu  la  sixième  croisade,  commandée  par  saint  Louis;  l'armée 
française  vint  camper  devant  Tunis,  et  prit  la  citadelle  d'assaut,  après  quel- 
ques jours  de  siège.  Mais  la  peste  arrêta  ces  premiers  succès,  et  saint  Louis 
mourut  dans  son  camp,  sans  avoir  pu  entrer  dans  la  ville  ("25  août  1270).  Une 
chapelle  consacre  aujourd'hui  cette  expédition  et  cette  mort,  toutes  deux 
également  mémorables. 

Il  serait  impossible  d'énumérer  toutes  les  dynasties,  toutes  les  familles,  plus 
ou  moins  puissantes,  qui  se  partagèrent  l'Afrique  septentrionale  après  la  chute 
tles  Almohades.  A  cet  égard ,  l'histoire  de  la  domination  arabe  présente  de 
grandes  lacunes  et  beaucoup  de  confusion.  Mais  il  est  peu  important  de  con- 
naître toutes  ces  dynasties ,,  et  de  les  suivre  dans  leurs  expéditions  guer- 
rières; car  toutes  ces  expéditions  ont  le  même  principe  et  le  même  caractère, 
c'est  toujours  l'ambition  qui  s'allie  à  l'enthousiasme  religieux.  Les  seuls 
faits  sur  lesquels  tous  les  historiens  s'accordent,  ce  sont  les  règnes  brillants 
des  Almoravides  et  de  leurs  successeurs  les  Almohades.  Après  eux ,  une  perpé- 
tuelle instabilité  et  une  anarchie  profonde  régnent  dans  les  dominations  des 
nombreuses  familles  qui  se  renversent  l'une  l'autre.  Les  Beni-Mericen,  dont 
les  armes  avaient  été  pendant  quelque  temps  la  terreur  de  l'Afrique,  dispa- 
raissent à  leur  tour,  malgré  le  prestige  de  leur  puissance.  «  Les  Beni-Mericen, 
disent  les  chroniqueurs  arabes,  avaient  le  secret  de  faire  de  l'or;  ils  lisaient 
dans  les  étoiles,  donnaient  une  interprétation  à  la  voix  du  tonnerre,  et  pré- 
disaient la  destinée  des  hommes.  » 

Le  règne  de  quelques-unes  de  ces  familles  secondaires  ne  fut  pas  sans  jeter 
un  assez  vif  éclat.  Les  souverains  de  Tlemcen  ,  du  temps  que  cette  capitale 
appartenait  aux  Beni-Zian  ,  vivaient  avec  une  grande  magnificence.  Le  bruit 
de  leurs  richesses  avait  plusieurs  fois  armé  contre  eux  les  princes  voisins. 
Le  roi  de  Mequinez,  sultan  El-Khal,  qui  joue  un  grand  rôle  dans  les  contes 
populaires  des  Arabes,  fut  séduit  par  l'espoir  de  se  rendre  maître  des  fabuleux 
trésors  de  Tlemcen.  Une  aventure  merveilleuse  le  conduisit,  dit-on,  sous  les 
murs  de  cette  ville.  Un  jour  qu'il  était  allé  faire  sa  prière  à  la  mosquée,  il  laissa, 
suivant  la  coutume,  son  cheval  à  la  porte,  sous  la  garde  d'un  palefrenier. 
Pendant  que  le  maître  priait,  le  palefrenier  s'endormit,  et  un  voleur  profitant 
de  son  sommeil  coupa  les  élrivières,  et  emporta  les  magnifiques  étriers  d'or 


DOMINATION  ARABE.  IG3 

qu'elles  soutenaient,  Le  palefrenier,  en  s'é  veillant,  s'aperçut  du  vol,  el  craignanl 
que  son  maître  ne  punît  sévèrement  sa  négligence,  il  se  sauva.  Après  avoir 
erré  pendant  plusieurs  jouis,  il  arriva  un  soir  à  Tlemcen,  et  demanda  en  en- 
trant l'hospitalité.  Elle  lui  fut  accordée  chez  le  kaïd  dos  chasses  du  roi.  Celui-ci 

recul  sou  hôte  de  sou  mieux,  et  lui  demanda,  après  le  repas,  d'où  il  venait, 
el  à  quelle  famille  il  appartenait.  Par  un  singulier  hasard ,  il  reconnut  dans  le 
fugitif  un  de  ses  parents,  le  prit  sous  sa  protection,  el  lui  promit  d'apaiseï 
la  colère  du  sultan  son  maître,  et  de  le  faire  rentrer  en  grâce.  Kn  effet,  deux 
jours  après,  il  lui  donna  une  lettre,  el,  le  conduisant  à  l'endroit  où  étaient 
renfermés  les  chiens  de  la  chasse  du  roi,  dont  il  avait  la  garde,  il  enleva  à 
l'un  d'eux  son  collier  (qui  était  d'or  pur  orné  de  pierres  précieuses),  et  le 
remit  à  son  parent  en  lui  disant  :  «  Voilà  qui  te  servira  d'aman.  »  De  retour  à 
Mcquincz,  le  palefrenier  lit  à  son  maître  un  récit  pompeux  de  ce  qu'il  avait 
vu  à  Tlemcen.  Ce  récit  fit  naître  dans  le  cœur  du  roi  le  désir  de  posséder  une 
ville  où  se  trouvaient  tant  de  trésors.  «Mais  il  l'assiégea  vainement,  dit  la 
chronique;  elle  avait  sept  remparts  et  sept  enceintes,  et  ses  maîtres  ne  dor- 
maient ni  jour  ni  nuit.  »  11  fut  obligé  de  lever  le  siège,  après  être  resté 
trois  années  sous  ses  murs.  Ce  récit,  bien  que  fabuleux,  n'indique  pas  moins 
l'importance  qu'avait  alors  la  ville  de  Tlemcen. 

Ainsi,  les  trois  principales  dynasties  qui  s'étaient  substituées  aux  Almo- 
hades  arrivaient  simultanément  à  une  complète  décadence;  mais,  nulle  part, 
le  besoin  d'une  domination  nouvelle  et  stable  ne  se  faisait  plus  vivement 
sentir  que  dans  le  Mahgreb-el-Aousath  (future  régence  d'Alger),  morcelé  en 
une  infinité  de  petits  états  et  sans  cesse  envahi  par  les  souverains  de  Tunis  et 
de  Maroc.  L'affaiblissement  de  la  domination  des  Maures  en  Espagne,  et  leur 
expulsion  de  ce  pays,  hâtèrent  et  produisirent  cette  grande  révolution. 

Depuis  le  jour  où,  quittant  le  sol  africain,  les  musulmans  vinrent  planter 
leur  étendard  sur  le  territoire  de  la  Péninsule,  malgré  tous  leurs  efforts,  ils 
n'étaient  jamais  parvenus  à  dompter  complètement  leurs  ennemis.  Dès  les 
premiers  temps  de  la  conquête,  le  territoire  leur  avait  été  disputé  pied  à 
pied.  Enfin  ,  Pélasge,  ayant  rassemblé  les  débris  épais  d'un  peuple  abattu  par 
les  revers,  donna  le  signal  d'une  résistance  opiniâtre  devant  laquelle  devait 
un  jour  tomber  le  croissant.  Son  exemple  fut  imité  par  ses  successeurs. 
Pendant  ce  temps,  le  kalifat  de  Cordoue  suivait  un  mouvement  inverse;  il  se 
fractionnait  en  une  multitude  d'états  indépendants.  Au  milieu  de  ces  révolu- 
tions successives,  les  musulmans  perdaient  du  terrain,  et  sans  les  discordes  des 
princes  chrétiens,  ils  eussent  été  chassés  d'Espagne  dès  le  xir"  siècle.  Ce  ne 
fut  pourtant  que  sous  Ferdinand  et  Isabelle,  reine  de  Castille,  qu'ils  furent  dé- 
finitivement chassés  de  la  péninsule  Hispanique.  Le  royaume  de  Grenade, 
fondé  en  1235,  sous  Mohammed  1er  Aben-al-Hamar,  était  le  seul  état  musul- 
man qui  subsistât  encore  en  Espagne  à  la  fin  du  xnr  siècle.  Les  dissensions 
intestines  l'avaient  réduit  à  la  seule  capitale  et  à  quelques  villes  autour  d'elle, 


I6'i  DOMINATION  ARABE. 

lorsque  enfin  il  succomba,  en  1492.  Abd-Allah  fut  le  dernier  roi  de  Grenade. 
Il  se  réfugia  à  Fez,  et  la  plupart  de  ses  sujets  repassèrent  en  Afrique. 

Mais  un  mal  qu'on  n'avait  pas  prévu,  et  dont  les  funestes  effets  semblèrent 
bientôt  intolérables,  la  piraterie  naquit  en  quelque  sorte  de  la  victoire.  Les 
Maures  (basses  de  leur  patrie,  regrettaient  leur  ancienne  indépendance  et  leur 
royaume  tombé.  Aussi  jamais  les  côtes  d'Espagne  ne  furent  plus  tourmentées 
qu'à  cette  époque.  On  eût  dit  que  les  musulmans  voulaient  reconquérir  par 
portions  cette  terre  qu'ils  n'avaient  pas  su  défendre,  et  leurs  corsaires,  s'acbar- 
nant  à  l'attaque  des  rivages  d'Andalousie,  semblaient  s'efforcer  d'en  arracher 
des  lambeaux  et  de  transporter  en  Afrique  les  débris  de  leurs  foyers  ruinés. 
Ces  vains  efforts  d'un  peuple  dégénéré  appelèrent  sur  lui  de  nouveaux  mal- 
heurs; ils  attirèrent  en  Afrique  les  armées  de  l'Espagne  et  des  auxiliaires  plus 
dangereux  encore  que  l'ennemi,  car  ceux-ci  ne  tardèrent  pas  à  dépouiller  les 
souverains  indigènes  et  à  se  rendre  maîtres  du  pays. 


CHAPITRE  IX. 

DOMINATION    TURQUE. 
FONDATION    l!K    L'ODJEAC   D'ALGER.  —  1500- 45i4. 

Ai  rivée  des  frères  Barberousse  sur  les  côtes  d'Afrique.  —  Fondation  de  l'odjeac  d'Alger, 
—Luttes  contre  les  Arabes  et  les  Espagnols.  —  Expédition  de  Charles-Quint. 


Los  époques  que  nous  venons  de 
parcourir,  importantes  pour  le  mou- 
vement général  de  l'histoire  de  l'Afri- 
que septentrionale  ,  n'ont  été  que 
d'un  intérêt  secondaire  pour  l'histoire 
k  spéciale  qui  nous  occupe.  Jusqu'ici 
-  Alger  ne  s'est  montré  à  nous  que 
comme  une  petite  fraction  de  cette 
vaste  contrée  tour  à  tour  désignée 
" x^x  sous  les  noms  de  Numidie,  de  Mauri- 
tanie ou  de  pays  de  Mahgreh.  C'est 
qu'en  effet  les  véritables  annales  de 
l'Algérie  ne  commencent  qu'au  xvr 
siècle  ;  c'est  alors  seulement  qu'Alger, 
sous  l'influence  de  deux  étrangers,  les  frères  Barberousse,  devient  le  siège 
de  celle  espèce  de  république  religieuse  et  militaire  qui  fut  élevée  contre 


1GG  DOMINATION   TURQUE. 

la  chrétienté ,  comme  Rhodes  l'était  depuis  un  siècle  contre  l'islamisme. 
C'est  alors  seulement  que  se  forme  ce  terrible  gouvernement  appelé  Yod- 
jeac  d'Alger,  qui  en  quelques  années  envahit  toutes  les  principautés  qui 
l'avoisinent  :  Mostaganem ,  Medcah  ,  Tenez,  Tlemcen,  Constantinc,  recon- 
naissent sa  souveraineté;  Tunis  lui  est  môme  un  instant  soumis,  et  Alger 
finit  par  imposer  son  nom  à  tout  le  territoire  qui  s'étend  depuis  Tabarque 
jusqu'à  Milonia.  Au  dehors,  le  bruit  de  ses  conquêtes  et  l'influence  de  ses 
chefs  se  répandent  avec  non  moins  de  rapidité.  Alger,  à  son  berceau,  est 
tour  à  tour  l'auxiliaire  ou  la  terreur  des  états  les  plus  puissants  d'Europe.  En 
1518,  le  grand-seigneur,  sultan  Selim,  avait  daigné  prendre  Alger  sous  sa  pro- 
tection ;  en  1534,  Soliman,  le  conquérant  de  Belgrade,  de  Rhodes  et  de  la  Hon- 
grie, appelle  à  son  aide  le  chef  suprême  de  l'odjeac,  et  lui  confie  le  comman- 
dement de  ses  Hottes,  pour  l'opposer  au  plus  grand  amiral  de  la  chrétienté,  à 
André  Doria.  François  Ier,  dans  son  ardente  soif  de  conquêtes,  sollicite  à  son 
tour  l'appui  de  cet  homme  prodigieux,  qui  tient  en  échec  les  marines  de  Venise, 
de  Gênes  et  d'Espagne  ;  il  paie  huit  cent  mille  écus  d'or  le  concours  de  Barbe- 
rousse.  Les  galères  de  France  abaissent  leur  pavillon  devant  la  capitane  de  ce 
corsaire-roi.  Toulon,  Marseille  l'accueillent  dans  leur  port  comme  un  souverain, 
et  le  fils  du  duc  de  Vendôme,  le  comte  d'Enghien,  lui  sert  de  lieutenant  au  siège 
de  Nice.  Les  Espagnols,  ennemis  naturels  du  nouvel  état,  voient  trois  fois  leurs 
armes  humiliées  devant  Alger,  et  Charles-Quint  lui-même,  vainqueur  à  Pavic, 
à  Tunis  est  obligé  de  courber  le  front  sous  la  fatalité  qui  brise  ses  vaisseaux  et 
jette  l'épouvante  parmi  son  armée.  N'est-ce  pas  plus  qu'il  n'en  faut  pour  l'illus- 
tration d'une  république  de  pirates,  à  son  début?  Cette  période,  où  se  pressent 
tant  d'événements  majeurs,  est  sans  contredit  la  plus  brillante  et  la  plus  remar- 
quable de  l'histoire  d'Alger  :  en  moins  d'un  demi-siècle,  nous  assisterons  à  la 
formation  de  cet  état,  aux  luttes  les  plus  mémorables  qu'il  eut  à  soutenir, 
ainsi  qu'à  l'apogée  de  sa  puissance. 

Les  Maures,  chassés  d'Espagne  par  les  armes  victorieuses  de  Ferdinand  et 
d'Isabelle,  étaient  venus  chercher  un  refuge  sur  ces  mêmes  rives  d'Afrique 
d'où  leurs  aïeux  étaient  partis  huit  siècles  auparavant  pour  conquérir  l'Europe 
occidentale.  Tls  espéraient  trouver  chez  leurs  coreligionnaires  une  assistance 
fraternelle;  mais  leurs  malheurs,  loin  d'exciter  la  sympathie  des  Arabes,  ne 
tirent  que  réveiller  leur  cupidité  et  leurs  instincts  féroces  :  on  dépouilla  les 
exilés  des  débris  de  leur  fortune,  on  les  empêcha  de  pénétrer  dans  l'intérieur 
des  terres;  et  on  ne  les  toléra  que  dans  quelques  villes  du  littoral  :  Brescar, 
Cherchcll,  Tanger,  Ccuta,  Oran,  Bougie,  en  reçurent  le  plus  grand  nombre. 
Cet  indigne  traitement  ne  fit  qu'accroître  la  haine  des  Maures  contre  leurs 
premiers  oppresseurs  :  disséminés  sur  la  côte,  ils  vinrent  donner  une  activité 
nouvelle  aux  entreprises  des  corsaires  africains  qui  croisaient  des  deux  côtés 
dû  détroit  de  Gibraltar.  A  cette  époque,  les  rapports  maritimes  de  l'Espagne 
avaient  pris  un  grand  développement  :  la  conquête  d'Amérique  faisait  entrer 


DOMINAI  ION    TUUQI  E.  M',7 

dans  les  ports  tic  Cadix,  de  Gibraltar  el  «le  Malaga,  des  navires  richement 
chargés  qui  attiraient  les  pirates  de  toutes  les  mers.  Pour  arrêter  ce  déborde- 
ment, l'Espagne  et  le  Portugal  effectuèrent  d'abord  quelques  descentes-sur 
les  côtes  de  Barbarie;  mais  ces  expéditions  sans  suite  n'apportaient  qu'un 
remède  passager  au  mal,  et  la  piraterie  recommençait  aussitôt  qui'  les  vais- 
seaux de  guerre  étaient  de  retour  en  Europe. 

L'inefficacité  de  ce  moyen  lit  songer  à  un  système  de  répression  pins  éner- 
gique :  l'Espagne  se  mit  en  mesure  d'occuper  plusieurs  points  du  littoral,  afin 
d'exercer  une  surveillance  active  et  continue  sur  tout  ce  qui  s'j  passerait. 
Sous  l'inspiration  de  celle  idée,  le  duc  de  Médina  Sidonia  s'empara,  en  i Vï>T, 
de  Melilla  ;  en  1 505 ,  Don  Diego  deCordoue,  marquis  de  Comarès,  s'établit 
à  Mers-el-Kebir ;  quatre  ans  après,  le  cardinal  Ximenès  vint  lui-même  en 
personne  commander  le  siège  d'Oran  et  prendre  possession  de  cette  ville 
importante;  puis  il  chargea  son  lieutenant,  Pierre  de  Navarre,  d'assiéger 
Bougie  et  de  l'aire  de  cette  place  le  centre  de  l'occupation  espagnole.  Les 
intentions  du  cardinal  lurent  exactement  accomplies  :  en  1510,  Pierre  de 
Navarre  était  maître  de  Bougie  et  s'y  trouvait  militairement  installé.  Ces 
complètes  successives  jetèrent  l'épouvante  sur  les  côtes  de  Barbarie  :  Tunis, 
Tédélès,  Alger,  Mostaganem,  Ar/eou,  firent  leur  soumission  et  demandèrent 
à  être  reconnues  vassales  de  l'Espagne.  Dès  ce  moment,  on  eût  pu  croire  la 
piraterie  éteinte;  mais  cette  industrie  offrait  trop  d'appàls  pour  (pie  ceux 
qui  l'exerçaient  l'abandonnassent  au  premier  échec. 

Les  Algériens  surtout,  à  cause  de  leur  éloignement  du  centre  d'observation 
choisi  par  Pierre  de  Navarre,  continuèrent  à  armer  impunément  de  petits 
navires  qui  croisaient  sans  cesse  sur  les  côtes  d'Espagne,  et  qui  en  enlevaient 
même  les  habitants,  faute  d'autre  butin.  Pour  mettre  fin  à  celte  violation  des 
traités,  Ferdinand  ordonna  à  Pierre  de  Navarre  de  s'avancer  de  nouveau 
contre  Alger  avec  une  escadre.  A  la  vue  de  ce  déploiement  de  forces,  les 
Algériens  implorèrent  la  pitié  du  vainqueur  ;  ils  envoyèrent  à  Valence  des 
ambassadeurs  chargés  d'offrir  au  roi  d'Espagne  cinquante  esclaves  chrétiens, 
comme  premier  gage  de  leur  soumission;  ils  promirent,  en  outre,  de  payer 
tribut  pendant  dix  années,  et  s'engagèrent  solennellement  à  ne  plus  armer 
en  course.  Mais  les  Espagnols,  se  fiant  peu  à  ces  promesses,  et  voulant  obliger 
les  Algériens  à  les  tenir,  firent  construire  une  grosse  tour  sur  les  îles  Beni- 
Mezegrenna,  qui  sont  en  avant  du  port  d'Alger  et  qui,  réunies  aujourd'hui  à 
la  terre-ferme  par  une  chaussée,  forment  le  môle  principal.  Cette  forteresse, 
armée  de  canons,  reçut  une  garnison  de  deux  cents  hommes,  et  comme  elle 
n'était  éloignée  de  la  ville  que  de  200  mètres,  elle  pouvait  facilement  la  battre 
de  son  artillerie.  Cette  petite  citadelle  fut  appelée  par  les  Espagnols  et  par  les 
marins  qui  naviguaient  dans  ces  parages,  el  Penon  dÂrgel;  sur  ses  ruines 
s'élève  aujourd'hui  le  phare  qui  signale  au  loin  l'entrée  difficile  du  port 
d'Alger. 


108  DOMINATION  TURQUE. 

C'est  vers  celle  époque  que  deux  corsaires  de  l'archipel  grec  vinrent  s'éta- 
blir sur  les  rives  d'Afrique  :  les  uns  les  disaient  originaires  de  Sicile;  les  avilies 
leur  donnaient  pour  patrie  Midellin,  l'ancienne  Lesbos.  N'importe  :  c'étaient 
de  véritables  musulmans,  animés  d'une  haine  implacable  contre  les  chrétiens. 
Ils  s'étaient  déjà  rendus  célèbres  par  les  courses  qu'ils  avaient  faites  sur  les 
côtes  d'Egypte  et  d'Italie  ;  et  sans  doute  attirés  par  le  récit  des  riches  cargai- 
sons que  l'on  enlevait  aux  Espagnols,  ils  venaient  s'installer  dans  le  voisinage 
de  leur  nouvelle  proie  :  c'était  Aroudj  et  Khair-ed-Pin ,  plus  connus  en  Eu- 
rope sous  le  nom  des  frères  Barberousse. 

Leur  père,  simple  potier,  ou  plutôt  patron  de  navire,  les  avait  dressés  de 
bonne  heure  ainsi  que  deux  autres  frères  aînés,  Elias  et  Isaac,  au  rude  métier 
de  la  mer.  Elias  et  Khaïr-ed-Din  étaient  pirates;  Isaac  et  Aroudj  caboteurs. 
Ceux-ci,  souvent  traqués  par  les  galères  des  chevaliers  de  Rhodes,  finirent  par 
tomber  entre  leurs  mains;  Elias  périt  dans  la  rencontre,  et  Aroudj  fut  em- 
mené captif  à  Rhodes.  Aussitôt  que  Khaïr-ed-Din  apprit  la  triste  situation  de 
son  frère,  il  offrit  mille  drachmes  pour  sa  rançon;  ses  offres  furent  rejetées. 
Aroudj  ne  se  laissa  pas  accabler  par  l'infortune;  mettant  à  profit  les  années  de 
sa  captivité,  il  apprit  le  français,  l'italien,  et  s'initia  à  quelques  détails  de 
l'administration  de  l'Ordre.  Sa  jeunesse,  son  esprit  naturel ,  sa  bonne  humeur, 
lui  attirèrent  la  confiance  de  ses  maîtres  ;  il  sut  en  profiter  pour  tromper  leur 
vigilance  et  recouvrer  la  liberté.  De  Rhodes  il  passa  furtivement  à  Castello- 
Rosso,  petite  ville  maritime  de  Caramanie  ;  puis  il  alla  rejoindre  à  Lesbos  son 
frère  Khaïr-ed-Din  :  ils  avaient  alors  vingt-quatre  à  vingt-six  ans;  c'est  l'âge 
des  entreprises  audacieuses;  le  péril  ne  fait  qu'en  rehausser  le  prix.  Aroudj 
et  Khaïr-ed-Din  se  mirent  aussitôt  à  écumer  les  mers. 

Lorsque  les  deux  frères,  précédés  de  leur  renommée,  vinrent,  en  150'*, 
demander  au  boy  de  Tunis  le  droit  de  bourgeoisie,  en  lui  offrant  la  dîme  de 
loutes  leurs  captures,  ils  étaient  possesseurs  de  quatre  petits  navires  :  le  bey 
les  accueillit  avec  empressement  et  mit  son  port  à  leur  disposition.  Dès  leur 
première  sortie,  ils  capturèrent  deux  galères  du  pape,  dont  l'équipage  était 
dix  fois  plus  considérable  que  le  leur;  en  1505,  ils  naviguèrent  avec  non  moins 
de  succès  sur  les  côtes  de  la  Calabre.  De  1505  à  1510,  on  les  vit  croiser  de 
préférence  depuis  l'embouchure  du  Guadalquivir  jusqu'au  golfe  de  Lyon  , 
et  ramener  à  Tunis  des  esclaves  et  des  navires  sans  nombre.  En  1510,  Don 
Garcia  de  Tolède  ayant  été  expulsé  des  îles  Gelves,  appartenant  au  bey, 
celui-ci,  craignant  que  h;  roi  d'Espagne  ne  cherchât  à  venger  celte  défaite, 
donna  ces  îles  aux  Barberousse ,  qui  s'y  installèrent.  Ce  fut  leur  arsenal  el 
leur  chantier  de  construction.  Leur  flottille  se  composait  alors  de  douze  na- 
vires, dont  huit  étaient  leur  propriété,  et  les  quatre  autres  celle  de  leurs 
camarades.  Les  exploits  des  Barberousse  étaient  répétés  sur  toutes  les  côtes 
de  Barbarie;  partout  on  vantait  leur  audace  et  leur  richesse;  aussi,  lorsque 
Bougie  fut  occupée  par  les  Espagnols,  les  habitants  de  cette  ville  vinrent  solli- 


DOMINATION   TURQ1  E.  lu!) 

citer  L'assistance  dos  doux  frères  pour  les  aider  à  se  débarrasser  de  leur  ennemi, 
Aroudj,  ne  consultant  que  sou  courage,  vint  faire  le  siège  de  Bougie;  mais 
les  forces  dont  il  disposait  riaient  insuffisantes,  et  malgré  sa  bravoure  il  fut 
obligé  d'abandonner  l'entreprise,  après  avoir  reçu  an  bras  une  blessure  grave 
qui  nécessitait  l'amputation  de  ce  membre.  Il  alla  se  rétablir  à 'l'unis,  et  son 
frère  continua  les  croisières.  Aroudj ,  guéri  de  ses  blessures  ,  et  Kbaïr-ed-Din  , 
fier  des  riches  captures  qu'il  avait  faites,  se  portèrent  de  nouveau  sur  Bougie; 
mais,  tomme  la  première  fois,  ils  furent  repoussés.  C'est  alors  que,  pour 
réparer  cet  échec,  ils  songèrent  à  s'établir  à  Zigel,  petite  ville  jusque-là  in- 
dépendante, située  à  70  milles  de  Bougie  vers  l'est.  Zigel  n'offrait  aux  Barbe- 
rousse  qu'un  port  de  moyenne  grandeur,  mais  très-convenable  pour  leurs 
entreprises;  les  habitants,  au  nombre  de  mille  à  douze  cents,  reçurent  les 
deux  frères  avec  acclamation ,  car  ils  comptaient  d'avance  sur  la  part  de  butin 
qui  allait  leur  revenir;  et  Zigel  fut  le  premier  point  de  la  régence  occupé 
par  les  Turcs.  Ceux-ci,  par  reconnaissance,  se  sont  fait  un  devoir,  pendant 
toute  la  durée  de  leur  domination,  de  donner  de  grandes  immunités  aux 
habitants  de  cette  ville. 

De  Zigel  partirent  bientôt  de  nouvelles  expéditions  qui  ramassèrent  un 
butin  considérable  sur  les  côtes  d'Espagne ,  de  Sicile  et  de  Sardaigne  :  les 
humbles  cabanes  de  cette  bourgade  se  transformèrent  insensiblement  en 
maisons  de  luxe;  la  rade  se  couvrit  de  vaisseaux  et  l'aisance  régna  dans  toutes 
les  familles.  Pour  reconnaître  tant  de  bienfaits,  les  habitants  de  Zigel  offrirent 
à  leurs  hôtes  la  souveraineté  de  leur  ville  et  du  territoire  qui  en  dépendait. 
Aroudj  et  Khaïr-ed-Din  acceptèrent  ce  don  sans  témoigner  une  trop  grande 
joie,  comme  des  hommes  qui  espéraient  encore  mieux  de  leur  fortune. 

En  effet,  la  mort  de  Ferdinand  le  Catholique  (22  janvier  1516)  vint  accroître 
l'importance  des  deux  aventuriers.  Le  roi  d'Espagne,  en  mourant,  ne  laissait 
pour  successeur  qu'un  enfant;  et  les  Africains  espéraient  qu'au  milieu  des 
tiraillements  de  la  régence,  ils  parviendraient  à  s'affranchir  du  joug  qui  les 
opprimait.  Alger,  plus  qu'aucune  autre  ville  de  la  côte,  se  montrait  désireuse 
de  conquérir  cette  indépendance.  La  forteresse  du  Penon  gênait  tous  ses 
mouvements;  car,  malgré  les  traités,  les  Algériens  exerçaient  toujours  la 
piraterie.  Afin  de  se  soustraire  à  la  vigilance  des  Espagnols,  ils  étaient  obligés 
d'aborder  dans  la  petite  anse  qui  est  un  peu  à  l'est  de  la  porte  de  Bab- 
Azour  ou  à  Matifoux ,  ou  bien  encore  à  Sidi-Ferruch  ;  et  sur  une  plage  si 
hérissée  de  récifs ,  si  tourmentée  par  les  tempêtes,  ces  lenteurs  et  ces  détours 
portaient  de  graves  préjudices  à  leurs  expéditions.  Aussi ,  depuis  longtemps , 
les  Algériens  travaillaient  sourdement  à  leur  émancipation.  Pour  accroître  leurs 
forces,  ils  avaient  même  placé  à  leur  tête  Selim  Eutemy,  cheik  arabe,  issu 
d'une  famille  riche  et  puissante  de  la  Metidja.  Celui-ci  n'osa  cependant  rien  tenter 
contre  les  Espagnols  ;  seulement,  en  151  G,  il  se  décida  à  appeler  a  son  aide  le 
frère  aîné  des  Barberousse.  Aroudj  mesura  d'un  coup-d'œil  l'immense  horizon 


170  DOMINATION  TURQUE. 

qui  s'ouvrait  devant  lui  ;  il  accepta  avec  empressement  la  proposition  qu'on  lui 
Taisait,  mais  il  eut  soin  de  déguiser  sous  des  scrupules  religieux  la  joie 
secrète  qu'il  en  éprouvait.  Avant  de  se  rendre  à  l'invitation  d'Eutemy,  il  se 
porta  sur  Cherchell,  où  un  de  ses  compagnons  de  piraterie,  Cara  Hassan, 
s'était  établi  en  souverain.  Ce  rival  faisait  ombrage  à  Aroudj,  surtout  dans  la 
nouvelle  position  où  il  allait  se  trouver;  en  homme  prudent ,  il  ne  voulait  rien 
laisser  derrière  lui  qui  eût  pu  le  gêner  plus  tard.  Il  attaque  brusquement 
Cara  Hassan,  il  s'empare  de  Cherchell  et  fait  décapiter  celui  qui  s'en  disait 
le  maître.  Après  cette  sanglante  expédition,  n'ayant  plus  de  rivaux  à  redouter, 
Aroudj  se  dirigea  vers  Alger,  avec  dix-huit  galères  et  trois  navires  chargés 
d'artillerie;  un  de  ses  lieutenants  l'avait  déjà  précédé  à  la  tète  de  douze  cents 
Turcs  ou  renégats,  depuis  longtemps  dévoués  à  sa  fortune. 

Une  fois  installé  à  Alger,  Aroudj  lit  quelques  démonstrations  hostiles  contre 
le  Penon  et  les  Espagnols ;"mais  son  affaire  principale,  ce  qui  le  préoccupait 
avant  tout ,  c'était  de  s'emparer  du  pouvoir.  Accueilli  tous  les  jours  chez 
Eutémy  comme  un  libérateur,  il  put  apprécier  le  caractère  de  son  hôte,  doux 
et  timide,  inhabile  au  métier  des  armes;  ses  farouches  Turcs,  logés  chez  les 
principaux  habitants,  leur  avaient  inspiré  une  crainte  profonde.  Depuis  son 
arrivée  à  Alger ,  toutes  les  démarches  d' Aroudj ,  toutes  ses  paroles ,  tous 
ses  entretiens,  n'eurent  d'autre  but  que  de  se  rendre  redoutable  à  la  multi- 
tude. Lorsqu'il  crut  les  voies  suffisamment  préparées,  lorsqu'il  pensa  qu'il 
pouvait  impunément  tenter  un  coup  décisif,  il  ordonna  à  ses  gardes  d'étran- 
gler Eutémy ,  et  se  déclara  souverain  d'Alger.  Les  principaux  habitants 
voulurent  s'opposer  à  cette  usurpation  ;  Aroudj  les  fit  saisir  et  les  livra  au 
cimeterre  de  ses  soldats.  Menacés  par  les  Espagnols,  dominés  par  l'ascendant 
moral  d'Aroudj,  intimidés  par  la  force  brutale  des  Turcs,  les  Algériens 
finirent  par  accepter  le  pouvoir  nouveau  qui  leur  était  imposé. 

Dès  ce  moment,  Aroudj  agrandit  son  rôle  :  ce  n'est  plus  un  corsaire  aven- 
tureux ,  sillonnant  les  mers  pour  augmenter  ses  prises;  c'est  un  politique 
adroit ,  c'est  un  stratégiste  habile  qui ,  sans  autre  ressource  que  ses  Turcs  et 
ses  renégats,  entouré  de  populations  hostiles,  continuellement  attaqué  par 
les  Arabes  et  les  Espagnols,  entreprend  néanmoins  de  se  maintenir  dans  un 
pays  étranger,  et  atteint  ce  résultat,  à  force  de  courage,  d'audace  et  de  per- 
sévérance. Disons-le,  cependant,  Khaïr-cd-Din  ,  son  frère,  le  seconda 
puissamment  dans  cette  tâche,  et,  après  la  mort  d'Aroudj ,  ce  fut  lui  qui  par- 
vint à  consolider  la  domination  turque  sur  les  côtes  de  la  Barbarie.  Quelques 
historiens  ont  pensé  qu'Aroudj  ne  s'occupa  ni  du  gouvernement  intérieur  de 
l'odjeac,  ni  de  l'administration  des  domaines  qui  en  dépendaient;  c'est  une 
erreur.  Aussitôt  après  le  meurtre  d'Eutemy,  Aroudj  détermina  les  attributions 
des  différents  po  .voirs,  telles  qu'il  les  avait  conçues  et  telles  qu'elles  se  sont 
maintenues,  à  très-peu  de,  modifications  près,  jusqu'à  rentière  destruction 
de  la  domination  turque  en  Algérie. 


DOMINATION  TURQUE.  171 

A  peine  est- il  reconnu  souverain  d'Alger,  Aroudj  (liasse  les  Arabes  de  leurs 
emplois,  dont  il  investit  ses  officiers  les  plus  dévoués,  et  déclare  solennelle- 
ment que  les  membres  de  sa  milice  auront  seuls  désormais  le  droit  d'y  con- 
courir. Pour  soustraire"  entièrement  sa  puissance  à  l'influence  locale,  Aroudj 
refuse  aux  (ils  mêmes  des  miliciens  nés  à  Alger  le  droit  de  faire  partie  de 
l'odjeac  ;  il  veut  que  ce  corps  ne  soit  exclusivement  composé  que  de  musul- 
mans originaires  de  la  Turquie,  ou  de  renégats  étrangers.  Ces  deux  bases, 
comme  on  voit,  plaçaient  le  gouvernement  militaire  d'Alger  dans  les  mêmes 
conditions  que  la  république  militaire  des  chevaliers  de  Saint- Jean  de  Jérusalem. 
Il  existe  encore  d'autres  points  de  ressemblance  entre  les  deux  institutions  : 
à  Rhodes,  les  chevaliers  partageaient  seuls  l'autorité  avec  le  grand-maître,  et  le 
chef  de  l'armée  conduisait  l'administration  de  la  guerre.  A  Alger,  le  divan  ou 
conseil  de  régence  ne  fut  composé  que  des  officiers  de  la  milice,  et  l'aga 
remplissait  les  doubles  fonctions  de  ministre  et  de  commandant.  Au  reste, 
pour  donner  une  sanction  religieuse  à  sa  constitution,  Aroudj  en  attribua 
l'idée  première  à  un  marabout  très-renommé  dans  le  pays ,  à  Sida-Abd-er- 
Habman  ,  et  dont  il  sut  exploiter  la  popularité  au  profit  de  sa  politique. 

Pendant  qu' Aroudj  travaillait  ainsi  à  organiser  son  pouvoir,  Khaïr-ed-Din  , 
qui  tenait  la  mer,  arriva  à  Gigel,  amenant  des  prises  considérables.  Là,  il 
apprit  l'étonnante  fortune  de  son  frère,  et  il  s'empressa  d'aller  mettre  à  sa 
disposition  ses  ressources  et  son  courage.  Ce  renfort  n'était  pas  inutile  dans 
les  circonstances  difficiles  où  le  sultan  improvisé  devait  bientôt  se  trouver. 

Les  Espagnols,  dès  qu'ils  apprirent  l'usurpation  d'Aroudj,  en  conçurent  les 
plus  vives  alarmes;  ils  sentaient,  par  avance,  tout  le  mal  que  le  voisinage 
d'un  bomme  tel  que  lui  pouvait  faire  au  commerce  de  la  Péninsule.  Le 
cabinet  de  Madrid  résolut  aussitôt  d'abattre  son  pouvoir  naissant ,  et  ne  né- 
gligea rien  pour  assurer  le  succès  de  l'expédition  qu'on  allait  tenter  contre 
lui.  Le  fils  d'Eutémy,  l'héritier  de  son  titre  et  de  ses  possessions,  était  par- 
venu à  s'échapper  d'Alger  au  moment  où  son  père  et  ses  partisans  tombaient 
sous  les  coups  des  soldats  d'Aroudj.  Les  Espagnols  recueillirent  le  prince 
fugitif;  ils  le  prirent  sous  leur  protection  et  annoncèrent  aux  Arabes  de  la 
Metidja  et  du  Sahel  qu'ils  allaient  replacer  ce  jeune  prince  dans  l'héritage  de 
ses  pères;  ils  comptaient  ainsi  obtenir  le  concours  des  indigènes.  Alger  n'avait 
alors  aucune  fortification  ;  le  succès  d'une  telle  entreprise  ne  paraissait  donc 
pas  douteux. 

Pour  mettre  à  exécution  ces  promesses  et  ce  projet,  une  flotte  de  quatre- 
vingts  navires,  portant  huit' mille  hommes  de  troupes,  sortit  de  Carthagènc 
le  30  septembre  1516;  Francisco  de  Vcro,  grand-maître  de  l'artillerie,  com- 
mandait l'expédition.  Lorsqu'il  fut  arrivé  devant  Alger,  personne  ne  s'opposa 
à  son  débarquement  ;  on  remarquait  seulement  sur  les  hauteurs  des  masses 
compactes  d'Arabes  qui  se  tenaient  en  observation.  Le  général  espagnol 
s'avança  aussitôt  contre  Alger;  mais  au  lieu  de  faire  marcher  sa  petite  armée 


172  DOMINATION  TURQUE. 

en  colonne  serrée,  il  la  divisa  en  quatre  corps  qui  devinrent  trop  faibles  pour 
résister  isolément  soit  aux  sorties  de  la  ville,  soit  aux  irruptions  des  Arabes. 
Aroudj  s'aperçut  de  cette  faute  et  donna  aux  siens  le  signal  de  l'attaque. 
Les  Turcs  et  les  Arabes ,  réunis  par  la  communauté  du  danger,  se  précipi- 
tèrent avec  fureur  sur  les  assaillants  ;  ils  les  ébranlèrent  par  ce  choc  imprévu , 
et  la  cavalerie  des  Bédouins  acheva  leur  déroute.  En  un  instant,  les  Espagnols 
se  trouvèrent  enveloppés  par  une  multitude  furieuse,  qui  les  pressait  de 
toutes  parts  et  les  empêchait  de  faire  usage  de  leurs  armes.  La  fuite  seule 
pouvait  les  soustraire  au  danger  qui  les  menaçait,  et  ils  gagnèrent  tumultueu- 
sement leurs  navires;  mais,  à  peine  embarqués,  une  tempête  épouvantable 
assaillit  la  flotte,  brisa  les  vaisseaux  les  uns  contre  les  autres,  et  dispersa  leurs 
débris  sur  le  rivage.  Le  quart  seulement  de  l'armée  expéditionnaire  rentra  en 
Espagne;  Francisco  de  Vero  fut  tué  par  la  populace  qui  lui  reprochait  de  s'être 
laissé  battre  par  un  manchot,  et  le  cardinal  Ximenès,  en  apprenant  cette 
fatale  nouvelle,  s'écria,  sans  doute  pour  déguiser  le  chagrin  qu'il  en  éprou- 
vait :  «  Dieu  merci  !  voilà  l'Espagne  purgée  de  beaucoup  de  mauvais  garne- 
«  ments!  »  Paroles  bien  imprudentes ,  si  elles  furent  l'expression  réelle  de  son 
opinion  ;  car  dès-lors  il  était  facile  de  prévoir  que  cette  défaite  coûterait  cher 
à  réparer  et  qu'elle  allait  augmenter  la  puissance  et  l'ascendant  moral  des 
Barberousse. 

Après  l'expédition  malheureuse  de  Francisco  de  Vero,  Aroudj  chercha  à 
agrandir  son  territoire,  et  un  concours  de  circonstances  imprévues  vint 
seconder  ses  desseins.  Les  Arabes  de  la  Metidja  conservaient  toujours  un 
souvenir  pénible  du  meurtre  de  leur  prince  Eutémy,  et  voulaient  à  tout  prix 
se  débarrasser  des  Barberousse  et  de  leur  milice  :  ils  firent  part  de  leurs 
intentions  à  Hammid-el-Abid,  roi  de  Ténès,  de  race  arabe  comme  eux, 
et  qui  partageait  leur  ressentiment;  ils  résolurent  donc  d'attaquer  ensemble 
l'usurpateur.  Les  confédérés,  au  nombre  de  six  à  huit  mille,  s'avancent  pêle- 
mêle  vers  Alger,  faisant  entendre  des  cris  d'imprécation  contre  les  Turcs. 
Aroudj ,  prévenu  à  temps  de  cette  agression  ,  laisse  le  commandement  de  la 
ville  à  son  frère  Khaïr-ed-Din,  et  marche  à  la  rencontre  des  confédérés  avec 
quinze  cents  Turcs  bien  déterminés  ;  il  les  atteint  sur  les  bords  de  l'Oued-Djer 
à  quatre  ou  cinq  lieues  nord  de  Blida;  il  chasse  devant  lui  cette  cohue 
tumultueuse;  il  entre  dans  Ténès'et  déclare  ce  territoire  définitivement  réuni 
à  l'état  d'Alger.  Medeah  et  Miliana  le  reconnaissent  aussi  pour  souverain. 
Bientôt  après ,  profitant  de  la  mésintelligence  qui  existait  entre  le  sultan  de 
Tlemcen  et  ses  sujets,  il  se  présente  aux  portes  de  cette  ville  comme  conci- 
liateur, il  en  chasse  le  sultan  et  prend  possession  de  Tlemcen  et  de  son 
territoire  au  nom  du  grand-seigneur.  Ces  conquêtes  ne  lui  coûtèrent  que 
quelques  journées  de  marche. 

Une  fois  maître  de  cette  ville,  il  défendit  aux  habitants,  sous  les  peines 
les  plus  sévères,  d'entretenir  aucune  relation  avec  les  Espagnols  établis  à 


DOMINATION  TURQUE.  17.J 

Oran.  Jusque-là,  Tlemcen  avait  exclusivement  approvisionné  cotte  place. 
Bou-Hamoud,  le  sultan  dépossédé,  qui  savait  combien  la  cessation  dos  rap- 
ports entre  ces  deux  villes  allait  rendre  précaire  la  situation  des  Espagnols, 
envoya  dire  au  gouverneur  d'Oran ,  que,  s'il  voulait  l'aider  à  recouvrer  son 
royaume,  il  ne  tarderait  pas  à  ramoner  l'abondance  dans  ses  magasins.  Le 
gouverneur,  qui  comprenait  la  position  difficile  où  il  allait  se  trouver,  mit 
aussitôt  une  partie  de  sa  garnison  au  service  de  Bou-Hamoud.  Le  sultan  réunit 
à  cette  troupe  un  corps  nombreux  d'Arabes  et  marcha  sur  Tlemcen.  A  l'ap- 
proche de  cette  armée,  Aroudj  fortifié  la  ville  à  la  hâte  et  se  retire  lui-même 
dans  le  mechouar  (la  citadelle),  déterminé  à  faire  une  vigoureuse  résistance. 
Les  assaillants  investissent  la  place,  tracent  avec  méthode  leurs  lignes  de 
circonvallation  ,  l'ont  jouer  activement  leur  artillerie;  et  après  vingt-six  jours 
de  siège,  réduisent  les  Turcs  aux  abois.  Aroudj  était  hors  d'état  de  résister; 
il  se  décide  alors,  accompagné  d'une  faible  escorte,  à  sortir  do  la  place,  à 
franchir  les  lignes  ennemies  et  à  se  replier  sur  Alger.  Ce  projet  audacieux 
causa  sa  ruine.  Les  Arabes  et  les  Espagnols,  au  lieu  d'entrer  dans  Tlemcen  , 
se  mettent  à  la  poursuite  d'Aroudj  et  le  serrent  de  près;  pour  ralentir  leur 
marche,  il  fait  jeter  sur  la  route,  de  distance  en  distance,  les  bijoux,  la 
vaisselle,  les  pièces  d'or  et  d'argent  qu'il  emportait.  Ruse  inutile;  les  Espa- 
gnols sont  sur  le  point  de  l'atteindre.  Dans  ce  moment  critique,  comme  un 
homme  de  cœur  et  de  résolution  qui  ne  veut  pas  mourir  en  fuyant,  Aroudj 
fait  volte-face;  il  forme  sa  troupe  en  carré  et  engage  le  combat;  ce  fut  un 
carnage  épouvantable,  qui  ne  cessa  que  lorsque  les  Turcs  virent  leur  chef  mor- 
tellement atteint.  Un  lieutenant  de  l'armée  espagnole,  Don  Garcia  de  Tinco,  lui 
avait  percé  le  cœur  d'un  coup  de  pique.  La  tête  d'Aroudj  fut  envoyée  à  Oran ,  et 
son  cafetan,  bizarre  destinée,  servit  à  faire  une  chape  d'église.  Ainsi  mourut, 
à  quarante-cinq  ans,  le  fondateur  de  l'odjeac  d'Alger,  laissant  après  lui  une 
brillante  renommée,  qui  a  grandi  encore  dans  l'imagination  des  Arabes,  par 
les  récits  merveilleux  dont  on  l'a  entourée.  Aroudj  était  doué  d'une  force 
prodigieuse,  et  quoique  privé  d'un  bras,  il  se  battait  comme  un  lion. 

Abou-Hamou  fut  rétabli  roi  de  Tlemcen  ;  il  se  déclara  vassal  de  l'Espagne 
et  s'engagea  à  lui  payer  12,000  ducats  d'or  et  un  tribut  annuel  de  six  faucons. 

Si,  aussitôt  après  cette  expédition,  le  marquis  de  Comarès,  profitant  de  la 
panique  que  la  déroute  des  Turcs  et  la  mort  d'Aroudj  avaient  jetée  parmi  les 
habitants  d'Alger,  se  fût  porté  sur  cette  ville,  il  s'en  serait  infailliblement 
rendu  maître.  Mais  il  voulut,  pour  opérer,  avoir  des  instructions  de  Madrid,  et 
pendant  ce  temps  Khaïr-ed-Din  consolida  son  pouvoir  nouveau  et  organisa  ses 
moyens  de  résistance.  Doué  d'un  caractère  souple  et  adroit,  il  sut  tout  d'abord 
s'attirer  l'affection  de  la  multitude,  en  faisant  preuve  d'un  grand  zèle  contre 
les  infidèles  et  en  s'entourant  des  marabouts  les  plus  renommés  par  leur  piété. 
Puis,  comme  il  comprit  que  ses  seules  forces  seraient  insuffisantes,  s'il  était 
obligé  de  tenir  tête  à  un  ennemi  nombreux  et  discipliné,  il  expédia  immédia- 


174  DOMINATION   TURQUE. 

tement  à  Constantinople  un  de  ses  officiers  les  plus  dévoués,  et  le  chargea 
de  porter  au  grand-seigneur,  avec  de  riches  présents ,  l'hommage  de  l'odjeac 
d'Alger,  déclarant  qu'il  se  reconnaissait  tributaire  de  la  Sublime  Porte.  Sélim  , 
qui  régnait  alors,  appréciant  tout  l'avantage  qu'il  y  avait  pour  son  empire  à 
posséder  ce  nouveau  territoire,  situé,  pour  ainsi  dire,  au  cœur  de  la  chrétienté, 
accepta  l'offre  de  Khaïr-ed-Din  et  le  constitua  gouverneur  de  la  ville  avec  le 
titre  de  bey;  il  lui  expédia,  en  outre,  le  cafetan  d'investiture  officielle  et  lui 
envoya  un  premier  secours  de  deux  mille  hommes;  puis  il  fit  publier  un  fir- 
man  qui  promettait  à  tous  ceux  qui  voudraient  se  rendre  à  Alger  le  passage 
gratuit,  et  un  traitement  semblable  à  celui  des  janissaires  de  Constantinople. 

La  prévoyance  de  Khaïr-ed-Din  ne  fut  pas  inutile  :  le  15  mai  1518,  Charles- 
Quint,  ayant  appris  la  victoire  éclatante  de  Comarès  sur  Aroudj,  résolut  de 
chasser  définitivement  les  Turcs  de  l'Afrique  septentrionale ,  et  chargea  le 
marquis  de  Moncade,  vice-roi  de  Sicile,  de  mettre  à  exécution  ce  projet.  Le 
17  août,  la  nouvelle  expédition,  forte  de  sept  mille  cinq  cents  hommes,  se 
trouvait  dans  la  baie  d'Alger.  Les  Espagnols  débarquèrent  le  lendemain,  et 
s'emparèrent  d'une  hauteur  située  entre El-Harach  et  la  ville.  Ils  s'y  établirent 
avec  quinze  cents  hommes;  mais,  au  lieu  de  pousser  activement  les  opérations 
du  siège,  ils  attendirent  sept  jours  l'arrivée  des  troupes  du  sultan  deTIemcen, 
qui  avait  promis  à  l'empereur  son  concours.  Pendant  celte  semaine  d'inaction, 
une  tempête  horrible  survint;  vingt-six  navires  furent  engloutis,  et  quatre 
mille  hommes,  restés  à  bord,  périrent  dans  les  flots.  Le  marquis  de  Moncade, 
désespéré,  abandonna  son  matériel  de  campement,  s'embarqua  avec  le  reste  de 
son  armée,  et  fit  voile  pour  Ivice,  l'une  des  îles  Baléares.  Cette  défaite  ines- 
pérée, et  qui  avait  coûté  si  peu  aux  vainqueurs,  mit  les  Algériens  au  comble 
de  la  joie,  car  les  armes  et  les  débris  de  toute  espèce  qu'ils  recueillirent  sur 
la  plage  augmentèrent  considérablement  leur  arsenal  et  leurs  chantiers; 
mais,  chez  des  hommes  dominés  par  le  fatalisme,  cet  événement  eut  encore 
une  plus  grande  portée  :  dès  ce  moment,  les  Turcs  de  l'odjeac  et  Khaïr-ed-Din 
lui-même  se  considérèrent  comme  les  protégés  d'Allah,  et  se  crurent  en  droit  de 
tout  oser. 

Khaïr-ed-Din,  fidèle  à  la  politique  de  son  frère,  une  fois  délivré  des  Espa- 
gnols, songea  à  étendre  le  territoire  d'Alger.  Bou-IIamoud,  le  sultan  de  Tlem- 
cen ,  vassal  de  l'Espagne,  était  mort,  et  avait  laissé  deux  fils  qui  se  dispu- 
taient l'héritage  de  leur  père  :  Moulah-abd-Allah  ,  l'aîné  ,  était  soutenu  par  les 
Espagnols;  Khaïr-ed-Din  accorda  sa  protection  au  plus  jeune,  nommé  Mas- 
saoud.  La  chance  des  combats  fut  fatale  au  fils  aîné  de  Bou-Hamoud  ;  il  périt, 
en  fuyant,  assassiné  par  son  escorte.  Sous  prétexte  de  rendre  plus  efficace  son 
intervention,  et  d'intimider  les  Espagnols  qui  menaçaient  Massaoud  d'une 
invasion  prochaine,  Khaïr-ed-Din  vint  s'installer  à  Tlcmcen.  Insensiblement 
toutes  les  villes  importantes  du  royaume  furent  occupées  par  les  milices  de 
l'odjeac,  et  lorsque  le  protégé  crut  pouvoir  se  passer  d'appui,  il  vit  qu'il  n'était 


DOMINATION    TURQUE.  175 

plus  maître  dans  ses  états.  Massaoud,  pour  n'être  pas  entièrement  dépossédé, 
l'ut  obligé  de  se  reconnaître  tributaire  de  Khaïr-ed-Din;  Tenez,  Mezouna,  Mos- 
taganem  acceptèrent,  à  la  même  condition,  la  suzeraineté  de  Ilarberousse. 

Ces  rapides  conquêtes  effrayèrent  le  souverain  de  Tunis,  Moula-Mohammed, 
issu  de  l'ancienne  Famille  des  Beni-Hafsi  ;  pour  en  arrêter  le  cours,  il  excita  les 
principaux  officiers  de  l'odjeac,  ainsi  que  les  Arabes  auxiliaires,  à  se  révolter 
contre  Khaïr-ed-Din.  Le  cheik  arabe  Hamed-ben-el-Cadi,  le  plus  ancien  allié 
d'Aroudj,  celui  qui  l'avait  assisté  dans  toutes  ses  expéditions,  se  laissa  gagner 
par  Moula-Mohammed.  Cette  détection  fut  le  prélude  d'un  soulèvement  général; 
de  tous  côtés,  à  l'est  et  à  l'ouest,  les  Arabes  se  révoltent;  la  guerre  est  déclarée. 
Soutenus  par  les  Tunisiens,  les  insurgés  s'avancent  pour  l'aire  le  siège  d'Alger. 
Khaïr-ed-Din  croit  les  mettre  en  fuite  en  leur  opposant  Kara- Hassan,  son  aga; 
mais  cet  officier,  séduit  aussi  par  les  agents  de  Moula-Mohammed,  laisse  mas- 
sacrer ses  troupes,  et  fait  cause  commune  avec  les  révoltés.  La  conspiration  a 
pénétré  jusque  dans  Alger,  et  les  principaux  habitants  sont  au  nombre  des 
conjurés.  C'en  était  fait  de  Khaïr-ed-Din,  si  un  esclave  ne  fût  venu  l'avertir 
du  danger.  Le  danger  n'effraie  pas  le  chef  de  l'odjeac;  il  ne  demande  qu'à  le 
connaître.  Aussitôt  qu'il  fut  instruit  du  complot,  sans  perdre  un  instant,  il  con- 
voque une  réunion  générale  des  fidèles  à  la  mosquée,  et  s'y  rend  en  personne, 
accompagné  de  quelques  Turcs  dévoués.  A  peine  est-il  entré,  les  portes  se 
ferment,  et  tout  ce  qui  fut  désigné  comme  traître  eut  la  tète  tranchée.  La  for- 
tune des  victimes  récompensa  le  zèle  des  bourreaux  ;  ainsi  le  veut  la  loi  en 
Turquie. 

Khaïr-ed-Din,  après  avoir  étouffé  cette  conspiration,  resta  deux  ans  encore 
à  Alger;  mais  à  la  suite  d'une  vision,  ou  plutôt  à  cause  des  conspirations 
incessantes  que  l'on  tramait  contre  lui ,  il  prit  le  parti  de  se  retirer  à  Gigel , 
premier  théâtre  de  ses  exploits.  Pendant  trois  ans  il  porta  l'épouvante  sur 
toutes  les  côtes  de  la  Méditerranée;  il  intercepta  le  commerce  de  la  plupart 
des  états  d'Europe,  et  saccagea  une  foule  de  villes  importantes  parleur  richesse, 
et  que  le  nombre  de  leurs  habitants  semblait  mettre  à  l'abri  des  pirates.  Cepen- 
dant cette  absence  si  longtemps  prolongée  ruinait  le  pouvoir  de  Khaïr-ed-Din 
dans  la  régence  :  les  uns  le  disaient  mort,  les  autres  prétendaient  qu'il  avait 
renoncé  à  ses  conquêtes.  Hamed-ben-el-Cadi ,  mettant  à  profit  l'incertitude 
du  peuple,  s'était  emparé  du  commandement  d'Alger,  et  y  régnait  en  maître; 
Kara-Hassan  s'était  fait  reconnaître  chef  suprême  des  tribus  de  l'ouest,  et  occu- 
pait Cherchell. 

Khaïr-ed-Din,  tout  entier  à  ses  expéditions  maritimes,  aurait  sans  doute 
laissé  se  consolider  ces  usurpations ,  si  un  trait  d'insolence  inouïe  ne  fût  venu 
l'avertir  du  danger  auquel  étaient  exposées  ses  possessions.  Une  de  ses  galères, 
qui  revenait  de  course,  fut  assaillie,  en  entrant  dans  le  port  d'Alger,  par  le  feu 
des  batteries  de  mer,  ni  plus  ni  moins  qu'un  ennemi;  elle  faillit  sombrer. 
Exaspéré  de  l'insulte  faite  à  son  pavillon,  Khaïr-ed-Din  réunit  toutes  ses  forces, 


170  DOMINATION    TURQUE. 

débarque  secrètement  à  Sidi-Ferruch,  et  marche  sur  Alger.  Hamcd-ben-el-Cadi 
voulut  lui  résister,  mais  l'ascendant  du  maître  triompha  :  les  soldats  de  Hamed 
se  défendirent  mal,  ils  rompirent  leurs  rangs  au  premier  choc;  ils  entrèrent 
précipitamment  dans  Alger,  et,  craignant  la  vengeance  de  Khaïr-ed-Din ,  ils 
voulurent  du  moins  acheter  sa  clémence  par  la  mort  de  l'usurpateur.  L'offrande 
expiatoire  fut  acceptée,  et  tout  rentra  dans  l'ordre.  J)'Alger,  Khaïr-ed-Din  se 
porta  sur  Cherchell,  où  Kara-IIassan  avait  formé  une  alliance  secrète  avec  les 
Espagnols  pour  ruiner  l'odjeac;  il  entra  dans  la  place  sans  aucune  résistance; 
les  soldats  lui  livrèrent  Kara-ITassan ,  et  il  le  fit  étrangler  sous  ses  yeux.  Le 
sultan  de  Tlemcen  avait  aussi  profité  de  l'absence  de  Barberousse  pour  se 
soustraire  aux  obligations  qui  lui  avaient  été  imposées  :  une  simple  sommation 
le  lit  rentrer  dans  le  devoir.  Ainsi,  parla  rapidité  de  ses  mouvements,  Khaïr- 
ed-Din  était  parvenu,  en  quelques  jours,  à  consolider  toutes  ses  conquêtes  et 
à  faire  respecter  son  autorité  sur  un  pays  qui  offrait  plus  de  six  cents  milles 
d'étendue. 

Ce  fut  alors  que,  pour  mettre  la  dernière  main  à  son  ouvrage,  il  conçut  le 
projet  d'attaquer  le  Penon,  de  renverser  cette  forteresse  gênante  qui  humiliait 
son  ambition,  qui  était  un  obstacle  à  tous  ses  projets.  La  circonstance  était  on 
ne  peut  plus  favorable  :  par  l'incurie  du  gouvernement  espagnol,  la  place  man- 
quait de  vivres,  et  la  garnison,  qui  n'avait  pas  été  renouvelée  depuis  long- 
temps, était  accablée  par  les  fièvres.  Khaïr-ed-Din,  instruit  de  la  situation  dans 
laquelle  se  trouvaient  les  Espagnols,  les  fit  sommer  de  se  rendre.  Don  Martin 
de  Vargas,  brave  et  loyal  officier,  qui  commandait  la  place,  lui  fit  répondre 
que,  tant  qu'il  aurait  un  souffle  de  vie,  le  drapeau  de  Castille  flotterait  au 
sommet  du  Penon,  et  il  tint  parole.  L'île  fut  investie  le  G  mai  1530.  Des  galères 
armées  d'artillerie  et  des  batteries  disposées  sur  la  terre-ferme  lancèrent  contre 
ses  remparts,  pendant  dix  jours  consécutifs,  un  nombre  considérable  de  bou- 
lets ;  des  brèches  furent  pratiquées  sur  plusieurs  points  ;  mais  l'étendard  de 
Castille  flottait  toujours  au  sommet  de  la  tour.  Voyant  que  la  garnison  ne  son- 
geait pas  à  se  rendre ,  Khaïr-ed-Din  ordonne  l'assaut.  Treize  cents  Turcs 
s'élancent  aussitôt  dans  la  place  par  les  différentes  brèches,  sans  que  personne 
leur  oppose  la  moindre  résistance.  Ils  ne  trouvaient  partout  sur  leurs  pas  que 
des  cadavres  mutilés  et  des  soldats  mourant  de  faim  ou  accablés  par  la  maladie. 
Don  Martin  de  Vargas  se  tenait  seul  sur  la  brèche,  l'épée  à  la  main,  comme  un 
noble  gentilhomme  ;  les  Turcs  le  renversent  sans  pitié,  et  Khaïr-ed-Din,  moins 
généreux  que  Soliman  après  le  siège  de  Rhodes,  fit,  quelque  temps  après, 
périr  sous  le  bâton  ce  brave  guerrier,  parce  qu'il  refusait  d'abjurer  la  religion 
de  ses  pères  !  Le  Penon,  une  fois  au  pouvoir  des  Turcs,  fut  rasé,  et  ses  démo- 
litions servirent  à  former  la  digue  qui  lie  aujourd'hui  les  îlots  de  Beni-Mcze- 
grenna  à  la  terre-ferme.  Les  secours  que  l'Espagne  destinait  aux  défenseurs 
du  Penon  arrivèrent  trop  tard  ;  Khaïr-ed-Din,  avec  sa  flotte,  qui  se  composait 
alors  de  trente  galères,  s'en  empara.  Il  poussa  même  ses  reconnaissances  jus- 


DOMINATION   TURQUE.  177 

qu'à  Valence  et  Barcelone  ,  d'où  il  ramena  un  nombre  considérable  de  Maures, 
qu'un  décret  de  l'empereur  venait  d'expulser  d'Espagne. 

Pendant  (pie  la  fortune  couronnait  ainsi  toutes  les  entreprises  de  Khaïr-ed- 
Din,  Charles-Quint,  secondé  par  les  Vénitiens  et  par  leur  célèbre  amiral  André 
Doria,  faisait  éprouver  de  rudes  échecs  à  la  marine  turque.  Plusieurs  îles  de 
l'Archipel  et  un  grand  nombre  de  places  fortes  de  la  Morée  et  de  la  Dalmatie 
avaient  été  enlevées  coup  sur  coup  au  grand-seigneur.  Soliman,  irrité  de  l'inha- 
bileté de  ses  capitans-pachas ,  et  frappé  des  étonnants  succès  qu'obtenait  son 
belliqueux  vassal ,  succès  qui  lui  étaient  révélés  et  par  la  voix  publique  et 
par  les  riches  présents  que  celui-ci  lui  envoyait,  résolut  de  lui  confier  le 
commandement  de  ses  flottes.  Khaïr-ed-Din  reçut  avec  respect  le  fetwa  qui 
l'appelait  à  cette  haute  dignité,  et  s'empressa  de  déférer  à  la  volonté  de  son 
suzerain.  11  laissa  son  fds  à  la  garde  de  son  parent  Celebi-llamadan,  et  confia 
cette  fois  le  commandement  d'Alger  à  un  officier  dévoué,  Hassan-Aga,  renégat 
sarde,  qui,  bien  jeune  encore,  avait  été  élevé  par  ses  soins,  et  lui  avait  donné 
des  preuves  nombreuses  de  son  dévouement. 

Khaïr-ed-Din  se  rendit  à  sa  destination ,  accompagné  de  quarante  galères 
magnifiquement  armées.  Chemin  faisant,  il  ravagea  les  côtes  de  Sardaigne  et 
de  Sicile,  et  entra  dans  le  port  de  Constantinoplc,  emmenant  avec  lui  dix-huit 
prises  et  quatorze  cents  esclaves  chrétiens.  Sa  présence  suffit  pour  dissiper 
quelques  intrigues  ourdies  dans  le  sérail  contre  sa  nouvelle  promotion,  et  la 
dignité  de  capoudan-pacha,  la  seconde  de  l'empire,  lui  fut  solennellement 
conférée.  On  le^vit  remettre  à  la  voile  avec  une  flotte  de  quatre-vingts 
vaisseaux  ,  se  dirigeant  sur  Coron  et  Patras ,  récemment  conquises  par  André 
Doria.  Rien  ne  lui  résiste;  toutes  les  villes  enlevées  par  les  Vénitiens  passent 
de  nouveau  sous  la  domination  du  grand-seigneur.  La  flotte  turque  ravage 
les  côtes  d'Italie,  et  jette  l'épouvante  jusque  dans  Rome.  Puis,  changeant  de 
direction,  Khaïr-ed-Din  se  porte  brusquement  sur  Tunis,  où  il  avait  à  satis- 
faire une  vieille  rancune,  car  il  n'avait  pas  oublié  que  le  souverain  de  cette 
ville,  Moula-Mohammed,  avait  fomenté  le  trouble  dans  ses  états  et  s'était 
montré  l'un  de  ses  ennemis  les  plus  acharnés.  Un  autre  prince  y  régnait  alors, 
mais  il  appartenait  à  la  même  famille  des  Beni-Hafi  :  c'était  plus  qu'il  n'en 
fallait  pour  justifier  l'agression  de  Barberousse. 

Biserte  et  la  Goulette  furent  enlevées  par  surprise  ;  Khaïr-ed-Din  pénétra 
ensuite  dans  Tunis  avec  six  mille  hommes,  en  chassa  le  prince  régnant, 
Mouley-Hassan,  et,  ramenant  à  lui  l'esprit  populaire  par  les  ressources  de  sa 
politique  souple  et  insidieuse,  il  prit  possession  de  cette  ville  au  nom  du  grand- 
seigneur,  et  s'en  fit  nommer  souverain  par  acclamation.  Cette  conquête  jeta  la 
consternation  dans  la  chrétienté.  Malte  et  la  Sicile  implorèrent  l'intervention 
de  Charles-Quint,  et  celui-ci,  craignant  que  ses  possessions  d'Italie  ne  devins- 
sent la  proie  des'pirates,  résolut  de  se  mettre  à  a  tête  d'une  puissante  armée 
pourchasser  les  Turcs  de  cette  nouvelle  position.  Il  rassembla,  des  divers 

23 


178  DOMINATION  TURQUE. 

points  de  ses  vastes  états,  quatre  cents  navires,  sur  lesquels  il  fit  monter  vingt- 
cinq  mille  hommes;  il  les  rallia  tous  en  Sardaigne,  et  les  conduisit  en  per- 
sonne devant  Tunis. 

Khaïr-ed-Din  n'était  pas  en  mesure  de  résister  à  un  pareil  armement;  cepen- 
dant, intrépide  comme  toujours,  il  voulut  se  mesurer  avec  le  plus  grand  sou- 
verain de  la  chrétienté.  Il  marche  courageusement  à  sa  rencontre  et  lui  livre 
combat.  L'agression  fut  vive  et  acharnée  ;  mais,  accablé  par  le  nombre,  il  dut 
abandonner  la  défense  de  la  Goulette  pour  se  retirer  à  Tunis.  Là  encore  un 
nouvel  échec  l'attendait  :  pendant  que  les  Turcs  sont  sur  les  remparts  occupés 
à  repousser  les  assaillants,  les  captifs  chrétiens  brisent  leurs  chaînes  et  fondent 
sur  eux  à  l'improviste.  Obligés  de  se  battre  contre  l'ennemi  du  dehors  et  de  se 
défendre  à  l'intérieur  contre  leurs  esclaves,  les  mahométans  abandonnent  leur 
position  et  vont  chercher  un  refuge  dans  les  murs  de  Biserte.  Charles-Quint, 
maître  de  Tunis,  livra  cette  malheureuse  ville  au  pillage,  et  rendit  à  la  liberté 
vingt-cinq  mille  esclaves  :  beau  triomphe  pour  un  prince  chrétien  ,  auquel 
vinrent  s'ajouter  d'autres  avantages  non  moins  positifs.  Mouley-Hassan  ,  le 
souverain  dépossédé,  qui  par  ses  agents  avait  préparé  la  défaite  de  Khaïr-ed- 
Din,  fut  replacé  sur  le  trône;  mais  il  s'engagea  à  payer  à  l'Espagne  un  tribut 
annuel  de  12,000  ducats  d'or,  reconnut  la  suzeraineté  de  l'empereur,  renonça 
solennellement  à  la  piraterie,  et  laissa  occuper  la  Goulette  par  une  garnison 
espagnole. 

Cependant,  quelque  glorieux  que  fussent  pour  l'empereur  les  résultats  de  son 
expédition ,  le  but  le  plus  important  n'avait  pas  été  atteint  :  Khaïr-ed-Din , 
l'effroi  de  la  chrétienté,  s'était  échappé  par  terre  avec  quatre  mille  Turcs  et  ses 
trésors,  et  avait  gagné  Bone,  où  se  trouvaient  déjà  ses  vaisseaux.  L'empereur 
envoya  André  Doria,  avec  trente  galères  et  deux  mille  soldats,  pour  chercher 
à  s'emparer  des  navires  du  corsaire  ;  mais  il  n'était  plus  temps  :  Khaïr-ed-Din 
les  avait  déjà  fait  partir  pour  Alger,  et  s'était  lui-même  dirigé  par  la  voie  de 
terre  sur  cette  place  avec  sa  cavalerie. 

Une  fois  arrivé  à  Alger,  rien  ne  lui  manqua  pour  ravitailler  sa  flotte,  recom- 
poser son  matériel  et  augmenter  sa  troupe.  Il  avait  formé  le  projet  de  séjour- 
ner quelque  temps  dans  sa  capitale;  mais,  tourmenté  par  le  souvenir  de  sa 
défaite  récente,  on  le  vit  bientôt  reprendre  la  mer,  afin  d'exercer  de  ter- 
ribles représailles  sur  toute  la  chrétienté.  Hassan-Aga  fut  encore  une  fois  chargé 
du  gouvernement  de  l'odjeac.  Khaïr-ed-Din  ouvrit  cette  nouvelle  campagne 
en  enlevant  deux  navires  portugais  dans  le  port  de  Mahon.  Il  ravagea  ensuite 
le  double  littoral  de  la  Péninsule,  incendiant  les  maisons  et  les  récoltes,  enle- 
vant tout  ce  qu'il  rencontrait.  Ce  ne  fut  qu'après  s'être  rassasié,  pendant  dix- 
huit  mois,  de  butin  et  de  carnage,  qu'il  songea  à  rentrer  au  port.  Durant  ces 
incursions,  Khaïr-ed  Din  avait  oublié  qu'il  était  le  chef  suprême  de  la  marine 
ottomane,  pour  ne  se  souvenir  que  de  son  premier  état  de  corsaire  :  des  ordres 
impérieux  du  grand-seigneur  l'appelèrent  à  des  exploits  plus  honorables. 


DOMINATION  TURQUE.  1T0 

a  la  tête  de  la  Dotte  turque,  il  croise  dans  le  golfe  de  Naples  et  opère  plu- 
sieurs descentes  sur  les  côtes'de  L'Albanie.  Il  s'empare  ensuite  de  vingt-cinq 
îles  appartenant  aux  Vénitiens,  en  soumet  douze  à  un  tribut  annuel,  en  ravage 
treize  autres,  sans  y  laisser  un  seid  habitant,  et  ramène  à  Conslantinople  quatre 
mille  esclaves.  L'année  suivante,  il  se  rend  dans  les  eaux  de  Corfou,  à  la 
recherche  de  la  Botte  commandée  par  André  Doria,  Il  la  rencontre  dans  le 
golfe  d'Ambracie,  non  loin  du  promontoire  d'Actium  ,  OÙ  Antoine  et  Auguste 
vinrent  autrefois  décider  le  sort  du  monde.  khaïr-ed-l)in  offre  le  combat  à 
l'amiral  vénitien,  et  reste  maître  de  la  mer  par  l'habileté  de  ses  manœuvres. 
La  Hotte  chrétienne  se  composait  de  cent  soixante-sept  navires,  dont  trente- 
six  appartenaient  au  pape,  cinquante  aux  Espagnols  et  quatre-vingt-un  aux 
Vénitiens.  Envoyé  bientôt  après  par  Soliman  pour  assiéger  Castel-Nuovo,  place 
forte  de  la  Dalmatie,  située  entre  Ragusc  et  Gattaro,  dernière  conquête  des 
Vénitiens,  Khaïr-ed-Din,  aussi  heureux  sur  terre  que  sur  mer,  emporta  en 
quelques  jours  cette  place  d'assaut. 

Un  traité  glorieux  pour  les  Ottomans  vint  couronner  tant  de  victoires  : 
Venise  leur  céda  non-seulement  toutes  les  petites  îles  de  l'Archipel  dont  Khaïr- 
ed-Din  avait  l'ait  la  conquête,  mais  encordes  places  fortes  de  Napoli  de  Komanie, 
de  Malvoisie,  ainsi  que  les  chiUeaux  d'Urana  et  de  Nadin  ;  la  république 
s'engagea  en  outre  à  payer  au  grand-seigneur  une  indemnité  de  300,000  du- 
cats. Tels  lurent,  dans  une  seule  campagne,  les  résultats  de  l'intervention 
du  chef  suprême  de  l'odjeac  d'Alger,  au  profit  de  Soliman  ! 

Pendant  ce  temps,  les  Algériens,  conduits  par  Hassan-Aga ,  étaient  loin  de 
rester  inactifs  :  ils  parcouraient  les  côtes  d'Espagne  avec  une  audace  inouïe; 
partout  le  meurtre  et  l'incendie  marquaient  leur  passage,  et  l'Espagne,  im- 
puissante, ou  absorbée  par  d'autres  guerres,  fut  réduite  à  élever  de  distance 
en  distance,  sur  les  bords  de  la  mer,  des  tours  de  vigie,  qui  donnaient  l'alarme 
aux  habitants  dès  qu'un  corsaire  algérien  se  présentait.  Ces  terribles  pirates 
se  rendirent  tellement  redoutables,  qu'ils  avaient  interrompu  tout  commerce 
dans  la  Méditerranée  ;  l'Europe  entière  souffrait  de  leurs  brigandages,  et  adres- 
sait au  vainqueur  de  Tunis  de  ferventes  prières,  pour  qu'il  voulût  bien  encore 
une  fois  réprimer  les  barbares  :  l'esprit  aventureux  du  prince  auquel  ces  sup- 
plications étaient  adressées,  la  gloire  de  venger  l'humanité  outragée,  peut-être 
aussi  le  besoin  de  faire  oublier  de  récentes  défaites  par  quelque  action 
d'éclat,  décidèrent  Charles-Quint  à  diriger  en  personne  une  expédition  déci- 
sive contre  Alger.  Comme  cette  expédition  est  sans  contredit  l'événement  qui 
a  le  plus  marqué  dans  l'histoire  de  l'Algérie,  et  que  ses  funestes  résultats 
donnèrent  aux  corsaires  algériens  un  ascendant  immense  sur  l'Europe,  nous 
allons  en  faire  le  récit  avec  quelque  détail. 

Ce  fut  au  retour  de  la  diète  de  Ratisbonne,  dans  le  mois  d'août  1541 ,  que 
Charles-Quint  décida  sa  grande  entreprise  contre  Alger.  Ni  l'opinion  contraire 
d'André  Doria,  partagée  par  le  marquis  de  Guast  et  le  prince  de  Melphy,  ni 


180  DOMINATION  TURQUE. 

les  exhortations  du  pape  Paul  III  lui-même,  qui  tous  faisaient  prévaloir  l'état 
avancé  de  la  saison ,  ne  purent  détourner  l'empereur  de  son  dessein.  Il  or- 
donna à  ses  gouverneurs  de  presser  l'armement  de  tous  les  navires  disponibles 
qui  se  trouvaient  dans  les  ports  d'Espagne  et  de  Sicile,  et  les  fit  diriger  sur 
Majorque ,  qu'il  avait  choisi  pour  le  rendez-vous  général  de  ses  forces.  L'ex- 
pédition se  composait  de  G5  galères  et  de  451  navires  de  transport,  montés 
par  12,330  matelots.  Les  troupes  de  débarquement  s'élevaient  à  22,000  hommes, 
6,000  Allemands,  5,000  Italiens,  0,000  Espagnols  ou  Siciliens,  3,000  volon- 
taires, 1,500  cavaliers,  200  gardes  de  la  maison  de  l'empereur,  150  officiers 
nobles,  et  150  chevaliers  de  Malte.  Parmi  les  chefs  qui  commandaient  cette 
brilante  armée,  on  remarquait  :  Fernand  Cortez,  le  conquérant  du  Mexique, 
accompagné  de  ses  deux  fils  ;  le  duc  d'Albe,  les  princes  Colonna,  Virginius  Urbin 
d'Anguillara,  qui  avait  assisté  Charles-Quint  dans  l'expédition  contre  Tunis; 
Ferdinand  de  Cordoue,  Ferdinand  Gonzague,  vice-roi  de  Sicile;  Bernardin  de 
Mendoza,  capitaine  général  des  galères  espagnoles,  et  André  Doria,  comman- 
dant en  chef  le  mouvement  naval. 

Après  bien  des  retards,  cette  flotte  formidable  appareilla,  dans  les  pre- 
miers jours  d'octobre,  époque  fatale,  où  les  vents  de  l'équinoxe  dominent  en 
maîtres  dans  les  parages  de  l'Algérie.  Hassan-Aga,  pris  au  dépourvu,  fit  ses 
efforts  pour  résister  à  cette  invasion  :  il  ajouta  de  nouvelles  fortifications  à 
celles  qu'avait  déjà  fait  construire  Khaïr-ed-Din ,  fit  armer  toutes  les  batte- 
ries de  la  marine  ,  et  flanquer  de  tours  le  mur  d'enceinte  qui  enfermait  Alger 
du  côté  de  terre.  Pendant  ces  préparatifs,  il  affecta  de  se  montrer  à  la  multi- 
tude, tranquille  et  comme  assuré  du  triomphe.  11  défendit  aux  habitants,  sous 
peine  de  mort,  de  quitter  la  ville  ;  puis  fit  raser  tous  les  jardins  et  abattre  tous 
les  arbres  qui  avoisinaient  la  ville.  Les  forces  dont  il  disposait  alors  n'étaient 
pas  considérables  :  il  n'avait  que  800  Turcs  de  l'odjeac,  auxquels  il  avait 
donné  pour  auxiliaires  un  corps  de  5,000  hommes,  levé  à  la  hâte  et  composé 
d'Algériens,  mais  surtout  de  Maures  d'Andalousie,  qui  maniaient  très- 
adroitement  l'escopette  ou  se  servaient  d'arcs  en  fer  d'une  grande  puis- 
sance. Dans  la  plaine,  il  comptait  sur  les  Arabes  et  les  Kabaïles.  Tels  étaient 
les  moyens  de  défense  d'Hassan  ;  il  est  facile  de  voir  qu'ils  se  trouvaient  bien 
inférieurs  ceux  des  chrétiens. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  19  octobre,  le  saheb  el  nadour  (l'officier  de  la  lunette) 
vint  annoncer  à  Hassan  que  l'on  découvrait  à  l'horizon  une  flotte  immense. 
Hassan  parcourt  aussitôt  à  cheval  les  divers  quartiers  de  la  ville,  examine  mi- 
nutieusement tous  les  préparatifs,  assigne  à  ses  officiers  les  positions  qu'ils 
doivent  occuper;  puis  il  se  rend  à  la  porte  Bab-Azoun,  où  il  pensait  que 
commencerait  l'attaque,  et  monte  à  la  batterie  qui  défendait  cette  partie  des 
fortifications.  De  là,  son  œil  pouvait  embrasser  toute  l'étendue  de  la  baie, 
le  rivage  et  les  premières  crêtes  du  Sahel,  qui  commençaient  à  se  couronner 
de  burnous  blancs.  Dès  que  les  divers  chefs  de  poste  aperçurent  Hassan  sur 


DOMINATION    TURQUE.  181 

la  plate-forme  de  la  batterie,  ils  s'empressèrent  de  le  saluer  par  une  décharge 
générale  de  leurs  armes  à  feu.  Le  grand  drapeau  national  d'Alger,  formé 
de  trois  bandes  de  soie,  rouge,  verte  et  jaune,  se  déploya  majestueusement 
au-dessus  de  la  porte  de  Bab-Azoun,  tandis  que  les  tours,  les  forteresses, 
les  remparts,  se  hérissaient  d'armes,  se  pavoisaient  de  drapeaux  de  diverses 
couleurs,  la  plupart  chargés  de  symboles  mystiques  ou  de  versets  du  Coran. 
Les  Algériens  étaient  remplis  de  confiance  :  car  une  prédiction  avait  dit 
que  les  Espagnols  seraient  détruits  dans  trois  expéditions  différentes,  dont 
une  commandée  par  un  grand  prince,  et  qu'Alger  ne  serait  prise  que  par  des 
soldats  habillés  de  rouge'. 

Le  21  octobre,  la  flotte  impériale,  complètement  ralliée,  se  trouvait  dans  la 
baie  d'Alger;  le  23  seulement,  elle  put  opérer  son  débarquement.  On  choisit 
cette  partie  de  la  plage  qui  avoisine  la  rive  gauche  d'Kl-Harach ,  située  au 
pied  des  hauteurs  qui  dominent  la  plaine  de  Moustapha.  Monté  sur  la  poupe 
de  la  Reafe ,  qui  portait  l'étendard  impérial,  Charles-Quint  dirigea  cette 
opération.  Toutes  les  galères ,  pavoisées  de  leurs  couleurs  nationales,  étalaient 
leurs  rames  et  disputaient  de  vitesse  pour  faire  arriver  les  transports  mouillés 
au  large  et  les  rapprocher  du  rivage,  tandis  que  les  bateaux  plats  prenaient  les 
soldats  et  les  déposaient  à  terre.  Sur  la  plage,  on  voyait  une  multitude  com- 
pacte d'Arabes ,  les  uns  à  pied ,  les  autres  à  cheval ,  défier  les  Espagnols  en 
élevant  leurs  armes  au-dessus  de  leur  tête,  et  en  agitant  les  pans  de  leurs  bur- 
nous. Leur  nombre  augmenta  surtout  lorsque  le  débarquement  commença, 
ils  tentèrent  môme  de  s'y  opposer  ;  mais  les  galères  qui  s'étaient  rapprochées 
de  terre  soutinrent  cette  opération  difficile  par  des  bordées  bien  nourries, 
qui  forcèrent  les  Arabes  de  se  tenir  à  distance.  Aussitôt  que  l'infanterie  fut 
entièrement  débarquée,  Charles-Quint,  qui  avait  toujours  présente  à  l'esprit 
sa  conquête  de  Tunis ,  envoya  à  Hassan  un  parlementaire  pour  le  sommer 
de  se  rendre.  «Dis  à  ton  maître,  répondit  celui-ci  à  l'officier  espagnol, 
«  qu'Alger  s'est  déjà  deux  fois  illustrée  par  la  défaite  de  Francisco  de  Vero 
«  et  de  Hugues  de  Moncade ,  et  qu'elle  espère  acquérir  une  gloire  nou- 
«  velle  par  celle  de  l'empereur  lui-même.  »  L'intimidation  étant  restée  sans 
effet,  il  fallut  songer  à  agir.  Le  24  octobre,  l'armée  de  Charles-Quint,  divisée 
en  trois  corps ,  se  porta  sur  Alger. 

La  première  division  ,  ou  l'avanl-garde,  se  composait  des  Espagnols  com- 
mandés par  Ferdinand  de  Gonzague;  les  Allemands  formaient  le  corps  de 
bataille  ;  ils  étaient  commandés  par  l'empereur  ayant  pour  lieutenant  le  duc 
d'Albe;  l'arrière-garde,  composée  de  la  division  italienne,  des  chevaliers  de 
Malte  et  des  volontaires,  était  sous  les  ordres  de  Camille  Colonna.  L'avant- 


1  La  dernière  partie  de  cette  étrange  prédiction  ne  devait  s'accomplir  que  trois  siècles  plus 
tard  :  les  pantalons  garance  et  les  retroussis  rouge  des  habits  de  nos  soldats  justifièrent, 
en  1830,  aux  yeux  de  cette  population  fanatique,  le  pronostic  de  la  devineresse. 


182  DOMINATION  TU  ROLE. 

garde  occupait  la  gauche,  c'est-à-dire  le  haut  de  la  plaine;  l'arrière-garde 
suivait  le  bord  de  la  mer,  et  le  corps  de  bataille  gardait  le  centre.  Dès  que 
l'armée  impériale  se  mit  en  mouvement,  les  Arabes  ne  cessèrent  de  la  har- 
celer, si  bien  qu'après  six  heures  de  marche  elle  n'avait  pas  avancé  d'un 
mille;  le  soir  elle  prit  position  à  El-Hamma,  sans  toutefois  pouvoir  goûter  un 
seul  instant  de  repos,  car  les  Arabes  continuèrent  leurs  escarmouches  pendant 
toute  la  nuit. 

Le  25,  l'armée,  après  une  marche  difficile,  constamment  entravée  par  les 
attaques  partielles  des  Arabes,  parvint  néanmoins  à  gagner  les  hauteurs  qui 
dominent  la  ville.  L'avant-garde  se  porta  jusqu'auprès  du  ravin  de  Bab-el-Oucd, 
et  Charles-Quint  s'établit,  avec  le  corps  de  bataille,  sur  la  môme  colline  du 
Coudiat-el-Saboun  où  en  l'année  1518  Hugues  de  Moncade  avait  pris  position, 
et  où  fut  construit  plus  tard  le  fort  de  l'Empereur.  Son  arrière-garde  formait 
l'aîle  droite,  et  occupait  tout  l'espace  compris  depuis  le  pied  des  montagnes  jus- 
qu'au bord  de  la  mer  au  cap  Tafoura,  là  où  est  aujourd'hui  le  fort  Bab-Azoun. 
La  position  était  on  ne  peut  plus  avantageuse.  Par  cette  manœuvre  on  avait 
isolé  les  Arabes  de  la  ville ,  et  des  ravins  profonds  les  tenaient  éloignés  de 
l'armée.  Il  n'y  avait  plus  qu'à  commencer  les  travaux  du  siège.  Charles-Quint 
fit  débarquer  sa  grosse  artillerie,  et  ordonna  en  même  temps  à  la  flotte  de 
s'embosser  le  plus  près  possible  de  la  place,  afin  de  pouvoir  la  canonner  simul- 
tanément par  terre  et  par  mer.  Ni  l'empereur  ni  ses  généraux  ne  comptaient 
sur  une  longue  résistance  :  les  murs  d'enceinte  étaient  très-faibles,  et  l'artil- 
lerie des  Algériens  peu  nombreuse;  mais  Alger  avait  pour  elle  de  plus  puis- 
sants auxiliaires  :  c'est-à-dire  les  orages  qui  jusque  là  l'avaient  protégée,  grâce 
au  mauvais  choix  de  la  saison  pendant  laquelle  on  était  chaque  fois  venu  l'at- 
taquer. 

Dès  l'après-midi  du  25,  le  ciel  était  devenu  tout  à  coup  orageux,  et  de  larges 
gouttes  d'eau  avaient  humecté  la  terre.  Vers  le  soir,  le  temps  devint  glacial  ;  la 
pluie  tomba  en  abondance,  ruina  les  chemins,  grossit  les  torrents,  et  les  soldats 
sans  abri  étaient  transis  de  froid.  Pendant  la  nuit,  survint  une  violente  rafale  : 
on  entendait  les  câbles  se  rompre  avec  fracas  ;  les  navires  chassaient  sur  leurs 
ancres,  s'entrechoquaient  les  uns  les  autres,  et  finissaient  par  couler  à  fond. 
Cette  nuit  fut  terrible  pour  l'empereur;  sa  douleur  était  poignante,  mais  rien 
ne  trahissait  au  dehors  ses  émotions  intérieures,  et,  constamment  entouré  de 
ses  généraux  et  de  ses  principaux  officiers,  il  s'efforçait  de  les  rassurer  par  son 
calme  apparent. 

Au  point  du  jour,  un  brouillard  épais  couvrait  la  plage  et  la  pleine  mer;  la 
pluie  n'avait  pas  cessé;  il  était  impossible  de  rien  distinguer  à  une  faible  dis- 
tance. En  ce  moment  de  crainte  et  d'incertitude,  on  entendit,  vers  le  bas  de  la 
montagne,  non  loin  des  murs  d'Alger,  des  cris  tumultueux  :  c'étaient  les  Turcs 
et  les  Maures,  qui,  profitant  de  l'orage  et  de  la  pluie,  venaient  attaquer  l'armée 
impériale  jusque  dans  ses  retranchements.  Les  soldats  de  Charles- Quint 


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DOMINATION  TURQUE.  183 

coururent  aux  armes;  mais  leurs  mousquets  tout  mouillés  les  servaient  mal  : 
les  Maures,  au  contraire,  armés  d'arcs  en  fer,  leur  envoyaient  une  grêle  de 
flèches  qu'ils  ne  pouvaient  éviter,  le  vent  et  la  pluie  leur  battant  au  visage. 
Pour  faire  cesser  cette  lutte  inégale,  les  Italiens  et  les  chevaliers  de  Malte,  car 
c'était  l'arrière-garde  qui  se  trouvait  ainsi  attaquée,  voulurent  combattre  corps 
à  corps;  mais  leurs  ennemis,  plus  agiles  et  connaissant  mieux  les  chemins,  les 
esquivaient  en  se  repliant  sur  Alger.  Cette  escarmouche  se  continua  jusqu'aux 
portes  de  la  ville.  Alors  les  Turcs  et  les  Maures,  se  voyant  en  sûreté,  montent 
sur  les  remparts,  et  aux  nuées  de  flèches  font  succéder  des  décharges  de 
mousqueterie.  Les  Italiens,  surpris  et  effrayés,  se  mettent  à  fuir;  les  chevaliers 
conservent  seuls  leurs  rangs,  et,  malgré  une  nouvelle  sortie,  ils  se  replient 
en  bon  ordre. 

A  la  vue  du  danger  que  court  cette  partie  de  son  armée ,  l'empereur  vient 
en  personne,  accompagné  de  ses  lidèlcs  Allemands,  rétablir  le  combat.  Les 
chevaliers,  à  leur  tour,  se  sentant  appuyés,  reprennent  l'offensive  ;  ils  chargent, 
quoique  à  pied,  les  cavaliers  turcs;  ils  les  refoulent  dans  les  rues  étroites  et 
tortueuses  du  faubourg  Bab-Azoun,  et  les  pressent  avec  une  telle  vigueur  qu'ils 
seraient  entrés  dans  Alger  avec  eux,  si  Hassan-Aga,  pour  prévenir  ce  danger, 
n'eût  sacrifié  une  partie  de  son  armée  en  faisant  fermer  précipitamment  les 
portes.  C'est  à  ce  moment  que  le  chevalier  Ponce  de  Balagner,  qui  tenait 
déployé  l'étendard  de  l'Ordre,  furieux  de  se  voir  arrêté  dans  sa  poursuite , 
se  jeta  contre  la  porte  et  y  enfonça  son  poignard. 

Bientôt  après,  les  Turcs  et  les  Maures,  ralliés  par  Hassan,  se  précipitaient 
sur  cette  brave  milice,  qui  formait  l'arrière-garde  pendant  que  l'armée  chré- 
tienne se  retirait  dans  ses  retranchements.  Les  chevaliers  de  Malte,  après  tant 
d'efforts,  étaient  trop  accablés  de  fatigue  pour  résister  à  cette  nouvelle  attaque  ; 
ils  voulurent  néanmoins  tenir  tête  à  l'ennemi,  et  on  les  vit  se  former  en  bataille 
dans  les  gorges  étroites  qui  avoisinent  le  pont  des  Fours.  Mais  leur  courage  ne 
servit  qu'à  illustrer  ce  lieu ,  qui  depuis  a  retenu  le  nom  de  Tombeau  des 
Chevaliers! 

Ce  fut  au  retour  de  ce  déplorable  engagement  que  la  brume,  venant  à 
s'éclaircir,  dévoila  à  l'armée  de  Charles-Quint  les  désastres  de  la  nuit.  Cent 
cinquante  navires  de  diverses  grandeurs  étaient  brisés  sur  la  plage  ou  bien 
coulés  à  quelque  distance,  ne  laissant  apercevoir  que  l'extrémité  de  leur 
mAture.  Presque  tout  ce  qu'ils  contenaient  avait  été  submergé,  et  les  hommes 
avaient  péri,  soit  dans  les  flots,  soit  sous  le  yatagan  des  Arabes.  La  grosse  artil- 
lerie, tout  le  matériel  du  siège,  étaient  perdus,  car,  avant  que  les  ordres  donnés 
par  Charles-Quint  eussent  pu  recevoir  un  commencement  d'exécution ,  les 
bateaux  de  transport  avaient  été  engloutis.  Les  soldats,  qui  n'avaient  ni  vivres 
ni  tentes,  contemplaient  avec  effroi  le  désastre  de  la  flotte;  leur  douleur 
s'accrut  encore  lorsqu'ils  virent  les  bAtiments  qui  avaient  échappé  à  la  tempête 
mettre  à  la  voile  et  gagner  le  large.  L'amiral  se  portait  sur  le  cap  Mati- 


18i  DOMINATION   TURQUE. 

foux.  «  Mon  cher  empereur  et  fils,  écrivait  André  Doria  à  Charles-Quint  en 
l'instruisant  de  cette  manœuvre ,  l'amour  que  j'ai  pour  vous  m'oblige  à  vous 
annoncer  que,  si  vous  ne  profitez  pour  vous  retirer  de  l'instant  de  calme  que 
le  ciel  vous  accorde,  l'armée  navale  et  celle  de  terre,  exposées  à  la  faim,  à  la 
soif  et  à  la  fureur  de  l'ennemi ,  sont  perdues  sans  ressource.  Je  vous  donne  cet 
avis  parce  que  je  le  crois  de  la  dernière  importance.  Vous  êtes  mon  maître  ; 
continuez  à  me  donner  vos  ordres,  et  je  perdrai  avec  joie ,  en  vous  obéissant, 
les  restes  d'une  vie  consacrée  au  service  de  vos  ancêtres  et  de  votre  per- 
sonne. »  Cette  lettre  décida  l'empereur  à  lever  le  siège.  Voici  les  principales 
dispositions  qu'il  prit  pour  assurer  sa  retraite  :  la  prévoyance  et  le  sang-froid 
qu'il  mit  à  ordonner  tous  les  détails  de  cette  difficile  opération  l'honorent  à  la 
fois  comme  prince  et  comme  guerrier. 

Charles-Quint  décida  que  l'artillerie  et  les  bagages  seraient  abandonnés, 
que  les  chevaux  de  trait  serviraient  à  la  nourriture  de  l'armée  jusqu'au  moment 
où  il  serait  possible  de  recevoir  des  vivres  de  la  flotte  ;  puis  il  fit  rassembler 
les  blessés  ainsi  que  les  malades,  et  les  établit  au  centre  de  la  colonne.  Sur  les 
deux  flancs  il  plaça  les  divisions  allemande  et  italienne,  et  réserva  pour  l'arrière- 
garde  les  troupes  qui  avaient  conservé  le  plus  d'énergie  :  c'étaient  les  Espagnols 
et  les  chevaliers  de  Malte;  la  cavalerie  fit  aussi  partie  de  ce  poste  d'honneur. 
Ainsi  s'achemina  vers  le  cap  Matifoux  cette  armée  naguère  si  brillante  et  si 
pleine  d'espérance  ;  sa  marche  fut  lente,  pénible,  semée  d'obstacles.  Les  pluies 
avaient  détrempé  le  sol  et  considérablement  enflé  les  torrents.  Les  soldats , 
énervés  par  la  disette  ,  pouvaient  à  peine  se  tenir  sur  ce  terrain  fangeux  ;  les 
Arabes  les  harcelaient  avec  une  rage  féroce,  se  précipitant  comme  une  nuée 
d'oiseaux  de  proie  sur  ces  malheureux  qui  tombaient  de  fatigue ,  et  les  mas- 
sacraient sans  pitié. 

Les  Turcs  et  les  Maures  ne  dépassèrent  pas  les  rives  d'El-Harach  ;  ils  retour- 
nèrent vers  Alger,  où  de  plus  riches  dépouilles  les  attendaient,  laissant  aux 
Arabes  de  la  plaine  et  du  Sahel  le  soin  de  poursuivre  et  d'inquiéter  l'armée 
chrétienne.  Ceux-ci  s'acquittèrent  si  bien  de  leur  tâche ,  que  plus  de  deux 
mille  cadavres  jalonnèrent  l'espace  qui  s'étend  depuis  Tafoura  jusqu'à  Mati- 
foux. Une  fois  arrivé  en  présence  de  la  flotte ,  Charles-Quint  pressa  l'embar- 
quement; mais,  malgré  ses  soins  et  sa  diligence,  il  perdit  encore  un  grand 
nombre  de  soldats,  et  ne  parvint  à  ramener  en  Espagne  que  la  moitié  de  son 
monde.  Les  conséquences  de  cette  désastreuse  expédition  ont  pesé  pendant 
plus  de  trois  siècles  sur  l'Occident,  car  c'est  à  la  terreur  que  répandit  dans  tous 
les  états  de  la  chrétienté  la  nouvelle  de  cette  fatale  défaite  qu'il  faut  attribuer 
la  résignation  avec  laquelle  l'Europe  supporta  si  longtemps  l'insolence  des 
Barbaresques  jusqu'au  jour  enfin  où  la  France,  prenant  en  main  la  cause  de  la 
civilisation,  vint  chasser  les  pirates  de  leur  repaire  et  venger  le  grand  empereur. 

La  nouvelle  d'un  armement  considérable  que  préparait  le  sultan  de  Constan- 
tinople  pour  agir  de  concert  avec  la  flotte  française  contre  l'Espagne ,  aug- 


DOMINATION   TURQUE.  185 

moula  la  joie  que  les  Algériens  ressentirent  de  la  défaite  de  Charles-Quint. 

On  ne  doutait  pas  que  Barberousse,  avec  le  concours  de  la  (lotte  française, 
n'achevât  de  détruire  un  ennemi  déjà  consterne,  et  qu'une  grande  pari  des 
prises  ne  revînt  à  la  capitale  de  l'Algérie.  La  Hotte  turque,  composée  de  cent 
cinquante  bâtiments  de  guerre  de  toute  grandeur,  se  présenta  devant  Reggio, 
le  iO  mai  1543.  Barberousse  s'empara  de  la  ville,  et  la  livra  aux  flammes.  Diego 
de  Gaëtan,  gouverneur  de  Reggio,  avail  une  fille  remarquable  par  sa  beauté; 
Barberousse  la  lit  enlever,  et  l'épousa  après  l'avoir  contrainte  à  changer  de 
religion.  Mais  le  terrible  capitan-pacha  ne  consacra  que  peu  de  jours  au  plaisir. 
On  le  vit  bientôt  après  reprendre  la  mer,  et  occuper  les  sept  embouchures  du 
Tibre;  de  là  ses  lieutenants  se  portèrent  sur  Home  et  y  jetèrent  la  consterna- 
tion et  l'effroi.  Sa  flotte  vint  ensuite  mouiller  dans  la  rade  de  .Marseille  (5  juil- 
let 1543). 

Barberousse  se  rendait  dans  ce  port  pour  prêter  son  appui  à  la  France,  que 
menaçaient  alors  Henri  VHI  et  Charles-Quint.  Aussi  fut-il  reçu  à  Marseille 
avec  les  plus  grands  honneurs.  On  admirait  le  luxe  et  la  richesse  qu'il  étalait. 
«  11  se  montrait  en  public,  dit  Vieille-Ville,  accompagné  de  deux  bâchas  (car 
«  il  portait  lui-même  le  titre  de  roi)  et  de  douze  autres  personnes  vêtues  de 
m  longues  robes  de  drap  d'or.  Il  était  en  outre  suivi  d'une  foule  de  gens  et 
«  d'officiers  qui  lui  servaient  de  secrétaires  et  d'interprètes.  »  Khaïr-ed-Din 
attendit  avec  impatience  l'arrivée  de  la  flotte  française,  qui  devait  se  composer 
de  vingt  galères  et  de  dix-huit  navires  de  transport.  Plusieurs  fois  même  il 
témoigna  son  mécontentement  du  retard  qu'on  lui  faisait  éprouver,  et  menaça 
le  roi  de  se  retirer,  si  l'on  ne  réalisait  bientôt  les  promesses  qu'on  lui  avait 
faites.  Enfin,  le  jeune  comte  d'Enghien,  qui  commandait  les  forces  françaises, 
arriva;  il  s'empressa  de  faire  ses  excuses  à  Barberousse  et  de  se  mettre  sous 
ses  ordres.  Le  jeune  comte  était  accompagné  d'une  foule  de  gentilshommes 
qui  avaient  quitté  la  cour  galante  de  François  Ier  plutôt  pour  voir  des  Turcs  que 
pour  se  battre. 

Mais  Barberousse,  qui  prenait  l'expédition  au  sérieux,  organisa  toutes  ses 
ressources  et  se  porta  immédiatement  sur  Nice,  l'un  des  points  les  plus  vulné- 
rables des  possessions  de  Charles-Quint.  La  ville  fut  emportée  par  un  coup 
de  main;  mais,  pour  être  enlevée,  la  citadelle  demandait  un  siège  en  règle. 
Au  milieu  des  préparatifs,  les  Français  reconnurent  qu'ils  n'avaient  ni  poudre 
ni  boulets;  d'un  autre  côté,  Barberousse  apprit  que  Doria  et  Du  Guast,  avec 
des  forces  considérables,  marchaient  au  secours  de  la  citadelle.  Cette  nou- 
velle jeta  la  consternation  parmi  les  assiégeants ,  qui  abandonnèrent  à  la  bâte 
leur  camp  et  leur  artillerie,  et  se  réfugièrent  à  bord  des  vaisseaux  après  avoir 
mis  le  feu  à  la  ville.  Le  comte  d'Enghien  se  retira  avec  sa  flotte  derrière  le 
Var.  Barberousse  gagna  le  port  de  Toulon. 

Cet  insuccès,  auquel  les  Algériens  étaient  loin  de  s'attendre,  les  impres- 
sionna vivement.  Toutefois,  une  double  compensation  vint  s'offrir  à  eux.  Au 

2J 


180  DOMINATION  TURQUE. 

moment  même  où  la  nouvelle  de  la  retraite  des  deux  flottes  combinées  leur 
parvenait,  une  escadre  de  vingt-cinq  galères  entrait  dans  le  port  d'Alger, 
chargée  d'un  immense  butin.  Cette  escadre,  commandée  par  Hassan-Caleb, 
lieutenant  de  Barberousse,  venait  de  parcourir  les  côtes  d'Espagne.  On 
venait  d'apprendre  en  même  temps,  qu'à  la  suite  d'une  négociation  avec  Doria, 
Barberousse  avait  obtenu  que  Dragut,  l'un  de  ses  auxiliaires,  serait  rendu  à  la 
liberté.  La  libération  de  Dragut  était  de  la  plus  haute  importance  pour  les  Algé- 
riens, qui  savaient  ce  que  rapportaient  la  valeur  et  l'intrépidité  dans  les 
courses  de  mer.  Or,  Dragut  possédait  ces  qualités  au  plus  haut  degré.  Tour  le 
délivrer,  Barberousse  avait  offert  dans  une  négociation  précédente  trois  mille 
ducats  ;  mais  l'empereur  avait  refusé.  11  s'était  décidé  enfin  à  le  renvoyer  sans 
rançon;  et,  par  cet  acte  de  générosité,  la  plupart  des  historiens  contempo- 
rains pensent  que  Charles-Quint  avait  voulu  engager  les  corsaires  algériens 
à  tourner  leurs  armes  contre  la  France. 

Sur  ces  entrefaites,  une  révolution  éclata  à  Tunis,  et  mit  en  péril  le  pouvoir 
des  Espagnols  dans  cette  ville.  Le  gouvernement  d'Alger  crut  entrevoir  dans 
cet  événement  la  possibilité  d'expulser  les  Espagnols  de  la  (ioulette,  et  de  faire 
rentrer  le  royaume  de  Tunis  sous  la  domination  turque.  Au  bruit  de  l'appari- 
tion de  la  Hotte  de  Barberousse  dans  la  Méditerranée,  Muley-Hassan,  l'allié  de 
Charles-Quint,  s'était  hâté  de  passer  en  Italie,  confiant  ses  trésors  au  gouver- 
neur espagnol  de  la  Coulette,  et  laissant  à  son  fils,  Hamida,  le  soin  de  défendre 
la  capitale  de  son  royaume  contre  les  tentatives  des  Turcs  et  des  Arabes. 
A  peine  arrivé  en  Italie,  Muley-Hassan  apprit  que  son  fils  s'était  emparé  du 
trône;  il  se  hâta  donc  de  revenir  en  Afrique,  et  débarqua,  à  la  tète  de  dix- 
huit  cents  hommes  que  lui  avait  fournis  le  vice-roi  de  Naples,  auprès  des  puits 
où  Charles-Quint  avait  mis  en  fuite  l'armée  de  Barberousse.  Il  s'avança  vers  sa 
capitale;  mais  les  parfums  qui  s'exhalaient  de  ses  vêtemenls  l'ayant  fait  con- 
naître, il  fut  pris,  et  son  fils  lui  fit  crever  les  yeux. 

La  chute  de  Muley-Hassan  devenait  dangereuse  pour  les  Espagnols  ;  car  ils 
se  trouvaient  bloqués  dans  la  Coulette,  et  ne  pouvaient  espérer  aucun  secours 
des  amis  du  roi  déchu.  Ne  prenant  alors  conseil  que  de  leur  désespoir,  ils  atta- 
quent vigoureusement  Hamida,  dispersent  ses  troupes,  et  l'obligent  à  renoncer 
au  trône  qu'il  venait  d'usurper.  Abdul-Maleck,  frère  de  Muley-Hassan,  qui 
vivait  retiré  à  Biscari,  fut  mis  à  sa  place.  Ce  prince  s'empressa  de  payer 
tribut  à  l'empereur,  et  de  donner  0,000  ducats  au  gouverneur  de  la  Cou- 
lette pour  l'entretien  delà  garnison.  Mais,  après  trente-six  jours  de  règne, 
il  fut  atteint  d'une  maladie  qui  le  mit  au  tombeau.  Hamida  reparut  alors;  il 
était  soutenu  par  un  grand  nombre  de  partisans,  et  offrait  de  reconnaître  l'au- 
torité de  Charles-Quint.  Ses  propositions  furent  acceptées,  et  il  remonta  sur  le 
trône,  dont  il  demeura  paisible  possesseur  jusqu'en  1570,  époque  à  laquelle  le 
royaume  de  l'unis  rentra  sous  la  domination  des  Turcs. 

Pendant  ce  temps,  Barberousse  attendait  à  Toulon  la  décision  de  François  l,r 


DOMINATION  TURQUE.  187 

pour  dévaster,  de  concert  avec  la  flotte  française,  les  côtes  de  la  péninsule 
espagnole;  mais  aucun  ordre  n'arrivait  do  celle  cour  insouciante,  toujours 
plongée  dans  les  plaisirs,  et  kliair-ed-Piii  quitta  la  France,  mécontent,  quoi- 
que comblé  de  présents  et  gorgé  d'or.  «  Les  sommes  que  les  Barbares  reçurent 
«  alors  de  la  France,  dit  Vieille-Ville,  dépassèrent 800,000  écus;  il  y  avait 
«  à  Toulon  deux  trésoriers  qui,  trois  jours  durant,  ne  cessèrent  de  faire  des 
«  sacs  de  1,000,  "2,ooo  et  3,000  écus,  et  passèrent  à  cet  emploi  la  plupart  des 
o  ii u ils.  »  De  Toulon,  Barberousse  se  porta  sur  Gênes,  où  le  sénat  lui  offrit 
de  magnifiques  présents ,  après  quoi  il  lit  voile  pour  l'île  d'Elbe.  A  son 
arrivée  devant  celte  île,  il  écrivit  au  gouverneur,  Jacopo  d'A piano,  pour 
demander  qu'on  lui  rendît  un  jeune  juif,  nommé  Sinan,  élevé  par  ses  soins,  et 
qui  avait  été  fait  prisonnier  à  Tunis.  Après  bien  des  hésitations  qui  irritèrent 
le  vieux  corsaire  et  attirèrent  aux  habitants  de  l'île  quelques  déprédations,  le 
gouverneur  rendit  Sinan.  De  l'île  d'Elbe,  Barberousse  se  dirigea  vers  les  cèles 
de  Toscane.  Il  surprit  la  ville  de  Télamone,  celle  de  Montéano,  située  à  une 
distance  de  près  de  trois  lieues  dans  l'intérieur  des  terres ,  celle  de  I'orto- 
Hercole,  et  les  livra  au  pillage.  Les  habitants  furent  réduits  en  esclavage. 
Barberousse  se  portant  ensuite  sur  Ischia,  pilla  les  trois  principaux  villages 
de  l'île ,  puis  entra  à  pleines  voiles  dans  les  eaux  bleues  du  golfe  de  Pouz- 
zole,  canonna  la  ville  de  ce  nom,  et  tombant  avec  la  rapidité  de  la  foudre 
sur  les  villes  de  Carreoto  et  de  Lipari,  en  enleva  plus  de  sept  mille  habi- 
tants. Après  tant  d'exploits,  Barberousse  rentra  à  Constantinople,  emportant 
sur  ses  galères  un  nombre  d'esclaves  chrétiens  tellement  considérable  que, 
pressés  les  uns  contre  les  autres,  ils  périssaient  par  centaines.  «Ceux  qui  estoient 
«  en  cette  armée,  dit  la  chronique,  racontèrent  depuis  qu'il  y  avoit  un  si  grand 
«  butin  de  toutes  sortes  de  personnes,  que,  dans  le  cours  de  ceste  navigation, 
«  plusieurs  corps  de  ces  captifs,  tués  de  faim,  de  soif  et  de  tristesse,  comme 
«  ils  estoient  fort  étroitement  serrés  ensemble,  au  plus  bas  des  carènes,  entre 
«  les  immondices  de  nature,  presque  à  toute  heure  estoient  jetés  à  la  mer.  » 

Après  avoir  dévasté  les  côtes  de  l'Italie,  Barberousse  s'était  retiré  à  Constan- 
tinople. Là,  il  se  reposait  de  ses  fatigues  dans  la  mollesse  et  les  voluptés  du 
harem.  Cette  vie  efféminée  lui  fut  fatale.  Une  maladie  grave  l'emporta  après 
quelques  jours  de  souffrance  (15V7).  11  était  âgé  de  quatre  vingts  ans.  La  même 
année  vit  mourir  trois  hommes  également  célèbres:  François  Ier,  Henri  VIII  et 
Luther  ! 

Les  écrivains  chrétiens  de  l'époque  se  sont  plu  à  peindre  le  caractère  de 
Barberousse  sous  les  couleurs  les  plus  odieuses.  L'opinion  des  écrivains  turcs, 
quoique  exagérée  dans  un  sens  contraire,  nous  paraît  plus  juste.  En  se  repor- 
tant par  la  pensée  aux  temps  et  aux  lieux  où  il  vivait  on  doit  reconnaître 
que  le  fanatisme  religieux  et  politique,  qui  s'identifie  toujours  dans  l'esprit 
d'un  musulman,  entra  pour  beaucoup  dans  les  actes  de  cruauté  qu'il  commit 
envers  les  chrétiens.  Mais  ceux-ci,  de  leur  coté,  étaient-ils  plus  humains?  La 


188  DOMINATION  TURQUE. 

politique  et  la  religion  ne  s'unissaient-elles  pas  aussi  pour  les  pousser  à  toutes 
sortes  d'excès  envers  les  musulmans  et  les  juifs?  En  Afrique,  en  Amérique 
et  même  en  Espagne,  les  Espagnols  de  cette  époque  n'ont-ils  pas  été  aussi 
vindicatifs,  aussi  impitoyables  que  les  Turcs?  Barberousse  n'eut  que  les  dé- 
fauts de  son  époque. 

Barberousse  fut  enterré  dans  une  chapelle  richement  ornée,  où  il  avait  l'ail 
lui-même  construire  son  tombeau.  Ce  lieu,  situé  dans  le  faubourg  de  Bissislach, 
à  cinq  milles  de  Constantinople,  fut  pendant  longtemps  un  objet  de  vénération 
pour  les  marins  turcs.  En  quittant  le  Bosphore,  tous  les  navires  étaient  dans 
l'usage  de  saluer  le  tombeau  de  Barberousse  par  des  décharges  d'artillerie  ; 
les  équipages  venaient  à  pied  y  faire  leurs  dévolions1. 

'.  Nous  avons  emprunté  les  principaux  éléments  de  ce  chapitre  au  remarquable  travail  de 
MM.  Sander-Rang  et  Ferdinand  Denis  sur  la  fondation  de  la  régence  d'Alger,  publié  d'après  un 
manuscrit  de  la  Bibliothèque  Royale;  ouvrage  plein  d'intérêt,  dont  les  noies  et  les  diseussions 
critiques  ajoutées  au  manuscrit  attestent  la  prodigieuse  sagacité  des  auteurs. 


\ 


I  !  ■ 


CHAPITRE   X. 


DOMINATION    TURQUE.  —  DEUXIEME   ÉPOQUE. 

îoil  —  J830. 

Les  pachas  et  deys  successeurs  de  Barberousse.  —  Luttes  entre  les  tribus  indigènes  el 
les  Espagnols.  —Siège  de  Malle.  — Bataille  de  Lépante.  —  Cervantes  prisonnier  à 
Alger.  —  Détails  sur  le  traitement  et  le  rachat  îles  esclaves.  —  Origine  des  établisse- 
ments français  en  Algérie. — Réforme  politique  dé  Podjack.  — Bombardement  de 
Duquesne.  —  Expédition  des  Espagnols  contre  Alger.  —  Bombardement  de  lord 
Exmouth.  —  Avènement  de  Hussein  dey,  dernier  pacha  d'Alger. 


mœurs 


Nous  avons  vu  que  les  Algériens  s'é- 
taient placés  volontairement  sous  la 
dépendance  des  sultans  de  Constanli- 
nople.  Sélim  n'avait  fait  que  céder  à 
leurs  désirs  en  leur  permettant  de  faire 
la  prière  et  de  battre  monnaie  en  son 
nom,  tout  en  se  réservant  l'investiture 
du  chef  de  l'odjack  et  en  entretenant 
à  sa  solde  une  milice  turque  dans 
leur  ville.  Mais  cette  création  poli- 
tique, qui  n'avait  d'autre  but  que  de 
défendre  les  musulmans  d'Afrique 
contre  la  chrétienté,  n'avait  pas  jeté 
de  profondes  racines  dans  le  pays.  Les 
et  les  coutumes  des  diverses  races  qui  formaient  la  population  de 


ISO  DOMINATION  TURQUE. 

l'Algérie,  différaient,  sous  trop  de  rapports,  dos  mœurs  et  des  coutumes 
turques,  pour  qu'où  pût  espérer  d'eu  voir  sortir  uu  tout  homogène.  Les  Otto- 
mans d'ailleurs,  avaient  une  croyance  religieuse  qui  n'était  pas  en  identité 
parfaite  avec  celle  des  populations  qu'ils  aspiraient  à  dominer  :  en  effet,  les 
Turcs  suivaient  la  tradition  hamélite,  tandis  que  les  Arabes  et  les  Berbcrs 
suivaient  la  tradition  malékite  ;  les  Nègres  professaient  le  judaïsme  comme 
les  Juifs,  et  quelques  tribus  étaient  encore  idolâtres.  D'un  autre  côté,  l'arro- 
gance de  ces  nouveaux  venus,  et  la  prétention  qu'ils  avaient  de  s'attribuer  la 
meilleure  part  dans  les  prises  faites  sur  l'ennemi,  n'étaient  pas  non  plus  de 
nature  à  faire  aimer  leur  pouvoir  aux  indigènes.  Ilassan-Aga,  qui  tenait  en  ce 
moment  les  rênes  du  gouvernement  d'Alger,  ne  trouvait  pas  d'autres  moyens, 
pour  maintenir  les  mécontents,  que  d'abattre  des  têtes.  Mais  la  politique  du 
salire  est  une  politique  dangereuse,  même  quand  on  l'applique  à  des  nations 
barbares.  Le  gouvernement  turc  en  fit  l'expérience  dès  le  début  de  sa  domi- 
nation dans  cette  contrée. 

Hassan-Aga  préparait  une  expédition  contre  Tlemcen,  lorsqu'il  fut  surpris 
parla  mort  (1544).  Aussitôt,  et  sans  attendre  les  ordres  du  grand-seigneur, 
un  Turc,  nommé  Agi ,  fut  proclamé  gouverneur  à  sa  place.  Les  auteurs  de  cet 
acte  audacieux  étaient  les  janissaires  de  la  milice  turque  eux-mêmes,  race  tur- 
bulente et  toujours  prête  à  tourner  ses  armes  contre  ses  chefs,  au  profit  de 
celui  qui  lui  promettait  davantage.  Cette  nouvelle  causa  une  vive  sensation  à 
Constantinople.  La  Porte  se  hâta  de  détacher  de  sa  flotte  une  escadre  de  douze 
galères;  elle  en  confia  le  commandement  à  Hassan,  fds  de  Kaïr-ed-Din, 
après  lui  avoir  donné  l'investiture  du  gouvernement  d'Alger,  à  litre  de  kalifat 
de  fiarberousse.  Hassan  parut  bientôt  devant  la  ville  avec  des  troupes  de  débar- 
quement, et  sa  présence  fit  rentrer  les  mutins  dans  l'obéissance. 

Cet  événement  n'ayant  pas  eu  d'autre  suite,  Hassan  reprit  le  projet  d'expé- 
dition contre  Tlemcen,  formé  par  son  prédécesseur.  Le  royaume  de  Tlemcen 
était  en  ce  moment  en  proie  à  des  divisions  intestines,  qu'entretenaient  les 
Espagnols  dans  le  dessein  de  s'emparer  du  pays.  Abd-Halla,  fils  d'Abu-Hamu, 
avait  pour  concurrent  au  trône  son  frère  aîné,  Muley-Hamet.  Abd-Allah  avait 
réclamé  l'assistance  du  gouverneur  d'Oran,  qui  lui  avait  envoyé  le  comte  d'Al- 
candette.  De  son  côté,  Muley-Hamet  s'était  adressé  aux  Turcs.  Déjà  plusieurs 
rencontres  sanglantes  avaient  eu  lieu  entre  les  deux  frères,  et  Muley-Hamet, 
l'allié  des  Turcs,  avait  été  vaincu.  Hassan  accourait  en  ce  moment  avec  toute 
ses  forces  pour  le  soutenir;  mais  il  était  trop  tard.  Pour  réparer  sa  faute, 
il  se  hâte  de  joindre  les  Espagnols  près  de  Mostagancm,  leur  livre  bataille,  et 
les  oblige  de  lever  leur  camp  pendant  la  nuit.  Le  lendemain,  voyant  que  sa 
proie  lui  échappe  encore,  il  les  poursuit  avec  une  nouvelle  ardeur,  et  peut- 
être  l'armée  espagnole  tout  entière  aurait  péri,  sans  le  courage  héroïque  du 
jeune  fils  du  comte  d'Alcandctte,  qui,  saisissant  une  peituisane,  combattit  à 
l' arrière-garde  et  arrêta  l'ennemi.  Les  Espagnols  eurent  ainsi  le  temps  d'ache- 


DOMINAI  ION  TURQUE.  191 

ver  leur  retraite,  et  d'atteindre  le  bord  de  la  mer.  Hassan  pril  la  roule  de 
Tlemcen,  et  rétablit  sur  le  trône  Muley-Hamet,  à  titre  de  vassal  du  grand- 
seigneur.  Cette  victoire  raffermit  le  pouvoir  des  Turcs  dans  l'Algérie. 

Les  divisions  que  nous  avons  déjà  signalées,  entre  la  population  indigène 
el  les  Turcs,  devenaient  chaque  jour  plus  profondes.  La  situation  des  esprits 
ciaii  de  nature  à  susciter  de  graves  embarras  aux  gouverneurs  du  sultan  ,  et 
peut-être  cette  domination  en  Afrique  aurait-elle  succombé  dès  l'origine  de 
son  établissement,  s'il  n'eût  existé,  pour  la  protéger,  îles  haines  invétérées 
de  tribu  à  tribu.  La  conduite  de  Hassan  était  donc  naturellement  tracée  ;  il  ne 
manqua  pas  de  mettre  en  pratique  cet  adage  si  connu  :  «  Divise  pour  régner.  » 

A  l'est  d'Alger  el  vers  l'extrémité  de  la  plaine  de  la  Mitidja,  au  milieu  des 
nombreux  contreforts  de  l'Atlas,  se  trouvaient  concentrées  des  tribus  berbères, 
puissantes  et  industrieuses.  Kouko  et  Callah  étaient  les  villes  principales  et 
formaient  comme  les  capitales  de  ces  deux  tribus,  qu'une  haine  implacable 
avait  toujours  divisée.  Ennemies  naturelles  des  Turcs,  leur  haine  réciproque 
l'emportait  encore  sur  celle  qu'ils  avaient  vouée  aux  Ottomans.  Les  habitants 
de  Callah  recherchèrent  l'amitié  de  Hassan-Pacha,  afin  de  dominer  plus  sûre- 
ment leurs  ennemis.   Il  leur  prêta  son  appui;  et,  dès  ce  moment,  Abd- 
el-Asis,  cheik  de  Callah,  devint  en  quelque  sorte  le  maître  de  la  tribu  de 
Kouko.    Hassan  ne  tarda   pas  à  tirer  parti   du  dévouement  d'Abd-el-Asis. 
Muley-Hamet,  qu'il  avait  rétabli  sur  le  trône  de  Tlemcen  ,  se  trouvait  alors 
menacé  par  ses  propres  sujets,  qui  conspiraient  contre  lui  pour  mettre  à  sa 
place  le  roi  de  Fez.  Jugeant  la  circonstance  favorable  pour  attaquer  ce  prince 
et  pour  étendre  en  même  temps  [la  domination  turque  sur  le  royaume  de 
Tlemcen,  en  dépossédant  Muley-Hamet,  il  se  mit  en  campagne  avec  une 
armée  de  dix  mille  hommes,  dans  laquelle  on  comptait  cinq  mille  renégats, 
obéisssant  à  son  appel,  le  cheik  de  Callah  accourut  en  personne,  à  la  tète 
de  ses  guerriers,  grossir  les  rangs  de  l'armée  turque.  Cette  armée  com- 
binée rencontra,  près  d'une  rivière,  celle  du  roi  de  Fez ,   que  commandait 
Abd-el-lvader,  et  la  mit  en  pleine  déroute.  Ce  chef  fut  tué  dans  la  mêlée  ; 
les  vainqueurs  lui  tranchèrent  la  tète,  et,  de  retour  à  Alger,  placèrent  ce 
sanglant  trophée  sous  la  voûte  de  la  porte  Bâbazoun.  Poursuivant  son  triomphe, 
Hassan  se  porta  sur  Tlemcen,  que  Muley-Hamet  venait  d'abandonner  pour 
se  placer  sous  la  protection  des  Espagnols  d'Oran  ;  il  s'en  empara  et  la  mit 
au  pillage:  puis,  un  divan,  dans  lequel  furent  appelés  les  principaux  chefs 
de  l'armée,  décida  que  l'autorité  des  princes  maures  serait  abolie  à  Tlem- 
cen ,  et  que  cette  ville  et  ses  dépendances  serait  annexées  à  la  régence  d'Al- 
ger. Une  garnison,  composée  de  quinze  cents  janissaires,  avec  dix  pièces 
d'artillerie  et  un  approvisionnement  suffisant  en  munitions  de  guerre,  fut 
laissée  à  Tlemcen,  et  le  commandement  de  la  place  donné  à  Safer,  à  titre  de 
kaïd.  Telle  fut  l'origine  de  bcylick  de  Tlemcen. 

Taudis  que  Hassan  fomentait  la  discorde  et  les  divisions  parmi  les  tribus 


19-2  DOMINATION  TURQUE. 

guerrières  de  l'Algérie,  et  qu'il  étendait  ainsi  les  limites  de  la  puissance  turque, 
il  s'occupait  d'embellir  Alger  par  des  travaux  utiles,  en  y  déployant  un  luxe 
qui  rappelait  les  plus  beaux  jours  du  kalifat.  Sous  son  administration,  celle 
ville,  qui  jusqu'alors  n'avait  présenté  qu'un  amas  de  bouges  infects,  prit  un 
nouvel  aspect.  Hassan  avait  les  goûts  qui  ont  fait  donner  au  sultan  Sélim, 
son  maître,  le  surnom  de  Magnifique.  Il  aimait  le  luxe  et  les  beaux-arts. 
Plusieurs  monuments,  dans  lesquels  il  prodigua  le  marbre  et  les  ornements 
fantastiques  qui  caractérisent  le  style  de  l'architecture  orientale,  s'élevèrent 
comme  par  enchantement.  Il  construisit  aussi  des  bains,  un  hôpital  pour  les 
janissaires  pauvres  et  infirmes,  ainsi  qu'une  tour,  située  sur  l'emplacement 
qu'occupe  aujourd'hui  le  fort  de  l'Empereur.  Sa  résidence  était  somptueuse 
et  présentait  une  image  de  la  cour  des  sultans.  Son  exemple  trouva  des  imita- 
teurs ;  les  Turcs  de  sa  suite,  ainsi  que  les  Maures,  voulurent  se  loger  d'une 
manière  plus  somptueuse  et  plus  commode. 

Mais  déjà  le  gouvernement  d'Alger  devenait  un  objet  de  convoitise  pour  les 
personnages  influents  à  Constantinople  ;  déjà  commençaient,  parmi  les  mem- 
bres du  divan,  ces  rivalités  jalouses  dont  le  contre-coup,  en  se  faisant  res- 
sentir à  Alger,  ne  pouvait  manquer  d'être  fatal  au  nouveau  pouvoir.  Pendant 
que  Hassan  profitait  des  loisirs  de  la  paix  pour  se  livrer  à  des  travaux  d'em- 
bellissements, il  apprit  que  l'on  intriguait  au  sérail  pour  le  renverser,  et 
que  Rustan-Pacha,  le  gendre  même  du  sultan  ,  était  l'âme  de  cette  intrigue. 
Aussitôt  il  rappelle,  de  Tlemcen,  le  kaïd  Safer,  à  qui  il  donne  le  gouverne- 
ment d'Alger  par  intérim  ;  et,  dans  l'espoir  de  prévenir  une  disgrâce,  il  monte 
sur  une  galère  et  fait  voile  pour  la  capitale  de  l'empire.  Mais  il  arriva  trop 
tard  ;  ses  ennemis  l'avaient  emporté.  A  peine  eut-il  aperçu  les  minarets  élevés 
de  Stamboul,  les  coupoles  resplendissantes  de  Sainte-Sophie,  qu'il  reçut 
la  nouvelle  de  sa  destitution. 

Son  successeur  était  Salah-Reis,  homme  d'une  grande  valeur,  recherchant 
les  entreprises  périlleuses  et  ne  reculant  devant  aucun  danger.  Ses  expéditions 
maritimes  l'avaient  rendu  la  terreur  du  nom  chrétien.  11  avait  suivi  Barberousse 
dans  ses  campagnes,  et  les  Turcs  le  regardaient  comme  l'un  des  plus  vaillants 
compagnons  du  capitan-pacha.  Au  courage  le  plus  bouillant  Salah-Reis  alliait 
la  prudence  la  plus  consommée,  fruit  de  l'âge  et  d'une  longue  expérience. 
Hardi ,  téméraire  dans  un  coup  de  main  ,  il  était  grave,  réfléchi  quand  il  s'agis- 
sait d'une  entreprise  importante.  En  arrivant  à  Alger,  il  comprit  tout  d'abord 
qu'il  devait  marcher  sur  les  traces  de  son  prédécesseur,  c'est-à-dire,  qu'il 
devait  faire  la  guerre  au  moyen  des  indigènes,  combattre  l'ennemi  par  l'en- 
nemi lui-même,  et  entretenir  les  relations  déjà  commencées  avec  les  tribus 
qui,  par  rivalité  entre  elles,  cherchaient  un  appui  parmi  les  Turcs.  Il  com- 
prit aussi  qu'il  devait  frapper  de  grands  coups,  afin  de  tenir  les  mécontents 
dans  le  respect  et  la  crainte  et  d'inspirer  une  terreur  salutaire  à  ceux  qui 
seraient  lentes  de  se  soulever. 


DOMINATION  TURQl  E.  193 

Dans  ce  but,  Salah-Reis  entreprit  une  expédition  coude  le cheik  de  Tricarte. 
L'entreprise  était  hardie;  car  ce  cheik  habitait  sur  les  confins  du  Sahara, 
à  cent  lieues  d'Alger,  distance  qui  semblait  le  mettre  hors  de  l'atteinte  des 
Turcs.  Mais  son  crime  était  d'un  exemple  trop  dangereux  pour  qu'on  pùl 
le  lui  pardonner.  En  effet,  après  avoir  recherché  leur  protection  contre 
les  Arabes,  le  cheik  de  Tricarte  avait  secoué  le  joug  de  ses  alliés,  et  s'était 
refusé  de  leur  payer  tribut.  Salah-Reis  résolut  de  le  châtier;  et,  rassemblant 
une  armée  de  douze  mille  hommes ,  dans  laquelle  on  comptait  à  peine 
trois  mille  Turcs  ou  renégats,  il  quitta  Alger.  Les  vivres  et  les  munitions  de 
guerre  étaient  portés  à  dos  de  chameaux  ;  des  Berbères  traînaient  l'artillerie. 
Après  vingt  jours  d'une  marche  pénible,  l'expédition  atteignit  la  tribu  de 
Tricarte.  La  victoire  ne  resta  pas  longtemps  indécise  :  la  ville  l'ut  emportée 
d'assaut,  et  Salah-Reis  en  fit  massacrer  les  habitants.  De  Tricarte,  le  pacha  se 
porta  sur  Huerguela,  ville  qui  refusait  également  de  reconnaître  son  autorité 
et  de  payer  le  tribut  :  les  habitants  s'étaient  enfuis  à  l'approche  du  vainqueur. 
Il  ne  trouva  à  Huerguela  que  quarante  marchands  nègres,  auxquels  il  imposa 
une  contribution  de  deux  mille  écus  d'or.  Après  avoir  laissé  une  garnison 
dans  les  citadelles  de  ces  deux  villes .  il  reprit  la  route  d'Alger,  emmenant 
avec  lui  cinq  mille  esclaves  nègres,  et  quinze  cents  chameaux  chargés  de 
butin.  L'esprit  d'indépendance  et  de  révolte,  qui  caractérisa  toujours  les 
tribus  indigènes,  était  loin ,  comme  on  le  voit,  d'avoir  diminué  sous  la  domi- 
nation turque. 

Les  succès  que  venait  de  remporter  Salah-Reis  étaient  dus  principalement 
aux  Arabes;  car,  sur  douze  mille  hommes  qui  composaient  l'effectif  de  l'armée 
d'opération,  on  en  comptait  neuf  mille,  parmi  lesquels  figuraient  Abd-el-Asis 
et  sa  tribu.  Jaloux  d'une  puissance  dont  les  coups  frappaient  aussi  loin,  et  se 
voyant  d'ailleurs  plus  nombreux  que  leurs  nouveaux  alliés,  /Vbd-el-Asis  et  les 
siens  résolurent  de  secouer  le  joug.  Tandis  que  Salah-Reis  se  félicitait  de  sa 
victoire,  et  croyait,  par  un  coup  aussi  audacieux,  avoir  courbé  les  plus  indé- 
pendants sous  son  autorité,  le  chef  berbère  lève  l'étendard  de  la  révolte. 
C'était  un  ennemi  d'autant  plus  dangereux  que  depuis  son  alliance  avec  les 
Turcs  il  avait  acquis  une  grande  influence  sur  les  tribus.  Reaucoup  d'entre 
elles  l'appuyaient  en  secret,  le  poussaient  à  se  déclarer,  et  les  Rcrbères  de 
Kouko  eux-mêmes,  oubliant  leurs  vieilles  inimitiés,  s'étaient  rapprochés  de 
lui ,  et  lui  avaient  promis  leur  concours  contre  l'ennemi  commun. 

Salah-Reis,  sans  perdre  un  instant,  sortit  d'Alger  à  la  tête  d'une  armée,  et 
s'avança  jusqu'à  une  lieue  environ  de  Callah.  Mais  une  neige  abondante,  qui 
couvrait  la  terre,  ne  lui  permit  pas  d'agir,  et,  après  quelques  combats  de  peu 
d'importance,  dans  lesquels  l'avantage  resta  aux  Rerbères,  il  fut  obligé  de 
se  retirer.  Abd-el-Asis  profita  de  la  retraite  de  son  ennemi  pour  réparer  la 
citadelle  de  la  ville,  et  pour  fortifier  les  gorges  des  montagnes  qui  donnaient 
accès  sur  son  territoire.  Lorsque  Mohamed-Rey,  fils  de  Salah-Reis,  s'avança 

25 


19i  DOMINATION  TURQUE.* 

à  la  tète  d'une  nouvelle  armée,  Abd-el-Asis  put  lui  opposer  une  vigoureuse 
résistance.  Aussi,  après  avoir  essuyé  des  pertes  considérables,  les  Turcs  furent 
obligés  d'abandonner  le  cbamp  de  bataille  à  leur  adversaire,  qui  devint  plus 
redoutable  que  jamais. 

Le  vieux  pacha,  dont  la  prudence  se  trouvait  cette  fois  en  défaut,  n'avait 
confié  à  son  fils  le  commandement  de  l'armée  destinée  à  agir  contre  les  révol- 
tés, que  parce  qu'il  avait  supposé  que  le  cbeik  de  Callah  était  un  ennemi  facile 
à  vaincre.  Quant  à  lui,  s'abandonnant  à  son  activité  naturelle,  il  était  sorti  du 
port  d'Alger,  à  la  tète  d'une  flotte  de  quarante  voiles,  pour  croiser  dans  le 
détroit  de  Gibraltar.  Il  y  rencontra  une  escadre  portugaise,  et  s'en  empara. 
A  bord  d'un  des  navires  capturés,  se  trouvait  Muley-Buacon,  ex-roi  de  Fez, 
qui  s'était  adressé  à  la  cour  de  Portugal  pour  l'aider  à  rentrer  en  possession 
de  son  royaume.  Cette  capture  importante  que  le  hasard  venait  de  faire 
tomber  dans  ses  mains  lui  suggéra  l'idée  de  rendre  le  royaume  de  Fez  tri- 
butaire dupacbalik  d'Alger.  Pour  parvenir  à  ce  but,  Salah-Reis  promit  au  roi 
déchu  de  l'aider  à  rentrer  dans  ses  états,  à  condition  qu'il  reconnaîtrait  la  suze- 
raineté de  la  Porte.  Mais,  afin  que  le  cheik  de  Callali ,  dont  il  avait  différé  le 
châtiment,  ne  profitât  pas  de  son  absence  pour  se  fortifier  auprès  des  Arabes 
et  des  Berbères,  il  eut  l'art  d'attirer  sur  le  territoire  de  Fez  les  tribus  d'une  foi 
douteuse,  en  leur  offrant  l'appât  d'une  campagne  où  tous  devaient  s'enriebir. 
Cestribus  accoururent  avec  joie  sous  ses  ordres;  le  cbeik  de  Kouko  lui-môme, 
l'ennemi  juré  des  Turcs,  se  détacba  de  l'alliance  récente  qu'il  avait  faite  avec 
le  cheik  de  Callah ,  pour  se  ranger  sous  les  drapeaux  du  pacha. 

L'armée  de  Salah-Reis  prit  le  cbemin  du  royaume  de  Fez.  Au  moment  où 
elle  quittait  Alger,  une  flotte  de  vingt-deux  voiles  sortait  du  port,  et  se  diri- 
geait sur  Melilla,  pour  appuyer  les  mouvements  de  l'armée  de  terre  et  lui 
offrir  une  retraite  en  cas  de  revers.  Mais  la  victoire  suivait  partout  le  pacha 
lorsqu'il  commandait  lui-même.  Le  shérif  qui  avait  dépossédé  Muley-Buacon 
fut  vaincu  ;  Fez  fut  livré  au  pillage  et  saccagé  ;  les  Juifs,  qui  avaient  eu  la  pru- 
dence de  traiter  avec  les  Turcs  et  de  leur  payer  une  forte  rançon  ,  furent  les 
seuls  épargnés.  Muley-Buacon  fut  rétabli  sur  le  trône  par  Salah-Reis,  qui, 
après  avoir  reçu  de  son  protégé  de  fortes  sommes  et  la  promesse  d'une  obéis- 
sance passive,  reprit  la  route  d'Alger,  s'arrètant  sur  son  passage  à  Mostaga- 
nem,  à  Tenez,  à  Tlemccn,  et  prenant  partout  des  mesures  pour  assurer  la 
parfaite  soumission  du  pays. 

Profitant  de  son  absence,  Abd-el-Asis  avait  obtenu  de  nouveaux  succès. 
A  son  départ,  le  pacha  avait  confié  à  un  de  ses  lieutenants  un  corps  de 
deux  mille  cinq  cents  Arabes,  pris  dans  les  tribus  les  plus  soumises,  avec 
ordre  d'observer  tous  ses  mouvements.  Abd-el-Asis  avait  marebé  hardiment  à 
la  rencontre  de  cette  armée,  et,  après  l'avoir  taillée  en  pièces,  il  avait  mis  à 
mort  tous  les  Turcs  qui  étaient  tombés  entre  ses  mains.  Loin  d'effrayer  le 
pacha,  ce  second  revers  l'engagea  à  poursuivre  avec  plus  de  vigueur  encore  le 


DOMINATION  TURQUE.  1!>5 

système  politique  de  diversion  dont  il  avait  obtenu  de  si  heureux  résultats  pour 
le  royaume  de  Fez.  Ses  regards  se  tournèrent  du  côté  de  Bougie'.  Les  Espagnols, 
qui  l'occupaient ,  retranchés  derrière  ses  murailles,  se;  croyaient  en  sûreté,  et 
bravaient  impunément  les  Turcs,  en  Fomentant  contre  eux  des  discordes  parmi 
les  tribus  africaines,  et  en  leur  créant  sans  cesse  de  nouveaux  ennemis.  Le 
pacha  comprit  que  la  domination  des  Turcs  en  Afrique  ne  pourrait  s'affermir 
que  lorsque  Bougie  serait  enlevée  aux  Espagnols  ;  aussi  résolut-il  de  les  en 
déloger. 

L'entreprise  était  difficile,  et  les  moyens  d'exécution  dont  il  pouvait  dis- 
poser étaient  bornés.  Toutefois,  il  parvint  à  surmonter  ces  obstacles,  en  ral- 
liant à  sa  cause  toutes  les  tribus  de  l'Algérie,  même  celles  qu'il  n'avait  pu 
soumettre  jusqu'alors.  En  effet ,  la  nouvelle  d'une  guerre  contre  les  chré- 
tiens fut  à  peine  répandue,  que  toutes  les  tribus  se  hâtèrent  de  fournir  des 
cavaliers  et  des  fantassins  à  son  armée.  Une  guerre  contre  les  Espagnols  était 
une  guerre  sainte;  personne  ne  voulut  y  manquer.  Il  réunit  ainsi,  en  peu  de 
jours,  une  armée  de  trente  mille  hommes  avec  laquelle  il  marcha  aussitôt  sur 
Bougie,  tandis  que  deux  galères  algériennes  et  une  caravelle  française  trans- 
portaient par  mer  douze  canons  de  gros  calibre  et  deux  pierriers;  car  le  reste 
de  la  flotte  algérienne,  réuni  à  celle  de  Dragut,  agissait  en  ce  moment,  de 
concert  avec  la  flotte  française,  contre  l'île  de  Corse.  Cette  coopération  des 
deux  flottes  nous  oblige  à  quitter  pour  un  moment  le  siège  de  Bougie,  et  à 
nous  occuper  des  événements  extérieurs  qui  se  passaient  en  Europe,  et  de  la 
part  qu'y  prenait  l'Algérie. 

Sept  ans  s'étaient  écoulés  depuis  la  mort  de  Barberousse.  A  la  suite  de  cet 
événement,  Charles-Quint  avait  signé  une  trêve  avec  le  sultan.  Mais,  malgré 
cette  suspension  d'armes,  les  navires  espagnols  étaient  constamment  pillés 
dans  la  Méditerranée,  et  leurs  équipages  réduits  en  captivité.  L'auteur  de  ces 
déprédations  était  Dragut,  digne  émule  du  fameux  capitan -pacha.  Après  la 
mort  de  Barberousse,  Dragut  s'était  montré  dans  le  golfe  de  Naples,  s'empa- 
rant,  dans  le  port  de  Pouzzoles,  d'une  galère  de  Malte,  surprenant,  au  milieu 
de  la  nuit,  la  ville  de  Castellmare ,  et  mettant  tout  à  feu  et  à  sang  sur  les  côtes 
de  la  Calabre.  Échappant  ensuite  aux  croisières  de  Doria,  Dragut  s'établissait 
dans  l'île  de  Gelves,  pour  y  passer  la  mauvaise  saison,  et  y  préparer  en  même 
temps  la  conquête  de  Méhédia. 

Cette  ville,  qu'on  croit  être  l'ancienne  et  splendide  Adrumette,  est  bAtie 
sur  un  roc  bas  et  plat  qui  s'avance  dans  la  mer  en  forme  d'isthme.  Elle  était 
alors  entourée  d'une  bonne  muraille,  et  la  langue  de  terre  qui  la  rattachait 
au  continent  était  fortifiée  avec  un  soin  particulier.  Ruinée  par  l'invasion  des 
Arabes,  le  kalife  de  Kairouan,  Mahady,  l'avait  plus  tard  reconstruite,  et  lui 
avait  donné  son  nom.  A  l'époque  de  la  décadence  de  l'empire  des  kalifes,  des 

1  Cette  ville  est  située  à  '»5  lieues  d'Alger,  à  30  de  Constantin^ ,  et  à  55  de  Boue. 


196  DOMINATION  TURQUE. 

corsaires  de  la  Sicile  s'en  étaient  emparés.  Puis,  elle  était  retombée  au  pou- 
voir des  Turcs,  qui  en  avaient  fait  une  dépendance  de  Tunis.  Les  habitants  de 
Méhédia,  comme  tous  les  Maures,  étaient  légers,  inconstants  et  portés  à  la 
révolte.  Lors  de  la  prise  de  Tunis,  par  Cliarles-Quint,  ils  s'étaient  constitués 
en  république;  et,  depuis  cette  époque,  jaloux  de  leur  liberté,  ils  ne  souf- 
fraient qu'avec  peine  les  étrangers  dans  leur  port,  et  souvent  môme  ils  en 
avaient  refusé  l'entrée  aux  vaisseaux  de  la  marine  turque. 

Dragut  résolut  de  faire  rentrer  cette  place  sous  la  domination  du  sultan  , 
et  afin  aussi  d'assurer  à  ses  vaisseaux  un  port  de  refuge  qui  leur  manquait 
dans  ces  parages.  Dans  ce  dessein,  il  eut  recours  à  la  ruse.  Depuis  que  Mé- 
hédia s'était  constituée  en  république ,  cette  ville  était  déchirée  par  des 
factions  intestines.  Dragut  gagna,  à  prix  d'or,  un  des  principaux  magistrats 
de  Méhédia,  nommé  Ibrahim-Brambarac,  qui  lui  livra  la  ville;  il  y  fit  recon- 
naître aussitôt  sa  souveraineté  et  en  confia  le  commandement  à  son  neveu, 
Hez-Reis,  à  qui  il  laissa  quatre  cents  Turcs,  puis  il  reprit  la  mer,  emmenant 
avec  lui,  comme  otages,  quelques-uns  des  plus  riches  habitants.  Mais,  avant 
de  partir,  il  ordonna  de  faire  mourir  Brambarac,  se  défiant,  avec  raison,  de  la 
fidélité  de  celui  qui  avait  trahi  sa  patrie. 

Cet  événement  répandit  l'effroi  sur  les  côtes  de  l'Italie  et  de  la  Sicile. 
Charles-Quint  ordonna  aussitôt  à  Doria  de  se  mettre  en  mer  pour  reprendre 
Méhédia.  L'amiral  génois  réunit  une  flotte  de  cinquante  voiles,  à  laquelle  se 
rallièrent  les  galères  du  grand-duc  de  Toscane  et  celles  du  pape.  A  Naples, 
Doria  prit  à  bord  de  ses  vaisseaux  huit  cents  Espagnols,  à  la  tête  desquels 
marchait  don  Garcia  de  Tolède,  fils  du  vice-roi.  A  Palerme,  don  Juan  de 
Véga,  vice-roi  de  Sicile,  fournit  cinq  autres  galères,  commandées  par  Alvarez, 
son  fils;  et  l'ordre  de  Malte,  sur  l'invitation  de  l'empereur,  équipa  quatre 
navires,  montés  par  cent  quarante  chevaliers  et  un  bataillon  de  quatre  cents 
hommes.  La  flotte  ainsi  composée  alla  mouiller  à  l'île  de  Fabiana,  où  elle 
trouva  Pérez  de  Vargas,  gouverneur  de  la  Goulette,  qui  était  venu  se  rallier 
à  elle  avec  quelques  navires,  et  appareilla  pour  Méhédia. 

Mais  rien  n'égalait  l'activité  de  Dragut.  Tandis  que  Doria  rassemblait  sa 
flotte,  il  introduisait  dans  Méhédia  trois  vaisseaux  chargés  de  vivres  et  de  mu- 
nitions de  guerre,  faisait  arrêter  tous  les  habitants  mal  disposés,  et,  lui- 
même  courant  les  mers,  il  cherchait  à  intercepter  les  convois,  à  enlever  les 
bâtiments  isolés,  ou  à  ravager  les  côtes;  puis  tout  à  coup,  quittant  l'île  de 
Gelves,  à  la  tête  de  sept  fustes  et  de  quatre  brigantins,  il  débarqua,  pendant 
la  nuit,  près  de  Méhédia,  avec  douze  cents  soldats  turcs  ou  maures,  et  environ 
deux  mille  Africains.  Il  attaqua  les  impériaux  le  matin  dans  un  bois  où  l'en- 
nemi venait  habituellement  couper  des  fascines  pour  les  tranchées;  cette  ren- 
contre fut  sanglante  et  acharnée  de  part  et  d'autre.  Pérez  de  Vargas,  gou- 
verneur de  la  Goulette,  s'étant  élancé  au  milieu  des  rangs  ennemis  pour 
sauver   un   jeune   officier   que   menaçait   le  yatagan   des   Turcs  ,  tomba,  la 


DOMINATION  TURQUE.  107 

poitrine  traversée  d'une  balle.  La  lutte  n'en  devint  que  plus  meurtrière  ;  car 
la  richesse  des  lialùis  de  Pérez  de  Vargas  et  l'éclat  de  ses  armes  augmentaient 

l'acharnement  îles  ennemis,  qui  voulaient  s'emparer  de  son  cadavre.  Toutefois, 
une  décharge  bien  dirigée  leur  lit  lâcher  prise,  et  les  obligea  à  battre  en 
retraite.  La  victoire  resta  aux  impériaux.  Cette  journée  avait  coûté  aux  Turcs 
cinq  cents  hommes  mis  hors  de  combat  ;  les  chrétiens  n'avaient  eu  de  leur 
côté  que  soixante-dix  morts  et  quatre-vingt-dix  blessés.  Mébédia  lut  prise 
d'assaut  deux  mois  après. 

La  complète  de  celte  ville  irrita  vivement  Soliman,  qui  lit  aussitôt  partir 
du  port  de  Constantinople  cent  douze  galères  et  de  trois  galions.  Sinam- 
Pacba,  qui  les  commandait ,  avait  Dragut  sous  ses  ordres.  La  flotte  parut  en 
vue  de  la  Sicile,  et  débarqua  des  troupes  dans  l'île  de  Malte.  Mais  elles  furent 
forcées  de  se  rembarquer,  par  suite  de  la  résistance  héroïque  que  leur  oppo- 
sèrent les  chevaliers  de  l'Ordre.  La  flotte  ottomane,  se  portant  alors  sur  l'île 
de  (îozo,  en  attaqua  le  fort,  et  obligea  le  gouverneur  à  capituler.  Tripoli,  l'une 
des  villes  les  plus  importantes  du  littoral  africain,  ne  tarda  pas  à  subir  le 
même  sort. 

Ces  succès,  quoique  peu  décisifs,  exaltèrent  néanmoins  l'ambition  de  l'im- 
pétueux Soliman:  il  conçut,  dit-on,  alors  le  projet  de  conquérir  l'Europe. 
C'est  à  la  poursuite  de  cette  idée  gigantesque  que  quelques  bistoriens  attri- 
buent l'alliance  intime  qui  se  forma  alors  entre  la  France  et  la  Turquie. 
Une  pareille  alliance  présentait  un  spectacle  bien  nouveau  et  bien  extraor- 
dinaire :  d'une  part,  la  Turquie,  l'ennemie  naturelle  des  états  chrétiens,  im- 
posait silence  à  sa  haine  et  à  son  mépris  pour  les  infidèles,  et  liait  ses  inté- 
rêts à  ceux  de  la  monarchie  française  ;  de  l'autre ,  la  France,  la  nation  très- 
chrétienne,  faisait  cause  commune  avec  l'islamisme,  et  favorisait  ses  projets 
de  conquête.  Mais  la  France  avait  en  ce  moment  besoin  d'un  appui  ;  car  elle 
continuait  ses  luttes  avec  l'Empire,  luttes  sanglantes,  qui  divisaient  tous  les 
autres  états  de  l'Europe.  La  situation  politique  de  la  France  étant  restée  la 
même  après  la  mort  de  François  Ier,  Henri  II ,  son  successeur,  vit  dans  l'al- 
liance de  Soliman,  qui  pesait  d'un  poids  immense  dans  la  balance  de  l'Europe, 
une  arme  puissante  contre  la  maison  d'Autriche,  et  suivit  les  errements  de  la 
politique  de  son  prédécesseur. 

Henri  II  donna  donc  l'ordre  à  Polin  ,  baron  de  La  Garde,  de  rallier  la  flotte 
ottomane  avec  vingt-six  galères  françaises.  Ce  prince  méditait,  dès  cette 
époque,  le  projet  de  conquérir  l'île  de  Corse,  qui,  jetée  dans  la  Méditerranée 
entre  Marseille  et  les  côtes  d'Italie,  interceptait  le  chemin  de  la  Toscane  et  de 
Naples,  et  commandait  le  golfe  de  Gènes,  dont  il  n'avait  pas  perdu  l'espoir 
de  s'emparer.  Dragut,  à  la  tête  de  la  flotte  turque,  attaqua  Bonifacio,  pen- 
dant que  le  baron  de  La  Garde  se  présentait  devant  Bastia.  Cette  dernière  ville 
se  rendit  presque  sans  résistance;  mais  Dragut,  après  avoir  perdu  six  cents 
hommes  devant  Bonifacio,  fut  obligé  de  recourir  à  la  ruse.  Un  officier,  que  le 


198  DOMINATION   TURQUE. 

baron  de  La  Garde  avait  placé  près  de  l'amiral  ottoman,  ayant  demandé  une 
entrevue  avec  quelques-uns  des  habitants,  leur  représenta  tous  les  dangers 
auxquels  leur  ville  était  exposée,  si  elle  persistait  à  se  défendre.  Cet  officier 
ajoutait  que,  pour  sauver  leur  fortune  et  leur  vie,  il  ne  restait  aux  habitants 
qu'à  se  mettre  sous  la  protection  de  la  France.  Ces  paroles  produisirent  l'effet 
qu'on  en  attendait;  et  Bonifacio  ouvrit  ses  portes.  Mais,  comme  cette  soumis- 
sion volontaire  privait  les  Turcs  d'un  immense  butin,  la  ville  n'en  fut  pas  moins 
saccagée,  et  une  partie  de  la  garnison  et  des  habitants  massacrés,  au  mépris 
de  la  capitulation.  Cette  indigne  violation  du  droit  des  gens  ayant  fait  écla- 
ter des  divisions  entre  les  Turcs  et  les  Français,  Dragut  se  sépara  de  ses 
alliés,  et  son  départ  compromit  le  succès  de  l'expédition.  A  quelques  mois 
de  là,  Doria  reprit  l'offensive,  et  rentra  dans  Baslia.  Henri  H  envoya  aus- 
sitôt un  ambassadeur  à  Constantinople,  pour  se  plaindre  au  sultan  et  réclamer 
l'exécution  du  traité. 

Fidèle  à  sa  parole ,  Soliman  ordonna  que  les  forces  navales  de  l'empire 
fussent  mises  de  nouveau  à  la  disposition  du  monarque  français,  pour  agir 
contre  l'île  de  Corse.  Sa  flotte  se  composait  de  cent  galères,  indépendam- 
ment de  vingt  navires  de  toutes  grandeurs  que  devait  fournir  le  pacha  d'Al- 
ger. Ordre  fut  donné  à  Salah-Rcis  de  tenir  prêts  ses  navires,  qui  rallièrent 
les  galères  de  Constantinople  devant  Piombino.  De  là,  la  flotte  ottomane 
rejoignit  le  baron  de  La  Garde,  qui  s'était  dirigé  sur  la  Corse  avec  vingt  huit 
galères  et  tout  le  matériel  nécessaire  à  un  siège.  Les  navires  turcs,  que  com- 
mandait Dragut,  et  les  navires  algériens  eux-mêmes,  avaient  à  bord  des  équi- 
pages composés  d'hommes  déterminés  ;  mais  une  guerre  de  la  nature  de  celle 
qu'on  allait  entreprendre,  de  concert  avec  les  Français,  no  pouvait  plaire 
à  Dragut  ni  à  ses  gens,  par  la  raison  qu'elle  ne  rapportait  aucun  butin.  Aussi , 
devant  Bastia,  Dragut  refusa-t-il  des  troupes  pour  l'attaque,  ce  qui  obligea  le 
baron  de  La  Garde  à  renoncer  au  siège  de  cette  ville.  A  Calvi ,  place  dont  les 
Français  voulaient  s'emparer,  les  Turcs  combattirent  également  avec  répu- 
gnance et  se  retirèrent  en  poussant  de  grandes  clameurs,  signe  ordinaire  de 
leur  mécontentement. 

Telle  était  la  nature  des  événements  qui  avaient  amené  la  coopération  des 
forces  maritimes  d'Alger  avec  la  flotte  française.  Bien  que  cette  coopération 
n'eût  été,  pour  ainsi  dire,  que  négative,  parce  que  les  Turcs  n'avaient  qu'un 
intérêt  secondaire  dans  l'expédition,  toutefois  on  peut  voir,  par  ce  seul  fait, 
de  quelle  importance  était  alors  la  possession  de  ce  port.  Aucun  événement 
ne  s'accomplissait  dans  le  bassin  de  la  Méditerranée  sans  que  la  marine  algé- 
rienne y  prît  part. 

Mais  si ,  dans  l'expédition  contre  la  Corse ,  les  flottes  turque  et  algérienne 
agirent  mollement,  en  revanche,  Salah-Beis,  devant  Bougie  (juin  1555), 
montrait  une  vigueur  et  une  activité  qui  allaient  rendre  aux  armes  ottomanes 
leur  ancien  prestige,   et  porter  un  coup  fatal  aux  Espagnols.  Bougie   fut 


DOMINATION   II  lion:.  199 

attaquée  par  terre  cl  par  mer.  Une  batterie,  établie  sur  le  penchant  de  la 
montagne,  mina  bientôt  le  fort  Impérial;  celui  de  la  Mer,  situé  à  ['entrée 
du  port,  fut  également  démantelé;  el  la  garnison,  n'ayant  plus  de  retraite 
que  le  Grand- Fort ,  demanda  à  capituler.  La  garnison  et  les  habitants  eurent 
la  vie  sauve  ;  mais,  à  l'exception  du  gouverneur  et  de  vingt  autres  personnes 
auxquelles  il  fut  permis  de  quitter  la  ville,  tous  les  chrétiens,  au  nombre  de 
six  cents,  hommes,  femmes  et  enfants,  restèrent  prisonniers,  c'est-à-dire 
esclaves,  entre  les  mains  du  vainqueur.  Le  gouverneur  espagnol  partit  sur 
Une  caravelle  française;  mais,  au  moment  OÙ  il  mettait  le  pied  en  Espagne, 
Charles-Quint  le  lit  arrêter,  et  le  condamna  à  perdre  la  vie  sur  la  place 
publique  de  Valladolid. 

Malgré  quelques  brillants  faits  d'armes,  les  Espagnols  voyaient  chaque  jour 
s'amoindrir  le  territoire  qu'ils  possédaient  sur  le  littoral  africain.  Il  ne  leur 
restait  plus,  en  effet,  sur  cette  longue  côte,  que  les  deux  points  extrêmes 
d'Oran  et  de  Tunis.  Les  Turcs,  au  contraire,  ne  cessaient  de  faire  des  progrès, 
depuis  qu'ils  avaient  mis  le  pied  dans  ce  pays.  Encouragé  par  la  prise  de 
Bougie,  Salah-Reis  conçut  le  projet  d'enlever  aux  Espagnols  la  ville  d'Oran 
elle-même.  Le  pacha  sollicita,  pour  cette  entreprise  importante,  le  secours  de 
la  Porte,  qui  lui  promit  six  mille  Turcs  et  quarante  galères.  Mais,  avant  l'arri- 
vée de  ces  forces,  la  mort  surprit  le  valeureux  pacha.  Il  fut  atteint  de  la  peste, 
et  succomba  en  moins  de  vingt-quatre  heures  (1556).  Salah-Reis  était  âgé 
de  soixante-dix  ans.  Son  corps  fut  déposé  près  de  la  porte  Bab-el-Oued. 
Un  Maure  et  un  esclave  chrétien  furent  chargés  d'entretenir  le  feu  d'une 
lampe  sur  son  tombeau,  et  de  l'orner  de  Heurs,  selon  la  coutume  des  riches 
musulmans. 

Cette  mort  imprévue  n'arrêta  point  les  préparatifs  de  l'expédition  contre 
Oran.  La  Porte  n'avait  pas  encore  nommé  le  successeur  de  Salah  Ileis,  et  déjà 
Hassan-Kaïd,  renégat  corse,  que  l'armée  avait  nommé  gouverneur  par  inté- 
rim, marchait  sur  cette  ville  avec  un  corps  composé  de  trois  mille  Turcs 
et  d'un  grand  nombre  d'Arabes  et  de  Berbères.  Hassan-Kaïd  commença  par 
l'investir;  et  bientôt  la  Tour  des  Saints,  édifice  construit  hors  de  la  ville 
pour  défendre  les  sources  des  fontaines,  tomba  en  son  pouvoir.  Mais,  ayant 
appris  que  le  successeur  de  Salah-Reis  était  parti  de  Constantinople  pour 
prendre  possession  du  gouvernement  d'Alger,  Hassan-Kaïd,  qui  était  aimé 
de  l'armée  et  des  janissaires,  résolut  de  garder  le  pouvoir,  au  mépris  des 
volontés  de  la  Porte.  Les  alcades  de  Bougie  et  de  Boue  reçurent  l'ordre  de 
repousser  à  coups  de  canon  le  nouveau  pacha,  nommé  Tékéli,  s'il  ne  se  reti- 
rait sur  leur  sommation.  Les  alcades  obéirent,  et  Tékéli  ne  put  aborder  ni  à 
Boue  ni  à  Bougie.  Il  continua  sa  route,  et,  arrivé  au  cap  Matifoux,  il  tira  un 
coup  de  canon,  suivant  l'usage  des  navires  envoyés  par  le  sultan;  mais  la 
batterie  du  cap  ne  lui  rendit  pas  le  salut. 

Ainsi  l'autorité  du  divan  venait  d'être  une  seconde  fois  méconnue   pnr 


■100  DOMINATION  TURQUE; 

les  janissaires.  Cependant  une  réaction  ne  tarda  pas  à  s'opérer;  ses  auteurs 
étaient  les  hommes  de  la  marine  qui  montaient  les  galères  pour  aller  en  course. 
Vivant  depuis  longtemps  en  mauvaise  intelligence  avec  la  milice  turque, 
ils  ne  voyaient  aucun  avantage  à  conserver  Hassan-Kaïd  au  gouvernement 
d'Alger,  et  craignaient,  en  le  soutenant,  de  s'attirer  la  colère  du  sultan.  Ils 
résolurent  donc  de  prendre  le  parti  de  Tékéli,  et,  profitant  d'une  nuit  sombre, 
ils  l'introduisirent  dans  la  ville.  Une  garde  de  deux  mille  arquebusiers  reçut  le 
nouveau  pacha,  qui,  s'avançant  aussitôt  vers  le  palais,  s'empara  d'Hassan- 
Kaïd  et  le  fit  jeter  en  prison.  Un  supplice  atroce  lui  était  réservé,  ainsi  qu'à 
l'alcade  de  Bougie,  qui,  moins  heureux  que  son  collègue  de  Bone,  n'avait  pu 
parvenir  à  s'échapper.  Hassan  fut  jeté  sur  des  crochets  de  fer,  auxquels  il 
demeura  suspendu  pendant  trois  jours,  attendant  la  mort  au  milieu  des  plus 
horribles  souffrances.  L'alcade  fut  coiffé  avec  un  casque  de  fer  rougi  au  feu, 
et  ensuite  empalé. 

Nous  allons  voir  maintenant  se  développer  cette  lutte  constante  entre  les 
janissaires  et  les  représentants  de  la  Porte,  qui  caractérise  cette  période  de 
l'histoire  d'Alger.  Pour  mieux  en  faire  comprendre  l'esprit,  il  convient  de  jeter 
un  coup  d'oeil  rétrospectif  sur  la  nature  et  l'origine  des  janissaires,  de  cette 
milice  turbulente  qui  ne  fut  abolie  que  sous  le  règne  du  sultan  Mahmoud.  Le 
janissariat  fut  institué  par  Orcan  en  1347.  Les  soldats  qui  le  composaient 
furent  d'abord  des  esclaves  chrétiens  que  le  sultan  enlevait  dans  ses  différentes 
expéditions  ;  mais,  par  la  suite,  on  y  admit  des  Turcs.  Le  derviche  Haji-Bektas, 
qui  vivait  sous  le  règne  d'Amurat  1er,  donna  à  ce  corps  le  nom  de  yengis- 
chehri  (janissaire  ou  nouveau  soldat) ,  puis  il  le  combla  de  souhaits  heureux. 
«  Que  leur  allure  soit  vive  et  fière  !  que  leurs  mains  soient  victorieuses,  leur 
«  épée  tranchante,  leurs  lances  toujours  prêtes  à  frapper  leurs  ennemis  !  En 
«■  quelque  lieu  qu'ils  aillent,  puissent-ils  retourner  avec  un  visage  de  santé  !  » 
Les  janissaires,  choisis  parmi  les  plus  jeunes  et  les  plus  beaux  esclaves,  rece- 
vaient dans  les  jardins  du  grand-seigneur  une  éducation  toute  militaire. 
Leurs  armes  étaient  le  mousquet  et  l'épée;  mais,  à  Constantinople,  dont  la 
police  leur  était  confiée,  ils  portaient  de  longues  cannes.  Leur  solde  était 
supérieure  à  celle  des  autres  troupes.  Us  avaient  un  aga,  ou  général,  qui  était 
un  des  cinq  grands-officiers  de  l'empire,  et  ne  reconnaissaient  d'autres  juges, 
dans  quelque  cas  que  ce  fût,  que  leurs  officiers. 

A  Alger,  les  janissaires  avaient  la  même  organisation  et  jouissaient  des 
mêmes  privilèges  :  aussi  la  régence  fut-elle  souvent  le  théâtre  de  ces  péri- 
péties sanglantes,  si  communes  dans  les  annales  de  la  Turquie.  La  mort 
d'Hassan-Kaïd  en  fut  cette  fois  le  prétexte.  Irrités  des  cruautés  commises 
sur  lui,  les  janissaires  résolurent  de  le  venger,  et  s'abouchèrent,  à  cet 
effet,  avec  un  renégat  calabrais,  nommé  Joussuf,  alcade  deTlemcen,  qui 
devint  l'âme  du  complot.  La  peste  régnait  alors  à  Alger,  et  Tékéli  s'était 
retiré  dans  une  maison  de  campagne,  sur  les  bords  de  la  mer,  pour  échapper 


DOMINATION   TURQUE.  -201 

à  la  contagion.  Instruit  de  cotte  circonstance,  Joussuf  quitta  secrètement 
Tlemcen,  à  la  tète  <le  ses  soldats,  et  se  dirigea  vers  la  maison  habitée  par  le 
pacha.  Celui-ci  n'eut  que  le  temps  de  monter  à  cheval  pour  retourner  à 
Alger,  dont  il  trouva  les  portes  fermées.  Les  janissaires  étaient  en  pleine 
révolte.  Ayant  cherché  un  refuge  dans  un  marabout,  il  y  fut  poursuivi  par 
Joussuf,  qui,  malgré  la  sainteté  du  lieu,  le  perça  d'un  coup  de  lance  en  lui 
reprochant  les  cruautés  qu'il  avait  exercées  sur  le  malheureux  Hassan-Kaïd. 
Aussitôt  après,  Joussuf  fut  proclamé  gouverneur  par  intérim  ;  mais  il  mou- 
rut de  la  peste  au  bout  de  quelques  jours,  et  les  janissaires  lui  donnèrent 
pour  successeur  un  de  leurs  chefs  nommé  Jaga  (janvier  1557). 

Six  mois  plus  tard,  Constantinople  envoya,  pour  la  seconde  fois,  Hassan  - 
Pacha,  fils  de  Khaïr-ed-Din,  prendre  le  commandement  de  l'odjack  d'Alger. 
Hassan  fut  reçu  sans  résistance,  et  parut  disposé  à  oublier  l'outrage  que  l'au- 
torité de  la  Porte  venait  de  subir;  mais  cette  indulgence  n'était  qu'apparente. 
Toutefois,  comme  il  eût  été  imprudent  d'attaquer  de  front  un  corps  aussi 
redoutable  que  celui  des  janissaires,  il  résolut  de  miner  peu  à  peu  son  influence 
et  de  l'affaiblir,  afin  de  s'en  rendre  maître  plus  sûrement.  A  cet  effet,  il  se 
rapprocha  des  chefs  berbères  et  arabes,  que,  jusque  là,  les  Turcs  avaient 
traités  avec  hauteur  et  dédain  ;  il  s'appliqua  à  les  favoriser,  de  préférence  aux 
janissaires;  lui-même  épousa  la  fille  du  cheik  de  Kouko,  qui  pendant  quelque 
temps  avait  été  l'ennemi  le  plus  acharné  des  Turcs;  enfin,  il  permit  aux 
Arabes  et  aux  Berbères,  contrairement  aux  mesures  adoptées  par  ses  prédé- 
cesseurs, de  se  fournir  à  Alger  de  toutes  les  armes  offensives  et  défensives 
dont  ils  auraient  besoin. 

Cependant,  au  milieu  de  ces  dissensions  intestines,  les  représentants  de  la 
Porte  ne  perdaient  pas  de  vue  leurs  ennemis  naturels  ,  les  chrétiens.  L'admi- 
nistration de  Hassan-Pacha  ne  fut  pas  stérile  à  cet  égard.  Dès  les  premiers 
mois  de  son  arrivée  à  Alger,  il  s'était  empressé  de  voler  au  secours  de  Tlemcen, 
menacée  par  le  roi  de  Fez ,  et  avait  été  assez  heureux  pour  en  faire  lever  le 
siège.  De  là  il  s'était  porté  sur  Mostaganem,  dont  le  comte  d'Alcandette  avait 
voulu  s'emparer.  En  effet,  au  commencement  du  mois  d'août  1558,  le  comte 
sortit  d'Oran  à  la  tête  d'une  armée  de  six  à  sept  mille  hommes  pour  sur- 
prendre cette  place  :  mais  les  Turcs  étaient  prévenus  de  ses  mouvements, 
et  quand  il  se  présenta  devant  Mostaganem,  il  la  trouva  occupée  par  une  forte 
garnison.  Une  lutte  sanglante  s'engagea;  les  Espagnols  furent  mis  en  dé- 
route. Le  comte  d'Alcandette  chercha  vainement  à  rallier  son  armée  ;  mais 
ses  prières  et  ses  menaces  ne  purent  arrêter  les  fuyards.  Renversé,  foulé 
aux  pieds  de  son  cheval,  il  reçut  de  ses  soldats  une  mort  qu'il  cherchait  vai- 
nement dans  les  rangs  ennemis.  Dans  cette  circonstance,  Hassan- Pacha  se 
montra  généreux.  Il  rendit  le  corps  du  comte  à  son  fils  don  Martin  ,  qui  lui- 
même  était  tombé  au  pouvoir  des  Turcs.  Le  pacha,  après  avoir  ravitaillé  Mos- 
taganem, s'empara  de  Mazagran,  et  rentra  couvert  de  gloire  à  Alger. 

26 


■202  DOMINATION  TURQUE. 

Après  sa  victoire  de  Mostaganem  ,  Hassan-Pacha  s'attacha  à  ruiner  Abd-el- 
Azis,  ce  cheik  redoutable  de  Callah,  que  Salah-  Réis  n'avait  pu  dompter,  et  qui 
ne  cessait  de  harceler  les  Turcs.  Son  audace  était  extrême  :  il  levait  des  contri- 
butions sur  des  contrées  qui  leur  étaient  soumises;  et,  dans  plusieurs  ren- 
contres, il  avait  remporté  sur  eux  des  avantages  signalés.  Hassan-Pacha  réso- 
lut de  venger  tous  ces  affronts.  11  forma  une  armée  dans  laquelle  il  fit  entrer 
tous  les  chrétiens  qui  étaient  dans  les  bagnes,  et  qui  consentirent  à  embrasser 
l'islamisme  ;  puis  il  envahit  le  pays  des  Rerbères  de  Callah.  La  fortune  des 
armes  abandonna  cette  fois  Abd-el-Azis ,  qui  fut  tué  en  combattant ,  et  les 
Berbères  s'enfuirent  dans  leurs  montagnes ,  où  ils  élurent  pour  cheik  son 
frère  ;  mais  ceiui-ci  se  hâta  de  déposer  les  armes  et  d'entrer  en  accommode- 
ment avec  le  pacha. 

Arers  cette  époque ,  une  nouvelle  révolte  éclata  parmi  les  janissaires.  Cette 
milice  indisciplinée  avait  vu  avec  une  secrète  irritation  la  permission  accordée 
par  Hassan-Pacha  aux  Arabes  et  aux  Berbères,  de  se  fournir  d'armes  défen- 
sives et  offensives  à  Alger,  et  attendait  l'occasion  de  s'en  venger.  Leur  aga 
réunit  secrètement  les  chefs  de  la  milice,  qui  décidèrent  qu'il  serait  défendu, 
sous  peine  de  mort,  aux  Berbères  et  aux  Arabes,  d'acheter  des  armes  à  Alger. 
Hassan-Pacha  lui-même,  chargé  de  fers,  fut  jeté  à  bord  d'un  navire  et  ren- 
voyé à  Constantinopie.  Les  janissaires  élurent  ensuite  pour  gouverneurs,  Has- 
san ,  leur  aga,  et  Coussa-Mohamed. 

La  déposition  de  Hassan-Pacha  était  certes  un  acte  de  révolte  trop  grave 
pour  pouvoir  être  toléré  par  un  homme  d'un  caractère  aussi  absolu  que  l'était 
Soliman.  Mais  une  grande  distance  sépare  Constantinopie  d'Alger,  circon- 
stance qui  rendait  toute  entreprise  contre  la  régence  coûteuse  et  difficile. 
D'un  autre  côté  les  galères  algériennes  avaient  rendu  de  grands  services  à  la 
Porte,  et  pouvaient  lui  en  rendre  encore  dans  ses  différends  avec  les  états 
de  la  chrétienté.  Toutes  ces  considérations  engagèrent  le  divan  à  procé- 
der avec  mesure.  On  se  contenta  d'envoyer  Hamet-Pacha,  avec  ordre  de  se 
saisir  des  deux  kalifats  que  les  janissaires  avaient  nommés  gouverneurs  par 
intérim.  Hamet  s'attendait  à  la  résistance,  mais  il  n'en  éprouva  aucune.  Il 
revint,  amenant  avec  lui  les  deux  prisonniers,  qui  eurent  la  tête  tranchée  à  la 
porte  du  sérail.  Afin  d'en  imposer  davantage  aux  janissaires,  Soliman  nomma 
pour  la  troisième  fois  le  fils  de  Khair-ed-Din  au  pachalik  d'Alger. 

Hassan-Pacha  revint  donc,  et  trouva  le  gouvernement  occupé  par  un  kalifat 
intérimaire,  mais  qui  se  démit  aussitôt  de  ses  fonctions.  Voyant  que  les  janis- 
saires ,  malgré  leur  apparente  soumission  ,  étaient  toujours  prêts  à  se  soule- 
ver, il  comprit  la  nécessité  de  remettre  l'exécution  de  ses  projets  de  vengeance 
à  un  autre  temps.  En  attendant,  pour  donner  un  aliment  à  leur  activité,  et 
peut-être  aussi  pour  se  débarrasser  des  plus  turbulents,  il  résolut  d'achever 
l'œuvre  commencée  par  ses  prédécesseurs,  et  d'expulser  les  Espagnols  de  la 
ville  d'Oran.  Les  préparatifs  de  cette  expédition,  bien  que  faits  sur  une  grande 


DOMINATION  TURQUE,  203 

échelle,  furent  enveloppés  d'un  profond  mystère.  Alger  n'avait  jamais  vu 
d'armement  aussi  considérable.  Hassan  parvint  aussi  à  faire  taire  pour  un 
moment  les  rivalités  qui  séparaient  le  cheik  (le  Kouko  et  celui  de  Callah,  et 
chacun  d'eux  fournit  à  l'expédition  six  mille  combattants. 

Hassan-Pacha  quitta  Alger  le  15  avril  1503,  et  prit  la  route  d'Oran.  Le  trajet 
est  de  quatre-vingts  lieues  environ.  L'armée  traversa  la  plaine  de  la  Mitidja  , 
quelques  petites  chaînes  de  montagnes ,  et  ensuite  de  vastes  plaines  qui 
s'étendent  jusqu'à  l'empire  de  Maroc.  On  ne  rencontre  sur  la  roule  aucune 
ville ,  mais  on  y  trouve  les  ruines  de  quelques  cités  romaines.  Après  avoir 
passé  plusieurs  fleuves,  et  entre  autres  le  Ghélif,  et  s'être  recrutée  d'une 
foule  de  tribus  nomades  qui,  par  haine  contre  les  chrétiens,  s'associèrent  avec 
empressement  à  cette  expédition,  l'armée  arriva  sous  les  murs  d'Oran.  Pendant 
ce  temps,  une  flotte  composée  de  trente-deux  galères  et  de  trois  caravelles 
françaises,  chargées  d'artillerie,  de  munitions  et  d'approvisionnements  de 
guerre,  appareillait  d'Alger  et  faisait  voile  pour  Arzevv,  où  elle  devait  rece- 
voir les  ordres  du  pacha. 

Hassan  établit  son  camp  à  une  petite  distance  de  la  Tour  des  Saints ,  dont  il 
s'empara  sans  difficulté.  Puis ,  voulant  se  rendre  maître  de  Mers-el-Kébir , 
afin  d'avoir  une  rade  sûre  pour  ses  vaisseaux,  il  porta  une  partie  de  son  armée 
devant  le  fort  Saint-Michel,  qui  s'élevait  sur  une  colline  et  protégeait  la  place. 
Ce  fort  était  défendu  par  une  garnison  qui  soutint  l'assaut  des  Turcs  avec  une 
valeur  extraordinaire.  Toutefois,  le  courage  des  assiégés  dut  céder  au  nombre 
des  assaillants ,  et  le  fort  fut  évacué.  Maître  de  ce  fort,  Hassan-Pacha  se  rap- 
procha de  Mers-el-Kébir  et  en  ruina  promptement  les  murailles.  Cette  ville 
n'avait  qu'une  garnison  de  quatre  cents  hommes,  commandée  par  don  Martin 
de  Cordoue.  Sommé  de  se  rendre  par  Hassan  qui  lui  représentait  l'inutilité 
d'une  plus  longue  résistance,  il  se  contenta  de  répondre  :  «  Je  m'étonne  que , 
«  la  brèche  étant  si  facile ,  le  pacha  hésite  à  donner  l'assaut.  »  L'attaque  fut 
donc  résolue  pour  le  lendemain.  Douze  mille  Arabes  et  Berbères  furent  mis 
en  tête  pour  essuyer  le  premier  feu  de  l'ennemi ,  tandis  que  les  janissaires 
appuieraient  leur  mouvement.  Le  choc  fut  terrible  :  assiégés  et  assiégeants 
firent  des  prodiges  de  valeur,  et  bientôt  les  fossés  de  la  place  furent  jonchés  de 
cadavres.  Cependant  l'avantage  resta  aux  Espagnols  :  un  violent  orage  s'étant 
déclaré,  les  Algériens  se  hâtèrent  de  regagner  leurs  navires,  après  avoir  perdu 
leurs  plus  braves  soldats. 

Sur  ces  entrefaites  ,  Hassan-Pacha  apprit  qu'une  flotte  espagnole  composée 
de  trente-cinq  galères,  et  commandée  par  François  de  Mendoza,  s'approchait 
à  toutes  voiles.  Battus  par  la  tempête,  les  navires  algériens  étaient  pour  la 
plupart  désemparés,  et  se  trouvaient  hors  d'état  de  repousser  l'ennemi.  Loin  de 
décourager  Hassan  ,  ces  deux  circonstances  ne  firent  que  l'engager  à  hâter  le 
moment  d'un  nouvel  assaut.  Mais  les  Espagnols ,  instruits  du  secours  qui  leur 
arrivait,  redoublèrent  d'ardeur  et  d'opiniâtreté  dans  la  défense.   Hassan, 


204  DOMINATION  TURQUE. 

furieux  de  l'inutilité  de  ses  efforts ,  s'avança  jusqu'au  pied  des  murailles , 
et  s'écria  en  jetant  son  turban  dans  le  fossé  :  «  Quelle  honte  pour  les  musul- 
«  mans  d'être  repoussés  par  le  petit  nombre  d'hommes  que  renferme  cette 
«  bicoque.  »  Puis,  s'élançant  sur  la  brèche  :  «  Je  mourrai,  dit-il  à  ses  soldats, 
«  je  mourrai  pour  votre  éternel  déshonneur.  »  Les  Turcs ,  à  la  voix  de  leur 
chef,  reprenaient  leur  audace,  lorsqu'un  coup  de  canon  annonça  l'arrivée  de 
la  flotte  espagnole.  Les  galères  algériennes,  qui  étaient  au  cap  Fulcon,  se 
hâtèrent  aussitôt  de  prendre  le  large,  laissant  derrière  elles  cinq  galiotes  désem 
parées  et  les  trois  caravelles  françaises  qui  tombèrent  au  pouvoir  de  l'ennemi. 
De  son  côté  ,  Hassan-Pacha ,  perdant  entièrement  courage ,  leva  le  siège  de 
Mers-el-Kébir,  et  reprit  la  route  de  Mostaganem  avec  les  débris  de  son 
armée.  C'est  ainsi  que  se  termina  la  seconde  entreprise  des  Algériens  contre 
Oran. 

Si  le  gouvernement  militaire  établi  à  Alger  éprouvait  quelquefois  des 
échecs  sur  terre,  soit  de  la  part  des  Espagnols ,  soit  de  la  part  des  Arabes ,  en 
revanche ,  sa  puissance  maritime  s'augmentait  chaque  jour.  La  régence  cou- 
vrait de  ses  navires  les  bassins  de  la  Méditerranée  ;  ce  n'était  pas  seulement 
l'odjack ,  mais  les  particuliers  eux-mêmes  qui  armaient  en  course.  Toute  la 
population  d'Alger  ne  vivait  que  de  piraterie.  Les  navires  étaient  ordinaire- 
ment bien  équipés ,  fournis  d'armes  et  de  poudre  en  abondance  ;  le  person- 
nel se  composait  de  Turcs  ou  d'autres  soldats  que  commandait  un  boulouch- 
bachi.  Le  raïs  (capitaine),  après  avoir  obtenu  du  divan  la  permission  de  quitter 
le  port ,  visitait  quelques-uns  des  marabouts  les  plus  réputés  pour  leur  sain- 
teté. Il  les  consultait  sur  son  voyage ,  et  se  recommandait  à  leurs  prières. 
Après  l'accomplissement  de  ces  actes  religieux ,  le  navire  mettait  à  la 
voile,  ayant  en  poupe  un  riche  étendard,  et  se  dirigeait  vers  les  parages  où 
il  espérait  trouver  un  riche  et  facile  butin.  Les  pirates  algériens  unissaient  le 
courage  à  la  prudence  ;  ils  n'attaquaient  les  navires  qu'après  avoir  examiné 
attentivement  leur  force  et  leur  grandeur,  et  ils  faisaient  force  de  rames  et  de 
voiles  pour  s'éloigner  à  la  moindre  apparence  de  danger.  Puis,  quand  ils  avaient 
opéré  des  prises  importantes ,  ils  rentraient  dans  le  port  où  l'on  procédait  au 
partage  du  butin ,  selon  le  rang  et  le  droit  de  chacun.  Douze  pour  cent  sur  la 
valeur  totale  était  attribué  au  pacha  ;  un  pour  cent  était  réservé  pour  l'en- 
tretien du  môle;  un  pour  cent  pour  les  marabouts  qui  servaient  dans  les  mos 
quées.  Après  ce  prélèvement ,  on  partageait  par  moitiés  :  l'une  était  répartir 
entre  le  rais  et  les  armateurs,  suivant  les  proportions  convenues;  l'autre 
formait  la  part  des  janissaires ,  des  officiers  et  des  soldats  qui  montaient  le 
vaisseau  capteur. 

La  marine  algérienne  coopérait  à  toutes  les  expéditions  maritimes  dans 
lesquelles  la  Porte  se  trouvait  engagée.  Nous  avons  déjà  vu  les  flottes  combinées 
d'Alger  et  de  Constantinople  agissant  de  concert  avec  la  flotte  française  devant 
l'île  de  Corse.  Voici  une  autre  circonstance  dans  laquelle  elles  apparaissenl 


DOMINATION  TUKQ.UE.  205 

aussi  conjointement.  Après  la  prise;  de  Tripoli,  Dragut  avait  obtenu  le comman- 
dement  de  cette  ville,  à  titre  de  pacha.  Quelque  temps  après,  les  habitants 
de  Kairouan  et  de  l'île  de  Gelves  se  révoltèrent  contre  lui,  et  demandèrent 
des  secours  au  vice-roi  de  Naples  et  à  Jean-André  Doria,  neveu  du  célèbre 
amiral  génois.  Ceux-ci  se  hâtèrent  de  réunir  une  Hotte  nombreuse  et  de  faire 
une  démonstration  en  faveur  des  révoltés.  Cette  Hotte  se  présente  devant 
l'île,  et  s'en  empare.  Mais  une  Hotte  turque  et  algérienne,  commandée  par 
Piali-Pacha,  tombe  à  l'improvisle  sur  la  Hotte  chrétienne,  capture  la  plu- 
part de  ses  navires,  et  disperse  le  reste.  La  garnison  chrétienne ,  qui  avait 
été  laissée  à  Gelves,  fut  aussitôt  assaillie  par  Piali  et  par  Dragut  qui  venait 
d'amener  un  renfort  de  onze  galères  et  de  plusieurs  escadrons  de  cavalerie. 
Alvare  de  Sande,  qui  commandait  la  place,  fut  sommé  de  la  rendre,  mais  inuti- 
lement. Les  Turcs  débarquèrent  aussitôt  leur  artillerie,  dirigèrent  le  feu  de 
vingt-quatre  pièces  de  canon  sur  le  fort,  et  ouvrirent  une  large  brèche.  Alvare 
de  Sande,  qui  ne  pouvait  leur  opposer  que  douze  pièces  d'un  moindre  calibre, 
rassemble  ses  soldats,  choisit  les  plus  intrépides,  et,  à  leur  tète,  il  se  jette 
pendant  la  nuit  dans  le  camp  des  infidèles,  pour  les  forcer  à  lever  le  siège. 
Une  lutte  terrible  s'engage  dans  l'obscurité;  les  Turcs,  accourant  en  foule, 
entourent  les  Espagnols  et  les  forcent  à  la  retraite.  Alvare  de  Sande,  cou- 
vert de  blessures,  épuisé  de  fatigue,  tomba  en  leur  pouvoir.  Frappé  de 
tant  de  courage,  Piali-Pacha  accueillit  l'Espagnol  avec  distinction,  et  lui  lit 
les  propositions  les  plus  brillantes  pour  l'engager  au  service  du  sultan,  mais 
cet  intrépide  officer  rejeta  ces  ofl'res,  et  fut  conduit  à  Constantinople. 

C'est  ainsi  que  les  Turcs  s'assuraient  la  possession  des  points  les  plus  impor- 
tants du  littoral  de  l'Afrique  ,  et  qu'ils  tenaient  en  échec  les  puissances  chré- 
tiennes. Après  la  défaite  des  Espagnols  à  l'île  de  Gelves ,  l'attention  de 
Soliman  se  porta  sur  Malte.  L'occupation  de  cette  île  était  importante  pour  lui  ; 
car,  par  sa  situation ,  elle  offrait  à  ses  navires  un  refuge  assuré  contre  la  tem- 
pête et  les  croiseurs  ennemis.  Malte  était  alors  au  pouvoir  de  ces  cheva- 
liers qui  en  ont  retenu  leur  nom,  et  qui  s'étaient  toujours  montrés  les  adver- 
saires les  plus  acharnés  et  les  plus  redoutables  du  croissant.  C'était  de  Malte 
que  partaient  ces  galères,  fines  voilières,  qui  s'attachaient  aux  flancs  des 
convois  turcs ,  harcelaient  leurs  navires  de  commerce ,  visitaient  les  côtes  de 
l'empire,  et  venaient  s'y  recruter  d'esclaves  pour  leurs  chiourmes.  Partout, 
depuis  le  détroit  de  Gibraltar  jusqu'à  l'entrée  des  Dardanelles ,  on  les  rencon- 
trait, et  partout  les  marins  qui  les  montaient ,  faisaient  preuve  de  courage  et 
d'audace.  C'étaient  aussi  les  chevaliers  de  Malte  qui,  parla  fréquence  de  leurs 
relations  avec  les  différentes  langues  de  l'Europe,  appelaient  l'attention  de  ces 
puissances  sur  les  affaires  des  états  barbaresques,  et  les  excitaient  à  des  entre- 
prises hardies  contre  la  Porte.  Le  plus  pressant  intérêt  de  cette  puissance  était 
de  chasser  de  l'île  de  Malte  les  chevaliers,  comme  elle  les  avait  déjà  chassés 
de  l'île  de  Rhodes.  Soliman  résolut  donc  une  expédition  contre  eux.  Il  réunit 


200  DOMINATION  TURQUE. 

une  flotte  de  cent  cinquante-neuf  galères  et  une  armée  de  trente  mille  soldais. 
Piali  fut  nommé  cnpitan-pacha,  et  Mustapha  ,  l'un  des  meilleurs  généraux  du 
sultan,  eut  le  commandement  de  l'armée.  En  même  temps,  le  pacha  d'Alger, 
Hassan ,  rassemblait  deux  mille  cinq  cents  vieux  soldats  qui  s'appelaient 
fièrement  eux-mêmes  les  braves  d'Alger,  et  se  dirigeait  avec  vingt-huit  voiles 
sur  Malte,  où  se  trouvait  déjà  la  flotte  ottomane  (  18  mai  1565  ). 

Le  siège  de  Malte  est  l'un  des  plus  fameux  dont  l'histoire  fasse  mention. 
Jean  de  la  Valette ,  alors  grand-maître  de  l'ordre  ,  avait  tout  disposé  pour  une 
résistance  vigoureuse.  Sept  cents  chevaliers  et  douze  mille  soldats  composaient 
toutes  ses  forces  ;  mais,  comptant  plus  sur  la  valeur  que  sur  le  nombre, 
il  se  flattait  de  contraindre  bientôt  les  Turcs  à  se  rembarquer.  Il  distribua 
ses  troupes  dans  les  différents  postes ,  et  se  logea  lui-même  dans  le  Grand- 
Bourg,  l'un  des  plus  importants  et  des  moins  fortifiés.  Les  Turcs  résolurent 
d'attaquer  d'abord  le  fort  Saint-Elme;  persuadés  que  la  prise  de  ce  fort  entraî- 
nerait celle  de  toutes  les  autres  places  '.  Ils  dressèrent  aussitôt  leurs  batteries, 
et  firent  un  feu  si  terrible,  qu'aucun  des  assiégés  n'osait  se  montrer  à  décou- 
vert. Sur  ces  entrefaites,  Dragut,  pacha  de  Tripoli,  arriva  à  Malte,  avec  des 
renforts  pour  l'armée  ottomane.  Dragut  désapprouva  l'attaque  du  château 
Saint-Elme  ;  mais  en  déclarant  toutefois  que  l'honneur  du  sultan  exigeait 
qu'on  poursuivît  ce  qui  était  commencé.  Il  alla  reconnaître  lui-même  les 
ouvrages,  et  le  24  mai  1565,  jour  de  l'Ascension,  il  fit  dresser  deux  nouvelles 
batteries,  qui  eurent  bientôt  foudroyé,  tout  démoli  devant  elles. 

Encouragés  par  ce  succès,  les  assiégeants  se  précipitèrent  en  foule  vers  la 
brèche,  plantèrent  leurs  échelles  contre  la  muraille,  et,  bien  qu'elles  se  trou- 
vassent trop  courtes,  ils  tentèrent  l'escalade.  Cette  attaque  terrible  dura  depuis 
le  matin  jusqu'à  deux  heures  après-midi  ;  mais  enfin  ils  furent  forcés  de  se 
retirer.  Ils  firent  venir  alors  un  grand  nombre  de  pionniers  et  d'esclaves  chré- 
tiens, qu'ils  employèrent  à  porter  de  la  terre,  du  bois  et  des  fascines  pour  com- 
bler le  fossé.  Ne  doutant  plus  du  succès,  ils  livrèrent  un  nouvel  assaut,  qui 
dura  six  heures  entières.  Au  plus  fort  de  la  lutte,  ils  se  retirèrent  tout  à  coup 


1 .  Malle,  située  entre  la  Sicile  et  l'Afrique,  a  environ  douze  lieues  de  circonférence.  Au  levant, 
se  trouve  l'Ile  de  Candie;  au  couchant,  celle  de  Pantalerie;  le  nord  regarde  la  Sicile,  et  le  midi 
le  royaume  de  Tunis  :  ce  côté  n'est  presque  bordé  que  de  rochers  et  d'éeueils.  Un  peu  plus  loin, 
à  l'occident,  est  l'île  deGoze,  séparée  de  Malte  par  un  canal  de  quatre  milles  de  largeur.  En  avan- 
çant ensuite  vers  le  nord ,  on  trouve  deux  grands  ports,  dont  l'un,  appelé  port  Musset ,  renferme 
une  petite  île  ;  l'autre  se  nomme  le  Grand-Port.  Ils  sont  séparés  par  une  langue  de  terre  assez 
élevée,  sur  la  pointe  de  laquelle  est  construit  le  fort  Saint-Elme,  qui  défend  l'entrée  des  deux 
ports.  Dans  le  plus  grand,  sont  deux  langues  de  terre  qui  s'étendent  du  levant  au  couchant.  V 
l'extrémité  de  la  première,  la  plus  voisine  de  l'entrée  du  port,  est  situé  le  château  Saint-Ange, 
derrière  lequel  se  trouve  une  petite  ville  appelée  le  Grand-Bourg  ;  sur  l'autre  pointe  est  le  fort 
Saint-Michel ,  avec  un  autre  bourg  :  cette  seconde  langue  de  terre  portait  aussi  le  nom  de  Vile  de. 
la  Sangle,  quoiqu'elle  ne  fut  qu'une  presqu'île.  Quant  à  la  Cité-Notahle,  ou  ville  de  Malte,  ello 
est  située  sur  une  colline,  à  six  ou  sept  milles  des  deux  grands  ports.  Celait  alors  la  capitale  de 
l'ile  ;  on  la  nomme  aujourd'hui  la  Cité-Vieille,  et  la  véritable  capitale  est  la  cité  Valette. 


DOMINATION   11  KOI  E.  207 

pour  laisser  jouer  leur  artillerie,  et  les  assiégés,  qui  s'étaient  présentés  en 
roule  pour  défendre  la  brèche,  furent  victimes  de  ce  stratagème,  car  il  en 
périt  un  grand  nombre;  les  autres,  entièrement  découragés,  envoyèrenl 
le  chevalier  de  Médian  vers  le  grand-mattre,  pour  lui  représenter  l'inutilité 
(le  la  défense.  La  Valette  leur  répondit  que,  puisqu'ils  avaient  peur  de  la 
mort,  il  allait  envoyer  des  troupes  prendre  leur  place,  dette  réponse  lit  une 
impression  profonde  sur  l'esprit  de  ces  chevaliers,  qui  jurèrent  de  s'ensevelir 
sous  ses  ruines,  plutôt  (pie  de  se  rendre. 

Depuis  un  mois  le  siège  durait  sans  interruption,  quand  un  assaut  général  fut 
lixé  pour  le  10  juin.  Mais  cette  fois  encore  les  Turcs  rencontrèrent  une  résis- 
tance opiniâtre.  Les  assiégés  faisaient  pleuvoir  sans  cesse  une  grêle  de  pierres 
et  de  traits.  Des  cercles  de  bois,  enveloppés  de  coton  et  de  chanvre,  et  trempés 
ensuite  dans  des  chaudières  pleines  d'huile  et  de  bitume,  étaient  lancés  avec 
des  pinces  de  fer  au  milieu  des  ennemis,  qui  étaient  forcés  d'aller  se  précipiter 
dans  la  mer  pour  n'être  point  brûlés  vifs.  Après  six  heures  d'un  combat  opi- 
niâtre, les  généraux  turcs,  voyant  périr  leurs  plus  braves  soldats,  firent  sonner 
la  retraite.  Les  assiégés  avaient  toutefois  fait  des  pertes  considérables  :  le  che- 
valier de  Médran  et  presque  tous  ses  confrères  furent  tués. 

Le  lendemain,  les  pachas  étaient  allés  visiter  les  travaux,  lorsqu'un  boulet 
de  canon ,  parti  du  château  Saint-Ange,  tomba  à  quelques  pas  d'eux,  et  fit 
voler  un  éclat  de  pierre  qui  blessa  mortellement  Dragut.  Un  autre  boulet  em- 
porta Soli-Aga,  qui  était  aux  côtés  de  Mustapha.  Ce  général,  sans  témoigner 
la  moindre  émotion,  continua  de  donner  ses  ordres,  et  fit  commencer,  sous 
ses  yeux,  un  rempart  pour  mettre  ses  troupes  à  l'abri  des  batteries  du  château 
Saint-Ange.  En  ce  moment  un  soldat  chrétien,  qui  s'échappait  du  fort,  apprit 
à  Mustapha  que  les  assiégés  ne  se  défendaient  avec  tant  de  courage,  que  parce 
qu'ils  étaient  ravitaillés  continuellement  par  des  secours  qui  leur  venaient  du 
Grand-Bourg.  A  l'aide  d'un  chemin  couvert,  qui  fut  élevé  aussitôt,  les  Turcs 
coupèrent  les  communications.  Ils  donnèrent  un  troisième  assaut  au  fort 
Saint-Elme  ;  enfin  un  quatrième  emporta  la  place. 

Après  la  prise  du  fort  Saint-Elme,  les  Turcs  établirent  six  batteries  contre 
le  chûteau  Saint-Ange,  le  bourg  et  l'île  de  la  Sangle,  et  poussèrent  leurs  tran- 
chées jusqu'au  bord  du  fossé  Saint-Michel.  En  ce  moment  même,  Hassan, 
pacha  d'Alger,  arrivait  à  Malte  avec  sa  flotte  et  deux  mille  cinq  cents  hommes. 
Hassan,  qu'une  grande  réputation  de  valeur  avait  précédé,  se  chargea  de  l'at- 
taque de  l'éperon  Saint-Michel.  Trois  fois  les  Algériens  plantèrent  leurs  éten- 
dards sur  la  brèche;  mais  après  cinq  heures  d'efforts  inutiles  ils  furent 
repoussés  et  Hassan  fit  sonner  la  retraite.  Deux  mille  janissaires  perdirent 
la  vie  dans  cet  assaut.  Du  côté  des  assiégés,  les  chevaliers  de  Guiney,  de 
Simiane  et  plus  de  deux  cents  soldats,  restèrent  sur  la  place. 

Tandis  que  ce  terrible  assaut  se  donnait,  une  partie  des  Algériens,  com- 
mandés par  Gandelissu,  khalifat  de  Hassan,  attaquaient  l'éperon  Saint-Michel 


208  DOMINATION  TURQUE. 

du  côté  de  la  mer,  et  parvenaient,  malgré  la  résistance  des  chevaliers,  à  planter 
sept  de  leurs  étendards  sur  le  parapet.  Le  grand-maître  découvrit  du  Grand- 
Bourg  le  péril  des  assiégés,  et  envoya  sur  des  barques  le  commandeur  de  Gion 
à  leur  secours.  Ce  brave  chevalier  fondit  avec  sa  troupe  sur  les  Algériens,  déjà 
vainqueurs,  les  précipita  du  haut  du  parapet,  et,  les  poursuivant  jusque  sur  le 
rivage,  massacra  tous  ceux  qui  ne  purent  s'embarquer  assez  promptement. 
Les  pachas  assemblèrent  aussitôt  un  conseil  extraordinaire,  et  après  plusieurs 
délibérations  tumultueuses,  fatigués  de  tant  de  résistance,  ils  finirent  par 
abandonner  le  siège.  Cependant,  avant  de  se  rembarquer,  ils  firent  une 
descente  sur  un  autre  point  de  l'île  et  s'avancèrent  jusqu'à  la  Cité-Notable, 
mais  ayant  rencontré  l'armée  chrétienne,  ils  furent  encore  une  fois  battus,  et 
regagnèrent  à  la  hâte  leurs  vaisseaux.  La  flotte  ottomane  mit  alors  à  la 
voile  pour  Constantinople,  et  rentra  pendant  la  nuit  dans  le  port,  honteuse 
de  sa  défaite.  De  son  côté,  Hassan  reprit  la  route  d'Alger.  Pendant  quelques 
années,  la  Méditerranée  jouit  d'une  paix  qu'elle  ne  connaissait  plus  depuis 
longtemps. 

Depuis  son  rétablissement  aux  fonctions  de  gouverneur,  Hassan-Pacha 
s'était  attaché  à  ruiner  le  pouvoir  des  janissaires,  tantôt  en  adoptant  contre 
eux  des  mesures  sévères,  tantôt  en  favorisant  les  Berbères  ou  le  corps  de  la 
marine.  Ce  système  ne  fit  qu'irriter  les  janissaires,  qui  le  déposèrent  pour  la 
troisième  fois  (15G7).  Selim  HT,  successeur  de  Soliman,  prince  efféminé,  n'osa 
pas  châtier  cet  acte  de  rébellion.  Mohamed,  fils  de  Salah-Rcis ,  nommé  gou 
verneur  d'Alger  en  remplacement  de  Hassan,  fit  même  de  nouvelles  con- 
cessions à  la  milice  des  janissaires  algériens. 

Avant  l'arrivée  des  Turcs  à  Alger,  les  raïs,  patrons  ou  capitans,  étaient  les 
seuls  chefs  des  forces  de  terre  et  de  mer.  car  Aroudj  et  Khair-ed-Din  com- 
mandaient à  la  fois  sur  mer  et  sur  terre.  Mais,  depuis  que  l'Algérie  s'était 
placée  sous  la  domination  des  Turcs,  on  avait  introduit  une  ligne  de  démar- 
cation entre  les  janissaires  et  les  raïs.  De  là  des  jalousies  et  des  dissensions 
perpétuelles,  qui  dégénéraient  souvent  en  luttes  à  main  armée.  Les  janis- 
saires étaient  jaloux  des  marins,  parce  que  ceux-ci  retiraient  de  leurs  excur- 
sions des  profits  plus  considérables  qu'eux-mêmes  n'en  avaient  en  restant  à 
terre.  Mohamed-Pacha  changea  cet  ordre  de  choses  en  prescrivant  qu'à  l'avenir 
les  janissaires  turcs  ou  renégats  seraient  admis  comme  soldats  à  bord  des 
navires  algériens  qui  faisaient  la  course.  Dès  ce  moment,  on  ne  connut  plus 
dans  la  régence  qu'une  seule  force  sur  terre  et  sur  mer,  celle  de  la  redou- 
table milice  algérienne. 

Après  une  administration  qui  avait  duré  environ  quinze  mois,  Mohamed- 
Pacha  fut  remplacé  par  Ali,  renégat  corse  (1568).  Ali,  surnommé  Fartas  (le 
Teigneux),  était  l'un  des  meilleurs  généraux  de  sultan  Selim.  Sa  valeur  lui 
avait  mérité  le  surnom  de  Kilidj  (homme  d'épée),  et  il  passait  pour  le  plus 
habile  marin  qui  eût  navigué  dans  la  Méditerranée  depuis  le  fameux  Barbe- 


DOMINATION    II  KOI  E.  209 

rousse.  Il  fut  donc  reçu  avec  acclamation.  Deux  galères  allèrent  à  sa  rencontre, 
el  les  chefs  des  janissaires,  l'aga  à  leur  tôle,  vinrent  au-devant  de  lui  jusque 
sur  le  port.  Quinze  cents  coups  de  canon  lurent  tirés  des  forts  et  des  galères 
pour  saluer  son  arrivée,  et  dès  qu'il  eut  mis  pied  à  terre,  on  lui  présenta 
un  magnifique  cheval,  richement  caparaçonné,  portant  une  bride  et  des  étriers 
d'or  enrichis  de  turquoises;  vêtu  d'une  veste  blanche,  symbole  de  la  paix, 
il  s'avança  sur  son  noble  coursier  vers  le  palais,  au  milieu  d'une  foule  avide 
de  contempler  ses  traits.  Mais  malgré  ces  démonstrations  dont  on  accueillait 
les  pachas  envoyés  par  la  Porte ,  son  autorité  commençait  à  n'être  plus ,  à 
Alger,  qu'une  lettre  morte. 

Dès  qu'il  eut  pris  possession  du  gouvernement  de  la  régence,  Ali-Pacha 
tourna  son  attention  vers  Tunis,  qu'il  voulait  faire  rentrer  sous  la  domination 
du  sultan.  Par  son  ordre,  une  armée  de  six  mille  hommes  fut  dirigée  sur 
cette  ville,  qui  fut  prise  presque  sans  combat,  au  moyen  d'intelligences 
secrètes  qu'il  avait  su  s'y  ménager.  Toutes  les  autres  places  tombèrent  égale- 
ment en  son  pouvoir,  à  l'exception  du  fort  de  la  Goulette,  dont  il  pressa  le 
siège  avec  une  vigueur  extrême;  mais  le  gouverneur  espagnol,  Pecaëntel , 
lui  opposait  une  résistance  non  moins  énergique.  Sur  ces  entrefaites,  Phi- 
lippe II,  successeur  de  Charles-Quint,  envoya  des  secours  en  hommes  et 
en  munitions  de  guerre,  et  la  Goulette  fut  sauvée  ;  mais  Tunis  resta  au  pou- 
voir des  Algériens. 

La  situation  de  la  Porte  vis-à-vis  des  états  de  la  chrétienté  n'avait  point 
changé  depuis  la  mort  de  Soliman.  Cherchant  un  prétexte  de  rupture,  son 
successeur,  Sélim,  se  plaignait  aux  Vénitiens  de  la  piraterie  des  Uscoques, 
qui  nuisaient,  disait-il,  au  commerce  du  golfe  Adriatique.  Aussi  redemandait-il 
l'île  de  Chypre,  sur  laquelle  il  prétendait  avoir  des  droits,  cette  île  ayant 
dépendu  autrefois  de  l'Egypte.  Pour  soutenir  ces  prétentions,  la  flotte  otto- 
mane sortit  des  Dardanelles  au  printemps  de  l'année  1571,  pour  faire  voile 
vers  l'île  de  Chypre.  Mustapha  commandait  les  troupes  de  débarquement,  et 
Piali  était  grand-amiral.  Ali,  pacha  d'Alger,  rejoignit  dans  l'Archipel  la  flotte 
du  sultan.  La  première  attaque  des  Turcs  se  porta  sur  Bussa,  qu'ils  trouvèrent 
sans  défense  ;  après  s'en  être  emparés,  ils  allèrent  investir  Nicosie.  Toutes  les 
richesses  de  l'île  étaient  renfermées  dans  cette  place ,  qui  était  bien  fortifiée 
et  pourvue  d'une  nombreuse  garnison  commandée  par  Nicolas  Dandolo.  Les 
Turcs  dressèrent  leurs  batteries,  ouvrirent  la  tranchée,  et  pressèrent  vivement 
la  place.  La  garnison  fit  une  vigoureuse  sortie,  et  repoussa  les  assiégeants; 
mais,  s'étant  avancée  trop  loin,  elle  fut  chargée  à  son  tour,  et  éprouva  des 
pertes  considérables.  Dans  cette  situation  difficile,  les  assiégés  envoyèrent 
demander  des  secours  à  Zune ,  commandant  de  la  flotte  vénitienne.  Celui-ci 
leur  répondit  par  un  refus,  et  Nicosie  tomba  au  pouvoir  des  Turcs.  Leur 
barbarie  et  leur  amour  du  pillage  furent  telles  qu'ils  massacrèrent  vingt-cinq 
mille  habitants,  et  embarquèrent  à  bord  de  leurs  vaisseaux  une  quantité 

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210  DOMINATION  TURQUE. 

considérable  d'or,  d'argent  et  de  dépouilles  précieuses,  ainsi  que  quinze  mille 
prisonniers.  Tout  le  reste  de  l'île  éprouva  bientôt  le  même  sort,  à  l'excep- 
tion de  Famagouste,  que  Mustapha  fut  obligé  de  tenir  assiégée  pendant  six 
mois. 

Pendant  ce  temps  la  flotte  chrétienne  s'était  ralliée ,  forte  de  trois  cents 
voiles,  sous  les  ordres  de  don  Juan  d'Autriche.  Partie  de  Messine  vers  la 
lin  du  mois  d'août,  elle  rencontra  l'ennemi  dans  le  golfe  de  Lépante.  La 
Hotte  ottomane  se  composait  de  trois  cent  vingt-quatre  navires ,  montés  par 
les  meilleurs  soldats  et  les  officiers  les  plus  habiles  de  l'empire.  C'étaient 
Mahomet,  sangiac  de  Tripoli,  fils  de  Salah-Reïs  ;  Hassan-Pacha,  fils  de  Khaïr- 
ed-Din;  Pertau,  général  renommé  pour  sa  prudence  et  sa  valeur;  Carey- 
Ali,  l'un  des  plus  intrépides  marins,  et  surtout  Ali-Kilidj ,  pacha  d'Alger.  La 
mer,  couverte  d'une  foret  de  mâts,  semblait  ployer  sous  le  poids  des  navires. 
La  flotte  ottomane  fut  disposée  en  forme  de  croissant;  le  capitan-pacha  occu- 
pait le  centre;  Sirocco,  sangiac  d'Alexandrie,  commandait  l'aile  droite,  et 
le  vaillant  Ali  Kilidj ,  commandait  l'aile  gauche.  Du  côté  de  la  flotte  chré- 
tienne ,  don  Juan  conduisait  le  corps  de  bataille ,  assisté  des  généraux  Co- 
lonne, Venieri,  et  Pierre  Justiniani,  commandant  des  galères  de  Malte.  Doria 
tenait  l'aile  droite,  et  Barbcrigo,  noble  vénitien,  l'aile  gauche. 

La  bataille  s'engagea  le  dimanche  7  octobre  1571.  Don  Juan  fit  arborer 
l'étendard  de  la  croix  sur  sa  galère ,  et  bientôt  la  mêlée  devint  générale , 
partout  on  combattait  avec  fureur.  Le  bruit  des  canons  ,  le  sifflement  de  la 
mousqueterie,  les  cris  des  chrétiens  et  des  Turcs,  la  fumée  épaisse  qui  déro- 
bait aux  combattants  la  clarté  du  jour,  formaient  une  affreuse  confusion.  Du 
côté  des  chrétiens,  Barbarigo  obtint  le  premier  succès,  en  coulant  à  fond  la 
galère  de  Sirocco,  sangiac  d'Alexandrie;  cette  mort  jeta  l'épouvante  dans 
l'aile  droite  des  Turcs.  Don  Juan  d'Autriche  s'attachait  en  ce  moment  même 
aux  flancs  de  leur  vaisseau  amiral,  et  faisait  sur  lui  un  feu  terrible.  Le  capitan 
pacha  est  tué  par  un  boulet.  Aussitôt  les  Espagnols  se  précipitent  à  l'abor- 
dage, et  sautent  dans  la  galère  de  l'amiral ,  dont  ils  massacrent  l'équipage  ; 
puis  arrachant  le  drapeau  impérial,  ils  arborent  l'étendard  de  la  croix.  A  ce 
spectacle ,  des  cris  de  victoire  partent  de  l'armée  chrétienne ,  et  les  Turcs , 
frappés  de  stupeur,  se  laissent  égorger  sans  défense. 

Cependant  la  victoire  n'était  pas  complète  ;  car  l'aile  droite  de  la  flotte 
chrétienne,  commandée  par  Doria,  était  sérieusement  compromise;  elle 
avait  pour  adversaire  l'aile  gauche,  où  était  le  pacha  d'Alger.  Celui-ci,  pro- 
fitant d'une  fausse  manœuvre,  attaqua  les  galères  ennemies  avec  impé- 
tuosité ;  et  dix  d'entre  elles,  au  nombre  desquelles  était  la  capitane  de  Malte, 
tombèrent  en  son  pouvoir.  Mais,  à  la  vue  du  danger  que  courait  Doria  ,  don 
Juan  d'Autriche  s'avança  sur  le  théâtre  de  l'action  à  la  tête  de  ses  galères 
victorieuses.  Alors  Ali-Kilidj,  réunissant  ses  navires,  passa  au  milieu  de 
l'armée  chrétienne,  et  gagna  la  pleine  mer;  ce  ne  fut,  après  son  départ, 


DOMINATION  TURQUE.  211 

qu'une  horrible  déroute  el  un  massacre  général  sur  la  flotte  turque.  Les  chré- 
tiens eurent  cinq  mille  des  leurs  hors  de  combat;  mais  les  Turcs  perdirent 

trois  cents  pièces  de  canon  et  trente  mille  hommes.  Depuis  la  défaite  de 
Bajazet  par  Tamerlan ,  ils  n'avaient  pas  éprouvé  de  plus  grande  perte,  ni 
livré  de  bataille  plus  sanglante.  Constantinople  en  fut  épouvantée,  et  quand 
Ali-Kilidj  \  arriva  avec  les  débris  de  la  Hotte,  les  Turcs  le  reçurent  comme  leur 
libérateur  et  leur  unique  espérance.  Sélim  lui  lit  un  brillant  accueil,  et  le 
nomma  grand  amiral.  Cependant  les  chrétiens  no  surent  pas  profiter  de  leur- 
victoire;  après  avoir  employé  quinze  jours  à  partager  les  dépouilles,  ils  s'en 
retournèrent  chacun  dans  leurs  ports. 

La  part  que  la  marine  algérienne  prenait  à  ces  luttes  mémorables  peut 
donner  une  idée  de  l'importance  du  pacbalik  d'Alger  à  cette  époque.  Mais, 
malgré  cette  puissance  et  cet  éclat,  un  grave  inconvénient  résultait  pour  le 
gouvernement  de  la  régence  de  l'absence  continuelle  des  pachas  qui,  ayant 
déjà  tant  à  l'aire  eux-mêmes  pour  se  soutenir  au  pouvoir,  confiaient  l'admi- 
nistration des  affaires  publiques  à  des  intérimaires  et  allaient,  ou  comman- 
der les  Hottes  du  sultan  ,  ou  séjourner  à  Constantinople.  Exposés  sans 
cesse  à  mille  intrigues,  ne  faisant  que  passer  au  pouvoir,  ils  n'accomplis- 
saient aucune  grande  entreprise.  Ainsi ,  dans  l'espace  de  quatorze  ans,  depuis 
1508,  époque  de  l'avènement  à  la  régence  d'Ali-Kilidj,  jusqu'en  1582,  on 
compte  neuf  gouverneurs,  tant  pacbas  titulaires  qu'intérimaires. 

Cependant,  sous  l'empire  de  ces  gouverneurs  épliémères,  les  corsaires  algé- 
riens deviennent  de  plus  en  plus  redoutables.  La  Méditerranée  n'est  plus  assez 
\  aste  pour  eux  ;  ils  cherchent  un  autre  théâtre  pour  leurs  déprédations,  et 
s'avancent  jusqu'aux  îles  Canaries,  où  ils  portent  la  désolation  et  la  mort. 
Dans  l'espace  d'une  seule  année  ,  en  1382,  deux  mille  esclaves  chrétiens  sont 
vendus  à  Alger,  et  on  en  comptait  alors  plus  de  trente  mille  dans  les  différentes 
parties  de  la  régence.  Michel  Cervantes,  qui  y  était  prisonnier  à  cette  époque, 
nous  a  laissé  des  détails  curieux  sur  la  manière  dont  les  Algériens  traitaient 
leurs  esclaves;  nous  allons  les  rapporter  en  faisant  le  récit  de  la  captivité  du 
célèbre  romancier  espagnol. 

Michel  Cervantes  s'était  trouvé  à  la  bataille  de  Lépante  ,  où  il  avait  perdu  la 
main  gauche.  Déposé  à  Messine  pour  guérir  de  sa  blessure,  il  s'était  rendu  à 
Xaples  aussitôt  après  son  rétablissement.  Le  26  septembre  1575  il  avait  quitté 
cette  ville  sur  la  galère  du  roi  le  Soleil  pour  retourner  en  Espagne.  Ce  navire 
fut  capturé  dans  la  traversée  par  le  fameux  Arnaute  Mami,  le  corsaire  le  plus 
redoutable  de  son  temps.  La  captivité  à  Alger,  que  les  Espagnols  regardaient 
alors  comme  le  plus  affreux  de  tous  les  malheurs,  devenait  cependant  quel- 
quefois supportable  pour  ceux  qui  tombaient  entre  les  mains  de  maîtres  assez 
humains  ou  assez  intéressés  pour  ménager  l'existence  de  leurs  esclaves  ;  mais 
la  fortune  refusa  cette  triste  consolation  au  malheureux  Cervantes ,  car  elle 
voulut  qu'il  échut  en  partage  au  terrible  Mami  lui-même.  Mami  était  un  renégat 


212  DOMINATION  TURQUE. 

Albanais,  ennemi  mortel  des  chrétiens,  et  surtout  des  Espagnols.  Il  s'était 
signalé  contre  eux  par  tant  d'atrocités,  que,  même  parmi  les  Algériens,  ce 
farouche  corsaire  passait  pour  un  maître  impitoyable  et  barbare.  Une  situation 
si  cruelle,  et  qui  semblait  ne  laisser  aucune  ressource  au  courage  le  plus  déter- 
miné, n'abattit  cependant  point  l'intrépide  Cervantes.  Loin  d'être  écrasé  par 
l'horrible  pesanteur  de  ses  fers ,  il  trouva  dans  son  âme  assez  de  force  pour 
entreprendre  de  les  briser. 

Un  Algérien ,  renégat  grec ,  avait,  à  trois  milles  d'Alger,  un  jardin  qu'il 
faisait  cultiver  par  un  chrétien  navarrais ,  son  esclave.  Ce  Navarrais,  après 
plusieurs  années  de  travaux  ,  était  parvenu  à  creuser  dans  l'endroit  le  moins 
fréquenté  du  jardin  un  souterrain  dont  l'extrémité  aboutissait  au  bord  de 
la  mer.  Cervantes  parvint  à  s'évader  de  la  maison  de  son  maître,  et  se 
rendit  le  premier  au  souterrain,  à  la  fin  de  février  1577.  L'espoir  de  re- 
couvrer la  liberté  y  appela  bientôt  d'autres  esclaves.  A  la  fin  du  mois  d'août 
de  la  môme  année ,  ils  y  étaient  au  nombre  de  quinze ,  tous  Espagnols  ou 
Majorquains,  et  tous  hommes  d'honneur  et  de  résolution.  La  sûreté,  les  moyens 
de  subsistance,  en  un  mot,  le  gouvernement  de  cette  petite  république, 
étaient  confiés  à  la  vigilance  et  à  la  sagesse  de  Cervantes ,  qui  s'exposa  sou- 
vent seul  pour  le  salut  de  tous.  Le  jardinier  s'était  chargé  de  surveiller 
au  dehors,  et  de  donner  l'alarme  au  moindre  danger.  Un  autre  esclave 
qu'on  nommait  le  Doreur,  et  qui,  à  raison  de  cet  emploi  chez  son  maître, 
pouvait  aller  et  venir  avec  une  certaine  liberté,  avait  la  commission  de  se 
procurer  les  vivres,  et  de  les  porter  secrètement  au  jardin.  Il  était,  d'ailleurs, 
expressément  défendu  à  tous  les  autres  de  se  montrer  de  jour  hors  du  souter- 
rain, ce  n'était  jamais  qu'à  la  faveur  des  ténèbres  de  la  nuit  que  ces  infortunés 
pouvaient  sortir  pendant  quelques  heures  des  entrailles  de  la  terre. 

Au  commencement  de  septembre  de  la  même  année,  Cervantes  apprit  qu'un 
esclave  majorquain,  nommé  Viane,  devait  bientôt  retourner  dans  sa  patrie.  Ce 
Yiane  était  homme  d'honneur,  courageux,  excellent  marin,  connaissant 
parfaitement  les  côtes  d'Alger.  11  le  décida  à  s'intéresser  au  sort  de  ses  com- 
pagnons ,  et  lui  remit  une  lettre  pour  le  vice-roi  de  Majorque,  dans  laquelle 
étaient  exposées  les  souffrances  des  malheureux  captifs.  Viane  s'engagea  à 
revenir  prendre  Cervantes  et  ses  amis,  sur  un  petit  bâtiment  qu'il  espérait 
obtenir  de  la  bienveillance  du  vice  roi. 

Il  tint  parole.  Car  de  retour,  le  28  septembre  au  soir,  il  manœuvrait  à  la 
hauteur  d'Alger  avec  un  brigantin  que  le  vice-roi  s'était  empressé  de  lui 
confier.  A  la  chute  du  jour,  Viane  s'approcha  de  la  côte  où  il  arriva 
heureusement.  Plein  d'ardeur  et  de  joie ,  il  s'élançait  sur  le  rivage  pour 
voler  au  souterrain,  lorsqu'il  fut  aperçu  par  quelques  Maures.  Ceux-ci 
donnèrent  l'alarme  et  appelèrent  les  gardes-côtes.  Viane  reprit  aussitôt  le 
large ,  décidé  à  faire  une  autre  tentative  quand  l'alerte  qu'il  venait  de  pro- 
duire se  serait  apaisée.  Pendant  ce  temps,  Cervantes  et  ses  compagnons, 


DOMINAI  ION  TURQUE.  ^I;> 

ignorant  qu'il  lui  si  près  d'eux,  l'attendaient  avec  confiance.  Mais  la  fortune, 
par  un  second  coup  bien  plus  cruel  encore,  cl  qu'ils  étaient  loin  de  pré- 
voir, allait  les  arracher  au  zèle  de  leur  libérateur,  au  moment  môme  où 

celui-ci  croyait  enfin  pouvoir  les  sauver. 

Le  Doreur,  cet  esclave  (pie  Cervantes  avait  mis  dans  sa  confidence  ,  et  qui 
s'était  montré  si  plein  de  zèle  pour  les  intérêts  communs,  n'était  malheu- 
reusement qu'un  traître.  Le  lendemain  du  jour  de  l'apparition  de  Viane, 
cet  esclave  se  présenta  devant  le  pacha  d'Alger,  lui  déclarant  qu'il  désirait 
embrasser  la  religion  musulmane;  et,  afin  de  manifester  la  sincérité  de 
sa  conversion,  il  dénonça  les  quinze  esclaves  cachés  dans  le  souterrain. 
I.e  pacha  envoya  aussitôt  une  troupe  de  soldats  avec  ordre  de  ramener 
tous  les  esclaves ,  et  de  charger  de  chaînes  le  malheureux  Cervantes.  Celui- 
ci  ,  redoutant  pour  ses  compagnons  les  premiers  mouvements  de  la  colère 
du  pacha ,  résolut  de  risquer  sa  vie  pour  les  sauver.  «  Si  c'est  un  crime 
«  à  tes  yeux ,  lui  dit-il  avec  une  noble  tierté,  d'avoir  cherché  à  briser  nos  fers, 
«  je  suis  le  seul  coupable.  Épargne  mes  frères  ;  tu  le  dois ,  puisque  c'est  moi 
«  qui  les  ai  séduits  et  livrés  à  la  discrétion  du  traître  qui  nous  a  vendus.  » 
Hassan-Pacha  avait  de  la  grandeur  d'àmc ,  et,  touché  de  la  noble  audace  de 
Cervantes,  il  le  retint  dans  son  palais.  Peut-être  aussi  espérait-il  tirer  une 
forte  rançon  d'un  homme  qui ,  se  montrant  si  grand  dans  le  malheur,  ne 
pouvait  manquer  d'appartenir  à  une  famille  distinguée.  Il  l'acheta  donc  au 
corsaire  Mami,  moyennant  cinq  cents  écus  d'or,  et  il  le  traita  toujours  avec 
beaucoup  d'égards. 

Malgré  ses  efforts  continuels  pour  briser  ses  chaînes,  Cervantes  n'avait  point 
négligé  le  moyen  beaucoup  plus  sûr  de  recouvrer  la  liberté  par  voie  de  rachat. 
Par  suite  des  démarches  qu'il  avait  faites  auprès  de  sa  famille,  sa  mère,  devenue 
veuve,  et  doua  Andréa  de  Cervantes,  sa  sœur,  vinrent,  en  juillet  1579,  à 
Madrid,  remettre  aux  pères  Juan  Gil  et  Antonio  de  la  Vella,  trinitaires,  chargés 
d'un  prochain  rachat  de  captifs  à  Alger,  une  somme  de  trois  cents  ducats 
qu'elles  étaient  parvenues  à  se  procurer  en  vendant  tout  ce  qu'elles  possédaient. 
Aussitôt  leur  arrivée  à  Alger  ces  deux  religieux  s'empressèrent  de  traiter  du 
rachat  de  Cervantes.  Mais  comme  il  appartenait  au  pacha ,  qui  en  demandait 
mille  écus  d'or  afin  de  doubler  le  prix  qu'il  avait  payé  au  corsaire  Mami ,  cette 
affaire  souffrit  beaucoup  de  difficultés;  peut-être  même  aurait-elle  échoué 
sans  une  circonstance  imprévue.  Le  grand  -  seigneur  venait  de  rappeler 
Hassan -Pacha,  et  avait  confié  le  gouvernement  d'Alger  à  Safer- Pacha 
(24  août  1580).  Hassan,  obligé  d'obéir  aux  ordres  du  sultan  ,  réduisit  à  cinq 
cents  écus  d'or  la  rançon  de  Cervantes.  Mais,  pour  montrer  que  c'était  là  son 
dernier  mot,  il  feignit  de  vouloir  emmener  Cervantes  avec  lui,  et  le  fit  embar- 
quer sur  sa  galère.  Alors  le  père  Juan  Gil  se  décida  à  compléter  la  rançon 
exigée ,  au  moyen  de  quelques  fonds  destinés  à  d'autres  rachats  qu'il  prit  sur 
lui  de  différer.  Cervantes  fut  débarqué,  et  demeura  à  Alger  en  pleine  liberté 


214  DOMINATION  TURQUE. 

jusqu'à  ce  qu'il  pût  repasser  en  Espagne.  Ce  moment  heureux  arriva  au  bout 
de  quelques  mois,  et  il  put  mettre  enfin  le  pied  sur  le  sol  natal  (jan- 
vier 1581) ,  après  être  resté  plus  de  onze  ans  absent  de  son  pays  et  en  avoir 
passé  cinq  dans  les  bagnes  algériens. 

Nous  allons  joindre  à  cet  intéressant  épisode  des  détails  plus  circonstanciés 
sur  la  condition  générale  des  esclaves  chrétiens  à  Alger.  Les  malheureux  pri- 
sonniers faits  par  les  corsaires  se  divisaient  en  deux  classes  :  la  première  com- 
prenait le  capitaine,  les  officiers  du  bâtiment  capturé  et  les  passagers  avec 
leurs  femmes  et  leurs  enfants  ;  cette  première  classe  était  soumise  à  un  tra- 
vail moins  dur  que  les  simples  matelots,  qu'on  vendait  publiquement  au  plus 
offrant  et  dernier  enchérisseur  ;  les  enfants  étaient  presque  tous  envoyés  au 
palais  du  dey  ou  aux  maisons  des  premières  familles,  et  les  femmes  servaient 
les  dames  maures  ou  entraient  dans  les  harems.  Quant  au  traitement  des 
esclaves  en  général,  Lcweso,  secrétaire  du  consulat  danois,  qui  a  publié  un 
livre  sur  Alger  vers  la  fin  du  siècle  dernier,  n'en  fait  pas  une  peinture  trop 
révoltante.  «  Mais  les  plus  malheureux,  dit-il,  étaient  ceux  qu'on  employait 
aux  travaux  publics.  Nourris  de  pain  grossier,  de  gruau,  d'huile  ranec  et  de 
quelques  olives,  il  n'y  avait  que  les  plus  adroits  qui  pouvaient  par  leur  indus- 
trie, en  travaillant  pour  leur  compte,  après  le  soleil  couché,  se  procurer  quel- 
quefois une  meilleure  nourriture  et  un  peu  de  vin.  L'état  leur  accordait  pour 
tout  vêtement  une  chemise ,  une  tunique  de  laine  à  longues  manches  et  un 
manteau. 

Dans  le  principe,  il  n'y  eut  qu'un  seul  bagne  affecté  au  logement  des 
esclaves,  et  il  appartenait  au  pacha;  mais  bientôt  les  prises  furent  si  nom- 
breuses qu'on  en  construisit  cinq  nouveaux.  Chaque  bagne  formait  un  vaste 
édifice  distribué  en  cellules  basses  et  sombres ,  qui  contenaient  chacune  de 
quinze  à  seize  esclaves.  Une  natte  pour  quelques-uns ,  et  la  terre  humide  pour 
le  plus  grand  nombre,  leur  servait  de  lit.  Ces  lieux  malsains  étaient  infestés  de. 
vermine,  d'insectes  et  de  scorpions.  On  y  logeait  quelquefois  cinq  ou  six  cents 
esclaves,  et,  lorsque  tous  ne  pouvaient  être  placés  dans  les  cellules,  on  les  fai- 
sait coucher  dans  les  cours  ou  sur  les  terrasses  de  l'édifice.  C'est  là  qu'étaient 
tenus  les  esclaves  qu'on  appelait  de  magasin,  c'est-à-dire  esclaves  appartenant 
à  l'état.  Ceux-ci  étaient  le  plus  à  plaindre,  car,  n'ayant  pas  de  maîtres  parti- 
culiers avec  lesquels  on  put  traiter  de  leur  rachat,  il  leur  était  extrêmement 
difficile,  même  avec  de  l'argent,  de  recouvrer  leur  liberté.  Un  bachi  en  chef 
(gardien)  était  chargé  de  les  surveiller;  il  répondait  d'eux  ;  aussi  exerçait  il  le 
le  plus  souvent  sa  surveillance  d'une  manière  cruelle.  Les  esclaves,  qui  appar- 
tenaient aux  particuliers,  étaient  généralement  assez  bien  traités  surtout  ceux 
que  l'on  présumait  rachetables.  Us  servaient  comme  domestiques  dans  la  ville, 
et  travaillaient  aux  champs  dans  la  campagne  ;  quelquefois  même  on  ne  les 
forçait  pas  à  travailler,  à  moins  que  leur  rachat  ne  tardât  trop  à  s'effectuer. 
Alors  seulement,  et  dans  le  but  de  les  obliger  à  presser  leurs  parents  ou  leurs 


DOMINATION  TURQUE.  215 

amis ,  on  les  employait  aux  corvées  les  plus  pénibles.  Dans  quelques  circon- 
stances, l'esclave  chrétien  obtenait  la  permission  (le  tenir  une  taverne,  moyen- 
nant une  redevance  qu'il  payait  à  son  maître;  mais,  jusqu'à  ce  qu'il  se  lui 

racheté,  il  portait  à  la  jambe  gauche,  au-dessus  de  la  cheville,  un  cercle  de 
cuivre  qui  rappelait  sa  condition. 

La  vente  des  esclaves  se  faisait  dans  un  bazar  particulier,  appelé  le  lla- 
(istan.  La  valeur  vénale  de  chaque  esclave  dépendait  de  son  Age,  du  lieu 
de  sa  naissance,  de  sa  fortune  présumée,  de  sa  position  sociale  en  Europe, 
de  l'état  de  sa  santé  et  de  ses  forces  physiques.  Un  écrivain  espagnol,  don 
Emmanuel  d'Aranda,  qui  fut  longtemps  captif  à  Alger,  s'exprime  ainsi  au 
sujet  des  principales  circonstances  qui  accompagnaient  cet  abominable  trafic  : 
«Le  douzième  de  septembre;  (1574),  dit-il,  on  nous  mena  au  marché  ou 
«  Ton  a  coutume  de  vendre  les  chrétiens.  Un  vieillard  caduc,  avec  un  bâton 
x  à  la  main,  me  prit  par  le  bras  et  me  fit  faire  plusieurs  fois  le  tour  du  marché. 
«  Ceux  qui  avaient  envie  de  m'acheter  demandaient  de  quel  pays  j'étais,  mon 
«.  nom,  ma  profession.  Sur  lesquelles  demandes  je  répondais  avec  des  men- 
«  songes  étudiés,  que  j'étais  natif  du  pays  de  Dunkerque  ,  et  soldat  de  profes- 
«  sion.  Ils  me  touchaient  les  mains  pour  voir  si  elles  étaient  dures  et  pleines 
«  de  cal;  outre  cela,  ils  me  faisaient  ouvrir  la  bouche  pour  voir  si  mes  dents 
((étaient  assez  bonnes  pour  briser  le  biscuit  sur  les  galères.  Après  quoi, 
«  ils  me  firent  asseoir  ainsi  que  mes  compagnons  ;  et  le  vieillard,  prenant  le 
«  premier  de  la  bande ,  fit  trois  ou  quatre  fois  avec  lui  le  tour  du  marché  en 
«  criant  :  gui  offre  le  plus?  le  premier  étant  vendu  ,  il  passa  à  un  second  ,  puis 
«  à  un  troisième ,  et  continua  ainsi  jusqu'au  donner.  »  Ces  esclaves  appar- 
tenaient à  toutes  les  nations  chrétiennes,  même  à  la  nation  française,  que 
son  alliance  avec  la  Porte  ottomane  aurait  dû  mettre  à  l'abri  de  pareils 
outrages. 

Le  rachat  des  esclaves  s'accomplissait  de  trois  manières:  il  y  avait  premiè- 
rement la  rédemption  publique  ;  c'était  celle  qui  se  faisait  aux  dépens  de  l'état 
auquel  appartenaient  les  esclaves.  Il  y  avait  ensuite  le  rachat  qui  s'opérait  par 
l'entremise  des  religieux  de  la  Merci ,  lesquels  faisaient  des  quêtes  dont  le 
montant  était  destiné  à  cette  œuvre  de  charité,  et  enfin  le  rachat  qui  se  faisait 
directement  par  les  parents  ou  les  amis  des  captifs.  La  rançon  une  fois  payée 
au  propriétaire  de  l'esclave,  on  exigeait  ensuite  une  foule  de  redevances  sup- 
plémentaires à  titre  de  droits  divers,  comme  par  exemple  le  droit  de  caffetan 
du  pacha,  le  droit  du  secrétaire  d'état,  le  droit  du  capitaine  du  port,  le  droit 
du  bachi ,  ou  gardien  des  portes  du  bagne,  et  mille  autres  encore,  qui  réunis 
finissaient  par  doubler  le  prix  de  la  rançon  convenue.  Pour  donner  une  idée 
de  l'importance  à  laquelle  toutes  ces  exactions  pouvaient  faire  élever  le  prix 
du  rachat,  nous  dirons  qu'en  1719,  une  jeune  enfant  de  douze  ans,  la  petite- 
fille  du  lieutenant-général  de  Bourck,  gouverneur  de  la  chûtellenie  de  Bou- 
chain,  ayant  été  capturée  pnr  les  Algériens  avec  son  oncle  et  deux  femmes  de 


216  DOMINATION  TURQUE. 

chambre,  ses  parents  furent  obligés  de  payer  75,000  livres  pour  obtenir  la 
délivrance  de  ces  quatre  personnes. 

Au  reste,  la  sollicitude  des  Pères  de  la  Merci  ne  se  bornait  pas  à  faire  des 
quêtes  dans  les  divers  états  de  la  chrétienté  pour  subvenir  au  rachat  des  mal- 
heureux esclaves ,  ils  visitaient ,  ils  consolaient  dans  leur  captivité  ceux  qu'ils 
n'avaient  pu  affranchir;  ils  entendaient  leur  confession  et  les  maintenaient 
dans  leur  foi  ;  lorsqu'ils  étaient  malades,  ils  les  soignaient  dans  un  petit  hôpital 
qu'ils  avaient  élevé  à  leurs  frais,  et  les  empêchaient  de  tomber  dans  les  vices 
honteux  où  la  passion  brutale  de  leurs  maîtres  ne  les  entraînait  que  trop 
souvent.  Telle  était  la  malheureuse  condition  des  chrétiens  que  le  sort  de  la 
guerre  faisait  tomber  entre  les  mains  des  redoutables  corsaires  algériens. 

A  l'issue  de  la  bataille  de  Lépante,  nous  avons  vu  le  fameux  Ali-Kilidj 
élevé  aux  fonctions  de  capitan-pacha.  Après  avoir  parcouru  toute  de  la  Mé- 
diterranée ,  Ali-Kilidj ,  qui  gouvernait  encore  à  Alger  par  l'intérimaire 
Mami ,  résolut  d'expulser  les  chrétiens  de  la  Goulette.  Ce  projet  fut  secondé 
par  la  Porte.  La  flotte  ottomane  parut  en  vue  de  Tunis  le  13  juillet  1574  ;  elle 
avait  à  bord  quarante  mille  hommes  de  débarquement.  La  Goulette  fut  aussitôt 
investie  et  attaquée;  les  assaillants  éprouvèrent  d'abord  une  vigoureuse  ré- 
sistance; mais  leur  nombre,  leur  persévérance,  les  firent  triompher  de  tous 
les  obstacles  ;  et ,  après  plusieurs  assauts ,  ils  demeurèrent  maîtres  de  la 
place.  Cette  prise  importante ,  puisqu'elle  enlevait  aux  Espagnols  leur  der- 
nière position  sur  la  côte  tunisienne  ,  ne  coûta  aux  Ottomans  que  trente  jours 
d'efforts.  Toutefois,  Tunis  ne  devint  pas  une  dépendance  d'Alger;  on  en 
forma  un  état  à  part  qui  releva  directement  deConstantinople  '. 

Nous  allons  nous  occuper  maintenant  des  relations  politiques  ou  commer- 
ciales que  l'odjak  avait  établies  avec  les  divers  états  de  la  chrétienté,  car  cette 
partie  de  notre  histoire  a  aujourd'hui  un  grand  intérêt  pour  nous.  A  l'exté- 
rieur, les  relations  de  la  régence  se  bornaient  à  la  France,  qui ,  par  suite  de 

1  Hassan-Pacha  et  Ali-Kilidj  coin  prirent  qu'un  pays  qui  avait  ses  mœurs,  ses  coutumes, 
ses  intérêts  particuliers,  avait  besoin  d'être  gouverné  par  une  autorité  immédiate;  ils  organisèrent 
donc  une  administration,  et  établirent  une  milice  composée  de  cinq  mille  Turcs  distribués  en 
deux  cents  pavillons,  c'est-à-dire  en  compagnies  de  vingt-cinq  hommes  chacune,  qu'on  nommait 
odjak,  sous  le  commandement  d'un  capitaine  qui  était  appelé  odjak-bachi.  Les  odjak-bachi,  au 
nombre  de  deux  cents,  étaient  pris  parmi  les  soldats  les  plus  anciens.  Les  quatre  plus  anciens 
odjak-bachi  étaient  promus  à  la  dignité  iVodjacki  ou  conseillers  du  pacha  ;  ils  passaient  ensuite 
à  celle  de  bachi-odolar  ou  membres  du  divan  ;  et,  après  six  mois  de  service,  ils  étaient  élevés  à 
la  charge  de  boluck-bachi  ou  aga.  Ces  derniers  étaient  envoyés  dans  les  garnisons  éloignées  de 
Tunis.  Le  chaoux-bachi  était  pris  parmi  les  agas,  et  avait  sur  eux  le  droit  de  préséance;  c'était 
une  des  premières  dignités  de  l'état.  Un  divan,  ou  grand  conseil,  fut  chargé  de  connaître  des 
affaires  qui  concernaient  l'état.  Cette  assemblée  ne  comptait  parmi  ses  membres  que  des  gens  de 
guerre  ;  elle  était  présidée  par  un  aga  qui  avait  pour  coadjuteur  un  kaya  ou  lieutenant-général  ; 
elle  se  composait  de  huit  chaoux,  de  quatre  bohicks-bachis  ou  agas,  et  de  vingt  odjack-bachs. 
Hassan-Pacha  et  Ali-Kilidj  créèrent  également  la  charge  de  bey  ou  de  grand  trésorier.  Cette  charge 
se  donnait  tous  les  six  mois  au  plus  offrant,  et  ne  pouvait  être  exercée  pendant  plus  d'une  année 
Cette  organisation,  comme  on  voit,  était  à  peu  près  la  même  que  celle  d'Alger. 


DOMINATION  TURQUE.  217 

l'alliance  contractée  entre  ses  rois  et  les  sultans  do  l'empire  ottoman,  se  trou- 
vait à  Alger  l'objet  spécial  du  patronage  de  ces  derniers.  L'Espagne,  au  con- 
traire, toujours  maîtresse  d'Oran  et  de  Mers-el-Kébir,  était  en  butte  à  la  haine 
des  Algériens,  et  c'était  habituellement  contre  elle  que  l'odjak  dirigeait  ses 
corsaires.  Quant  à  l'Angleterre,  cette  puissance  ne  commença  à  entrer  en 
relations  avec  la  régence  qu'en  1581.  Mais,  tout  en  constatant  la  préférence  et 
les  ménagements  dont  la  France  jouissait  à  Alger,  nous  devons  reconnaître 
que  la  régence  faillit  bien  souvent  aux  obligations  que  lui  imposaient  la  volonté 
du  grand-seigneur  et  l'amitié  dont  elle  se  disait  pénétrée  envers  nous.  Les 
actes  de  barbarie  que  commirent  ses  corsaires  sur  les  équipages  de  nos  bâti- 
ments de  commerce,  les  avanies  qu'ils  tirent  subir  à  ceux  de  nos  marchands 
qui  trafiquaient  dans  leurs  ports,  furent  nombreux,  et  auraient  mérité  d'être 
réprimés  sévèrement,  si  la  France  se  fût  trouvée  à  cette  époque  en  mesure 
de  le  faire. 

F'ntrc  tous  nos  ports  de  la  Méditerranée,  Marseille  se  distinguait  par  l'acti- 
vité de  ses  relations  avec  les  états  barbaresques,  et  notamment  avec  Alger.  En 
1561,  deux  armateurs  de  cette  ville,  Linche et  Didier,  établirent  un  comptoirà 
la  Callc.  C'est  là  l'origine  de  la  fondation  des  établissements  français  dans  le  nord 
de  l'Afrique  '.  Le  comptoir  de  la  Calle  prospéra,  et  à  quelques  années  de  là  les 
Marseillais  négocièrent  pour  avoir  un  consul  à  Alger.  Une  tentative  de  cette 
nature  avait  déjà  été  faite  en  156V,  sous  le  règne  de  Charles  IX,  par  l'entre- 
mise de  M.  Pétremol  de  Norvoie ,  agent  du  roi  de  France  à  Constantinople. 
Ce  prince  avait  nommé  Bcrtholle,  de  Marseille ,  aux  fonctions  de  consul  à 
Alger;  Bertholle  prêta  serment  entre  les  mains  du  comte  de  Tende,  gouver- 
neur de  Provence,  mais  il  ne  fut  jamais  admis  dans  sa  résidence.  Fin  1579,  sous 
le  règne  de  Henri  III,  les  Marseillais  n'avaient  pu  encore  obtenir  cette  faveur, 
ainsi  que  le  démontre  la  lettre  suivante ,  écrite  par  Hassan-Pacha  dit  le  Véni- 
tien, document  dont  nous  avons  été  assez  heureux  pour  nous  procurer  l'original. 

«  Magnifiques  Seigneurs , 

«  Il  est  venu  ici  un  nommé  François  Giugigotto  ,  porteur  d'une  expédition  de  consul 
«  en  faveur  du  capitaine  Maurice  Sauron,  dont  il  serait  le  substitut.  Mais  nous,  qui 


1  Voici,  d'après  M.  le  baron  Baude,  quelle  a  été  l'origine  des  établissements  français  sur  les 
côtes  de  l'Algérie.  «  En  1520  des  négociants  provençaux  traitèrent  avec  les  tribus  de  la  Ma- 
zoule,  pour  faire  exclusivement  la  pèche  du  corail,  depuis  Tabarque  jusqu'à  Bone.  Sous  le  règne 
de  Charles  IX,  Selim  II  fit  concession  à  la  France  du  commerce  des  places,  ports  et  havres  de 
Malfacarel,  de  la  Calle,  de  Collo,  du  cap  Rose  et  de  Bone.  En  1560,  le  Bastion  de  France  fut 
achevé;  en  160i,  les  liens  d'amitié  qui  existaient  entre  Henri  IV  et  les  sultans  de  Constanti- 
nople amenèrent  la  confirmation  de  toutes  les  concessions  déjà  faites.  Tombées  sous  les  Guise 
dans  le  dernier  état  de  désordre  et  de  faiblesse,  ces  concessions  se  re'evèrent  sous  la  voix  puis- 
sante de  Richelieu  ;  et  en  162i,  trois  mois  après  que  le  roi  eut  changé  son  consul,  Amurath  IV 
cédait  à  la  France  en  toute  propriété  les  places  dites  le  Bastion  de  France,  la  Calle,  le  cap  Rose, 
Bone  et  le  cap  Nègre,  »  (  L'Algérie,  page  172,  tome  1".  ) 

2S 


218  DOMINATION  TURQUE. 

«  voulons  rester  d'accord  avec  les  anciennes  confédérations  ,  et  avec  l'affection  que  nous 
«  portons  à  la  majesté  de  Henri,  notre  cher  ami  et  votre  roi,  nous  ne  trouvons  aucun 

<  moyen  pour  le  mettre  en  place  ,  la  chose  répugnant  à  l'esprit  des  marchands,  du  peuple 
«  et  de  tous.  Ils  ne  veulent  point  admettre  la  nouvelle  autorité  que  vous  leur  imposeriez, 
■>  et  qui  ferait  du  tort  à  l'échelle  d'Alger.  Si  elle  venait  à  s'y  établir  de  force,  nous  serions 

<  bien  surpris  que  vous  l'ayez  permis  ,  vos  prédécesseurs  n'ayant  jamais  eu  la  hardiesse 

<  de  le  faire,  et  la  chose  étant  à  votre  préjudice  et  notre  grand  dommage.  Lorsque  vous 
«  nous  demanderez  des  choses  qui  seront  dans  nos  habitudes  et  conformes  à  nos  devoirs, 
«  nous  ne  manquerons  pas  de  vous  montrer  la  bonne  volonté  que  nous  avons  de  vous 

<  faire  plaisir.  Que  Dieu  vous  accorde  tout  contentement. 

«  Votre  bon  ami , 

«  Hassan,  Pacha  d'Alger. 
Alger,  28  avril  1579. 

Cependant  le  consulat  français  d'Alger  ne  tarda  pas  à  s'établir.  Les  religieux 
de  la  Trinité  de  Marseille,  qui  s'employaient  particulièrement  au  rachat  des 
captifs,  en  acquirent  la  propriété,  et  le  premier  consul  en  charge  fut 
M.  Boinneau.  Sa  prise  de  possession  date  de  1581.  Quatre  ans  après,  il  fut 
mis  en  prison  par  l'ordre  du  pacha  :  les  troubles  auxquels  la  France  était 
alors  en  proie  ne  permirent  pas  de  demander  réparation  de  cet  outrage,  et 
l'on  ignore  encore  si,  à  la  suite  de  cet  incident,  M.  Boinneau  fut  remplacé. 
Quoi  qu'il  en  soit,  de  1581  à  1597,  les  événements  de  la  régence  furent  en  gé- 
néral de  peu  d'importance  :  Jeffer-Pacha  céda  la  place  à  celui-là  même  qui 
avait  été  son  prédécesseur,  à  Hassan  le  Vénitien,  dont  les  intrigues,  aidées  de 
sa  fortune,  étaient  parvenues  à  lui  ouvrir,  pour  la  seconde  fois,  le  chemin  du 
pachalick.  Mami  Arnaute,  renégat  albanais,  le  remplaça,  et  se  montra  non 
moins  ardent  que  lui  pour  les  entreprises  maritimes.  Vint  ensuite  Mehmet, 
puis  Heder,  sous  le  gouvernement  duquel  les  corsaires  d'Alger  eurent  l'ordre 
du  grand-seigneur  de  courir  sur  les  navires  de  Marseille  «  pour  punir  cette 
\ille,  disait  le  firman,  de  s'être  rangée  du  parti  de  la  ligue  contre  son  roi 
légitime.  »  Il  nous  a  paru  curieux  de  constater  d'une  manière  précise  les  pre- 
miers rapports  diplomatiques  que  la  France  établit  avec  la  régence  d'Alger  : 
nous  allons  les  suivre  encore  pendant  quelques  années  ;  car,  en  définitive,  ils 
résument  les  événements  les  plus  importants  de  l'odjack. 

En  1597,  M.  de  Vias,  maître  des  requêtes  de  Catherine  de  Médicis,  fut  mis  à 
la  tète  du  consulat.  A  cette  époque  les  Algériens  élevaient  de  vives  récrimi- 
nations contre  la  France,  parce  que  le  roi,  disaient-ils,  en  accordant  à  certains 
navires  le  privilège  de  naviguer  sous  son  pavillon,  les  frustrait  de  leur  droit  de 
(ourse  et  les  privait  de  leur  bien.  Cette  réclamation  resta  sans  succès  ;  la  France 
ne  voulut  pas  abdiquer  un  privilège  qu'elle  avait  acquis  par  sa  puissance,  el  que 
le  temps  avait  consacré.  Les  Algériens,  irrités  de  ce  refus,  se  mirent  aussitôt 
à  courir  sur  les  navires  de  Marseille,  et  firent  éprouver  de  grandes  pertes  aux 
arematurs  de  cette  \ille.  Henri  IV,  qui  régnait  alors,  ne  se  laissa  pas  intimider 


DOMINATION  TURQUE.  219 

par  ces  démonstrations;  il  ordonna  à  ses  galères  d'user  de  représailles  contre 
la  marine  algérienne,  pendant  que  son  ambassadeur  à  Constantinople  deman- 
dait à  la  Porte  la  prompte  répression  «le  ces  hostilités.  Le  grand-seigneur 
reconnut  la  justice  des  réclamations  «le  la  France;  il  lit  rendre  les  navires  cap- 
turés, et  6,000  sequins  furent  en  outre  comptés  aux  négociants  français  qui 
avaient  essuyé  des  pertes.  »  C'est  le  premier  exemple,  dit  Hammer,  d'une 
réparation  donnée  par  la  Porte  à  une  puissance  étrangère.  »  lledcr  occupai! 
alors  le  pachalick:  furieux  de  cette  sentence,  il  voulut  continuer  ses  courses 
contre  les  navires  français;  niais  le  lacet  fit  justice  de  sa  désobéissance  :  il 
mourut  étranglé  dans  son  palais  (160V)  par  ordre  du  sultan. 

m  Ce  fut  dans  ce  temps,  dit  le  capitaine  Sander-Rang,  à  qui  nous  devons  de 
précieuses  recherches  sur  l'histoire  du  pachalick  d'Alger,  ce  fut  alors  que 
M.  de  Brève  reçut  de  Henri  IV  l'ordre  de  renouveler  les  capitulations,  afin  d'y 
ajouter  quelques  articles  qui  devaient  assurer  la  tranquillité  du  commerce 
maritime,  et  remédier  au  mal  que  faisaient  les  Barbaresques.  Ce  digne  re- 
présentant remplit  sa  mission  à  l'honneur  de  la  France  et  à  la  satisfaction  de 
son  prince.  L'un  des  articles  de  la  capitulation  autorisait  le  roi  «  à  se  faire 
«  justice  lui-même,  en  cas  de  nouvelles  contraventions  de  la  part  des  corsaires 
«  d'Alger.  »  Après  la  conclusion  de  ce  traité,  un  chiaoux  de  la  Porte,  Mus- 
tapha-Aga,  se  rendit  en  Afrique,  accompagné  de  M.  de  Castellane,  délégué  par 
la  ville  de  Marseille,  pour  signifier  aux  Algériens  la  volonté  de  Sa  Hautcsse. 
Il  leur  était  enjoint  de  laisser  rebâtir  le  Bastion  de  France  ,  ruiné  quelque 
temps  auparavant  par  la  milice  d'Alger,  et  de  rendre  tous  les  esclaves  français 
retenus  dans  les  bagnes.  Mais  cette  négociation  resta  sans  succès,  et  la  paix 
entre  la  France  et  l'odjack  ne  fut  signée  qu'en  1628.  Pendant  ce  laps  de  temps, 
le  commerce  français  eut  à  subir  de  fréquentes  avanies. 

En  1606,  un  corsaire  flamand,  Simon  Danser,  vint  apporter  aux  Algériens 
une  force  nouvelle ,  en  leur  apprenant  à  substituer  à  leurs  galères  des  vaisseaux 
ronds  pontés  et  à  voiles.  Ce  changement  de  système  donna  un  nouveau  déve- 
loppement à  leur  marine,  et  leurs  courses  n'en  devinrent  que  plus  redou- 
tables pour  le  commerce  de  la  Méditerranée.  Les  Marseillais  furent  les  pre- 
miers à  s'en  ressentir;  dans  l'espace  de  sept  à  huit  mois,  ils  se  virent  enlever 
pour  plus  de  deux  millions  de  marchandises:  ils  armèrent  à  leur  tour  contre 
les  pirates  et  retinrent  prisonniers  quelques  Algériens,  échappés  des  galères 
d'Espagne,  qui  étaient  venus  se  réfugier  à  Marseille.  Dès  que  la  milice  d'Al- 
ger, qui  voulait  régner  sans  contrôle  sur  la  Méditerranée,  eut  connaissance 
de  ces  faits,  elle  enleva  le  consul  de  France  de  sa  demeure  et  le  chargea  de 
chaînes;  M.  de  Yias  n'obtint  sa  délivrance  qu'en  payant  une  forte  rançon. 
Ainsi  tous  les  bons  rapports  qui  avaient  existé  entre  la  France  et  l'odjack  se 
trouvaient  définitivement  rompus. 

La  France  demanda  satisfaction  de  toutes  ces  avanies;  mais  le  brusque  chan- 
gement des  pachas,  et  les  agressions  ou  les  représailles  qu'exerçaient  les  deux 


220  DOMINATION   TURQUE. 

partis  au  milieu  des  négociations,  ajournèrent  pendant  longtemps  la  conclu- 
sion d'un  traité.  Enfin  ,  en  1616,  Mustapha-Pacha  envoya  des  chiaoux  au  roi 
de  France  pour  lui  demander  la  liberté  des  esclaves  turcs.  On  la  lui  accorda  à 
la  condition  que  l'odjack  n'armerait  plus  contre  les  navires  français.  Malheu- 
reusement, ces  esclaves  se  trouvaient  pour  la  plupart  à  bord  des  galères  que 
le  duc  de  Guise  entretenait  sur  les  côtes  de  Provence  ;  et  on  ne  put  renvoyer 
à  Alger  qu'une  quarantaine  de  Turcs,  que  le  fils  de  M.  de  Vias  accompagna. 
La  milice  ne  se  montra  pas  satisfaite  et  continua  ses  déprédations. 

En  1618,  le  baron  d'Allemagne  fut  encore  envoyé  à  Alger,  pour  négocier 
avec  la  régence.  Ce  nouvel  ambassadeur  n'aurait  pas  mieux  réussi  que  les  pré- 
cédents, si  les  Algériens  n'avaient  eu  quelques  inquiétudes  au  sujet  des  arme- 
ments considérables  que  M.  de  Guise  faisait  à  Marseille  et  à  Toulon.  Le  traité 
de  paix  fut  donc  presque  conclu;  mais,  en  162-2,  les  habitants  de  Marseille, 
ayant  appris  qu'un  corsaire  algérien  avait  massacré  tout  l'équipage  d'un 
de  leurs  navires,  voulurent  user  de  représailles,  et  assassinèrent  un  envoyé 
d'Alger,  qui  se  trouvait  dans  leur  ville,  ainsi  que  quarante  Turcs  de  sa  suite. 
Cet  acte  de  vengeance  fit  encore  ajourner  la  ratification  du  traité. 

Ce  fut  vers  cette  époque  que  la  Hollande,  qui  avait  aussi  à  se  plaindre 
des  Barbaresques ,  dirigea  une  expédition  de  six  vaisseaux  contre  Alger; 
elle  fut  prompte  et  décisive.  Le  capitaine  Lambert,  qui  commandait  cette 
escadre ,  avait  capturé  pendant  la  traversée  plusieurs  navires  appartenant  à 
l'odjack.  En  arrivant  devant  Alger,  il  demanda  satisfaction  ;  le  divan  éconduisit 
son  parlementaire,  et  lui ,  pour  toute  réponse  ,  fit  pendre  ses  prisonniers  aux 
vergues  de  ses  bâtiments.  Quelques  jours  après,  le  capitaine  Lambert  reparut 
encore  devant  Alger  avec  de  nouveaux  prisonniers ,  décidé  à  leur  faire  subir 
le  môme  sort  si  le  divan  lui  refusait  la  réparation  qu'il  demandait.  Son  éner- 
gique persévérance  obtint  un  succès  complet,  tandis  que  la  France,  plus 
généreuse ,  attendait  toujours  le  résultat  de  ses  négociations. 

En  162k,  Sidi-Saref,  qui  avait  dirigé  les  affaires  sous  Mustapha,  fut  appelé 
à  lui  succéder.  Sidi-Saref  était  un  homme  capable,  qui  s'était  d'abord 
montré  bienveillant  pour  les  Français;  mais,  soit  faiblesse,  soit  politique,  il 
laissa  ses  corsaires  arrêter  et  dépouiller  nos  navires.  Cependant  la  cour  de 
France  espérait  obtenir  de  lui  un  traité  favorable,  et  Sanson  Napollon  fut  chargé 
de  cette  négociation.  Lorsqu'il  arriva  à  Alger  (9  juin  1626)  ,  ce  pacha  était 
mort,  et  la  plus  complète  anarchie  régnait  dans  la  ville.  Napollon  revint  en 
France  et  détermina  le  commerce  de  Marseille  à  réunir  une  somme  de 
72,000  livres  pour  racheter  les  Turcs  retenus  sur  les  galères  de  M.  de  Guise, 
et  les  ramener  à  Alger.  En  1628,  il  reparut  dans  cette  ville  avec  les  esclaves 
rachetés  par  ses  soins,  et  le  19  septembre  de  cette  même  année  il  conclut  un 
traité  de  paix  avec  le  divan  et  le  nouveau  pacha  Hussein.  Cette  négociation 
coûta  272, 435  livres.  Le  bastion  fut  rétabli  et  la  pèche  du  corail  reprit  son  cours. 
Ce  traité  ratifiait,  entre  autres  conditions ,  la  concession  précédemment  faite  du 


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DOMINATION  TURQUE.  221 

Bastion  de  France,  avec  l'échelle  à  Bone;  et,  pour  cette  concession,  la 
France  s'engageait  à  payer  26,000  doubles,  16,000  pour  la  milice,  10,000  pour 
le  trésor  de  la  Casbah...  Le  traité  portail,  en  outre,  que  les  navires  de  la  com- 
pagnie pourraient  naviguer  librement  sur  les  cotes  d'Afrique  qui  dépendaient 

de  la  régence;  qu'ils  pourraient  vendre,  négocier,  acheter,  enlever  cuirs,  cire, 
laine,  etc.,  à  l'exclusion  des  navires  des  autres  puissances;  que  ces  vaisseaux 
ne  seraient  point  inquiétés  par  les  corsaires  algériens;  que,  si  les  bateaux  de 
poche  venaient  à  être  poussés  par  les  vents  contraires  ou  la  grosse  mer  dans 
différents  lieux  de  la  cote ,  et  notamment  à  Gigelly  et  à  Bone ,  il  ne  leur  serait 
l'ait  aucun  mal;  que  les  équipages  seraient  respectés,  et  ne  pourraient  être 
vendus  comme  esclaves'. 

En  signant  ce  traité,  le  pacha  avait  déclaré  qu'il  punirait  de  mort  tout  raïs 
qui  commettrait  la  moindre  avanie  contre  les  bâtiments  français;  mais  ses  me- 
naces furent  impuissantes,  les  courses  continuèrent,  et  les  vaissseaux  du  roi  de 
France  s'emparèrent  d'un  corsaire  d'Alger  qu'ils  avaient  surpris  croisant  dans 
le  golfe  de  Lyon.  De  leur  côté,  les  Marseillais  ayant  appris  qu'un  de  leurs 
navires  avait  été  pillé,  se  mirent  à  égorger  tous  les  Algériens  qui  se  trou- 
vaient dans  leur  port.  Ainsi  cette  paix  toujours  si  difficile  à  conclure  était 
sans  cesse  rompue  par  des  actes  de  violence  qui  reculaient  le  but.  A  cette 
époque,  la  marine  algérienne,  avait,  il  est  vrai,  atteint  son  apogée  et  elle  se 
montrait  intraitable  ;  les  pachas  s'intitulaient  fièrement  Rois  de  la  mer,  et 
leurs  capitaines  frémissaient  de  rage  à  la  vue  des  navires  qu'ils  ne  pouvaient 
capturer.  Les  moins  expérimentés  d'entre  eux  croisaient  sur  les  côtes  d'Es- 
pagne, de  Provence  et  d'Italie  ;  d'autres  allaient  en  Egypte  guetter  les  vaisseaux 
qui  sortaient  d'Alexandrie;  enfin  les  plus  hardis  franchissaient  le  détroit  de 
(iibraltar  et  croisaient  à  l'embouchure  de  la  Manche,  sur  les  côtes  du  Dane- 
mark ou  de  l'Angleterre.  Le  père  Dan  estime  :  «  que  les  prises  de  ceux 
«  d'Alger,  depuis  vingt-cinq  ou  trente  ans,  se  montaient  à  plus  de  vingt  mil- 
«  lions;  »  leur  marine,  au  dire  du  même  auteur,  témoin  des  événements  de 

1  A  ce  traité  était  annexé  un  état  de  ce  qui  était  nécessaire  pour  l'entretien  du  Bastion  de 
France,  de  Calle,  du  cap  Rose,  et  de  la  maison  de  Bone.  Cet  état,  dont  nous  croyons  devoir  re- 
produire les  principales  dispositions  parce  qu'elles  donnent  une  idée  de  l'importance  de  nos 
établissements  à  cette  époque,  portail  que  la  forteresse  de  Rose  serait  commandée  par  un  caporal 
au  salaire  de  30  livres  par  mois,  avec  huit  soldats,  au  salaire  de  9  livres  chacun  par  mois;  qu'un 
interprète,  aux  émoluments  de  18  livres  par  mois,  y  serait  établi  à  demeure;  que  la  petite  gar- 
nison recevrait  ses  vivres  du  Bastion  de  France  ;  qu'il  y  aurait,  au  lieu  dit  La  Calle,  une  garnison 
de  quatorze  hommes,  commandée  par  un  capitaine  dans  les  temps  ordinaires  ;  que  cette  garnison 
serait  renforcée  au  besoin  ;  que  le  Bastion  de  France,  étant  la  place  la  plus  forte  et  un  lieu  de 
dépôt  pour  les  munitions  de  guerre,  il  servirait  de  résidence  habituelle  à  un  capitaine  et  son 
lieutenant,  à  deux  caporaux,  vingt-huit  soldats  et  un  tambour;  que  cet  établissement  posséderait 
en  outre  un  homme  chargé  de  l'administratisn  du  commerce,  un  écrivain  pour  la  comptabilité, 
un  capitaine  et  quarante  matelots,  deux  charpentiers,  un  boulanger,  et  deux  religieux  pour  des- 
servir l'église;  «pie  vingt-un  bateaux  seraient  employés  à  la  pêche;  que  chaque  bateau  porterait 
sept  hommes,  etc.,  etc,;  ce  document  établissait  enfin  que  tous  les  meubles  et  ustensiles  qui  se 
trouvaient  dans  le  forteresse  du  Bastion  étaient  la  propriété  de  la  compagnie. 


111  DOMINATION   TURQUE. 

cette  époque,  se  composait  de  soixante -dix  bâtiments,  tant  polacres  que 
barques  de  course,  armés  de  vingt-cinq  à  quarante  canons.  On  calcule  que, 
depuis  la  paix  de  1G28  jusqu'en  lG3i,  les  Algériens  ont  pris  à  la  France  quatre- 
vingts  navires,  dont  cinquante-deux  appartenaient  aux  ports  de  l'Océan.  Leur 
valeur  totale  montait  à  V, 752, 600  livres  tournois.  Le  nombre  des  captifs  prove- 
nant de  ces  prises  fut  de  1,331,  dont  149  se  firent  musulmans.  A  cette  époque 
les  bagnes  d'Alger  contenaient  plus  de  3,000  esclaves  français  ! 

Pour  remédier  à  un  état  de  choses  si  déplorable,  Louis  XIII  chargea 
M.  Samson  Lepage,  premier  héraut  d'armes  de  France,  d'aller  négocier  un 
traité  de  paix  avec  la  régence.  Mais  la  mission  de  ce  diplomate  n'eut  d'autre 
résultat  que  le  rachat  de  quelques  esclaves  qui  furent  ramenés  en  France  par 
le  père  Dan.  Le  roi,  voyant  qu'il  ne  pouvait  parvenir  à  son  but  par  la  concilia- 
tion, résolut  d'employerla  voie  des  armes.  En  conséquence  une  Hotte  partit  des 
ports  de  Marseille  et  de  Toulon  sous  les  ordres  de  l'amiral  de  Mantis  ;  elle  avait 
pour  mission  de  forcer  le  divan  à  ratifier  la  paix  depuis  si  longtemps  convenue 
et  à  faire  cesser  la  piraterie.  Malheureusement,  les  vents  contraires  la  dis- 
persèrent ;  et  lorsqu'elle  arriva  devant  Alger  elle  se  trouvait  hors  d'étal 
d'opérer  la  moindre  attaque.  Cette  démonstration  hostile  eut  pour  résultat  la 
ruine  du  Bastion,  qui  fut  détruit,  à  titre  de  représailles,  par  les  Algériens; 
six  cents  Français  furent  jetés  de  nouveau  dans  les  fers. 

Enfin,  en  1 G fi>0 ,  le  traité  tant  désiré  fut  conclu,  et  le  Bastion  se  releva  par  les 
soins  de  Jean  de  Coquielle,  gentilhomme  de  la  chambre  du  roi,  et  de  Thomas 
Siquer,  négociant  ;  les  actes  de  piraterie  n'en  continuèrent  pas  moins.  Les 
bagnes  d'Alger  étaient  toujours  remplis  d'esclaves  français  qui  devenaient  un 
objet  de  spéculation  pour  leurs  patrons.  Les  gémissements  de  ces  malheureux 
parvinrent  jusqu'en  France,  et  les  Pères  de  la  Trinité  redoublèrent  d'efforts 
pour  les  racheter.  Un  pasteur  protestant  de  la  Rochelle,  M.  Maistrezaf,  marcha 
sur  leurs  traces  ;  il  fit  des  quêtes  dans  les  temples  pour  retirer  de  l'esclavage 
ses  coreligionnaires,  qui  étaient  abandonnés  par  les  Pères  de  la  Mission. 
Mais  détournons  un  instant  notre  attention  des  rapports  extérieurs  de  la  ré- 
gence pour  examiner  sa  situation  intérieure. 

Nous  avons  vu  avec  quel  soin  les  fondateurs  de  l'odjack  avaient  cherché  a 
écarter  toute  i  nfluence  locale  ;  aucun  indigène,  aucun  Maure,  pas  même  les  fils  de 
Turcs  issus  d'une  femme  algérienne,  ne  pouvaient  faire  partie  de  leurs  batail- 
lons. Cependant,  après  les  terribles  échecs  de  Malte  et  de  Lépante,  on  s'était 
insensiblement  relâché  de  cette  loi  d'exclusion,  et  on  avait  fini  par  admettre 
dans  la  milice  les  Maures  et  les  Koulouglis  (nom  donné  aux  enfants  nés  d'un 
père  Turc  et  d'une  mère  Africaine).  Ceux-ci,  pour  la  plupart,  riches,  instruits, 
et  doués  de  plus  d'intelligence  que  les  aventuriers  et  les  renégats  envoyés  do 
Constantinople,  comme  janissaires,  ne  tardèrent  pas  à  s'élever  aux  premiers 
emplois  de  l'odjack,  à  envahir  les  postes  les  mieux  rétribués,  et  à  exercer 
une  grande  influence  sur  les  délibérations  du  divan.  Cette  suprématie  si  légi- 


DOMINAI  lo.N  TURQl  E.  223 

timemenl  acquise  déplut  aux  janissaires  puis,  toujours  habiles  à  saisir  des 
prétextes  d'insurrection.  En  Ki2(i,  dix-huit  cents  d'entre  eux  se  réunirent 
pour  faire  revivre  les  anciens  statuts  de  l'ordre  et  chasser  de  lii  milice  Ions  les 
Maures  ou  Koulouglis  qui  occupaient  un  grade;  les  conjurés  prétendaient, 
pour  justifier  leur  proposition,  que  les  Maures  ou  1rs  Koulouglis  travaillaient 
depuis  longtemps  à  se  rendre  les  souverains  maîtres  de  l'odjack  et  à  se  sou- 
straire à  la  suzeraineté  du  sultan.  Ces  raisons  spécieuses,  appuyées  d'une 
Foule  d'autres  moins  solides  encore,  rallièrent  la  majorité  des  janissaires,  et 
l'exclusion  des  Maures  et  des  Koulouglis  fut  prononcée;  ou  les  obligea  même 
à  quitter  immédiatement  le  territoire  d'Alger. 

Les  Maures  et  les  Koulouglis,  accablés  par  la  force,  subirent  sans  se  plaindre 
le  jugement  inique  qui  venait  d'être  porté  contre  eux,  espérant  (pie  plus  tard 
ils  pourraient  le  faire  révoquer.  Les  uns  allèrent  dans  les  environs  d'Alger 
attendre  des  temps  meilleurs;  les  autres  restèrent  cachés  dans  la  ville  même. 
Ils  comptaient  tous,  dans  la  milice,  des  parents,  des  amis;  et  ils  pensaient  que 
de  tels  appuis  finiraient  par  obtenir  leur  pardon  auprès  de  leurs  farouches 
ennemis.  Quelques  mois  après  cette  expulsion  ,  ils  étaient  tellement  per- 
suadés de  leur  prochaine  réintégration,  qu'ils  avaient  abandonné  leurs  re- 
traites et  se  promenaient  librement  dans  la  ville.  Cette  conduite,  qui  puisait  sa 
source  dans  les  sentiments  les  plus  chers  à  l'homme,  les  affections  de  famille, 
fut  considérée  comme  de  l'audace,  comme  une  rébellion  contre  les  arrêts  du 
divan.  La  mort  seule  pouvait  expier  un  tel  forfait.  Les  janissaires  se  réunirent 
de  nouveau,  et  on  décida  que  tous  les  Maures  et  Koulouglis  condamnés  au  ban- 
nissement et  retrouvés  dans  Alger  seraient  jetés  à  la  mer.  Deux  cents  de  ces 
malheureux,  cousus  dans  des  sacs,  expièrent  dans  les  flots  leur  amour  pour 
leur  famille  et  leur  ville  natale. 

Cette  exécution  barbare  exaspéra  les  Koulouglis  qui  ne  se  trouvaient  pas  à 
Alger  ou  qui  avaient  pu  échapper  au  massacre;  mais  ils  refoulèrent  leur  res- 
sentiment au  fond  de  leur  cœur,  en  attendant  une  occasion  favorable  pour  en 
tirer  vengeance.  L'entreprise  n'était  pas  facile.  Réunis  dans  un  petit  village 
du  Sahel ,  ils  s'entretenaient  sans  cesse  de  leur  malheur,  et  cherchaient  acti- 
vement les  moyens  de  le  réparer.  Dans  la  ville,  ils  comptaient  beaucoup  sur 
l'assistance  des  Maures,  qui  formaient  la  majorité  de  la  population  ;  ils  étaient 
sûrs  aussi  de  trouver  dans  les  rangs  de  l'odjack  des  amis  dévoués.  Avec  du 
courage  et  de  l'audace  ils  pouvaient  donc  triompher. 

Depuis  près  de  trois  ans  leur  exil  durait,  et  cependant  aucun  mouvement 
n'avait  encore  eu  lieu;  enfin,  vers  le  milieu  de  l'année  1G29,  ils  se  décident 
à  mettre  à  exécution  leurs  projets.  Ils  rentrent  dans  Alger  sous  divers  dé- 
guisements ,  bien  armés  ;  ils  gagnent  par  différentes  rues  la  Kasbah  ,  poi- 
gnardent les  sentinelles  qui  veulent  leur  en  défendre  l'entrée,  et  s'y  installent 
au  nombre  de  cinquante  environ,  faisant  des  signaux  à  leurs  amis  qui  se  trou- 
vent dans  la  ville,  appelant  avec  le  canon  ceux  qui  sont  dans  la  campagne. 


±2Ï  DOMINATION    TURQUE. 

Mais  les  Maures  indécis  se  rendent  mollement  à  l'appel  de  leurs  frères; 
d'un  autre  côté,  les  Koulouglis  qui  étaient  restés  aux  environs  d'Alger  trou- 
vent les  portes  de  la  ville  fermées,  et  partout  marchent  en  compagnies  les 
janissaires,  qui ,  voyant  leur  existence  menacée,  redoublent  d'ardeur  pour 
conjurer  le  sort  qui  les  menace.  Ils  se  dirigent  à  leur  tour  vers  la  Kasbah  ;  cin- 
quante hommes  seulement  étaient  hors  d'état  de  défendre  une  si  vaste  cita- 
delle; ils  simulent  sur  plusieurs  points  défausses  attaques,  tandis  qu'on  brise 
à  coups  de  hache  la  porte  principale.  On  somme  alors  les  Koulouglis  de  se 
rendre;  ceux-ci  répondent  à  ces  paroles  par  d'horribles  imprécations  et  de 
sanglantes  menaces;  on  marche  contre  eux,  on  les  chasse  des  postes  avancés; 
mais,  bien  décidés  à  vendre  chèrement  leur  vie,  ils  se  retirent  tous  vers  la 
poudrière,  et  là,  des  torches  à  la  main,  ils  demandent  à  leurs  ennemis  une 
honorable  capitulation  et  la  réintégration  de  leurs  droits.  Cette  satisfaction  si 
juste  leur  est  refusée;  les  janissaires  sont  impitoyables,  et,  dans  leur  rage 
aveugle ,  se  pressent  autour  des  malheureux  Koulouglis  comme  pour  les 
déchirer.  Ceux-ci  les  regardent  s'approcher  avec  sang-froid,  et  lorsque  toute 
la  Kasbah  est  remplie  de  janissaires,  ils  mettent  le  feu  aux  poudres.  En  un  in- 
stant cette  immense  citadelle  ne  fut  plus  qu'un  monceau  de  ruines;  cinq  cents 
maisons  d'Alger  furent  renversées  par  l'explosion,  et  plus  de  six  mille  per- 
sonnes périrent  dans  cette  épouvantable  catastrophe  La  conjuration  des  Kou- 
louglis est,  sans  contredit,  l'un  des  événements  les  plus  mémorables  de  l'his- 
toire d'Alger;  et  si  elle  eût  réussi,  si  cette  éviction  barbare  prononcée  contre 
eux  et  les  Maures  eût  été  révoquée,  la  civilisation  aurait  fait  à  Alger  des  pro- 
grès bien  autres  que  ceux  qu'elle  y  a  accomplis  sous  le  despotisme  brutal  et 
stupide  des  janissaires. 

Trente  années  vont  encore  s'écouler  sans  que  nous  ayons  aucun  événement 
important  à  rapporter.  De  1640  à  1G58,  rien  de  remarquable  ne  s'est  accompli 
en  Algérie.  M.  Sandcr  Rang  résume  ainsi  l'histoire  de  ces  années  :  «  En  16V6, 
Hamed-Pacha  vint  remplacer  Joussouf,  dont  le  gouvernement  avait  duré  près 
de  douze  ans,  fait  bien  rare  dans  l'histoire  des  pachas  algériens;  en  1652,  les 
Hollandais  firent  un  traité  de  paix  et  de  commerce  avec  l'odjack  ;  la  franchise 
entière  de  leurs  navires  y  fut  stipulée  ;  en  1655,  une  Hotte  anglaise  vint  à  Alger, 
et  y  conclut  un  traité;  en  1657,  Hamed-Pacha,  après  un  gouvernement 
presque  aussi  long  que  celui  de  Joussouf,  fut  remplacé  par  Ibrahim-Pacha.  » 
Ici  finit  la  première  période  du  gouvernement  turc  tel  que  l'avait  établi  Barbe- 
rousse,  c'est-à-dire  l'exercice  du  pouvoir  par  les  pachas  et  le  divan. 

En  1659,  une  révolution  importante  vint  modifier  dans  ses  bases  essen- 
tielles le  gouvernement  d'Alger.  Depuis  longtemps  le  divan,  prévoyant  la  possi- 
bilité de  circonstances  difficiles,  avait  formé  un  trésor  à  la  Kasbah.  Ce  trésor 
était  sous  sa  propre  responsabilité,  et  le  pacha  ne  pouvait  y  puiser  sans  l'au- 
torisation de  ce  conseil.  Mais  ces  chefs  ne  tardèrent  pas  à  profiler  du  prestige 
de  le>u  titre  et  de  l'appui  de  Conslantinople,  pour  envahir  tous  les  pouvoirs 


DOMINATION  TURQUE.  ±>r> 

et  amasser  de  grandes  richesses  au  détriment  de  l'odjack.  Cette  domination 
oppressive  «i  absolue  était  devenue  odieuse  non-seulement  aux  Arabes,  mais 
à  la  milice,  qui  ne  manquait  pas  de  manifester  son  mécontentement  chaque 
fois  que  le  paiement  de  sa  solde  éprouvait  quelque  retard  ;  alors  elle  entrait  en 
révolte,  emprisonnait  le  pacha, souvent  même  ['égorgeait.  Enfin,  En  1G5!>, 
le  divan  fut  sommé  de  réduire  l'autorité  de  ces  chefs  despotes  et  prévaricateurs. 
Le  pacha  était  alors  en  prison,  un  boulouck-baschi,  nommé  Calil,  chef  du 
parti  réformateur,  provoqua  et  obtint  du  divan  celte  décision  que  le  père 
Barreau  rapporte  en  ces  termes  :  «  Au  mois  de  juin,  le  divan  ,  continuant  tÔU- 
c(  jours  dans  les  bonnes  dispositions  qu'il  a  prises  de  maintenir  la  correspon- 
de danec  avec  les  pays  étrangers,  et  particulièrement  avec  Marseille,  s'étant 
«  fait  informer,  tant  de  ses  propres  sujets  que  marchands  chrétiens  et  autres, 
u  des  raisons  pourquoi  son  port  semblait  abandonné  aussi  bien  que  le  pays  de 
«  sa  domination,  et  lui  ayant  été  représenté  que  la  trop  grande  autorité  qu'il 
«  a  laissé  prendre  insensiblement  aux  pachas  qui  viennent  de  la  Porte  du 
«  grand-seigneur,  leur  donnait  occasion  de  taire  beaucoup  d'extorsions  et 
«  avanies;  c'est  pourquoi  il  se  serait  résolu,  pour  le  bien  et  avantage  de  tous, 
a  d'abolir  entièrement  cette  autorité  démesurée  qu'il  s'était  imposée,  et,  pour 
«  Cet  effet,  aurait  interdit  et  détendu  à  celui  qui  est  de  présent  en  charge  de 
«  ne  se  mêler  de  quoi  que  ce  soit.  » 

A  la  suite  de  cette  résolution,  une  députalion  fut  envoyée  au  sultan,  pour 
lui  exposer  que  la  conduite  des  pachas  compromettait  non-seulement  le  main- 
tien de  l'odjack  dans  sa  composition  primitive,  mais  menaçait  même  l'existence 
de  la  domination  turque  dans  la  régence.  Ahmed  Ier,  qui  régnait  alors,  admit, 
peut-être  parce  qu'il  ne  pouvait  mieux  faire,  la  validité  de  ces  raisons,  et  con- 
sentit à  ce  qu'il  fût  créé  à  côté  du  pacha,  délégué  de  la  Porte,  un  second  chef 
de  la  régence,  qui  prit  le  titre  de  manzoul-aga.  L'aga  représentait  spécia- 
lement les  intérêts  de  la  milice  ;  c'était  lui  qui  était  chargé  de  la  levée  des 
tributs,  de  l'administration  des  finances  et  du  paiement  des  troupes.  Le 
pacha  continua  d'ailleurs  à  garder  ses  titres  honorifiques;  on  lui  assura  un  trai- 
tement de  500  piastres  par  lune,  et  l'approvisionnement  de  sa  maison  resta  à 
la  charge  de  l'odjack.  Mais  son  intervention  dans  le  gouvernement  dut  se  borner 
à  une  sorte  de  contrôle  ;  sa  présence  dans  le  divan  ne  fut  plus  requise  que 
dans  les  grandes  occasions,  et  il  n'y  parut  guère  que  pour  sanctionner  des 
mesures  auxquelles  il  restait  presque  complètement  étranger. 

La  milice,  ayant  ainsi  absorbé  tout  le  pouvoir  exécutif,  se  montra  plus  hau- 
taine et  plus  indisciplinée  qu'auparavant.  11  n'y  avait  pas  un  an  que  Calil  s'était 
placé  à  la  tête  du  gouvernement,  que  déjà  il  tombait  sous  les  coups  de  ses 
propres  partisans.  Baba-Ramadan,  qui  lui  succéda  et  qui  avait  été  l'un  des  plus 
ardents  promoteurs  de  la  réforme,  fut  massacré  peu  de  temps  après  en  plein 
divan  par  ses  ministres.  Ramadan  était  un  homme  très- capable;  il  avait 
organisé  les  diverses  branches  de  l'administration ,  et  conclu  un  traité  de  paix 

29 


220  DOMINATION  TURQUE. 

avec  Charles  11,  roi  d'Angleterre:  mais  son  mérite  ne  le  préserva  pas  du 

yatagan  de  ses  ennemis. 

Au  milieu  de  tous  ces  conflits,  la  piraterie  continuait  plus  active  que  jamais. 
Les  corsaires  d'Alger  se  prirent  à  attaquer  tous  les  pavillons,  à  croiser  sur 
toutes  les  côtes.  On  ne  répondit  à  ces  hostilités  que  par  des  expéditions  insi- 
gnifiantes. Le  commandeur  Paul,  envoyé  à  leur  poursuite  avec  quinze  vais- 
seaux, fit  quelques  prises,  et  rentra  sans  s'être  montré  devant  Alger.  Les 
chevaliers  d'Hocquincourt  et  de  Tourville  les  inquiétèrent  aussi.  Les  Hol- 
landais firent  contre  eux  de  nouveaux  armements;  mais  l'amiral  Ruyter,  qui 
les  commandait,  une  fois  devant  Alger,  se  borna  à  demander  une  trêve  de 
neuf  mois,  et  autorisa  la  visite  des  navires  de  sa  nation.  Les  états  de  Hollande, 
mécontents  de  cette  clause ,  renvoyèrent  Ruyter  pour  obtenir  de  nouvelles 
conditions;  sa  nouvelle  mission  n'eut  d'autre  résultat  que  le  rachat  de  quel- 
ques esclaves.  A  cette  époque  si  déplorable  pour  les  nations  maritimes  de  l'Eu- 
rope, le  consul  anglais  était  retenu  dans  les  bagnes  et  travaillait  à  la  charrue  ! 

Tant  d'audace  de  la  part  des  corsaires  algériens  méritait  une  énergique 
répression  ;  mais  les  guerres  dans  lesquelles  les  puissances  européennes 
étaient  engagées.entre  elles,  et  peut-être  aussi  le  souvenir  toujours  présent  de 
la  dernière  et  fatale  expédition  de  Charles-Quint,  avaient  depuis  un  siècle 
empêché  toute  tentative  sérieuse.  C'était  à  la  France  qu'il  appartenait  d'ouvrir 
de  nouveau  la  voie  qu'elle  devait  si  glorieusement  fermer  en  1830.  En  effet, 
Louis  XIV  ordonna  un  armement  considérable  contre  les  Algériens;  et  le  duc 
de  Beaufort,  qui  le  commandait,  les  fit  repentir  en  plus  d'une  rencontre  de 
leur  audace.  Encouragé  par  ce  premier  succès,  le  cabinet  de  Versailles  résolut 
l'année  suivante  d'occuper  d'une  manière  permanente  un  point  du  littoral 
d'où  l'on  put  tenir  constamment  en  respect  les  Barbaresques,  surveiller  les 
côtes,  et  prévenir  toute  agression.  Après  avoir  hésité  quelque  temps  entre 
Bougie  et  Gigelly,  on  se  décida  pour  ce  dernier  point,  et  le  duc  de  Beaufort 
fut  encore  chargé  de  diriger  cette  entreprise.  Elle  réussit  au  delà  de  toutes  les 
espérances;  le  duc,  à  la  tète  d'un  corps  de  5,200  hommes,  s'empara  de 
Cigelly  le  23  juillet  166i,  et  s'y  établit.  Mais  bientôt  la  division  qui  éclata 
entre  les  chefs  de  l'armée,  la  faiblesse  des  ressources  qui  avaient  été  mises 
à  leur  disposition,  enfin  la  négligence  que  l'on  apporta  à  fortifier  la  place  et 
à  y  réunir  tout  ce  qui  était  nécessaire  à  l'entretien  des  troupes,  obligea  la 
France  de  renoncer  à  cette  conquête. 

Cet  échec  ne  fit  qu'accroître  l'audace  des  Algériens;  leurs  corsaires  se 
mirent  à  poursuivre  nos  navires  avec  un  tel  acharnement,  que  le  duc  de 
Beaufort  se  vit  obligé  de  reprendre  la  mer  pour  les  châtier  de  nouveau.  Le 
2i  juin  1665,  il  atteignit  l'escadre  algérienne  en  vue  du  fort  de  la  Goulette; 
il  l'accula  dans  la  baie,  s'empara  des  trois  plus  grands  vaisseaux ,  et  incendia 
les  autres.  Ali,  homme  d'esprit  et  d'un  mérite  singulier,  au  dire  de  M.  le  che- 
valier d'Arrieux  ,  était  alors  aga;  il  se  hâta  du  conclure  un  traité  de  paix  avec 


DOMINATION  TURQUE.  227 

la  France,  et  le  lit  observer  avec,  la  plus  rigide  exactitude  (1666).  Ali  fut  le 
dernier  aga;  comme  ses  prédécesseurs,  il  Put  assassiné,  et  sa  tête,  exposée  sur 
la  place  publique,  devint  le  jouet  des  enfants  et  de  la  populace.  Sa  femme, 
chose  inouïe  dans  les  révolutions  turques,  eut  à  subir  les  tourments  les  plus 
atroces,  pour  la  forcera  déclarer  le  lieu  qui  recelait,  disait-on,  les  trésors 
de  son  mari.  De  la  mort  d'Ali  dale  une  modification  nouvelle  dans  le  gouver- 
nement de  l'odjack.  La  milice,  fatiguée  des  agas,  supprima  le  titre  et  non  lii 
fonction.  A  l'exemple  des  Tunisiens,  les  janissaires  d'Alger  donnèrent  à  leui 
nouveau  chef  le  titre  de  dey  (patron  et,  selon  quelques  écrivains,  généralis- 
sime de  la  milice),  et  lui  laissèrent  toutes  les  attributions  de  l'aga.  Ce  fut  un 
vieux  raïs,  ennemi  des  Français,  nommé  Hadji-Mohamet-Trick ,  qui  fut  leur 
premier  dey;  il  partagea  l'autorité  avec  son  gendre  Baba-Hassan,  qu'il  avait 
choisi  pour  son  lieutenant,  et  qui  avait  eu  l'adresse  de  se  faire  aimer  des  soldats. 

Sous  le  gouvernement  de  Mohamet-Trick  et  de  Baba-Hassan ,  plusieurs 
puissances  entamèrent  des  négociations  avec  la  régence;  la  plupart  n'eurent 
aucun  résultat.  Il  y  avait  dix  ans  que  le  vieux  Trick  gouvernait,  et  la  crainte 
de  subir  le  môme  sort  que  ceux  qui  l'avaient  précédé  le  porta  à  s'enfuir  se- 
crètement d'Alger,  et  à  se  réfugier  à  Tripoli.  Baba-Hassan  fut  élu  à  sa  place. 
Ce  nouveau  dey  fit  aussitôt  exécuter  des  armements  considérables  ;  puis  ayant 
fait  venir  le  consul  de  France,  et  lui  montrant  l'escadre  qui  était  prête  à  appa- 
reiller :  «  La  paix  avec  ton  pays  est  rompue;  malheur  à  ton  maître!  lui  dit-il, 
«  dans  quelques  jours  ces  vaisseaux  auront  anéanti  sa  marine  et  son  com- 
«  merce.  »  Cette  insolente  provocation  décida  l'expédition  de  Duquesne. 

L'Angleterre  se  hâta  de  profiter  de  cet  état  de  guerre  entre  la  France  et  la 
régence  d'Alger  pour  obtenir  un  traité  que  le  père  Levacher  qualifie  de  hon- 
teux. En  effet,  l'amiral  Herbert  se  désista  de  toute  prétention  sur  trois  cent 
cinquante  bâtiments  de  commerce  que  les  Algériens  avaient  pris  aux  Anglais; 
il  rendit  les  Turcs  qui  étaient  sur  la  flotte,  sans  réclamer  ses  compatriotes 
enfermés  dans  les  bagnes  d'Alger;  enfin  il  livra  une  quantité  considérable  de 
matériel  de  guerre  (1682). 

Louis  XIV  était  en  ce  moment  à  l'apogée  de  sa  gloire  ;  il  venait,  après  des 
guerres  brillantes ,  de  conclure  le  fameux  traité  de  Nimègue  ;  il  avait  une 
armée  nombreuse  et  aguerrie,  et  ses  flottes,  commandées  par  d'Estrées,  Mar- 
tel, Vivonne,  Duquesne,  Tourville,  s'étaient  couvertes  de  gloire  dans  plusieurs 
rencontres  avec  l'ennemi.  Il  ne  pouvait  donc  ajourner  le  châtiment  qu'avaient 
encouru  les  Algériens.  L'expédition  dont  le  brave  Duquesne  fut  chargé  se 
composait  de  onze  vaisseaux  de  guerre,  de  quinze  galères,  de  cinq  galiotes  à 
bombes,  de  deux  brûlots  et  de  quelques  tartanes.  C'était  la  première  fois  qu'on 
allait  se  servir  de  mortiers  à  bombes  sur  mer.  La  proposition  en  avait  été  faite 
par  un  jeune  Navarrais  nommé  Benaud  d'Eliçagarray.  a  On  n'avait  pas  d'idée, 
«  dit  Voltaire,  que  des  mortiers  pussent  n'être  pas  posés  sur  un  terrain  solide. 
«  Sa  proposition  révolta.  Benaud  essuya  les  contradictions  et  les  railleries  que 


228  DOMINATION    TURQUE. 

«  tout  inventeur  doit  attendre  ;  mais  sa  fermeté  et  son  éloquence  déterminèrent 
«  le  roi  à  permettre  l'essai  de  cette  nouveauté.  »  Les  galiotes  proposées  par 
Renaud  étaient  des  bâtiments  de  la  force  des  vaisseaux  de  cinquante  canons, 
mais  ils  avaient  un  fond  plat  et  étaient  très-garnis  de  bois  pour  résister  à  la 
réaction  de  la  bombe.  Chacune  de  ces  galiotes  était  armée  de  deux  mortiers 
placés  en  avant  du  grand  mat,  et  de  huit  pièces  de  canon  placées  à  l'arrière 
du  bâtiment,  quatre  de  chaque  bord.  Dans  le  combat,  elles  présentaient  la 
pointe  a  l'ennemi,  de  manière  à  offrir  une  moindre  surface  à  ses  coups.  Les 
mortiers,  de  douze  ou  quinze  pouces,  étaient  établis  sur  une  plate-forme  de 
bois  supportée  par  des  couches  de  madriers  et  de  câbles. 

Là  flotte  parut  devant  Alger  vers  la  fin  d'août  1G82,  mais  la  grosse  mer 
empocha  l'attaque  pendant  quelques  jours;  il  fallut  attendre  le  calme  pour 
que  les  vaisseaux  pussent  prendre  leur  poste  de  combat.  Le  feu  s'ouvrit  alors  ; 
mal  dirigé  d'abord,  il  fit  peu  de  mal  à  l'ennemi.  Un  mortier  chargé  d'une 
bombe  laissa  même  tomber  son  projectile  enflammé  dans  l'intérieur  du  na- 
vire d'où  il  devait  être  lancé.  Duquesne  ordonna  aux  galiotes  de  se  rappro- 
cher de  la  ville,  et  le  tir  recommença  avec  plus  de  justesse  et  de  vivacité  que 
la  première  fois.  Cette  attaque  dura  pendant  toute  la  nuit,  et  causa  des  dégâts 
considérables  à  Alger  et  dans  le  port.  Le  jour  suivant,  le  mauvais  temps  força 
l'amiral  français  à  rompre  ses  lignes;  mais,  le  3  septembre,  il  y  eut  un  nou- 
veau bombardement  plus  terrible  que  les  précédents.  Le  lendemain,  on  vit  le 
père  Levacher,  vicaire  apostolique  qui  remplissait  à  Alger  les  fonctions  de 
consul  de  France,  s'approcher  du  vaisseau  amiral  pour  faire  des  propositions  de 
paix.  Duquesne  ne  voulut  pas  le  recevoir  :  «  Si  les  Algériens,  lui  dit-il,  désirent 
«  la  paix,  ils  n'ont  qu'à  venir  à  bord  eux-mêmes  pour  la  demander;  »  et  le 
bombardement  fut  repris  avec  une  nouvelle  vigueur.  Le  5,  des  envoyés  du 
dey  se  présentèrent;  l'amiral  exigea  qu'au  préalable  tous  les  esclaves  français 
seraient  rendus,  condition  qui  ne  fut  pas  acceptée.  Mais  le  mauvais  temps 
s'étant  déclaré  et  la  saison  étant  fort  avancée,  Duquesne  quitta  Alger  le 
12  septembre  pour  rentrer  dans  le  port  de  Toulon. 

Cette  expédition,  dont  le  succès  était  loin  d'être  complet,  eut  néanmoins  un 
grand  retentissement  en  Europe,  tant  à  cause  de  l'innovation  des  mortiers 
employés  à  bord  des  galiotes  qu'à  cause  des  désastres  essuyés  par  les  Algé- 
riens; car  leur  ville  était  pour  ainsi  dire  entièrement  détruite.  Cependant 
leur  audace  ne  les  abandonnait  point  encore;  ils  se  vantaient  d'être  assez 
riches  pour  en  rebâtir  une  nouvelle.  Louis  XIV  résolut  donc  de  renouveler 
l'attaque  au  printemps  de  l'année  suivante.  L'hiver  fut  employé  à  radouber  les 
vaisseaux,  à  perfectionner  les  galiotes. 

La  nouvelle  expédition  prit  la  mer  vers  la  fin  de  juin  1683.  A  son  arrivée 
devant  Alger,  elle  rallia  cinq  vaisseaux  français  commandés  par  le  marquis 
d'Àmfre ville.  Le  28  juin,  les  galiotes  s'étant  emhossées  devant  Alger  com- 
mencèrent le  bombardement,  et  jetèrent  un  grand  nombre  de  projectiles 


DOMINATION  TURQUE.  ±M 

dans  la  \illc  La  consternation  des  Algériens  fui  si  grande,  que  le  divan 
envoya  aussitôt  le  père  Levacher  pour  solliciter  la  paix.  Celui-ci»  que  l'amiral 
avait  refusé  de  recevoir  à  son  bord  l'année  précédente,  était  cette  fois  accom- 
pagné d'un  Turc  et  d'un  interprète.  Duquesne  demanda,  avant  d'entamer  au- 
cune négociation,  que  tous  les  esclaves  français' et  étrangers  pris  à  boni  des 
bâtiments  français  lui  lussent  livrés,  menaçant  de  recommencer  le  bombarde- 
menl  si  cette  condition  préliminaire  n'était  pas  acceptée.  Le  divan,  auquel 
l'envoyé  turc  transmit  la  demande  de  l'amiral,  s'empressa  d'y  faire  droit,  et, 
dans  la  matinée  du  jour  suivant,  une  partie  des  esclaves  français  qui  étaient 
à  Alger  furent  rendus.  Duquesne  demanda  ensuite  que  Mezzomorte,  amiral  de 
la  flotte  algérienne,  et  Ali,  raïs  de  la  marine,  lui  fussent  remis  comme  otages. 
Sa  demande  fut  également  accordée  avec  d'autant  plus  d'empressement,  (pie 
le  dey  était  jaloux  de  l'influence  de  Mezzomorte. 

La  condition  la  plus  rigoureuse  pour  les  Algériens  était  le  paiement  de  l'in- 
demnité de  1,500,000  francs  que  Duquesne  réclamait,  indemnité  des  prises 
faites  sur  ses  compatriotes.  Baba-Hassan  déclara  à  l'amiral  français  qu'il  lui 
serait  impossible  de  remplir  cette  dernière  condition;  mais  Mezzomorte,  qui 
voulait  à  tout  prix  sortir  de  la  position  où  il  se  trouvait,  l'engagea  à  le  laisser 
aller  à  terre,  en  lui  disant  :  «Dans  une  heure  j'en  ferai  plus  que  Baba-Hassan 
«  en  quinze  jours.  »  Duquesne  ne  comprenant  pas  le  double  sens  de  ces 
paroles,  lui  accorda  la  faveur  qu'il  demandait.  Au  moment  où  il  quittait  le  vais- 
seau français,  il  toucha  la  main  de  l'amiral,  lui  promettant  bientôt  de  ses 
nouvelles.  En  effet,  dès  qu'il  fut  à  terre,  Mezzomorte  se  rendit  auprès  du 
dey  et  le  lit  poignarder  par  quatre  de  ses  affidés  ;  il  endossa  son  caftan ,  fit 
annoncer  son  élection  au  peuple,  ordonna  d'arborer  des  drapeaux  rouges  sur 
tous  les  forts,  et  de  tirer  le  canon  de  toutes  les  batteries  contre  la  flotte 
ennemie;  puis  il  envoya  un  officier  français,  M.  Hayet,  à  l'amiral  avec  recom- 
mandation de  lui  dire  que,  s'il  lançait  encore  des  bombes,  il  ferait  mettre  les 
chrétiens  à  la  bouche  des  canons. 

Les  négociations  étant  rompues,  le  bombardement  recommença;  mais  les 
nouveaux  ravages  que  faisaient  les  galiotes  exaspérèrent  à  tel  point  la  milice  et 
le  peuple,  qu'un  Anglais,  homme  influent,  en  profita  pour  provoquer  les  san- 
glantes exécutions  dont  Mezzomorte  avait  menacé  l'amiral.  Les  domestiques  du 
père  Levacher  ayant  mis  du  linge  à  sécher  sur  la  terrasse  de  la  maison  consu- 
laire, l'Anglais  fit  accroire  au  peuple  que  c'étaient  des  signaux  qu'on  faisait  à 
la  flotte.  Les  portes  du  consulat  furent  aussitôt  enfoncées;  on  pilla  tout  ce  qui 
s'y  trouvait.  Le  consul  était  perclus  de  ses  membres  depuis  qu'il  avait  eu  la  peste 
à  Tunis,  les  forcenés  le  portèrent  sur  sa  chaise,  et,  dit  un  ouvrage  du  temps, 
«  ils  conduisirent  cette  innocente  victime  à  la  mort  qu'ils  voulaient  lui  faire 
«  souffrir  sans  aucune  formalité;  car,  l'ayant  mené  sur  le  môle,  le  dos  tourné 
«  à  la  mer,  ils  chargèrent  un  canon  de  poudre,  et  après  avoir  mis  le  serviteur  de 
«  Dieu  à  la  bouche,  toujours  assis  dans  sa  chaise,  ils  lui  firent  mille  indignités, 


230  DOMINATION  TURQUE, 

«  et  ayant  l'ait  mettre  le  feu  au  canon ,  ils  sacrifièrent  ce  saint  homme  à  leur 
«  rage  et  à  leur  désespoir.  Le  canon  creva ,  mais  il  avait  eu  tout  l'effet  que 
«  ces  misérables  en  avaient  attendu ,  car  il  consuma  la  plus  grande  partie  de 
«  cette  victime;  les  restes  de  son  corps  et  de  ses  habits  furent  ramassés  par 
«  des  chrétiens  qui  les  conservèrent  comme  de  précieuses  reliques;  il  y  eut 
«  même  des  Turcs  qui  en  voulurent  avoir,  pour  se  ressouvenir  d'un  homme 
«  dont  les  vertus  et  la  rare  prudence  les  avaient  charmés  pendant  sa  vie.  »  Ce 
meurtre  fut  suivi  de  celui  de  vingt-deux  autres  chrétiens  qui  périrent  de  la 
même  manière.  Il  y  avait,  parmi  les  prisonniers  français  que  l'on  conduisait 
au  lieu  du  supplice,  un  jeune  homme  appelé  Choiseul,  plein  de  calme  et  de 
résignation.  Dans  des  temps  plus  heureux,  il  avait  fait  prisonnier  un  raïs 
algérien,  et  l'avait  traité  avec  beaucoup  d'égards.  Celui-ci,  redevenu  libre, 
conserva  le  souvenir  de  ces  bons  traitements;  et  au  moment  où  Choiseul  fut 
mis  à  la  bouche  d'un  canon,  il  le  reconnut.  Aussitôt  il  s'élança  pour  embrasser 
le  malheureux  Français,  déclarant  qu'il  mourrait  avec  lui  si  on  ne  lui  faisait 
pas  grâce.  Cet  acte  de  fraternel  dévouement  aurait  dû  les  sauver  tous  deux  ; 
mais  la  férocité  des  Algériens  était  tellement  excitée  par  le  carnage,  qu'ils 
n'écoutèrent  même  pas  les  prières  de  leur  compatriote,  et  au  lieu  d'une  vic- 
time, le  même  coup  de  canon  en  fit  deux. 

Tel  était  l'état  des  choses  lorsque  les  bombes  vinrent  à  manquer.  Une 
soixantaine  de  maisons  et  quelques  mosquées  avaient  été  renversées;  les  rues 
étaient  pleines  de  décombres;  quatre  cents  personnes  avaient  péri,  et  trois 
gros  corsaires  avaient  été  coulés  dans  le  port  ;  mais  les  Algériens  résistaient 
encore,  et  ne  faisaient  pas  de  propositions.  M.  de  Seignelay  envoya  M.  Dus- 
sault  auprès  du  dey  pour  sonder  ses  dispositions.  Celui-ci  déclara  que  l'amiral 
Duquesne  n'ayant  pas  traité  après  la  remise  des  esclaves,  il  s'ensevelirait  sous 
les  ruines  d'Alger  plutôt  que  d'entamer  de  nouvelles  négociations  avec  lui. 
Après  une  telle  réponse,  l'escadre  française,  se  trouvant  hors  d'état  d'agir,  partit 
et  rentra  à  Toulon  le  25  octobre,  ramenant  un  grand  nombre  de  captifs. 

L'année  suivante,  M.  Dussault  fut  envoyé  à  Alger  pour  prendre  des  arran- 
gements avec  Mezzomorte ;  celui-ci  était  alors  en  butte  à  diverses  conspira- 
tions, et  avait  été  grièvement  blessé  à  la  figure  dans  une  émeute  provoquée 
par  les  agents  du  bey  de  Tunis.  Il  était  tellement  disposé  à  faire  la  paix,  qu'il 
déclara  à  M.  Dussault  que  si  le  roi  la  voulait  unejois,  lui  la  voulait  dix;  mais 
le  divan  entravait  toujours  les  négociations.  Enfin,  le  1er  avril,  "M.  de  Tour- 
ville  arriva  devant  Alger  avec  une  nombreuse  escadre  pour  presser  la  con- 
clusion du  traité.  Après  vingt-trois  jours  de  négociations,  on  s'entendit  sur 
les  conditions,  et  la  paix  fut  signée  le  25  avril  Ki8i,  au  grand  dépit  des  An- 
glais et  des  Hollandais,  qui  avaient  mis  en  jeu  toute  sorte  d'intrigues  pour  en- 
traver la  négociation.  Les  esclaves  furent  rendus  de  part  et  d'autre,  et  le  dey 
envoya  un  ambassadeur  à  Paris. 

Ce  traité  portait  en  substance  que  le  commerce  international  des  deux  pays 


DOMINATION   II  1UJI  E.  231 

serait  tait  librement  et  sans  obstacle;  que  tous  les  esclaves  français  retenus  en 
Algérie  seraient  rendus;  que  tous  les  bâtiments  naviguant  sous  pavillon  fran- 
çais sciaient  respectés  par  les  navires  algériens ,  qui ,  de  leur  Côté ,  seraient 
respectés  par  les  vaisseaux  du  roi  de  France;  que  les  navires  français  venant 
chercher  un  refuge  contre  l'ennemi  dans  les  ports  d'Alger  seraient  défendus 
par  les  Algériens  eux-mêmes;  que  tous  les  Français  pris  par  les  ennemis  de 
la  France  et  conduits  à  Alger  seraient  remis  en  liberté  ;  que  si  quelque  navire 
se  perdait  sur  les  côtes,  il  serait  secouru  par  les  Algériens  comme  leurs 
propres  navires;  que  le  consul  français  établi  à  Alger  aurait  dans  sa  maison 
le  libre  exercice  du  culte  chrétien  ,  tant  pour  lui  que  pour  ses  coreligion- 
naires; que  les  différends  survenus  entre  un  Français  et  un  Turc  ne  seraient 
pas  portés  devant  les  juges  ordinaires,  mais  devant  le  divan;  enfin  qu'un 
navire  de  guerre  français  venant  mouiller  à  Alger,  le  dey,  sur  l'avis  du  consul 
français,  ferait  faire  le  salut  d'usage,  etc.,  etc. 

Mais  les  corsaires  algériens  ne  purent  rester  longtemps  dans  l'inaction  ; 
quelques  mois  après  la  signature  de  ce  traité,  ils  couraient  déjà  sur  les  navires 
anglais,  et  dès  1686  ils  capturaient  sans  le  moindre  scrupule  les  bâtiments 
français.  Vrers  la  tin  de  cette  année,  leurs  expéditions  devinrent  si  nom- 
breuses et  les  pertes  de  notre  commerce  si  considérables,  que  le  ministre  de 
la  marine  fut  obligé  d'ordonner  une  chasse  à  outrance  contre  tout  corsaire 
algérien  qui  serait  rencontré  dans  la  Méditerranée;  et  une  prime  considérable 
fut  accordée  pour  chaque  capture.  Le  pacha  qui  gouvernait  alors  l'odjaek  eu 
l'absence  du  dey  fit  piller,  à  titre  de  représailles,  la  maison  consulaire  de 
France,  et  M.  Piolle,  consul,  fut  jeté  dans  les  bagues.  Le  pacha  se  préparait 
sérieusemeiit  à  la  guerre;  il  fit  commencer  la  construction  d'un  fort  au  cap 
Matifou;  mais,  afin  de  gagner  du  temps,  il  écrivait  à  M.  de  Vauvré,  intendant 
de  la  marine  à  Toulon,  pour  faire  des  ouvertures  de  paix.  La  France  ne  fut 
pas  dupe  du  stratagème.  Lorsque  ses  lettres  arrivèrent,  une  escadre  allait 
mettre  à  la  voile,  sous  le  commandement  du  maréchal  d'Estrées,  et  rien  n'en 
suspendit  le  départ.  L'escadre  mouilla  devant  Alger  à  la  fin  du  mois  de  juin 
1688.  Le  maréchal  adressa  aussitôt  au  pacha  la  déclaration  suivante  : 

«  Le  maréchal  d'Estrées,  vice-amiral  de  France,  vice-roi  d'Amérique,  com- 
te mandant  l'armée  navale  de  l'empereur  de  France,  déclare  aux  puissances  et 
«  milices  du  royaume  d'Alger  que,  si  dans  le  cours  de  cette  guerre  on  exerce 
ce  les  mêmes  cruautés  qui  ont  été  ci-devant  pratiquées  contre  les  sujets  de 
«  l'empereur  son  maître,  il  en  usera  de  même  avec  ceux  d'Alger,  à  commencer 
«  par  les  plus  considérables  qu'il  a  eidre  les  mains,  et  qu'il  a  eu  ordre  d'ame- 
«  ner  pour  cet  effet  avec  lui.  Ce  29  juin  1688.  » 

11  paraît  que  l'emploi  des  bombes  avait  singulièrement  frappé  les  Algériens, 

car  Mezzomorte  répondit  sur  le  revers  de  cet  écrit  :  «  Vous  dites  que  si  nous 

>  mettons  les  chrétiens  à  la  bouche  du  canon  vous  mettrez  les  nôtres  à  la 

«  bombe;  eh  bien!  si  vous  tirez  des  bombes,  nous  mettrons  le  roi  des  vôtres 


•232  DOMINATION  TIKQUE. 

«  au  canon;  et  si  vous  me  dites  :  Qui  est  le  roi?  c'est  le  consul.  Ce  n'est  pas 
«  parce  que  nous  avons  la  guerre,  c'est  parce  que  vous  tirez  des  bombes.  Si 
«  vous  êtes  assez  forts,  venez  à  terre  ou  tirez  le  canon  avec  les  vaisseaux.  » 

Pendant  quinze  jours,  le  l'eu  des  galiotes  ne  discontinua  pas,  et  fit  des 
ravages  affreux  dans  Alger.  Dix  mille  bombes  furent  lancées;  elles  avaient 
renversé  un  grand  nombre  de  maisons,  tué  beaucoup  d'habitants,  coulé  cinq 
gros  corsaires,  démantelé  la  plupart  des  batteries,  et  rasé  la  tour  du  fanal. 
Mezzomorte  fut  lui-même  atteint  d'un  éclat  de  bombe  à  la  tète.  Ces  ravages, 
au  lieu  de  faire  fléchir  les  Algériens,  amenèrent  de  nouveaux  actes  de  cruauté. 
Le  père  Montmasson,  vicaire  apostolique,  ancien  curé  de  Versailles,  fut  leur 
première  victime  ;  puis  on  immola  successivement  à  la  bouche  des  canons  le 
consul  Piolle,  un  religieux,  sept  capitaines  et  trente  matelots.  En  apprenant 
ces  scènes  de  carnage,  le  maréchal  d'Estréesne  put  contenir  son  indignation, 
et  fit  égorger  dix-sept  des  principaux  Turcs  qu'il  avait  à  bord  ;  leurs  cadavres 
furent  ensuite  placés  sur  un  radeau  que  l'on  poussa  vers  le  port.  Puis  il  rentra 
à  Toulon  avec  son  escadre. 

Cependant  ces  actes  de  cruauté  étaient  loin  d'amener  la  paix  et  la  sécurité 
que  réclamait  si  vivement  notre  commerce  maritime.  Le  gouvernement  français 
le  sentait  bien  ;  aussi,  l'année  suivante,  se  prévalant  des  lettres  écrites  à  l'in- 
tendant de  la  marine  à  Toulon,  fit-il  de  nouvelles  tentatives  qui  eurent  un 
plein  succès.  Un  traité  de  paix  fut  conclu,  et  Mohamed-el-EminCogea  se 
rendit  à  Paris  en  qualité  d'ambassadeur  du  dey  avec  la  mission  de  demander 
au  roi  la  ratification  de  ce  traité.  Il  fut  présenté  à  Louis  XIV  le  26  juillet  1690, 
et  lui  adressa  le  discours  suivant,  que  nous  reproduisons  comme  l'un  des 
monuments  les  plus  curieux  des  rapports  diplomatiques  de  la  France  avec 
l'odjack  : 

«  Très-puissant,  tres-majestueux  et  très-redoutable  empereur,  Dieu  veuille  conserver 
Votre  Majesté  avec  les  princes  de  son  sang,  et  augmenter  de  un  à  mille  les  jours  de 
votre  règne.  Je  suis  envoyé,  ô  très-magnifique  empereur,  toujours  victorieux,  de  la 
part  des  seigneurs  du  divan  d'Alger  et  du  très-illustre  dey,  pour  me  prosterner  devant 
le  trône  impérial  de  Votre  Majesté ,  et  pour  lui  témoigner  l'extrême  joie  qu'ils  ont  res- 
sentie de  ce  qu'elle  a  eu  la  bonté  d'agréer  la  publication  de  la  paix  qui  vient  d'être 
conclue  entre  ses  sujets  et  ceux  du  royaume  d'Alger. 

«  Les  généraux  et  les  capitaines,  tant  de  terre  que  de  mer,  m'ont  choisi,  Sire,  d'un 
commun  consentement,  nonobstant  mon  insuffisance,  pour  avoir  l'honneur  d'entendre 
de  la  bouche  sacrée  de  Votre  Majesté  la  ratification  de  cette  paix,  étant  persuadé  que 
c'est  de  cette  parole  royale  que  dépend  son  éclat  et  sa  durée,  qui  sera,  s'il  plaît  à  Dieu, 
éternelle.  Ils  m'ont  ordonné  d'assurer  Votre  Majesté  de  leur  très- profond  respect  et 
de  lui  dire  qu'il  n'y  a  rien  au  monde  qu'ils  ne  fassent  pour  tâcher  de  se  rendre  dignes 
de  sa  bienveillance.  Us  prient  Dieu  qu'il  lui  donne  la  victoire  sur  les  ennemis  de  toutes 
sortes  de  nations  qui  se  sont  liguées  contre  elle,  et  qui  seront  confondues  par  la  vertu 
des  miracles  de  Jésus  et  de  Marie,  pour  le  droit  desquels  nous  savons  que  vous  com- 
battez. Je  prendrai  la  liberté,  Sire,  de  dire  à  Votre  Majesté  qu'ayant  eu  l'honneur  de 
servir  longtemps  à  la  Porte  ottomane,  à  la  vue  de  l'empereur  des  musulmans  ,  il  ne  me 


DOMINATION  TURQUE.  233 

restait  pour  remplit  mes  désira  que  de  saluer  un  monarque  qui,  uon-seulement  par  sa 
valeur  héroïque,  mais  encore  par  sa  prudence  consommée,  s'esl  rendu  le  plus  grand  el 
le  plus  puissant  prince  de  toute  la  chrétienté,  I'  Uexandreet  leSalomon  de  son  siècle,  el 
enliu  l'admiration  de  tout  l'univers 

«  C'est  donc  pour  m'acquitte!"  de  cette  commission,  qu'après  avoir  demandé  pardon 
à  Votre  Majesté,  avec  les  larmes  aux  veux  et  avec  une  entière  soumission,  au  nom  de 
notre  supérieur  et  de  toute  notre  milice,  à  cause  des  excès  commis  pendant  la  dernière 
guerre,  et  L'avoir  priée  de  les  honorer  de  sa  première  bonté,  j'ose  lever  les  \ eux  en 
liant,  el  lui  présenter  la  lettre  des  chefs  de  notre  divan,  en  y  joignant  leurs  très-huinhles 
requêtes,  dont  je  suis  chargé;  et  comme  ils  espèrent  qu'elle  voudra  bien  leur  accorder 
leurs  prières,  il  n'y  a  point  de  doute  qu'ils  ne  fassent  éclater  dans  les  climats  les  plus 
éloignés  la  gloire,  la  grandeur  et  la  générosité  de  Notre  Majesté,  afin  que  les  soldats  et 
les  peuples,  pénétrés  de  son  incomparable  puissance,  soient  fermes  et  constants  a 
observer  jusqu'à  la  tin  des  siècles  les  conditions  de  la  paix  qu'elle  leur  a  donnée. 

«  Je  ne  manquerai  pas  aussi,  si  Votre  Majesté  me  le  permet,  de  rendre  compte  par 
une  lettre  à  l'empereur  ottoman,  mon  maître,  dont  j'ai  l'honneur  d'être  connu,  des 
victoires  que  j'ai  appris  avoir  été  remportées  par  vos  armées  de  terre  et  de  mer  sur 
tous  vos  ennemis,  et  de  prier  Dieu  qu'il  continue  vos  triomphes.  Au  reste,  toute  notre 
espérance  dépend  des  ordres  favorables  de  Votre  Majesté.  » 

Voici  la  réponse  tant  soit  peu  hautaine  (pie  lit  Louis  XIV  à  ce  message. 

«  Je  reçois  agréablement  les  assurances  qu'il  me  donne  des  bonnes  intentions  de  ses 
maîtres.  Je  suis  bien  aise  d'entendre  ce  qu'il  vient  de  me  dire,  et  je  confirme  le  traité 
de  paix  qui  leur  a  été  accordé  en  mon  nom.  J'oublie  ce  qui  s'est  passé;  et  pourvu  qu'ils 
se  comportent  de  la  manière  qu'ils  doivent,  ils  peuvent  être  assurés  que  l'amitié  et  la 
bonne  intelligence  augmenteront  de  plus  en  plus,  et  qu'ils  en  verront  les  fruits.  » 

Après  la  signature  de  ce  traité,  Mezzomorte  ,  fatigué  de  ses  fonctions  et 
n'osant  pas  les  résigner  en  public,  quitta  furtivement  la  régence.  Chaaban  fut 
élu  dey  à  sa  place  (1689).  Ce  nouveau  chef  de  l'odjak  s'empressa  d'écrire  au 
gouvernement  français  pour  l'assurer  de  ses  bonnes  dispositions  en  faveur  de 
la  paix. 

A  cette  époque  de  troubles  et  d'agitation  en  Europe,  la  France  chercha  un 
point  d'appui  à  Alger;  elle  voulait  que  le  dey  déclarât  la  guerre  à  la  Hollande 
et  à  l'Angleterre;  mais  le  consul  anglais  se  montra  si  habile  et  répandit  l'or 
avec  tant  d'à-propos,  que  M.  de  Seignelay  ne  put  obtenir  du  divan  qu'une  rup- 
ture avec  la  Hollande,  et  l'assurance  que  ses  corsaires  captureraient  tous  les 
navires  anglais  qui  ne  seraient  pas  munis  d'un  passe-port  de  Jacques  H.  La 
coopération  de  l'odjack  n'alla  pas  plus  loin.  Il  est  vrai  qu'en  ce  moment  on 
méditait  à  Alger  de  grandes  expéditions  pour  étendre  les  limites  de  la  régence. 

Ce  fut  au  roi  de  Maroc ,  qui  venait  parfois  ravager  son  territoire ,  que  le 
nouveau  dey  Chaaban  déclara  la  guerre  :  il  se  porta  à  cet  effet  sur  la  frontière 
de  l'ouest  avec  10,000  janissaires  et  3,000  spahis.  Les  Algériens  y  rencon- 
trèrent l'armée  ennemie,  qui  était  forte  de  li,000  fantassins  et  8,000  chevaux; 
malgré  l'infériorité  de  leur  nombre,  ils  attaquèrent  vigoureusement  les  Maro- 
cains et  leur  tuèrent  5,000  hommes;  les  Algériens  n'en  perdirent  qu'une  cen- 

30 


23*  DOMINATION  TURQUE. 

taine.  Aussitôt  après,  Chaaban  se  porta  sur  Fez,  que  protégeait  une  armée  de 
24,000  fantassins  et  20,000  chevaux.  Le  roi  de  Maroc,  Ismaël,  la  commandait 
en  personne  ;  il  n'osa  pas  cependant  engager  le  combat.  La  victoire  inespérée 
que  venaient  d'obtenir  les  Algériens  avait  répandu  la  terreur  parmi  ses  soldats, 
et  malgré  leur  supériorité  numérique  ils  l'obligèrent  à  faire  des  propositions 
de  paix.  Les  deux  chefs  se  rendirent  sous  une  tente  élevée  entre  les  deux  camps, 
et  la  paix  fut  signée.  Ismaël  se  présenta  à  la  conférence  les  mains  liées,  en  signe 
de  soumission ,  et  baisant  trois  fois  la  terre  il  en  appela  à  la  protection  du 
grand-seigneur;  puis  il  dit  au  dey  :  «  Tu  es  le  couteau  et  moi  la  chair  que  tu 
peux  couper.  »  Chaaban  ne  fit  pas  hacher  en  morceaux  le  roi  de  Maroc,  mais 
il  lui  imposa  de  si  dures  conditions  qu'il  fut  hors  d'état  de  les  tenir. 

Après  une  si  heureuse  expédition,  Chaaban  dirigea  ses  forces  contre  Tunis 
(169*),  dont  il  finit  par  s'emparer  après  plusieurs  assauts.  Il  imposa  les  habi- 
tants à  une  forte  rançon,  leur  laissa  pour  gouverneur  Hamed-ben-Chouquer, 
un  de  ses  favoris,  et  revint  à  Alger  avec  de  riches  dépouilles.  Mais  à  peine  eut-il 
quitté  Tunis,  que  les  habitants  chassèrent  Hamed-ben-Chouquer;  de  son  côté, 
la  milice  de  l'odjack  s'opposa  à  ce  que  le  favori  de  Chaaban  se  réfugiât  à  Alger, 
et  menaça  même  de  se  soulever  si  le  dey  voulait  encore  faire  la  guerre  aux 
Tunisiens.  Chaaban,  ne  tenant  pas  compte  de  ces  dispositions,  voulut  entre- 
prendre une  seconde  campagne  ;  aussitôt  le  camp  du  Levant  se  révolta  et  marcha 
sur  Alger.  Le  dey  envoya  au-devant  des  révoltés  le  pacha,  lecadi  et  le  muphti, 
qui  ne  purent  les  calmer.  Alors  Chaaban  fit  ouvrir  le  trésor  de  la  Casbah ,  et 
distribua  beaucoup  d'argent  aux  miliciens  qui  se  trouvaient  dans  la  ville,  afin 
d'exciter  leur  zèle;  mais  il  fut  saisi,  jeté  en  prison,  et  étranglé  trois  jours 
après.  On  dit  qu'il  refusa  de  déclarer  le  lieu  où  étaient  enfermés  ses  trésors, 
et  qu'il  supporta  avec  un  courage  extraordinaire  les  tortures  cruelles  auxquelles 
on  le  soumit  pour  lui  arracher  cet  aveu. 

Cette  révolte  amena  encore  de  nouveaux  changements  dans  le  gouverne- 
ment de  l'odjak.  Pour  remplacer  Chaaban,  la  milice  choisit  Hadji-Hamet, 
vieillard  maladif,  d'un  caractère  doux,  que  l'on  venait  de  trouver  assis  à  sa 
porte  raccommodant  ses  babouches.  Il  fut  convenu  que  le  divan  donnerait 
connaissance  de  ses  décisions  au  dey,  et  que  celui-ci  n'aurait  d'autre  charge 
que  de  les  faire  exécuter  ;  qu'il  ne  sortirait  pas  de  son  palais  et  n'y  donnerait 
aucune  audience  sur  les  affaires  du  gouvernement.  Le  divan  devait  s'assembler 
régulièrement  deux  fois  par  semaine  à  la  Kasbah;  il  avait  l'autorité  souveraine 
et  devait  se  composer  du  chef  de  la  milice,  du  chiaia,  de  vingt-quatre  yas- 
bachis,  vingt-quatre  boulous-bachis,  vingt-quatre  odabaschis  et  douze  man- 
zoul-ogas. 

Le  vieux  Hadji-Hamet,  à  qui  on  n'avait  conféré  sa  dignité  qu'en  attendant 
un  choix  plus  convenable,  promit  tout  ce  qu'on  voulut;  mais  une  fois  installé 
il  parvint  à  ressaisir  une  partie  du  pouvoir  que  les  janissaires  avaient  enlevée  à 
ses  attributions,  et  mourut  paisiblement  en  1698.  Hassan  Chiaoux  le  remplaça. 


DOMINATION  TURQUE.  23.", 

Le  nouveau  dey  *'*taii  un  homme  de  beaucoup  de  sens  et  d'une  grande  acti- 
vité. Il  s'empressa  de  ratifier  le  trait  é  de  I0!>()  avec  la  France,  et  fit  comprendre 
BU  divan  que  le  maintien  des  bons  rapports  avec  celle  puissance  était  nécessaire 
à  la  prospérité  de  l'odjack.  Il  renouvela  la  paix  avec  l'Angleterre,  et  lit  présent 
de  quelques  bètes  fauves  pour  la  Tour  de  Londres  a  l'amiral  Almers,  qui  s'était 
montré  devant  Alger  avec  huit  vaisseaux.  Quant  aux  états  secondaires  de  la 
chrétienté,  leur  marine  ne  lut  pas  plus  respectée  que  par  le  passé. 

Le  bey  de  Tunis  profita  de  la  sollicitude  qu'apportait  le  nouveau  dey  au 
règlement  de  ses  affaires  intérieures  pour  l'attaquer  à  l'improviste.  Il  égorgea  la 
garnison  d'un  fort  et  mit  le  siège  devant  Constantine  ;  Mourad  se  vantait  d'être 
bientôt  maître  d'Alger,  et  désignait  même  le  dey  qui  gouvernerait  cette 
régence  sous  sa  suzeraineté.  A  cette  nouvelle,  la  milice  murmura;  Hassan- 
Ghiaoux,  effrayé  de  l'effervescence  qui  se  manifestait,  se  retira  dans  la  Kasbah 
et  déclara  qu'il  résignait  le  pouvoir.  Le  divan  élut  aussitôt  Hadji-Moustapha, 
et,  chose  extraordinaire  dans  les  annales  algériennes,  Hassan  put  se  retirer 
librement  à  Tripoli  ;  on  mit  une  barque  à  sa  disposition,  et  son  départ  fut  salué 
par  le  canon  de  la  ville  et  des  forts.  La  milice  se  porta  en  toute  hâte  contre 
Mourad.  Les  Turcs  mirent  leurs  bonnets  entre  leurs  dents,  en  signe  de  rage,  et 
se  précipitèrent  avec  une  telle  impétuosité  contre  les  troupes  tunisiennes  que 
la  déroute  de  celles-ci  fut  bientôt  complète  ;  2,000  prisonniers  furent  égorgés. 

Dès  que  les  troupes  furent  rentrées  à  Alger,  le  dey  se  mit  à  leur  tête  et  les 
conduisit  contre  le  roi  de  Maroc ,  qui  ne  pouvant  payer  le  tribut  qui  lui 
avait  été  imposé  en  1691,  s'était  allié  avec  le  bey  de  Tunis  pour  envahir  cha- 
cun de  leur  côté  la  régence  d'Alger.  Moustapha,  sûr  de  la  victoire,  s'avançait 
avec  assurance  contre  un  ennemi  qu'il  avait  déjà  battu,  n'ayant  que  6,000 
fantassins  et  1,000  spahis,  lorsqu'il  se  trouva  en  face  d'Ismaël  qui  comptait 
50,000  combattants,  la  plupart  à  cheval.  Mais  telle  était  la  terreur  que  les  Turcs 
inspiraient  aux  Arabes  indisciplinés,  que  cette  poignée  d'Algériens  défit  en 
quatre  heures  une  armée  huit  fois  plus  forte,  ne  perdant  que  dix  hommes  et 
enlevant  3,000  têtes  et  5,000  chevaux  à  l'ennemi.  Le  cheval  d'Ismaël,  resté  au 
pouvoir  des  Turcs,  fut  offert  à  Louis  XIV.  Malheureusement,  la  joie  de  ce 
triomphe  fut  de  courte  durée;  la  peste  de  1701,  d'après  le  rapport  du  consul 
de  France,  vint  enlever  45,000  habitants  à  Alger. 

En  1702,  le  dey,  pour  terminer  les  luttes  qui  existaient  entre  lui  et  ses  voi- 
sins, conclut  un  traité  de  paix  avec  le  bey  de  Tunis,  Ibrahim-Shérif,  qui  avait 
succédé  à  Mourat,  mort  assassiné  avec  toute  sa  famille.  Hadji  résolut  alors  de 
se  porter  contre  les  Espagnols  et  de  s'emparer  d'Oran  ;  mais  il  en  fut  détourné 
par  le  consul  de  France,  qui  lui  dit  qu'Oran  entre  les  mains  des  Espagnols  lui 
était  plus  utile  qu'entre  les  siennes  propres,  «c'est, lui  dit-il,  une  source  abon- 
dante par  où  l'argent  entre  dans  votre  pays;  gardez-vous  de  la  détruire.» 
ïïadji  se  rendit  à  ce  conseil. 

L'année  suivante,  l'amiral  Bing  fut  envoyé  à  Alger  par  la  reine  Anne  avec 


•236  DOMINATION  TURQUE.. 

de  riches  présents.  L'Angleterre  voulait  un  traité  spécial  qui  la  mît  sur  le 
même  pied  que  la  France  dans  ses  relations  commerciales  avec  la  régence; 
elle  l'obtint  du  divan,  en  prodiguant  l'or  à  tous  ses  membres;  l'or  était  à 
cette  époque  tout  puissant  à  Alger,  car  les  caisses  étaient  vides.  Ce  fut  même 
cette  pénurie  du  trésor  qui  décida  l'odjack  à  entreprendre  une  nouvelle  guerre 
contre  Tunis,  malgré  le  traité  qui  venait  d'être  ratifié.  Le  grand-seigneur 
avait  détaché  l'île  de  Zerbi  du  pachalick  de  Tunis,  et  avait  confié  l'exécution 
de  ses  ordres  au  dey  d'Alger  et  au  bey  de  Tripoli.  Moustapha  se  porta  sur  la 
frontière  de  l'est,  battit  Ibrahim-Shérif  à  une  journée  de  Keff ,  et  le  fit  pri- 
sonnier. Les  habitants  de  Tunis,  qui  n'avaient  pas  oublié  le  dernier  sac  de 
la  ville,  offrirent  150,000  piastres  pour  obtenir  la  paix,  et  firent  observer 
au  dey  qu'il  avait  atteint  son  but  en  dépossédant  le  bey  ;  mais  Moustapha 
voulait  surtout  entrer  dans  la  ville  pour  y  faire  du  butin  ;  il  rejeta  les  propo- 
sitions qu'on  lui  faisait  et  commença  le  siège.  De  leur  côté,  les  Tunisiens 
étaient  décidés  à  se  défendre  jusqu'à  la  dernière  extrémité.  Leurs  sorties  furent 
meurtrières  et  les  Algériens  perdirent  sept  cents  hommes  en  quarante  jours. 
Le  dey  fit  alors  demander  la  paix;  les  habitants,  au  lieu  d'offrir  de  l'argent, 
réclamèrent  une  indemnité  pour  les  frais  de  la  guerre.  Moustapha  prit  donc 
le  parti  de  lever  le  siège,  abandonnant  une  partie  de  son  matériel.  L'armée 
algérienne,  dans  sa  retraite,  fut  attaquée  par  les  Arabes;  épuisée  de  faim  et 
de  fatigue,  démoralisée,  elle  perdit  beaucoup  de  monde,  et  le  dey  ne  ramena 
que  des  débris  de  ses  bataillons.  11  n'osa  pas  entrer  dans  la  ville  et  se  réfugia 
à  sa  maison  de  campagne  ;  mais  le  divan  ne  perdit  pas  de  temps  :  dans  la  nuit 
il  élut  un  nouveau  dey,  Hussein-Cogea-Shérif,  et  Moustapha  fut  étranglé;  ses 
biens  servirent  à  payer  la  milice.  Le  bey  de  Tunis  fut  mis  en  liberté;  il  promit 
d'envoyer  150,000  piastres,  et  laissa  sa  famille  pour  garantie  de  cette  pro- 
messe; mais  il  fut  tué  en  rentrant  dans  sa  capitale. 

Hussein  trouva  le  trésor  presque  vide  ;  c'était  là  le  plus  grand  écueil  qu'un 
dey  pût  rencontrer,  et  contre  lequel  plusieurs  de  ses  prédécesseurs  s'étaient 
brisés.  La  milice  n'étant  pas  exactement  payée  murmura  d'abord  ;  puis  elle 
laissa  déposer  le  dey  par  quatre  Turcs  que  celui-ci  avait  bannis  de  l'odjak  et 
qui  y  étaient  rentrés  secrètement  (1707).  L'un  d'eux,  Pectache-Cogea,  fut  élu 
à  sa  place.  Son  premier  soin  fut  de  donner  de  l'occupation  à  la  milice  ;  dans 
cette  intention,  il  projeta  la  conquête  d'Oran,  et  envoya  dans  l'ouest  son 
gendre  Baba-Hassan  avec  un  corps  d'armée. 

L'Espagne,  agitée  à  cette  époque  par  les  discordes  sanglantes  qui  avaient  suivi 
la  mort  de  Charles  II,  et  par  la  guerre  de  la  succession,  n'avait  pu  apporter 
qu'une  attention  secondaire  à  ses  possessions  du  nord  de  l'Afrique.  Oran,  qui 
était  alors  le  seul  point  qu'elle  occupât,  se  trouvait  dénué  de  toute  espèce  d'ap- 
provisionnement et  ne  pouvait  faire  une  longue  résistance.  Cependant  la  pre- 
mière tentative  des  Algériens  échoua;  les  Espagnols,  soutenus  par  la  puissante 
tribu  des  Beni-Amers,  repoussèrent  les  assiégeants.  Les  Algériens  ne  se  décou- 


DOMINATION  TURQl  E.  237 

ragèrent  pas,  et  reparurent  bientôt  sous  les  murs  de  la  ville.  Oran  résista 

encore  pendant  une  année;  mais  les  Espagnols,  ne  recevant  aucun  secours  du 
dehors,  demandèrent  à  capituler  (1708).  Le  fort  Saint-Philippe  se  rendit  le 
premier,  à  la  condition  que  la  garnison  serait  libre;  elle  n'en  fut  pas  moins 
mise  en  esclavage.  Un  traître  livra  le  fort  Sainte-Croix  aux  Turcs;  quant  au 
château  Saint-Grégoire,  défendu  par  un  moine,  il  résista  avec  courage;  l'en- 
nemi n'y  entra  qu'après  un  assaut  des  plus  opiniâtres,  et  la  garnison  tout  en- 
tière fut  massacrée.  Enfin,  la  ville  capitula.  Mors-el-Kobir,  qui  avait  une  gar- 
nison de  1/200  hommes,  aurait  pu  résister  longtemps,  mais  ses  défenseurs, 
pressés  par  la  famine,  furent  obligés  de  se  rendre.  La  perte  de  cette  possession 
fut  vivement  sentie  par  la  cour  d'Espagne,  qui,  faible  et  épuisée,  ne  put 
songer  en  ce  moment  à  la  reprendre. 

Après  cette  expédition,  l'histoire  d'Alger  ne  va  plus  nous  offrir  que  des 
révolutions  sans  portée,  lâches  assassinats  et  exploits  de  pirates  :  l'odjack  se 
ressent  de  la  décadence  de  l'empire  ottoman  ,  et  semble  attendre  sa  dernière 
heure.  Pectache,  lier  de  ses  derniers  succès,  envoya  au  grand-seigneur  trois 
clefs  d'or,  et  sollicita  le  caftan  de  pacha  pour  son  gendre;  mais  il  ne  l'obtint 
pas;  il  s'en  vengea  en  réduisant  de  moitié  les  émoluments  du  pacha.  Au  mois 
de  mars  1710,  lui-même  n'ayant  pu  payer  la  milice,  est  assassiné  par  Deli- 
lbrahim,  qui  se  fait  proclamer  à  sa  place  et  endosse  son  caftan  tout  san- 
glant (1710).  Baba-Hassan,  qui  s'était  distingué  par  la  prise  d'Oran,  est  exécuté 
à  son  retour  :  il  portait  ombrage  au  nouveau  dey.  Deli-lbrahim  ne  gouverna 
néanmoins  que  six  mois;  il  fut  assassiné  le  li  août  1710,  et  remplacé  par  Ali- 
Chiaoux.  Pour  consolider  son  pouvoir,  Ali  déploya  une  férocité  inouïe;  il  fît 
périr  coup  sur  coup  plus  de  dix-sept  cents  personnes,  et  gouverna  ensuite 
avec  équité.  Mais  ce  qui  donne  une  importance  réelle  à  son  avènement,  c'est 
l'expulsion  définitive  des  pachas  et  la  réunion  de  leur  dignité  à  celle  de  dey. 
Ali  fut  l'auteur  de  cette  grande  mesure  qui  achevait  enfin  la  révolution  com- 
mencée en  1659. 

«  Ali-Chiaoux,  dit  M.  de  Rotalier,  décidé  à  conserver  le  pouvoir  que  le  sort 
lui  avait  départi,  et  mécontent  du  pacha,  fit  saisir  ce  fonctionnaire,  et  le  ren- 
voya à  Constantinople  en  le  menaçant,  si  jamais  il  remettait  les  pieds  à  Alger, 
de  lui  faire  trancher  la  tête.  Si  Ali  se  fût  borné  à  cette  seule  violence,  il  eût 
manqué  de  l'adresse  et  de  l'intelligence  nécessaires  aux  hommes  qui  veulent 
disputer  le  pouvoir  aux  factions,  ou  accomplir  de  grands  changements  dans 
l'état.  En  se  bornant  à  détruire,  il  eût  compromis  le  reste  de  l'édifice  qu'il  avait 
à  cœur  de  conserver,  mais  il  sut  comprendre  avec  cette  pénétration  dont  sem- 
blent doués  tous  les  novateurs  habiles,  qu'il  fallait  flatter  d'une  main  le  sultan 
qu'il  insultait;  de  l'autre,  ne  pas  briser  les  derniers  liens  qui  unissaient  Alger 
à  Constantinople,  et  conserver  tous  les  avantages  d'une  pareille  union,  tandis 
qu'il  se  débarrassait  des  dernières  charges  qu'elle  imposait;  enfin,  en  chassant 
l'homme,  ménager  une  dignité  dont  le  nom  seul  avait  une  grande  importance. 


238  DOMINATION  TURQUE. 

Un  ambassadeur  précéda  donc  le  pacha  à  Constantinople.  Les  sultans,  les 
visirs,  les  principaux  officiers  du  sérail  furent  gagnés  par  de  somptueux  pré- 
sents, et  l'envoyé  du  dey  put  aisément  faire  agréer  au  sultan  les  excuses  d'Ali. 
«  Le  pacha,  dit-il,  s'était  fait  remarquer  par  un  esprit  d'intrigue  qui  avait  failli 
«  porter  le  désordre  dans  l'état,  et  la  mort  seule  eût  été  une  punition  digne 
«  d'un  si  grand  crime.  Par  respect  pour  le  sultan,  la  milice  s'était  contentée  de 
«  l'expulser  du  deylick;  mais  la  colère  des  janissaires  était  à  son  comble;  les 
((  pachas  leur  étaient  devenus  odieux.  Il  suj  pliait  donc  le  sultan  de  ne  point 
«  exposer  son  autorité,  mais  de  daigner  accorder  à  Ali  lui-même  le  titre  glo- 
«  rieux  de  pacha'.» 

Malgré  la  hardiesse  d'une  demande  qui  sous  des  formes  obséquieuses  pou- 
vait paraître  une  injonction,  le  sultan  jugea  politique  et  prudent  de  déférer 
aux  vœux  de  l'odjack;  la  nomination  d'un  chef  unique,  abandonnée  au  choix 
de  cette  milice,  ne  donna  plus  lieu,  de  la  part  du  sultan,  qu'à  une  sorte  de 
sanction  qu'il  était  à  peu  près  hors  d'état  de  refuser.  Ainsi  s'accomplit  cette 
grande  réforme,  ainsi  fut  concentrée  sur  une  seule  tête  la  double  dignité  de 
dey  et  de  pacha.  Ahmed  III  sanctionna  la  révolte  d'Ali  en  le  nommant  dey- 
pacha;  les  trois  queues  lui  furent  envoyées,  et  jusqu'à  l'époque  de  la  conquête 
d'Alger  parles  Français,  les  deys  régnèrent  sans  partage.  La  réunion  des  pou- 
voirs dans  les  mains  d'un  seul  chef  ne  rendit  point  les  janissaires  plus  soumis 
ni  moins  terribles.  Mais  Ali,  qui  le  premier  était  parvenu  à  réunir  en  sa  per- 
sonne les  deux  dignités  de  pacha  et  de  dey,  fut  pour  eux  l'objet  d'une  grande 
vénération;  ils  le  regardaient  comme  un  saint,  et  longtemps  après  sa  mort 
on  l'implorait  à  l'égal  des  marabouts  les  plus  renommés. 

Le  traité  d'Utrecht  ayant  raffermi  Philippe  V  sur  le  trône  d'Espagne,  ce  mo- 
narque annonça  l'intention  de  reconquérir  Oran,  tant  pour  illustrer  son  règne 
que  pour  se  rendre  agréable  au  saint-siége.  En  conséquence,  le  7  juin  1732, 
le  roi  publia  à  Séville  un  manifeste  dans  lequel  il  faisait  part  à  l'Europe  de  son 
projet.  Rien  ne  fut  négligé  pour  le  succès  de  l'expédition.  Une  flotte  composée 
de  douze  vaisseaux ,  deux  frégates,  deux  galiotes  et  cinq  cents  bâtiments  de 
transport,  partit  d'Alicante  le  15  juin,  et  débarqua  près  du  cap  Falcon 
25,000  hommes  commandés  par  le  comte  de  Montemar.  Le  généralissime  fai- 
sait ses  préparatifs  d'attaque,  lorsque  une  affaire  d'avant-garde  décida  du  sorl 
de  la  place.  Les  Turcs  poursuivaient  l'aile  droite  de  l'armée  espagnole,  quand 
les  grenadiers  de  l'aile  gauche,  commandés  par  le  marquis  de  Villa-Durias , 
parurent  sur  le  sommet  d'une  colline  qui  dominait  la  ville.  La  garnison  qui 
était  dans  les  forts  fut  si  effrayée  à  cette  apparition  inattendue,  qu'elle  se 
replia  en  foule  sur  la  ville  et  y  répandit  l'alarme  :  avant  la  nuit  Oran  et  tous 
ses  chAteaux-forts  furent  déserts.  Les  Espagnols  n'avaient  perdu  que  cent  cin- 

1:  M.  Cli.  de  Rolalier  a  publié  un  livre  du  plus  grand  intérêt  sur  l'histoire  d'Alger  el  la 
piraterie  des  Turcs  dans  la  Méditerranée. 


DOMINATION  TURQUE.  239 

quante  hommes;  ils  trouvèrent  dans  la  ville  et  les  loris  cent  quarante-six 
pièces  de  canon,  plusieurs  mortiers  et  des  vivres  en  abondance. 

Les  Espagnols  s'empressèrent  de  réparer  les  fortifications  et  d'en  con- 
struire de  nouvelles;  c'est  de  celte  époque  que  (latent  le  fort  Saint-André  et 
le  Chôteau-Neuf.  Ôran  était  pour  eux  d'une  grande  importance,  car  ils  s'y  four- 
nissaient d'esclaves  noirs,  et  venaient  y  chercher  des  cuirs,  de  la  cire,  de  l'huile. 
Maîtres  de  celte  ville  et  de  Mers-el-Kebir,  ils  espéraient  étendre  ensuite;  leurs 
conquêtes  sur  le  sol  africain.  Mais  les  Arabes  qui  leur  étaient  restés  fidèles 
lors  de  la  prise  d'Oran  avaient  été  refoulés  dans  les  montagnes,  et  les  Turcs 
les  avaient  remplacés  par  une  ceinture  de  tribus  hostiles  qui  empêchèrent  les 
Espagnols  de  renouer  leurs  anciennes  relations  avec  les  indigènes.  La  gar- 
nison d'Oran  fut  dès  lors  comme  prisonnière  dans  la  ville  et  les  forts. 

Pendant  tout  le  règne  de  Louis  XV,  les  Algériens  continuèrent  leurs  dépré- 
dations sur  mer.  Les  conventions,  les  traités,  les  renouvellements  furent  fré- 
quents. Le  16  janvier  1764,  le  chevalier  de  Fabry,  commandant  l'escadre 
mouillée  à  Alger,  conclut  avec  le  dey  Ali-Aga  un  traité  en  si\  articles,  por- 
tant que  tous  les  griefs  passés  seraient  oubliés;  qu'un  délai  de  trois  mois  serait 
donné  aux  marchands  français  résidant  à  Alger  s'il  survenait  une  cause  de 
rupture  ;  que,  dans  le  cas  de  collision  entre  deux  bâtiments,  le  coupable  serait 
sévèrement  puni  parle  dey,  s'il  était  Algérien,  et  par  le  consul,  s'il  était  Fran- 
çais; que  les  corsaires  de  Salé  ne  pourraient  ni  vendre  leurs  prises,  ni  rési- 
der à  Alger;  qu'un  bâtiment  abandonné  en  mer,  dans  la  crainte  des  Salétains, 
étant  conduit  à  Alger  par  les  corsaires,  le  séquestre  en  serait  accordé  au  consul 
français,  s'il  le  requérait,  et  le  vaisseau  restitué  ensuite,  s'il  était  reconnu 
pour  français  ;  enfin,  que  s'il  y  avait  un  combat  entre  les  corsaires  d'Alger  et 
des  bâtiments  français,  il  ne  serait  fait  aucun  mal  aux  Français  résidant  dans  les 
villes  de  la  régence.  Ces  conventions  n'avaient  pas  une  grande  valeur,  mais  à 
défaut  d'expéditions  décisives,  c'était  le  seul  moyen  qu'on  put  employer  pour 
contenir  les  forbans  dans  le  respect. 

En  1770,  le  Danemark,  pour  se  soustraire  au  paiement  d'un  tribut  arbitraire 
(lue  lui  avait  imposé  le  chef  de  l'odjack,  envoya  une  Hotte  assez  considérable 
devant  Alger  ;  ses  attaques  échouèrent  complètement,  et  le  gouvernement 
danois  fut  obligé  d'acheter  la  paix,  moyennant  cent  mille  écus  et  deux  navires 
chargés  de  munitions  de  guerre.  Malheur  aux  vaincus!  tel  était  le  grand 
axiome  des  Algériens. 

La  plupart  des  états  qui,  à  cette  époque,  entretenaient  des  consuls  à  Alger 
étaient  soumis  à  des  redevances  de  différente  espèce  envers  la  régence.  Le 
royaume  des  Deux-Siciles  payait  au  dey  un  tribut  annuel  de  24,000  piastres 
fortes,  et  faisait  en  outre  des  présents  de  la  valeur  de  20,000  piastres.  La 
Toscane  n'était  soumise  à  aucun  tribut,  mais  à  un  présent  consulaire  de 
•23,000  piastres.  La  Sardaigne  avait  obtenu,  par  la  médiation  de  l'Angleterre, 
d'être  libre  de  tout  tribut  :  mais  elle  payait  une  somme  considérable  à  chaque 


240  DOMINATION  TURQUE. 

changement  de  consul.  Les  États  de  l'Église  devaient  à  la  protection  du  roi  de 
France  l'exemption  de  tout  tribut  et  de  tout  présent  consulaire.  Le  Portugal 
avait  conclu  un  traité  aux  mêmes  conditions  que  les  Deux-Siciles.  L'Espagne 
était  parvenue  à  s'affranchir  du  tribut,  mais  elle  devait  des  présents  à  chaque 
renouvellement  de  consul.  L'Autriche,  par  la  médiation  de  la  Porte  ottomane, 
avait  obtenu  la  remise  des  tributs  et  des  présents  consulaires;  cependant  elle 
faisait  toujours  des  cadeaux.  L'Angleterre  ,  même  après  le  bombardement 
d'Alger  par  lord  Exmouth,  en  1816,  fut  obligée  de  s'engager  à  envoyer  un 
présent  de  600  livres  sterling  (15,000  fr.)  à  chaque  renouvellement  de  consul. 
La  Hollande,  par  suite  de  sa  coopération  au  bombardement  de  1816,  fut 
comprise  dans  les  stipulations  du  traité.  Les  États-Unis,  lors  du  traité  conclu 
par  le  commodore  Décatur,  adoptèrent  le  même  arrangement  que  l'Angleterre. 
Le  Hanovre  et  les  états  de  Brème  s'étaient  obligés  à  payer  une  somme  consi- 
dérable à  chaque  renouvellement  de  consul.  La  Suède  et  le  Danemark  payaient 
annuellement  un  tribut  consistant  en  munitions  de  guerre,  pour  une  valeur 
d'environ  4,000  piastres  fortes.  En  outre,  ces  différents  états  payaient,  de  dix 
ans  en  dix  ans,  au  renouvellement  des  traités,  un  présent  de  10,000  piastres 
fortes,  et  leurs  consuls,  en  entrant  en  fonctions,  faisaient  des  cadeaux.  La 
France,  suivant  la  lettre  de  ses  conventions,  ne  devait  rien;  cependant  l'usage 
de  faire  des  présents  lors  de  l'installation  d'un  consul  avait  été  conservé. 

Malgré  ces  traités,  les  navires  de  commerce  des  différents  états  européens 
étaient  constamment  exposés  aux  attaques  des  Algériens  ;  car  ceux  ci  s'étu- 
diaient à  élever  sans  cesse  de  nouvelles  contestations  pour  justifier  leurs 
hostilités.  La  marine  espagnole  en  souffrait  plus  que  toutes  les  autres. 

Charles  111,  prince  éclairé  et  habile  administrateur,  gouvernait  alors. 
Indigné  de  ces  continuelles  avanies  et  surtout  d'une  tentative  audacieuse  que 
les  Algériens  avaient  dirigée  contre  le  Penon  de  Vêlez ,  l'un  des  présides 
d'Espagne  sur  la  côte  d'Afrique,  il  résolut  d'en  tirer  vengeance,  et  fit  préparer 
une  expédition  considérable  contre  eux.  Un  officier  de  fortune  irlandais, 
O'Reilly,  qui  avait  servi  avec  quelque  distinction  dans  les  armées  de  France 
et  d'Autriche ,  en  reçut  le  commandement.  O'Reilly  se  présenta  devant 
Alger  le  1er  juillet  1775.  Sa  flotte  se  composait  de  plus  de  trois  cents 
vaisseaux  de  toute  grandeur;  elle  portait  2-2,000  hommes  de  troupes  de 
débarquement,  et  un  matériel  de  siège  considérable.  Au  lieu  de  jeter  immé- 
diatement son  armée  sur  la  côte,  O'Reilly  fit  parader  la  flotte  pendant 
huit  jours  devant  Alger  pour  intimider  l'ennemi.  Les  beys  de  Constantine, 
de  Medeah,  de  ïitery,  de  Mascara,  mirent  à  profit  ce  temps  perdu  en  inu- 
tiles démonstrations,  pour  accourir  avec  leurs  contingents  au  secours  d'Alger. 
Enfin  le  débarquement  s'opère  (8  juillet);  les  Algériens  n'opposent  d'abord 
aucune  résistance;  ils  semblent  fuir  devant  les  Espagnols,  les  laissent  s'en- 
gager au  milieu  des  chemins  couverts  qui  sillonnent  la  campagne  ,  et  lorsque 
toute  l'armée  se  trouve  disséminée,    hors  d'étal  de  se  rallier,   ils  fondent 


DOMINATION   TURQUE  241 

sur  elle  et  la  déciment.  Une  seule  journée  suffit  pour  dégoûter  les  Espagnols 
de.  leur  entreprise;  O'Reilly  et  sou  conseil  décidèrent  que  l'armée  se  rembar- 
querai! le  lendemain.  On  abandonnaà  l'ennemi  le  matériel,  ;iiusi  que  1rs  m;»- 
lades  el  K*s  blessés  qui  ne  purent  regagner  les  vaisseaux.  Le  gouvernement 
espagnol  voulut  réparer  cet  échec,  et  de  nouvelles  tentatives  de  bombarde- 
ment succédèrent  à  l'expédition  tic  177.").  Mois  ces  tentatives  n'eurent  aucun 
succès,  et  l'Espagne  fut  obligée  de  conclure  avec  Alger  une  paix  qui  ne  la  mit 
pas  toujours  à  l'abri  de  ses  insultes  (1785). 

A  Charles  lit  venait  de  succéder  un  prince  failli»' et  incapable,  qui  considéra 
tout  d'abord  l'occupation  d'Oran  comme  une  charge  sans  compensation.  Une 
catastrophe  vint  lui  fournir  un  prétexte  pour  en  rejeter  le  fardeau.  Dans  la  nuit 
du  8  au9  octobre  1790,  un  affreux  tremblement  de  feue  se  lit  sentir  à  Oran  et 
dans  ses  environs.  Les  édifices,  les  maisons,  les  fortifications  s'écroulèrent;  un 
tiers  de  la  garnison  périt  sous  les  décombres;  le  reste  se  trouvait  sans  vivres 
ni  munitions,  et  dépourvu  de  lentes,  d'hôpitaux,  de  médicaments  pour  les 
blessés.  Le  bey  de  Mascara,  profitant  de  la  consternation  générale,  se  présenta 
devant  Oran  avec  30,000  hommes;  mais  le  commandant,  ayant  reçu  quelques 
renforts ,  défendit  ces  ruines  jusqu'au  mois  d'août  de  l'année  suivante.  Des 
négociations  furent  alors  ouvertes,  et  en  1792,  par  une  convention  passée  entre 
le  gouverneur  d'Oran  et  Mohamed-el-Kebir,  il  fut  stipulé  que  l'Espagne  céde- 
rait Oran  au  dey  d'Alger;  que  les  Espagnols  emporteraient  leurs  canons  de 
bronze  et  leurs  approvisionnements;  que  les  habitants  musulmans  pourraient 
se  rendre  à  Ceuta  ou  à  Melilla,  ou  rester  dans  la  ville;  que  leurs  propriétés 
seraient  respectées,  et  qu'ils  ne  seraient  point  recherchés  pour  des  faits  anté- 
rieurs à  la  prise  de  possession  par  les  Turcs.  La  plupart  des  habitants  abandon- 
nèrent Oran  avec  les  Espagnols,  et  la  ville  fut  repeuplée  par  des  familles  maures 
et  juives  de  Mascara,  de  Mazouna,  de  Tlemcen,  de  Mostaganem  et  de  Maza- 
gran. Cet  abandon  d'Oran  prouve  assez  l'état  d'abaissement  dans  lequel  était 
tombée  l'Espagne.  Avec  un  peu  de  persévérance,  il  lui  eût  été  facile  de  con- 
server cette  position  et  de  rendre  ainsi  plus  difficiles  les  expéditions  des  cor- 
saires, jusqu'au  moment  où  des  temps  plus  heureux  lui  eussent  permis  de  les 
réprimer  complètement. 

•  Voilà  donc  les  Turcs  seuls  maîtres  de  l'Algérie  ;  aucune  puissance  ne  la 
leur  dispute  ;  mais  les  indigènes  protestent  toujours  contre  la  souveraineté 
qu'ils  s'arrogent.  Trois  siècles  de  possession  n'ont  pas  suffi  pour  légitimer  et 
consolider  leur  pouvoir.  Us  sont  obligés  de  subir  la  loi  qui  a  constamment 
pesé  sur  les  conquérants  de  l'Afrique  septentrionale  :  Carthaginois,  Romains, 
Vandales,  Bysantins,  furent  réduits  à  combattre  pour  se  maintenir;  et  le  jour 
où  ils  crurent  pouvoir  déposer  leurs  armes  et  goûter  enfin  les  douceurs  de  la 
paix,  les  indigènes,  se  soulevant  en  masse,  vinrent  les  faire  repentir  de  leur 
sécurité.  Fatale  condition  que  nous  n'avons  cessé  de  constater  dans  le  cours 
de  cette  histoire,  et  à  laquelle  la  France,  nous  devons  l'espérer,  grâce  à  la 

31 


'l'i'l  DOMINATION  TURQUE. 

supériorité  de  sa  civilisation  et  de  sa  tactique  militaire,  saura  aujourd'hui  se 
soustraire. 

La  révolution  de  1789  n'apporta  d'abord  aucun  changement  dans  les  rap- 
ports de  la  France  avec  la  régence  d'Alger  ;  les  traités  de  paix  et  d'amitié  lurent 
renouvelés  en  1791  et  1793.  Mais,  lors  de  l'expédition  d'Egypte,  les  corsaires 
algériens,  pour  se  conformer  aux  ordres  du  grand-seigneur  parlant  au  nom 
de  l'islamisme  menacé,  firent  une  guerre  acharnée  à  notre  marine  et  à  notre 
commerce.  L'établissement  de  la  Galle  fut  encore  une  fois  livré  aux  flammes; 
les  Européens  se  sauvèrent,  et  le  consul  resta  prisonnier  à  Alger.  En  1800, 
la  Turquie  ayant  accédé  au  traité  d'Amiens,  fit  rentrer  les  corsaires  dans 
leurs  ports  ;  enfin  (30  septembre"1 ,  par  un  nouveau  traité  de  paix  et  de  com- 
merce entre  le  dey  d'Alger  et  la  république  française,  la  régence  restitua  à 
la  France  les  concessions  d'Afrique,  ainsi  que  l'argent,  les  marchandises  et 
les  effets  qui  avaient  été  saisis.  Ce  traité  fut  renouvelé  et  confirmé  avec  plus 
de  développements,  le  17  décembre  1801,  par  Duhois-Thainville,  chargé  d'af- 
faires de  la  république.  Mais,  comme  à  toutes  les  époques,  la  paix  ne  fut  pas 
très-religieusement  observée  par  les  Barbaresques;  ils  butinaient  et  captu- 
raient sans  cesse,  suivant  leur  habitude.  C'est  alors  (1803)  que,  pour  arrêter 
ces  exactions,  le  premier  consul  adressa  à  Moustapha-Pacha ,  dey  d'Alger,  le 
message  suivant  : 

«  Bonaparte,  premier  consul,  au  très-hautet  très-magnifique  dey  d'Alger.:  que  Dieu 
le  conserve  en  principe,  en  prospérité  et  en  gloire  !  —  .le  vous  écris  cette  lettre  directe- 
ment, parce  que  je  sais  qu'il  y  a  de  vos  ministres  qui  vous  trompent,  qui  vous  portent  à 
vous  conduire  d'une  manière  qui  pourrait  vous  attirer  de  grands  malheurs.  Cette  lettre 
vous  sera  remise  en  mains  propres  par  un  adjudant  de  mon  palais.  Elle  a  pour  but  de 
vous  demander  réparation  prompte,  et  telle  que  j'ai  droit  de  l'attendre  des  sentiments 
(pie  vous  avez  toujours  montrés  pour  moi.  Un  officier  français  a  été  battu  dans  la  rade 
de  Tunis  par  un  de  vos  raïs;  l'agent  de  la  république  a  demandé  satisfaction  et  n'a  pu 
l'obtenir.  Deux  bricks  ont  été  pris  par  vos  corsaires,  qui  les  ont  menés  à  Alger  et  les  ont 
retardés  dans  leur  voyage.  Un  bâtiment  napolitain  a  été  pris  par  vos  corsaires  dans  la 
raded'Hyères,  et  par  là  ils  ont  violé  le  territoire  français.  Enfin,  du  vaisseauqui  a  échoué 
cet  hiver  sur  vos  côtes,  il  me  manque  encore  plus  de  150  hommes  qui  sont  entre  les 
mains  des  Barbares.  Je  vous  demande  réparation  pour  tous  ces  griefs,  et,  ne  doutant  pas 
(pie  vous  ne  preniez  toutes  les  mesures  que  je  prendrais  en  pareille  circonstance,  j'envoie 
un  bâtiment  pour  reconduire  en  France  les  150  hommes  qui  me  manquent.  Je  vous  prie 
aussi  (ie  vous  méfier  de  ceux  de  vos  ministres  qui  sont  ennemis  de  la  France,  vous  ne 
pouvez  en  avoir  de  plus  grands  ;  et,  si  je  désire  vivre  en  paix  avec  vous,  il  ne  vous  est  pas 
moins  nécessaire  de  conserver  cette  bonne  intelligence  qui  vient  d'être  rétablie  et  qui 
peut  seule  vous  maintenir  dans  le  rang  et  la  position  où  vous  êtes;  car  Dieu  a  décidé  que 
tous  ceux  qui  seraient  injustes  envers  moi  seraient  punis.  Que  si  vous  voulez  vivre  en 
lionne  amitié  avec  moi,  il  ne  faut  pas  que  vous  me  traitiez  comme  une  puissance  faible, 
il  faut  que  vous  fassiez  respecter  le  pavillon  fiançais,  celui  de  la  république  italienne, 
qui  m'a  nomme  son  chef,  et  que  vous  me  donniez  réparation  de  tous  les  outrages  qui 
in'oiii  été  faits. 

«  Bonaparte,  premier  consul. 


DOMINATION  TURQUE.  -l'i.l 

Voici  la  réponse  pleine  de  déférence  que  reçut  le  premier  consul.  L'obsé- 
quiosité de  cette  dépêche  est  d'autant  plus  remarquable,  qu'elle  contraste  avec 
le  ton  d'insolence  que  la  régence  affecta  depuis  l s i r>  dans  ses  rapports  diplo- 
matiques avec  la  Franco.  Mais,  sous  le  consulat,  la  campagne  d'Egypte  avait 
grandi  le  nom  français  dans  l'esprit  des  musulmans,  et  ils  s'inclinaient 
humides  et  soumis  devant  l'homme  du  destin ,  devant  le  vainqueur  d'Aboukir 
et  des  Pyramides. 

«  a  notre  ami  Bonaparte,  premier  consul  de  la  république  française,  président  de  la 
république  italienne.  —  Je  vous  salue;  la  paix  de  Dieu  soit  avec  vous.  Ci-après,  notre 
ami,  je  vous  avertis  que  j'ai  reçu  votre  lettre  datée  du  20  messidor;  je  l'ai  lue,  et 
j'y  réponds  article  par  article  :  —  Vous  vous  plaignez  du  raïs  Ali-Tatar  :  quoiqu'il  soit 
un  de  mes  johlaches,  je  l'ai  arrêté  pour  le  l'aire  mourir;  au  moment  de  l'exécution  votre 
consul  m'a  demandé  sa  grâce  en  votre  nom  ;  et  pour  vous,  je  la  lui  ai  accordée.  \  ous  me 
demandez  la  polacre  napolitaine  prise,  dites-vous,  sous  le  canon  de  la  France  :  les  détails 
qui  vous  ont  été  fournis  à  cet  égard  ne  sont  pas  exacts;  mais,  sur  votre  désir,  j'ai  délivré 
dix-huit  chrétiens  composant  son  équipage.  Vous  demandez  un  bâtiment  napolitain  qu'on 
dit  être  sorti  de  Corfouavec  des  expéditions  françaises  :  on  n'a  trouvé  aucun  papier  fran- 
çais ;  mais,  selon  vos  désirs,  j'ai  donné  la  liberté  à  l'équipage.  Vous  demandez  la  punition 
du  raïs  qui  a  conduit  ici  deux  bâtiments  de  la  république  française  :  selon  votre  désir  je 
l'ai  destitué  ;  mais  je  vous  avertis  que  mes  raïs  ne  savent  pas  lire  les  caractères  européens  ; 
ils  ne  connaissent  que  le  passeport  d'usage,  et,  pour  ce  motif,  il  convient  que  les  bâti- 
ments de  la  république  française  fassent  quelque  signal  pour  être  reconnus  par  mes  cor- 
saires. V  ous  me  demandez  150  hommes  que  vous  dites  être  dans  mes  états:  il  n'en  existe 
pas  un  ;  Dieu  a  voulu  que  ces  gens  se  soient  perdus,  et  cela  me  peine.  Vous  dites  qu'il  y 
a  des  hommes  qui  me  donnent  des  conseils  pour  nous  brouiller  :  notre  amitié  est  solide 
et  ancienne,  et  ceux  qui  chercheraient  à  nous  brouiller  n'y  réussiront  pas.  Vous  me 
demandez  que  je  sois  ami  de  la  répuhlique  italienne,  et  de  respecter  son  pavillon  comme 
le  votre  :  si  un  autre  m'eût  fait  pareille  proposition,  je  ne  l'aurais  pas  acceptée  pour  un 
million  de  piastres.  Vous  ne  m'avez  pas  voulu  donner  les  200,000  piastres  que  je  vous 
avais  demandées  pour  me  dédommager  des  pertes  que  j'ai  essuyées  pour  vous  :  que  vous 
me  les  donniez  ou  que  vous  ne  me  les  donniez  pas,  nous  serons  toujours  hons  amis.  J'ai 
terminé  avec  mon  ami  Dubois-Thainville,  votre  consul,  toutes  les  affaires  delà  Calle,  et 
l'on  pourra  venir  faire  la  pêche  du  corail  :  la  compagnie  d'Afrique  jouira  des  mêmes 
prérogatives  dont  elle  jouissait  anciennement.  J'ai  ordonné  au  hey  de  Constantine  de 
leur  accorder  tout  genre  de  protection.  Si  à  l'avenir  il  survient  quelque  discussion  entre 
nous,  écrivez-moi  directement,  et  tout  s'arrangera  cà  l'amiable. 

«  Moustapha,  pacha  d 'Alger.  » 

Cette  influence  presque  souveraine  de  la  France  sur  Alger  devait  cependant 
avoir  bientôt  un  terme.  Le  désastre  de  Trafalgar  porta  le  dernier  coup  à  notre 
marine  et  à  notre  commerce;  le  pavillon  français  ne  paraissait  plus  qu'à  de 
longs  intervalles  dans  la  Méditerranée,  et  l'Angleterre  était  devenue  maîtresse 
de  Malte.  A  l'instigation  de  cette  puissance,  le  bey  de  Constantine  admit  en 
1806  la  concurrence  des  Maltais,  des  juifs,  des  Espagnols,  sur  les  marchés  où 
nous  avions  seuls  le  droit  d'acheter.  De  cette  flagrante  infraction  à  l'abolition 
du  traité  il  n'y  avait  qu'un  pas;  le  dey  le  flt,  et,  moyennant  une  redevance 
annuelle  de  deux  cent  soixante  sept  mille  francs,  il  investit,  en  1807,  l'Angle- 


244  DOMINATION  TURQUE. 

terre  de  nos  concessions.  C'est  alors  que  Napoléon  chargea  le  capitaine  Boulin 
d'explorer  surtout  le  littoral  de  l'Algérie  ,  et  que  de  son  doigt  prophétique  il 
indiqua  le  lieu  où  vingt-trois  ans  plus  tard  la  France  devait  trouver  un  abor- 
dage facile  et  triompher  des  Barbaresques '.  C'est  vers  cette  époque  aussi 
qu'un  des  savants  les  plus  illustres  dont  s'honore  la  France  entrait  comme 
captif  à  Alger.  Arrêtons-nous  un  instant  à  cet  intéressant  épisode. 

La  mort  de  Méchain  et  les  erreurs  qu'il  avait  commises  dans  les  opérations 
concernant  la  mesure  de  l'arc  du  méridien  terrestre  laissaient  incomplets  les 
calculs  relatifs  à  l'espace  compris  entre  Barcelone  et  Bhodez  ;  le  gouvernement 
français  chargea  MM.  Biot  et  Arago  de  se  rendre  aux  îles  Baléares  pour  redresser 
et  compléter  ce  grand  travail.  En  avril  1807  les  opérations  principales  furent 
terminées,  et  M.  Biot,  chef  de  l'expédition,  partit  pour  Paris,  afin  de  rédiger 
les  tables  qui  devaient  en  faire  connaître  le  résultat  définitif.  Besté  en  Espagne 
pour  achever  les  travaux  ,  M.  Arago  se  transporta  bientôt  à  Mayorque  et  alla 
s'établir  sur  le  sommet  de  la  montagne  de  Galatzo,  afin  de  communiquer  avec 
Iviceet  mesurer  l'arc  du  parallèle  compris  entre  ces  deux  stations.  Cependant 
la  guerre  venait  tout  à  coup  d'éclater  entre  l'Espagne  et  la  France  ;  et  tandis 
que  M.  Arago  poursuivait  tranquillement  ses  opérations  le  bruit  se  répandit 
parmi  le  peuple  que  les  feux  et  les  signaux  du  jeune  savant  français  avaient 
pour  objet  d'appeler  l'ennemi.  Les  Mayorcains  se  soulèvent  et  courent  en 
armes  vers  Galatzo,  en  poussant  des  cris  de  mort.  M.  Arago  n'eut  que  le 
temps  de  se  déguiser  en  paysan  et  d'emporter  les  papiers  contenant  ses  obser- 
vations ;  puis,  grâce  au  concours  de  quelques  amis,  il  parvint  à  passer  à  Alger 
où  il  se  rendit  avec  son  bagage  d'astronome ,  sur  une  barque  de  pêcheur  con- 
duite par  un  seul  matelot. 

Le  consul  de  France  à  Alger,  M.  Dubois-Thainville,  accueillit  M.  Arago  avec 
la  plus  touchante  sympathie  et  obtint  pour  lui  passage  à  bord  d'une  frégate 
algérienne  qui  faisait  voile  pour  Marseille.  On  était  déjà  en  vue  des  côtes  de 
France,  lorsqu'un  corsaire  espagnol  qui  croisait  dans  ces  parages  joint  la 
frégate,  s'en  empare,  et  conduit  prisonniers  en  Espagne  tous  ceux  qui  étaient 
à  bord.  Cependant  le  dey,  à  la  nouvelle  de  l'insulte  faite  à  son  pavillon,  exige 
et  finit  par  obtenir  qu'on  rende  la  liberté  à  l'équipage,  et  quelques  jours 
après  cette  sommation,  le  navire  algérien  faisait  voile  pour  l'Afrique.  Tout  à 
coup,  une  affreuse  tempête  du  nord-ouest  le  surprend  et  le  jette  sur  les  côtes 
de  la  Sardaigne.  Nouveau  péril.  A  cette  époque  les  Sardes  et  les  Algériens 
étaient  en  guerre  :  aborder  c'eût  été  retomber  dans  une  nouvelle  captivité.  On 
se  décide  alors,  malgré  une  voie  d'eau  considérable  qui  vient  de  se  déclarer,  à 
affronter  tous  les  périls,  et  à  diriger  vers  l'Afrique.  Le  vaisseau  désemparé  et 
prêta  couler  bas  toucha  enfin  à  Bougie. 

1  Sans  contredit,  ce  fut  l'empire  qui  prépara  noire  conquête  de  1830.  Toutes  les  indications 
du  lieutenant  de  Napoléon  ont  été  exactement  suivies  pour  le  lieu  de  débarquement,  pour  la 
marche  sur  Al^er,  pour  le  chiffre  même  de  l'armée. 


DOMINATION  TURQUE.  2  Vf» 

Là  M.  Arago  apprit  que  le  dey,  qui  L'avait  assez  bien  accueilli  la  première 

lois,  venait  d'être  tué  dans  une  émeute.  Il  se  trouva  seul  et  sans  appui  bu 

milieu  des  Barbares  :  on  s'empare  des  caisses  qui  renferment  ses  instruments, 

parce  qu'on  les  croit  pleines  d'or;  on  le  Touille;  ou  le  menace;  on  exerce  sur 
lui  les  plus  marnais  traitements  ;  mais  un  marabout,  indigné  de  la  conduite  de 
ses  compatriotes,  prend  le  jeune  sa\ant  sous  sa  protection,  et  ils  se  dirigent 
ensemble  vers  Alger,  ('ouvert  du  burnous  des  Arabes,  M.  AragO  traverse  à 
pied  l'Atlas  sous  la  sauvegarde  de  son  libérateur.  Lorsque  les  deux  voya- 
geurs arrivèrent  à  Alger,  le  nouveau  chef  de  l'odjack  était  en  différend  avec 
la  France  :  il  refuse  de  les  recevoir,  et  pour  toute  réponse  aux  demandes 
que  lui  adresse  M.  AragO,  il  le  fait  inscrire  sur  la  liste  des  esclaves  et  l'en- 
voie senir  à  bord  des  corsaires  de  la  régence  en  qualité  d'interprète.  M-  Nor- 
desling,  consul  de  Suède,  obtint  quelque  temps  après  la  permission  de 
recueillir  cbez  lui  le  malheureux  captif,  et  enfin,  le  1er  juillet  1809,  M.  Arago, 
rendu  complètement  à  la  liberté,  s'embarqua  pour  la  France. 

Revenons  maintenant  aux  affaires  intérieures  de  l'odjack.  Que  s'y  passe-t-il? 
toujours  des  insurrections,  des  meurtres,  des  assassinats.  Les  Kabades  con- 
tinuent leur  guerre  désespérée  contre  les  Turcs;  et  les  janissaires  toujours 
mécontents  de  leurs  chefs  les  déposent  ou  les  étranglent.  Moustapha,  que  nous 
avons  vu  se  dire  si  orgueilleusement  l'ami  de  Bonaparte,  succombe  sous  leurs 
coups;  Ahmed,  qui  lui  succède,  occupe  assez  tranquillement  le  pouvoir  pendant 
trois  ans  ;  mais,  le  23  juillet  1808,  une  révolte  éclate  et  il  est  d'posé.  Heureu- 
sement pour  lui ,  le  nouveau  dey  fut  décapité  le  jour  même  de  son  élection  , 
en  sorte  que  le  lendemain  on  recourut  à  Ahmed  pour  qu'il  prît  de  nouveau 
les  rênes  de  l'état  :  honneur  bien  éphémère!  le  7  novembre  suivant  il  était , 
lui  aussi,  contraint  d'offrir  son  cou  au  fatal  lacet.  Ali-Khodjâ,  qui  vient  après, 
meurt  à  la  suite  d'une  guerre  contre  les  Tunisiens.  Hadji-Ali,  promu  en  1809, 
ne  se  maintint  quatre  ans  au  pouvoir  qu'en  déployant  la  plus  horrible  cruauté; 
il  parvint  à  intimider  les  janissaires,  mais  non  à  s'en  faire  aimer.  Aussi ,  ne 
pouvant  l'atteindre  par  la  force,  eurent-ils  recours  à  la  perfidie  ;  ils  séduisirent 
le  cuisinier  du  palais,  et  Hadji-Ali  mourut  empoisonné  (22  mars  1815).  Les 
vœux  de  la  milice  se  portèrent  alors  sur  Omar,  aga  des  janissaires;  mais 
celui-ci  connaissait  trop  bien  les  allures  de  ses  soldats,  et  pensa  qu'un  seul 
assassinat  ne  suffirait  pas  pour  assouvir  leur  soif  du  sang;  il  se  récusa.  Un 
vieux  chiaoux,  Mohamed,  fut  élu  dey  .-quatorze  jours  après  il  mourait  assassiné. 
Omar,  renégat  grec,  lui  succéda,  et  lit  preuve  d'habileté  et  de  courage  pendant 
les  trois  années  qu'il  conserva  le  pouvoir. 

A  cette  époque,  le  congrès  de  Vienne  était  réuni;  les  plénipotentiaires  qui 
le  composaient  portèrent  leur  attention  sur  l'Algérie,  et  témoignèrent  le  désir 
de  s'unir  pour  opposer  une  digue  aux  déprédations  des  corsaires.  L'Angleterre 
seule,  qui  craignait  que  cette  répression  ne  rendît  à  la  France  l'influence  qu'elle 
avait  précédemment  exercée  sur  les  Barbaresques ,  s'y  opposa.  Dans  ce  mo- 


246  DOMINATION  TURQUE. 

ment  même,  une  escadre  américaine  composée  de  trois  frégates ,  un  sloop , 
un  brick,  trois  shooners,  et  commandée  par  le  capitaine  Decatur,  se  dirigeait 
vers  Alger.  Elle  venait  relever  l'Union  d'un  honteux  tribut  que  lui  avait  im- 
posé le  dey;  bien  décidée  à  obtenir  une  prompte  et  complète  satisfaction. 
Avant  même  de  se  montrer  devant  la  ville,  les  Américains  capturèrent  trois 
navires  algériens.  Une  attitude  si  énergique  déconcerta  le  divan,  qui  souscrivit 
presque  sans  réclamations  à  tout  ce  qu'exigeaient  des  ennemis  si  déterminés 
à  faire  triompher  leur  bon  droit. 

Le  succès  de  cette  expédition  ramena  l'attention  des  puissances  européennes 
sur  Alger,  et  dès  ce  moment  elles  résolurent  d'abolir  l'esclavage  des  chrétiens 
dans  les  états  Barbaresques.  En  avril  1816,  lord  Exmouth  fut  chargé  par  le 
gouvernement  anglais  de  négocier  avec  les  différentes  régences  pour  arrivera 
ce  résultat;  il  devait  en  même  temps  obtenir  que  les  îles  Ioniennes  fussent 
traitées  à  l'égal  des  autres  possessions  britanniques.  Vingt-six  vaisseaux  armés 
en  guerre  accompagnaient  le  plénipotentiaire ,  dont  la  mission  réussit  assez 
bien  à  Tunis  et  à  Tripoli.  Mais  Alger  se  montra  intraitable  :  Omar  déclara  qu'il 
ne  consentirait  jamais  à  se  dessaisir  des  droits  qu'il  avait  de  charger  de  fers 
tout  ennemi  de  l'odjack,  offrant  d'ailleurs  de  s'en  rapporter  à  la  décision  du 
grand -seigneur.  L'amiral  consentit,  avant  d'accomplir  aucun  acte  d'hos- 
tilité, qu'un  envoyé  du  divan  allât  à  Constantinople  pour  se  consulter  avec  la 
sublime  Porte;  mais  l'envoyé  algérien  ne  rapporta  aucune  réponse  favo- 
rable. D'ailleurs,  pendant  cet  armistice,  le  consul  s'était  vu  ignominieuse- 
ment outragé  dans  les  rues  d'Alger;  à  Oran  et  à  Bone,  les  équipages  de 
plusieurs  navires  de  sa  nation  avaient  été  massacrés.  Lord  Exmouth  reparut 
donc  devant  Alger  (26  août  1816j  avec  l'intention  bien  arrêtée  d'en  finir.  Sa 
Hotte,  renforcée  de  six  frégates  hollandaises,  se  composait  de  trente-deux 
voiles.  A  son  arrivée,  il  fit  signifier  au  dey  les  conditions  suivantes  : 

1"  La  délivrance  sans  rançon  de  tous  les  esclaves  chrétiens; 

•1"  La  restitution  des  sommes  payées  par  les  étals  sardes  et  napolitains  pour 
le  rachat  de  leurs  esclaves; 

3°  L'abolition  de  l'esclavage; 

V  La  paix  avec  les  Pays-Bas  aux  mêmes  conditions  qu'avec  l'Angleterre. 

Sur  le  refus  du  divan  d'accéder  à  ces  conditions,  le  bombardement  com- 
mença. Une  manœuvre  hardie,  au  moyen  de  laquelle  les  Anglais  parvinrent  à 
tourner  le  môle  et  à  s'embosser  à  l'entrée  du  port,  jeta  la  consternation  parmi 
les  Algériens  :  leur  feu  causa  d'affreux  ravages;  bientôt  l'incendie  se  commu- 
niqua dans  le  port,  et  consuma  une  partie  des  navires  qu'il  renfermait.  Lord 
Exmouth  écrivit  alors  au  dey  qu'il  continuerait  le  bombardement  si  l'on  ne  se 
hâtait  d'adhérer  aux  conditions  déjà  proposées.  Omar,  qui  pendant  toute  la 
durée  du  combat  avait  déployé  le  plus  grand  courage,  refusa  d'abord  de  se 
soumettre;  mais  les  officiers  de  la  milice,  voyant  que  la  résistance  devenait 
impossible,  le  déterminèrent  à  entrer  en  arrangement.  Les  quatre  articles 


DOMINATION  TURQUE.  2.7 

signifiés  furenl  acceptés,  et  devinrent  la  base  d'un  traité  définitif  entre  lu 
régence  et  l'Angleterre. 

Bientôt  après  le  départ  <lc  lord  Exmouth,  un»'  sourde  conspiration  se Irama 
contre  le  chef  de  la  régence;  les  janissaires  l'accusaient  de  trahison,  de  lâcheté, 
lui  ipii,  s'il  n'eût  écouté  que  son  courage,  se  lût  volontiers  enseveli  sous  les 
ruines  d'Alger  ;  lui  qui,  au  moment  où  l'on  complotait  contre  sa  personne, 
s'occupait  activement  d'armer  plusieurs  vaisseaux  et  de  faire  réparer  les  forti- 
fications, afin  de  rendre  impossible  une  nouvelle  attaque.  L'habileté  d'Omar 
et  ses  bonnes  intentions  furent  impuissantes  pour  conjurer  l'orage  :  attaquée 
('improviste  au  sein  de  son  palais,  il  tendit  le  cou  au  fatal  lacet  après  avoir 
l'ait  d'inutiles  efforts  pour  ramener  au  devoir  les  révoltés. 

Son  rival  et  successeur  fut  Ali-Khodja,  nom  laineux  dans  la  régence  par  le 
caractère  impitoyable  de  celui  qui  le  portait.  Les  consuls  étrangers,  dit  Sha- 
ler,  qui  se  rendaient  auprès  de  lui  dans  les  cérémonies  publiques,  n'arrivaient 
à  sa  salle  d'audience  qu'après  avoir  passé  sur  vingt  cadavres.  Entouré  de  gardes 
et  magnifiquement  vêtu,  il  affectait  de  tenir  toujours  un  livre  à  la  main.  Il 
montrait  en  effet  quelque  goût  pour  la  littérature.  Mais,  aussi  voluptueux  que 
cruel,  il  ne  connaissait  ni  frein  ni  obstacle  à  ses  passions,  et  faisait  saris 
scrupule  enlever  les  femmes  qui  avaient  le  fatal  privilège  de  lui  plaire.  On 
assure  que  la  femme  et  la  fille  du  consul  hollandais  n'échappèrent  elles-mêmes 
à  ce  triste  sort  que  par  la  mort  d'Ali.  Ce  monstre  mourut  de  la  peste.  Il  avait 
l'ait  tomber  plus  de  quinze  cents  tètes  dans  le  court  espace  de  quelques  mois 
qu'avait  duré  son  règne.  Sa  vigilance  était  extrême,  et  il  suivait  d'un  œil  in- 
quiet tous  les  complots  des  janissaires.  Ce  fut  lui  qui  fit  transporter  le  trésor 
public  dans  la  Kasbah,  et  qui  y  établit  ensuite  sa  résidence.  Lorsqu'il  fut 
installé  dans  cette  citadelle,  il  s'écria:  «Maintenant,  je  suis  maître!»  En  effet, 
les  janissaires  voulurent  s'opposer  à  cette  innovation,  mais  Ali  les  fit  impitoya- 
blement mitrailler.  Depuis  cette  époque ,  une  garde  composée  d'indigènes 
maures  fut  attachée  à  sa  personne,  et  veilla  à  sa  sûreté. 

Ali-Khodja  eut  pour  successeur  Hussein  -Khodja  :  c'est  le  dernier  dey 
d'Alger.  Appelé  au  trône  par  les  dernières  volontés  d'Ali,  Hussein  refusa 
d'abord;  mais  les  instances  du  divan  l'obligèrent  à  accepter.  «  Il  y  allait  de  ma 
«  tête,  »  disait-il  en  racontant  lui-même  son  avènement  au  pachalick,  lors  de 
son  voyage  à  Paris  en  1831  ;  «  car  ceux  des  membres  du  divan  dont  le  choix 
«  était  tombé  sur  moi  m'auraient  tenu  compte  de  ce  mépris  que  je  semblais 
«  faire  de  leur  vote ,  qui  avait  trompé  de  hautes  espérances  et  avait  dû 
«  leur  donner  pour  ennemis  tous  les  prétendants  sur  lesquels  je  l'avais  em- 
«  porté.  D'un  autre  côté,  l'un  de  ces  prétendants,  arrivé  au  trône,  aurait  bien 
«  pu  se  débarrasser  d'un  homme  possédant  l'affection  du  peuple,  car  il  eût  été 
«  difficile  de  lui  cacher  que  cet  homme  avait  été  désigné  par  le  testament 
«  du  pacha  ,  puis  élu  par  le  divan.  Je  pouvais  donc  devenir  dangereux  au 
«dey;  j'étais  la  seule  garantie  de  ceux  qui  m'avaient  choisi;  force  me  fut 


2V8  DOMINATION  TURQUE. 

«  d'accepter.  »  Bien  qu'on  lui  ait  généralement  accorde  des  dispositions  géné- 
reuses, un  grand  esprit  de  justice  et  beaucoup  de  sagacité,  Hussein  fut  lui- 
même  en  butte  aux  violences  capricieuses  des  janissaires.  Un  jour,  étant  sorti 
de  la  Kasbah  pour  examiner  des  fortifications  qu'on  élevait  sur  le  bord  de 
la  mer,  il  faillit  périr  assassiné  par  ces  mutins.  Ils  n'avaient  point  cependant 
de  griefs  contre  lui,  car  son  avènement  ne  datait  encore  que  de  quelques 
mois,  mais  ils  entrevoyaient  dans  l'élection  d'un  nouveau  dey  le  moyen  de 
s'assurer  de  nouveaux  profits.  Hussein  se  réfugia  à  la  hâte  dans  son  palais  de 
la  Kasbah,  dont  il  ne  sortit  plus  que  douze  ans  après,  lorsque  le  général 
Bourmont  entra  victorieux  à  Alger. 


CHAPITRE  XL 


DOMINATION    FRANÇAISE. 

Causes  de  l'expédition  de  1830.  —  Hussein-Pacha.  —  Blocus  d'Alger.  —  Départ  de  la 
Botte  et  de  l'armée.  —  Naufrage  des  bricks  V Aventure  el  le  Silène.  —  Relâche  à 
l'aima.—  Sidi-Ferruch.  —  Débarquement  —  Batailles  de  Staoueli  et  de  Sidi-Khalef. 
—  Marche  sur  Alger.  —  Investissement  de  la  place.  —  Siège  du  fort  l'Empereur.  — 
Capitulation  d'Alger. 


frappé 

d'une 


Nous  voici  enfin  parvenus  à  l'époque 
la  plus  intéressante  de  notre  histoire, 
la  France  à  son  tour,  après  tant  de 
peuples  célèbres  ,  vient  imposer  ses 
lois  à  l'Afrique  septentrionale;  c'est  à 
elle  qu'est  dévolue  la  mission  difficile 
et  périlleuse  de  faire  revivre  sur  cette 
terre  et  d'y  agrandir  encore  la  civi- 
lisation que  Rome  y  avait  autrefois 
déposée.  Le  dernier  gouvernement , 
l'odjack  ,  eût  été  impuissant  pour  ac- 
complir une  telle  œuvre.  L'expédition 
de  lord  Exmouth,  en  1816,  l'avait 
au  cœur;  les  restrictions  sévères  apportées  à  ses  courses,  en  le  privant 
importante  source  de  revenus,  lui  avaient  ôté  tous  ses  moyens  d'ac- 

:Y2 


250  DOMINATION  FRANÇAISE, 

lion;  d'ailleurs  l'islamisme,  dans  sa  déplorable  caducité,  était  hors  d'état 
de  rien  régénérer.  Il  fallait  donc  un  peuple  nouveau,  fortement  constitué, 
dominé  par  des  idées  généreuses  et  de  grands  principes  d'humanité,  pour 
faire  sortir  l'Afrique  de  l'état  d'abrutissement  où  l'avaient  plongée  les  vingt 
siècles  d'oppression,  de  guerres,  de  luttes,  d'invasions,  qui  nous  séparent 
de  cette  période  si  belle  et  si  florissante ,  où  nous  l'avons  vue ,  sous  le 
patronage  de  Rome,  prendre  une  large  part  au  mouvement  général  de  la 
civilisation. 

Disons-le,  toutefois,  dès  les  premiers  temps,  l'expédition  quia  valu  à  la 
France  la  possession  de  l'Algérie  ne  fut  pas  conçue  d'après  ces  vues  larges  et 
sociales,  encore  moins  dans  un  but  d'établissement  durable.  On  ne  voulait 
qu'obtenir  la  réparation  de  griefs  particuliers  ,  et  subsidiairement  détruire  la 
piraterie,  abolir  l'esclavage  des  chrétiens  et  faire  cesser  le  honteux  tribut 
que  les  puissances  maritimes  de  l'Europe  payaient  à  la  régence.  Ces  idées 
étaient  même  si  vagues,  que  Charles  X  et  le  prince  de  Polignac,  son  premier 
ministre,  s'arrêtèrent  un  instant  au  projet  de  confier  à  Mehemet-Ali  le  soin  de 
venger  notre  injure.  On  avait  offert  pour  cela  au  pacha  d'Egypte  dix  millions 
de  francs,  tous  les  moyens  de  transport  nécessaires,  et  quatre  vaisseaux  de 
ligne  montés  et  dirigés  par  des  marins  français;  avec  ce  secours  Mehemet- 
Ali  se  chargeait  de  détruire  Alger  et  d'en  extirper  la  piraterie.  M.  de 
Uourmont  et  plusieurs  de  ses  collègues  s'étant  refusés  à  la  ratification  de  ce 
Iraité,  Charles  X  revint  à  des  sentiments  plus  dignes  de  la  France  ;  ses  con- 
seillers sentaient  d'ailleurs  qu'il  était  important  de  faire  diversion  aux  embarras 
de  la  politique  intérieure  ;  que  la  monarchie,  qui  commençait  à  chanceler  sous 
les  coups  répétés  du  libéralisme,  demandait  à  être  défendue  avec  énergie,  et 
que  l'éclat  d'une  conquête  récente  rendrait  moins  périlleuse  une  atteinte  portée 
aux  libertés  publiques.  Dans  la  pensée  de  Charles  X  et  de  son  gouvernement, 
l'expédition  d'Alger  se  trouva  donc  intimement  liée  à  ces  mesures  illégales , 
méditées  depuis  longtemps,  et  qui  devaient,  comme  on  disait  alors,  donner  à 
la  royauté  un  nouveau  principe  de  force. 

En  dehors  du  gouvernement,  et  à  cause  de  la  désaffection  qu'il  inspirait  aux 
masses,  la  conquête  de  l'Afrique  était  vue  avec  indifférence  par  les  uns,  avec 
une  sinistre  défaveur  par  les  autres.  Convaincus  que  cette  fougue  guerrière  de 
la  royauté  cachait  une  pensée  funeste,  les  divers  organes  de  l'opinion  publique 
mirent  tout  en  œuvre  pour  effrayer  les  esprits.  L'eau  manquait,  disait-on,  dans 
les  environs  d'Alger;  la  chaleur  y  était  intolérable;  on  n'y  trouverait  pas  de 
bois  pour  les  travaux  du  siège,  et  l'armée  serait  détruite  avant  d'avoir  com- 
battu. D'un  autre  côté,  des  hommes  spéciaux  aggravaient  ces  inquiétudes  en 
annonçant  que  le  débarquement  était  impossible.  Seuls  de  Jour  opinion, 
MM.  Dupetit-Thouars  et  Guy  de  Taradel,  qui  avaient  fait  partie  du  blocus 
d'Alger,  déclarèrent  que  le  débarquement  était  non  seulement  praticable, 
mais   facile,    fris  étaienl    les   sentiments  divers  sous   l'influence   desquels 


DOMINAI  ION   FRANÇAISE.  2â1 

furent  accueillis  les  premiers  projets  do  notre  expédition  en  Afrique.  Exami- 
nons maintenant  quelles  furent  les  causes  de  cette  expédition. 

Les  rapports  de  bonne  intelligence  qui  avaient  existé  entre  la  France  et  la 
république  algérienne,  depuis  le  règne  de  Louis  \1V,  la  terreur  que  Napoléon 
avait  inspirée  aux  régences  barbarosques ,  cessèrent  avec  la  restauration. 
La  politique  suivie  depuis  1815  par  notre  représentant  à  Alger  avait  un  tel 
caractère  de  faiblesse,  qu'elle  ne  pouvait  commander  ni  la  confiance  ni  le 
respect.  M.  Deval,  né  dans  le  Levant,  connaissant  la  langue  turque  et  les  usages 
des  Orientaux,  fut  nommé  consul-général  à  celte  résidence  en  1HIÔ.  Il  avait 
exercé  pendant  plusieurs  années  les  fonctions  de  drogman  à  Pera,  et  y  avait 
contracté  l'habitude  de  ces  formes  souples  et  obséquieuses  (pie  les  autorités 
musulmanes  exigent  toujours  des  agents  inférieurs.  Ainsi,  il  avait  consenti, 
sans  faire  d'objections,  à  ce  que  la  redevance  annuelle  de  la  compagnie 
d'Afrique  lut  portée  de  60,000  à  200,000  francs;  il  avait  laissé  imposer  à  la 
France  la  condition  de  ne  construire  dans  les  limites  de  ses  concessions  ni  fort 
ni  enceinte  pourvus  d'artillerie,  privilège  réservé  dans  les  anciens  traités. 

Enhardi  par  tant  de  faiblesse,  le  dey  d'Alger  annonça  hautement  le  projet 
de  chasser  la  compagnie  d'Afrique  de  ses  possessions  et  de  détruire  ses  éta- 
blissements; il  avait  violé  le  privilège  de  la  pêche  du  corail,  en  exigeant  une 
redevance  énorme;  il  refusait  maintenant  de  se  conformer  au  droit  maritime 
international  ;  il  prétendait  continuer  son  système  de  piraterie,  et  commettait 
sans  cesse  des  infractions  aux  règlements  arrêtés  pour  la  visite  des  bâtiments 
en  mer;  enfin,  il  autorisait  et  encourageait,  sous  divers  prétextes,  le  pillage 
des  bâtiments  qui  naviguaient  sous  la  protection  du  pavillon  français.  Une 
dernière  insulte,  faite  au  représentant  de  la  France,  amena  une  rupture  immé- 
diate. M.  Deval  s'étant  présenté,  le  27  avril  1827,  à  l'audience  du  dey  pour 
le  complimenter,  selon  l'usage,  la  veille  des  fêtes  du  Beyram,  Hussein  lui 
demanda  s'il  n'avait  pas  reçu  une  réponse  à  la  lettre  qu'il  avait  écrite  au  mi- 
nistre des  affaires  étrangères;  le  consul  répondit  quil  ne  l'avait  pas  encore; 
alors  le  dey  le  frappa  de  plusieurs  coups  de  chasse-mouche,  et  lui  ordonna 
de  se  retirer.  Tel  est  le  récit  officiel  de  notre  chancellerie. 

D'après  le  maure  Sidi-Hamdam,  la  réponse  de  M.  Deval  fut  on  ne  peut 
plus  insultante.  «  Mon  gouvernement,  aurait-il  dit,  ne  daigne  pas  répondre 
à  un  homme  comme  vous.  »  Ces  paroles,  prononcées  en  présence  de  toute  sa 
cour,  froissèrent  tellement  l'amour-propre  d'Hussein ,  toujours  d'après  Sidi- 
Hamdam,  qu'il  ne  put  maîtriser  un  premier  mouvement  de  colère,  et  lui 
donna  un  coup  d'éventail  (formé  de  paille  de  dattier).  Ainsi,  en  adoptant  même 
celle  des  deux  versions  qui  est  la  plus  favorable  au  dey  d'Alger,  on  voit  que 
dans  cette  rupture  de  la  France  avec  la  régence ,  les  premiers  torts  viennent 
du  coté  du  dey.  S'il  avait  à  se  plaindre  du  consul ,  ce  que  nous  ne  saurions 
admettre,  il  ne  devait  pas  le  frapper. 

Les  réclamations  du  pacha  se  rapportaient  à  une  créance  due  par  le  gouver- 


252  DOMINATION  FRANÇAISE. 

nement  français  à  la  maison  Bacri,  d'Alger,  qui  elle-même  était  débitrice  du 
gouvernement  algérien.  Sous  la  république  ,  le  juif  Jacob  Bacri  nous  avait 
fait  diverses  fournitures  de  blé.  S'il  faut  en  croire  M.  Labbey  de  Pompières, 
la  maison  Busnach  et  Bacri  vendait  à  la  France  des  blés  qu'elle  embar- 
quait en  Barbarie  sur  des  bâtiments  neutres  ;  des  corsaires,  prévenus  à  temps, 
enlevaient  les  navires  à  leur  sortie  du  port,  et  les  ramenaient  à  Alger  ou  à 
Gibraltar.  Là,  les  blés  étaient  rachetés  à  bas  prix  par  les  Bacri,  qui  les  reven- 
daient à  la  France  ;  alors  ils  arrivaient  à  Toulon  tellement  avariés  qu'on  était 
obligé  de  les  jeter  à  la  mer  pendant  la  nuit.  Le  15  février  1798,  les  Bacri  reçu- 
rent en  paiement  du  ministre  de  la  marine,  M.  Pléville  de  Pelley,  une  somme 
de  1,589,748  francs,  et,  en  outre,  des  munitions  navales  de  toute  espèce  en 
grande  quantité  ;  mais  ce  n'était  là  qu'un  faible  à-compte,  car  ils  portaient  le 
chiffre  total  de  leur  créance  à  14,000,000  de  francs.  Les  Bacri  imaginèrent 
donc  de  faire  appuyer  leurs  nouvelles  réclamations  par  un  de  leurs  com- 
mis, Simon  Aboucaya ,  qu'ils  firent  passer  pour  un  ami  du  dey  et  pour  le  frère 
d'une  de  ses  femmes.  Simon  Aboucaya  avait  pris  rang  parmi  les  ambassadeurs; 
il  allait  chez  les  ministres,  dans  leurs  bureaux,  et  menaçait  tout  le  monde  de 
la  colère  de  son  prétendu  beau-frère,  lorsque,  reconnu  dans  le  jardin  de  Tor- 
toni,  il  fut  enfermé  au  Temple  avec  Jacob  Cohen  Bacri,  son  maître.  On  les  mit 
quelque  temps  après  en  liberté.  L'affaire  était  assoupie,  et  les  demandes  paru- 
rent abandonnées. 

A  la  chute  de  l'empire,  les  Bacri  renouvelèrent  leurs  réclamations;  mais 
le  temps  n'était  pas  propice;  ils  furent  encore  ajournés.  La  restauration  survint, 
et  les  négociations  recommencèrent;  enfin  une  convention,  passée  le  28  oc- 
tobre 1819  avec  les  maisons  algériennes  Bacri  et  Busnach,  approuvée  et 
ratifiée  par  le  dey,  arrêta  à  sept  millions  de  francs  le  montant  des  sommes 
que  la  France  devait  à  ces  maisons.  L'article  4  de  cette  convention  donnait 
aux  sujets  français  qui  se  trouvaient  eux-mêmes  créanciers  de  Bacri  et  Bus- 
nach le  droit  de  mettre  opposition  au  trésor  royal  sur  cette  somme  pour  une 
valeur  équivalente  à  leurs  prétentions,  après  jugement  préalable  des  Cours 
royales  de  Paris  ou  d'Aix,  qui  étaient  chargées  spécialement  d'en  connaître. 
Des  sujets  français  ayant  fait  constater  la  validité  de  deux  millions  et  demi  de 
titres,  quatre  millions  et  demi  furent  payés  à  Bacri,  et  le  reste  fut  versé  à  la 
caisse  des  dépôts  et  consignations,  en  attendant  que  les  tribunaux  eussent 
définitivement  prononcé.  Les  années  1824  et  1825  se  passèrent  dans  l'examen 
de  ces  titres;  mais  le  dey,  impatient  d'encaisser  le  reste  des  sept  millions, 
écrivit,  en  octobre  1826,  au  ministre  des  affaires  étrangères  une  lettre  par 
laquelle  il  le  sommait  de  faire  passer  immédiatement  à  Alger  les  deux  millions 
et  demi,  prétendant  que  c'était  à  lui  que  les  créanciers  français  devaient  jus- 
tifier de  la  légalité  de  leurs  réclamations.  M.  le  baron  de  Damas,  alors  mi- 
nistre des  affaires  étrangères,  n'ayant  pas  jugé  à  propos  de  répondre  lui-même 
à  une  lettre  si  inconvenante,  se  borna  à  faire  connaître  au  consul-général  que 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  253 

l,i  demande  du  de)  était  inadmissible,  attendu  qu'elle  était  directemenl  con- 
traire à  la  convention  du  28  octobre  1811).  De  là  les  récriminations  elles 
insultes. 

Le  gouvernement  français,  sans  hésitation,  prit  parti  pour  son  représentant, 
el  le  Moniteur  du  5  juin  1827  annonça  à  l'Europe  qu'une  escadre  était  partie 
de  Toulon  pour  tirer  satisfaction  de  l'insulte  l'aile  à  la  France  par  le  dey  d'Alger, 

ainsi  que  des  autres  griefs  dont  on  avait  à  se  plaindre. 
Hussein-Dey,  qui  tenait  alors  les  rênes  du  gouvernement  de  la  régence,  n'était 

point  un  homme  ordinaire.  Suivons-le  dans  sa  carrière.  Il  était  né  à  Vourla, 
petite  \\\\c  de  l'Asie  mineure  ';  d'autres  disent  à  Smyrne.  Son  père,  officier 
d'artillerie  au  service  de  la  Porte  ottomane,  avait  pris  un  soin  particulier  de  son 
éducation,  et  l'avait  envoyé  de  bonne  heure  à  Constantinople  pour  qu'il  s'y 
enrôlât  dans  le  corps  des  topjïs  ou  canonniers  du  sultan.  Par  son  aptitude,  par 
son  zèle  à  accomplir  tous  les  détails  du  service,  le  jeune  Hussein  n'avait  pas 
tardé  à  se  faire  aimer  de  ses  chefs ,  et  bientôt  il  obtint  un  grade  élevé  dans 
cette  arme.  Mais  il  était  opiniâtre,  irascible;  ses  défauts,  qu'il  ne  pouvait  domp- 
ter, vinrent  l'arrêter  dans  sa  carrière  militaire,  tout  en  lui  ouvrant,  sans  qu'il 
s'en  doutât  encore,  les  voies  de  sa  future  grandeur. 

Un  jour  qu'ayant  violé  la  discipline  militaire  il  s'était  attiré  un  sévère  châti- 
ment, il  résolut  de  s'y  soustraire,  et  partit  secrètement  pour  Alger  où  il  s'enrôla 
dans  les  janissaires  '-.  Dès  qu'il  eut  endossé  l'uniforme  de  la  milice  algérienne, 
Hussein  renonça  à  la  gloire  des  armes  pour  se  livrer  au  commerce  et  se  créer 
une  position  indépendante.  Tout  milicien  appartenant  à  l'odjack  avait  la  liberté 
d'utiliser  son  temps  ;  il  lui  était  permis  d'exercer  un  métier  s'il  en  avait  un,  et  il 
pouvait  môme  s'absenter,  pourvu  qu'il  fût  toujours  prêt  lorsque  le  service  de 
l'état  réclamait  sa  présence.  Hussein  commença  par  tenir  une  boutique  de 
fripier  dans  Asouaka,  partie  basse  de  la  ville.  L'activité,  l'ordre,  et  l'économie 
qu'il  sut  mettre  dans  ses  affaires  lui  firent  bientôt  réaliser  des  bénéfices  con- 
sidérables, qui  lui  permirent  de  solliciter  et  d'obtenir  la  place  de  directeur 
de  l'entrepôt  du  blé.  Dans  cette  position  nouvelle  ,  Hussein  montra  toute 
l'aptitude  et  toute  l'habileté  dont  il  était  doué  pour  l'administration  des 
affaires.  Omar-Pacha,  alors  dey  d'Alger,  distingua  Hussein  et  l'appela  aux  fonc- 
tions de  secrétaire  de  la  régence,  et  de  mir-akhor,  ou  grand-écuyer;  il  lui 
confia  ensuite  l'administration  de  tous  les  domaines  appartenant  à  l'état,  avec 
le  rang  de  kodja-el-key  (ministre  des  propriétés  nationales)  et  de  membre  du 


1  Vourla  est  située  sur  le  bord  de  la  mer,  à  53  kilomètres  de  Smyrne.  Quelques  biographes 
prétendent  que  Hussein  naquit  à  Smyrne  vers  1773;  d'autres  font  remonter  sa  naissanceà  1707. 

-  Dès  qu'un  individu  faisait  partie  de  cette  milice  ,  la  justice  turque  n'avait  plus  aucun  pou- 
voir sur  lui.  Le  plus  grand  coupable,  un  assassin  même,  étant  poursuivi,  parvenait-il  à  s'intro- 
duire chez  un  recruteur  de  la  régence  ,  et  à  lui  dire  :  «Je  m'engage ,  »  il  était  sauvé  à  l'instant 
même  ;  il  pouvait  aussitôt  se  présenter  dans  la  rue,  et  dire  à  ceux  qui  le  poursuivaient  :  «  Je  suis 
janissaire  d'Alger;»  on  le  laissait  aussitôt  libre  et  tranquille. 


25V  DOMINATION  FRANÇAISE. 

divan.  Ali,  successeur  d'Omar-Pacha,  montra  les  mômes  dispositions  bienveil- 
lantes à  l'égard  de  Hussein,  et  ajouta  de  nouveaux  honneurs  à  ceux  qui  lui 
avaient  été  déjà  conférés. 

Nous  avons  dit  que  le  règne  d'Ali  ne  fut  que  de  courte  durée  ;  qu'en  mou- 
rant il  légua  le  pouvoir  à  Hussein,  comme  au  seul  homme  de  la  régence  qui  fût 
digne  de  lui  succéder  ;  enfin,  quelle  fut  la  surprise  de  Hussein  lorsque  le  divan 
eut  ratifié  les  dernières  volontés  d'Ali,  et  les  motifs  qui  l'empêchèrent  de 
refuser.  Quelques  écrivains  expliquent  d'une  autre  manière  son  élévation  ; 
ils  prétendent  que  Hussein  parvint  au  poste  suprême  de  chef  de  l'odjack  en 
tenant  la  mort  d'Ali  secrète  pendant  quelques  jours,  et  en  se  frayant,  durant 
cet  interrègne,  les  voies  qui  devaient  le  conduire  au  pouvoir.  Nous  ne  nous 
prononçons  ni  pour  l'une  ni  pour  l'autre  de  ces  deux  versions,  dont  la  pre- 
mière est  confirmée  par  les  paroles  d'Hussein  lui-même;  mais  nous  recon- 
naissons qu'il  fallut  au  nouveau  dey  autant  de  talent  que  d'habileté  pour 
s'élever  et  se  maintenir  à  ce  poste  éminent.  Ce  qui  confirme  notre  opinion, 
c'est  la  bonne  administration  dont  il  a  fait  preuve  pendant  toute  la  durée 
de  son  règne.  Les  Algériens  qui  l'ont  connu  assurent,  en  effet,  que  cette 
administration  se  distingua  par  un  caractère  de  justice  et  de  fermeté  que 
n'eurent  point  les  précédentes.  Il  professait  une  vive  admiration  pour  le 
sultan  Mahmoud  ainsi  que  pour  Mehemet-Ali ,  le  régénérateur  de  l'Egypte  ; 
il  étudiait  les  -progrès  de  la  civilisation  européenne,  et  se  proposait,  dit-on, 
d'initier  la  régence  à  quelques-uns  de  ses  bienfaits.  Peut-être  aurait-il  réussi 
dans  sa  tâche,  sans  la  faute  grave  qu'il  commit  envers  nous. 

L'outrage  fait  à  M.  Deval  fut  vivement  senti  en  France.  Malgré  l'opposition 
formidable  qui  existait  alors  contre  le  gouvernement,  on  vit  avec  joie  partir  les 
bâtiments  qui  devaient  venger  l'insulte  faite  à  notre  nationalité.  La  division 
navale  dont  le  Moniteur  avait  annoncé  le  départ  était  commandée  par  M.  le 
capitaine  de  vaisseau  Collet;  elle  se  composait  du  vaisseau  le  Diadème,  des 
frégates  V Aurore,  la  Cybèle,  la  Veslale,  la  Constance,  la  Marie  Thérèse,  com- 
mandées par  MM.  de  Villaret-Joyeuse,  Maret,  d'Oysonville,  Lenormant  de 
Kergrist  et  Fouque,  capitaines  de  vaisseau  ;  des  bricks  le  Cuirassier,  le  Faune, 
C  Adonis,  de  la  gabare  le  Volcan,  des  goélettes  la  Torche,  l" Alsacienne  et  VÉtin-. 
celle;  en  tout  treize  bâtiments. 

La  goélette  la  Torche,  commandée  par  M.  Faurc,  capitaine  de  frégate, 
mouilla  en  rade  d'Alger  le  11  juin  1827,  et  remit  au  consul  Deval  des  dépêches 
du  gouvernement  français,  qui  lui  ordonnaient  de  quitter  sa  résidence.  Celui- 
ci  se  rendit  à  bord  le  15,  et  fit  publier  une  ordonnance  qui  enjoignait  à  tous  les 
Français  résidant  à  Alger  de  quitter  cette  ville  et  de  s'embarquer  immédiate- 
ment. De  son  côté,  le  dey  s'empressa  de  les  prévenir  que  son  intention  n'avait 
été  ni  d'insulter  la  France  ni  de  se  mettre  en  guerre  avec  elle;  que  ses  dis- 
dissions avec  le  consul  lui  étaient  purement  personnelles,  et  qu'ils  pouvaient 
rester  paisiblement  dans  ses  états,  où  il  les  protégerait  de  tout  son  pouvoir. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  255 

Malgré  ces  protestations,  l'ordre  du  consul  fut  exécuté:  M.  Jobertetsa  famille, 
;iiusi  qu'un  prêtre,  en  tout  sept  personnes,  se  rendirent  à  bord  de  l'escadre. 
Alors  une  noie  diplomatique  lut  remise  au  dey  p;ir  l'intermédiaire  du  consul 
deSardaigne.  Le  commandant  Colin  y  tenait  un  langage  digne  de  la  France; 
mais,  il  faut  le  dire,  Louis  XIV,  vainqueur  des  Algériens,  leur  avait  imposé  des 
conditions  moins  humiliantes  lorsqu'il  eut  à  venger,  non  pas  seulement  une 
insulte,  mais  la  mort  de  son  consul,  mis  à  la  bouche  du  canon.  On  en  jugera 
par  le  texte  même  de  cette  note  : 

ci  I  Les  principaux  personnages  de  la  régence,  à  l'exception  du  dey,  se  ren- 
dront à  bord  du  commandant  pour  faire,  au  nom  de  ce  prince,  des  excuses  au 
consul  français. 

«  2"  A  un  signal  convenu,  le  palais  du  dey  et  tous  les  forts  devront  arborer 
le  pavillon  français  et  le  saluer  de  cent  un  coups  de  canon. 

«  3" Les  objets  de  toute  nature,  propriété  française,  embarqués  sur  les  na- 
vires ennemis  de  la  régence,  ne  pourront  être  saisis. 

«  V  Les  bAtimcnts  portant  pavillon  français  ne  "pourront  plus  être  visités  par 
les  corsaires  d'Alger. 

«5"  Le  dey,  parmi  article  spécial,  ordonnera  l'exécution  dans  le  royaume 
d'Alger  des  capitulations  entre  la  France  et  la  Porte  ottomane. 

«  6"  Les  sujets  et  les  navires  des  états  de  Toscane,  de  Lucques,  de  Piombino 
et  du  Saint-Siège,  seront  regardés  et  traités  comme  les  propres  sujets  du  roi 
de  France. » 

La  lecture  de  cette  note  irrita  le  dey  au  dernier  point;  sa  réponse  portait 
cependant  l'empreinte  de  la  modération.  11  rappelait  seulement  :  1°  l'afl'aire 
Bacri  et  les  sept  millions  payés  par  le  gouvernement  français,  et  dont  la  ré- 
gence et  ses  sujets  n'avaient  encore  rien  touché;  2°  les  fortifications  élevées 
par  les  Français  à  la  Calle;  3°  la  violation  des  traités  de  la  part  de  la  France,  qui 
accordait  des  pavillons,  des  passe-ports  et  sa  protection  à  des  sujets  des  puis- 
sances étrangères  qui  n'avaient  point  de  traités  avec  la  régence.  Dès  ce  mo- 
ment commença  le  blocus  d'Alger  et  des  côtes.  La  division  navale  qui  se  trou- 
vait dans  ces  parages  fut  renforcée  par  les  vaisseaux  la  Provence,  le  Trident  et 
le  Breslaiv.  De  son  côté,  le  dey  ordonna  au  bey  de  Constantine  de  détruire  les 
établissements  français  en  Afrique,  et  notamment  le  fort  de  la  Calle,  qui  fut 
ruiné  de  fond  en  comble,  le  21  juin,  après  que  les  Français  l'eurent  évacué. 

L'escadre  s'occupa  d'abord  de  resserrer  dans  le  port  d'Alger  les  corsaires 
algériens.  Cependant  quelques  felouques  parvinrent,  à  la  faveur  de  la  nuit  et 
de  leur  faible  tirant  d'eau,  à  se  soustraire  à  la  surveillance  des  croiseurs,  et 
causèrent  de  vives  inquiétudes  au  commerce  français.  Le  brick  l'Arlequin  fut 
capturé  par  elles  à  la  hauteur  d'Adra.  Le  3  septembre,  le  navire  le  Machabée, 
parti  de  Marseille  avec  un  convoi  qui  se  rendait  au  Sénégal,  fut  séparé  de  l'es- 
corte par  un  fort  coup  de  vent;  à  la  hauteur  du  cap  de  Gâte,  il  fut  attaqué  par 
une  balancelle  algérienne,  quFs'en  empara  et  le  conduisit  à  Oran.  Le  lende- 


250  DOMINATION  FRANÇAISE. 

main,  le  brick  de  guerre  le  Cuirassier  rencontra  le  corsaire  et  le  navire  capturé  ; 
labalancelle,  qui  était  bien  disposée  pour  la  marebe,  parvint  à  se  réfugier  dans 
Le  port  d'Oran;  mais  le  Machabée  fut  repris  avec  les  neuf  pirates  qui  le  mon- 
taient. Le  14  et  le  16  septembre,  la  corvette  la  Cornélie,  la  gabare  VHécla  et  le 
brick  le  Faune ,  détruisirent  des  bâtiments  algériens  chargés  de  grains  et  de 
sel,  malgré  le  feu  très-vif  qui  partait  du  rivage.  Quelque  temps  après,  la  divi- 
sion navale  chargée  du  blocus  fut  démembrée  par  le  départ  des  vaisseaux  la 
Provence,  le  Trident  et  le  Breslaiv,  que  l'on  expédia  dans  le  Levant.  M.  Collet 
mit  son  pavillon  de  commandement  sur  la  frégate  V  AmphitrUe. 

Fatigué  du  blocus,  le  divan  décida  que  la  division  mouillée  dans  le  port 
d'Alger  tenterait  d'en  sortir.  Si  cette  entreprise  avait  eu  le  succès  qu'on  en 
attendait,  la  France  aurait  été  forcée  de  modérer  ses  prétentions  et  de  conclure 
au  plus  tôt  un  traité  avec  le  dey.  Heureusement,  le  commandant  Collet  fit 
avorter  cette  entreprise,  et  sa  conduite,  dans  cette  circonstance,  couronna  sa 
belle  carrière. 

Onze  bâtiments  de  guerre  algériens,  dont  une  frégate  de  W,  portant  pavillon 
de  grand-amiral,  quatre  corvettes  de  20  et  24,  six  bricks  ou  goélettes  de  16  et 
18,  ayant  en  tout  3,260  hommes  d'équipage,  sortirent  du  port  d'Alger  dans  la 
nuit  du  i  octobre  1827,  avec  la  mission  de  se  livrer  à  la  piraterie  dans  la  Mé- 
diterranée et  môme  dans  l'Océan.  Ils  se  dirigèrent  vers  l'ouest,  serrant  de  près 
la  côte.  M.  le  commandant  Collet  rallia  à  lui  la  frégate  la  Galathée,  les  bricks 
le  Faune,  la  Cigogne,  et  la  goélette  la  Champenoise,  et  refoula  l'escadre  algé- 
rienne dans  le  port,  après  l'avoir  bien  maltraitée.  Le  vent  était  fort  et  la  houle 
portait;»  terre;  cependant,  la  frégate  du  commandant  reconduisit  l'ennemi 
à  coups  de  canon  jusque  sous  les  batteries  de  la  baie.  Le  combat  s'engagea 
vivement  à  midi  et  demi;  deux  fois  l'ennemi  plia  complètement;  à  deux 
heures  et  demie ,  il  se  mit  sous  la  protection  de  ses  batteries ,  et  pendant  la 
nuit  il  rentra  dans  le  port.  Sans  la  grosse  mer  et  la  proximité  des  côtes , 
M.  Collet  aurait  entièrement  détruit  cette  division  qui ,  du  reste ,  ne  put 
occasionner  par  la  suite  aucun  préjudice  à  notre  commerce. 

Le  dey,  qui  comprenait  toute  l'importance  de  cette  tentative,  avait  promis 
cent  mille  piastres  à  l'équipage  qui  s'emparerait  d'une  des  frégates  françaises, 
et  mille  piastres  fortes  par  canon ,  indépendamment  d'un  riche  caftan  et 
d'un  sabre  de  prix  pour  le  commandant.  Toutes  ces  promesses  restèrent 
stériles.  Les  Algériens  furent  repoussés  et  avouèrent  quatorze  morts  et 
soixante-deux  blessés. 

L'année  1828  ne  se  présentait  pas  sous  d'heureux  auspices  ;  les  affaires 
d'Orient  avaient  absorbé  toute  l'attention  du  gouvernement,  et  à  peine  s'occu- 
pait-on du  blocus  d'Alger,  où  nos  marins  supportaient  avec  courage  les  souf- 
frances d'une  croisière  très-pénible.  L'escadre  algérienne  était  désarmée,  il 
est  vrai  ;  mais  on  avait  toujours  à  craindre  les  rescifs  de  la  côte,  les  tempêtes 
cl  les  maladies,  qui  causaient  de  grands  ravages  à  bord  de  nos  bâtiments  croi- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  257 

soins.  Cette  année  ne  fui  pas,  du  reste,  féconde  en  événements.  Voici  le  seul 
fail  qui  mérite  d'être  i  ilé  :  M.  Uopcrt,  commandant  le  brick  /'  [doniset  la  sub- 
division chargée  du  blocus  d'Oran,  résolut  d'enlever  le  navire  F  Arlequin ,  que 
les  pirates  avaient  capturé  et  amarré  sous  le  forl  Mers-el-Kébir.  Ce  coup  de 
main  hardi  réussit  à  merveille.  Le  temps  éténl  favorable,  M.  Kopert  iil  afmer 
en  guerre,  le  28  mai  au  soir,  les  chaloupes  de  l'Adonis  et  de  /'Alerte.  A  une 
heure  après  minuit ,  elles  abordèrent  le  brick ,  sans  répondre  au  feu  de  l'en- 
nemi, et  le  traînèrent  à  la  remorque  vers  /'  Idonis  et  /'  Maie  qui  se  tenaient 
sous  petites  voiles  près  des  fortifications,  disposés  à  entrer  dans  le  poil,  au 
besoin,  et,  à  s'y  embosser. 

En  ouvrant  la  session  de  1828,  Charles  X  rappela  les  griefs  de  la  France 
contre  la  régence  d'Alger,  et  menaça  le  dey  d'une  punition  éclatante.  L'opinion 
publique  n'était  pas  encore  préparée  à  un  grand  événement  militaire;  l'éco- 
nomie était  alors  le  seul  but  auquel  tendit  la  chambre  élective  pour  se  popu- 
lariser, elle  lit  donc  peu  d'attention  aux  paroles  de  la  couronne,  dépendant, 
le  projet  de  l'expédition  contre  Alger,  conçu  en  1827,  n'était  pas  entièrement 
abandonné  par  le  gouvernement;  une  commission,  présidée  par  le  général 
Loverdo,  préparait,  au  ministère  de  la  guerre,  un  plan  d'attaque  et  les  moyens 
d'exécution.  A  la  lin  de  1828,  on  donna  mémo  des  ordres  pour  opérer  une 
réunion  de  troupes  dans  le  midi  de  la  France  ;  mais  le  système  des  hésitations 
prévalut  de  nouveau,  on  continua  le  blocus  par  mer,  et  de  nouvelles  négocia- 
tions furent  entamées. 

En  1829,  la  question  d'Afrique  était  encore  sans  importance  dans  les  débals 
parlementaires  ;  la  politique  intérieure  du  cabinet  préoccupait  seule  les  esprits. 
Enfin ,  à  l'ouverture  de  la  session ,  elle  commença  à  être  prise  en  plus  sérieuse 
considération.  Le  5  février,  le  roi  disait  aux  pairs  et  aux  députés  :  «  Un  blocus 
«  rigoureux,  dont  le  terme  est  fixé  au  jour  où  j'aurai  reçu  la  satisfaction  qui 
«  m'est  due,  contient  et  punit  Alger,  et  protège  le  commerce  français.  »  De 
son  côté,  le  ministre  de  la  marine  s'exprimait  ainsi  dans  les  bureaux  de  la 
chambre  des  députés  :  «  A  l'égard  des  Barbaresques,  nous  sommes  informés 
«  que  la  régence  et  la  population  d'Alger  sont  fatiguées  d'un  blocus  rigoureux, 
«  que  notre  marine  a  su  tenir  étroitement  serré,  malgré  l'hiver.  Dix  bâtiments, 
«  dont  un  vaisseau  et  cinq  frégates,  y  sont  consacrés,  tandis  que  vingt-cinq 
«  autres  sont  destinés  à  escorter  les  expéditions  du  commerce.  Nous  avons  lieu 
«  de  croire,  jusqu'à  présent,  que  le  blocus  suffira  pour  obtenir  les  satisfactions 
«  exigées,  sans  qu'on  ait  besoin  de  recourir  à  d'autres  moyens,  qui,  dans  tous 
«  les  cas,  devraient  être  mûrement  discutés.  »  La  chambre  des  députés,  se 
tenant  dans  une  timide  réserve,  répondit  ainsi  à  cette  communication  :  «  Des 
«  sujets  de  plainte  légitimes  ont  armé  contre  Alger  les  forces  de  Votre  Majesté, 
y  Nous  nous  reposons  sur  la  vigueur  des  mesures  qu'elle  a  prescrites  pour 
«  protéger  etticacement  notre  commerce  et  venger  le  pavillon  français,  tou- 
«   ours  uni  dans  son  honneur  avec  la  fortune  de  nos  rois.  » 


258  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Ainsi  donc ,  la  question  d'Alger  n'entrait  encore  dans  les  discussions  politi- 
ques que  d'une  manière  incidente.  On  prévoyait,  comme  par  instinct,  que 
nous  pourrions  bien  avoir  un  jour  des  établissements  importants  sur  les  côtes 
septentrionales  de  l'Afrique;  mais  personne  n'était  en  mesure  de  traiter  à 
fond  ce  grave  sujet.  A  propos  d'un  projet  d'emprunt,  M.  de  Roux  parla  de  l'Al- 
gérie. Il  invitait  le  gouvernement  à  prendre  un  parti,  parce  que  le  blocus  ne 
portait  aucun  préjudice  aux  Algériens,  et  ne  donnait  pas  assez  de  sécurité  aux 
armateurs;  il  demandait  qu'on  ne  laissât  pas  écbapper  cette  occasion  de  dé- 
fendre la  cause  de  l'Europe  entière,  de  purger  la  Méditerranée  des  pirates,  et 
d'affranchir  à  jamais  la  chrétienté  des  tributs  qu'elle  leur  payait.  «  La  cession 
«sur  ces  côtes  de  quelques  ports  fortifiés,  ajoutait-il  en  terminant,  nous 
«  offrirait  des  garanties,  en  même  temps  qu'elle  nous  mettrait  en  relation  avec 
«  les  Rédouins,  à  qui  nous  pouvons  être  utiles  avec  avantage  pour  nous.  Ne 
«  nous  livrons  pas  au  désir  de  nous  approprier  les  plus  belles  terres  qui 
«  bordent  la  Méditerranée;  mais  ne  négligeons  pas  les  avantages  que  présente 
a  un  sol  superbe,  que  nous  voyons  presque  de  nos  demeures,  avec  lequel  nous 
«pouvons  communiquer  en  quatre  jours,  et  qui  est  propre  à  produire  les 
«  précieuses  denrées  que  nous  allons  chercher  dans  les  contrées  les  plus  loin- 
«  laines.  Au  lieu  de  tenter  de  les  asservir,  traitons  en  amis  les  naturels  du 
«  pays  ;  apprenons-leur  à  se  gouverner  par  des  lois  qui  leur  conviendront;  ne 
«  les  contrarions  pas  dans  l'exercice  de  leur  religion  ;  reportons  dans  ces  con- 
«  liées  la  civilisation  qui  les  avait  autrefois  si  éminemment  distinguées,  et  nous 
m  verrons  les  Africains,  quittant  leurs  habitudes  nomades,  se  réunir  successi- 
«  vementdans  des  demeures  stables.  Donnons-leur  des  instruments  d'agricul- 
«  ture,  ils  ne  tarderont  pas  d'être  étonnés  eux-mêmes  de  nous  offrir  en  échange 
«  les  productions  des  deux  mondes.  N'en  doutons  pas,  ils  deviendraient  bien- 
«  tôt  nos  amis,  s'ils  ne  nous  connaissaient  que  par  nos  bienfaits.  » 

N'oublions  pas  que  ces  opinions  remontent  à  1829;  à  celte  époque  on 
n'avait  pas  appris  à  connaître  le  caractère  arabe  :  l'illusion  était  permise.  Ce 
discours  fut  écouté  avec  indifférence  ;  la  chambre  voulait  renverser  le  minis- 
tère, et  tout  ce  qui  ne  tendait  pas  vers  ce  but  passait  inaperçu. 

Depuis  le  retour  de  M.  Deval  en  France,  quelques  conférences  avaient  eu 
lieu  entre  le  dey  et  des  négociateurs  français,  dans  le  but  de  faire  cesser  un 
état  de  choses  si  préjudiciable  aux  deux  parties.  Ces  négociations  n'amenèrent 
aucune  solution.  On  était  ainsi  arrivé  au  milieu  de  l'année  1829.  M.  Collet  avait 
été  promu  au  grade  de  contre-amiral;  mais  sa  santé,  épuisée  par  vingt  mois 
d'une  croisière  très-pénible,  le  força  à  rentrer.  l\  revint  à  Toulon,  où  il  mou- 
rut un  mois  après  son  retour.  M.  le  capitaine  de  vaisseau  de  La  Bretonnière 
l'avait  remplacé  dans  le  commandement  de  la  station.  Jusqu'à  cette  époque, 
notre  marine  n'avait  éprouvé  aucun  de  ces  sinistres,  si  fréquents  sur  la  côte 
d'Afrique,  et  qui,  plus  tard,  causèrent  à  la  France  des  pertes  bien  sensibles. 
Le  17  juin  !82!>.  six  chaloupes  des  frégates  Vfphigénie  e!  h  Duchesse  do 


DOMINATION   I  ItANCAISi:.  259 

Hnrij,  armées  en  guerre,  furent  envoyées  près  le  <  ,tp  Dellys  pour  s'emparer 
d'un  corsaire  algérien  mouille''  près  de  la  côte.  Trois  d»'  ces  chaloupes  accos- 
tèrent le  navire  et  I»'  sabordèrent  en  partie  ;  mais  les  trois  autres  furent  pous- 
sées à  terre  par  la  lame;  la  force  du  venl  ne  permit  pas  de  les  remettre  à  flot. 
Les  hommes  qui  le>  montaient,  au  nombre  de  quatre-vingts,  se  voyant  perdus, 
saisirent  leurs  armes,  décidés  a  vendre  chèrement  leur  vie  aux  innombrables 
Bédouins  qui  s'étaient  rassemblés  sur  le  rivage.  Le  combat  fut  meurtrier; 
nos  marins  tirent  îles  prodiges  de  valeur,  et  se  battirent  en  désespérés,  sous 
la  direction  des  élèves  de  première  liasse  Cassius el  Barginac,  qui  déployèrent 
dans  cette  action  beaucoup  de  courage  et  une  grande  énergie.  Mais,  que  pou- 
vail  une  poignée  de  braves  contre  douze  ou  quinze  cents  indigènes,  animés 
par  la  soif  du  sang  et  du  pillage?  ils  furent  accablés  par  le  nombre.  Cependant 
la  plus  grande  partie  parvint  à  se  sauver  à  la  nage  et  fut  recueillie  par  les  trois 
autres  embarcations.  MM.  Cassius  et  Barginac,  ainsi  que  vingt-deux  matelots, 
lurent  impitoyablement  massacrés!  Le  matelot  Martin,  de  la  Duchesse  de 
Berry,  fut  seul  conduit  à  Alger.  Grièvement  blessé  à  la  tête,  il  ne  dut  la  vie 
qu'à  la  bravoure  et  à  la  générosité  d'un  Arabe  qui,  l'ayant  l'ait  prisonnier,  le 
défendit  contre  la  férocité  de  ses  compatriotes,  et  le  présenta  au  dey.  ITusscin- 
Pacha,  pour  récompenser  cette  bonne  action  et  les  rendre  plus  fréquentes  à 
l'a\  enir,  nous  le  disons  à  sa  louange,  lit  donner  une  gratification  de  200  piastres 
à  cet  Arabe,  tandis  qu'il  n'en  accorda  que  100  pour  chaque  tête  qui  lui  fut 
apportée.  Quant  à  l'inaction  dans  laquelle  restèrent  les  deux  frégates  et  les 
trois  chaloupes  qui  n'avaient  pas  été  jetées  à  la  côte,  nous  n'osons  la  blâmer. 
Il  y  a  là  une  question  de  tactique  navale  qui  ne  peut  être  jugée  par  un  his- 
torien. 

Ce  désastre  jeta  quelques  germes  de  découragement  parmi  les  équipages  des 
bâtiments  croiseurs.  D'un  autre  côté,  le  gouvernement  désirait  d'en  finir  avec 
le  dey  par  une  transaction  ,  car  le  blocus  devenait  tous  les  jours  plus  onéreux 
à  la  France.  En  conséquence,  M.  de  La  Rrctonnière,  conformément  aux  in- 
structions qu'il  reçut,  fil  demander  au  dey  une  entrevue.  Le  30  juillet  18-20, 
le  vaisseau  la  Provence,  qu'il  commandait  en  personne,  et  le  brick  l'Alerte, 
vinrent  mouiller  en  parlementaires  sur  la  rade  d'Alger.  Une  embarcation  con- 
duisit à  terre  MM.  de  La  Bre'.onnière ,  Gabrié,  son  secrétaire,  Bianchi,  son 
interprète,  M.  le  capitaine  de  frégate  Andréa  de  Nerciat  et  une  garde  d'hon- 
neur. Les  officiers  furent  introduits  chez  le  ministre  de  la  marine,  qui  avait 
en  même  temps  le  portefeuille  des  affaires  étrangères,  et  on  convint  que  le 
lendemain  le  dey  les  recevrait  en  audience  dans  son  palais.  Le  31  ,  l'envoyé 
français  et  sa  suite  étaient  au  quai  à  midi  ;  le  consul  de  Sardaigne  et  le  drpg- 
man  du  dey  se  trouvèrent  au  rendez-vous.  En  attendant  leur  introduction  à  la 
Kasbah  ,  le  cortège  se  reposa  à  l'hôtel  de  la  marine ,  dans  la  salle  du  divan 
khanè  salle  du  conseil).  Cette  pièce,  construite  depuis  peu  de  temps  dans  le 
genre  mauresque,  était  très-belle,  et  prouvait  que  les  Algériens  n'avaient  pas 


260  DOMINATION  FRANÇAISE. 

entièrement  perdu  le  goût  de  l'architecture;  des  bassins  en  marbre,  des  jets 
d'eau  y  entretenaient  une  agréable  fraîcheur.  A  l'entrée  de  celte  salle  se  trou- 
vait un  kiosque  élevé,  d'où  la  vue  s'étendait  sur  le  port  et  sur  toute  la  longueur 
du  môle. 

Un  spectacle  bien  affligeant  semblait  avoir  été  ménagé  à  nos  parlementaires: 
les  trois  chaloupes  de  l'Iphigénie  et  de  la  Duchesse  de  Berry,  tristes  débris  de 
la  malheureuse  entreprise  du  17  juin,  avaient  été  placées  sur  leur  passage, 
de  manière  à  ne  pas  échapper  à  leurs  regards  ;  de  jeunes  garçons  se  pressaient 
autour  de  ces  embarcations,  s'efforçant,  par  leurs  gestes  et  leurs  cris, 
d'attirer  l'attention  des  Français  sur  ces  objets,  que  les  Algériens  considéraient 
comme  les  trophées  d'une  grande  victoire. 

Introduits  dans  la  première  cour  du  palais  du  dey,  M.  de  La  Bretonnière  et 
sa  suite  y  attendirent  le  retour  d'un  officier,  qui  était  allé  prévenir  S.  A.  de 
leur  arrivée.  C'était  dans  ce  lieu  ,  formant  un  carré  long,  que  le  dey  donnait 
quelquefois  des  audiences  publiques.  Le  tronc,  espèce  de  sopba  dressé  sur 
une  petite  estrade  en  bois,  recouvert  de  drap  rouge,  s'élevait  sous  une  galerie 
qui  lui  servait  de  dais.  Après  quelques  minutes  d'attente ,  on  vint  annoncer 
(pie  S.  A.  daignait  admettre  en  sa  présence  l'envoyé  du  roi  de  France.  M.  de 
La  Bretonnière  et  M.  de  Nerciat,  précédés  de  leurs  gardes,  arrivèrent,  par  un 
escalier  assez  large,  à  une  galerie  longue  et  étroite,  à  l'extrémité  de  laquelle 
ils  aperçurent  le  dey,  assis  et  entouré  de  ses  grands-ofliciers.  Autrefois  l'éti- 
quette obligeait  les  consuls  et  les  commandants  des  navires  européens  à  baiser 
la  main  du  dey;  depuis  quelques  années  ils  se  bornaient  à  une  simple  saluta- 
tion, et  à  toucher  la  main  que  le  pacha  avançait  en  signe  d'amitié;  mais  il  était 
toujours  défendu  aux  étrangers  de  se  présenter  devant  lui  en  armes.  Quelques 
observations  faites  à  ce  sujet  à  M.  de  La  Bretonnière  ayant  été  hautement, 
repoussées,  il  conserva  son  épée,  ainsi  que  les  officiers  qui  l'accompagnaient. 
On  ne  leur  permit  pas  cependant  de  s'asseoir;  et  ils  furent  obligés  de  rester 
debout  pendant  la  conférence,  qui  dura  trois  heures.  Après  une  discussion 
très-animée,  dans  laquelle  le  dey  formula  des  prétentions  exorbitantes,  on 
s'ajourna  au  surlendemain. 

Dans  cette  seconde  conférence,  qui  eut  lieu  le  2  août,  le  dey  ne  voulant  rien 
rabattre  de  ses  prétentions,  le  négociateur  français  s'excusa  dignement  sur 
l'impossibilité  dans  laquelle  il  se  trouvait  de  conclure  un  arrangement  aux 
conditions  proposées,  et  prit  congé  de  S.  A.  Hussein  s'écria  alors  :  «  J'ai  de  la 
«  poudre  et  des  canons;  puisque  nous  ne  pouvons  nous  entendre,  vous  êtes 
«  libre  de  vous  retirer.  Vous  êtes  venu  sous  la  foi  du  sauf-conduit,  je  vous  per- 
«  mets  de  sortir  sous  la  même  garantie.  » 

A  midi,  M.  de  La  Bretonnière,  de  retour  sur  son  vaisseau,  ordonna  au  brick 
l'Alerte  d'appareiller  et  de  sortir  de  la  baie,  couvert  du  pavillon  parlementaire. 
Quoique  forcé  par  le  vent  de  passer  sous  les  batteries  de  la  ville  cl  à  portée 
du  canon,  M.  le  capitaine  de  Nerciat  exécuta  ce  mouvement  avec  habileté,  et 


DOMINATION  FRANÇAISE.  261 

prit  le  large  sans  être  troublé  dans  sa  manoeuvre  A  une  heure,  la  Provence 
suivit  la  même  rond*,  portant  pavillon  parlementaire  au  mal  de  misaine,  le 
|M\ill<>n  blanc  à  la  corne  et  le  guidon  de  commandement  au  grand  mât.  Elle 
naviguait  pour  sortir  de  la  baie  lorsqu'un  coup  de  canon  à  poudre  partit  de 
la  batterie  du  Fanal;  un  instant  après  on  entendit  nu  second  et  un  troisième 
coup;  puis  toutes  les  batteries  <lc  la  ville  et  <lu  môle  firent  feu  simultanément , 
en  prenant  le  vaisseau  pour  point  de  mire. 

il  n'y  avait  pas  à  en  douter,  c'était  un  des  plus  lâches  attentats  que  l'on  eût 
jamais  commis  contre  le  droit  des  gens.  Lu  Provence  essuya,  impassible,  pen- 
dant une  demi-heure  le  feu  de  l'artillerie  algérienne.  Onze  boulets  l'attei- 
gnirent ;  trois  entrèrent  dans  la  coque;  un  brisa  la  grande  vergue;  les  autres 
causèrent  des  dommages  à  la  voilure  et  au  gréement  ;  enfin,  des  bombes  tom- 
bèrent à  une  petite  dislance  de  l'arrière.  Heureusement,  personne  ne  lut  at- 
teint ;  mais  si  les  hommes  de  l'équipage  avaient  élé  placés  au  poste  du  combat , 
plusieurs  d'entre  eux  y  auraient  trouvé  la  mort;  cardes  boulets  pénétrèrent 
dans  la  batterie  do  18.  Le  vaisseau  eût  infailliblement  péri  si  l'on  avait  eu  le 
malheur  de  perdre  un  mât.  M.  de  La  lîrelonnière  pouvait  répondre  par  une 
bordée,  mais  il  sentit  que  ce  serait  compromettre,  sans  utilité  et  sans  gloire, 
son  caractère  de  parlementaire,  l'existence  des  braves  placés  sous  ses  ordres, 
el  le  beau  vaisseau  qui  lui  avait  élé  confié  :  conduite  d'autant  plus  admirable;, 
qu'il  eut  besoin  d'une  grande  énergie'  pour  commander  à  la  fois  à  sa  propre 
indign  ition  et  à  celle  de  son  équipage.  Si ,  dans  le  premier  moment  d'exalta- 
tion ,  quelques  marins  voulurent  se  jeter  sur  les  pièces  et  faire  feu,  tous,  il 
faut  le  dire,  écoutèrent  la  voix  de  leurs  chefs,  et  se  bornèrent  à  lancer  sur 
leurs  agresseurs  des  regvrds  qui  exprimaient  à  la  fois  le  mépris  et  l'espoir 
d'une  prompte  et  éclatante  vengeance!  La  corvette  anglaise  Pilorus  et  la 
goélette  espagnole  Guadaletla ,  mouillées  dans  la  baie,  furent  témoins  de 
cette  infraction  aux  lois  de  la  guerre 

Pour  s'excuser,  Hussein  prétendit  que  les  canonniers  du  mole  avaient  tiré 
sans  ordre  sur  le  vaisseau  français  ;  afin  même  de  donner  plus  de  poids  à  sou 
assertion,  il  destitua  le  commandant  du  môle  et  fit  donner  la  bastonnade  aux 
canonniers  qui  axaient  servi  les  pièces.  Mauvaise  défaite.  La  canonnade  dura 
près  d'une  demi-heure  ;  or.  si  le  dey  n'en  avait  pas  élé  sinon  l'ordonnateur  du 
moins  le  complice,  il  lui  eût  été  très-facile  de  l'arrêter  plus  tôt. 

Le  Maure  Sidi-llamdam,  qui  jouait  un  rôle  important  sous  le  gouvernement 
de  la  régence,  a  donné  sur  cet  événement  les  explications  suivantes,  qui  ne  con- 
tribueront guère  à  réhabiliter  son  maître:  «A  l'occasion  des  malheureux  coups 
«  de  canon  qui  furent  tirés  sur  le  vaisseau  la  Provence,  je  puis  certifier,  dit-il, 
«  qu'ils  l'ont  été  à  l'insu  d'Hussein-Pacha  ;  mais  nous  disons  en  arabe  que  «  le 
ff  maître  est  responsable  des  fautes  de  son  serviteur.  »  Si  le  dey  avait  nommé 
«  à  la  charge  de  ministre  de  la  marine  un  homme  digne  de  cet  emploi,  le  droit 
«  sacré  de  parlementaire  n'aurait  pas  été  violé.  Ce  ministre  fui  destitué...  four 


■26-2  DOMINATION  FRANÇAISE. 

«  laver  cette  tache,  qui  devait  nous  être  imputée,  il  fallait  que  le  pacha  en- 
«  voyât  immédiatement  un  ambassadeur  en  France  pour  exposer  les  faits, 
«  avouer  publiquement  nos  torts  et  faire  connaître  la  destitution  du  ministre 
<(  et  la  disgrâce  du  chef  des  canonniers.  Cet  envoyé  aurait  dû  déclarer  que  le 
«  dey  était  persuadé  que  le  gouvernement  serait  satisfait  des  réparations  qu'il 
«  était  chargé  de  lui  faire,  et  qu'il  espérait  pouvoir  s'entendre  sur  l'affaire  ma- 
«  jeure,  que  M.  Deval  avait  compliquée  en  compromettant  son  gouvernement 
«  jtar  ses  actes  de  corruption,  et  en  interceptant  les  dépêches  du  dey.  Ce  con- 
«  seil  ne  fut  pas  suivi.  » 

Dés  ce  moment  les  conférences  cessèrent,  et  le  blocus  fut  plus  resserré.  La 
France  fit  connaître  officiellement  aux  cabinets  de  l'Europe  l'acte  de  perfidie 
dont  le  dey  d'Alger  venait  de  se  rendre  coupable  à  son  égard,  ainsi  que  l'in- 
tention où  elle  était  d'obtenir  une  éclatante  réparation  de  cet  outrage.  Un 
cri  unanime  d'approbation  l'encouragea  à  persévérer  dans  cette  généreuse 
détermination.  L'Autriche  et  la  Prusse  furent  sincèrement  favorables  à  ce  pro- 
jet ;  la  Russie  nous  voyait  avec  plaisir  prendre  position  sur  les  côtes  d'Afrique, 
parce  qu'elle  espérait  que  de  là  notre  marine  tiendrait  en  échec  celle  de  l'An- 
gleterre dans  la  Méditerranée.  Les  petits  états  d'Italie,  la  Sardaigne  surtout, 
y  voyaient  l'affranchissement  de  leur  commerce;  la  Hollande  n'avait  pas  ou- 
blié qu'en  1808  son  consul  à  Alger  avait  été  mis  insolemment  à  la  chaîne  par 
l'ordre  du  dey,  pour  un  léger  retard  dans  le  paiement  du  tribut  annuel.  L'Es- 
pagne, malgré  la  contrariété  qu'elle  éprouvait  de  notre  armement,  ne  témoi- 
gna aucun  mauvais  vouloir.  L'Angleterre  seule  sentit,  à  cette  nouvelle,  se 
réveiller  en  ('lie  toutes  ses  vieilles  haines  :  elle  se  montra  tour  à  tour  surprise 
et  indignée;  elle  demanda  des  explications,  fit  entendre  des  plaintes,  eut  re- 
cours aux  menaces.  Lord  Stuart,  ambassadeur  de  S.  M.  Britannique,  essaya 
d'intimider  successivement  le  ministre  de  la  marine  ,  M.  D'Haussez,  et  le  pré- 
sident du  conseil,  M.  de  Polignac.  Le  premier  repoussa  ses  démarches  avec 
une  certaine  véhémence  ;  le  second  leur  opposa  une  politesse  froide  et  dé- 
daigneuse. Le  cabinet  se  décida  enfin  à  adresser  la  dépêche  suivante  à  la  cour 
de  Saint-James,  en  réponse  à  ses  pressantes  instances  :  «  Le  roi,  ne  bornant 
«  plus  ses  desseins  à  obtenir  la  réparation  des  griefs  particuliers  de  la  France, 
«  a  résolu  de  faire  tourner  au  profit  de  la  chrétienté  tout  entière  l'expédition 
«  dont  il  a  ordonné  les  préparatifs;  et  il  a  adopté,  pour  but  et  pour  prix  de  ses 
«  efforts,  la  destruction  définitive  de  la  piraterie,  la  cessation  absolue  de  Tes- 
te clavage  des  chrétiens,  l'abolition  du  tribut  que  les  puissances  chrétiennes 
«  paient  à  la  régence.  » 

L'expédition  était  donc  définitivement  résolue  ;  rien  ne  pouvait  plus  l'ar- 
rêter. Les  préparatifs  de  guerre  se  poursuivirent  avec  ardeur  ;  l'armée  de 
terre  fut  rapideiraeit  organisée,  et,  dans  tous  les  ports  du  royaume,  la  tâche 
des  ouvriers  fut  doublée,  ainsi  que  leur  salaire.  Le  succès  du  plan  arrêté  par 
le  ministère  dépendait  principalement  du  zèie  que  la  marine  allait  déployer. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  2<>3 

La  saison  était  avancée;  il  ne  fallait  |>;is  perdre  un  moment  pour  se  trouver 
en  mesure  de  saisir  l'instant  favorable  et  les  vents  propices. 

Le  !>  février  1830,  Toulon,  Brest,  Rochefort,  Cherbourg,  Bayonne  et 
Lorient  reçurent  l'ordre  d'armer  immédiatement  11  vaisseaux,  2\  frégates, 
7  corvettes,  ±~  bricks,  7  corvettes  de  charge,  9  gabares,  8  bombardes,  7  ba- 
teaux à  vapeur,  2  goëlettes,  i  transport,  1  balancelle;  en  tout  1  o  V  bâtiments  de 
guerre,  Cette  formidable  escadre  devait  jeter  i>0,000  hommes  sur  la  côte  d'Alger. 
Partout  on  mil  le  plus  vif  empressement  à  seconder  les  intentions  du  gouver- 
nement :  la  plupart  des  bâtiments  désignés  se  trouvaient  encore  sous  leurs  toi- 
tures le  10  lévrier,  et  le  dernier  que  devait  armer  le  port  de  Toulon  était  en 
rade  le  14  mai  suivant.  En  même  temps,  des  officiers  de  la  marine  militaire, 
commissionnés  à  cet  effet,  affrétaient  à  .Marseille,  en  Catalogne,  en  Italie,  des 
navires  de  commerce  destines  à  transporter  l'immense  matériel  de  l'armée. 

Le  choix  du  commandant  supérieur  d'une;  si  formidable  expédition,  l'une  des 
plus  considérables  qui  soit  jamais  sortie  des  ports  de  la  France,  était  d'une 
haute  importance.  On  pensait  généralement  que  dans  une  campagne  lointaine, 
où  l'autorité  devait  avoir  beaucoup  de  force,  il  était  nécessaire  que  le  chef  fût 
revêtu  du  grade  militaire  le  plus  élevé.  Parmi  les  maréchaux,  le  duc  de  Ragusc 
fut  le  seul  qui  avouât  hautement  ses  prétentions.  Avide  de  célébrité,  facile- 
ment accessible  à  la  séduction  des  idées  chevaleresques,  il  aurait  vivement 
désiré  accomplir  ce  que  Charles-Quint  et  Louis  XIV  avaient  tenté  sanssuccis  ; 
mais  il  l'ut  aussitôt  écarté  ;  son  nom  n'inspirait  pas  assez  de  confiance.  Les 
lieutenants  généraux  Gérard,  Keille  et  Clausel,  se  mettaient  aussi  sur  les 
rangs.  M.  de  Rourmont  aurait  peut-être  sollicité  la  nomination  du  premier, 
s'il  n'eût  lui-même  aspiré  à  commander  l'armée.  La  dauphine,  qui  lors  des 
événements  de  Bordeaux,  en  1815,  avait  pu  apprécier  le  caractère  du  géné- 
ral Clausel ,  ne  dissimulait  pas  l'opinion  avantageuse  qu'elle  avait  de  ses  talents 
et  de  sa  capacité.  Charles  X  fit  cesser  toutes  les  hésitations  ,  en  se  prononçant 
formellement  pour  son  ministre  de  la  guerre;  choix  impopulaire,  mais  que 
justifiaient  aux  yeux  de  la  cour  les  nombreuses  preuves  de  dévouement  que 
M.  de  Bourmont  avait  données  à  la  cause  des  Bourbons. 

Le  choix  du  commandant  en  chef  de  l'armée  navale  n'était  ni  moins  impor- 
tant ni  moins  difficile.  La  plupart  des  amiraux  avaient  déclaré  le  débarquement 
impossible:  MM.  Jacob,  Verhuel ,  Houssin  ,  avaient  formellement  combattu 
l'expédition  sous  le  rapport  maritime;  le  commandement  de  la  flotte  ne 
pouvait  donc  leur  être  confié.  Quelques  courtisans  songèrent  à  M.  de  Rigny, 
sur  qui  la  victoire  récente  de  Navarin  avait  fixé  l'attention  publique  ;  mais 
M.  de  Rigny  se  trouvait  alors  dans  l'Archipel  ;  et  d'ailleurs,  n'avait-il  pas  décliné 
l'honneur  d'être  le  collègue  de  M.  de  Polignac?  Ce  refus  suffit  pour  le  rendre 
impossible.  Au  milieu  de  cet  embarras,  M.  de  Bourmont  jeta  les  yeux  sur  le 
vice-amiral  Duperie,  alors  préfet  maritime  à  Brest  :  de  beaux  faits  d'armes  en- 
vironnaient d'éclat  ce  nom  déjà  populaire  dans  la  marine.  Le  vice-amiral  Du- 


-20V  DOMINATION  FRANÇAISE. 

perré  s'était  distingué  dans  plusieurs  rencontres  avec  les  Anglais  sur  nos  côtes, 
et  leur  avait  fait  essuyer  dans  l'Inde  des  pertes  considérables  ;  c'était  lui  qui,  eu 
1812, avait  mis  l'Adriatique  dans  un étatde défense  formidable;  enfin,  enl823, 
il  avait  dirigé  les  préparatifs  de  l'attaque  par  mer  projetée  contre  l'île  de  Léon, 
attaque  que  prévint  la  capitulation  de  Cadix.  M.  de  Bourmont,  qui  comman- 
dait les  troupes  destinées  au  siège  de  cette  place,  avait  passé  plusieurs  jours  à 
bord  de  l'amiral  Duperré,  et  le  souvenir  des  bons  rapports  qu'il  avait  entre- 
tenus avec  lui  dans  cette  circonstance  le  décida  à  se  l'adjoindre.  L'amiral, 
lorsqu'on  lui  apporta  les  ordres  du  roi,  ne  présenta  d'abord  aucune  objection  ; 
plus  tard,  il  témoigna  moins  d'assurance,  soit  (pic  des  influences  dont  il  ne 
s'était  pas  bien  rendu  compte  eussent  \ictoricusemcnt  agi  sur  lui,  soit  qu'un 
examen  plus  attentif  de  l'entreprise  lui  en  eut  mieux  révélé  les  obstacles  et  les 
dangers.  Il  accepta  pourtant;  mais,  comme  son  altitude  et  ses  relations  inspi- 
raient à  la  cour  quelque  défiance,  le  général  Bourmont  emporta  secrètement 
une  ordonnance  qui  lui  donnait  pleins  pouvoirs  et  sur  l'armée  de  terre  et  sur 
l'armée  de  mer. 

A  ces  deux  chefs  principaux  furent  adjoints  des  lieutenants  d'un  mérite 
reconnu  depuis  longtemps.  Ainsi,  dans  l'armée  de  terre,  se  trouvait  :  le 
général  Valazé,  qui  a  dirigé  plusieurs  sièges  mémorables,  entre  autres  ceux 
de  Saragosse  et  d'Aslorga;  le  lieutenant-général  Loverdo,  né  dans  l'île  de  Cé- 
phalonie,  mais  depuis  1791  associé  à  toutes  les  gloires  de  la  France,  et  qui  a 
fait  une  étude  spéciale  de  l'Afrique  septentrionale;  le  baron  de  Bertbezène, 
dont  les  étals  de  service  remontent  au  siège  de  Toulon,  et  dont  tous  les  titres 
et  tous  les  grades  datent  d'un  champ  de  bataille  ;  le  lieutenant-général  Desprez, 
major-général  de  l'armée,  qui  a  déjà  rempli  ces  fonctions  en  Catalogne, 
auprès  du  maréchal  Moncey.  Dans  l'armée  navale,  on  compte  :  le  contre-amiral 
llosamel,  commandant  en  second,  illustre  par  ses  combats  dans  l'expédition 
d'Irlande  et  sur  l'Adriatique  ;  le  contre-amiral  Mallet,  major-général;  le  baron 
Hugon,  dont  la  prudence  ne  fut  jamais  en  défaut;  Yillaret-Joyeuse,  issu  d'une 
famille  de  marins  célèbres;  Cosmao  Dumanoir,  noble  débris  de  Trafalgar. 
Nous  aurons  plus  tard  d'autres  noms  à  signaler  à  la  reconnaissance  de  la 
France. 

Seize  régiments  d'infanterie  de  ligne  et  deux  régiments  d'infanterie  légère 
devaient  composer  la  force  principale  de  l'armée  expéditionnaire.  On  décida 
tpie  ces  corps  auraient  deux  bataillons,  comptant  chacun  sept  cent  cinquante 
hommes,  sous-officiers  et  soldats.  L'organisation  de  ces  bataillons  à  un  tel 
effectif  présentait  de  graves  difficultés  :  les  corps  avaient  été  considérablement 
affaiblis  dès  le  commencement  de  l'année  par  le  départ  d'un  grand  nombre  de 
soldats,  envoyés  dans  leurs  foyers  avec  des  congés  d'un  an;  aussi  doutail-on 
généralement  qu'il  fût  possible  de  réunir,  avant  la  fin  de  mai,  des  forces  suf- 
fisantes pour  l'expédition.  C'était  ne  pas  rendre  justice  au  caractère  français. 
Le  signal  d'une  guerre  aventureuse  avait  réveillé  une  ardeur  qui  semblait  s'être 


DOMINATION  FRANÇAISE.  2G5 

éteinte  au  milieu  de  la  paix.  La  mer  a  franchir,  des  Turcs  à  combattre,  des 
esclaves  Chrétiens  à  délivrer,  c'en  était  assez  pour  enllammer  l'imagination  de 
nos  jeunes  soldats;  tous  quittaient  avec  joie  le  foyer  paternel;  les  malades 
seuls  De  répondirent  pas  à  l'appel.  Un  grand  nombre  de  militaires  qui  avaient 
atteint  le  terme  de  leur  service  contractaient  de  nouveaux  engagements;  les 
MHis-olliciers  renonçaient  à  leurs  galons  pour  être  incorporés  dans  les  batail- 
lons de  guerre;  et  on  vit  des  officiers  de  tout  grade  solliciter  la  faveur  de 
faire  la  campagne  à  leurs  frais.  Parmi  ces  derniers  se  trouvait  un  jeune  lieu- 
tenant du  génie,  alors  ignoré,  et  qui  depuis  est  devenu  une  des  gloires  les 
mieux  éprouvées  de  notre  armée  d'Afrique:  c'est  nommer  M.  de  Lamo- 
ricière. 

Plusieurs  personnages  de  distinction  obtinrent  aussi  la  faveur  de  prendre  part 
à  cette  campagne:  le  prince  de  Sehwartzemberg,  fils  aîné  du  feld-marécbal, 
qui  commandait  en  1815  les  armées  de  la  coalition  ;  le  prince  de  Carignan  ;  le 
prince  Poniatowski;  le  fils  d'un  magnat  de  Hongrie;  le  baron  Leclerc  de 
Berlin;  le  colonel  Filosof,  aide  de  camp  du  grand-duc  Micbel  de  Russie; 
sir  W,  Mansell,  capitaine  de  vaisseau  de  la  marine  anglaise,  qui  avait  fait  partie 
de  l'expédition  de  lord  Exmouth  en  181  G,  brave  officier  qui,  dans  toutes  les 
affaires,  lit  preuve  du  plus  grand  courage. 

La  difficulté  du  transport,  l'incertitude  où  l'on  était  de  trouver  des  fourrages 
sur  les  cotes  d'Afrique,  décidèrent  le  gouvernement  à  réduire  la  cavalerie  au 
plus  petit  effectif  possible.  On  pensa  que  trois  escadrons,  forts  chacun  de 
cent  cinquante  chevaux,  seraient  suffisants  pour  une  guerre  dont  un  siège 
devait  être  la  principale  opération.  Deux  mille  cinq  cents  chevaux  furent 
affectés  au  service  de  l'artillerie  et  à  celui  du  train  des  équipages. 

Avant  la  tin  de  mars,  plusieurs  des  régiments  d'infanterie  qui  devaient  faire 
partie  de  l'expédition  avaient  quitté  leurs  garnisons  et  se  dirigeaient  vers  la 
Provence.  Partout  nos  soldats  furent  accueillis  avec  une  touchante  cor- 
dialité; ils  ne  recevaient  point  encore  les  vivres  de  campagne,  l'hospitalité 
provençale  y  suppléa  en  leur  faisant  gratis  des  distributions  de  vin.  En  effet, 
les  habitants  des  contrées  méridionales  de  la  France  voyaient  avec  un  vif 
intérêt  ces  préparatifs  :  les  uns,  poussés  par  l'exaltation  religieuse,  les 
autres  par  la  haine  contre  les  Barbaresques ,  baine  qu'avaient  ranimée  les 
entraves  que  le  commerce  éprouvait  depuis  trois  ans.  Ils  pensaient  qu'un  éta- 
blissement français  sur  le  littoral  algérien  leur  offrirait  de  précieux  avantages. 
La  perte  de  l'Egypte,  celle  des  concessions  africaines,  avaient  causé  de  grandes 
perturbations  dans  les  fortunes  ;  le  moment  de  les  réparer  leur  paraissait 
venu:  jamais  les  ports  de  la  Provence  n'avaient  vu  se  déployer  un  appareil  plus 
imposant  ! 

Le  30  avril  toutes  les  troupes  de  l'expédition  étaient  réunies  dans  leurs  can- 
tonnements. On  les  exerça  aussitôt  à  rectifier  leur  tir,  à  prendre  des  disposi- 
tions convenables  contre  la  cavalerie;  on  leur  apprit  à  se  former  rapidemenl 


KM  DOMINATION  FRANÇAISE, 

en  carré,  et  à  couvrir  leur  front  et  leurs  flancs  avec  des  espèces  de  chevaux  de 
frise,  formés  de  lances  assemblées  trois  à  trois.  Enfin,  l'héritier  présomptif  de 
la  couronne,  qui,  en  sa  double  qualité  de  grand  amiral  et  de  généralissime, 
aurait  dû  peut-être  prendre  le  commandement  supérieur  de  cette  brave  armée, 
vint  la  passer  en  revue.  Les  régiments,  dans  une  tenue  magnifique,  manœu- 
vrèrent avec  une  précision  admirable  sur  les  glacis  de  la  place  de  Toulon  et 
au  Champ-de-Mars.  De  son  côté,  la  flotte,  entièrement  pavoisée,  exécuta  un 
simulacre  de  débarquement  dont  la  réussite  fit  concevoir  les  plus  heureuses 
espérances  pour  le  succès  de  l'expédition.  L'indifférence  flegmatique  du  prince, 
en  présence  de  l'enthousiasme  qui  éclatait  chez  les  soldats  et  sur  toutes  ces 
physionomies  provençales,  si  animées,  si  expressives,  produisit  un  douloureux 
contraste  :  on  eût  dit  qu'il  pressentait  déjà  la  tempête  qui  menaçait  sa  famille, 
et  qui  devait  bientôt  engloutir  dans  le  même  abîme  trois  générations  de 
rois! 

Le  10  mai,  toutes  les  dispositions  étant  prises  pour  l'embarquement  des 
Iroupes,  la  première  division  s'ébranla,  et  le  lendemain  elle  était  réunie  autour 
de  Toulon  avec  plusieurs  détachements  d'artillerie  et  du  génie.  Mais  avant  d'as- 
sister à  cette  opération,  faisons  avec  détail  l'énumération  de  cette  jeune  et  brave 
armée  qui  s'est  acquis  tant  de  droits  à  la  reconnaissance  de  la  France  et  à 
l'estime  de  l'Europe. 


SITUATION  DE   L'AKMEE  D'AFRIQUE, 

a  l'époque  de  soin  embarquement,  le  11  mai  1830. 


Effectif  général. 

Désignation  des  corps.  Hommes.  Chevaux. 

Ktats-majors 110  246 

Infanterie 30,410  219 

Cavalerie 539  493 

Artillerie 2,815  1,246. 

Génie 1,345  117 

Train  des  équipages  militaires 882  1,302 

Ouvriers  d'administration 688  >■ 

Gendarmerie 113  31 

Officiers  d'administration 429  354 

rotai  général .:;.:;:;i  -i.oos 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE. 


207 


COMPOSITION   l)K   L'ARMÉE. 


ÉTAT-MAJOR  GENERAL. 

Le  lieutenant-général  comte  de  Bourmont, 

pair  de  Fiance,  commandant  en  chef;  île  Tre- 
lan,  chef  de  bataillon;  de  Boni  mont,  capitaine, 
aides  de  camp;  Delamyre  ,  d'Arthes,  capi- 
laines;  de  Biencourt,  de  Maillé,  lieutenants, 
officiers  d'ordonnance. 

Le  lieutenant-général  Desprez,  chef  d'élat- 
major  général;  de  Montcarville,  clief  de  ba- 
taillon; Mirangoy,  capitaine,  aides  de  camp; 
Fournier  do  Trelo,  officier  d'ordonnance;  — 
le  maréchal  de  camp  de  Tolozé,  sous-chet'  de 
L'état-major  général;  Sol,  capitaine,  aide  de 
camp;  Bernard  ,  lieutenant,  officier  d'ordon- 
nance. 

Haubert  de  Nérully,  lieutenant-colonel  de 
gendarmerie,  grand-prévôt;  de  Bartillac,  com- 
mandant le  quartier-général  ;  de  Carné,  chef 
de  bataillon,  vaguemestre  général. 

Jucliereau  de  Saint-Denis,  colonel  ;  Auvray, 
lieutenant-colonel;  de  Montlivault ,  chef  de 
bataillon  ;  Fernel,  id.  ;  Lerminier,  id.  ;  Perrin- 
Solliers,  id.  ;  de  Ligniville,  capitaine  ;  Chape- 
lier, id.  ;  Berger  de  Castelnau ,  id.  ;  Pelissier, 
id.  ;  Maussion,  id.  ;  Boyer,  id.,  officiers  atta- 
chés à  l'état-major;  prince  de  Chalais,  sous- 
lieutenant;  de  Bellevue,  id.  ;  de  Bethisy,  id.  ; 
Henri  de  Noailles,  id.,  officiers  à  la  suite  du 
quartier-général. 

ARTILLERIE.  —ETAT-MAJOR. 

Le  maréchal  de  camp  vicomte  de  Lahitte, 
commandant;  Maleschard,  capitaine,  aide  de 
camp  ;  de  Sulle,  lieutenant,  officier  d'ordon- 
nance; Desclaibes,  colonel,  chef  d'état-major; 
Bgerlé,  lieutenant-colonel,  commandant  l'équi- 
page de  siège;  de  Julvécourt,  Legrand ,  de 
Foucault,  Romestin,  Molin,  Buisson,  chefs  de 
bataillon;  de  Camoin,  Labaume,  de  Saintc- 
Foix  ,  Admirault,  Legagneur,  Bonnet,  Marey, 
capitaines. 

GÉNIE.  —  ÉTAT-MAJOR. 

Le  maréchal  de  camp  baron  de  Valazé,  com- 
mandant ;  Guy,  capitaine,  aide  de  camp  ;  Du- 
pont, lieutenant-colonel,  chef  d'état-major  : 


Lemercier,  cher  de  bataillon,  directeur  du 
parc— Chambaud,  Vaillant,  chefs  de  bataillon. 
Gallice,  Beurnier,  Duvivier,  Guèze,  Gaultier- 

Despreménil,  Roussel,  Foureau,  Collac,  d'Ous- 
sièivs,  Morin,  Dufour,  de  Montfort,  Chabaud- 
Latour,  RibOl,  Dcsessart,  de  Revillc,  capi- 
taines; Bigot,  Bouscaren,  lieutenants. 

INTENDANCE  MILITAIRE. 

Baron  Denniée,  intendant  en  chef  ;  Lambert , 
Evrard,  de  Saint-  Jean,  sous-intendants;  Du- 
bois, adjoint;  baron  deSermet,  sous-intendant 
charge  du  service  du  grand  quartier-général  cl 
de  la  police  supérieure  ;  Raynal,  adjoint  ;  Bru- 
gnière,  sous-intendant  chargé  du  service  du 
trésor,  des  postes  et  hôpitaux  militaires  ;  de 
Limoge,  adjoint  ;  Ferrand  de  Saligny,  sous- 
intendant  chargé  du  campement,  habillement, 
harnachement;  Fontenay  et  Charpentier,  sous- 
intendants  chargés  des  équipages  militaires, 
artillerie  et  génie;  Dorville,  sous-intendant 
chargé  du  parc  général  des  bestiaux  ;  Forsté, 
sous-intendant  près  du  chef  de  l'état-major 
général;  Firino,  payeur  général  ;  Roux,  mé- 
decin en  chef  du  service  de  santé  des  hôpi- 
taux ;  Beaupré,  chirurgien  en  chef;  Charpen- 
tier, pharmacien  en  chef;  Michel,  officier 
d'administration  en  chef. 

RRIGADE  TOPOGRAPHIQUE. 

Filhon,  capitaine;  Levret,  lieutenant;  Ro- 
zet,  id.;  Ollivier,  id.,  ingénieurs  géographes 

RRIGADE  DES  INTERPRETES. 

Girardin,  d'Aubignosc,  Jacob  Habaïby,  an- 
cien colonel  de  mamelncks,  Charles  Zaecard, 
Ponssick,  interprètes  de  première  classe  ayant 
rang  de  colonel;  Vincent,  Muller,  Fusèbe  De- 
salle,  interprètes  de  deuxième  classe  ayant  rang 
de  chef  d'escadron  ;  Abilhal,  Boyer,  Abdallah 
d'Asbonne,  Gautier,  Bourcet,  Dumesnil,  inter- 
prètes de  troisième  classe  ayant  rang  de  capi- 
taine ;  Joseph  Habaïby ,  Dudoud  Habaïby , 
Lemanne ,  Salem  ,  Monty-Nathan ,  Axaria  de 
Soutzos,  Abdel-Malack,  guides  interprètes  avec 
rang  de  lieutenant. 


•268 


DOMINATION  FRANÇAISE. 


PREMIERE    DIVISION. 


ETAT-MAJOR. 

Le  hanm  Berthezène ,  lieutenant-général, 

commandant;  Lelier,  Barchou  ,  capitaines, 
aides  de  camp  ;  Crevel,  capitaine,  oflicier  d'or- 
donnance ;  de  Brossard,  colonel,  chef  d'état- 
inajor;  Reveux,  chef  de  bataillon,  sous- 
chef;  Rivière,  Guyot  Duhamel,  Deslabenrath, 
capitaines  d'état- major;  Sergent  de  Cham- 
pigny,  sons-intendant  militaire  ;  Barbier,  ad- 
joint. 

Première  Brigade. 

Poret  de  Morvan,  maréchal  de  camp,  com- 
mandant; Beaugnet,  capitaine,  aide  de  camp; 
Cerfber,  sous-lieutenant,  officier  d'ordonnance. 
—  1er  régiment  de  marche,  un  bataillon  du  2e 
et  un  du  4P  léger;  colonel,  Bosquillon  de  Fres- 
cheville;  lieutenant-colonel,  d'Orsanne;  chefs 
de  bataillon,  Loyré  d'Arbouville,  Cousin.  — 
:te  régiment  d'infanterie  de  ligne  ,  colonel , 
Roussel:  lieutenant-colonel,  de  l'Aubépin; 
chefs  de  bataillon,  Delavau,  Menni. 


Deuxième  Brigade. 

Baron  Achard,  maréchal  de  camp,  comman- 
dant; Bospiec,  capitaine,  aide  de  camp;  Gar- 
don de  la  Place,  lieutenant,  officier  d'ordon- 
nance. —  14e  régiment  d'infanterie  de  ligne, 
colonel,  vicomte  Laforest  d'Armaillé;  lieu- 
tenant-colonel, Petit  d'Auterive;  chefs  de 
bataillon,  de  Mongelas,  Gasquet.  —  37e  régi- 
ment d'infanterie  de  ligne,  colonel,  baron 
Feuchères;  lieutenant- colonel,  Lamarque; 
chefs  de  bataillon,  Tremeaux,  Ducros. 

Troisième  Brigade. 

Baron  Clouet,  maréchal  de  camp,  comman- 
dant; Senilhes  ,  capitaine,  aide  de  camp;  de 
Béarn,  lieutenant,  officier  d'ordonnance.  — 
20e  régiment  de  ligne  ,  colonel ,  Horrie  de 
Lamolte  ;  lieutenant -colonel,  de  Beaucajrc  ; 
chefs  de  bataillon  ,  Poupel  ,  de  Chaussoy.  — 
28°  régiment  d'infanterie  de  ligne,  colonel, 
Mounier;  lieutenant- colonel  ,  chevalier  de 
Mutrecy;  chefs  de  bataillon,  de  la  Brigue 
Chalmeton. 


DEUXIEME    DIVISION. 


KT.Vi-.MAJOR. 

Le  comte  Loverdo,  lieutenant- général  , 
commandant;  Courcenet,  chef  de  bataillon; 
Dubreton,  capitaine,  aides  de  camp  ;  de  Saint- 
Mars,  capitaine,  officier  d'ordonnance;  Jacobi, 
colonel,  chef  d'état  major;  Aupick ,  chef  de 
bataillon,  sous-chef;  Perrot,  Conrad,  Eynard  , 
capitaines  d'état-major;  Behaghel,  sous-inten- 
dant militaire. 

Première  Brigade. 

Comte  de  Damrémont,  maréchal  de  camp, 
commandant;  Foy,  capitaine  ,  aide  de  camp  ; 
de  Vogué ,  sous-lieutenant,  officier  d'ordon- 
nance. —  6«  régiment  d'infanterie  de  ligne, 
colonel,  de  la  Villegille  ;  lieutenant-colonel, 
Boullé;  chefs  de  bataillon,  Carcenac  et  de 
Lavoyrie.  —  49e  régimentd'infanteriede ligne, 
colonel,  Magnan;  lieutenant-colonel ,  Ferrand 
de  Sundricourt;  chefs  de  bataillon,  Buart , 
Apchié. 


I>eii\ièine  Brigade. 

Monk  d'ii/.er,  maréchal  de  camp,  comman- 
dant; Sicard,  lieutenant,  aide  de  camp;  Ri- 
beret,  capitaine,  officier  d'ordonnance.  — 
15e  régiment  d'infanterie  de  ligne ,  colonel , 
Mangin  ;  lieutenant-colonel,  Durris;  chefs  de 
bataillon,  Laurent,  Allain.  —  48e  régiment 
d'infanterie  de  ligne,  colonel,  de  Leridant; 
lieutenant-colonel ,  Lefol;  chefs  de  bataillon, 
Blanchard-Duval,  Marcel. 

Troisième  Brigade. 

Colomb  d'Arcinc,  maréchal  de  camp,  com- 
mandant; Gotschik,  capitaine,  aide  de  camp; 
de  Fezcnsac,  sous-lieutenant,  officier  d'ordon- 
nance. —  21e  régiment  d'infanterie  de  ligne, 
colonel,  Bérard  de  Contefrey;  lieutenant-colo- 
nel, Augousleaux;  chefs  de  bataillon,  Lugnot, 
Peliljean.—  29e  régimentd'infanteriede  ligne, 
colonel ,  Delachaux  ;  lieutenant-colonel ,  vi- 
comte Dupuy  Melgueil  ;  chefs  de  bataillon , 
Delachaux  ,  Tardieu  de  Colombier. 


DOMINATION  FRANÇAISE 


•2<;«> 


TROISIEME    DIVISION. 


ETAT-MAJOR. 

Duc  d'Escars,  lieutenant-général ,  comman- 
dant; Born,  chef  de  bataillon;  de  Surineau, 
capitaine,  aides  <l<'  camp;  de  Lorges,  <:i | >î — 
laine,  officier  d'ordonnance;  baron  Petit,  colo- 
nel, chef  d'état-major;  Phétot,  chef  de  batail- 
lon, sous-chef;  Sallonier  de  Tamnay,  Boyer 
de  la  Bouère,  Demalel  de  la  Védrine,  capi- 
taines d'état-major  ;  d'Armand,  ;ous-intendanl 
militaire;  Merle,  adjoint. 

Première  KHivaUe. 

Vicomte  Bertierde  Sauvigny,  maréchal  de 
camp,  commandant;  Le  Carron,  capitaine, 
aide  de  camp;  de  Bertier,  lieutenant,  officier 
d'ordonnance.  —  -2e  régimenl  de  marche,  un 
bataillon  du  1er  et  un  du  9°  léger;  colonel, 
marquis  de  Neuchèse;  lieuienant-colonel,  Ba- 
raguay  d'Hilliers;  chefs  de  bataillon,  Kléber, 
Bruno  de  Lagrange. — 35«  régiment  d'infanterie 
de  ligne,  colonel.  Rullière  ;  lieutenant-colonel , 
Bostolan;  chefs  de  bataillon,  Ballon,  Lapeyre. 


Deuxième  Brigade. 

Baron  HurcL  maréchal  de  camp,  comman- 
dant; de  la  Motte,  capitaine,  aide  de  camp; 
Curial,  sous-lieutenant,  officier  d'ordonnance. 
— 171-  régiment  de  ligne,  colonel,  Duprai  ;  lieu- 
tenant-colonel, Bermann;  chefs  de  bataillon, 
Escande,  Gallimardet.  —  80'  régiment  de 
ligne,  colonel,  de  Beaupré  ;  lieutenant-colonel, 
d'Albenas;  chefs  de  bataillon,  Daguzan,  Re- 

vesl. 

Troisième  Brigade. 

De  Montlivault,  maréchal  de  camp,  comman- 
dant; Le  Barbier  de  Tinan,  capitaine,  aide  de 
camp;  de  Bougé,  sous-lieutenant,  officier  d'or- 
donnance.—23e  régiment  d'infanterie  de  ligne, 
colonel,  comte  de  Montboissier  ;  lieutenant- 
colonel,  Guillemeau  de  Préval  ;  chefs  de  ba- 
taillon, Rognât,  Wilhelm. —  34e  régimenl  d'in- 
fanterie de  ligne,  colonel  ,  comte  de  Roucj  ; 
lieutenant-colonel,  Hurault  de  Sorbe;  chefs  de 
bataillon,  Esnau'»  des  Moulins,  Corbin. 


CAVALERIE. 

l«  escadron  du  13e  chasseurs,  et  2e  esca- 
dron dut"1,  même  arme;  colonel,  Bontems 
Dubarrv. 

GENDARMERIE. 

Chevalier  Despinay,  lieutenant. 

ARTILLERIE  DE  LA  MARIXE. 

Gobert  de  Neufmoulins ,  colonel  ;  Préaux , 
chefde  bataillon  ;  Cabaret,  Lefèvre,  Laphairie, 
Mercier,  capitaines,  chefs  de  compagnie;  De- 
huy,  adjudant-major;  Bourré,  chef  de  batail- 
lon chargé  de  la  direction  des  projectiles. 

SERVICE  DE  SANTÉ. 

Roux,  médecin  en  chef;  Stéphanopoli,  mé- 
decin principal;  Peysson,  Vimiguerra,  Vignes, 
Vignard,  Jonrdan,  Monard  (Pascal),  Monard 
(Cli.  ),  Pallas,  médecins  ordinaires;  douze 
médecins  adjoints. 

Beaupré,  chirurgien  en  chef;  Chevreau, 
chirurgien  principal;  Pointis,  Demeyer, 
Pierron  ,  Fleschut ,  Girardin  ,  Devaux  ,  Huet, 
Brée,  Delesalje,  Durand,  Guérin,  Molinard  , 
Chambolle,  Renucci,  Chaudron,  chirurgiens- 


majors  ;  vingt-quatre  chirurgiens  aides-majors, 
et  cent  douze  sous-aides. 

Charpentier,  pharmacien  en  chef;  Juveny, 
pharmacien  principal  ;  Herbin  ,  Borde  , 
Froslé,  Sauret,  Bougleux,  Desbrières,  phar- 
maciens-majors; vingt -deux  pharmaciens 
aides-majors,  cinquante-deux  sous-aides. 

SERVICE  RELIGIEUX. 

Seize  aumôniers,  dont  un  aumônier-général 
et  un  prêtre  syrien. 

MATÉRIEL. 

Le  matériel  d'artillerie  se  compose  de 
82  pièces  de  siège,  48  pièces  de  campagne. 
2  5-  pièces  de  montagne,  18  mortiers,  150 
fusils  de  rempart. 

Les  principaux  approvisionnements  de 
guerre  consistent  en  2,000  fusils  d'infanterie 
de  réserve,  172,000  boulets,  3,000  fusées  à 
la  congiève ,  5,000,000  de  cartouches,  et. 
28,500  kilog.  de  poudre  à  canon.  —  Le  matériel 
du  campement  et  des  ambulances  avait  été 
formé  sur  une  très-large  échelle;  il  y  avait 
i,8i0  tentes,  30  hangards  pour  50  malades 
chacun,  3,000  lits  en  fer  avec  matelas  et  draps, 
21  fours  en  tôle,  et  6  forges  de  campagne. 


270  DOMINATION  FRANÇAISE. 


COMPOSITION   DE  LA  FLOTTE. 

Le  nombre  des  bâtiments  de  l'état  s'élevait  à  103  ;  ils  portaient  ensemble  2,908  bou- 
rbes à  feu.  350  navires  du  commerce,  destinés  au  transport  du  matériel  et  des  vivres, 
avaient  été  affrétés  par  le  gouvernement,  ainsi  que  130  petits  bateaux  catalans  et  génois, 
.").">  cbalands,  et  30  bateaux  plats.  Le  numitionnaire  général,  M.  Sellières,  avait  en  outre 
affrété  pour  son  compte  100  navires  de  commerce.  En  sorte  que  le  total  des  bâtiments 
employés  a  l'expédition  était  de  768;  et  le  nombre  d'bommes  transportés  s'élevait,  y 
compris  l'armée  d'expédition ,  à  70,450.  Voici  rénumération  des  bâtiments  de  l'état 
avec  le  nom  des  capitaines  qui  les  commandaient. 

VAISSEAUX    ARMÉS    EN    GUERRE. 

La  Provence,  commandée  par  M.  deVillaret  taine  de  frégate  ,  et  monté  par  M.  le  contre- 
Joyeuse,  et  portant  lé  pavillon  du  vice-amiral  amiral  de  Rosamel,  commandant  en  second 
Dnperré,  commandant  en  chef  l'expédition.  Le  Breslaw,  commandé  par  M.  Maillard  de 

Le  Trident j  commandé  par  M.  Casy,  capi-  Liscourt. 

VAISSEAUX    ARMÉS    EN    FIAJTE.  . 

Le  Duqucsne,  Basoche,  cap.  de  vaisseau.  Le   Nestor,  Latreyle  ,  cap.   de  vaisseau. 

L'Algésiras,  Ponée,  id.  Le  Marengo,  Duplessis-Parscau,  id. 

La  Ville  de  Marseille,  Robert,  id.  Le  Superbe,  Cuvillier,  id. 

Le  Scipion,  Emeric,  id.  La  Couronne,  de  Rossy,  id. 

FRÉGATES   ARMÉES    EN    GUERBE. 

La  Guerrière,  Rabaudy,   cap.  de  vaisseau.  La   Melpomène ,  Lamarehe,    capitaine   de 

L'Àmphitrite,  Le  Serec,  id.  vaisseau. 

La  Pallas,  de  Forsams,  id.  La  Jeanne  d'Arc,  Lettré,  id. 

LIphigénie,  Christy  de  la  Pallière,  id.  La  Vénus,  Russel  de  Bedforl,  id. 

La  Didon,  de  Villeneuve  Bargemont,  id.  La  Marie-Thérèse,  Billard,  id. 

La  Surveillante,  Trotel,  id.  LSArlémise,  Cosmao-Dumanoir,  id. 

La  Belle  Gabrielle,  Laurens  de  Choisy,  id.  La  Circé,  Rigodit,  id. 

L'Herminie,  Le  Blanc,  id.  La  Duchesse  de  Berry,  Kerdrain,  id. 

La  Syrène,  Massieu  île  Clerval,  id.  La  Bellonc,  Gallois,  id. 

FRÉGATES   ARMÉES    EN   FI.UTE. 

La  Proserpine,  de  Reverseaux  ,  capitaine  La  Thétis,  Lemoine,  capitaine  de  vaisseau, 

de  vaisseau.  La  Médée,  de  Plan  lys,  id. 

La  Cybèle,  Rohillard,  id.  VAréthuse,  de  Moges,  id. 

La  Thémis,  Legoarant  de  Tromelin,  id.  La  Magicienne,  Bégué,  id. 

CORVETTES   PE   GUERRE. 

La  Créole,  commandée  par  M.  de  Péronne,  L.a  Bayonnaise,  Ferrin,  cap.  de  vaisseau. 

capitaine  de  frégate,  et  montée  par  M.  le  capi-  LOrythie,  Luneau,  id. 

laine  de  vaisseau  baron  Hugon  ,  commandant  La  Victorieuse,  Gnérin  des  Essarts,  id. 

supérieur  de  la  flottille.  La  Cornélie,  Savy  de  Mondiol,  id. 

L'Écho,  Groiil),  capitaine  de  frégate.  La  Perle,  Villeneau,  capitaine  de  vaisseau. 


DOMINATION  FRANÇAISE. 


•m 


/.'  action,  Hamelin,  capitaine  de  frégate. 

L'Adonis,  Huguet,  id. 

Le  Cuirassier,  de  la  Rouvraye,  id. 

Le  Voltigeur,  Ropert,  id. 

le  Hussard,  Thoulon,  id. 

Le  Dragon,  Le  Blanc,  id. 

L'Alerte,  Andréa  de  Nereiat,  id. 

Le  D'Assas,  Pujol,  id. 

Le  Ducouedic,  Gay  de  Taradel,  id, 

Le  Cygne,  Longer,  id. 

Le  Griffon,  Dupetit-Thouars,  id. 

L'Emlyniion,  Nonav,  id. 

L'Alacrity,  Laine,  id. 

VAlcibiade,  Gantier,  id. 


Le  Zèbre,  Leférec,  capitaine  de  Frégate. 
Le  Rusé,  Jouglas,  id. 

i.a  Comète,  Ricard,  lieutenant  de  vaisseau. 

La  Cigogne,  Barbier,  id. 
La  Badine,  Guindet,  id. 

Le  Lézard,  llerpin  de  Fremonl,  id. 

VEuryaîe,  Parseval,  capitaine  de  (régate. 

Le  Faune,  Couliille,  id. 

La  Capricieuse,  Brindjone  Treglodé,  lieu- 
tenant de  vaisseau. 

Le  Lynx,  Armand,  id. 

L'Alsacienne,  Hanei-Cléry,  id. 

L'Aventure  et  Le  Sylène,  qui  dînaient  luire 
partie  de  la  Hotte,  s'étaient  perdus. 


tiOELEl'TES. 


la  Vaphnë,  Hubert  Dubreuil,  lieutenant  de  vaisseau.  —  L'Iris,  Guérin,  id. 


HOMBAUDES. 


Le  Vésuve,  Mallet,  lieutenant  de  vaisseau. 
L'Hécla,  Ollivier,  id. 
Le  Volcan,  Brait,  id. 
Le  Cyclope,  Texier,  id. 


Le  Vulcain,  Baudin,  lieutenant  de  vaisseau. 
L'Achéron,  Lévèque,  id. 
Le  Finistère,  Rolland,  id. 
La  Dore,  Long,  id. 


COKVETXES    DE    CHAHGE. 


La  Bonite,  Farnajon,  capitaine  de  frégate. 
Le  Tarn,  Fleurine  de  Lagarde,  id. 
L'Adour,  Leinaître,  id. 
La  Dordogne,  Mathieu,  id. 


La  Caravane,  Denis,  capitaine  de  frégate. 
Le  Lybio,  Coste,  id. 

Le  Rhône,  Febvrier  Despointes,  lieutenant 
de  vaisseau 


La    Vigogne ,  de    Sercey ,    lieutenant  de 
\  aisseau. 
Le  Robuste,  Delasseaux,  id. 
Le  Bayonnais,  Lefebvre  d'Abancourt,  id. 
Le  Chameau,  Coudein,  id. 
La  Garonne,  Aubry  de  la  Noé,  t'd. 
La  Lamproie,  Dussault,  id. 


La  Truite,  Miégeville,  lieutenant  de  vais- 
seau. 

Le  Marsouin,  de  Forget,  id. 

L'Astrolabe,  Verninac  Saint-Maur,  id. 

La  Désirée  (transport)  ,  Daunac,  chef  de 
timonerie. 

L'Africaine  [balancelle),  Lautier,  id. 


BATEAUX   A   VAPEl'M. 


Le  Pélican,  Janvier,  lieutenant  de  vaisseau. 
Le  Souffleur,  Grandjean  de  Fouchy,  id. 
Le  Nageur,  Louyrier,  id. 
Le  Sphinx,  Sarlat,  id. 


Le  Coureur,  Lugeol,  lieutenant  de   vais- 
seau. 
Lx  Rapide,  Galier,  id. 
La  Ville  du  Havre,  Turiaull,  id. 


172  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Pour  éviter  la  confusion,  et  afin  de  faciliter  la  marche  de  ce  grand  nombre 
de  navires  de  tout  rang,  de  toute  allure,  la  Hotte  de  guerre  fut  divisée  en  trois 
escadres,  dites  de  bataille,  de  débarquement  et  de  réserve,  désignation  qui 
indique  assez  le  rôle  que  chacune  d'elles  devait  remplir.  Le  convoi,  com- 
posé de  navires  marchands,  chargés  du  transport  de  différents  approvisionne- 
ments et  d'une  petite  portion  de  troupes  qui  n'avaient  pu  être  logées  à  bord 
des  bâtiments  de  l'état,  fut  aussi  divisé  en  trois  sections;  enfin,  les  navires 
destinés  à  prendre  l'armée  sur  les  grands  vaisseaux  pour  la  conduire  à  terre, 
forma  une  section  spéciale,  sous  le  titre  de  flottille  de  débarquement.  Lorsque 
toutes  ces  dispositions  d'ordre  eurent  été  arrêtées,  l'embarquement  des  troupes 
commença  ;  et  le  général  en  chef  leur  adressa  la  proclamation  suivante  : 

«  Soldats, 

«  L'insulte  faite  au  pavillon  français  vous  appelle  au-delà  des  mers  ;  c'est  pour  le 
venger  que  vous  avez  couru  aux  armes,  et  qu'au  signal  donné  du  haut  du  trône,  beau- 
coup d'entre  vous  ont  quitté  le  foyer  paternel. 

«  Déjà  les  étendards  français  ont  llotté  sur  la  plage  africaine  ;  la  chaleur  du  climat, 
la  fatigue  des  marches,  les  privations  du  désert,  rien  ne  put  ébranler  ceux  qui  vous  ont 
devancés.  Leur  courage  tranquille  a  suffi  pour  repousser  les  attaques  tumultueuses 
d'une  cavalerie  brave  niais  indisciplinée;  vous  suivrez  leur  glorieux  exemple. 

«  Soldats ,  les  nations  civilisées  des  deux  mondes  ont  les  yeux  fixés  sur  vous  ;  leurs 
vœux  vous  accompagnent-,  la  cause  de  la  France  est  celle  de  l'humanité;  montrez-vous 
dignes  de  cette  noble  mission.  Qu'aucun  excès  ne  ternisse  l'éclat  de  vos  exploits;  ter- 
ribles dans  le  combat ,  soyez  justes  et  humains  après  la  victoire  :  votre  intérêt  le  com- 
mande autant  que  le  devoir.  Longtemps  opprimé  par  une  milice  avide  et  cruelle, 
l'Arabe  verra  en  vous  des  libérateurs;  il  implorera  notre  alliance.  Rassuré  par  votre 
bonne  foi,  il  apportera  dans  nos  camps  le  produit  de  son  sol.  C'est  ainsi  que,  rendant 
la  guerre  moins  longue  et  moins  sanglante,  vous  remplirez  les  vœux  d'un  prince  aussi 
avare  du  sang  de  ses  sujets  que  jaloux  de  l'honneur  de  la  France. 

«  Soldats,  un  prince  auguste  vient  de  parcourir  vos  rangs;  il  a  voulu  se  convaincre 
lui-même  que  rien  n'avait  été  négligé  pour  assurer  vos  succès  et  pourvoir  à  vos  besoins. 
Sa  constante  sollicitude  vous  suivra  dans  les  contrées  inhospitalières  où  vous  allez 
combattre.  Vous  vous  en  rendrez  dignes  en  observant  cette  discipline  sévère  qui 
\alut  à  l'armée  qu'il  conduisit  à  la  victoire  l'estime  de  l'Espagne  et  celle  de  l'Europe 
entière. 

><  Le  lieutenant-général  commandant  en  chef  T  expédition , 
<   Comte  DE  BOURMONT.  >' 

Le  11  mai  au  matin,  l'embarquement  de  la  première  division  commença  : 
les  régiments  arrivaient  sur  le  quai  des  Marchands,  où  venaient  les  prendre  les 
embarcations  pour  les  conduire  à  bord.  C'était  un  admirable  coup-d'œil,  un 
spectacle  ravissant,  que  ces  innombrables  chaloupes,  hérissées  de  baïonnettes, 
s'avançant  vers  les  majestueux  vaisseaux  restés  en  rade,  au  bruit  d'une  mu- 
sique guerrière,  et  aux  acclamations  mille  fois  répétées  de  :  Vive  le  roi  !  vive 
lu  Frana   '  Les  première  et  deuxième  brigades  furent  pincées  à  bord  des  hAli- 


DOMINATION  FlUNCAISU.  273 

roents  de  guerre  composait!  la  deuxième  escadre;  la  troisième  brigade  ne  put 
gagner  s»'s  vaisseaux  que  le  12.  Le  lendemain,  malgré  une  pluie;  continue, 
on  embarqua  la  deuxième  division  sur  la  première  escadre,  dite  de  bataille. 
La  troisième  division  ne  fut  complètement  à  bord  que  le  17.  M.  le  contre- 
amiral  Malle!,  major-général  de  l'armée  navale,  dirigeait  Cette  importante 
opération. 

Les  bâtiments  de  guerre  prirent  le  matériel  de  l'artillerie  et  une  portion  de 
relui  du  génie;  le  restant  avait  été  embarqué  à  Marseille  sur  des  navires  de 
commerce.  Les  bagages,  les  effets  de  campement,  les  tentes,  les  chevaux  de 
frise,  les  triples  lances,  les  caissons,  etc.,  furent  placés  sur  les  navires  du 
convoi.  Cinq  bateaux  avaient  été  installés  en  poudrières,  et  occupaient  en  rade 
des  postes  isolés. 

Le  17  mai,  le  brick  VEuryale,  commandant  en  second  le  convoi,  et  la  goélette 
l'Iris,  appareillèrent  de  la  rade  de  Toulon,  escortant  une  division  de  la  flottille 
de  débarquement,  composée  des  bateaux-bœufs,  et  se  dirigèrent  vers  les  îles 
Baléares,  où  ils  devaient  attendre  l'armée  navale.  Les  trois  escadres  auraient 
pu  partir  le  même  jour;  mais  on  attendait  de  Porlsmouth  des  cûbles  en  fer, 
destinés  aux  vaisseaux  de  guerre  pour  leur  mouillage  sur  la  cote  d'Afrique.  Le 
18  seulement,  l'état-major  de  l'armée  navale  se  rendit  à  bord  de  la  Provence 
avec  le  général  en  chef  de  l'armée  de  terre,  les  généraux  Desprez,  Valazé, 
Labitte,  et  l'intendant  en  chef  Denniée.Le  19,  la  seconde  division  de  la  flottille 
appareilla  sous  l'escorte  des  gabares  la  Truite  et  la  Garonne,  et  se  dirigea  sur 
l'aima. 

Pendant  la  journée  du  19,  le  temps  se  maintint  au  beau;  les  vents  étaient 
favorables  pour  sortir  ;  troupes ,  matériel ,  bagages ,  tout  était  à  bord  ;  chacun 
attendait  impatiemment  la  journée  du  lendemain,  qui  devait  être  celle  du 
départ.  Une  gaieté  franche  régnait  sur  tous  les  bâtiments;  point  de  tumulte 
ni  de  confusion,  malgré  l'encombrement;  les  soldats  et  les  marins  chantaient 
en  chœur  des  hymnes  militaires,  que  répétaient  les  musiques  des  régiments. 
La  rade  offrait  l'aspect  d'une  ville  mouvante,  ayant  ses  rues,  ses  palais  et 
une  population  de  70,000  ûmes  !  les  canots,  qui  circulaient  dans  tous  les  sens, 
donnaient  à  ce  magnifique  panorama  une  vie  et  un  mouvement  extraordi- 
naires. Le  20,  les  vents  contraires  soufflèrent  avec  violence,  et  pendant  cinq 
mortelles  journées  les  navires  restèrent  enchaînés  à  leurs  ancres,  au  grand 
mécontentement  des  soldats  et  des  curieux. 

Enfin,  dans  l'après-midi  du  25,  la  brise  fraîchit.  L'amiral  donna  le  signal  du 
départ,  et  soudain  tous  les  navires  se  couvrirent  de  voiles.  Au  même  instant  la 
proclamation  suivante  était  lue  à  tous  les  équipages  : 

"OFFICIERS,    SOLS-OFFICIERS    ET    MARINS, 

«  Appelés  avec  vos  frères  d'armes  de  l'armée  expéditionnaire  à  prendre  part  aux 
chances  d'une  entreprise  (pie  l'honneur  et  l'humanité  commandent,  vous  devez  aussi  en 

3.'» 


274  DOMINATION  FRANÇAISE. 

partager  la  gloire.  C'est  de  nos  efforts  communs  et  de  notre  parfaite  union  que  le  roi 
et  la  France  attendent  la  réparation  de  l'insulte  faite  au  pavillon  français.  Recueillons 
les  souvenirs  qu'en  pareille  circonstance  nous  ont  légués  nos  pères;  imitons-les,  et  le 
succès  est  assuré.  Partons  !  Vive  le  roi  ! 

«  Le  vice-amiral  commandant  l'armée  navale , 

«  DUPEIVRÉ.  » 


Ce  jour-là  même  on  apprenait  à  Toulon  qu'une  importante  modification 
était  survenue  dans  le  ministère  :  MM.  Chabrol  et  Courvoisier,  partisans 
d'une  politique  sage  et  modérée,  se  retiraient  du  cabinet  pour  faire  place  à 
MM.  Chantelauze  et  Peyronnet.  Cette  nouvelle  était  de  funeste  présage;  mais 
elle  resta  concentrée  dans  le  cercle  des  officiers  supérieurs.  Quelques  géné- 
raux en  furent  douloureusement  affectés;  le  reste  de  l'armée  continua  ses 
rêves  de  gloire  et  de  bonheur.  Que  l'on  se  figure  treize  grands  vaisseaux  de 
ligne,  vingt  frégates,  quatre-vingts  bâtiments  légers,  avec  leurs  longues 
flammes  de  guerre,  et  une  quantité  prodigieuse  de  transports  de  toute  gran- 
deur, voguant  majestueusement  vers  la  pleine  mer;  que  l'on  se  figure  cin- 
quante mille  spectateurs  qui,  des  hauteurs  du  fort  Lamalgue,  suivent  du 
regard  et  accompagnent  de  leurs  vœux  cette  flotte  qui  occupe  une  étendue 
de  douze  lieues;  les  musiques  des  dix-huit  régiments  embarqués  répondant 
aux  acclamations  qui  saluent  leur  départ;  les  soldats,  montés  sur  les  hunes, 
sur  les  haubans,  sur  les  vergues,  et  faisant  retentir  l'air  de  leurs  chants 
d'adieux,  alors  seulement  on  aura  une  idée  du  magnifique  tableau  qui  s'éta- 
lait à  tous  les  regards,  et  dont  la  plume  ou  le  pinceau  ne  peuvent  que  diffici- 
lement esquisser  les  gigantesques  proportions. 

Toute  la  flotte  suivit  l'ordre  naturel  sur  colonne;  lu  Provence  marchait  en 
tète  de  l'escadre  de  bataille;  l'escadre  de  débarquement  et  celle  de  réserve 
s'avançaient  sur  deux  colonnes  parallèles;  la  première  section  du  convoi, 
qu'escortaient  plusieurs  bâtiments  de  guerre,  faisait  voile  à  gauche  de  l'es- 
cadre de  bataille.  A  trois  heures,  ces  cent  trente  biUiments  avaient  franchi  le 
goulet  et  se  formaient  en  deux  divisions ,  ayant  chacune  trois  colonnes.  Les 
bateaux  à  vapeur  circulaient  dans  tous  les  sens,  soit  pour  porter  des  ordres, 
soit  pour  donner  des  secours  aux  navires  qui  pouvaient  en  avoir  besoin.  Un 
seul  bâtiment  du  convoi  brisa  son  mât  de  hune,  et  fut  obligé  de  rentrer  en 
rade.  A  huit  heures  du  soir,  on  ne  voyait  plus  dans  le  lointain  que  des  points 
blancs  formés  par  les  voilures. 

Le2G,  la  seconde  section  du  convoi  mit  à  la  voile,  sous  l'escorte  du  brick  la 
Comète;  le  27,  une  autre  division  des  bateaux  de  transport  quitta  les  îles 
d'Hyères  pour  se  diriger  vers  les  Baléares. 

Le  lendemain  de  son  départ  de  Toulon,  l'armée  navale  continuant  sa  route, 
reconnut  vers  l'est  deux  frégates  qui  venaient  du  sud,  l'une  portant  le  pavillon 
français,  l'autre  le  pavillon  turc.  Le  vaissoau  amiral  leur  fit  dis  signaux,  el 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '  275 

bientôt  elles  manœuvrèrent  pour  se  rapprocher.  Le  bateau  à  vapeur  le  Sphynx 
fut  envoyé  au-devanl  d'elles  pour  prendre  les  dépêches  dont  on  supposait 
que  le  commandant  du  bâtiment  français  était  porteur.  Après  avoir  exécuté 
cet  ordre,  le  capitaine  «lu  Sphynx  se  rendit  à  bord  de  la  Provence^  et  apprit  à 
l'amiral  que  la  frégate  française  qui  était  en  vue  [la  Duchesse  de  Bary,  capi- 
taine Kerdrain,  avait  quitté  le  21  mai  la  station  d'Afrique  pour  escorter  la 
frégate  turque,  où  se  trouvait  Tahir-Pacha,  amiral  de  la  floite  ottomane.  Ce 
dernier,  disait-on,  avait  reçu  du  grand-seigneur  l'ordre  de  faire  voile  vers 
Alger  pour  décider  le  de>  à  demander  la  paix.  Voici  une  explication  plus 
complète  et  plus  vraie  de  cet  événement  : 

oràce  aux  instigations  pressantes  de  l'Angleterre,  la  Porte,  usant  de  son 
droit  de  suzeraineté,  s'était  décidée  à  envoyer  à  Alger  un  pacha  chargé  de  saisir 
le  dey,  de  le  faire  étrangler,  et  d'offrir  ensuite  à  la  France  les  satisfactions 
qu'elle  pouvait  désirer.  C'était  enlever  tout  prétexte  à  l'expédition  française; 
c'était  faire  triompher  la  secrète  jalousie  de  l'Angleterre.  Tahir-Pacha  partit 
donc  pour  Alger  sur  une  frégate  fournie  par  les  Anglais.  Mais  le  ministre  de  la 
marine,  prévenu  à  temps,  avait  ordonné  à  la  croisière  française  d'interdire 
l'entrée  du  port  à  toute  espèce  de  navires.  La  frégate  que  montait  le  plénipo- 
tentiaire turc,  ayant  rencontré  un  petit  bâtiment  commandé  par  l'enseigne 
Dubruel,  cet  intrépide  officier  déclara  résolument  qu'il  ne  la  laisserait  passer 
qu'après  s'être  fait  couler  bas.  Tahir-Pacha,  n'osant  pas  enfreindre  un  ordre 
si  énergiquement  exprimé,  et  que  M.  Massieu  de  Clerval,  commandant  supé- 
rieur du  blocus,  eût  appuyé  de  toutes  ses  forces,  manifesta  le  désir  de  se 
rendre  à  Toulon,  dans  l'espoir  de  faire  accepter  au  gouvernement  français  la 
médiation  de  son  souverain. 

Tahir-Pacha  fut  reçu  à  bord  de  la  Provence  avec  tous  les  honneurs  dus  à  son 
rang  :  l'équipage  était  en  tenue,  et  la  garde  sous  les  armes;  l'amiral  Duperré 
en  personne  attendait  sur  le  pont,  précédé  par  son  capitaine  de  pavillon,  et 
accompagné  de  l'état  major  de  l'armée  expéditionnaire.  Vingt-un  coups  de 
canon  saluèrent  la  frégate  turque,  qui  s'empressa  de  rendre  le  saîut.  Tahir- 
Pacha  accepta  le  café  que  lui  offrit  l'amiral,  et  ne  donna  que  peu  de  détails 
sur  sa  mission.  L'aspect  imposant  de  notre  escadre  le  frappa  vivement;  son 
regard  annonçait  une  sorte  de  préoccupation  chagrine,  et  à  deux  ou  trois 
reprises,  on  le  vit  jeter  les  yeux  sur  les  fenêtres  de  la  dunette,  comme  pour 
s'assurer  que  sa  frégate  ne  quittait  pas  sa  position.  Après  cette  courte  entre- 
vue, Tahir-Pacha  continua  sa  route  vers  Toulon,  pour  attendre,  sans  doute, 
l'issue  du  grand  événement.  Voilà  où  vinrent  aboutir,  grùce  à  une  louable 
énergie,  les  menées  de  la  diplomatie  britannique. 

Le  capitaine  Kerdrain  apprit  également  à  l'amiral  Duperré  une  nouvelle 
qui  produisit  sur  toute  l'armée  une  bien  pénible  impression  :  les  bricks 
V Aventure  et  le  Sy/ène,  appartenant  à  l'escadre  du  blocus,  avaient  échoué 
sur  la  côte  d'Afrique,  et  les  deux  équipages  avaient  été  massacrés  par  les 


276  DOMINATION  FRANÇAISE. 

indigènes.  Voici  des  détails  circonstanciés  sur  cet  événement,  l'un  des  plus 
fâcheux  de  notre  expédition. 

Le  brick  l'Aventure,  commandé  par  M.  d'Assigny,  lieutenant  de  vaisseau, 
avait  été  chargé  de  croiser  sur  la  côte  d'Alger,  afin  de  surveiller  tous  les  mou- 
vements de  l'ennemi;  il  naviguait  de  conserve  avec  la  frégate  la  Dellone.  Dans 
la  nuit  du  Ik  au  15  mai,  la  mer  étant  grosse  et  le  vent  N.-O.  grand  frais, 
M.  d'Assigny  fit  prendre  le  second  ris  dans  les  huniers.  Pendant  cette  opéra- 
tion, il  perdit  de  vue  la  Bellone.  Dans  la  journée  du  15,  il  fut  rejoint  près  du 
cap  Bengut  par  le  brick  le  Si/lène,  commandé  par  M.  Bruat,  lieutenant  de  vais- 
seau, qui  venait  de  Manon  avec  des  dépêches  pour  M.  Massieu  de  Clerval, 
commandant  les  forces  du  blocus.  Deux  heures  après,  V Aventure  était  échoué, 
et  le  Sy/ène,  qui  le  suivait,  éprouva  bientôt  le  même  sort.  Dès  que  les  deux 
commandants  eurent  reconnu  l'impossibilité  de  relever  leurs  navires,  ils  s'oc- 
cupèrent d'établir  un  va-et-vient  pour  transporter  à  terre  les  hommes  des 
deux  équipages.  Cette  opération  se  fit  avec  le  plus  grand  ordre;  les  malades 
furent  mis  à  terre  les  premiers;  les  matelots  et  les  états-majors  ensuite.  Mais 
ce  n'était  là  que  le  commencement  des  malheurs  réservés  aux  naufragés. 
Arrivés  à  terre,  ils  virent  accourir  vers  eux  une  foule  de  Bédouins  armés.  C'en 
était  fait  de  nos  marins  sans  la  présence  d'esprit  d'un  Maltais,  qui  appartenait 
à  l'équipage  du  Sylène.  Cet  homme  se  dévoua  pour  le  salut  de  tous.  Il  savait 
l'arabe,  et  avait  longtemps  navigué  sur  les  chcbecks  de  la  régence.  Il  recom- 
manda à  ses  compagnons  d'infortune  de  ne  point  le  contredire  dans  la  fable 
qu'il  allait  imaginer;  puis  il  s'avança  vers  les  Bédouins,  et  leur  dit  que  les 
naufragés  étaient  x\nglais.  On  lui  mit  le  poignard  sur  la  gorge,  pour  tAcher 
de  l'effrayer  et  pour  juger  par  son  émotion  si  ce  qu'il  avançait  était  vrai.  Mais 
sa  fermeté  ne  se  démentit  point;  elle  en  imposa  aux  Arabes,  et  bien  qu'ils  ne 
fussent  pas  entièrement  convaincus,  elle  jeta  des  doutes  dans  leur  esprit.  Ce 
doute  sauva  les  équipages. 

Les  deux  navires  avaient  échoué  près  du  cap  Bengut,  à  trente-six  milles  du 
cap  Caxine.  L'intention  des  officiers  était  de  suivre  la  côte  pour  se  rendre  à 
Alger.  Sous  prétexte  de  les  conduire  dans  cette  ville  par  le  chemin  le  plus 
court,  les  Arabes  leur  firent  prendre  la  route  des  montagnes.  Après  un  quart 
d'heure  de  marche,  ils  arrivèrent  à  un  village  composé  d'un  petit  nombre  de 
cases  ;  là  leurs  farouches  guides  se  mirent  à  les  piller,  et  les  laissèrent  sans 
vêtements,  exposés  au  vent  et  aux  froides  ondées  du  nord.  Le  voyage  fut 
ensuite  repris,  et  après  avoir  fait  environ  quatre  lieues  dans  les  montagnes,  les 
naufragés  arrivèrent  à  un  village  assez  considérable,  où  on  leur  distribua  du 
pain  en  petite  quantité.  Plusieurs  fois,  pendant  cette  pénible  route,  ils  avaient 
passé  aux  mains  de  différentes  tribus,  et  chaque  changement  avait  donné  lieu 
à  des  cris  affreux,  aux  menaces  les  plus  terribles. 

Cependant  les  Arabes  s'étant  aperçus  que  le  village  dans  lequel  venait  de  se 
faire  la  dernière  halte  n'était  pas  suffisant  pour  contenir  tous  les  prisonniers, 


DOMINATION  FRANÇAISE.  277 

résolurent  de  les  disséminer.  M.  Bruat,  commandant  du  Sylène,  }  resta  avec 
la  moitié  de  ses  compagnons;  l'autre  moitié,  sons  le  commandement  de 
M.  d'Assigny,  lui  obligée  de  revenir  sur  ses  pas,  pour  trouver  un  gîte. 
Chemin  faisant,  les  matelots  furent  distribués  dans  des  hameaux  épars , 
et  la  plupart  (rentre  eux  subirent  de  Tort  mauvais  traitements  de  la  pari 
des  habitants  chez  qui  ils  lurent  logés.  Le  commandant  d'Assigny,  conduit 
avec  quelques-uns  de  ses  hommes  dans  la  maison  d'un  Bédouin  qui  l'avait  pris 
d'abord  sous  sa  protection,  se  vit  repoussé  par  la  maîtresse  du  logis;  il  se 
présenta  dans  une  autre  case,  et  y  fut  accueilli  de  la  même  façon  par  une 
Bédouine.  Cependant  ces  femmes,  qui  se  montraient  si  brutales,  Gnirent  par 
prendre  en  pitié  le  sort  des  malheureux  naufragés,  et  la  première  maison  dont 
ils  avaient  d'abord  été  repousses  devint  leur  asile.  On  leur  alluma  du  feu,  on 
leur  donna  à  manger,  et  deux  jours  se  passèrent  sans  trouble. 

Sur  ces  entrefaites,  plusieurs  frégates  françaises,  s'étant  détachées  de 
l'escadre  qui  bloquait  Alger,  parurent  à  l'endroit  où  les  deux  bricks  avaient 
échoué,  et  envoyèrent  des  embarcations  pour  les  reconnaître.  Cette  circon- 
stance faillit  devenir  fatale  aux  prisonniers  :  prenant  ces  dispositions  pour 
une  tentative  de  débarquement,  les  Arabes  s'armèrent  et  descendirent  des 
montagnes  en  poussant  de  grands  cris  ;  les  femmes  mirent  leurs  enfants  sur 
leur  dos,  prêtes  à  fuir  ;  enfin,  les  naufragés  dont  se  composait  la  brigade  du 
commandant  d'Assigny  furent  étroitement  enfermés  dans  les  cabanes  les 
plus  solides,  privés  de  nourriture,  exposés  à  toutes  sortes  d'avanies,  menacés 
de  mort  au  moindre  mouvement  qu'ils  feraient  pour  s'évader. 

Nous  avons  dit  que  le  commandant  Bruat  était  resté  dans  un  village  diffé- 
rent de  celui  où  se  trouvait  M.  d'Assigny.  Le  Maltais  à  qui  ses  compagnons 
d'infortune  devaient  la  vie  faisait  partie  de  la  brigade  de  M.  Bruat.  Cet  offi- 
cier avait  d'abord  été  logé  dans  une  seule  et  même  maison  avec  ses  hommes; 
mais  comme  elle  n'était  pas  assez  grande,  on  les  en  fit  sortir,  et  on  les  plaça 
dans  une  espèce  de  mosquée,  ouverte  à  tous  venants.  Les  deux  premiers 
jours,  les  Arabes  qui  les  avaient  capturés  leur  disaient  que  la  rivière  de 
Bouberak,  gonflée  par  les  pluies,  rendait  impossible  le  voyage  d'Alger,  et 
les  engageaient  à  prendre  patience  ;  le  troisième,  ils  paraissaient  moins  bien 
disposés,  lorsqu'un  koulougli,  ayant  passé  la  rivière,  vint  leur  apporter  la 
nouvelle  que  des  officiers  et  un  secrétaire  du  dey  d'Alger  s'approchaient  pour 
protéger  les  naufragés.  «Mais,  par  Allah!  ajouta-t-il  en  s'adressant  aux 
«  Arabes,  vous  êtes  bien  sots  si  vous  prenez  ces  hommes  pour  des  Anglais.» 

Le  Maltais  partit  alors  pour  se  rendre  auprès  des  officiers  turcs,  et  sans 
doute  il  plaida  avec  beaucoup  de  chaleur  la  cause  de  ses  compagnons,  car 
une  heure  après  son  départ  nos  marins  étaient  mieux  traités,  et  plusieurs 
des  Arabes  leur  rendaient  les  effets  dont  ils  les  avaient  d'abord  dépouillés. 
Dans  le  même  moment,  un  des  guides  fit  sortir  le  capitaine  Bruat,  et  lui 
donna  à  entendre  qu'il  allait  le  conduire  vers  la  rivière.  Celui-ci  refusa  de  se 


278  DOMINATION  FRANÇAISE. 

séparer  de  ses  camarades,  qu'il  instruisit  aussitôt  de  la  proposition  qui  venait 
de  lui  être  faite  ;  mais,  d'un  avis  unanime,  ils  lui  représentèrent  que  sa  pré- 
sence parmi  eux  ne  serait  pas,  à  beaucoup  près,  aussi  utile  qu'auprès  des 
officiers  du  dey.  M.  Bruat  se  décida  donc  à  partir.  En  passant  la  rivière  à 
la  nage,  il  perdit  ses  effets,  qui  furent  entraînés  par  la  violence  du  courant; 
mais  arrivé  sur  l'autre  rive,  un  Turc  se  dépouilla  des  siens  pour  l'en  couvrir. 
Il  fut  alors  conduit  à  la  tente  du  secrétaire,  qui  l'interrogea  en  espagnol  et 
lui  donna  les  plus  grandes  assurances  pour  la  sécurité  de  tous. 

Les  choses  prenaient  une  tournure  favorable  :  l'effendi  avait  expédié  deux 
officiers  dans  les  montagnes,  et  avait  même  permis  au  commandant  Bruat 
d'écrire  une  lettre  à  son  second  pour  qu'il  rassurât  les  hommes  des  deux 
équipages.  Une  imprudence,  commise  par  plusieurs  Français  qui  s'étaient 
échappés  des  cases  où  ils  étaient  retenus,  eut  les  suites  les  plus  terribles.  Ces 
hommes,  en  fuyant,  avaient  blessé  une  femme;  pour  venger  cet  outrage,  les 
Bédouins  massacrèrent  une  partie  des  prisonniers,  et,  selon  la  coutume  arabe, 
leur  tranchèrent  la  tête.  Ces  sanglants  trophées  furent  aussitôt  portés  à  Alger 
et  exposés  aux  regards  avides  de  la  populace. 

Le  commandant  Bruat  fut  envoyé  à  Alger,  où  il  arriva  sain  et  sauf;  on  le 
conduisit  aussitôt  chez  l'aga ,  qui  lui  adressa  plusieurs  questions  sur  son 
voyage  sur  la  force  de  son  navire,  et  sur  les  causes  de  son  naufrage.  Bientôt 
après,  le  commandant  d'Assigny  et  les  hommes  qui  restaient  des  deux  équi- 
pages furent  conduits  par  les  Arabes  à  la  rivière  Bouberak,  et  remis  entre 
les  mains  des  officiers  du  dey.  L'un  d'eux,  qui  parlait  français,  leur  dit  qu'ils 
étaient  bien  heureux  d'être  hors  des  mains  des  Arabes;  que  déjà  vingt  têtes 
avaient  été  portées  à  Alger,  et  qu'on  parlait  d'un  plus  grand  nombre  encore. 
Les  naufragés  passèrent  la  nuit  au  cap  Matifoux  dans  des  transes  mortelles  ;  le 
lendemain,  à  environ  quatre  heures  du  soir,  ils  entrèrent  en  ville,  escortés 
de  soldats  turcs  et  suivis  d'une  nombreuse  populace.  On  les  mena  avec  inten- 
tion devant  le  palais  du  dey,  où  étaient  exposées  les  têtes  de  leurs  camarades; 
plusieurs  d'entre  eux  ne  purent  supporter  ce  sanglant  spectacle  et  tombèrent 
évanouis.  On  les  renferma  ensuite  dans  le  bagne.  Le  consul  d'Angleterre  et 
celui  de  Sardaigne  voulurent  recueillir  les  officiers  dans  leurs  hôtels  ;  mais 
ceux-ci  refusèrent  ces  offres  obligeantes,  décidés  qu'ils  étaient  à  partager  le 
sort  de  leurs  hommes.  Le  dey  essaya  à  son  tour  d'obtenir  des  naufragés 
quelques  renseignements  sur  l'expédition  ;  toutes  ses  tentatives  furent  sans 
résultat  :  si  la  tempête  avait  détruit  leurs  navires,  l'honneur  du  moins  était 
resté  sauf  chez  nos  braves  marins1. 

Cependant,  instruit  par  ses  agents  de  ce  qui  se  passait  en  France,  Hussein 
faisait  de  grands  préparatifs  de  défense.  11  venait  d'appeler  à  son  aide  les 


1  Le  dévouement  du  Maltais  fut  récompensé  par  la  croix  de  la  légion  d'honneur,  et  par  le 
ilon  d'un  bateau.  —  M.  Bruat  vient  d'être  appelé  au  commandement  <le;  îles  Marquises. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  271) 

chefs  qui  relevaient  de  son  pachalick.  Hassan ,  beyd'Oran,  lui  était  parfai- 
tement dévoué;  mais,  cassé  par  l'âge,  il  nt'  pouvait  se  meltre  en  personne 
à  la  tête  des  troupes  destinées  à  se  réunir  aux  forces  algériennes.  Achmet, 
bey  de  Conslantine,  et  Mustapha,  bej  de  Titery,  nourrissaient  depuis  long- 
temps contre  le  pacha  des  projets  de  révolte;  de  son  côté  celui-ci,  qui 
connaissait  leurs  desseins,  se  proposait  de  les  destituer;  mais  dans  ce  mo- 
ment critique,  il  jugea  prudent  de  remettre  sa  vengeance  à  des  temps  meil- 
leurs, et  leur  lit  même  de  brillantes  promesses.  Séduits  par  ces  offres ,  les 
deux  beys  s'engagèrent  à  lui  amener  tous  leurs  contingents.  Enfin,  Hussein 
avait  entamé  des  négociations  avec  le  Maroc,  Tunis  et  Tripoli,  pour  en  ob- 
tenir des  secours  Tunis  et  Maroc  se  contentèrent  de  répondre  par  ries  pro- 
testations de  dévouement,  et  parties  vœux  fort  stériles  pour  le  succès  de  la 
cause  algérienne.  Le  bev  de  Tripoli  ne  lit  pas  mieux  ;  mais  il  écrivit  une 
lettre  qui  mérite  d'être  conservée,  car  on  trouve  dans  ce  type  de  chancellerie 
musulmane  quelques  faits  curieux  sur  la  part  que  Mehemet-Ali  devait  prendre 
à  la  lutte  qui  se  préparait,  coopération  dont  nous  avons  déjà  entretenu  nos 
lecteurs  : 

Tkès-excellejnt  seio.xeur, 

i  Louange  à  Dieu!  Puissent  ses  bénédictions  s'étendre  sur  la  plus  parfaite  des 
créatures,  la  lumière  qui  vivifie  les  ténèbres,  le  Prophète  après  lequel  il  ne  viendra 
plus  de  prophète ,  notre  seigneur  Mahomet ,  sa  famille  et  ses  compagnons  ! 

<  Que  Dieu  conserve  le  souverain  fort,  victorieux  sur  terre  et  sur  les  mers,  dont  la 
puissance  est  redoutée  de  toutes  les  nations  au  point  de  les  remplir  de  terreur,  le  chef 
des  guerriers  qui  combattent  pour  la  foi ,  celui  qui  retrace  les  vertus  des  Ualifes,  dont 
le  génie  est  élevé  et  l'aspect  gracieux,  notre  frère  Sidi-Hussein,  pacha  d'Alger  la  bien 
gardée,  et  le  séjour  des  ennemis  des  Infidèles!  L'assistance  de  Dieu  soit  toujours  avec 
lui!  que  la  victoire  et  la  prospérité  guident  ses  pas! 

«  Après  vous  avoir  offert  nos  salutations  les  plus  sincères  et  les  plus  parfaites  (que 
la  miséricorde  de  Dieu  et  ses  hénedictions  vous  visitent  soir  et  matin},  nous  avons 
l'honneur  de  vous  exposer  que  nous  sommes,  et  Dieu  en  soit  loué!  dans  une  situation 
satisfaisante,  et  que  nous  demeurons  fidèle  aux  sentiments  d'amitié  et  d'affection  qui 
depuis  longtemps  ont  uni  d'une  manière  si  étroite,  en  toutes  circonstances ,  les  deux 
souverains  des  deux  odjacks  d'Alger  et  de  Tripoli ,  sentiments.,dont  nous  ne  uous 
écarterons  jamais. 

>  Notre  lettre  nous  est  arrivée,  nous  en  avons  rompu  le  cachet,  et  nous  avons  lu 
les  honnes  nouvelles  que  vous  nous  y  donnez  relativement  à  votre  personne.  Vous  nous 
informez  aussi  qu'il  était  venu  à  votre  connaissance  que  nous  faisions  des  préparatifs 
sur  terre  et  sur  mer,  et  que  nous  nous  disposions  à  marcher  à  la  rencontre  du  maître 
des  pachalicks  de  l'Orient.  Votre  Kxcellence  s'en  étonne  et  nous  demande  à  lui  expli- 
quer cette  circonstance,  non  pas  d  une  manière  succincte,  mais  avec  détails. 

«  Avant  la  lettre  que  nous  écrivons  aujourd'hui,  vous  savez  que  nous  vous  en  avons 
écrit  une  autre,  dans  laquelle  nous  vous  faisions  connaître  que  les  nouvelles  qui  ont 
donne  lieu  à  nos  préparatifs  étaient  venues  de  tous  cotés,  qu'elles  se  trouvaient  dans 
les  journaux  reçus  par  les  consuls,  et  elles  sont  assez  justifiées  par  l'événement  ,  que 
les  Fiançais,  ces  ennemis  de  Dieu,  étaient,  disait-on.  les  instigateurs  de  Mehemet-Ali 


280  DOMINATION  FRANÇAISE. 

dans  cette  affaire  ;  qu'ils  l'avaient  excité  à  s'emparer  du  pachalick  de  l'Occident ,  lui 
avaient  persuadé  cpie  les  chemins  étaient  faciles,  lui  avaient  promis  de  l'aider  à  accom- 
plir les  projets  d'indépendance  qu'il  poursuit ,  et  à  devenir  roi  de  toute  l'Afrique  des 
Arabes;  qu'ils  s'étaient  engagés  à  l'appuyer  par  l'envoi  d'une  expédition  qui  irait 
mettre  son  fils  Ibrahim-Pacha  en  possession  d'Alger. 

m  Eh  bien!  lorsque  nous  avons  eu  connaissance  de  ces  nouvelles,  nous  avons  levé  et 
équipé  des  troupes,  et  préparé  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  faire  la  guerre.  Nous 
avons  en  même  temps  envoyé  aux  habitants  de  toutes  les  parties  de  notre  od  aek  l'ordre 
de  se  tenir  prêts  à  entrer  en  campagne,  et  d'être  bien  sur  leurs  gardes. 

«  Maintenant,  si  Dieu  permet  que  Mehemet-Ali  se  présente,  nous  le  recevrons  à  la  tête 
de  nos  troupes  ,  sans  sortir  toutefois  des  limites  de  nos  possessions,  et  nous  le  ferons 
repentir  de  son  entreprise.  S'il  plaît  à  Dieu  ,  il  retournera  sur  ses  pas  avec  la  honte 
d'une  défaite;  avec  la  grâce  du  Tout-Puissant,  nous  lui  donnerons  le  salaire  qu'il 
mérite  pour  sa  conduite.  Les  trames  perfides  tournent  toujours  contre  ceux  qui  les  our- 
dissent. 

'<  Ce  n'est  pas  que  nous  ne  fussions  content  que  Mehemet-Ali,  se  bornant  à  ses  états, 
renonçât  à  ses  projets  de  porter  la  guerre  dans  les  nôtres  ;  car  nous  n'avons  rien  de 
plus  à  cœur  que  d'épargner  le  sang  des  musulmans,  et  de  voir  l'islamisme  dans  une 
paix  complète.  La  guerre  entre  fidèles  est  un  feu,  et  celui  qui  l'allume  est  du  nombre 
des  misérables. 

«  Si  Votre  Seigneurie  désire  avoir  des  nouvelles  concernant  notre  personne,  nous  lui 
dirons  que  nous  avons  été  fort  ennuyé  et  fort  affligé  que  les  Français  (que  Dieu  fasse 
échouer  leur  entreprise!)  rassemblaient  leurs  troupes,  et  allaient  se  diriger  contre 
votre  odjack.  Nous  n'avons  cessé  d'en  avoir  l'esprit  en  peine  et  l'âme  triste,  jusqu'à  ce 
qu'enfin  ,  ayant  eu  un  entretien  avec  un  saint  de  ceux  qui  savent  découvrir  les  choses 
les  plus  secrètes,  et  celui-là  a  fait  en  ce  genre  des  miracles  évidents  qu'il  serait  inutile 
de  manifester,  je  le  consultai  à  votre  sujet;  il  me  donna  une  réponse  favorable  qui ,  je 
l'espère  de  la  grâce  de  Dieu ,  sera  plus  vraie  que  ce  que  le  ciseau  grave  sur  la  pierre- 
Sa  réponse  a  été  que  les  Français  (que  Dieu  les  extermine  !  )  s'en  retourneraient  sans 
avoir  obtenu  aucun  succès.  Soyez  donc  libre  d'inquiétude  et  de  soucis  ,  et  ne  craignez, 
avec  l'assistance  de  Dieu,  ni  malheur,  ni  revers,  ni  souillure,  ni  violence.  Comment 
d'ailleurs  craindriezvous?  n'étes-vous  pas  de  ceux  que  Dieu  a  distingués  des  autres  par 
ies  avantages  qu'il  leur  a  accordés  ?  Vos  légions  sont  nombreuses,  et  n'ont  point  été 
rompues  par  le  choc  des  ennemis  ;  vos  guerriers  portent  des  lances  qui  frappent  des 
coups  redoutables,  et  ils  sont  renommés  dans  les  contrées  de  l'Orient  et  de  l'Occident  ; 
votre  cause  est  en  même  temps  toute  sacrée  ,  vous  ne  combattez  ni  pour  faire  des  pro- 
fits ,  ni  dans  la  vue  d'aucun  avantage  temporel ,  mais  uniquement  pour  faire  régner  !;i 
volonté  de  Dieu  et  sa  parole. 

»  Quant  à  nous,  uous  ne  sommes  pas  assez  puissant  pour  \ous  envoyer  des  secours  ; 
nous  ne  pouvons  vous  aider  que  par  de  bonnes  prières ,  que  nous  et  nos  sujets  adres- 
serons à  Dieu  dans  les  mosquées.  Nous  nous  recommandons  aussi  aux  vôtres  dans  tous 
les  instants.  Dieu  les  exaucera  par  l'intercession  du  plus  généreux  des  intercesseurs  et 
du  plus  grand  des  propbètes. 

«  Nous  demandons  à  Votre  Seigneurie  de  nous  instruire  de  tout  ce  qui  arrivera; 
nous  en  attendons  des  nouvelles  avec,  la  plus  vive  impatience;  elle  nous  obligera  de 
nous  faire  connaître  tout  ce  qui  l'intéressera.  Qu'elle  vive  éternellement  en  bien  ,  santé 
et  satisfaction  !  Salut. 

Le  -2'.   Jet  k.iadi  de  l'an   l-2'..'i      ISr>0    . 

>    x  01  SEF, 
J'th  (V  ///' ,  f>ac/i((  de  Tripoli. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  -J8I 

Aiti>i,  des  le  début  de  la  campagne,  le  dej  d'Alger  ne  pouvant  compter  sur 
aucun  allié,  se  trouvait  réduit  à  ses  propreB  forces.  Suivons  maintenant  la 
marche  de  noire  armée. 

Dans  la  nuit  du  -21  au  28  niai,  la  flotte  lut  assaillie,  à  la  hauteur  de  Minorque 
et  de  Majorque,  par  uno  forte  bourrasque  d'E.-S.-E.  On  la  conduisit  aussitôt 
snus  le  vent  de  ces  Iles,  ou  clic  trouva  un  abri;  depuis  quelques  jours,  la  flot- 
tille était  en  relâche  à  Palina.  Le  28  au  malin,  le  temps  s'élanl  remis  au  beau, 
toute  L'armée  reprit  sa  roule  sur  Alger;  le  30,  elle  était  a  cinq  lieues  nord  du 
cap  Caxine  ;  un  nouveau  coup  de  vent  l'obligea  à  prendre  le  large.  Malgré  l'avis 
contraire  de  plusieurs  officiers  de  marine,  l'amiral  Duperré  jugea  prudent  de 
ramener  celte  masse  de  bâtiments  sous  le  vent  des  îles  Baléares,  et  choisit 
pour  lieu  de  relâche  la  haie  de  Palma.  Quelques  puhlicisles  ont  blâmé  cette 
manœuvre:  mais  que  l'on  tienne  compte  des  sinistres  prévisions  qui  avaient 
précédé  le  départ  de  l'expédition,  et  on  verra  si  le  commandant  en  chef  de 
l'armée  navale  n'était  pas  condamné  à  une  excessive  prudence. 

Enfin,  le  10  juin,  après  onze  jours  de  temps  contraires,  la  Hotte  se  remit  en 
marche,  et  se  trouva  le  1-2  au  malin  sur  la  côte  d'Afrique.  In  vent  d'est- 
nord-est,  grand  Irais,  qui  s'éleva  soudain,  l'obligea  une  seconde  fois  à  prendre 
le  large.  Le  13,  le  vent  soufflait  encore  avec  violence  de  la  partit!  de  l'est  ; 
mais  la  mer  étant  moins  agitée  que  la  veille,  la  Hotte  put  se  rapprocher  de 
terre,  et,  au  lever  du  soleil,  elle  ne  se  trouvait  plus  qu'à  deux  ou  trois  lieues 
d'Alger.  On  aperçut  alors  distinctement  cette  ville,  avec  ses  maisons  éclatantes 
île  blancheur  rangées  en  amphithéâtre  sur  les  bords  de  la  mer,  et  sa  forme 
triangulaire  se  détachant  des  massifs  de  verdure  qui  l'environnent.  Une  longue 
chaîne  de  montagnes  fort  élevées,  puis  d'autres  montagnes  d'une  teinte 
bleuâtre,  mais  plus  éloignées  (le  grand  et  le  petit  Atlas),  formaient  les  limites 
de  ce  brillant  panorama.  Au  milieu  du  jour,  trois  cents  voiles,  l'amiral  en  tète, 
se  trouvaient  en  avant  de  la  rade  d'Alger.  Le  vaisseau  la  Provence ,  celui  sur 
lequel  les  batteries  algériennes  avaient  naguère  osé  faire  feu ,  était  là  majes- 
tueux, et  semblait,  avec  son  innombrable  cortège,  venir  annoncer  au  dey  le 
châtiment  terrible  qu'il  allait  bientôt  recevoir  pour  l'outrage  fait  au  pavillon 
français.  L'armée,  en  grande  tenue,  l'enthousiasme  au  cœur  et  la  joie  au 
visage,  était  sur  le  pont  des  vaisseaux,  contemplant  le  magnifique  spectacle 
qui  se  déroulait  à  ses  yeux,  et  témoignant  par  ses  cris  le  vif  désir  qu'elle 
avait  de  se  mesurer  avec  l'ennemi. 

L'amiral  Duperré,  après  être  resté  en  panne  quelque  temps  dans  la  rade, 
comme  pour  donner  au  dey  le  temps  de  compter  les  voiles  de  sa  flotte,  doubla 
la  pointe  de  Caxine,  mit  le  cap  sur  Sidi-Ferruch,  et  se  porta  dans  cette  direc- 
tion avec  toute  l'armée.  Ce  fut  un  imposant  spectacle  que  celui  de  tous  ces 
vaisseaux  de  guerre,  défilant  majestueusement  sous  les  yeux  des  Algériens, 
et  leur  faisant  pressentir,  par  leur  noble  attitude,  tout  le  danger  qu'il  y  avait 
pour  eux  d'avoir  osé  braver  une  nation  aussi  puissante  que  la  France;  mais, 

3G 


•282  DOMINATION  FRANÇAISE. 

aveuglés  par  leur  fanatisme,  ceux-ci  regardaient  avec  indifférence  ce  redou- 
table déploiement  de  forces ,  et  s'écriaient  dans  leur  opiniâtre  ignorance  : 
«  Allah  et  Sîdi-Abd-el-Rahman  et  Tsaalebi  sauveront,  comme  ils  l'ont  fait  déjà 
((  tant  de  fois,  Alger  la  bien  gardée!  »  Le  13  au  soir,  la  flotte  française  jetait 
ses  ancres  sur  la  plage  de  Sidi-Ferruch.  Cette  baie  avait  été  choisie  à  cause 
de  son  étendue,  de  sa  plage  basse  et  sablonneuse,  qui  est  d'un  facile  accès, 
et  parce  qu'elle  est  abritée  contre  les  vents  d'est,  qui,  pendant  les  mois  de 
juin,  de  juillet  et  d'août,  régnent  presque  constamment  dans  ces  parages. 

Esseïd-Efroudj,  dont  nous  avons  fait,  par  corruption,  Sidi-Ferruch,  tire  son 
nom  d'un  marabout  dont  on  vénère  en  cet  endroit  le  tombeau;  c'est  un  petit 
promontoire  à  l'ouest  d'Alger,  qui  s'avance  de  onze  cents  mètres  dans  la  mer, 
et  qui  forme  la  pointe  occidentale  du  massif  contre  lequel  cette  ville  est  ados- 
sée. Il  est  relié  à  la  côte  par  une  langue  de  terre,  basse,  couverte  d'un  sable 
rougeàtre,  et  où  croissent  des  lentisques,  des  arbousiers  et  une  multitude  de 
plantes  rampantes  ;  sa  largeur  varie  de  six  à  huit  cents  mètres.  En  sorte  qu'au 
moyen  d'un  retranchement  d'environ  mille  mètres,  il  était  possible  d'isoler 
complètement  la  presqu'île  de  la  terre  ferme,  et  d'en  faire  une  place  d'armes 
inexpugnable.  L'extrémité  de  cette  langue  de  terre  se  termine  en  ï  par  un 
banc  de  rochers  élevés  qui  se  prolonge  par  des  îlots  et  forme  sur  les  côtés 
deux  abris  excellents.  Sur  le  point  culminant,  on  aperçoit  une  tour  blanche, 
appelée  par  les  marins  espagnols  Torrc-Chica  ,  un  minaret  et  quelques  corps 
de  logis  qui  entourent  le  tombeau  du  marabout.  Au  bas  du  rocher  se  trouve 
un  jardin,  un  puits  ombragé  par  un  superbe  palmier,  et  enfin  une  batterie 
circulaire,  percée  de  douze  embrasures.  Les  avantages  de  cette  position  avaient 
déterminé  le  capitaine  du  génie  Boutin  à  la  signaler  comme  la  plus  favorable 
au  débarquement  ;  l'Américain  Shaler,  dans  son  excellent  ouvrage  sur  l'Al- 
gérie, avait  confirmé  l'opinion  du  capitaine  Boutin  ;  aussi,  depuis  longtemps, 
était-il  décidé  que,  si  l'expédition  avait  lieu,  les  troupes  débarqueraient  à  Sidi- 
Ferruch.  Deux  baies  s'étendent  de  chaque  côté  de  la  presqu'île  :  l'une  à  l'est, 
l'autre  à  l'ouest.  Le  vent  soufflant  de  l'est,  l'amiral  pensa  que  c'était  dans  la 
baie  occidentale  qu'il  fallait  débarquer. 

On  s'attendait  à  une  vigoureuse  résistance  ;  il  n'y  en  eut  pour  ainsi  dire  pas; 
et  telle  fut  l'inconcevable  ineptie  du  dey  ou  de  ses  chefs  militaires,  qu'ils  ne 
songèrent  même  pas  à  établir  sur  quelques  points  de  la  côte  des  batteries,  dont 
le  feu  bien  dirigé,  au  moment  de  la  concentration  de  la  flotte,  nous  eût  fait 
un  mal  considérable.  On  reconnut  que  la  tour  de  Torre-Chica  n'était  point 
armée,  et  que  des  canons  y  étaient  grossièrement  figurés  par  des  pièces  de 
bois.  Quand  on  eut  doublé  la  pointe  de  Sidi-Ferruch,  la  batterie  basse  présenta 
ses  douze  embrasures;  mais  pas  une  seule  bouche  à  feu  ne  s'y  montrait.  Le 
commandant  de  Sidi-Ferruch,  au  lieu  de  disputer  ce  point  important,  comme 
il  eût  pu  le  faire,  se  contenta  d'établir  au-delà  de  la  presqu'île  plusieurs 
mortiers  et  piiccs  de  canon,  et  de  lancer  sur  la  flotte  quelques  bombes  et 


DOMINATION  FRANÇAISE  -Ml 

quelques  boulets;  mal  dirigés,  ils  atteignirent  peu  de  monde  el  ne  firent 
qu'endommager  faiblement  le  Breslaw. 

L'amiral  Duperré  lit  vivement  accoster  la  plage  par  le  navire  à  vapeur  le 
\ageur,  qui  présenta  successivement  ses  Qancs  à  la  batterie  turque  et  ouvrit 
le  feu.  Aussitôt  l'escadre  de  réserve,  qui  louvoyait  en  attendant  que  les  signaux 
de  l'amiral  l'appelassent,  vira  de  bord  et  se  prépara  au  combat.  Aux  derniers 
rayons  du  soleil,  le  canon  des  dunes  de  Sidi-Ferruch  se  tut  tout  à  coup;  les 
broussailles,  au  milieu  desquelles  peu  d'instants  auparavant  on  avait  vu  vol- 
tiger les  chlamides  des  Turcs  et  les  burnous  des  Arabes,  devinrent  désertes; 
puis,  le  croissant  de  la  lune  se  détacha  des  cimes  de  l'Atlas,  les  feux  des  bi- 
vouacs ennemis  scintillèrent  au  milieu  des  chênes-verts  et  des  figuiers  de 
Barbarie;  les  vaisseaux  allumèrent  leurs  fanaux,  et  un  silence  profond  qu'in- 
terrompaient seulement  par  intervalles  le  bruit  des  vagues  et  le  cri  des  chacals, 
régna  bientôt  sur  la  Hotte  française  et  dans  le  camp  des  Arabes.  On  était  à  la 
veille  d'une  grande  journée! 

Le  14,  à  la  pointe  du  jour,  les  navires  de  la  deuxième  escadre,  ayant  à  bord 
la  première  division  de  l'armée,  se  forment  en  ligne  parallèle  au  rivage;  la 
première  escadre  et  la  réserve  se  placent  en  arrière  ;  le  convoi  et  la  flottille 
sont  groupés  entre  les  escadres  et  le  rivage.  Au  signal  du  débarquement, 
donné  par  le  vaisseau  amiral,  toutes  les  embarcations  sont  mises  à  l'eau. 
Cette  manœuvre  s'accomplit  sans  confusion,  et,  en  un  instant,  la  première  et 
la  deuxième  division  de  l'armée  (vingt  mille  bommes)  furent  placées  dans  les 
chaloupes  ;  en  même  temps,  dix  pièces  de  campagne  et  une  batterie  de  mon- 
tagne, accompagnées  de  quatre  cents  canonniers,  s'installaient  sur  des  cha- 
lands, toutes  prêtes  à  être  mises  en  batterie  ;  le  génie,  embarqué  sur  six  bateaux 
génois  ou  catalans,  occupait  les  ailes  de  la  flottille.  Tous  ces  préparatifs  s'ef- 
fectuèrent avec  une  merveilleuse  précision.  M.  le  capitaine  de  vaisseau  baron 
Ilugon  était  chargé  de  la  direction  supérieure  du  débarquement;  M.  Rem- 
quet,  capitaine  de  frégate,  major  de  l'armée  navale,  avait  la  conduite  particu- 
lière de  la  première  ligne  ;  M.  le  capitaine  de  frégate  Salvy,  commandant  en 
second  le  vaisseau  amiral,  était  chargé  de  la  deuxième  ligne  ;  M.  Casy,  capitaine 
de  frégate,  dirigeait  la  troisième  ligne  ;  la  quatrième  était  sous  les  ordres  de 
M.  Lelebvre,  lieutenant  de  vaisseau.  Chaque  canot  remorqueur  était  com- 
mandé par  un  aspirant,  et  chaque  bateau  transportant  des  troupes  était  monté 
par  un  élève  de  marine. 

Lorsque  tout  fut  disposé,  les  remorqueurs  entraînèrent  vers  le  rivage  les 
bateaux  chargés  de  soldats  et  d'artillerie  ;  l'aspect  de  ces  phalanges  flottantes 
était  majestueux  ;  elles  s'avançaient  lentement  et  avec  ensemble,  observant  un 
profond  silence,  que  rendaient  plus  solennel  encore  les  légères  vapeurs  qui  les 
entouraient;  on  n'entendait  que  le  bruit  cadencé  des  rames  qui  frappaient  la 
lame,  et  bientôt  on  ne  distingua  plus  que  des  masses  confuses  qui  se  perdaient 
au  milieu  du  brouillard.  La  flottille  se  trouva  bientôt  à  une  très-petite  distance 


•2H..  DOMINATION  FRANÇAISE. 

de  la  terre  ;  alors  quelques  pièces  d'artillerie  et  des  fusées  à  lacongrève  ouvri- 
rent le  feu  dans  la  direction  des  batteries  ennemies,  et  contre  tous  les  mou- 
vements de  terrain  qui  pouvaient  favoriser  une  embuscade:  puis  les  marins, 
ayant  de  l'eau  jusqu'à  la  ceinture,  se  mirent  à  haler  les  bateaux  pour  les  faire 
échouer  sur  le  sable.  Mais  les  soldats,  impatients  de  gagner  le  rivage,  se  jettent 
dans  l'eau  aussitôt  qu'ils  peuvent  aborder  sans  mouiller  leurs  gibernes.  Grâce  à 
cette  louable  émulation,  toute  la  plage  fut  en  un  instant  hérissée  de  baïon- 
nettes. Les  brigades  Achard  et  Porrct  de  Morvan  sont  les  premières  à  se  former 
en  ligne,  tandis  que  deux  braves  marins,  Sion,  chef  de  la  grande  hune  de  la 
frégate  la  Thémis,  et  Brunon,  matelot  de  la  Surveillante,  s'élancent  vers  la  tour 
de  Sidi-Ferruch,  l'escaladent  et  y  arborent  le  drapeau  français.  Cette  action 
solennelle  fut  saluée  par  les  acclamations  unanimes  de  l'armée  et  par  le  canon 
de  la  Hotte.  En  ce  moment,  le  général  en  chef  et  son  état-major  abordaient 
la  plage  algérienne. 

La  première  division,  une  fois  formée,  se  disposa  à  marcher  immédiatement 
contre  les  dunes  occupées  par  les  Arabes ,  dont  l'artillerie  faisait  un  feu  assez 
bien  nourri.  L'ennemi  avait  pris  en  dehors  de  la  presqu'île  une  position  que 
défendaient  trois  batteries  échelonnées;  il  montrait  sept  à  huit  mille  hommes 
presque  tous  Arabes;  des  Turcs  servaient  les  bouches  à  feu.  Différer  l'attaque, 
c'eût  été  exposer  l'armée  à  des  pertes  considérables  :  le  général  Berthezène 
donna  donc  l'ordre  de  s'avancer  par  bataillon  en  masse  vers  la  gauche  de  la 
position  que  l'ennemi  occupait,  et  de  tourner  ses  batteries.  Le  terrain  n'était 
que  faiblement  accidenté  ;  mais  les  fortes  broussailles  dont  il  était  couvert  ren- 
daient la  marche  difficile.  L'ardeur  de  nos  soldats  triompha  de  ces  obstacles  ; 
ils  s'élancent  au  pas  accéléré,  chassant  devant  eux  une  horde  de  cavaliers 
arabes  qui  cherchaient  à  s'opposer  à  leur  passage,  et  se  trouvent  en  un  clin 
d'œil  au  pied  des  redoutes.  Pour  seconder  ce  mouvement,  l'amiral  Duperré 
faisait  prendre  en  écharpe  les  batteries  ennemies  par  l'artillerie  des  bateaux  à 
vapeur  le  Nageur  et  le  Sphynx,  qui  se  trouvaient  dans  la  baie  de  l'ouest,  et  par 
celle  de  la  corvette  la  Bayonnaise  et  des  bricks  la  Badine  et  ÏActcon,  mouillés 
dans  la  baie  orientale.  Les  feux  combinés  de  ces  cinq  navires,  partant  des  deux 
côtés  de  la  presqu'île  ,  firent  de  grands  ravages  dans  les  rangs  ennemis  et  y 
jetèrent  l'épouvante.  Les  redoutes  ainsi  attaquées  furent  tournées  et  enlevées 
en  un  instant;  deux  jeunes  officiers  du  3e  de  ligne,  MM.  de  Bourmont  et  Bes- 
sières,  y  entrèrent  les  premiers,  et  tous  les  hommes  qui  les  défendaient,  horde 
confuse  et  indisciplinée ,  se  retirèrent  précipitamment  et  dans  le  plus  grand 
désordre.  Ce  premier  succès,  d'un  si  favorable  augure,  et  qui  inspira  tant  de 
confiance  à  nos  troupes,  ne  nous  coûta  qu'une  centaine  d'hommes  mis  hors 
de  combat.  Onze  pièces  de  canon  et  deux  mortiers  richement  ciselés,  qui 
avaient  appartenu  à  l'armée  de  Charles-Quint,  furent  les  trophées  de  cette 
journée. 

Pendant  que  la  première  division  se  portait  ainsi  en  avant,  la  seconde  opé- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  285 

rail  sou  débarquement,  el  chaque  brigade  allait  successivement  se  placer  en 
arrière  de  la  précédente,  pour  soutenir  la  division  engagée.  Grâce  à  l'infati- 
gable activité  que  déployèrent  nos  marins,  à  deux  heures  après  midi  les  (rois 
divisions  d'infanterie,  une  partie  des  sapeurs  et  des  canonniers,  toute  l'artillerie 
de  campagne,  une  grande  quantité  de  vivres  <d  soixante-quatre  chevaux, 
étaient  réunis  dans  la  presqu'île.  Longtemps  avant  le  débarquement,  on  avait 
arrête  le  projet  de  taire  de  Sidi-Lerruch  une  plaee  de  dépôt,  fermée  du  côté 
d(>  terre  par  une  ligne  continue  de  fortifications  :  le  général  Valazé  se  mit  aus- 
sitôt à  l'œuvre;  et  deux  mille  cinq  cents  hommes  furent  immédiatement 
employés  à  creuser  les  fossés,  à  élever  les  escarpes,  à  planter  les  palissades. 

Après  s'être  emparée  des  batteries  ennemies,  la  première  division  prit  posi- 
tion à  la  hauteur  de  celle  de  ces  batteries  qui  était  le  plus  éloignée  du  point  de 
débarquement,  et  reçut  l'ordre  d'en  tourner  les  pièces  contre  l'ennemi.  Sa 
gauche  s'étendait  jusqu'à  la  mer  ;  l'espace  qui  resta  vide  sur  la  droite  fut  occupé 
par  la  division  Loverdo.  La  division  d'Kscars  s'établit  en  partie  dans  la  pres- 
qu'île, et  en  partie  au-delà  du  tracé  des  ouvrages.  Le  quartier  général  s'installa 
dans  la  tour  de  Siili-Ferruch  et  ses  dépendances. 

Le  marabout  d'Esseïd-Efroudj  est  l'un  des  plus  beaux  des  environs  d'Alger  ; 
il  était  alors  l'objet  d'une  vénération  toute  particulière  de  la  part  des  fidèles 
musulmans,  qui  attribuaient  aux  reliques  qu'il  renferme  une  puissance  sans 
bornes  pour  attirer  ou  conjurer  les  tempêtes;  aussi  le  considéraient- ils  comme 
le  meilleur  des  auxiliaires  pour  repousser  la  flotte  française.  C'est  sans  con- 
tredit à  cette  stupide  croyance  qu'il  faut  attribuer  le  peu  de  résistance  que 
rencontra  notre  débarquement  sur  cette  plage  si  bien  gardée.  Les  dépouilles 
du  santon  reposent  dans  une  grande  salle  couverte  d'un  dôme  octogone,  où 
l'on  ne  pénètre  qu'à  travers  d'autres  salles  et  une  cour  formée  de  murs 
élevés.  La  cbàsse  qui  renferme  ses  restes  est  artistement  incrustée  de  bois 
précieux;  mais  des  amulettes  en  corail,  en  argent  ou  en  verroterie  la  recou- 
vrent en  entier.  Des  bannières  et  des  pièces  de  soie  de  différentes  couleurs, 
offrandes  de  pieux  pèlerins,  décorent  les  murs  de  la  salle.  Le  général  lit 
religieusement  respecter  tous  ces  objets  et  se  logea  dans  la  chapelle,  seule 
pièce  habitable  du  marabout.  Sur  le  donjon  de  la  tour  il  fit  établir  un  télé- 
graphe pour  correspondre  avec  la  flotte. 

Voilà  donc  enfin  une  armée  française  campée  sur  cette  terre  d'Afrique  où 
tant  de  nations  différentes  sont  venues  tour  à  tour  imposer  leurs  lois!  Les 
pieds  de  nos  soldats  victorieux  foulent  déjà  le  territoire  de  cette  Mauritanie 
césarienne,  si  florissante  sous  le  règne  semi-romain  de  Juba  II,  et  maintenant 
déserte,  inculte,  barbare  !  La  France  est-elle  donc  destinée  à  raviver,  à  fécon- 
der les  germes  de  civilisation  que  la  société  antique  avait  déposés  et  si  heu- 
reusement développés  en  Afrique?  Le  christianisme,  sous  notre  domination, 
y  relèvera-t-il  ses  autels?  Ces  sièges  épiscopaux  qui  furent  une  des  gloires  de 
la  primitive  église,  retrouveront-ils  des  pasteurs  aussi  fervents,  aussi  éclairés 


286  DOMINATION  FRANÇAISE. 

que  ceux  dont  l'histoire  nous  a  transmis  les  noms?  Sous  notre  influence,  le  sol 
africain  va-t-il  de  nouveau  se  couvrir  de  riches  moissons?  Ces  villes  magni- 
fiques, dont  il  ne  reste  plus  que  des  ruines,  verront-elles  encore  la  foule  se 
presser  dans  leurs  murailles?  L'intérieur  du  pays  sera-t-il  bientôt  sillonné  de 
routes  semblables  à  ces  larges  voies  romaines  dont  la  description  nous  a  valu 
presque  une  histoire?  Enfin,  les  cotes  d'Afrique,  aujourd'hui  si  rapprochées  de 
nous  par  la  vapeur,  auront-elles  le  pouvoir  d'attirer  vers  elles,  comme  au  siècle 
d'Auguste,  l'élite  de  nos  citoyens?  A  toutes  ces  questions,  l'avenir  se  char- 
gera de  répondre  ;  bornons-nous  à  répéter  avec  orgueil  qu'une  nation  puis- 
sante, généreuse,  éclairée,  capable  de  concevoir  et  d'entreprendre  de  grandes 
choses,  vient  d'aborder  en  Afrique  ! 

Dès  le  premier  jour  cette  plage  de  Sidi-Ferrucli,  si  morne,  si  déserte,  a  changé 
d'aspect  :  le  sol  est  déblayé  de  ses  broussailles;  des  cabanes  de  feuillage  s'im- 
provisent; les  tentes  se  dressent;  les  ambulances  s'établissent;  chaque  corps, 
chaque  service  administratif  forme  un  quartier  distinct;  on  creuse  des  puits, 
on  construit  des  fours  pour  l'alimentation  de  l'armée;  et,  chose  merveilleuse  à 
dire  !  trois  jours  après  le  débarquement,  le  soldai  reçoit  du  pain  frais  fabri- 
qué en  Afrique.  Bientôt  une  imprimerie,  instrument  indispensable  des  peuples 
civilisés,  s'organise  et  lance  par  milliers  des  proclamations  écrites  dans  les 
divers  dialectes  usités  en  Algérie.  Partout  la  vie  et  le  mouvement.  Quarante 
bataillons  français  s'agitent  dans  cet  étroit  espace,  impatients  des  retards  qui 
les  y  retiennent;  les  accents  du  clairon  et  le  bruit  du  tambour  se  mêlent  aux 
chants  des  soldats;  les  charpentiers  et  les  forgerons  établissent  leurs  ateliers, 
tandis  que  les  cantinières  et  les  restaurateurs  fournissent  à  tous  des  provisions 
de  luxe  en  abondance.  Les  voitures  n'étaient  pas  connues  dans  la  régence; 
elles  circulent  déjà  dans  notre  camp,  et  les  officiers  du  génie  tracent  des 
routes.  Lorsque  les  feux  des  bivouacs  et  les  ombres  de  la  nuit  eurent  donné 
du  relief  à  toutes  ces  constructions  improvisées,  on  eût  dit,  des  hauteurs  de 
Sidi-Ferruch  ou  de  la  pleine  mer,  comme  une  immense  ville  sortie  tout  à 
coup  du  sein  des  flots. 

Le  15,  le  débarquement  du  matériel  continua  :  toutes  les  voitures  de  l'artil- 
lerie de  campagne  et  quelques  pièces  de  siège,  deux  cents  chevaux,  une  quan-- 
tité  considérable  d'outils  et  une  partie  de  l'approvisionnement  de  vivres  furent 
mis  à  terre.  Pendant  ce  temps,  les  troupes  de  la  première  division  soutenaient 
une  vive  fusillade  contre  les  Arabes,  et  les  soldats  de  tranchée  travaillaient 
aux  fortifications  qui  devaient  mettre  la  presqu'île  de  Sidi-Ferruch  à  l'abri  de 
toute  attaque.  L'achèvement  de  ces  travaux  était  indispensable  pour  que  l'ar- 
mée put  songer  à  se  porter  en  avant.  Aussi  l'amiral  Duperré ,  désireux  de 
seconder  les  intentions  du  général  en  chef ,  et  voulant  lui  laisser  toute  son 
infanterie  disponible  ,  offrit-il  de  faire  garder  le  camp  par  trois  mille  hommes 
de  marine,  utile  coopération  qui  fut  acceptée  avec  empressement,  et  qui  éta- 
blit un  lien  de  plus  entre  les  armées  de  terre  et  de  mer. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  2*7 

Le  16,  au  lever  «lu  soleil,  le  leraps  était  calmé;  mais  bientôt  après  on  \ii 
tomber  des  gouttes  d'eau  d'une  grosseur  extraordinaire.  Ce  phénomène,  assez. 
fréquent  dans  les  contrées  équinoxiales ,  était  le  signe  précurseur  d'une  do- 
lente tempête.  Tout  à  coup  un  impétueux  vent  d'ouest  s'élève,  l'air  s'obscurcit, 

les  éclats  du  tonnerre  se  succèdent  avec  une  effrayante  rapidité,  et  les  rafales 
deviennent  de  plus  en  plus  terribles.  Le  débarquement  est  suspendu;  cha- 
que bâtiment  est  obligé  de  songer  à  sa  propre  sûreté;  presquetous  mouillent 

une  deuxième  ancre,  parce  qu'étant  très-près  les  uns  des  autres  ils  courent 
risque  de  s'aborder.  La  gabare  la  Cigogne,  trop  rapprochée  de  terre,  talonne 
ù  chaque  coup  de  mer  qu'elle  reçoit,  et  finit  par  perdre  son  gouvernail.  Par- 
tout régnait  une  vive  anxiété.  L'armée  n'avait  que  cinq  jours  de  vivres  et  une 
petite  quantité  de  munitions  :  on  craignit  de  voir  se  renouveler  les  désastres 
qui  accablèrent  l'expédition  de  Charles-Quint.  Enfin,  à  onze  heures,  le  temps 
g'éclaircit,  le  vent  passe  du  N.-O.  à  l'E.,  et  dissipe  toutes  les  alarmes.  Les 
manœuvres  ordonnées  par  l'amiral  Duperré ,  et  habilement  exécutées  par 
chaque  commandant,  sauvèrent  la  flotte.  Le  danger  fut  si  grand,  que  l'amiral 
écrivit  en  France  que  si  la  tempête  eût  duré  deux  heures  de  plus,  il  n'aurait 
pas  répondu  des  bâtiments.  Après  midi,  la  plage  se  couvre  de  nouveau  de 
travailleurs,  et  la  baie  de  cbaloupes  et  de  chalands;  on  met  à  terre  des  che- 
vaux, du  fourrage,  des  caissons,  et  bientôt  à  l'horizon  se  montre  la  deuxième 
division  du  convoi,  portant  le  régiment  de  cavalerie  et  une  partie  des  chevaux 
d'artillerie;  mais  l'ouragan  la  disperse,  et  elle  est  obligée  de  gagner  le  large. 
Cette  journée  fut  affreuse  ;  cependant  nos  troupes  soutinrent  avec  un  calme 
admirable  les  attaques  répétées  de  l'ennemi,  dont  notre  attitude  passive  avait 
relevé  le  courage. 

Pendant  ces  premières  journées,  entièrement  consacrées  à  asseoir  le  camp 
et  à  concentrer  toutes  les  ressources,  il  n'y  eut  que  des  combats  d'escarmouche 
et  des  fusillades  d'avant-postes.  Mais  au  milieu  de  ces  engagements  sans 
importance  s'accomplirent  quelques  scènes  pleines  d'intérêt  que  nous  croyons 
devoir  rapporter,  parce  qu'elles  ont  une  empreinte  de  couleur  locale  utile  à 
recueillir  dès  nos  premiers  pas  en  Algérie. 

Les  longs  fusils  des  Arabes  portent  plus  loin  (pie  les  nôtres  ;  aussi,  dans  les 
engagements  de  tirailleurs  avions-nous  rarement  l'avantage ,  et  l'ennemi  en 
profitait  pour  couper  les  tètes  de  nos  malheureux  soldats  restés  sur  place, 
morts  ou  blessés.  Les  Français,  au  contraire,  ramenaient  aux  ambulances 
les  Arabes  que  leurs  compagnons  n'avaient  pu  entraîner  dans  leur  fuite. 
Cependant  des  bruits  sinistres  sur  notre  férocité  avaient  été  répandus  dans 
tous  les  douairs  ;  on  nous  représentait  comme  égorgeant  sans  pitié  nos  prison- 
niers, et  nous  repaissant  de  leurs  chairs  palpitantes.  Ce  fut  sous  ces  impres- 
sions qu'un  cheik,  un  vieillard,  se  présenta  dans  la  journée  du  1G  aux  avant- 
postes  de  la  brigade  du  général  Berthier.  Le  malheureux  ayant  appris  que  son 
fils  avait  été  blessé  et  amené  prisonnier  dans  le  camp  français,  venait  le  récla- 


-288  DOMINATION  FRANÇAISE. 

nier,  ou  du  moins  savoir  ce  qu'il  était  devenu.  La  douleur  paternelle  lui  avait 
inspiré  cette  généreuse  résolution  et  lui  donnait  le  courage  d'affronter  le  feu 
de  nos  sentinelles  et  l'effroi  que  nous  lui  inspirions.  Dès  qu'il  fut  en  présence 
du  général  en  chef,  il  s'écria  eu  se  prosternant  :  «  Par  la  face  de  ton  fils,  je  te 
«  demande  le  mien  ;  rends-le-moi  !  »  M.  de  Bourmont  ne  comprenait  pas  ;  les 
interprèles  lui  expliquèrent  le  sens  de  ces  paroles  :  le  fils  de  ce  cheik  était  aux 
ambulances,  très-grièvement  blessé  et  sur  le  point  de  subir  l'amputation 
d'une  jambe. 

On  conduisit  le  vieillard  près  du  jeune  malade.  L'entrevue  de  ces  deux 
hommes  fut  touchante  ;  le  père  promenait  des  regards  inquiets  sur  son  fils, 
pour  s'assurer  qu'il  ne  se  trompait  pas ,  et  le  fils,  ivre  de  joie,  portait  respec- 
tueusement la  main  de  son  père  à  ses  lèvres  et  la  baisait  avec  effusion.  Lors- 
que le  cheik  eut  reconnu  la  gravité  de  la  blessure  on  lui  dit  que  les  chirurgiens 
avaient  jugé  l'amputation  indispensable  :  «  Par  Allah  !  s'écria-t-il  aussitôt , 
qu'il  n'en  soit  pas  ainsi  ;  je  le  défends.  Le  corps  que  nous  tenons  de  Dieu  ne 
nous  appartient  pas  plus  que  la  vie  qu'il  nous  a  donnée;  nous  ne  pouvons  dis- 
poser ni  de  l'une  ni  de  l'autre.  Couper  une  partie  de  notre  corps,  c'est  un 
sacrilège  dont  notre  vie  ne  saurait  dépendre;  Dieu  n'a  donné  aux  hommes  ni 
le  droit  de  l'abréger,  ni  le  pouvoir  de  la  prolonger.  »  La  volonté  du  vieillard 
fut  respectée,  et  son  fils,  à  quelques  jours  de  là,  expiait  dans  d'horribles 
souffrances  les  déplorables  erreurs  du  fatalisme. 

Le  lendemain,  un  autre  Arabe,  d'un  Age  aussi  avancé  que  le  premier,  mais 
encore  plein  de  force  et  de  vigueur,  se  présenta  aux  avant-postes.  11  était 
à  jeun  et  paraissait  épuisé  de  fatigue.  «  Dieu  est  grand,  disait-il  à  chaque 
«  instant  ;  c'est  Dieu  qui  l'a  voulu  ;  que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite.  »  On  lui 
demanda  ce  qu'il  désirait  :  «  J'ai,  répondit-il,  une  mission  divine  à  remplir;  je 
ce  veux  parler  à  votre  chef.  »  On  lui  présenta  d'abord  des  oranges  et  quelques 
citrons;  il  les  saisit  avec  avidité  et  les  mangea.  Un  officier  supérieur  ayant 
tiré  sa  bourse  pour  la  lui  donner,  il  la  repoussa  avec  indignation,  en  fai- 
sant le  geste  d'un  homme  qui  lui-même  serait  disposé  à  donner  de  l'argent 
et  non  à  en  recevoir.  Conduit  enfin  devant  le  général  en  chef,  il  s'exprima 
sans  contrainte  :  a  Quoique  vêtu  de  ces  habits  en  haillons,  dit-il,  je  suis  eheick 
«  d'une  nombreuse  tribu,  et  c'est  de  ma  propre  volonté  que  je  viens  vers  toi. 
«  J'ai  voulu  voir  de  près  les  étrangers  qui  envahissent  notre  pays,  et  connaître 
«  leurs  sentiments  à  l'égard  des  Turcs  et  des  Arabes.  »  Le  général  lui  fit 
répondre  que  son  désir  était  de  rétablir  la  paix  entre  les  Français  et  les  Arabes, 
et  de  les  délivrer  du  joug  dés  Turcs  qui  les  opprimaient.  Le  vieillard  parut 
satisfaitde  cette  réponse,  et  ajouta  que  puisqu'il  en  était  ainsi,  il  espérait  déter- 
miner bientôt  sa  tribu  à  traiter  avec  les  Français.  Puis  il  demanda  à  retourner 
parmi  les  siens  :  «  Car  je  ne  suis  pas  votre  prisonnier,  disait-il  à  tous  ceux  qui 
«l'approchaient;  je  suis  venu  de  mon  plein  gré  au  milieu  de  vous.  »  On  lui 
représenta  que  son  retour  allait  l'exposer  à  de  grands  dangers;  mais  ces  paroles 


DOMINATION  FRANÇAISE.  289 

ne  l'effrayèrent  point,  o  Je  suis  déjà  vieux,  la  conservation  de  ma  vie  est  sans 
«  importance;  j'ai  reçu  «1rs  Français  une  généreuse  hospitalité,  je  veux  leur 

«  prouver  mon  dévouement  et  ma  reconnaissance.  »  M.  «le  Bourmont  consen- 
tit à  le  laisser  partir  ;  mais  on  sut  plus  tard  que,  trahi  par  des  Arabes  à  qui  il 
s'était  confié,  il  avait  étéconduil  à  Alger,  et  que  le  dey  lui  avait  l'ait  trancher  la 
tête  sous  ses  yeux. 

Toutes  ces  scènes  d'abnégation  et  de  dévouement  exaltèrent  au  plus  liant 
degré  l'imagination  d'un  de  nos  interprètes,  si  bien  que  le  jour  même  où  le 
vieux  marabout  quittai!  le  camp  français,  George  Garoué  ,  syrien  de  nais- 
sance ,  autrefois  trésorier  du  pacha  de  Damas ,  et  parti  de  Paris  en  qua- 
lité d'iiderprète  attaché  à  Télal-major  de  l'armée ,  vint  demander  au  général 
en  chef  la  permission  de  faire  auprès  des  Arabes  une  démarche  semblable 
à  celle  qui  venait  d'être  laite  auprès  de  nous.  «  Les  Français,  dit-il,  ont 
«  été  calomniés  dans  l'esprit  des  tribus;  on  les  leur  a  dépeints  comme  les 
«  ennemis  jurés  de  leur  patrie  et  de  l'islamisme.  Il  faut  doue  les  détromper, 
«  et  amener  les  Arabes  à  faire  cause  commune  avec  nous,  à  servir  les  intérêts 
«  de  la  France  contre  les  Turcs,  leurs  oppresseurs.  Élevé  parmi  les  Arabes, 
«je  connais  leur  langue,  leurs  mœurs,  leurs  usages;  je  parviendrai  à  les 
«  persuader. 

«  —  Mais  vous  êtes  fou,  lui  dit-on,  c'est  la  mort  que  vous  demandez, 
«  malheureux  ! 

—  «  Qu'importe,  si  cette  mort  vous  épargne  des  milliers  de  soldats?  Je  suis 
«  vieux ,  ma  vie  est  peu  de  chose,  et  ce  sera  pour  moi  une  occasion  de  payer 
«  ma  dette  à  ma  patrie  adoptive,  à  la  France  hospitalière,  où  fugitif  et  sans 
«  ressources ,  j'ai  trouvé  protection  ,  sympathie  ,  assistance.  »  Il  partit  pour 
accomplir  sa  périlleuse  mission  ;  et  plus  tard  on  apprit  que  sa  tète  avait  été 
grossir  le  nombre  de  celles  qui,  durant  le  siège  d'Alger,  furent  exposées  sous 
le  porche  de  la  Kasbah. 

La  journée  du  18  fut  sans  orage,  et  le  débarquement  continua  ;  mais  des 
émissaires  secrets,  arrivés  au  quartier  général,  apportèrent  la  nouvelle  que  les 
Algériens  se  disposaient  à  une  attaque  décisive  pour  le  lendemain.  Ils  attri- 
buaient notre  apparente  inaction  à  la  crainte  que  leur  armée  nous  inspirait, 
et  se  flattaient  de  nous  jeter  à  la  mer.  Cependant  tout  le  monde ,  dans  le 
camp  français,  était  prêt  à  bien  recevoir  l'ennemi. 

A  six  kilomètres  environ  de  la  presqu'île  deSidi-Ferruch  s'élève  un  plateau 
d'un  assez  grand  développement,  couvert  d'une  végétation  active,  et  où  se 
trouvent  plusieurs  sources  dont  les  eaux  réunies  forment  un  ruisseau  qui  se 
dirige  vers  la  baie  orientale.  De  temps  immémorial,  les  bergers  arabes  avaient 
choisi  cette  espèce  d'oasis  pour  y  établir  leur  douair  à  la  belle  saison.  En  1808, 
le  capitaine  Boutin  reconnut  cet  emplacement,  et  lui  donna  le  nom  de  tentes; 
mais  par  suite  de  la  confusion  que  présentaient  les  cartes  géographiques  de  la 
régence  à  l'époque  de  l'expédition  de  1830,  nous  avons  donné  à  ce  même  pla- 

37 


290  DOMINATION  FRANÇAISE. 

teau  le  nom  de  Staouêli  \  qui  lui  est  resté.  C'est  là  que  devait  s'effectuer  la 
réunion  des  forces  algériennes,  sous  les  ordres  d'Ibrahim,  aga  des  janissaires 
et  gendre  du  dey.  Les  beys  de  Constantine  et  de  Titery  s'y  trouvaient  en  per- 
sonne à  la  tète  de  leurs  troupes  ;  le  kalifa  de  la  province  d'Oran  remplaçait 
son  chef,  cassé  par  l'âge  ;  enfin,  plusieurs  cheicks  kàbaïles,  sous  les  ordres  du 
fameux  Ben-Zamoun 2,  s'y  étaient  rendus  avec  les  contingents  de  leurs  tribus. 
Ces  forces  réunies  s'élevaient  de  25,000  à  30,000  hommes,  y  compris  3,000 
Turcs  de  la  milice  d'Alger.  Une  grande  partie  des  Arabes  et  des  Kàbaïles 
étaient  montés.  Le  camp  dTbrahim-Aga  présentait  la  forme  d'un  croissant,  et 
avait  sa  droite  appuyée  sur  la  Madiffla,  torrent  qui  se  change  en  fleuve  dans 
les  temps  d'orage.  En  avant  du  plateau  et  sur  une  hauteur  assez  rapide,  les 
Algériens  avaient  construit  une  redoute  armée  de  pièces  de  gros  calibre  et 
occupée  par  de  forts  détachements;  enfin,  sur  les  ondulations  du  terrain  qui 
précédaient  cette  redoute,  ils  avaient  disposé  en  tirailleurs  des  milliers  d'Arabes, 
chargés  d'inquiéter  nos  avant-postes. 

La  disposition  de  l'armée  française  n'était  peut-être  pas  aussi  avantageuse; 
nos  ailes  présentaient  plusieurs  vides,  et  le  front  de  bataille  se  trouvait  trop 
éloigné  de  la  réserve.  Les  deux  premières  divisions,  protégées  par  deux  bat- 
teries que  l'ennemi  avait  abandonnées  le  14,  étaient  échelonnées  sur  les  terrains 
accidentés  des  collines  qui  s'abaissent  jusqu'aux  dunes  de  Sidi-Ferruch,  en 
avant  de  la  plaine  de  Staouêli.  La  troisième  division  venait  en  seconde  ligne, 
et  occupait  un  ancien  cimetière  qui  avait  reçu  le  nom  de  Fontaines  et  Tom- 
beaux .  Le  plan  d'attaque  de  l'ennemi  était  de  tourner  notre  gauche,  et  de  la 
séparer  de  la  presqu'île  en  manœuvrant  sur  ses  derrières.  Pendant  ce  temps, 
le  canon  de  la  redoute  devait  entamer  notre  front,  et  le  bey  de  Constantine, 
à  la  tête  de  ses  troupes,  avait  ordre  d'attaquer  la  droite  et  de  placer  ainsi  notre 
armée  entre  plusieurs  feux.  Ce  plan  était  bien  conçu,  mais  il  eût  fallu,  pour 
le  faire  réussir,  des  chefs  plus  habiles  que  ceux  qui  se  trouvaient  à  la  tète  des 
forces  algériennes. 

La  nuit  fut  tranquille  ;  mais  au  point  du  jour  ,  les  Kàbaïles  commencèrent  à 
couronner  les  hauteurs  de  Staouêli  ;  puis  des  fantassins  arabes,  conduits  par 
des  cavaliers  turcs,  s'avancèrent  en  tirailleurs  vers  nos  lignes;  enfin,  l'avant  - 
garde  du  bey  de  Constantine  traversa  la  Madiffla  à  quatre  heures  du  matin,  cl 
vint  attaquer  l'aile  droite  de  l'armée  française.  Les  collines  élevées  de  la  rive 
gauche  du  torrent  étaient  couvertes  de  Bédouins  qui  descendaient  serrés  et 
tumultueux ,  faisant  disparaître  la  verdure  sous  leurs  manteaux  blancs,  comme 
sous  une  épaisse  couche  de  neige.  Le  corps  des  janissaires ,  commandé  par 
Ibrahim-Aga  en  personne,  s'ébranlait  de  son  côté  et  opérait  aussi  un  mou- 
vement en  avant. 

1  Le  plateau  de  Staouêli  s'élève  à  150  mètres  au-dessus  du  niveau  do  la  mer. 
-  Avant  notre  débarquement  Ben-Zamoun  avait  promis  au  dey  de  lui  ameuer  cent  soixante- 
dix  mille  hommes;  il  ne  parvint  à  en  rallier  que  six  à  se|>i  mille, 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  291 

Après  un  quart  d'heure  de  marche,  la  fusillade  s'engage  et  s'étend  sur  tout 
le  développement  de  celte  ligne  immense;  les  cavaliers  arabes,  qui  ont 
franchi  le  torrent,  fondent  avec  audace  et  la  lance  baissée  sur  nos  retran- 
chements, dans  l'espoir  d'j  pénétrer,  mais  nos  soldats  les  reçoivent  vigou- 
reusement et  avec  un  sang-froid  admirable.  En  vain,  poussant  des  cris  sauvages, 
ils  essaieid  de  répandre  la  terreur,  nos  jeunes  soldats  restent  inébranlables  et 
leur  opposent  toujours  avec  succès  leurs  terribles  baïonnettes,  lue  position 
favorable  avait  été  assignée  aux  obusiers  de  montagne  par  le  général  Monck 
d'Uzer,  leur  feu  acheva  de  porter  répouvante  parmi  les  ennemis.  Tous  prirent 
la  fuite  et  repassèrent  le  ravin  en  laissant  sur  ses  bords  plus  de  cent  cadavres. 
Nos  soldats  ne  faisaient  pas  de  quartier;  la  vue  de  ceux  de  leurs  camarades 
qui  avaient  succombé,  et  dont  les  corps  étaient  horriblement  mutilés,  les 
exaspérait  au  dernier  degré. 

Cependant  la  fusillade  continuait  de  plus  en  plus  vive,  et  le  canon  y  mêlait 
sa  voix  formidable.  La  division  Loverdo,  vivement  attaquée  dès  le  commen- 
cement de  la  journée,  et  qui  avait  sur  les  bras  la  plus  grande  partie  des  forces 
algériennes,  faisait  néanmoins  bonne  contenance;  de  son  côté,  le  général 
Berthézène ,  se  maintenant  dans  ses  positions ,  repoussait  toutes  les  attaques. 
A  l'extrême  gauche,  les  tirailleurs  du  général  Clouet ,  emportés  par  leur 
ardeur,  ayant  poussé  trop  vivement  l'ennemi,  ce  général  s'était  vu  forcé  de 
prendre  position  sur  les  hauteurs  d'où  les  Arabes  avaient  été  débusqués  ;  il 
se  trouvait  ainsi  faire  une  pointe  en  avant  de  l'armée.  Le  20*  de  ligne  et  le 
1er  bataillon  du  28e  qui  formaient  cette  brigade  reçurent  l'ordre  de  s'établir  à 
quelques  centaines  de  mètres  plus  en  arrière  ;  mais  avant  que  ce  mouvement 
put  s'opérer,  la  brigade  fut  assez  rudement  maltraitée  par  les  feux  de  l'en- 
nemi. Le  Ie'  bataillon  du  28e  surtout  éprouva  de  grandes  pertes  et  son  dra- 
peau faillit  tomber  aux  mains  des  Arabes.  Ces  derniers  montraient  d'autant 
plus  d'audace  qu'ils  s'imaginaient  que  nos  troupes  fuyaient  devant  eux  ;  ce 
qui  les  encourageait  encore ,  c'est  que  les  soldats  du  28e  avaient  épuisé 
toutes  leurs  cartouebes ,  et  se  trouvaient  trop  serrés  dans  la  mêlée  pour  faire 
usage  de  leurs  baïonnettes.  Au  milieu  de  ce  péril  extrême ,  on  entend  le 
colonel  Mounier  s'écrier  d'une  voix  vibrante  :  «  Mes  enfants,  au  drapeau!  » 
Ce  mot  magique  suffit  pour  rallier  en  un  instant  le  bataillon.  Officiers  et 
soldats  se  pressent  autour  de  leur  étendard,  et  jurent  tous  de  le  sauver  ou  de 
mourir.  Déjà  ils  avaient  eu  la  pensée  de  l'enfouir  dans  le  sable ,  où  peut-être 
il  allait  leur  servir  de  linceul ,  lorsque  l'arrivée  du  général  en  cbef  sur  le  champ 
de  bataille  décida  un  mouvement  en  avant  qui  les  sauva.  Le  général  d'Arcine 
et  le  colonel  de  Lacbau,à  la  tète  du  29e  de  ligne,  contribuèrent  puissamment, 
par  leur  courage  et  leur  promptitude,  à  dégager  le  28e. 

En  voyant  par  lui-même,  d'un  côté  la  bonne  contenance  et  l'ardeur  de  nos 
troupes ,  de  l'autre  l'hésitation  et  le  peu  de  persévérance  de  l'ennemi ,  le 
général  en  cbef,  dont  l'intention  n'avait  pas  été  tout  d'abord  de  donner  suite  à 


292  DOMINATION  FRANÇAISE. 

cette  affaire,  parce  que  le  débarquement  du  matériel  n'était  pas  assez  avancé, 
prit  une  résolution  subite.  Il  se  place  de  sa  personne ,  et  à  la  tête  de  son  état- 
major,  au  centre  de  l'armée  et  donne  le  signal  de  l'attaque.  Trois  régiments 
de  la  division  d'Escars  arrivaient  en  ce  moment  sur  ce  terrain  si  vaillam- 
ment disputé.  Aussitôt  que  la  tête  de  leurs  colonnes  paraît  à  la  hauteur  des 
autres  divisions,  toutes  les  troupes  s'élancent  au  pas  de  charge  et  aux  cris  de 
Vive  le  Roi!  l'enthousiasme  de  nos  soldats  est  à  son  comble. 

Notre  armée,  jusque-là  harcelée  dans  ses  retranchements  par  les  Arabes, 
tenait  enfin  l'ennemi  en  rase  campagne;  aussi,  avec  quelle  ardeur  elle  se 
précipite  sur  ces  masses  confuses  !  Turcs  et  Bédouins,  poursuis  is  la  baïonnette 
dans  les  reins,  tourbillonnent,  chancellent,  reculent,  sont  débusqués  de  leurs 
positions,  et  mis  en  pleine  déroute  ;  des  obus,  lancés  avec  une  merveilleuse 
adresse  partout  où  se  présentaient  des  groupes  nombreux ,  y  jettent  l'épou- 
vante. Les  batteries  algériennes ,  au  contraire,  tirant  sans  justesse,  ne  pro- 
duisaient aucun  effet;  dirigées  même  par  de  plus  habiles  canonniers,  leur  feu 
n'aurait  point  ébranlé  nos  troupes,  tant  leur  mouvement  s'opérait  avec  en- 
semble. Dès  ce  moment,  l'ennemi  comprit  sa  faiblesse;  il  n'attendit  pas  le 
choc  qui  le  menaçait,  et  s'enfuit  précipitamment  vers  son  camp,  qu'il  traversa 
sans  même  songer  à  le  défendre.  La  milice  turque  ne  s'arrêta  que  dans  l'inté- 
rieur d'Alger;  les  Arabes  épouvantés  se  groupèrent  sous  les  batteries  de  la 
place,  et  si  l'on  eût  laissé  nos  troupes  suivre  leur  élan,  elles  seraient  entrées 
dans  la  ville  pêle-mêle  avec  l'ennemi. 

Dès  le  commencement  de  cette  journée  tout  avait  annoncé  chez  les  Turcs 
et  les  Arabes  la  plus  grande  confiance  ;  Ibrahim-Aga  s'était  montré  à  son 
armée,  revêtu  de  ses  plus  riches  habits,  promettant  à  tous  un  butin  considé- 
rable et  la  défaite  complète  des  chrétiens.  Dans  son  camp ,  tout  était  disposé 
pour  fêter  et  récompenser  les  janissaires  victorieux  :  des  repas  copieux  étaient 
préparés,  et  dans  les  tentes  de  plusieurs  chefs  on  trouva  des  sommes  impor- 
tantes, destinées  sans  doute  à  solder  les  hauts  faits  de  l'invincible  milice  ou  à 
payer  les  têtes  françaises  que  les  Arabes  auraient  offertes  à  leur  général  en  chef. 
Dans  cette  panique ,  les  Turcs  ne  songèrent  ni  à  emporter  leurs  trésors ,  ni  à 
détruire  leurs  approvisionnements;  ils  abandonnèrent  même  leurs  bestiaux. 

Les  divisions  Berthézène  et  Loverdo  s'établirent  sur  l'emplacement  du  camp 
arabe ,  et  les  tentes  qui  s'y  trouvaient  encore  leur  servirent  d'abri.  Plusieurs 
de  ces  tentes  et  entre  autres  celles  de  l'aga  et  des  beys  d'Oran  et  de  Constan- 
tine  ,  étaient  d'une  richesse  remarquable.  La  tente  d'Ibrahim  attira  surtout 
l'attention  de  nos  jeunes  soldats  par  sa  magnificence  et  le  luxe  tout  oriental 
avec  lequel  elle  était  décorée.  L'intérieur,  divisé  en  plusieurs  compartiments, 
était  tendu  de  velours  cramoisi,  avec  des  draperies  relevées  de  glands  et  de 
franges  d'or.  Des  tapis  de  Turquie ,  d'une  grande  beauté ,  ornés  de  dessins 
gracieux,  aux  couleurs  brillantes  et  variées,  recouvraient  le  sol.  L'essence 
pure  de  roses  et  celle  de  jasmin  y  étaient  répandues  à  profusion,  tandis  que 


DOMINATION  FRANÇAISE.  293 

des  courants  d'air  habilement  ménagé!  \  entretenaient  une  constante  fraîcheur. 
Les  tentes  des  autres  chefs  étaient  moins  riches;  mais  toutes  se  faisaient 
remarquer  par  l'extrême  variété  de  leurs  ornements  et  des  étoiles  qui  les 
composaient.  Le  camp  de  Staouëli  contenait  en  tout  deux  cent  soixante-dix 
lentes  presque  exclusivement  réservées  pour  les  Turcs  et  les  chefs  des  tribus; 
les  Arabes  bivouaquaient. 

Depuis  plus  d'un  mois,  l'année  ne  se  nourrissait  que  de  viande  salée  ;  les 
approvisionnements  de  toute  espèce  que  renfermait  le  camp  d'Ibrahim  lui 
procurèrent  une  agréable  et  utile  diversion.  La  prise  des  chameaux  remplit 
surtout  nos  soldats  d'allégresse.  Depuis  le  commencement  de  la  campagne, 
ces  quadrupèdes  étaient  le  sujet  de  leurs  plaisanteries  et  de  leur  convoitise.  On 
les  leur  distribua,  parce  qu'on  crut  qu'ils  leur  seraient  d'un  grand  secours 
pour  le  transport  des  bagages;  cette  attente  fut  déçue  :  étrangers  à  la  manière 
de  conduire  et  de  soigner  ces  excellentes  bêtes  de  somme,  ils  n'en  purent 
tirer  aucun  service;  ils  les  frappaient  outre  mesure,  croyant,  par  ce  moyen , 
les  forcer  à  obéir,  mais  ces  pauvres  animaux,  habitués  à  être  menés  avec  dou- 
ceur, s'accroupissaient  et  se  laissaient  écraser  de  coups.  On  fut  donc  obligé 
de  les  abandonner. 

La  bataille  de  Staouëli  est  sans  contredit  l'une  des  plus  brillantes  et  de 
plus  décisives,  qu'aient  livrées  les  armées  françaises  depuis  les  grandes  batailles 
de  Napoléon.  Elle  nous  ouvrait  le  pays,  assurait,  pour  ainsi  dire,  le  succès  de 
l'expédition,  inspirait  aux  soldats  une  confiance  sans  bornes,  et  nous  donnait 
un  immense  ascendant  sur  l'esprit  des  Arabes.  Tous  ces  avantages  ne  nous 
coûtèrent  que  sept  officiers  et  cinq  cents  hommes  tués  ou  blessés. 

Lorsque  la  première  nouvelle  de  cette  épouvantable  défaite  fut  connue  à 
Alger,  la  populace  indignée  vint  assiéger,  en  hurlant,  les  portes  de  la  Kasbah, 
demandant  la  déposition  du  dey ,  sa  mort ,  son  supplice ,  car  elle  rendait  res- 
ponsable le  chef  de  l'odjack  du  désastre  de  la  journée.  En  même  temps  une 
multitude  de  janissaires,  débouchant  par  les  petites  rues  qui  avoisinent  la 
Kasbah,  chargés  de  tètes,  d'armes  et  d'uniformes  de  soldats  français,  venaient 
demander  le  prix  de  leurs  trophées'.  Mais  les  portes  de  la  Kasbah  ne  s'ouvri- 
rent ni  pour  les  mutins  ni  pour  les  faux  braves;  lbrahim-Aga,  seul,  fut  intro- 
duit. C'était  lui  qui  avait  conseillé  au  pacha  de  laisser  débarquer  les  Français, 
«  afin  que  pas  un  seul  d'entre  eux  ne  retournât  dans  sa  patrie.  »  Un  rapport 
adressé  par  lui  à  son  beau-père,  et  qui  fut  trouvé  parmi  les  papiers  de  ce  der- 
nier, atteste  cette  rodomontade.  «Ces  infidèles  écrivait-il,  veulent,  je  crois,  nous 
«  attaquer  par  terre.  S'ils  débarquent,  ils  périront  tous.  »  Maintenant,  le  front 
bas  et  la  rougeur  au  visage,  ce  farouche  exterminateur  venait  rendre  compte 
de  sa  défaite.  Il  aborda  le  dey  avec  la  contenance  troublée  et  inquiète  d'un 
criminel  qui  comparaît  devant  son  juge. 

1  Le  dey  d'Alger,  au  commencement  de  la  campagne ,  avait  annoncé  qu'il  donnerait  cinq 
piastres  pour  chaque  tête  de  Frauçais  qui  lui  serait  apportée. 


29V  DOMINATION  FRANÇAISE. 

«Eh  bien!  s'écria  Hussein,  d'une  voix  trembante  de  colère,  d'aussi  loin 
«  qu'il  aperçut  son  gendre,  quelles  nouvelles  apporte  notre  invincible  aga? 
«  Les  Français  ont  sans  doute  regagné  leurs  navires,  à  moins  qu'il  ne  les  ait 
«  précipités  à  la  mer,  ainsi  qu'il  nous  l'a  promis  tant  de  fois.  La  Kasbah  sera- 
ce  t-elle  assez  vaste  pour  contenir  leurs  dépouilles,  et  les  bagnes  assez  grands 
a  pour  enfermer  tous  les  esclaves?  » 

Terrifié  par  cette  sanglante  ironie,  l'aga  gardait  un  morne  silence. 

«  —  Parle  donc!  parle,  lui  disait  le  pacha.  Est-il  vrai  que  mon  gendre ,  le 
«  généralissime  de  notre  sainte  milice,  ait  pris  honteusement  la  fuite  devant 
«  cette  armée  d'infidèles? 

«  —  Eh  que  voulais-tu  donc  que  je  fisse?  répondit  enfin  l'aga  avec  effort. 
«  Trois  fois  je  me  suis  précipité  avec  rage  contre  ces  chrétiens  maudits,  et  tou- 
te jours  ils  sont  restés  inébranlables.  Par  Allah!  il  faut  qu'un  puissant  génie  les 
«  protège,  ou  qu'on  les  ait  ferrés  les  uns  aux  autres  '.  » 

Loin  de  s'apaiser  par  cette  excuse,  la  fureur  du  dey,  jusque-là  concentrée, 
éclata  en  terribles  injures. 

«Chien,  esclave,  poltron!  s'écria -t- il  avec  rage,  en  s' élançant  contre 
«l'aga,  et  en  lui  crachant  au  visage;  va-t-en,  sors  de  ma  présence, 
«  misérable.  Si  tu  n'étais  l'époux  de  ma  fille ,  je  te  ferais  à  l'instant  précipiter 
«  sur  les  ganches.  »  Ibrahim,  attéré ,  s'inclina  respectueusement  et  alla  cacher 
sa  honte  au  fond  de  sa  villa  mauresque,  où  il  ne  tarda  pas  à  recevoir  l'avis  de 
sa  grâce,  obtenue  par  l'intercession  de  sa  femme,  toute-puissante  sur  l'esprit 
du  dey. 

Maîtres  de  la  position  de  Staouëli,  les  Français  s'empressèrent  de  la  forti- 
fier. Le  général  La  Hit  te  avait  résolu  de  concentrer  sur  ce  point  tout  le 
matériel  de  siège  nécessaire  à  l'attaque  du  château  de  l'Empereur;  en  consé- 
quence, une  route  spacieuse  fut  ouverte  pour  relier  le  nouveau  camp  à  la 
presqu'île  de  Sidi-Ferruch;  des  blockhaus  et  des  redoutes,  placés  à  de  courtes 
distances,  protégèrent  à  la  fois  le  chemin  et  la  station  ;  enfin  ,  un  télégraphe  , 
qui  correspondait  avec  Sidi-Ferruch  et  le  vaisseau  la  Provence,  compléta  notre 
prise  de  possession.  L'absence  du  matériel  de  siège,  de  la  cavalerie  et  des  che- 
vaux de  trait ,  imposait  au  général  en  chef  la  plus  grande  circonspection.  En 
pénétrant  plus  avant  dans  le  pays,  sans  cavalerie  et  sans  moyens  de  transports, 
il  craignait  que  ses  communications  avec  la  presqu'île  ne  fussent  coupées  et 
que  l'armée  ne  se  trouvât  exposée  à  manquer  de  vivres  et  de  munitions. 

Le  22  juin,  l'artillerie  de  siège  et  tout  ce  qu'on  avait  embarqué  sur  la  pre- 
mière et  la  seconde  section  du  convoi  était  rassemblé  dans  la  presqu'île,  ainsi 
que  les  trois  escadrons  de  cavalerie.  Le  23,  la  troisième  section,  où  se  trou- 

'  En  effet,  l'aspect  de  nos  lignes  toujours  compactes,  que  ne  pouvaient  rompre  ni  le  l'eu  des 
tirailleurs,  ni  les  charges  de  la  cavalerie,  firent  dire  aux  Arabes  que  le  sultan  de  France  avait 
enchaîné  ses  soldats  pour  les  empêcher  de  prendre  la  fuite.  Le  dey  lui-même  partageait  cette 
croyance. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  295 

vaient  les  chevaux  de  parc,  était  en  vue;  mais  une  brise  d'ouest  et  le  courant, 
qui  sur  cette  côte  règne  constamment  dans  la  même  direction ,  l'avaient 
poussée  vers  l'est  et  la  tenaient  à  huit  lieues  du  mouillage. 

Ces  relards  rendirent  de  nom  eau  le  courage  aux  Arabes.  Ibrahim  Aga, 
qui  malgré  sa  défaite  avait  conservé  te  commandement  en  chef  des  forces 
algériennes,  se  remit  à  la  tête  des  troupes  régulières,  rallia  les  Bédouins  qui 
s'étaient  dispersés  après  la  bataille  de  Staouëli,  et  se  disposa  à  reprendre  l'of- 
fensive. Pendant  quelques  jours,  ce  ne  fut  que  tirailleries  et  escarmouches 
continuelles,  qui  fatiguaient  au  dernier  point  nos  soldats.  Enfin,  le  U2V,  au 
matin  ,  on  vit  les  Turcs,  au  nombre  de  huit  mille  environ,  escortés  d'innom- 
brables bandes  de  Bédouins,  couronner  les  collines  qui  terminent  à  l'est 
la  plaine  de  Staouëli,  puis  descendre  en  assez  bon  ordre ,  et  présenter  une 
ligne  de  bataille  fort  étendue.  Dès  que  les  premiers  feux  d'avant-poste  furent 
engagés,  le  général  en  chef,  voulant  faire  cesser  ce  genre  de  combat  dans 
lequel  nos  pertes  étaient  presque  toujours  égales  sinon  supérieures  à  celles 
de  l'ennemi ,  ordonna  au  général  Berthézène  de  se  porter  avec  ses  trois  bri- 
gades et  une  batterie  de  campagne  sur  la  route  d'Alger.  L'attaque  de  la  droite 
fut  cou  liée  au  général  Damrémont  ;  le  général  Loverdo  resta  dans  le  camp  avec 
les  deuxième  et  troisième  brigades  de  sa  division. 

Aussitôt  que  nos  bataillons ,  disposés  en  colonne ,  eurent  débouché  dans  la 
plaine ,  l'ennemi  prit  la  fuite  sur  tous  les  points  ;  seulement  quelques  groupes 
de  cavaliers  qui  se  trouvaient  aux  ailes,  essayèrent  de  faire  une  pointe 
dans  nos  lignes.  Le  général  Damrémont,  les  voyant  se  réunir,  crut  un  instant 
sa  droite  sérieusement  menacée,  et,  pour  résister  au  choc,  forma  le  6e  de  ligne 
en  carrés  par  bataillons.  Les  cavaliers  arabes,  désespérant  de  les  entamer,  se 
dirigèrent  vers  le  camp  qu'ils  croyaient  dégarni  de  troupes  ;  la  bonne  conte- 
nance de  la  brigade  Monck  d'Uzcr  et  les  habiles  dispositions  de  son  chef  leur 
firent  abandonner  tout  projet  d'attaque.  Ils  s'éloignèrent.  Cependant,  comme 
cette  cavalerie  appartenait  à  des  tribus  voisines,  elle  resta  constamment  en 
vue,  toujours  prête  à  nous  prendre  en  défaut.  Le  général  Damrémont  recon- 
nut bientôt  qu'il  n'avait  rien  à  redouter  de  pareils  ennemis,  et  suivit  le  mou- 
vement de  la  division  Berthézène.  Le  pays  que  traversèrent  d'abord  les  quatre 
brigades  était  découvert  et  peu  accidenté.  Après  une  heure  de  marche ,  la 
première  division  franchit  successivement  deux  petits  cours  d'eau  qui  coulent 
vers  le  nord,  se  réunissent  à  gauche  de  la  route  et  se  jettent  dans  la  baie 
orientale  de  Sidi-Ferruch,  aune  demi-lieue  environ  de  l'embouchure  du  ruis- 
seau de  Staouëli.  Sur  le  bord  du  premier  de  ces  cours  d'eau,  on  trouve  deux  ou 
trois  maisons  presque  ruinées,  des  huttes  construites  en  pierre  et  en  terre 
glaise,  ombragées  d'arbres  :  c'est  le  marabout  de  Sidi-Khalef,  qui  depuis  a 
donné  son  nom  à  la  seconde  bataille  que  livrèrent  en  Algérie  nos  troupes  vic- 
torieuses. Cachés  derrière  ces  massifs,  les  Arabes  faisaient  un  feu  très-vif;  mais 
dès  que  nos  bataillons  parvenaient  à  les  aborder  à  la  baïonnette,  ils  les  délo- 


296  DOMINATION  FRANÇAISE. 

geaient  presque  sans  résistance.  Leur  fuite  fut  si  rapide  à  travers  les  vergers, 
que  notre  cavalerie,  commandée  par  le  colonel  Bontems-Dubarry,  et  qui  don- 
nait pour  la  première  fois,  ne  put  les  atteindre. 

Cependant,  vers  le  soir,  l'armée  algérienne,  sous  le  commandement  du  bey 
de  Tittery,  parvint  à  se  rallier  sur  un  plateau  dont  l'accès  était  défendu  par 
un  ravin  appelé  Baekschédéré.  La  route  d'Alger,  débris  de  l'ancienne  voie 
romaine ,  a  son  tracé  tout  auprès.  Le  général  en  chef  hésita  un  moment  à 
donner  l'ordre  de  s'emparer  de  cette  position.  «Porter  l'armée  en  avant, 
«  disait-il,  c'est  accroître  les  difficultés  du  service  des  transports,  alors  quu 
«  nous  n'avons  ni  charrois  ni  bètes  de  somme.  »  Une  autre  considération  le 
décida.  Il  était  vraisemblable  qu'en  attaquant  brusquement  l'ennemi,  battu 
et  découragé  depuis  le  commencement  de  la  journée,  il  céderait  sans  beau- 
coup de  résistance  le  terrain  couvert  que  l'on  avait  à  franchir;  si,  au  con- 
traire, on  le  laissait  s'y  établir,  il  était  à  craindre  qu'il  ne  le  défendît  pied  à 
pied  et  ne  fît  acheter  chèrement  cet  tardif  avantage. 

La  première  division  se  porta  donc  en  avant.  Les  tirailleurs  ennemis, 
quoique  protégés  par  la  hauteur  et  l'épaisseur  des  haies ,  se  repliaient  sur 
le  gros  des  leurs  aussitôt  qu'ils  avaient  fait  leur  premier  feu  ;  mais  notre 
artillerie,  qui  avait  surmonté  avec  une  merveilleuse  rapidité  toutes  les  diffi- 
cultés du  terrain  ,  se  mit  en  batterie ,  et  quelques  obus  bien  dirigés  suf- 
firent pour  disperser  les  masses  qui  essayaient  de  se  maintenir  sur  la  hau- 
teur. Les  trois  brigades  du  général  Berthézène  ne  firent  halte  que  lorsque 
elles  eurent  atteint  les  limites  des  vergers.  Un  intervalle  de  G, 000  mètres  seu- 
lement les  séparait  alors  du  fort  de  l'Empereur.  Au  moment  où  l'état-major 
atteignit  le  sommet  du  plateau  ,  une  forte  détonation  se  fit  entendre,  et  la  di- 
vision se  trouva  enveloppée  dans  un  nuage  épais  qui  la  couvrit  de  sable; 
on  eût  dit  l'éruption  d'un  volcan  :  c'était  l'explosion  d'un  dépôt  de  poudre 
auquel  les  Arabes  venaient  de  mettre  le  feu,  dans  la  crainte  qu'il  ne  tombât 
en  notre  pouvoir.  La  brigade  Damrémont,  qui  avait  eu  à  traverser  un  terrain 
montueux,  coupé  par  de  profonds  ravins,  ne  rejoignit  le  corps  principal  que 
vers  la  fin  du  jour. 

Ce  nouveau  succès  nous  fit  gagner  deux  lieues  de  terrain,  et  ne  nous 
coûta  qu'un  très-petit  nombre  d'hommes.  «  Un  seul  officier,  disait  le  général 
«  en  chef  dans  son  rapport,  a  été  dangereusement  blessé  dans  cette  journée  ; 
«  c'est  le  second  des  quatre  fils  qui  m'ont  suivi  en  Afrique.  J'ai  l'espoir  qu'il 
«  vivra  pour  continuer  à  servir  avec  dévouement  le  roi  et  la  patrie.  »  Hélas!  il 
n'en  fut  pas  ainsi.  Le  jeune  Amédée  de  Bourmont,  lieutenant  au  .18'  de 
ligne,  avait  reçu  une  blessure  mortelle  en  chargeant  les  Arabes  au  milieu  des 
vergers  qui  avoisinent  Sidi-Khalef  ;  transporté  aux  ambulances  de  Sidi-Fer- 
ruch,  il  mourut  le  lendemain  de  la  prise  d'Alger. 

L'aspect  du  pays  que  l'armée  découvrait  en  se  portant  en  avant  était  bien 
différent  de  celui  qu'elle  avait  vu  d'abord.  Ce  n'étaient  plus,  comme  à  Sidi- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  297 

Ferruch  et  à  Staouëli,  des  terres  incultes  cl  sans  habitations.  Ici,  le  sol  étail 
couver!  d'oliviers,  de  Qgùiers,  d'arbres  fruitiers  de  toute  espèce  ;  les  oran- 
gers répandaient  dans  l'air  le  suave  parfum  de  leurs  fleurs  ;  de  jolies  mai- 
sons,  abritées  par  un  vert  feuillage  contre  les  rayons  brûlants  dn  soleil, 
offraient  ça  et  là  des  lieui  de  repos  charmants.  Aussi,  officiers  et  soldais, 
après  la  cessation  du  combat,  se  mirent-ils  à  visiter  les  lieux  voisins  du  camp. 
Mais  un  ennemi  implacable  épiait  tous  leurs  mouvements,  et,  au  détour  d'un 
sentier,  du  milieu  d'une  touffe  d'orangers,  partait  une  balle  meurtrière  qui  fai- 
>ait  repentir  l'explorateur  de  son  imprudente  curiosité.  Au  nombre  des  vie- 
limes  de  ces  Iftches  guet-apens  se  trouva   un  jeune  officier  d'artillerie, 
M.  Amoros,  lils  du  fondateur  des  établissements  gymnastiques  en  France.  Il 
se  promenait,  à  une  très-petite  distance  du  camp,  avec  un  de  ses  amis,  em- 
ployé aux  subsistances,  lorsqu'il  fut  tout  à  coup  assailli  par  un  groupe  d'Arabes. 
Le  commis  aux  vivres  se  jeta  dans  les  broussailles  et  parvint,  par  cette  retraite, 
à  échapper  à  la  mort;  le  lieutenant  Amoros  voulut,  au  contraire,  résister 
aux  assaillants;  inutile  courage  !  Les  Arabes  l'entourent,  le  pressent  de  toutes 
parts,  le  déchirent  de  leurs  poignards,  jusqu'à  ce  qu'enfin  l'un  d'eux,  l'atti- 
rant par  les  cheveux  vers  le  pommeau  de  sa  selle,  lui  eut  tranché  la  tète. 
In  instant  après  et  au  môme  endroit,  deux  canonniers  subissaient  le  même 
sort  ;  quatre  gendarmes  furent  aussi  trouvés  sans  tête,  et  le  baron  Hugon  ainsi 
que  M.  Villaret-Joyeuse  ne  durent  leur  salut  qu'à  la  vitesse  de  leurs  chevaux. 
Pendant  que  l'armée  combattait  et  s'avançait  dans  l'intérieur,  les  vents 
d'ouest  qui  retenaient  au  large  le  convoi,  parti  le  18  de  la  baie  de  Palma, 
vinrent  à  cesser.  On  signala  l'escadre  en  vue  de  Sidi-Ferruch  dans  la  journée 
du  24,  et  le  25  le  débarquement  commença.  Malgré  quelques  coups  de  vent  de 
l'ouest,  qui  firent  échouer  plusieurs  bâtiments,  cette  difficile  opération  put 
être  entièrement  terminée  le  28.  Les  chevaux  d'artillerie,  les  caissons,  les 
approvisionnements  de  siège,  tout  était  à  terre;  rien  ne  devait  donc  plus 
retarder  ni  la  marche  sur  Alger,  ni  les  travaux  du  siège.  La  presqu'île  de  Sidi- 
Ferruch,  véritable  arsenal  de  notre  armée,  était  parfaitement  retranchée.  Une 
ligne  bastionnée,  armée  de  vingt-quatre  pièces  de  canon,  la  séparait  du  con- 
tinent, et  la  mettait  en  état  de  braver  toutes  les  forces  de  la  régence.  Quinze 
cents  hommes  de  la  marine,  un  bataillon  d'infanterie  et  divers  détachements 
d'artillerie  et  du  génie,  formaient  la  garnison  de  cette  importante  place  d'armes. 
La  route  qui  avait  été  primitivement  établie  de  Sidi-Ferruch  à  Staouëli  fut 
poussée  jusqu'à  Sidi-Abderrahman  ou  Fontaine-Chapelle,  aux  confins  des  pre- 
miers échelons  du  mont  Boudjaréah,  où  nos  divisions  avaient  établi  leur  cam- 
pement après  le  combat  de  Sidi-Khalef.  Toute  la  ligne  de  communication 
entre  ce  point  et  Sidi-Ferruch  fut  fortifiée  par  huit  redoutes,  qui  servaient  à 
protéger  les  convois  contre  les  attaques  des  Arabes.  Il  ne  s'agissait  plus  que 
de  faire  arriver  l'artillerie  de  siège  et  d'investir  la  place.  Pendant  les  quatre 
jours  employés  au  débarquement,  voici  quelle  fut  la  situation  de  nos  troupes. 

38 


298  DOMINATION  FRANÇAISE. 

En  face  du  plateau  qu'occupait  l'armée  française,  se  trouvait  un  des  contre- 
forts du  Boudjaréah,  sur  lequel  les  Algériens ,  après  le  combat  de  Sidi-Khalef, 
concentrèrent  toutes  leurs  forces,  en  s'appuyant  de  plusieurs  bouches  à  feu 
de  gros  calibre.  De  ce  point,  ils  dirigeaient  contre  nos  lignes  des  nuées  de 
tirailleurs,  qui,  profitant  de  tous  les  ravins,  de  toutes  les  ondulations  de  ter- 
rain ,  nous  faisaient  un  mal  affreux  par  leurs  feu\  d'embuscade.  Il  était  impos- 
sible de  déplacer  le  moindre  détachement  sans  qu'il  fût  aussitôt  enveloppé 
par  les  Bédouins,  harcelé  et  décimé  par  leur  mousqueterie;  d'un  autre  côté, 
les  retards  que  le  mauvais  temps  apportait  au  débarquement  du  matériel  nous 
forçaient  à  rester  dans  l'inaction.  Les  17e  et  30e  régiments  de  ligne  eurent 
particulièrement  à  souffrir  de  cette  guerre  d'avant-postes. 

C'est  à  repousser  ces  misérables  escarmouches  que  s'écoulèrent  les  journées 
du  25  au  28;  dix-sept  cents  hommes  se  trouvaient  hors  de  combat,  depuis 
l'ouverture  de  la  campagne ,  et  dans  ce  nombre ,  outre  les  officiers  que  nous 
avons  déjà  cités,  on  comptait  M.  Borne,  chef  d'escadron,  aide  de  camp  du  duc 
d'Escars;  les  capitaines  Rachepelle  et  Limoges  du  9e  de  ligne,  atteints  tous 
les  deux  d'une  balle  au  front;  enfin  le  jeune  lieutenant  Bigot  de  Morogues, 
frappé  d'une  balle  à  la  gorge  au  moment  où  il  s'emparait  d'un  drapeau  en- 
nemi. Ces  pertes  et  les  malades  qui  se  trouvaient  aux  ambulances,  firent  sentir 
au  général  en  chef  la  nécessité  d'appeler  la  quatrième  division  de  l'armée,  qui 
était  restée  en  réserve  à  Toulon.  L'ordre  fut  donné;  mais  les  succès  ulté- 
rieurs de  la  campagne,  aussi  prompts  que  décisifs,  rendirent  cette  précaution 
inutile. 

Pendant  la  journée  du  28 ,  le  feu  s'engagea  de  nouveau  sur  tout  le  déve- 
loppement de  notre  front.  Un  mouvement,  effectuée  par  la  division  du  duc 
d'Escars ,  pour  se  porter  en  première  ligne,  fut  la  cause  de  cette  attaque.  Le 
bataillon  du  2e  léger,  l'un  de  ceux  qui  composaient  le  1"  régiment  de  marche 
(division  Berthézène),  était  campé  à  l'extrême  droite  de  Fontaine-Chapelle. 
En  avant,  et  sur  la  droite,  le  terrain  était  fortement  accidenté;  l'ennemi  le 
franchit  Surpris  par  une  attaque  aussi  vive  qu'inattendue,  ce  bataillon  ne  put 
se  former  qu'après  avoir  exécuté  un  mouvement  rétrograde.  Cette  manœuvre 
s'opéra  avec  quelque  désordre,  et  causa  la  perte  de  soixante  hommes.  Mais  le 
succès  des  Arabes  ne  fut  pas  de  longue  durée  ;  les  trois  autres  bataillons  de  la 
brigade  Poret  de  Morvan  courent  aux  armes,  chargent  l'ennemi  avec  vigueur, 
en  font  un  grand  carnage,  et  le  mettent  en  déroute.  A  la  gauche,  la  com- 
pagnie de  grenadiers  du  premier  bataillon  du  35e  avait  été  détachée,  comme 
poste  d'observation,  en  avant  des  deux  brigades  de  la  division  d'Escars.  Le  tracé 
vicieux  d'un  retranchement  dans  lequel  elle  s'était  logée,  la  laissant  en  prise 
au  feu  des  tirailleurs  ennemis,  elle  se  vit  forcée  de  l'abandonner.  Pendant 
cette  retraite,  elle  fut  vivement  attaquée,  mais  les  autres  compagnies  du  ba- 
taillon à  la  tête  desquelles  marchait  le  brave  colonel  Kulhière,  vinrent  aussitôt 
à  son  secours,  et  après  un  combat  opiniAlre  ,  elles  repoussèrent  l'ennemi  et 


DOMINATION  FRANÇAISE.  BÔ9 

sauvèrent  leurs  grenadiers.  Le  86*  aeheta  chèrement  ce  succès;  il  eut  quatre- 
vingts  hommes  mis  hors  de  combat. 

La  nouvelle  de  l'entier  débarquemenl  du  matériel  de  siège,  décida  le  général 
en  chef  à  faire  cesser  ces  engagements  partiels,  H  à  prendre  énergiquement 
l'offensive.  Le  28  au  soir,  le  quartier  général  fut  transféré  ù  Fontaine-Chapelle, 
el  m)  résolut  d'escalader,  dès  le  lendemain  à  la  pointe  du  jour,  les  hauteurs 
occupées  par  l'ennemi ,  de  les  enlever,  et  d'investir  aussitôt  après  Alger  et  le 
Tort  de  l'Empereur.  Le  général  Monk  d'Uzer  reeut  l'ordre  d'occuper  le  camp  de 
Staouëli  avec  sa  brigade,  et  d'assurer  les  communications  entre  la  presqu'île 
et  ce  camp  ;  la  brigade  Poret  de  Morvan  fut  chargée  de  garder  dans  la  position 
de  Fontaine-Chapelle  le  parc  d'artillerie  de  siège;  les  23e  et  3V  de  ligne 
lurent  disposés  par  échelons  entre  cette  position  et  le  camp  de  Staouëli. 

Le  -2\) ,  au  lever  de  l'aurore  ,  l'armée  se  mit  en  mouvement  sur  trois  colonnes 
marchant  à  la  même  hauteur  ;  elle  franchit  d'abord  le  vallon  intermédiaire  qui 
la  séparait  de  l'ennemi,  puis,  sans  perdre  un  instant,  elle  gravit  la  colline 
élevée  que  couronnait  l'artillerie  des  Algériens.  L'aile  droite  était  aux  ordres 
du  général  Loverdo;  au  centre  se  trouvait  la  division  Berthézène;  la  division 
d'Escars  formait  l'aile  gauche.  Une  brigade  de  la  deuxième  division  était  placée 
en  seconde  ligne,  formant  la  réserve;  l'artillerie  de  montagne  et  les  obusiers 
s'intercalaient  entre  tous  ces  corps. 

Ainsi  qu'on  l'avait  prévu  ,  les  brigades  de  la  troisième  division  ne  tardèrent 
pas  à  rencontrer  l'ennemi  ;  elles  l'abordèrent  aux  cris  répétés  de  Vive  le  Iîoi  ! 
sans  tirer  un  seul  coup  de  fusil.  L'immobilité  à  laquelle  nos  troupes  avaient 
été  condamnées  pendant  plusieurs  jours,  rendait  leur  ardeur  encore  plus  vive. 
Quelques  moments  leur  suffirent  pour  s'emparer  de  toutes  les  positions. 

Aucune  résistance  sérieuse  n'arrêta  la  marche  des  divisions  Berthézène  et 
Loverdo.  La  direction  que  suivait  la  première  l'aurait  conduite  par  une  pente 
rapide  vers  la  rade  d'Alger,  et  loin  du  fort  de  l'Empereur  :  elle  aurait  eu, 
en  outre,  à  parcourir  un  terrain  sillonné  par  des  ravins  profonds ,  et  hérissé 
d'obstacles  de  toute  espèce.  Le  général  en  chef  donna  au  général  Berthézène 
l'ordre  de  suspendre  sa  marche.  La  brigade  Achard  fut  dirigée  vers  le  Boudja- 
réah,  qui  commande  tout  le  pays  environnant  :  l'occupation  de  ce  point  stra- 
tégique était  de  la  plus  haute  importance. 

Cependant  les  deux  brigades  de  la  deuxième  division  avaient  continué  de 
marcher  vers  le  château  de  l'Empereur  ;  mais  les  arbres  et  les  plis  du  terrain 
ne  leur  permettaient  pas  de  le  découvrir.  Craignant  qu'elles  ne  s'égarassent, 
M.  de  Bourmont  prit  le  parti  d'arrêter  leur  mouvement  jusqu'à  ce  que,  s'étant 
porté  lui-même  vers  la  gauche,  il  eût  pris  une  connaissance  exacte,  et  de  ce 
qui  s'y  passait,  et  de  la  position  du  fort.  Les  brigades  de  la  division  d'Escars 
venaient  de  faire  halte,  lorsqu'il  les  rencontra.  Ayant,  du  lieu  qu'elles  occu- 
paient, aperçu  le  château  de  l'Empe  eur,  le  général  en  chef  pensa  que  le 
moment  était  venu  de  diriger  vers  cette  forteresse  les  troupes  des  deuxième 


300  DOMINATION  FRANÇAISE. 

et  troisième  divisions.  A  cet  effet ,  le  général  Tholozé  lut  envoyé  auprès  du 
général  Loverdo,  pour  lui  porter  l'ordre  d'avancer  rapidement.  Mais  ici ,  la 
confusion  était  extrême,  et  ce  ne  fut  qu'après  des  contre-marches  accablantes 
que  cette  division  put  reprendre  son  rang. 

Au  reste,  pendant  toute  cette  journée  du  29,  notre  armée  fut  exposée 
aux  plus  grands  dangers.  Obligées  de  s'avancer  sans  guide ,  sans  cartes  stra- 
tégiques ,  à  travers  un  pays  hérissé  de  monticules ,  sillonné  par  des  ravins  et 
des  anfractuosités  sans  nombre,  les  divisions  et  les  brigades  s'égarèrent  plu- 
sieurs fois  dans  ce  vaste  labyrinthe.  On  faisait  deux  ,  trois  fois  la  même  route  ; 
le  mirage  produit  par  les  vapeurs  de  la  Mitidja  fit  supposer  à  plusieurs  chefs 
de  corps  qu'ils  se  trouvaient  en  face  de  la  mer,  et  que  par  conséquent  ils 
suivaient  une  route  contraire  à  celle  qu'ils  devaient  tenir.  Les  régiments  se 
confondaient,  leurs  drapeaux  marchaient  pêle-mêle  dans  le  même  peloton, 
et  de  toutes  parts  on  entendait  les  tambours  battre  le  rappel  pour  rallier  les 
détachements,  comme  il  arrive  après  une  violente  mêlée.  La  chaleur  excessive 
qu'il  faisait  au  milieu  de  ces  gorges  et  de  ces  vallons  rétrécis ,  rendait  encore 
plus  pénibles  ces  contre-marches  et  ces  déconvenues  ;  l'eau  manquait  partout, 
et  le  soldat  tombait  accablé  de  fatigue,  ou  exténué  de  besoin.  Si ,  dans  cette 
journée  de  désordre  et  d'imprudence,  Hussein  eût  fait  garder  les  principaux 
passages  et  couronner  quelques  hauteurs  par  ses  miliciens  et  ses  Arabes,  c'en 
était  fait  de  notre  armée  ;  une  poignée  d'hommes  eût  suffi  pour  l'anéantir 
ou  la  forcer  à  rendre  les  armes  sans  avoir  combattu.  Mais  Dieu  en  ce  moment 
protégeait  la  France  ! 

Enfin  l'ordre  se  rétablit ,  et  l'armée ,  après  avoir  nettoyé  les  environs  du 
Boudjaréah ,  en  couronna  le  sommet.  Elle  vit  alors  se  déployer  devant  elle  tout 
le  revers  d'Alger,  le  fort  de  l'Empereur,  et  à  l'horizon  la  mer,  où  l'œil  décou- 
vrait notre  escadre  qui  s'avançait  pour  combiner  une  double  attaque.  Ce  spec- 
tacle grandiose  excita  l'enthousiasme  des  troupes,  et,  par  un  mouvement  una- 
nime et  spontané,  on  les  entendit  saluer,  des  cris  mille  fois  répétés  de  Vive  le 
Roi!  les  remparts  de  cette  orgueilleuse  cité,  où  allait  bientôt  flotter  victorieux  le 
drapeau  qu'elle  avait  osé  naguère  insulter.  C'est  surtout  des  hauteurs  du  Boud- 
jaréah  que  le  port  d'Alger,  la  ville  et  les  campagnes  qui  l'environnent,  pré- 
sentent un  aspect  délicieux,  un  magnifique  panorama.  Arrêtons-nous  ici  un 
moment  pour  reconnaître  les  lieux  où  les  dernières  scènes  de  l'invasion  fran- 
çaise vont  s'accomplir. 

Le  massif  isolé  du  Boudjaréah  occupe  en  avant  de  la  plaine  de  la  Mitidja  une 
aire  a  peu  près  elliptique  de  trente-trois  mille  hectares  ;  son  point  culminant 
esta  trois  mille  six  cents  mètres  de  distance  horizontale  d'Alger,  et  à  402  mètres 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  La  surface  que  l'œil  embrasse  du  haut  de  cette 
élévation  est  immense  :  elle  s'étend  de  la  mer  aux  crêtes  de  l'Atlas,  de  Dellys 
à  Cherchell,  et  se  divise  en  trois  parties  bien  distinctes  :  le  Sahel  ou  massif 
d'Alger,  la  plaine  de  la  Mitidja  et  les  flancs  de  l'Atlas.  Le  massif  d'Alger 


p 

Fi 


DOMINATION  FRANÇAISE.  301 

occupe  avec  ses  annexes  une  superficie  de  vingt-cinq  lieues  carrées;  sa  base 

esl  baignée  au  nord  par  la  nier,  à  l'est  par  l'IIaracli,  à  l'ouest  par  le  Mazafran  ; 
au  sud  il  descend  brusquement  vers  la  Mitidja. 

lin  réseau  inextricable  <le  chemins  sinueux  traverse  dans  tous  les  sens  la 
campagne  qui  avoisine  Alger  et  en  Fait  un  véritable  labyrinthe.  C'est  dans  ces 
droits  défilés,  on  ne  peut  plus  favorables  à  la  défense,  qu'en  1775  les  troupes 
espagnoles  d'Oreilly,  en  butte  à  des  feux  d'embuscade  très-vils,  perdirent  cou* 
rage  et  se  rembarquèrent  après  avoir  laissé  sur  le  champ  de  bataille  plus  de 
monde  «pie  la  conquête  d'Alger  n'en  a  coûté  à  l'armée  française.  Tous  ces 
sentiers  conduisent  à  des  milliers  de  petites  habitations,  dont  l'éclatante  blan- 
cheur contraste  avec  la  végétation  qui  les  environne.  Le  sol  est  entièrement 
recouvert  de  vignes,  de  pastèques,  de  melons,  d'orangers,  d'acacias,  de 
chèvre-feuilles,  de  peupliers  mélangés  de  nopals  à  rosaces  jaunes,  et  de  toutes 
les  brillantes  variétés  de  la  flore  numidienne.  Le  cactus  avec  son  feuillage  massil 
et  ses  troncs  fantastiques  entoure  les  champs  de  ses  impénétrables  buissons, 
tandis  que  l'agave  dresse  ses  immenses  rameaux  semblables  aux  glaives  d'une 
race  de  géants.  Au  milieu  de  ces  délicieuses  petites  villas,  les  résidences  des 
consuls  européens  se  faisaient  remarquer  par  leurs  plus  grandes  proportions 
et  les  larges  pavillons  dont  elles  étaient  surmontées. 

(.'est  au  milieu  de  ce  tapis  d'émeraudes  et  d'opales  que  s'élève  Alger,  la  vic- 
torieuse, la  bien  gardée.  Son  enceinte  triangulaire  a  un  développement  de  trois 
mille  mètres  environ.  Le  front  de  mer  regarde  l'orient;  les  deux  autres  fronts, 
moins  développés  que  le  premier,  sont  tournés,  l'un  vers  le  nord-ouest,  l'autre 
vers  le  sud-ouest.  Le  point  où  ils  se  réunissent,  qui  est  le  plus  élevé  de  l'en- 
ceinte, se  trouve  à  cent  vingt-quatre  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer. 
Sur  les  fronts  nord-ouest  et  sud-ouest,  l'enceinte  consiste  en  un  mur  qui  n'est 
point  bastionné,  et  dont  le  pied  n'est  défendu  que  par  des  flancs  extrêmement 
courts.  Il  n'y  a  d'artillerie  que  sur  un  petit  nombre  de  points  :  les  remparts 
ont  trop  peu  de  largeur  pour  qu'on  puisse  y  en  établir.  Dans  plusieurs  parties 
les  maisons  adossées  au  revêtement  ne  laissent  pas  même  assez  d'espace  pour 
les  fusiliers.  Sur  le  front  sud-ouest,  on  remarque  en  avant  de  l'enceinte  une 
forte  dépression  qui  ne  paraît  pas  être  entièrement  l'ouvrage  des  hommes , 
et  à  laquelle  un  mur  parallèle  à  celui  de  la  place  donne  l'aspect  d'un  fossé. 
L'autre  front  est  couvert  sur  presque  tout  son  développement  par  un  ravin 
très-prononcé.  Du  côté  de  la  mer,  l'enceinte  n'est  presque  partout  qu'un 
simple  mur.  Le  port  ou  la  darse  est  formé  par  un  môle  qui  joint  au  continent 
les  petits  îlots  auxquels  Alger  paraît  devoir  son  nom  ;  une  chaîne  en  ferme 
l'entrée.  Plusieurs  des  batteries  établies  dans  l'île  sont  casematées  et  dispo- 
sées sur  différents  étages.  La  ville  d'Alger  a  cinq  portes  :  deux  sont  ouvertes 
sur  le  front  de  mer  ;  deux  autres  se  trouvent  aux  extrémités  inférieures  des 
fronts  de  terre:  c'est  Bab-Azoun,  à  l'ouest,  Bab-el-Oued  à  l'est.  La  cin- 
quième porte  est  comprise  dans  le  même  front  que  la  porte  Bab-Azoun  et  se 


302  DOMINATION  FRANÇAISE. 

trouve  à  cent  vingt  mètres  environ  de  la  Kasbah.  On  la  nomme  porte  neuve. 

Au  sommet  de  l'angle  que  forment  les  deux  fronts  de  terre,  s'élève  une 
espèce  de  citadelle,  dont  les  murs  sont  plus  hauts  que  ceux  de  la  place  ;  c'est 
la  Kasbah  (mot  arabe  qui  signifie  forteresse).  En  avant  de  cet  ouvrage  ,  et  à 
peu  près  dans  la  môme  direction  que  la  route  d'Alger  à  Sidi-Ferruch,  s'étend 
une  chaîne  de  monticules  dont  l'élévation  progressive  est  en  raison  directe  de 
leur  éloignement  de  la  place.  A  droite  de  la  ligne  qui  forme  le  faite  de  cette 
petite  chaîne,  les  eaux  affluent  vers  le  ruisseau  qui  donne  son  nom  à  la  porte 
Bab-el-Oued  ;  à  gauche,  elles  se  dirigent  vers  la  rade  ou  vers  YHaraeh.  C'est 
sur  l'un  de  ces  monticules  qu'en  1541  Charles-Quint  établit  ses  quartiers. 
Après  la  retraite  de  l'armée  espagnole,  Hassan,  qui  gouvernait  alors  Podjack, 
voulut  mettre  cette  importante  position  à  l'abri  d'une  nouvelle  tentative  et  y  fit 
élever  un  fort  qui  fut  appelé  d'abord  du  nom  de  son  fondateur,  citadelle  de 
Muley-Hassan  (Muley-Hassan-Bordj) ;  mais  depuis  la  mort  de  ce  dey,  on  l'a 
généralement  désigné  sous  le  nom  de  Sultan- Calussy  (fort  de  l'Empereur) , 
en  commémoration  sans  doute  de  la  victoire  remportée  sur  le  sultan  chrétien 
qui  avait  campé  sur  ce  mamelon. 

Le  fort  de  l'Empereur,  dont  l'armée  française  allait  faire  le  siège,  est  assis 
sur  le  roc  vif  et  présente  une  forme  à  peu  prés  rectangulaire  ;  les  grands  côtés 
du  rectangle  ont  cent  cinquante  mètres  de  longueur,  et  les  petits ,  cent  ;  la  hau- 
teur moyenne  des  revêtements  est  de  neuf  mètres.  Aux  quatreangles  s'élèvent 
des  bastions  peu  spacieux  et  d'un  tracé  irrégulier;  les  revêtements  et  les  para- 
pets de  ces  bastions  et  des  courtines  qui  les  joignent  sont  construits  en  pizé  et 
recouverts  de  maçonnerie.  Il  n'y  a  point  de  fossé  ;  mais,  en  avant  du  front  nord- 
ouest,  celui  contre  lequel  l'attaque  semblait  devoir  particulièrement  se  diriger, 
le  roc  présente  une  forte  excavation.  Une  tour  ronde,  construite  dans  l'inté- 
rieur, domine  tous  les  ouvrages  et  forme  comme  une  espèce  de  réduit  entouré 
de  magasins  casemates.  L'élévation  du  fort  au  dessus  du  niveau  de  la  mer  est  de 
deux  cent  trente  mètres. 

Les  abords  de  la  ville  étaient  encore  défendus  au  sud  par  de  nombreuses 
batteries  échelonnées  sur  la  plage,  et  au  nord,  par  le  fort  des  Vingt-quatre- 
Heures,  situé  à  trois  cents  mètres  du  Fort-Neuf;  plus  loin  encore,  à  quinze  cents 
mètres,  s'élève  le  fort  des  Anglais.  Malgré  ces  constructions  multipliées,  la 
défense  d'Alger  était  faible  du  côté  de  terre,  car  il  n'y  avait  sur  ce  point  que 
le  château  de  l'Empereur  qui  put  faire  une  résistance  sérieuse,  et  encore  était- 
il  dominé  lui-même  et  vu  dans  son  intérieur  par  le  plateau  supérieur  du  Boud- 
jaréah.  Aussi,  dès  que  nos  soldats  eurent  couronné  ces  hauteurs,  le  fort  de 
l'Empereur  tira  le  canon  d'alarme  :  les  Algériens  n'avaient  jamais  pensé  que 
notre  armée  eût  tenté  de  les  escalader  et  de  s'y  établir. 

Quoiqu'on  fût  persuadé  à  Alger,  et  que  le  dey  lui-même  partageât  cette  opi- 
nion, que  les  Français  ne  pourraient  jamais  s'emparer  du  château  de  l'Empereur 
qu'après  avoir  construit  une  citadelle  de  force  supérieure  et  capable  de  le 


DOMINATION  FRANÇAISE.  .503 

ruiner,  cependant  les  progrès  rapides  que  nous  avions  faits  <Ians  une  seule 
jom  nrf  avaient  jeté  une  vive  alarme  dans  la  ville.  Le  muphti  fut  chargé  de 
relever,  par  ses  exhortations,  le  moral  »les  troupes  et  des  habitants;  on  dis- 
tribua de  nouveaux  étendards,  auxquels  étaient  attachées  des  grâces  spéciales, 
et  le  Khasnadji  (  ministre  des  finances),  qui  avait  toute  la  confiance  du  dey,  se 
chargea  de  la  défense  du  château  de  l'Empereur.  Huit  cents  tobjis  canonnière) 
pris  parmi  les  plus  habiles  pointeurs ,  et  quinze  cents  janissaires  ,  furent 
Chargés  de  le  seconder;  tous  jurèrent  de  détendre  la  place  jusqu'à  la  dernière 
extrémité. 

Après  avoir  visité  les  différentes  positions  de  notre  armée  et  reconnu  un  pla- 
teau que  le  capitaine  Boulin  avait  désigné,  en  1808,  connue  remplacement  le 
plus  favorable  pour  l'ouverture  de  la  tranchée,  M.  de  Bourmont  établit  son 
quartier  général  à  deux  mille  mètres  du  fort  de  l'Empereur.  A  peine  y  fut-il 
installé,  que  les  consuls  résidant  à  Alger  demandèrent  à  lui  être  présentés.  Ils 
venaient  complimenter  le  général  en  chef  de  l'armée  française,  et  lui  exprimer 
les  vœux  qu'ils  faisaient  pour  le  succès  de  notre  entreprise.  Quoique  leur  pa- 
villon  flottât  sur  chacune  de  leurs  résidences,  ils  s'étaient  cependant  tous 
réunis,  pour  plus  de  sécurité,  au  consulat  américain,  situé  à  mi-côte  du 
Boudjaréah.  M.  de  Bourmont  les  rassura  encore  davantage  en  mettant  à 
leur  disposition  une  garde  particulière ,  composée  de  gendarmes  et  de  gre- 
nadiers français.  Malgré  les  horribles  fatigues  de  la  journée ,  il  fut  ordonné 
que  les  travaux  de  tranchée  commenceraient  dès  le  soir  même.  Cinq  maisons, 
situées  à  une  distance  moyenne  de  cinq  cents  mètres  du  château ,  et  qui  for- 
maient un  cordon  entre  le  consulat  de  Suède  à  droite  et  un  mamelon  opposé 
à  la  face  ouest  du  fort,  devaient  être  crénelées  et  servir  de  première  paral- 
lèle. Le  30  au  matin,  ces  travaux  préliminaires  étaient  accomplis,  et  mille 
mètres  de  tranchée  avaient  été  ouverts. 

Dès  que  les  artilleurs  du  château  de  l'Empereur  découvrirent  nos  travaux, 
ils  commencèrent  un  feu  terrible  ,  surtout  contre  la  ligne  de  l'ouest,  dont 
quelques  parties  n'étaient  pas  entièrment  terminées,  et  qui  ne  se  trouvait 
d'ailleurs  qu'à  une  faible  distance  de  la  place.  Le  chef  de  bataillon  du  génie 
Chambaud  y  perdit  la  vie.  De  leur  côté,  les  janissaires,  fidèles  à  leur  engage- 
ment, firent  une  sortie,  mais  ils  furent  repoussés  avec  une  grande  perte.  Ces 
attaques  sans  portée  ne  ralentirent  pas  un  seul  instant  les  travaux  du  siège. 
Les  généraux  commandant  l'artillerie  et  le  génie  reconnurent  le  fort  au 
milieu  des  escarmouches,  et  s'occupèrent  de  déterminer  l'emplacement  des 
batteries  de  siège. 

L'angle  ouest  du  château,  dont  l'un  des  côtés  est  tourné  vers  le  nord-ouest, 
et  l'autre  vers  le  sud-ouest,  fut  considéré  comme  la  partie  qui  offrait  le  plus 
d'avantages  pour  l'attaque,  et  celle  dont  la  brèche  serait  plus  facilement  abor- 
dable. A  cet  effet,  trois  batteries  armées,  l'une  de  deux  obusiers  de  huit 
pouces,  l'autre  de  six  canons  de  vingt-quatre ,  la  troisième  de  quatre  pièces  du 


304  DOMINATION  FRANÇAISE. 

môme  calibre,  devaient  faire  converger  leurs  feux  sur  la  face  sud-ouest.  On 
pensa  en  outre  qu'à  l'extrême  gauche,  dans  le  prolongement  du  front  sud- 
ouest,  six  canons  de  seize  seraient  favorablement  placés  pour  enfiler  la  cour- 
tine de  ce  front  et  battre  de  plein  fouet  le  front  nord-ouest.  Cette  considération 
détermina  la  formation  d'une  quatrième  batterie.  Enfin ,  le  général  La  Hitte, 
après  de  nouvelles  études,  décida  la  construction  de  deux  autres  batteries 
moins  importantes,  mais  capables  de  répondre  aux  feux  de  la  Kasbah.  Presque 
toutes  ces  batteries  étaient  masquées  par  des  arbres  ,  des  haies  ou  des  buis- 
sons, et  dominaient  de  plusieurs  mètres  les  parapets  du  château. 

Pendant  que  ces  travaux  s'organisaient,  que  les  pièces  de  siège  se  met- 
taient en  marche,  l'armée  française  rectifiait  ses  positions  et  se  rapprochait  de 
la  place.  Le  6e  régiment  d'infanterie  de  ligne  campa  dans  les  jardins  de  la 
maison  consulaire  d'Espagne,  à  droite  de  la  route  de  Staouëli;  ses  postes 
s'avancèrent  jusqu'au  consulat  de  Suède.  On  plaça  le  49e  près  du  terrain 
assigné  au  dépôt  de  tranchée.  Les  deux  régiments  de  la  brigade  d'Arcine 
s'établirent  à  quatre  cents  mètres  en  arrière  de  la  maison  du  consul  des  Pays- 
Bas.  Le  camp  du  deuxième  régiment  de  marche  (  1er  et  2e  légers  )  se  trouvait  à  la 
hauteur  du  grand  quartier  général;  le  35e,  après  être  resté  deux  jours  dans 
l'emplacement  qui  lui  avait  été  assigné  le  29  au  soir,  se  réunit  au  deuxième  de 
marche.  La  deuxième  brigade  de  la  troisième  division ,  composée  des  17e  et 
30e  de  ligne,  campa  en  arrière  de  la  première.  On  marqua  l'emplacement  des 
parcs  du  génie  et  d'artillerie  à  droite  et  à  gauche  de  la  route,  un  peu  en 
arrière  du  quartier  général;  ce  fut  là  aussi  que  le  régiment  de  chasseurs  à 
cheval  vint  prendre  position.  La  division  Berthézène  ayant  toujours  combattu 
en  première  ligne,  ses  pertes  avaient  été  très-considérables,  aussi,  pour  la 
ménager,  la  chargea-t-on  de  couvrir  l'armée  de  siège  ,  d'escorter  les  convois 
et  d'occuper,  à  partir  du  camp  de  Staouëli,  les  postes  et  redoutes  destinés  à 
le  protéger.  Par  suite  de  cette  disposition,  le  15e  de  ligne  et  le  premier 
bataillon  du  48e,  ainsi  que  la  brigade  Montlivault,  rejoignirent  leur  division 
sous  les  murs  d'Alger. 

Le  terrain  où  devaient  s'opérer  les  travaux  du  siège  présentait  partout 
de  grandes  difficultés  :  il  était  composé  de  roche  mixte  que  la  pioche  avait 
peine  à  entamer;  immédiatement  après  la  surface  du  sol,  le  roc  se  montrait 
à  nu,  et  pour  former  les  épaulements  il  fallait  recourir  aux  sacs  à  terre.  Le  dé- 
vouement et  l'activité  de  nos  soldats  triomphèrent  de  tous  ces  obstacles  :  la  tran- 
chée avait  été  ouverte  dans  la  nuit  du  29  au  30  juin  ;  la  nuit  suivante,  la  colline 
était  déjà  couronnée  dans  tout  son  développement.  Pendant  la  nuit  du  1er  au 
2  juillet,  on  élargit  les  communications  et  on  commença  à  construire  les  bat- 
teries d'enfilade;  enfin,  la  nuit  d'après  les  bouches  à  feu  furent  amenées 
dans  la  tranchée  et  montées  sur  leurs  affûts.  Mais  tous  ces  travaux,  qui  furent 
poursuivis  sans  relâche  jour  et  nuit,  nous  causèrent  des  pertes  considé- 
rables. Les  canons  du  fort  de  l'Empereur  et  ceux  de  la  Kasbah,  incessamment 


DOMINATION  FRANÇAISE.  30S 

braqués  sur  nos  ouvrages,  luisaient  un  feu  roulant  qui  détruisait  les  parapets; 
tandis  qui*  les  Arabes,  armés  de  leurs  longs  fusils,  prenant  à  revers  les  boyaux 
de  tranchée,  y  décimaient  les  travailleurs  Ces  attaques  continuelles  démora- 
lisaient le  soldat.  Afin  de  détourner  un  instant  L'attention  de  l'ennemi  des 
travaux  du  Siège,  l'amiral  lui  chargé  d'opérer  avec  la  Hotte  sur  le  front  de 
mer.  En  effet,  le  I"  juillet,  une  luise  ayant  permis  ce  mouvement,  l'amiral 
Rosamel  défila  avec  sa  division,  depuis  la  pointe  Pescade  jusqu'au  Môle,  à 
portée  de  canon,  lâchant  toutes  ses  bordées  contre  les  batteries  turques.  Cette 
manœuvre  obtint  le  plus  grand  succès,  lui  défilant  «levant  les  forts  on 
reconnut  qu'ils  étaient  dépourvus  de  leurs  canonniers ,  car  aucun  ne  riposta 
aux  feu*  de  nos  premiers  vaisseaux;  puis  on  vit  accourir  en  foule  les  tobjis, 
qui,  se  détachant  des  batteries  de  terre,  venaient  charger  les  canons  de  la 
Marine,  et  répondre  par  des  volées  régulières  à  nos  derniers  bâtiments.  Pen- 
dant cet  échange  peu  meurtrier  de  boulets,  nos  soldats,  moins  harcelés, 
purent  donner  une  plus  grande  activité  à  leurs  travaux.  Le  3,  M.  Duperré,  son 
vaisseau  amiral  en  tête,  renouvela  la  même  manœuvre  et  obtint  des  résultats 
encore  plus  salisfants;  en  effet,  fa  licllone ,  de  concert  avec  un  détachement 
de  l'armée  de  terre,  parvint  à  s'emparer  de  trois  batteries  où  se  trouvaient 
trente-trois  canons. 

Le  feu  dirigé  contre  nos  travailleurs  cessait  ordinairement  après  le  coucher 
du  soleil ,  car  eu  bons  musulmans  les  tobjis  du  fort  de  l'Empereur  ne  se  sou- 
ciaient ni  de  veiller  ni  de  combattre  au  milieu  des  ténèbres.  L'imminence  du 
danger  les  Ht  pourtant  déroger  à  cet  usage  pendant  la  nuit  qui  précéda  la  ruine 
de  Sultan-Calassy.  Ayant  aperçu  nos  travailleurs  sur  plusieurs  poiids,  ils  y 
dirigèrent  un  feu  terrible  de  mitraille,  accompagné  de  bombes  et  d'obus, 
en  même  temps  qu'une  troupe  de  miliciens  braves  et  dévoués  se  précipitait 
sur  une  de  nos  batteries  qui  n'avait  pas  encore  été  démasquée.  Assaillis  impé- 
tueusement et  à  l'improvistc  par  les  Arabes  et  les  Turcs,  qui,  après  avoir 
escaladé  les  gabions  et  les  sacs  à  terre,  déchargeaient  sur  eux  à  bout  portant 
leurs  pistolets  et  leurs  fusils  ou  les  égorgeaient  à  coups  de  yatagan  ,  nos  sol- 
dats furent  obligés  de  se  défendre  avec  leurs  instruments  de  travail.  On  com- 
battit corps  à  corps;  un  sergent  d'artillerie  assomma  d'un  coup  de  levier  un 
Bédouin;  les  officiers  d'artillerie  mirent  le  sabre  à  la  main;  l'un  d'eux,  le  lieu- 
tenant Daru,  reçut  une  légère  blessure;  le  capitaine  du  génie  de  Villalier, 
moins  heureux  que  lui,  succomba.  Après  avoir  déchargé  ses  pistolets  sur  les 
Arabes,  ne  pouvant  plus  leur  opposer  que  sa  frêle  épée,  assailli  par  le 
nombre,  il  reçut  un  coup  de  yatagan  au  cœur,  et  sa  tète  alla  augmenter  le 
nombre  de  celles  qui  se  trouvaient  déjà  à  la  Kasbah.  Mais  bientôt  l'infan- 
terie, qui  s'était  formée  en  bataille,  ouvrant  un  feu  de  deux  rangs  bien  nourri, 
força  les  Arabes  et  les  janissaires  à  une  prompte  retraite. 

lue  demi-heure  après  cette  alerte,  les  premières  lueurs  de  l'aube  mirent  à 
découvert  les  embrasures  du  château.  Aussitôt  une  fusée  lancée  du  quartier 

39 


306 "*■  DOMINAT ION  FRANÇAISE. 

général  donna  à  l'artillerie  française  le  signal  de  commencer  le  l'en.  Au  même 
instant  six  batteries  lancèrent  leurs  terribles  projectiles  contre  la  place. 
Sultan-Calassy  riposta  vigoureusement  à  nos  premières  volées  ;  les  deux 
étages  de  ses  batteries  s'éclairent  d'une  vive  lumière,  et  les  tobjis,  comprenant 
que  c'est  une  lutte  décisive  qui  va  s'engager,  redoublent  d'activité  à  défaut  de 
précision.  Mais  leurs  coups  portaient  presque  toujours  à  faux.  De  notre  côté  , 
au  contraire,  le  tir  des  pièces  était  d'une  justesse  remarquable  ;  presque  tous 
nos  boulets  atteignaient  les  embrasures  et  faisaient  voler  la  pierre  en  éclats. 
La  direction  des  bombes  était  moins  régulière;  le  général  La  Hitte  s'em- 
pressa de  la  rectifier.  Une  heure  après  l'ouverture  du  feu,  toutes  les  bombes, 
sans  exception,  éclatant  dans  l'intérieur  du  fort,  répandirent  la  terreur  et  la 
mort  parmi  les  Turcs  qui  s'y  trouvaient  rassemblés.  A  huit  heures,  le  feu  de 
l'artillerie  ennemie  se  ralentit.  Dans  quelques  parties  des  fronts  attaqués ,  la 
chute  presque  entière  des  parapets  laissait  les  canonniers  à  découvert  ;  néan- 
moins ils  gardaient  leur  poste  et  remplaçaient  par  des  balles  de  laine  et  des 
blindages  les  pans  de  murailles  ruinés  :  inutiles  efforts  !  le  courage  des  tobjis 
turcs  ne  pouvait  lutter  contre  l'habileté  de  nos  pointeurs.  Pour  faire  taire  les 
pièces  qui,  malgré  le  désarroi  général  de  l'ennemi,  n'étaient  point  encore 
éteintes,  on  en  dirigea  plusieurs  des  nôtres  contre  chacune  d'elles;  et  à  dix 
heures,  le  feu  du  château  avait  entièrement  cessé.  Aussitôt  le  général  La  Hitte 
donne  l'ordre  de  battre  en  brèche  les  deux  faces  du  bastion  de  l'ouest.  Nos 
boulets  déterminent  bientôt  partout  de  nombreux  éboulements.  Épouvantée 
à  la  vue  des  rapides  progrès  de  notre  artillerie,  la  garnison  veut  se  retirer  ; 
mais  le  dey  lui  ordonne  de  se  défendre.  Alors  les  janissaires  et  les  tobjis, 
ne  consultant  que  leur  désespoir,  se  précipitent  furieux  vers  la  ville,  en 
maudissant  mille  fois  Hussein,  qui  voulait,  disaient-ils,  les  sacrifier  sans 
utilité.  Quelques  hommes  seulement  furent  laissés  au  milieu  des  décombres 
pour  accomplir  un  dernier  devoir...,  mettre  le  feu  aux  poudres. 

En  effet,  quelques  instants  après  cette  évacuation  forcée,  une  détonation 
épouvantable  se  fait  entendre.  Un  épais  nuage  de  poussière  et  de  fumée  s'élève 
au-dessus  du  fort  et  s'étend  avec  rapidité  dans  toutes  les  directions  ;  des  masses 
de  maçonnerie,  des  quartiers  de  rempart,  d'énormes  pierres,  des  affûts  de 
canon,  et  des  lambeaux  de  cadavres  sont  lancés  dans  les  airs  et  retombent  en 
pluie  effroyable  sur  les  batteries  françaises.  L'obscurité  plus  encore  que  cette 
horrible  grêle  ébranle  quelques  courages  ;  des  travailleurs  et  des  sentinelles 
abandonnent  leurs  postes  ;  mais  les  canonniers  impassibles  restent  à  leurs 
pièces ,  et  les  coups  de  canon  qui  parlent  de  nos  batteries  rassurent  l'armée 
sur  les  effets  de  l'explosion.  La  continuation  du  feu  était  cependant  inutile. 
Lorsque  le  vent  eut  dissipé  le  voile  lugubre  qui  recouvrait  le  fort  de  l'Em- 
pereur, on  reconnut  que  toute  la  face  ouest  s'était  éboulée,  et  qu'elle  n'offrait 
plus  qu'une  immense  brèche.  Aussitôt  le  général  Hurel,  qui  commandait 
la  garde  de  la  tranchée,  donna  l'ordre  de  se  porter  en  avant.  Une  compagnie 


DOMINATION  FRANÇAISE.  807 

du  17  régiment  de  ligne  franchi!  rapidement  l'espace  qui  la  séparait  de  l'en- 
ceinte du  fort,  en  escalada  sans  résistance  les  ruines,  et  arbora  le  drapeau 
blanc  Les  carabiniers  du  9'  léger,  ayant  à  leur  tête  le  général  Hurel,  suivi- 
rent ce  mouvement  ;  et  un  quart  d'heure  après  l'explosion,  les  troupes  fran- 
çaises, ainsi  que  le  général  en  chef,  occupaient  l'inexpugnable  château  de 
l'Empereur. 

Dès  que  les  Arabes,  qui  s'étaient  tenus  en  dehors  d'Alger  pour  harceler 
notre  année,  virent  que  leur  palladium,  Sultau-Calassy,  n'existait  plus,  ils 
poussèrent  des  cris  d'épouvante,  et  s'enfuirent  en  tumulte  vers  laMitidja. 
Presque  tous  ceux  qui  faisaient  partie  des  contingents  de  Constantine  etd'Oran 
s'éloignèrent  ce  jour-là  même.  Cependant,  la  Kasbah  et  le  fort  Bab-Azoun 
n'avaient  pas  ralenti  leurs  feux  ;  c'était  contre  le  fort  l'Empereur  qu'ils  le 
dirigeaient  maintenant.  Placée  derrière  le  front  sud -ouest  du  château,  la 
garde  de  la  tranchée  ne  pouvait  être  atteinte  par  les  boulets  de  la  Kasbah  ; 
mais  ceux  du  fort  Bab-Azoun  arrivaient  jusqu'à  elle,  quoique  leur  point  de 
départ  fût  de  200  mètres  plus  bas.  Le  général  La  Hitte  fit  tourner  contre  ce  fort 
deux  pièces  de  campagne ,  et  trois  des  bouches  à  feu  que  l'explosion  avait 
laissées  sur  leurs  affûts.  Ces  pièces,  bien  dirigées,  suffirent  pour  réduire  au 
silence  l'artillerie  ennemie.  De  son  côté,  le  général  Valazé  s'occupa  activement 
de  faire  ouvrir  une  nouvelle  tranchée  devant  la  ville,  afin  de  ne  pas  donner  à 
l'ennemi  le  temps  de  se  reconnaître. 

M.  de  Rourmont  était  à  peine  établi  avec  son  état-major  dans  le  fort  de 
l'Empereur ,  qu'un  parlementaire,  envoyé  par  le  dey,  se  présenta  aux  avant- 
postes.  C'était  Sidi-Mustapha ,  premier  secrétaire  de  Hussein.  Le  général  en 
chef  le  reçut  au  milieu  même  des  décombres.  En  arrivant  auprès  de  lui,  l'en- 
voyé turc  se  prosterna,  à  la  manière  orientale,  mais  M.  de  Bourmont  le  releva 
avec  bonté,  et  un  interprète  fut  chargé  de  traduire  ces  paroles  : 


«  0  invincible  tète  des  armées  du  plus  grand  sultan  de  notre  siècle!  lui  dit-il,  Dieu 
est  pour  toi  et  pour  tes  drapeaux  ;  mais  la  clémence  de  Dieu  commande  la  modération 
après  la  victoire.  La  prudence  humaine  la  conseille  comme  le  moyen  le  plus  sur  de 
désarmer  tout  à  fait  l'ennemi  vaincu.  Hussein-Pacha  baise  la  poussière  de  tes  pieds, 
et  se  repent  d'avoir  rompu  ses  anciennes  relations  avec  le  grand  et  puissant  Melek 
Charal  [\e  roi  CharlesX).  Il  reconnaît  aujourd'hui  que,  quand  les  Algériens  sont  en 
guerre  avec  le  roi  de  France,  ils  ne  doivent  pas  faire  la  prière  du  soir,  avant  d'avoir 
obtenu  la  paix.  Il  fait  amende  honorable  pour  l'insulte  commise  sur  la  personne  de  son 
consul:  il  renonce,  malgré  la  pauvreté  de  son  trésor,  à  ses  anciennes  créances  sur  la 
France;  bien  plus,  il  paiera  tous  les  frais  de  la  guerre.  Moyennant  ces  satisfactions, 
notre  maître  espère  que  tu  lui  laisseras  la  vie  sauve,  le  trône  d'Alger,  et  que,  de  plus, 
tu  retireras  ton  armée  de  la  terre  d'Afrique  et  tes  vaisseaux  de  ses  côtes.  » 

Ce  langage  fut  loin  de  satisfaire  le  général  en  chef  :  «  Monsieur  Bracewithz, 
dit-il  en  s'adressant  à  son  interprète ,  recommandez  à  ce  parlementaire  de 


•i08  DOMINATION  FRANÇAISE. 

rapporter  fidèlement  à  son  maître  la  réponse  que  je  vais  faire  à  ses  propo- 
sitions : 

«  Le  sort  de  la  ville  d'Alger  et  de  la  Kasbah  est  dans  mes  mains,  car  je  suis  maître 
du  fort  l'Empereur  et  de  toutes  les  positions  voisines.  En  quelques  heures,  les  cent 
pièces  de  canon  de  l'armée  française  et  celles  que  j'ai  enlevées  aux  Algériens  auront 
fait  de  la  Kasbah  et  de  la  ville  un  monceau  de  ruines;  et  alors  Hussein-Pacha  et  les 
Algériens  auront  le  sort  des  populations  et  des  troupes  qui  se  trouvent  dans  les  villes 
prises  d'assaut.  Si  Hussein  veut  avoir  la  vie  sauve,  pour  lui,  les  Turcs  et  les  habitants 
de  la  ville,  qu'ils  se  rendent  tous  à  merci,  et  remettent  sur-le-champ  aux  troupes  fran- 
çaises la  Kasbah,  tous  les  forts  de  la  ville  et  les  forts  extérieurs.  » 

En  entendant  cette  fatale  réponse,  une  tristesse  profonde  se  répandit  sur  la 
mule  et  belle  figure  de  l'envoyé  du  dey.  Il  parut  consterné ,  et  déclara  que  sa 
bouche  n'oserait  jamais  transmettre  à  Hussein-Pacha  de  si  dures  conditions. 
Il  fallut  pour  le  décider  que  M.  de  Bourmont  les  fit  rédiger  et  apposât  son 
cachet  sur  cette  pièce  officielle. 

Les  diplomates  d'Alger  ne  se  bornèrent  pas  à  cette  seule  tentative  pour 
sauver  leur  ville  de  la  domination  française.  En  même  temps  que  Sidi-Mus- 
tapha  se  rendait  auprès  du  général  en  chef  de  l'armée  de  terre,  le  ministre  de 
la  marine  du  pacha  arrivait  en  parlementaire  à  bord  du  vaisseau  la  Provence, 
pour  demander  à  l'amiral  la  cessation  des  hostilités.  Le  dey  faisait  dire  par 
son  envoyé  que  «  de  même  que  le  magnanime  empereur  de  Russie  s'était 
«  arrêté  aux  portes  de  Constantinople,  de  même  les  généraux  français  s'arrê- 
«  teraient  aux  portes  d'Alger.»  L'amiral  Duperré  le  renvoya,  en  l'engageant  à 
s'adresser  au  général  en  chef;  il  lui  remit  toutefois  la  note  suivante  :  «  L'amiral 
«  soussigné,  commandant  en  chef  l'armée  navale  de  S.  M.  très-chrétienne,  en 
«  réponse  aux  communications  qui  lui  ont  été  faites  au  nom  du  dey  d'Alger, 
«  et  qui  n'ont  que  trop  longtemps  suspendu  le  cours  des  hostilités,  déclare  que 
«  tant  que  le  pavillon  de  la  régence  flottera  sur  les  forts  et  la  ville  d'Alger,  il 
«  ne  peut  plus  recevoir  aucune  communication,  et  se  considère  toujours  comme 
«  en  état  de  guerre.»  En  se  retirant,  le  parlementaire  se  dirigeait  vers  un  brick 
anglais  qui  était  mouillé  en  rade,  l'amiral  lui  envoya  aussitôt  un  canot  avec 
un  de  ses  officiers  pour  le  sommer  de  rentrer  en  ligne  directe  dans  le  port,  ce 
qu'il  exécuta  sur-le-champ. 

De  leur  côté,  les  janissaires,  qui  depuis  le  commencement  de  la  campagne 
s'étaient  montrés  très-irrités  contre  Hussein,  voulaient  en  ce  moment  suprême 
le  sacrifier,  afin  de  s'assurer  la  possession  du  beylh  k.  Ils  s'étaient  en  consé- 
quence réunis  en  divan  extraordinaire,  et  avaient  fésolu  d'envoyer  un  parle- 
mentaire au  général  en  chef  pour  lui  faire  part  du  n'sultat  de  leurs  délibéra- 
tions. Cet  envoyé  fut  admis  comme  le  précédent  : 

«  Salut  et  gloire  au  grand  sultan  et  Padischa  Charal  (Charles X).  le  glorieux,  le  sublime, 
e  secouru  de  Dieu,  et  à  son  selictar  (général)  redoutable,  illustre  et  fidèle  Contidi.  — 


DOMINATION  FRANÇAISE.  809 

Les  grands  rois  qui  ont  d'immenses  domaines  ne  font  pas  la  guerre  pour  y  ajouter  des 
provîntes  pauvres  et  éloignées.  L es  mis  possesseurs  d'immenses  trésors  dédaignent  de  les 

grossir  d'un  peu  d'or.  Mais,  liers  et  implacable»,  ils  ne  posent  les  armes  que  quand  le 
sang  «le  leur  ennemi  a  coulé,  que  quand  ils  y  ont  lavé  l'insulte  qui  fut  la  première  cause 
de  la  guerre,  apprends  donc,  ô  vaillant  général,  que  l'insulte  faite  au  grand  Melek  Charal 

est  la  taule  personnelle  de  Hussein-Pacha.  L'argent  qu'il  réclamait  de  lui  et  de  son  con- 
sul, au  lieu  d'être  la  propriété  du  beylick  et  celle  de  ses  frères  et  entants,  les  miliciens 
turcs,  était  sa  propriété  unique  et  celle  de  quelques  chiens  de  Juifs  qui  lui  avaient  prête 
leurs  ruses  et  leurs  noms  dans  cette  affaire.  Le  glorieux  Melek  Charal  a  eu  raison  de 
refuser  de  paver,  et  il  doit  vouloir  la  mort  de  l'insolent  qui  osa  insulter  son  ambassadeur 
Plusieurs  fois  déjà  nos  frères  ont  essaye  de  se  révolter,  à  cause  de  cette  offense,  contre 
Hussein,  qui,  en  la  commettant,  s'est  montre  traître  à  ses  devoirs  et  à  son  pays;  nous 
avons  enfin  réussi,  nous  le  tenons  prisonnier  dans  son  palais.  Que  ta  bouche  laisse 
tomber  une  seule  parole  ,  et  nous  allons  t'envoyer  sa  tête  en  réparation  de  ses  méfaits. 
Nous  espérons  que  cette  satisfaction  fera  cesser  la  guerre,  et  que  ton  armée  se  retirera. 
Nous  nous  empresserons  d'élever  au  pouvoir  suprême  un  autre  pacha ,  qui  recher- 
chera et  cultivera,  par  tous  les  moyens  possihles,  l'amitié  et  les  bonnes  grâces  de 
Melek  Charal,  et  protégera  les  consuls,  les  marchands  et  les  vaisseaux  dans  nos  ports. 
En  attendant...  » 

«  Assez!  assez  !  s'écria  le  général  en  chef,  dont  l'indignation  ne  pouvait  plus 
se  contenir.  Interprète,  dites  à  cet  homme  de  porter  mes  ordres  à  ses  frères 
ignorants  et  féroces.  Dites  lui  bien  que  j'entends  que  ce  divan  extraordinaire 
de  la  milice  algérienne  cesse  à  l'instant  même  ses  délibérations.  Jusqu'à  ce 
que  je  commande  dans  la  Kasbah,  Hussein  est  leur  souverain,  et  ils  lui  doivent 
soumission  et  obéissance.  Ma  volonté  est  de  ne  traiter  qu'avec  lui  seul.  Les 
membres  de  ce  divan  me  répondront  sur  leur  tête  de  la  moindre  attaque 
dirigée  contre  la  Kasbah,  la  ville  ou  la  personne  du  dey.  Qu'ils  sachent  que 
l'armée  française  n'est  pas  venue  ici  pour  faire  assassiner  un  homme,  mais 
pour  vaincre  glorieusement  un  ennemi.  » 

Le  député  de  la  milice,  qui  avait  compté  pleinement  sur  le  succès  de  sa 
mission,  éprouva  plus  d'étonnement  encore  que  de  peine,  en  entendant  ces 
menaces.  Il  ne  comprenait  pas  que  M.  de  Bourmont  pût  refuser  une  occasion 
si  belle  de  se  défaire  du  dey.  De  retour  aux  casernes,  où  l'attendait  le  divan 
extraordinaire,  il  rapporta  les  paroles  du  général  en  chef;  elles  y  causèrent 
une  vive  explosion.  On  en  vint  aux  résolutions  les  plus  extrêmes.  «  Mort  à 
Hussein!  »  s'écrièrent  à  la  fois  plusieurs  voix,  auxquelles  toutes  les  autres 
répondirent  à  l'unisson  :  «  A  nous  sa  tête,  et  l'or  de  la  Kasbah  !  » 

Sidi-Mustapha  avait  demandé  deux  heures  pour  rapporter  la  réponse  du 
dey  ;  il  retourna  au  quartier  général  a\ant  qu'elles  fussent  écoulées,  accom- 
pagné du  consul  et  du  vice  consul  anglais,  pour  demander  que  le  général  vou- 
lût bien  adoucir  les  conditions  qu'il  tenait  à  imposer.  Le  consul  anglais  dit  à 
M.  de  Hourmont  que  ce  n'était  pas  comme  agent  du  gouvernement  britan- 
nique qu'il  se  présentait;  que  le  dey,  avec  lequel  il  avait  eu  des  relations 
amicales ,  l'avait  fait  presser  de  se  rendre  auprès  de  lui  ;  qu'en  cédant  à  ses 


.Î10  domination  française. 

instances,  il  avait  été  déterminé  surtout  par  le  désir  d'arrêter  l'effusion  du 
sang;  que  la  chute  de  la  place  était  inévitable;  que  Hussein-Pacha  lui-même 
ne  l'ignorait  pas;  mais  que  son  exaltation  religieuse  le  disposait  à  se  porter 
aux  dernières  extrémités  ;  et  que  si  on  lui  imposait  des  conditions  trop  dures, 
il  pourrait  fort  bien  faire  sauter  la  Kasbah,  comme  il  avait  fait  sauter  le  châ- 
teau de  l'Empereur.  M.  de  Bourmont  l'écouta  sans  lui  répondre.  A  ces  par- 
lementaires s'étaient  joints  encore  deux  autres  personnages,  dont  le  concours 
contribua  à  rendre  plus  faciles  les  préliminaires  de  la  capitulation.  C'étaient 
deux  Maures ,  les  plus  riches  d'Alger,  qui  avaient  voulu  se  rendre  auprès 
du  général  en  chef  pour  le  supplier  de  faire  suspendre  le  feu  que  nos  bat- 
teries dirigeaient  contre  la  ville.  Cette  grâce  leur  fut  accordée  immédiatement. 
L'un  de  ces  Maures ,  Sidi-Abou-Derbah ,  qui  depuis  fut  syndic  d'Alger, 
parlait  très-bien  le  français.  Sa  position  l'avait  mis  à  même  d'étudier  et  de 
bien  comprendre  la  situation  des  deux  partis,  et  sa  qualité  de  Maure  lui 
donnait  une  espèce  de  neutralité  ;  car  au  fond  la  guerre  n'existait  qu'entre 
les  Français  et  les  Turcs.  Aussi  son  intervention  aplanit-elle  bien  des 
difficulté'. 

Sidi-Abou-Derbah  fit  aisément  comprendre  à  M.  de  Bourmont  qu'il  fallait 
abandonner  cette  demande  de  reddition  à  merci;  car  elle  n'était  propre  qu'à 
exaspérer  des  hommes  barbares  qui,  n'ayant  jamais  épargné  un  ennemi 
vaincu ,  verraient  toujours  dans  cette  clause  la  mort  en  perspective.  En 
effet,  les  premières  conditions  dictées  par  M.  de  Bourmont  avaient  causé 
une  grande  fermentatron  dans  Alger,  ainsi  qu'à  la  Kasbah.  On  ne  se  faisait 
point  une  juste  idée  de  ce  que  le  général  entendait  par  ces  mots  «5e  rendre 
<i  discrétion  ;  »  on  pensait  que  les  Français  avaient  l'intention  de  se 
livrer  aux  actes  les  plus  barbares  :  de  là  ces  accès  de  rage  et  de  fureur.  Il 
était  donc  indispensable  de  rassurer  les  esprits,  de  développer  les  articles 
de  la  capitulation ,  et  de  les  faire  expliquer  au  divan  par  un  interprète  de 
l'armée. 

M.  de  Bourmont  assembla  son  conseil ,  et  avec  le  concours  des  géné- 
raux Desprez,  Berthézène,  d'Escars,  Valazé,  La  Hitte,  Tholosé,  etc.,  il  rédi- 
gea une  nouvelle  convention,  en  ayant  soin  d'adoucir  les  conditions  qui 
avaient  jeté  tant  d'alarme  parmi  la  population  et  la  milice  algériennes  ;  puis 
il  remit  cette  pièce,  revêtue  de  sa  signature,  aux  envoyés  d'Hussein ,  en  les 
faisant  accompagner  de  M.  Bracewithz ,  l'un  des  principaux  interprètes  de 
l'armée. 

La  mission  de  M.  Bracewithz  n'était  pas  sans  danger.  Le  récit  que  nous  en 
a  laissé  ce  fonctionnaire ,  prouve  assez  que  ses  appréhensions  n'étaient  pas 
sans  fondement.  Les  longs  rapports  que  M.  Bracewithz  avait  entretenus  avec 
les  Orientaux,  car  il  avait  été  premier  interprète  de  Bonaparte  à  la  campagne 
d'Egypte,  lui  avaient  appris  tout  ce  qu'un  parlementaire  peut  redouter  de  la 
colère  des  Turcs,  lorsqu'il  est  porteur  de  dépêches  contraires  à  leurs  idées  ou 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  3U 

à  leurs  intérêts.  Nous  consignons  donc  ici  cette  relation,  non-seulemenl  parce 
qu'elle  renferme  »1**  curieux  détails,  mais  encore  parce  qu'elle  consacre  le 
dernier  acte  politique  que  le  gouvernement  de  l'odjack  accomplit  à  Alger. 

«  En  arrivant  à  la  Porte-Neuve,  qu'on  n'ouvrit  qu'après  beaucoup  de  diffi- 
cultés,  je  me  trouvai,  dit  M.  Bracewithz,  au  milieu  crime  troupe  de  janissaires 
en  fureur  ;  ceui  qui  me  précédaient  avaient  peine  à  faire  écarter  (levant  moi  la 
foule  de  Maures,  de  Juifs  et  d'Arabes  qui  se  pressaient  à  nos  cotés,  pendant  que 
je  montais  la  rampe  étroite  qui  conduit  à  la  Kasbah.  Je  n'entendis  que  des  cris 
d'effroi,  de  menace  et  d'imprécation  qui  retentissaient  au  loin,  et  qui  augmen- 
taient à  mesure  que  nous  approchions  de  la  place.  Ce  ne  fut  pas  sans  peine  que 
nous  parvînmes  aux  remparts  de  la  citadelle.  Sidi-Mustapha ,  qui  marchait 
devant  moi,  s'en  fit  ouvrir  les  portes,  et  elles  furent,  après  notre  entrée,  aussitôt 
refermées  sur  les  Ilots  de  la  populace  qui  les  assiégeait.  La  cour  du  divan  où 
je  fus  conduit  était  remplie  de  janissaires  ;  Hussein  était  assis  à  sa  place  accou- 
tumée. Il  avait,  debout  autour  de  lui,  ses  ministres  et  quelques  consuls  étran- 
gers. L'irritation  était  violente  ;  le  dey  seul  me  parut  calme,  mais  triste.  Il 
imposa  silence  de  la  main,  et  tout  aussitôt  me  lit  signe  de  m'approcher,  avec 
une  expression  très-prononcée  d'anxiété  et  d'impatience.  J'avais  à  la  main  les 
conditions  écrites  sous  la  dictée  de  M.  de  Bourmont.  Après  avoir  salué  le  dey 
et  lui  avoir  adressé  quelques  mots  respectueux  sur  la  mission  dont  j'étais 
chargé,  je  lus  en  arabe  les  articles  suivants,  avec  un  ton  de  voix  que  je 
m'efforçai  de  rendre  le  plus  rassuré  possible:  1°  Vannée  française  prendra 
possession  de  la  vil/e  d'Alger,  de  la  Kasbah ,  et  de  tous  les  forts  qui  en  dé- 
pendent,  ainsi  que  de  toutes  les  propriétés  publiques,  demain  5  juillet  1830,  à 
dix  heures  du  malin,  heure  française. 

«  Les  premiers  mots  de  cet  article  excitèrent  une  rumeur  sourde,  qui  aug- 
menta quand  je  prononçai  les  mots  à  dix  heures  du  matin.  Vi\  geste  du 
dey  réprima  ce  mouvement.  Je  continuai  :  2°  La  religion  et  les  coutumes 
des  Algériens  seront  respectées;  aucun  militaire  de  l'armée  ne  pourra  entrer 
dans  les  mosquées.  Cet  article  excita  une  satisfaction  générale  ;  le  dey  regarda 
toutes  les  personnes  qui  l'entouraient,  comme  pour  jouir  de  leur  approbation, 
et  me  fit  signe  de  continuer.  3°  Le  deg  et  les  Turcs  devront  quitter  Alger  dans 
le  plus  bref  délai.  A  ces  mots,  un  cri  de  rage  retentit  de  toutes  parts  ;  le  dey 
pAlit,  se  leva,  et  jeta  autour  de  lui  des  regards  inquiets.  On  n'entendait  que 
ces  mots,  répétés  avec  fureur  par  tous  les  janissaires  :  El  moût  !  cl  moût  !  (la 
mort!  la  mort!)  Je  me  retournai  au  bruit  des  yatagans  et  des  poignards 
qu'on  tirait  des  fourreaux,  et  je  vis  leurs  lames  briller  au-dessus  de  ma  tète. 
Je  m'efforçai  de  conserver  une  contenance  ferme,  et  je  regardai  fixement  le 
dey.  11  comprit  l'expression  de  mon  regard,  et  prévoyant  les  malheurs  qui 
allaient  en  résulter,  il  descendit  de  son  divan ,  s'avança  d'un  air  furieux  vers 
cette  multitude  effrénée,  ordonna  le  silence  d'une  voix  forte,  et  me  fit  signe 
de  continuer.  (>  ne  fut  pas  sans  peine  que  je  fis  entendre  la  suite  de  l'article, 


312  DOMINATION  FRANÇAISE. 

qui  ramena  un  peu  de  calme.  On  leur  garantit  la  conservation  de  leurs  richesses 
personnelles  ;  ils  seront  libres  de  choisir  le  lieu  de  leur  retraite. 

«  Des  groupes  se  formèrent  à  l'instant  dans  la  cour  du  divan  ;  des  discus- 
sions vives  et  animées  avaient  lieu  enîre  les  officiers  turcs  ;  les  plus  jeunes 
demandaient  à  défendre  la  ville.  Ce  ne  fut  pas  sans  peine  que  Tordre  fut  rétabli, 
et  que  l'aga,  les  membres  les  plus  influents  du  divan  et  le  dey  lui-même  leur 
persuadèrent  que  la  défense  était  impossible ,  et  qu'elle  ne  pourrait  amener 
que  la  destruction  totale  d'Alger,  et  le  massacre  de  la  population.  Le  dey 
donna  l'ordre  de  faire  évacuer  les  galeries  de  là  Kasbab,  et  je  restai  seul  avec 
lui  et  ses  ministres.  L'altération  de  ses  traits  était  visible.  Sidi-Mustapha  lui 
montra  alors  la  minute  de  la  convention  que  le  général  en  chef  nous  avait 
remise,  et  dont  presque  tous  les  articles  lui  étaient  personnels  et  réglaient  ses 
affaires  particulières.  Elle  devait  être  échangée  et  ratifiée  le  lendemain  matin, 
avant  dix  heures.  Cette  convention  fut  l'objet  d'un  long  débat  entre  le  dey  et 
ses  ministres  ;  ils  montrèrent,  dans  la  discussion  des  articles  et  dans  le  choix 
des  mots,  toute  la  défiance  et  la  finesse  qui  caractérisent  les  Turcs  dans  leurs 
transactions.  On  peut  apercevoir,  en  la  lisant,  les  précautions  qu'ils  prirent  pour 
s'assurer  toutes  les  garanties  désirables  ;  les  mots  et  les  choses  y  sont  répétés 
a  dessein  et  avec  affectation  ;  et  toutes  ces  répétitions,  qui  ne  changeaient 
rien  au  sens,  étaient  demandées,  exigées  ou  sollicitées  avec  les  plus  vives 
instances  de  la  part  des  membres  du  divan. 

«Sidi-Mustapha  copia  en  langue  arabe  cette  convention,  et  la  remit  au  dey 
avec  le  double  en  langue  française  que  j'avais  apporté.  Comme  je  n'avais  pas 
mission  de  traiter,  mais  de  traduire  et  d'expliquer,  je  demandai  à  retourner 
vers  le  général  en  chef,  pour  lui  rendre  compte  de  l'adhésion  du  dey,  et  de  la 
promesse  que  l'échange  des  ratifications  serait  fait  le  lendemain  de  grand 
matin.  Hussein  me  parut  très-satisfait  de  la  conclusion  de  cette  affaire.  Pen- 
dant que  ses  ministres  s'entretenaient  entre  eux  sur  les  moyens  à  prendre 
pour  l'exécution  de  la  capitulation  ,  le  dey  se  fit  apporter  par  un  esclave  noir 
un  grand  bol  en  cristal  rempli  de  limonade  à  la  glace.  Après  en  avoir  bu,  il 
me  le  présenta,  et  je  bus  après  lui.  Je  pris  congé.  11  m'adressa  quelques 
paroles  affectueuses,  et  me  fit  reconduire  jusqu'aux  portes  de  la  Kasbab  par  le 
bachi-chiaouh,  et  par  Sidi-Mustapha,  son  secrétaire.  Ce  dernier  m'accom- 
pagna avec  quelques  janissaires  jusqu'en  dehors  de  la  Porte-Neuve,  à  peu 
de  distance  de  nos  avant  postes.  » 

Ainsi,  en  vingt  jours,  l'armée  française  avait  défait  l'ennemi  dans  deux 
batailles  décisives,  et  l'avait  repoussé  dans  une  multitude  d'engagements  par- 
tiels; elle  avait  investi  une  place  de  très-grande  étendue,  exécuté  tous  les  tra- 
vaux de  siège,  pris  une  citadelle  importante,  et,  pour  récompense  de  tant  de 
travaux  si  vaillamment  accomplis,  elle  allait  entrer  victorieuse  dans  une  ville 
qui  jusque-là  avait  passé  pour  imprenable  ! 

Voici  le  texte  de  l'acte  ofliciel  qui  consacra  notre  prise  de  possession  : 


l>o\|l\  \ TIOM  FRANÇAISE. 


313 


CONVENTION    ENTHE    LE   GENERAL    EN    CHEF    DE    LARME 

i  i    SON     M  i  ESSE    i  l.    ni  \     l'  tLGER. 


FRANÇAISE 


Le  fort  delà  K.asbah,tous  les  autres  forts  qui  dépendenl  d'  llgeret  leporl  de  cette  ville 
seronl  remis  aux  troupes  françaises  ce  malin,  a  dix  heures  heure  française).  Le  général 
en  chef  de  l'armée  française  s'engage  envers  s.  v.  le  dey  <l  llger  à  lui  laisser  la  liberté 
el  la  possession  de  ce  qui  lui  appartient  personnellement.  Le  dey  sera  libre  de  se  retirer 
avec  sa  famille  et  ce  qui  lui  appartient  dans  le  lieu  qu'il  Qxera,  et  tant  qu'il  restera  à 
Uger  il  y  sera,  lui  et  toute  sa  famille,  sous  la  protection  du  général  en  chef  de  l'armée 
française;  une  garde  garantira  la  sûreté  de  sa  personne  et  celle  de  sa  famille.  Le  gé- 
néral en  chef  assure  à  tous  les  soldats  de  la  milice  les  mêmes  avantages  et  la  même  pro- 
tection. I. 'exercice  de  la  religion  inalionieiane  restera  libre;  la  liberté  des  habitants  de 
toutes  les  classes,  leur  religion,  leur  commerce  et  leur  industrie,  ne  recevront  aucune 
atteinte;  leurs  femmes  seront  respectées,  le  général  en  chef  en  prend  l'engagement  sur 
l'honneur.  L'échange  de  cette  convention  sera  fait  avant  dix  heures,  ce  matin,  et  les 
troupes  françaises  entreront  aussitôt  après  dans  la  Kasbab,et  successivement  dans  tous 
les  autres  forts  de  la  ville  el  delà  Marine.   » 

Comte  de  Bourmont  '. 
Au  camp,  devant  Alger,  le  '<  juillet  is:>o. 

1  c.eiie  convention  lui  ratifiée  en  entier  par  Hussein-Pacha  le  •">  juillet  au  matin.  Le  dey  obtint 
seulement  un  sursis  de  deux  heures, 


lu 


CHAPITRE  XII. 

DOMINATION    FRANÇAISE. 

L'armée  française  entre  il;ms  Alger.  —  Aspecl  el  description  de  la  ville  —La  Kasbah. 
—  Inventaire  du  Irésor  de  la  Kasbah.  —  Entrevue  de  M.  de  Bourmont  avec  Hus- 
sein-Pacha.—  Embarquemenl  du  dey  et  des  janissaires.  —  Organisation  civile  cl 
politique  de  la  régence  sous  les  Turcs.  —  Classification  des  différentes  espèces 
d'habitants  qui  composaicnl  la  population  d'Alger. 


(allait 
chef  à 


(loue 
l'env 


Le  5  juillet,  au  matin,  alors  que  dans" 
le  camp  français  tout  le  monde  s'ap- 
prêtait à  relever  par  une  brillante 
tenue  la  solennité  qui  avait  été  an- 
noncée ,  un  envoyé  du  dey  venait 
encore  implorer  du  gênerai  en  chef 
un  nouveau  délai.  Mais  les  ordres  les 
plus  précis  avaient  été  donnés  la 
veille  pour  que  l'armée  opérât  sans 
retard  sa  concentration  sur  Alger  ; 
c'eût  été  commettre  une  faute  «rave 
que  de  contremander  ce  mouvement. 
D'ailleurs,  on  avait  fait  au  vaincu 
toutes  les  concessions  possibles;  il 
que  la  capitulation  s'accomplit.  «Au  reste,  »  dit  le  général  en 
o\é  du  dey,   «  si  votre  maître  n'est   pas  satisfait  des  avantages  qui 


Domination  FRANÇAISE.  315 

«  lui  oui  été  accordés ,  qu'il  relire  si  signature.  Vous  le  voyez,  toul  ici  s'ap- 
«  prête  àcanonner  la  kashah.»  En  effet,  le  général  La  Hitte ,  craignant  une 
surprise,  a\;iit  mis  à  profit  la  nuit  du  V  au  5  pour  ouvrir  de  nouvelles  tran- 
chées et  s'approcher  de  la  place.  Au  moment  où  l'envoyé  du  dey  cherchai! 
encore  à  négocier,  une  batterie  se  dressait  à  quatre  cents  mètres  de  la  kashah. 
La  réponse  du  général  en  chef  fut  donc  considérée  comme  définitive,  et  Hus- 
sein ne  songea  plus  qu'à  exécuter  la  capitulation. 

a  onze  heures,  les  trois  divisions  de  l'armée  française  se  mirent  en  marche 
[tour  prendre  possession  des  différents  postes  qui  leur  a\  aient  été  assignés.  La 
Porte  Neuve,  qui  était  la  plus  rapprochée  des  attaques,  fut  choisie  pour  l'entrée 
triomphale;  le  général  A  c  ha  ni ,  avec  sa  brigade,  devait  occuper  la  porte  Ha  h  - 
el-Oued  et  les  forts  qui  l'avoisinent  ;  le  général  Berthierde  Savigny,  le  fort 
Hah-A/oun  et  les  différents  postes  de  la  Marine,  car  l'escadre,  depuis  la  canon- 
nade du  3,  était  tenue  au  large  par  les  vents  contraires. 

Le  chemin  qui  conduit  du  fort  l'Empereur  à  la  Porte-Neuve  est  étroit, 
encaisse,  rocailleux  ;  il  se  trouvait,  en  outre,  obstrué  par  des  boulets,  des  éclats 
de  bombes  et  des  débris  de  toute  espèce,  au  milieu  desquels  les  chevaux  et  les 
roues  des  caissons  demeuraient  sans  cesse  engagés.  Une  batterie  de  campagne, 
ouvrait  la  marche;  venaient  ensuite  les  sapeurs  du  génie,  l'une  des  gloires  les 
plus  éprouvées  de  l'armée  française;  puis  le  Ce  régiment  de  ligne,  qui,  par 
son  numéro  d'ordre,  tonnait  tète  de  colonne  de  la  deuxième  division.  Ces 
troupes  devaient  occuper  la  Kashah.  Le  général  en  chef,  entouré  d'un  nom- 
breux et  brillant  état-major,  escorté  d'un  escadron  de  chasseurs  dont  les 
lances  et  les  shakos  étaient  ornés  de  branches  de  myrte  et  de  laurier,  s'avan- 
çait ensuite,  au  bruit  des  fanfares  guerrières.  Le  ciel  était  d'une  limpidité 
extrême,  et  des  (lots  de  lumière  se  jouant  à  travers  toutes  ces  masses  d'hommes 
et  de  chevaux,  rehaussaient  l'éclat  de  leurs  armes  et  la  couleur  variée  de  leurs 
uniformes.  Officiers  et  soldats  partageaient  l'ivresse  de  leur  général  ;  tous  savou- 
raient à  longs  traits  les  délices  de  cette  journée.  Cependant,  lorsque  l'on  fut 
près  des  remparts ,  un  profond  sentiment  de  tristesse  remplaça  ces  élans  de 
honneur  :  là  se  trouvaient,  entassés  pèle-mèle ,  les  cadavres  horriblement 
mutilés  des  prisonniers  français  que  les  Arabes  avaient  faits  pendant  la  durée  du 
siège  ;  leurs  membres  étaient  déchirés  et  les  têtes  séparées  du  tronc.  C'était  un 
spectacle  affreux.  Les  drapeaux  s'inclinèrent  devant  ces  glorieuses  dépouilles  , 
les  tambours  roulèrent  la  marche  funèbre,  et  l'armée  défila  au  port  d'armes; 
enfin  on  franchit  la  Porte-Neuve. 

Ici ,  les  difficultés  du  chemin  augmentèrent  :  de  la  Porte-Neuve  à  la  Kashah, 
ce  n'est  plus  qu'une  étroite  ruelle,  bordée  de  mauvaises  bicoques,  bâties  sans 
alignement ,  et  où  trois  hommes  pouvaient  à  peine  passer  de  front.  Les  essieux 
de  l'artillerie  renversaient  à  chaque  instant  des  pans  de  muraille,  et  ces  dé- 
molitions imprévues  obstruaient  la  marche  de  la  colonne.  Pendant  que 
l'on  était  occupé  à  déblayer  la  voie,  le  colonel  Bartillat,  chargé  de  faire  le 


il(i  DOMINATION  FRANÇAISE. 

logement  du  quartier  général ,  surmontant  tous  ces  obstacles ,  s'avança  avec 
un  faible  détachement  vers  la  Kasbah.  Aussitôt  qu'on  le  vit  approcher  de 
l'enceinte,  le  dey,  qui  s'y  trouvait  encore,  en  sortit  précipitamment;  ses 
domestiques  maures  et  les  esclaves  nègres  imitèrent  son  exemple,  emportant 
tout  ce  qui  leur  tombait  sous  la  main  ,  et  laissant  échapper  dans  leur  fuite  la 
plupart  des  objets  qu'ils  enlevaient;  si  bien,  qu'en  un  clin  d'œil  l'entrée  de  la 
Kasbah  et  ses  abords  semblaient  avoir  été  livrés  au  pillage.  Les  Juifs  profitèrent 
seuls  de  cette  panique  ;  ils  recueillirent  ces  épaves  avec  une  avidité  extrême. 
Nos  soldats  s'emparèrent  bien  de  quelques  objets,  mais  moins  à  cause  de  leur 
valeur  intrinsèque  que  de  leur  bizarrerie. 

Dans  ses  autres  quartiers,  Alger  était  loin  de  présenter  l'aspect  triste  et  dé- 
solé d'une  ville  où  la  victoire  vient  d'introduire  l'ennemi.  Les  boutiques  étaient 
fermées,  mais  les  marchands,  assis  tranquillement  devant  leurs  portes,  sem- 
blaient attendre  le  moment  de  les  ouvrir.  Ni  l'harmonie  d'une  musique  qu'ils 
n'avaient  jamais  entendue,  ni  l'éclat  du  triomphateur  ne  firent  impression  sur 
les  Algériens.  Assis  ou  couchés  sur  des  bancs  de  pierre,  ils  ne  se  retournaient 
même  pas  pour  voir  défiler  nos  troupes.  Dans  les  faubourgs ,  on  rencontrait 
des  Arabes  montés  sur  leurs  ânes  ou  conduisant  leurs  chameaux,  qui  faisaient 
signe  aux  détachements  français  de  les  laisser  passer,  en  criant  de  toute  leur 
force  :  balak!  balak!  gare!  gare!  Cet  imperturbable  sang-froid  s'expliquait  par 
la  confiance  que  notre  parole  leur  inspirait.  En  effet,  tous  les  habitants  d'Al- 
ger savaient  que  la  capitulation  garantissait  à  chacun  l'inviolabilité  de  ses  pro- 
priétés, le  respect  des  femmes,  la  sûreté  individuelle;  n'ayant  rien  à  craindre, 
ils  n'éprouvaient  que  de  l'indifférence  pour  les  nouveaux  venus.  Seuls  les 
Maures  et  les  Koulouglis,  les  Juifs  surtout,  accueillirent  notre  arrivée  avec 
joie,  car  ils  espéraient  que  la  longue  oppression  des  Turcs  allait  faire  place  à 
un  régime  meilleur.  Quelques  musulmanes  voilées  se  laissaient  entrevoir,  à 
travers  le  grillage  épais  de  leurs  balcons;  les  Juives,  plus  hardies,  garnissaient 
les  terrasses  de  leurs  demeures,  sans  paraître  surprises  du  spectacle  nouveau 
qui  s'offrait  à  leurs  yeux.  «Nos  soldats,  au  contraire,  dit  le  commandant 
«Pelissier,  jetaient  partout  des  regards  avides  et  curieux,  car  tout  faisait 
«  naître  leur  étonnement  dans  une  ville  où  leur  présence  seule  semblait 
«  n'étonner  personne.  » 

Les  portes  Bab-Azoun  et  Bab-el-Oued ,  les  forts  qui  leur  correspondent  et 
les  batteries  de  la  côte  furent  occupés  en  même  temps  que  la  Porte-Neuve 
et  la  Kasbah.  Nulle  part  on  ne  rencontra  des  janissaires;  sur  aucun  point  la 
garnison  turque  n'avait  laissé  de  postes.  Les  miliciens  célibataires  s'étaient 
retirés  dans  les  casernes;  ceux  qui  étaient  mariés  avaient  cherché  asile  dans 
les  habitations  de  leurs  familles.  Malgré  cet  abandon,  jamais  ville  en  Europe 
ne  fut  occupée  avec  plus  d'ordre.  Le  quartier-général  s'établit ,  ainsi  que  nous 
l'avons  dit,  à  la  Kasbah;  un  bataillon  seulement  de  la  division  Loverdo  et  quel- 
ques compagnies  d'artillerie  en  formèrent  la  garnison.  Deux  autres  bataillons 


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DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  MIT 

de  cette  division  s'installèrent  près  «le  la  porte  Bab-Azoun;  le  reste  campa 
près  de  I;»  Porte-Neuve  et  autour  du  château  de  l'Empereur.  Une  partie  <l<'  la 
brigade  Achard  toi  nm  la  garnison  du  forl  Bab-el-(  >ued  el  de  celui  tics  Anglais  ; 
l'autre  campa  dans  les  terrains  environnants.  Le  fort  Bab-Azoun  lui  occupé 
par  un  bataillon  dé* la  division  d'Escars;  le  deuxième  régiment  de  marche  avait 
pris  position  une  demi-lieue  en  avant,  sur  les  bords  delà  nier.  Les  autres 
corps  de  cette  division  étaient  répartis  sur  les  hauteurs  qui  dominent  la  plage 
orientale.  Les  sapeurs  du  génie  et  la  plus  grande  partie  des  canonniers  furent 
logés  dans  les  bâtiments  de  la  Marine. 

Le  premier  soin  des  chefs  qui  occupèrent  les  postes  de  la  Marine  fut  de  se 
rendre  au  bagne,  pour  en  faire  sortir  les  esclaves  chrétiens.  C'était  un  vieux 
el  sombre  édifice  qui,  si  l'on  en  croit  la  tradition,  avait  été  autrefois  une  cha- 
pelle catholique.  <ni  n'y  trouva  que  cent  vingt-deux  prisonniers,  dont  quatre- 
vingts  appartenaient  aux  équipages  du  Sylène  et  de  l'Aventure,  les  autres 
étaient  des  soldats  français  tombés  récemment  aux  mains  des  Algériens, 
et  saines  par  les  Turcs  du  yatagan  des  Kabaiïes  ;  il  y  avait  aussi  quelques 
Génois  et  nu  petit  nombre  de  Grecs.  La  plupart  des  prisonniers  qui  sortirent 
de  cet  affreux  séjour  ressemblaient  plutôt  à  des  spectres  qu'à  des  êtres  vivants  ; 
on  éprouvait  un  sentiment  douloureux  envoyant  leur  démarche  incertaine,  lente 
et  pénible.  Plusieurs  de  ces  malheureux  avaient,  à  force  de  souffrances,  perdu 
la  raison;  d'autres  n'y  voyaient  presque  plus;  quelques-uns  étaient  tout  à  fait 
aveugles  '.  Les  capitaines  du  Sylène  et  de  l'Aventure,  admis  auprès  du  général 
en  chef,  avaient  déjà  donné  quelques  détails  sur  le  traitement  des  prisonniers 
en  général;  et  voici  comment  ils  résumèrent  les  différentes  phases  de  leur 
propre  captivité.  «  Le  dey  nous  envoya,  en  arrivant,  les  objets  que  récla- 
«  niaient  nos  premiers  besoins;  mais  l'apparition  de  la  flotte  française  dans  la 

baie  modéra  tout  à  coup  à  notre  égard  les  élans  de  sa  générosité.  Notre 

captivité  devint  plus  dure  quand  il  apprit  le  débarquement  à  Sidi-Ferruch. 

Depuis  lors,  chacun  des  progrès  de  l'armée  nous  fut  indiqué  par  un  redou- 
«  blement  de  mauvais  traitements  et  de  clameurs  populaires.  Le  consul  de 
a  Sardaigne  ,  dans  ces  moments  difficiles,  acquit  des  droits  à  notre  reconnais- 
«  sauce  par  le  zèle  et  le  dévouement  dont  il  fit  preuve  à  notre  égard.  Mais 

bientôt  l'imminence  de  la  catastrophe  rappela  Hussein  à  des  sentiments 

de  douceur  et  de  clémence  auxquels  nous  n'étions  pas  accoutumés,  et  nous 
i  devinâmes,  à  cette  recrudescence  de  bons  procédés,  le  triomphe  prochain 
«  de  l'armée  française.  » 

A  peine  les  différentes  divisions  eurent-elles  occupé  leurs  postes  respectifs, 
que  tout  change.)  de  face  dans  Alger  et  les  environs  de  la  ville.  Les  préjugés 
des  musulmans  s'opposaient  à  ce  qu'on  fit  loger  les  troupes  dans-les  maisons 


1  Parmi  les  esclaves  français  se  trouvait  un  nommé  Réraud,  de  Toulon,  qui  était  enfermé  dans 
le  bagne  depuis  1802. 


318  DOMINATION  FRANÇAISE. 

particulières;  aussi  observa-t-on  rigoureusement  tout  ce  qui  avait  été  prescrit 
à  cet  égard  dans  la  capitulation.  Nos  soldats  ne  franchirent  le  seuil  d'aucune 
habitation  privée  ;  des  sentinelles  ou  simplement  des  consignes  écrites  suffi- 
rent pour  empêcher  l'accès  des  mosquées.  Disons-le  à  la  gloire  de  l'armée 
française,  sa  modération  et  sa  retenue  prouvèrent  au  monde  civilisé  qu'elle 
comprenait  parfaitement  la  haute  mission  qui  venait  de  lui  être  confiée.  Les 
brigades  qui  étaient  entrées  dans  la  ville  établirent  leurs  bivouacs  sur  les 
places ,  sans  que  leur  présence  excitât  la  moindre  alarme  parmi  les  habitants. 
Un  grand  nombre,  au  contraire,  accouraient  pour  les  voir  de  près,  et  les 
nègres  finirent  par  se  mettre  à  danser  au  son  de  la  musique  de  nos  régiments. 
Il  semblait  que  ce  fût  pour  eux  un  véritable  jour  de  fête.  La  plupart  venaient 
offrir  gratuitement  leurs  services  aux  soldats  et  se  prosternaient  devant  eux, 
en  criant  :  «  Allah!  »  Dans  les  bivouacs  de  l'extérieur,  la  scène  était  encore  plus 
pittoresque  et  plus  animée.  Ici,  les  soldats  avaient  pour  tentes  des  palmiers, 
ou  de  larges  platanes,  ou  bien  des  haies  de  laurier-rose  et  d'aubépine. 
Une  fraîcheur  délicieuse,  entretenue  par  des  sources  d'eau  vive,  régnait  sous 
tous  ces  ombrages,  tandis  que  la  fumée  grise  et  vaporeuse  des  cuisines,  qui 
s'échappait  à  travers  ces  masses  touffues,  produisait  avec  le  beau  vert  du  feuil- 
lage et  l'azur  des  cieux  un  piquant  contraste.  Les  bivouacs  étaient  remplis 
d'Arabes  qui  venaient  offrir  à  nos  soldats  des  légumes,  des  œufs,  des  volailles. 
Ils  s'étonnaient  qu'on  leur  en  offrît  le  paiement,  et  quand  ils  avaient  reçu 
l'argent  ils  se  prosternaient,  frappaient  la  terre  de  leur  front,  et  murmuraient 
avec  une  grande  volubilité  des  phrases  inintelligibles  qui  provoquaient  de 
longs  éclats  de  rire. 

Aussitôt  après  son  entrée  dans  la  Kasbah,  le  général  en  chef  fit  chanter  le 
Te  Denm  pour  remercier  Dieu  de  la  victoire  qu'il  venait  d'accorder  aux  armes 
de  la  France.  Les  aumôniers  deCombret,  Bertrand,  Gabrielli,  Isacharus  et 
Dopigez,  qui,  pendant  toute  la  durée  du  siège,  avaient  prodigué  des  conso- 
lations aux  mourants  et  aux  blessés,  célébrèrent  ces  solennelles  actions  de 
grâces,  car  la  prise  d'Alger  par  les  Français  assurait  à  la  fois  sur  la  terre 
d'Afrique  le  triomphe  de  la  civilisation  et  celui  du  christianisme  l.  Avec  quel- 
ques coffres  tirés  des  appartements  du  dey  on  forma  un  autel,  et  la  grande 
cour  du  palais  servit  de  sanctuaire. 

Ce  devoir  religieux  accompli,  M.  de  Bourmont  adressa  à  l'armée  l'ordre  du 
jour  suivant  : 

Soldats , 

La  prise  d'Alger  était  le  but  de  la  campagne.  Le  dévouement  de  l'armée  a  devancé 
l'époque  011  il  semblait  devoir  être  atteint;  vingt  jours  ont  suffi  pour  la  destruction  de  cel 

1  M  L'abbé  Dopigez,  à  qui  nous  sommes  redevables  de  plusieurs  détails  très-intéressants  sur 


DOMINATION  FRANÇAISE.  ;j|<> 

étal  dont  l'existence  fatiguait  l'Europe  depuis  tanl  de  siècles.  I  .a  reconnaissance  de  toutes 

les  nations  Civilisées  sera  pour  l'armée  d'expédition  le  fruit  le  plus  précieux  de  sa  vic- 
toire. 1.  éclat  qui  doit  en  rejaillir  sur  le  nom  français  aurait  largement  compensé  les  Irais 
de  la  guerre,  mais  ces  frais  même  seront  payés  par  la  conquête.  In  trésor  considérable 
existe  dans  la  K.asbah  ;  une  commission  composée  de  M.  l'intendant  en  chef  de  l'armée, 
de  M.  le  général  Tholosé  et  de  m.  le  payeur-général ,  est  chargée  par  le  général enchef 

d'en  faire  l'inventaire;  dès  aujourd'hui  elle  s'occupera  (le  ce  travail   sans  relâche,  et 
bientôt  le  trésor  conquis  sur  la  régence  ira  enrichir  le  trésor  français. 

Le  comte  m    Bot  rmont. 

Le  6  juillet ,  vers  midi  ,  le  vaisseau  la  Provence  \int  mouiller  sous  les  murs 
d'Alger;  les  autres  bâtiments  de  l'armée  navale,  partagés  en  deux  divisions, 
sous  le  commandement  du  contre-amiral  Rosamel  et  du  capitaine  de  vaisseau 
renier,  croisèrent  à  l'ouest  des  haies  d'Alger  et  de  Sidi-Ferruch.  Le  premier 
soin  de  l'amiral  fut  de  reconnaître  le  matériel  qui  se  trouvait  dans  le  port  :  il 
se  composait  (Hune  frégate  et  d'une  corvette  hors  de  service ,  de  sept  bricks 
ou  goélettes,  et  d'un  grand  nombre  de  cbebecks.  Les  magasins  contenaient 
des  bois,  de  la  toile  et  des  cordages  en  abondance;  en  outre,  il  \  avait  sur 
chantier  une  belle  frégate.  Les  fortifications  du  Môle  étaient  bien  plus  consi- 
dérables que  celles  de  la  Kasbah;  trois  cents  bouches  à  feu  formaient,  leur 
armement.  Cet  immense  matériel  fut  reconnu  et  inventorié  avec  soin.  On 
démolit  la  frégate  ainsi  que  la  corvette  hors  de  service,  pour  fournir  du  com- 
bustible aux  soldats;  quatre  bricks  furent  mis  en  disponibilité,  et  à  l'aide  des 
cbebecks  on  établit  une  communication  entre  le  port  et  l'escadre. 

La  Kasbah  ,  que  le  général  en  chef  venait  de  choisir  pour  sa  résidence , 
n'était  point  un  palais,  ni  même,  dans  nos  habitudes  européennes ,  une  habi- 
tation tolérable;  c'était  une  enceinte  informe,  fermée  par  de  hautes  murailles 
crénelées  à  la  mauresque ,  et  d'où  s'échappaient ,  par  de  profondes  embra- 
sures, de  longs  canons  dont  l'embouchure  était  peinte  en  rouge.  Deux  ruelles 
étroites  et  tortueuses  conduisaient  à  l'entrée  principale  de  cette  espèce  de 
citadelle.  Un  porche,  fermé  du  côté  de  la  ville  par  une  porte  à  deux  battants 
au-dessus  de  laquelle  étaient  peints  deux  lions,  emblème  de  la  puissance  d'Al- 
ger ,  en  formait  l'entrée:  c'était  dans  l'intérieur  de  ce  porche  que  se  tenaient 
les  nègres  qui  dans  les  derniers  temps  formaient  la  garde  fidèle  du  dey.  Sous 
la  voûte,  on  voyait  une  fontaine  jaillissante,  dont  les  eaux  limpides  tombaient 
dans  une  \asquc  de  marbre;  à  droite  du  jet  d'eau,  on  appercevait  .dans  un 
réduit  obscur  plusieurs  monceaux  de  tètes  empilées  les  unes  sur  les  autres, 
comme  des  boulets  de  canon  :  il  s'en  exhalait  une  odeur  repoussante. 

Après  avoir  franchi  le  porche,  on  parvenait  à  une  allée  découverte  qui  con- 
duit au  palais  du  dey  et  aux  batteries  de  la  forteresse  ;  à  gauche,  était  la  pou- 
la  campagne  de  1830,  nous  apprend,  particularité  assez  curieuse,  qu'au  nombre  des  personnes  qui 
assistèrent  au  Te  Dcum,  se  trouvait  une  danseuse  de  l'Opéra  'le  Londres. 


320  DOMINATION  FRANÇAISE. 

drière.  dont  la  voûte  avait  été  mise  à  l'épreuve  de  la  bombe  par  une  double 
coucbe  de  terre  et  de  balles  de  laine;  sur  la  droite  s'ouvrait  une  cour  assez 
spacieuse,  dallée  en  marbre,  où  se  trouvaient  un  jet  d'eau  et  quelques  citron- 
niers. C'est  dans  cette  cour  que  les  négociants  étaient  obligés  de  venir  dépo- 
ser la  cargaison  de  leurs  navires,  aGn  que  le  dey  pût  prélever  la  part  qui  lui 
convenait  sur  les  marchandises  importées;  c'était  sous  une  galerie  voisine  et 
de  plain-pied ,  que  se  trouvaient  les  salles  renfermant  le  trésor. 

Le  premier  étage  se  composait  de  quatre  galeries,  dans  l'une  desquelles  était 
placé  une  espèce  de  palanquin  sous  lequel  le  dey  venait  entendre  la  musique 
ou  donner  des  ordres  à  la  milice  assemblée  dans  la  cour.  C'était  là  qu'avait  eu 
lieu  la  fatale  scène  du  chasse-mouche.  Cette  galerie  communiquait  à  une  bat- 
terie qui  commande  la  ville,  ainsi  qu'à  un  escalier  tournant  qui  conduisait 
aux  appartements  du  dey.  Cinq  pièces,  dont  la  plus  grande  n'excédait  pas  la 
dimension  d'un  salon  ordinaire ,  composaient  la  résidence  privée  du  chef  de 
l'odjack;  la  partie  inférieure  des  murs  était  revêtue  de  carreaux  en  faïence; 
la  partie  supérieure  était  blanchie  à  la  chaux  ou  ornée  de  dessins  très-gros- 
siers. Le  mobilier  consistait  en  coussins  et  divans  recouverts  de  riches  étoffes 
de  Lyon  ;  il  y  avait  aussi  des  coffres  en  Lois  précieux  ,  des  pendules  anglaises 
à  cadrans  arabes ,  des  miroirs ,  de  grands  vases  en  cristal  ou  en  porcelaine. 
Le  salon  où  le  dey  donnait  ses  audiences ,  et  une  pièce  voisine ,  contenaient 
des  objets  plus  riches  :  c'étaient  des  fusils  d'un  travail  curieux ,  et  dont  la 
plupart  avaient  été  fabriqués  en  Espagne  ;  des  sabres  de  Damas  de  différentes 
formes,  puis  des  yatagans,  des  pelisses  doublées  de  martre  zibeline,  des 
brides  couvertes  de  nacre  et  d'or  ;  des  pistolets  rehaussés  par  de  belles  cise- 
lures; on  trouva  encore  dans  ces  deux  pièces  une  lunette  astronomique  et  des 
appareils  représentant  le  mouvement  des  planètes,  objets  provenant  des  ca- 
deaux faits  par  le  gouvernement  anglais. 

En  sortant  de  l'appartement  du  dey,  on  traversait  mie  galerie  éclairée  par 
une  rotonde  vitrée;  et  qui  conduisait  à  une  porte  extrêmement  basse:  c'était 
la  porte  du  harem  ou  du  quartier  des  femmes,  subdivisé  en  plusieurs  appar- 
tements distribués  le  long  de  la  galerie.  Une  grande  salle  pavée  en  marbre 
établissait  une  communication  intérieure  entre  toutes  les  chambres  des  oda- 
lisques. Le  harem  ne  recevait  le  jour  que  par  une  cour  intérieure,  dont  le 
sol  était  à  la  hauteur  du  premier  étage.  Cet  étroit  espace,  transformé  en  une 
espèce  de  jardin  ,  était  encaissé  par  de  hautes  murailles  d'une  blancheur 
éblouissante  ;  un  berceau  de  jasmin  et  quelques  arbustes  formaient  toute  la 
décoration  de  ce  parterre,  seul  endroit  où  il  fût  permis  aux  femmes  de 
prendre  l'air.  Dans  quelques  chambres  privilégiées  on  avait  pratiqué  des  fenê- 
tres en  forme  de  meurtrières  qui  donnaient  sur  la  galerie  supérieure  où  le  dey 
venait  parfois  se  promener.  Les  appartements  du  harem  n'étaient  ni  mieux 
décorés,  ni  plus  amplement  pourvus  de  meubles  que  ceux  du  pacha;  on  y 
trouva  confondus,  sans  ordre,  des  lapis,  des  étoffes  de  soie,  des  robes  et  des 


S 


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1EMJ2S    MM 

(A    BAB-EL- OUED.) 


l 'niti h    par  l'ui  ne,  à   Paris. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  321 

voiles  ornés  de  riches  broderies,  des  coffres  en  bois  de  rose  incrustés  de  nacre 
et  d'écaillé;  puis  des  lits  à  colonnes  auxquels  étaient  attachés  des  rideaux  de 
gaze  appelés  moustiquaires,  pour  soustraire  les  belles  dormeuses  aux  piqûres 
des  insectes.  L'odeur  des  essences  ,  dont  les  femmes  de  l'Orient  font  un  usage 
immodéré,  était  répandue  à  profusion  dans  toutes  les  parties  de  ce  mystérieux 
sanctuaire. 

L'enceinte  de  la  Kasbah  renfermait  encore  d'autres  bâtiments  de  moindre 
importance  :  c'était  une  mosquée  d'une  très-belle  ordonnance  architecturale, 
des  magasins  où  se  trouvaient  enfermées  pêle-mêle  les  dîmes  que  le  dey  pré- 
levait  sur  les  négociants  qui  fréquentaient  le  port  d'Alger  ;  des  écuries  entière- 
ment vides  ;  quelques  cabanons  infects  où  des  tigres  et  des  lions  se  débattaient 
(outre  la  faim  et  la  vermine;  puis  des  salles  d'armes,  une  boulangerie  délabrée; 
enfin ,  des  cours  où  croissaient  sans  ordre  des  citronniers,  des  vignes ,  des  pla- 
tanes, des  sycomores.  Telle  était  la  résidence  ou  plutôt  la  prison  qu'Hussein- 
Pacha  venait  de  quitter,  et  dans  laquelle,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  il 
lut  obligé  de  se  tenir  renfermé  pendant  douze  ans  pour  échapper  aux  poi- 
gnards de  ses  janissaires.  Les  terrasses  qui  forment  la  partie  supérieure  de 
la  Kasbah  étaient  années  de  bouches  à  feu  parmi  lesquelles  il  s'en  trouvait 
quelques-unes  aux  armes  de  France  :  ces  dernières  avaient  été  prises  par 
Charles-Quint  sur  François  Ier  à  la  bataille  de  Pavie  ;  et  l'empereur,  à  son 
tour,  avait  été  obligé  de  les  abandonner  en  Afrique,  lors  de  sa  malheureuse 
expédition.  Hussein-Pacha  était  fier  de  la  possession  de  ces  canons;  il  les 
montrait  avec  orgueil  aux  consuls  et  aux  envoyés  des  puissances  europénnes, 
comme  un  témoignage  glorieux  de  la  puissance  algérienne'.  Le  jour  de 
l'arrivée  de  notre  Hotte  devant  Alger,  croyant  que  l'armée  allait  débarquer 
dans  la  baie,  le  dey  fit  apporter  dans  toutes  les  batteries  un  approvisionne- 
ment considérable  de  poudre  et  de  boulets,  et,  appuyé  sur  l'une  de  ces  pièces, 
il  dit  aux  officiers  qui  l'entouraient  :  «  C'est  d'ici  que  doivent  partir  les  pre- 
miers coups  qui  détruiront  la  flotte  des  infidèles.  »  Vingt  jours  s'étaient  à 
peine  écoulés  depuis  cette  rodomontade,  que  la  Kasbah  était  la  première  à 
donner  aux  Algériens  le  signal  de  la  soumission  :  Dieu  seul  est  immuable  dans 
ses  décrets  ! 

Des  terrasses  de  la  Kasbah  on  découvre  une  vue  magnifique  :  les  yeux  se 
reposent  d'abord  sur  les  maisons  de  la  ville,  dont  les  masses  blanches  et  irré- 
gulièrement accidentées  arrivent  par  une  pente  rapide  jusqu'à  la  Marine,  et 
viennent  se  terminer  au  Môle  et  au  triple  rang  de  forts  et  de  redoutes  qui 
défendent  les  approches  de  la  côte  et  du  port.  Immédiatement  après  les  rem- 
parts, on  n'aperçoit  plus  que  des  pierres  blanches  surmontées  de  turbans,  et 
une  myriade  de  petites  constructions  bizarres  :  ce  sont  les  cimetières  des 


'  D'après  le  récit  de  M.  le  général  Desprez,  une  de  ces  bouches  à  l'eu  aurait  été  fondue  en 
France,  sous  Louis  XII  ;  s<|>(  sous  François  Ier,  une  sous  Henri  II  ,  une  sous  Louis  XIII- 

41 


322  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Turcs,  des  Maures,  des  Juifs  et  des  Nègres  qui  habitent  Alger;  lieux  privilé- 
giés pour  la  promenade  des  femmes,  et  que  par  cette  raison  on  a  tenus  très- 
rapprochés  de  la  ville.  L'œil,  parcourant  ensuite  un  horizon  plus  vaste,  em- 
brasse tout  à  la  lois  les  hauteurs  du  Boudjaréah  et  du  fort  des  Anglais  jusqu'au 
cap  Matifoux,  où  se  termine  cette  large  baie  qui  sert  de  limite  du  côté  de  la 
mer  à  la  plaine  de  la  Mitidjah,  si  riche,  si  féconde  ;  enfin,  se  repliant  sur  le 
Faits,  il  contemple  ces  milliers  de  maisons  de  campagne  entourées  de  bos- 
quets d'orangers  et  de  citronniers  où  les  Algériens  allaient  autrefois  passer  la 
belle  saison,  et  où  se  trouvaient  maintenant  établis  les  bivouacs  de  notre 
armée.  Au  pied  du  Boudjaréah,  on  distinguait  parfaitement  le  jardin  du  dey, 
qui  allait  bientôt  être  transformé  en  hôpital  militaire;  et  dans  tous  les  replis 
de  cette  verdoyante  colline,  une  foule  d'habitations  particulières  qui  reluisaient 
comme  des  perles  jetées  sur  un  fond  d'émeraude. 

Au  premier  aspect,  la  vue  demeurait  troublée  en  présence  des  quatre  ou 
cinq  mille  maisons  qui  composent  la  ville  d'Alger:  ce  n'est  d'abord  qu'une 
masse  confuse  et  compacte  sans  jours  et  sans  issue;  mais  insensiblement  ce 
chaos  se  débrouille  ,  et  on  finit  par  reconnaître  les  voies  principales  qui 
entretiennent  la  circulation  dans  ce  dédale  de  maisons,  de  bazars ,  de  casernes 
et  de  mosquées.  Deux  grandes  rues  (Bab-Azoun  et  Bab-el-Oued  ) ,  qui 
se  joignent  sur  une  place  irrégulière,  traversent  la  ville  du  nord  au  sud  sur 
une  longueur  de  940  mètres.  Entre  ces  deux  rues  et  sur  la  place  s'ouvre 
encore  une  rue  importante,  c'est  celle  qui  conduit  au  port.  Dans  une  direc- 
tion opposée,  la  rue  de  IaKasbah,  longue,  sinueuse  et  étroite,  s'élevait  abrup- 
tement  en  forme  de  rampe,  de  la  mosquée  d'Ali-Bedjnem  jusqu'à  la  place  de 
la  Victoire,  située  au  pied  de  la  citadelle.  Ces  rues,  dans  leurs  plus  belles  par- 
ties, n'ont  guère  que  six  à  sept  mètres  de  large  ;  toutes  les  autres  sont  si  res- 
serrées, que  deux  hommes  ne  sauraient  y  marcher  de  front.  Dans  le  quartier 
de  la  Marine  et  près  du  port,  les  rues  sont  disposées  avec  quelque  régularité, 
et  se  coupent  souvent  à  angles  droits  ;  mais  ailleurs,  et  surtout  dans  la  partie 
haute  de  la  ville,  elles  forment  un  vrai  labyrinthe;  tortueuses,  escarpées, 
on  y  gravit  à  chaque  pas  des  degrés,  on  y  rencontre  une  multitude  d'impasses; 
souvent  même  elles  se  transforment  en  sombres  tunnels  où  les  rayons  du  jour 
ne  pénètrent  que  par  leurs  extrémités.  Aucune  de  ces  rues,  à  l'exception  de 
celles  de  Bab-Azoun  et  de  la  Kasbah,  n'était  pavée  ;  toutes  offraient,  à  des 
distances  très-rapprochées,  d'immenses  cloaques  où  croupissaient  des  chiens 
morts  et  des  immondices  de  toute  espèce. 

Ce  qui  empêchait  de  saisir  au  premier  'coup  d'oeil  les  détails  de  cette 
masse  de  constructions ,  c'est  que  toutes  les  maisons  sont  bâties  sur  le  même 
modèle,  c'est  qu'aucune  n'a  de  façade  extérieure  et  ne  se  distingue  par  des 
ornements  d'architecture  particuliers;  la  seule  différence  qui  existe  entre 
elles  consiste  dans  les  dimensions,  car  c'est  toujours  et  partout,  chez  le 
pauvre  comme  chez  le  riche,  un  quadrilatère  à  un  étage  surmonté  d'une  ter- 


=! 


R 


DOMINATION  FRANÇAISE:  323 

rasse  ou  d'un  toit  plat.  Au-dessus  de  la  porte  d'entrée,  quelques  maisons  ont 
un  balcon  entièrement  recouvert  de  treillages  en  1er  ou  en  bois,  peint  en  verl 
et  tellement  serré,  que  du  dehors  il  est  impossible  de  distinguer  les  traits  de  la 
personne  qui  se  trouve  derrière.  Dans  les  habitations  de  la  classe  riche,  la  cour 
intérieure  est  spacieuse  et  pavée  en  marbre  blanc  ;  elle  a  une  fontaine  et  un  jet 
d'eau.  Des  colonnes  gothiques,  torses,  également  en  marbre,  soutiennent  une 
galerie  qui  sert  de  communication  aux  divers  appartements  du  premier.  Un 
vestibule  formant  un  carré  long  se  trouve  immédiatement  après  la  porte  d'en- 
trée: c'est  là  que  le  maître  de  la  maison  reçoit  ses  amis  avant  de  les  admettre 
dans  les  appartements  intérieurs.  Les  marches  de  l'escalier  qui  conduit  à  la 
galerie  sont  très-hautes  ;  elles  sont  revêtues  de  carreaux  de  faïence  ornés  de 
dessins  de  diverses  couleurs.  Les  chambres  des  femmes  sont  décorées  avec 
goût;  le  plafond,  en  bois  sculpté,  offre  des  cartouches  et  des  rosaces  d'un 
dessin  quelquefois  très-pur  et  très-original.  Ces  ornements  peints  en  rouge, 
en  bleu,  ou  dorés,  recevant  obliquement  la  lumière,  produisent  mille  reflets 
capricieux  qui  en  rehaussent  encore  le  mérite.  Nulle  part  on  ne  voit  ni 
tableaux,  ni  gravures,  ni  tapisseries;  seulement,  quelques  glaces  bien  rares. En 
revanche,  tout  autour  de  la  chambre  règne  un  large  divan  recouvert  d'étoffes 
de  soie  ;  le  jour  il  sert  de  siège ,  et  de  lit  la  nuit.  Les  habitations  de  la  classe 
inférieure  sont  distribuées  de  la  même  manière;  mais  ici  la  brique  est  sub- 
stituée au  marbre,  les  nattes  de  jonc  aux  tapis  moelleux,  les  bancs  de  bois 
ou  de  pierre  aux  élastiques  divans.  Les  pauvres,  surtout  ceux  des  faubourgs, 
n'ont  pour  habitations  que  des  huttes  d'une  malpropreté  repoussante. 

Les  boutiques  d'Alger,  car  il  est  impossible  de  donner  le  nom  de  magasins 
aux  misérables  échoppes  dans  lesquelles  demeurent  accroupis  la  plupart  des 
marchands,  sont  fermées  sur  la  rue  à  hauteur  d'appui;  on  n'y  entre  pas  ;  les 
acheteurs  se  tiennent  dehors  ;  le  marchand  seul  est  en  dedans,  assis  les  jambes 
croisées,  et  presque  toujours  il  peut,  sans  se  lever,  atteindre  à  tous  les  rayons 
sur  lesquels  sont  placées  ses  marchandises.  Il  ne  faut  demander  à  ces  marchands 
aucun  objet  de  luxe  ni  de  goût  :  du  tabac,  des  pipes,  du  sucre,  du  café,  des 
épices,  des  étoffes  de  laine  et  des  tissus  de  coton,  des  calottes  rouges  de  Tunis, 
des  essences,  des  verroteries  d'Italie  de  forme  bizarre,  quelques  fichus  de  soie 
de  Smyrne,  des  ceintures  de  brocart  à  fleurs  et  à  franges  d'or  de  fabrique  algé- 
rienne, et  au  milieu  de  tout  cela  de  sales  étaux  de  bouchers  et  de  fruitiers,  puis 
des  rues  entières  remplies  de  cordonniers  et  de  fripiers  vendant  les  plus  dé- 
goûtantes défroques:  voilà  ce  qu'offraient  la  plupart  des  quartiers  marchands. 
La  partie  supérieure  de  la  ville,  celle  qui  se  trouve  entre  la  Kasbah  et  la  rue 
Bab-Azoun,  paraissait  peu  fréquentée,  les  rues  presque  désertes;  on  n'y  ren- 
contrait que  quelques  vieilles  femmes  entièrement  enveloppées  de  longs  voiles 
de  laine,  ou  bien  des  jeunes  Négresses  qui  allaient  à  la  fontaine  n'ayant  pour 
tout  vêtement  qu'une  grande  pièce  de  toile  de  Guinée  à  carreaux  blancs  et 
bleus,  dont  elles  se  drapaient  de  la  tête  aux  pieds  d'une  manière  gracieuse  et 


:m  DOMINATION  FRANÇAISE. 

piquante.  Telle  était  la  ville  d'Alger  en  1830;  nous  indiquerons  plus  tard  les 
nombreux  changements  qu'elle  a  subis. 

La  capitulation,  comme  nous  l'avons  dit,  fut  rigoureusement  exécutée,  et 
les  Algériens  paraissaient  accepter  notre  conquête,  sinon  avec  joie,  du  moins 
avec  une  calme  résignation  ;  ce  qui  les  satisfaisait  surtout,  c'était  de  voir  les 
Français  s'interdire  complètement  leurs  habitations  particulières.  Les  seules 
maisons  que  l'on  occupa  furent  celles  qui  étaient  affectées  aux  différentes  admi- 
nistrations publiques,  et  encore  ne  les  livra-t-on  qu'aux  généraux  et  aux  offi- 
ciers d'état-major.  Mais  si  les  maisons  particulières  des  Maures  et  des  Turcs 
furent  respectées,  les  officiers  français  usèrent  largement  de  celles  qui  avaient 
été  mises  à  leur  disposition,  surtout  des  terrasses  qui  en  faisaient  le  principal 
agrément.  A  la  chute  du  jour,  c'était  l'endroit  le  plus  commode  à  occuper;  les 
appartements  sans  fenêtres  sur  la  rue  sont  insupportables  pour  des  Européens  ; 
le  soir,  on  ne  trouvait  de  l'air  et  de  la  fraîcheur  que  sur  les  terrasses.  Or,  c'était 
aussi  sur  les  terrasses  que  les  femmes  turques  venaient  respirer  ;  car  après  le 
soleil  couché  elles  en  ont  la  jouissance  tout  à  fait  exclusive.  Comme  nos  offi- 
ciers ignoraient  cet  usage,  et  que  d'ailleurs  la  capitulation  n'avait  rien  statué 
a  cet  égard,  ils  s'y  promenaient  sans  façon,  au  grand  chagrin  des  dames  d'Alger, 
qui  pendant  les  premiers  jours  ne  s'y  montrèrent  plus,  ou  du  moins  si  tard, 
que  la  nuit  les  dérobait  presque  complètement  aux  regards  indiscrets.  Cepen- 
dant ,  au  bout  de  quelques  jours ,  elles  se  décidèrent  à  paraître  de  meilleure 
heure  ;  la  chaleur  étouffante  faisait  de  la  brise  de  mer  un  besoin.  Il  fallait  voir 
alors  ces  pudiques  Algériennes  se  cacher  derrière  leurs  Négresses,  et  chercher 
par  tous  les  moyens  possibles  à  se  soustraire  à  l'indiscrétion  des  lorgnettes 
et  des  longues-vues  braquées  sur  elles.  La  légèreté  presque  diaphane  de  leur 
costume,  qui  ne  se  compose  absolument  que  d'une  chemise  de  laine  très-fine 
ou  de  percale,  expliqua  bientôt  l'habitude  qu'ont  les  maris  de  s'interdire 
mutuellement  les  terrasses  pendant  les  heures  où  ils  permettent  à  leurs  femmes 
d'y  paraître  dans  ce  négligé.  L'indiscrétion  de  nos  officiers  n'en  continua  pas 
moins  ;  peut-être  même  n'en  fut-elle  que  plus  active.  Cet  acte,  répréhensible 
il  est  vrai,  mais  le  seul  dont  les  Français  se  soient  rendus  coupables  dans  cette 
ville,  irrita  les  habitants  au  dernier  point,  et  le  général  en  chef  fut  obligé 
d'intervenir  pour  calmer  leur  exaspération. 

Toutefois,  des  soins  plus  graves  préoccupaient  en  ce  moment  les  hôtes  de  la 
Kasbah.  L'inventaire  du  trésor  public  que  renfermait  cette  citadelle  était  une 
des  opérations  les  plus  délicates  qu'eût  à  remplir  le  général  en  chef;  aussi 
avait-il,  dès  son  entrée  à  Alger,  institué  une  commission,  composée  de  trois 
personnes  d'un  rang  élevé,  en  leur  recommandant  de  poursuivre  sans  relâche 
leurs  investigations.  Malgré  l'espèce  de  solennité  dont  la  commission  s'efforça 
d'entourer  ses  travaux,  malgré  le  grand  nombre  d'officiers  qui  y  prirent 
part,  des  bruits  si  étranges,  si  contradictoires,  si  malveillants,  ont  été  accré- 
dités sur  l'importance  du  trésor  d'Alger  et  sur  les  dilapidations  dont  il  aurait 


§ë 


DOMINATION  FRANÇAISE.  32ô 

été  l'objet ,  qui'  nous  considérons  comme  an  devoir  de  rapporter  avec  détail 
tous  les  faits  qui  se  rattachent  à  cette  partie  de  la  conquête. 

M.  Firino,  payeur-général  de  l'armée,  étail  entré  dans  la  Kasbah  ou  môme 
temps  que  les  premières  troupes.  Au  milieu  de  la  confusion  qui  y  régnait,  il 
aperçut  SOUS  l;i  galerie  OÙ  se  trouvait  l'entivc  du  trésor  le  kkasftQffyi  (tréso- 
rier en  chef  seul',  impassible ,  tenant  dans  ses  mains  un  trousseau  de  ciels. 
Des  que  M.  Firilio  l'eut  instruit  des  fonctions  qu'il  remplissait  et  de  la  mission 
dont  il  était  chargé,  l'oflicier  du  de>  s'empressa  de  lui  remettre  les  clefs; 
puis,  lorsque  la  commission  fut  réunie,  elle  lui  adressa  quelques  questions 
sur  l'état  des  finances  de  l'odjack.  Le  kliasnadji  déclara  que  le  trésor  de 
la  régence  était  demeuré  intact  ;  qu'il  n'avait  jamais  existé  de  registres  consta- 
tant les  recettes  ni  les  dépenses  ;  que  les  versements  avaient  lieu  sans  qu'aucun 
acte  en  indiquât  l'objet  ou  l'importance  ;  que  les  monnaies  d'or  et  d'argent 
étaient  entassées  péle-méle,  sans  acception  de  valeur,  de  titre  ni  d'origine; 
que  les  sorties  de  fonds,  au  contraire,  ne  s'opéraient  jamais  que  sur  une  déci- 
sion du  divan,  et  que  le  dey  lui-même  n'avait  le  droit  de  pénétrer  dans  le 
trésor  qu'accompagné  du  kliasnadji. 

Après  avoir  donné  ces  premiers  renseignements,  l'ex-trésorier  conduisit  la 
commission  à  l'extrémité  de  la  galerie,  où  il  ouvrit  les  portes  d'une  salle  basse 
qui  était  coupée  vers  le  milieu  par  une  cloison  de  trois  pieds  de  haut,  divisée 
en  deux  compartiments  contenant  des  boudjoux  (  monnaie  algérienne  de  la 
valeur  de  3  fr.  60c).  Cette  porte  ayant  été  refermée,  et  les  scellés  apposés,  il 
en  ouvrit  une  autre  formant  équerre  avec  la  première  et  située  également  sous 
la  galerie.  Après  avoir  traversé  trois  salles  de  plain-pied,  le  kliasnadji  ouvrit  une 
troisième  porte  donnant  entrée  dans  une  salie  transversale  éclairée  par  une 
fenêtre  garnie  de  barreaux  en  1er:  elle  avait  en  longueur  vingt  à  vingt- 
quatre  pieds,  sur  huit  de  largeur ,  et  renfermait  trois  coffres  formant  ban- 
quettes; deux  de  ces  coffres  contenaient  des  boudjoux,  de  la  monnaie  de  billon, 
et  le  troisième  des  lingots  d'argent.  Trois  portes  à  égale  distance  l'une  de 
l'autre,  s'ouvrant  au  moyen  d'une  même  clef,  fermaient  trois  pièces  obscures, 
coupées  comme  la  première  salle  par  des  compartiments  en  bois  :  celle  du 
milieu  renfermait  les  monnaies  d'or  jetées  pêle-mêle  ,  depuis  le  roboa  soltani 
(3  fr.  80  c.)  jusqu'à  la  double  quadruple  mexicaine.  Les  deux  caveaux  latéraux 
contenaient,  l'un  des  mokos  ou  piastres  de  Portugal,  l'autre  des  piastres  fortes 
d'Espagne. 

Après  s'être  assurée  qu'il  n'y  avait  d'autre  issue  que  les  portes  principales , 
la  commission  y  apposa  de  triples  scellés,  et  fit  placer  dans  la  galerie  un  poste 
permanent  de  gendarmerie  commandé  par  un  officier.  M.  le  général  Desprez 
ajoute  à  ces  détails  les  observations  suivantes  :  «  11  n'aurait  pas  suffi  ,  dit-il , 
«  pour  qu'une  soustraction  criminelle  eût  lieu,  que  les  gendarmes  eussent  cédé 
«  à  la  corruption.  La  porte  du  trésor  s'ouvrait  sur  la  cour  principale,  qui  était 
«  le  lieu  le  plus  fréquenté  de  la  Kasbah  ;  des  soldats  et  des  officiers  s'y  trou- 


;>,2fi  DOMINATION  FRANÇAISE, 

«  vaient  jour  et  nuit  :  ainsi  l'armée  exerçait  une  sorte  de  surveillance  et  de 
«  contrôle  sur  les  opérations  de  la  commission.  » 

Le  khasnadji  indiqua  ensuite  aux  commissaires  le  lieu  où  se  fabriquait 
la  monnaie  ;  la  valeur  des  lingots  qui  s'y  trouvaient  était  de  vingt-cinq  à  trente 
mille  francs.  Les  scellés  furent  mis  sur  la  porte,  et  on  y  plaça  une  sentinelle; 
mais  une  ouverture  pratiquée,  pendant  la  nuit  du  5  au  G,  dans  un  mur  en 
maçonnerie ,  rendit  inutiles  ces  précautions ,  et  les  lingots  disparurent.  Les 
recherches  que  l'on  fit  pour  découvrir  les  auteurs  de  ce  délit  restèrent  sans 
résultat. 

Parmi  les  objets  de  toute  espèce  abandonnés  dans  la  cour  principale ,  on 
trouva  une  petite  caisse  dont  la  paroi  supérieure  avait  été  enfoncée  :  elle 
contenait  encore  deux  sacs  de  monnaie.  On  porta  cette  caisse  à  M.  Firino, 
qui  la  déposa  au  trésor  après  avoir  constaté  que  les  sacs  renfermaient  des 
sequins  en  or  pour  une  somme  d'environ  trente  mille  francs.  La  rupture 
de  l'une  des  parois  fit  présumer  qu'une  soustraction  avait  été  commise  : 
devait-on  l'imputer  à  des  soldats  français  ou  aux  individus  qui  avaient  fui  h 
notre  approche?  Des  Maures  et  des  Nègres  avaient  été  aperçus  emportant  de 
l'or,  mais  par  respect  pour  la  capitulation  on  n'y  avait  pas  mis  d'obstacle. 
Nous  avons  appelé  l'attention  sur  ce  fait,  parce  que  plus  tard  une  réclamation 
de  l'aga  fit  présumer  que  cette  caisse  lui  appartenait. 

En  parcourant  les  pièces  de  l'appartement  du  dey  pour  procéder  à  l'inven- 
taire des  objets  précieux  qui  s'y  trouvaient,  les  membres  de  la  commission 
reconnurent  aussi  qu'on  y  avait  laissé  une  petite  caisse  pleine  de  sequins 
d'or  :  elle  contenait  trente  mille  sequins  d'Alger,  c'est-à-dire,  en  monnaie 
française,  une  somme  d'environ  deux  cent  soixante-dix  mille  francs.  Quoi- 
que cette  caisse  fut  évidemment  la  propriété  particulière  du  dey,  M.  Firino  la 
fit  transporter  au  trésor.  Nous  verrons  plus  lard  qu'elle  fut  réclamée  et  resti- 
tuée à  Hussein-Pacha. 

Dans  les  différentes  salles  qui  renfermaient  le  trésor,  M.  l'intendant 
Denniée  avait  été  frappé  de  la  grande  quantité  d'or  et  d'argent  qui  s'était 
offerte  à  sa  vue,  et  avait  estimé  que  la  valeur  totale  de  ces  richesses  pou- 
vait s'élever  à  quatre-vingts  millions.  Le  payeur  général,  que  ses  fonctions 
habituelles  rendaient  plus  apte  à  ce  genre  d'appréciation,  écrivit  au  ministre 
des  finances  que  le  trésor  contenait  une  somme  d'environ  cinquante  millions. 
Cependant  le  général  en  chef  qui,  d'après  les  suppositions  de  M.  Denniée  et 
sur  l'assertion  du  consul  anglais,  confirmée  par  le  témoignage  du  juif  Ben- 
Durand  ,  regardait  comme  trop  faible  l'évaluation  de  M.  Firino ,  écrivit  au 
président  du  conseil  que  la  conquête  du  trésor,  de  l'artillerie  et  des  magasins 
de  toute  espèce  que  renfermait  Alger,  équivalait  pour  la  France  à  une  somme 
de  quatre-vingts  millions.  Ce  chiffre  lui  servit  de  base  pour  proposer  au  roi  de 
consacrer  cinquante  millions  au  paiement  des  frais  de  la  guerre,  trois  millions 
en  gratification  à  l'armée  expéditionnaire,  et  d'affecter  le  reste  à  l'arriéré  des 


DOMINATION  FRANÇAISE.  .127 

traitements  de  la  Légion  d'Honneur  :  noble  inspiration,  qui,  si  elle  eût  été 
écoutée,  aurait  établi  une  liaison  intime  entre  l'ancienne  <'i  lu  nouvelle  armée; 
la  récente  conquête  de  nos  jeunes  soldais  eût  servi  à  réparer  envers  leurs 
devanciers  une  injustice  que  les  malheurs  de  la  France  avaient  presque  con- 
sacrée. 

La  répartition  des  trois  millions  demandés  pour  l'armée  devait  être  réglée  de 
la  manière  suivante  : 

Pour  les  lieutenants-généraux 24,000  IV. 

Pour  les  maréchaux  de  camp 16,000 

Pour  les  colonels 8,000 

Pour  les  lieutenants- colonels (;,ooo 

Pour  les  chefs  de  bataillon 4,000 

Tous  les  autres  officiers,  les  sous-officiers  et  soldats,  devaient  recevoir  trois 
mois  de  solde.  Le  président  du  conseil,  préoccupé  de  ses  coups  d'état,  ne 
répondit  même  pas  à  ces  propositions. 

Cependant  tous  ces  projets  de  distribution  avaient  circulé  dans  l'armée,  et, 
comme  ils  ne  se  réalisaient  pas,  de  sourdes  rumeurs  s'élevèrent  contre  le 
général  en  chef  et  les  habitants  de  la  Kasbah.  La  mauvaise  humeur  des  mili- 
taires dont  les  espérances  avaient  été  déçues  les  disposait  au  soupçon  ;  beau- 
coup de  ceux  qui  campaient  hors  des  murs  d'Alger  s'imaginaient  qu'une 
pluie  d'or  tombait  sur  les  hôtes  du  quartier  général,  et  dans  les  lettres  qu'ils 
écrivaient  en  France,  ils  faisaient  part  à  leurs  parents,  à  leurs  amis,  de  leurs 
craintes  et  de  leurs  suppositions.  Ainsi,  dès  les  premiers  jours,  l'importance 
exagérée  du  trésor  d'Alger  et  sa  dilapidation  se  trouvaient  simultanément 
accréditées  en  France  et  en  Afrique.  Les  révélations  de  quelques  agents  con- 
sulaires, qui  se  disaient  bien  informés,  corroboraient  encore  ces  bruits.  Un 
Mémoire,  adressé  en  l'an  vin  au  gouvernement  français,  portait  les  richesses 
de  l'odjack  à  cent  millions;  et  d'autres  rapports  aussi  peu  véridiques  les  éva- 
luaient à  deux  cent  cinquante  millions.  Ainsi,  par  une  étrange  fatalité,  les 
bonnes  intentions  de  M.  de  Bourmont  furent  une  des  principales  causes  des 
accusations  portées  non  contre  l'armée,  mais  contre  ses  principaux  chefs. 

Au  reste,  on  paraissait  si  convaincu  de  l'existence  de  ces  sommes  fabu- 
leuses, que  le  gouvernement  de  Juillet,  pour  calmer  l'opinion  générale, 
se  crut  obligé  de  nommer  une  commission  d'enquête ,  chargée  d'étudier  dans 
les  caveaux  vides  de  la  Kasbah  quelle  avait  pu  être  l'importance  primitive  du 
trésor.  La  commision  se  livra  aux  supputations  les  plus  minutieuses ,  et  en 
définitive,  se  reconnaissant  impuissante  à  rien  constater,  elle  rendit  un  verdict 
des  plus  honorables  en  faveur  des  inculpés  '. 


1  Voici  un  fragment  d'un  Mémoire  judiciaire  qui  fut  public  à  propos  de  celle  enquête,  et  que 
nous  croyons  devoir  rapporter,  pour  démontrer  à  quelles  subtilités  l'imagination  se  rattache  pour 


328  DOMINATION  FRANÇAISE. 

En  effet ,  toutes  ces  supputations  ne  reposaient  sur  aucune  appréciation 
positive,  sur  aucun  document  digne  de  foi.  Les  caissiers  de  l'odjack  ne 
tenaient  aucun  livre  d'entrée  ni  de  sortie  ;  le  dey  et  ses  ministres  ignoraient 
complètement  l'importance  de  leur  trésor;  comment  les  consuls  étrangers 
auraient-ils  pu  avoir  des  indications  plus  positives?  Tous  ces  prétendus  chiffres 
officiels  n'étaient  que  des  fables  auxquelles  la  crédulité  donna  cours  et  que 
l'évidence  eut  peine  à  détruire.  N'a-t-on  pas  cru  pendant  trois  siècles  à  l'exis- 
tence de  l'Eldorado ,  et  pendant  tout  ce  laps  de  temps  n'y  a-t-il  pas  eu  con- 
stamment des  expéditions  très-sérieusement  formées  pour  aller  à  la  décou- 
verte du  pays  où  la  terre  et  les  montagnes  étaient  d'or?  C'est  à  cet  amour 
aveugle  du  merveilleux  que  l'on  doit  attribuer  les  exagérations  dont  le  trésor 
d'Alger  a  été  l'objet. 

M.  le  lieutenant-général  Desprez,  dans  son  excellent  Journal  sur  la  campagne 
d'Alger,  dit  que  les  lingots  d'or  et  d'argent  enlevés  par  effraction  dans  la  fon- 
derie, et  les  quatre  mille  sequins  d'or  soustraits  d'une  cassette  qui  appartenait  à 
l'aga,  furent  les  seules  valeurs  dérobées  soit  parle  vainqueur,  soit  par  le  vaincu. 
En  définitive,  si  des  soustractions  considérables  avaient  eu  lieu  à  la  Kasbah, 
des  plaintes  sérieuses  se  seraient  propagées  et  maintenues  dans  l'armée  ; 
bien  au  contraire,  après  les  premières  irritations  du  moment,  on  oublia 
les  largesses  qui  avaient  été  promises,  et  M.  de  Bourmont  ayant  ordonné  la 
distribution  de  quelques  armes  de  prix  entre  les  principaux  officiers,  tout  le 
inonde  parut  satisfait.  Ces  armes  se  trouvaient  dans  le  salon  d'audience  du 
dey  et  n'étaient  pas  sa  propriété  particulière  ;  M.  de  Bourmont  crut  devoir 
les  faire  distribuer  aux  officiers  généraux  et  supérieurs  de  l'armée,  comme  un 
souvenir  glorieux  de  leur  coopération  à  la  conquête  algérienne.  La  répartition 


s'imposer  à  elle-même.  Los  matières  d'or  et  d'argent  entassées  depuis  longues  années  dans  le 
même  lieu  avaient  laissé  sur  la  muraille  des  traces  très-visibles  de  leur  présence  :  on  mil  à  profit 
ces  fugitives  indications  ;  on  pensa  qu'en  prenant  toutes  les  hauteurs  et  en  les  cubant,  on  par- 
viendrait à  déterminer  l'importance  des  valeurs  concentrées  à  la  Kasltah.  M.  Guy,  capitaine  du 
génie,  procéda  à  cette  opération,  et  constata  que  l'or  avait  pu  occuper  un  espace  de  quatre  mètres 
quatre  cent  soixante  sept  millimètres  cubes ,  et  l'argent ,  trente-quatre  mètres  quatre  cent 
soixante -quatre  millimètres  cubes.  D'après  ce  volume  et  le  poids  spécifique  des  métaux  ,  le 
trésor  de  la  Kasbah  aurait  contenu  plus  de  trois  cents  millions  de  francs.  Pour  arriver  à  la  vérité, 
il  fallait  défalquer  les  interstices  vides  qui  existent  toujours  dans  une  réunion  de  pièces  déta- 
chées de  corps  multiples;  c'est  ce  que  l'on  fit,  et,  après  de  longs  calculs  géométriques,  on  établit 
qu'en  déduisant  quarante  pour  cent  pour  la  différence  du  plein  au  vide,  et  dix  pour  cent  pour 
l'alliage  des  monnaies,  on  ferait  une  large  part  à  l'inconnu.  Le  véritable  résultat  fut  donc  que  le 
nombre  de  mètres  cubes  qui  étaient  remplis  d'espèces  monnayées  d'or  et  d'argent  représentait, 
toute  compensation  faite,  au-delà  de  cent  cinquante  millions;  «chiffre,  ajoute  le  Mémoire,  qui 
est  en  parfait  accord  avec  les  déclarations  du  consul  d'Angleterre,  sur  l'importance  du  trésor 
d'Alger,  reçues  par  M.  de  Bourmont,  le  jour  de  la  capitulation;  avec  le  document  historique 
publié  par  M.  Schœler,  consul  général  d'Amérique  près  la  régence  d'Alger  :  avec  le  rapport  que 
M.  Deval,  consul  de  France  près  de  ladite  régence,  avait  envoyé  au  gouvernement  le  20  février 
IH2N;  et  enfin  avec  la  déclaration  du  premier  ministre  du  bey  de  Tunis,  reçue  par  M.  le  chef  de 
bataillon  du  génie  Guy,  le  même  qui  a  procède  u  l'opération  matérielle  «lu  cubage.  » 


DOMINATION  FRANÇAISE.  320 

de  ces  armes  fut  réglée  de  lu  manière  suivante  :  on  remit  aux  lieutenants- 
généraux  un  fusil,  un  sabre,  un  yataghan  et  une  paire  de  pistolets;  aux  maré- 
chaux-de-camp, un  fusil,  un  yataghan  et  deux  pistolets;  aux  officiers  supé- 
rieurs, un  yataghan.  Tel  fut,  pour  les  officiers  d'une  année  qui  avait  fait  une 
si  riche  conquête,  le  seul  fruit  matériel  de  la  victoire. 

Certes,  lorsque  l'on  rapproche  ces  minces  trophées  de  ceux  que  tous  les 
généraux  de  Rome  rapportèrent  de  l'Afrique,  de  ces  richesses  prodigieuses 
queSalluste,  Marins,  Sylla,  Bélisaire  lui-même  recueillirent  dans  leurs  expédi- 
tions de  Numidie  et  de  Mauritanie;  lorsqu'on  les  compare  au  butin  que  de  nos 
jours  les  armées  russe  et  anglaise  se  sont  approprié  dans  leurs  expéditions 
contre  les  Asiatiques',  on  ne  pourra  s'empêcher  de  reconnaître  que  si, dans 
la  conquête  d'Alger,  il  y  a  eu  quelques  malversations  partielles,  la  masse  de 
notre  armée  n'obéissait  «lu  moins  qu'à  ces  sentiments  de  gloire  et  d'honneur 
qui  sont  si  puissants  sur  l'esprit  français  et  qui  ont  toujours  été  le  principal 
mobile  de  nos  conquêtes. 

Maintenant  que  nous  avons  fait  la  part  de  l'exagération  ,  occupons-nous  de 
la  reconnaissance  exacte  du  trésor  algérien.  La  commission  fit  d'abord  le  tri 
des  pièces  et  des  lingots  qui  se  trouvaient  dans  les  différentes  salles;  puis  elle 
procéda  à  leur  pesage.  Cette  opération  délicate  et  qui  dura  plusieurs  jours 
eut  lieu  par  les  soins  des  officiers  d'état-major  et  de  la  trésorerie,  sous  la  sur- 
veillance de  la  commission  des  finances.  Ses  résultats  donnèrent  : 

7,212  kilogrammes  d'or,  à  3,k3i  fr.  le  kilogamme.    .   fr.  24,768,000 
108,70V  kilogrammes  d'argent,  à  220  fr.  le  kilogramme.         23,915,000 


115,916  kilogrammes  représentant  ensemble fr.  V8,083,000 

Huit  sous-officiers  d'artillerie  furent  chargés  d'emballer  ces  matières.  A 
mesure  que  les  caisses  étaient  clouées ,  ficelées  et  cachetées ,  elles  recevaient 
un  numéro  d'ordre  et  on  les  plaçait  méthodiquement  dans  l'un  des  caveaux , 
d'où  elles  ne  sortaient  que  pour  être  transportées  à  bord  des  vaisseaux  de 
l'état  par  des  militaires  de  corvée,  commandés  par  des  officiers,  et  sous  la  con- 
duite du  payeur-général  et  des  agents  de  la  trésorerie.  Quarante-trois  millions 
seulement  furent  envoyés  en  France.  Le  Marengo  et  le  Duquesne  reçurent  à 
leur  bord  les  matières  d'or;  celles  d'argent  furent  réparties  entre  le  Scipion, 
le  Nestor  et  la  Vénus.  Les  cinq  millions  restant,  qui  se  composaient  d'espèces 
monnayées,  ayant  cours  dans  la  régence,  furent  employés  au  service  des 
dépenses  publiques. 

Après  que  cette  reconnaissance  minutieuse  fut  achevée ,  les  membres  de  la 


1  La  conquête  seule  du  Mysore  fit  la  fortune  de  tous  les  officiers  généraux  qui  composaient 
armée  anglaise.  Chaque  soldat  reçut  pour  sa  part  100  livres  sterling  (  2,500  fr.). 

42 


330  domination  française. 

commission,  toujours  sous  l'influence  des  bruits  exagérés  qui  circulaient,  pen- 
sant encore  que  la  Kasbah  devait  renfermer  quelques  casemates,  quelques  sou- 
terrains, quelques  lieux  secrets,  où  d'autres  valeurs  se  trouvaient  cachées, 
mandèrent  le  khasnadji  et  ses  employés.  On  les  questionna  séparément;  on 
les  menaça  de  punitions  sévères,  s'ils  ne  révélaient  pas  ce  qu'ils  savaient  à 
l'égard  du  trésor  ;  rien  ne  fit.  On  ne  put  obtenir  d'eux  aucun  renseignement , 
car  ils  n'en  avaient  aucun  à  donner;  ils  offrirent  tous  de  jurer  sur  le  Coran 
que  les  valeurs  reconnues  par  la  commission  étaient  tout  ce  qui  composait 
le  trésor  ;  et  ils  consentirent  à  perdre  leur  tête  si  on  parvenait  à  découvrir  dans 
toute  la  Kasbah  la  moindre  cachette,  une  seule  pièce  murée  qui  contînt  de  l'or 
ou  de  l'argent  soit  monnayé,  soit  en  lingots.  Ils  firent  de  nouveau  observer 
que  depuis  quinze  ou  vingt  ans  les  dépenses  de  l'odjack  excédaient  les  recettes 
de  plusieurs  millions;  que  les  constructions  nouvelles  que  l'on  avait  faites  au 
port  depuis  l'expédition  de  lord  Exmouth,  avaient  coûté  des  sommes  consi- 
dérables ;  que  le  blocus  par  les  navires  français  avait  rendu  nul ,  pendant 
trois  ans ,  le  produit  des  douanes;  qu'en  un  mot,  les  revenus  de  la  régence 
subissaient  depuis  longtemps  un  dépérissement  progressif,  et  que  l'état  était 
en  décadence  lorsque  l'armée  française  entra  triomphante  dans  Alger.  Ces 
raisons  étaient  justes  et  on  ne  peut  mieux  fondées.  La  piraterie  avait  rempli 
les  caisses  de  la  Kasbah  ;  elles  s'étaient  vidées  pour  subvenir  aux  besoins  des 
pirates  dès  que  leurs  déprédations  furent  rendues  impossibles.  Au  reste,  voici 
comment  les  Maures,  ennemis  naturels  des  Turcs,  et  qui  les  observaient  de 
près,  s'exprimaient  sur  les  changements  que  le  trésor  de  l'odjack  avait  éprou- 
vés pendant  ces  dernières  années  :  «  Dans  les  puits  de  la  Kasbah,  disaient-ils, 
«  l'or  coulait  jadis  par-dessus  la  margelle;  ensuite  il  a  fallu  pencher  le  corps 
«  et  bien  enfoncer  les  mains  pour  y  puiser;  enfin,  dernièrement  on  n'y  pouvait 
«  atteindre  qu'avec  le  secours  d'une  échelle.  » 

Ainsi ,  par  un  hasard  heureux  ,  la  conquête  d'Alger,  loin  de  grever  la  France, 
couvrit  ses  propres  dépenses  et  fit  rentrer  plusieurs  millions  dans  les  caisses 
publiques  ;  car,  outre  le  trésor,  la  Kasbah  contenait  encore  des  quantités  con- 
sidérables de  laine ,  de  peaux ,  de  cuirs,  de  cire ,  de  plomb  et  de  cuivre  ;  dans 
les  magasins  de  la  marine  on  trouva  aussi  du  blé,  du  sel,  de  la  toile,  des 
cordes,  des  ferrures  et  du  chanvre  en  abondance.  En  résumé,  voici  l'état  des 
recettes  et  des  dépenses  de  l'expédition  jusqu'à  l'époque  du  retour  des  forces 
navales  à  Toulon  : 

Le  trésorier  de  la  Kasbah ,  à  Alger,  consigna  à  la  commission  française  des 

finances,  en  juillet  1830 48,684,527  fr. 

Valeur  des  laines  et  denrées  diverses 3,000,000 

Idem,  des  pièces  d'artillerie  de  bronze 4,000,000 

Total 55,684,527  fr. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  Ml 

Los  dépenses  de  tout  genre  pour  l'expédition  ,  colles  de  la  marine  et  de  la 
guerre  réunies ,  se  sont  élevées  à 4-8,500,000  fr. 

Excédant  ilos  recettes 7, 18V, 527  fr. 

Nous  nous  sommes  livrésà  cette  espèce  de  digression  que  nous  avons  jugée 
indispensable  ;  maintenant  nous  allons  reprendre  le  ni  de  notre  histoire. 

L'ex-dey  d'Alger,  qui  pondant  quelques  jours  avait  cru  que  M.  de  Bour- 
mont viendrait  lui  faire  une  visite,  attendait  paisiblement  dans  une  maison  par- 
ticulière cette  marque  de  déférence.  On  lui  lit  comprendre  que  le  général  en 
chef  ne  lui  accorderait  jamais  une  telle  satisfaction  ,  et  qu'il  était  d'ailleurs  de 
son  intérêt  de  provoquer  une  entrevue,  car  il  avait  encore  beaucoup  d'objets 
précieux  à  réclamer.  Ces  motifs  décidèrent  Hussein  à  comprimer  son  orgueil 
et  à  demander  une  audience  ;  M.  de  Bourmont  mit  la  meilleure  grâce  du  monde 
a  la  lui  accorder. 

Le  jour  désigné,  plusieurs  aides  de  camp  du  général  en  chef,  le  consul  et  le 
vice-consul  de  France,  allèrent  prendre  le  dey  et  l'accompagnèrent  à  pied  jus- 
qu'à la  Kasbah,  où  il  se  rendit  monté  sur  un  très-beau  cheval  arabe  richement 
caparaçonné;  cinquante  Turcs,  Maures  ou  Nègres,  formaient  son  escorte. 
Hussein  paraissait  supporter  son  malheur  avec  résignation.  Quoique  âgé  de 
soixante-trois  ans,  il  était  encore  plein  de  vigueur;  son  costume  était  d'une 
extrême  simplicité:  il  ne  portait  de  broderies  ni  sur  son  manteau  ni  sur  ses 
autres  vêtements;  un  burnous  blanc  était  négligemment  jeté  sur  ses  épaules , 
et  un  turban  en  cachemire  cramoisi  couvrait  sa  tête.  Partout  sur  son  passage 
on  lui  rendit  les  honneurs  militaires  :  en  entrant  dans  la  Kasbah,  la  garde  lui 
présenta  les  armes  et  les  tambours  battirent  aux  champs. 

Le  général  en  chef  le  reçut  dans  la  grande  cour  ;  après  l'avoir  embrassé 
affectueusement,  il  l'invita  à  déjeuner,  et  le  fît  asseoir  le  premier  à  table. 
Hussein  mangea  peu  et  ne  but  point  de  vin ,  malgré  l'invitation  réitérée  que 
lui  en  fit  le  général.  Au  commencement  du  repas,  il  n'avait  pu  se  défendre 
d'une  certaine  émotion;  on  lui  en  demanda  la  cause:  «Que  voulez-vous, 
«  répondit  il  en  souriant,  je  suis  peu  habitué  à  de  telles  réunions,  je  me  remet- 
te trai  bientôt....»  En  effet,  il  fut  pendant  tout  le  reste  du  déjeuner  d'une 
sérénité  parfaite.  On  lui  parla  de  son  prochain  départ  sans  qu'il  témoignât  la 
moindre  surprise  ;  sa  réponse  était  toute  prête  :  il  désigna  l'île  de  Malte  pour  le 
lieu  où  il  désirait  se  retirer  ;  mais  une  lettre  du  président  du  conseil  avait  pré- 
venu M.  de  Bourmont  que  les  relations  de  la  France  avec  le  cabinet  britan- 
nique étant  devenues  moins  amicales,  on  ne  pouvait  consentir  à  ce  que  le  dey 
choisît,  comme  lieu  de  retraite,  une  contrée  soumise  à  la  domination  anglaise. 
Lorsqu'on  lui  eut  fait  sentir  qu'il  fallait  renoncer  à  son  projet,  il  n'insista 
point ,  et  désigna  Livourne.  M.  de  Bourmont  lui  donna  l'assurance  qu'il  y 
serait  transporté  immédiatement. 


332  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Hussein  réclama  ensuite  une  somme  de  trente  mille  sequins  qui  était  restée 
dans  ses  appartements,  et  dont  la  capitulation  lui  faisait  espérer  qu'il  ne  serait 
pas  frustré.  Cette  somme,  ainsi  que  nous  l'avons  dit  plus  haut ,  avait  été  déposée 
dans  les  caveaux  de  la  Kasbah;  le  général  en  chef,  qui  l'ignorait,  répondit  qu'il 
ordonnerait  des  recherches,  et  que  tous  les  engagements  qui  avaient  été  pris 
seraient  fidèlement  tenus.  Cette  réponse  bienveillante  gagna  la  confiance  du 
dey,  et  le  rendit  plus  communicatif ;  il  donna  à  M.  de  Bourmont  quelques 
indications  sur  les  revenus  de  la  régence  ,  sur  les  sommes  que  lui  devaienl 
les  beys:  «  Car,  ajouta-t-il,  quoique  mes  tributaires,  ils  ont  reçu  de  moi  plus 
«  d'argent  qu'ils  ne  m'en  ont  versé.  »  11  ajouta  à  ces  détails  quelques  rensei- 
gnements sur  le  caractère  des  diverses  races  qui  habitent  la  régence,  et  sur  la 
foi  que  l'on  pouvait  avoir  en  leurs  promesses. 

«  Débarrassez-vous  le  plus  tôt  possible,  lui  dit-il,  des  janissaires  turcs  :  accou- 
tumés à  commander,  ils  ne  consentiront  jamais  à  vivre  dans  l'ordre  et  la  sou- 
mission. Les  Maures  sont  timides,  vous  les  gouvernerez  sans  peine  ;  mais  n'ac- 
cordez point  une  entière  conGance  à  leurs  discours.  Les  juifs  qui  se  sont 
établis  dans  ce  pays  sont  encore  plus  lâches  et  plus  corrompus  que  ceux 
de  Constantinople  ;  employez-les,  parce  qu'ils  sont  très-intelligents  dans  les 
affaires  fiscales  et  de  commerce  ;  mais  ne  les  perdez  jamais  de  vue  ;  tenez  tou- 
jours le  glaive  suspendu  sur  leurs  tètes.  Quant  aux  Arabes  nomades,  ils  ne  sont 
pas  à  craindre  :  les  bons  traitements  les  attachent  et  les  rendent  dociles  et 
dévoués;  des  persécutions  les  aliéneraient  promptement;  ils  s'éloigneraient 
avec  leurs  troupeaux  sur  les  plus  hautes  montagnes ,  ou  bien  ils  passeraient 
dans  les  états  de  Tunis.  Pour  ce  qui  est  des  Kabaïles,  ils  n'ont  jamais  aimé  les 
étrangers  :  ils  se  détestent  entre  eux  ;  évitez  une  guerre  générale  contre  cette 
population  guerrière  et  nombreuse,  vous  n'en  tireriez  aucun  avantage.  Adop- 
tez à  leur  égard  le  plan  constamment  suivi  par  les  deys  d'Alger,  divisez-les,  et 
profitez  de  leurs  querelles.  Quant  aux  gouverneurs  des  trois  provinces,  ce  serait 
de  votre  part  une  bien  grande  imprudence  que  de  les  conserver  :  comme  Turcs 
et  comme  mahométans,  ils  ne  pourront  que  vous  haïr.  Je  vous  recommande 
surtout  de  vous  tenir  en  garde  contre  Mustapha-bou-Mezrag,  bey  de  Titery  : 
c'est  un  fourbe;  il  viendra  s'offrir,  il  vous  promettra  d'être  fidèle,  mais  il  vous 
trahira  à  la  première  occasion.  J'avais  résolu  depuis  quelque  temps  de  lui  faire 
trancher  la  tête  ;  votre  arrivée  l'a  sauvé  de  ma  colère.  Le  bey  de  Constantine 
est  moins  perfide  et  moins  dangereux  :  habile  financier,  il  rançonnait  très- 
bien  les  peuples  de  sa  province,  et  payait  ses  tributs  avec  exactitude  ;  mais  il 
est  sans  courage  et  sans  caractère  ;  des  hommes  de  cette  trempe  ne  peuvent 
pas  convenir  dans  des  circonstances  difficiles,  je  viens  d'en  faire  la  triste  expé- 
rience. Le  bey  d'Oran  est  un  honnête  homme,  sa  conduite  est  vertueuse,  sa 
parole  est  sacrée  ;  mais,  mahométan  rigide,  il  ne  consentira  pas  à  vous  servir  ; 
il  est  aimé  dans  sa  province,  votre  intérêt  exige  que  vous  l'éloigniez  du  pays.» 
Malgré  leur  extrême  justesse ,  tous  ces  conseils  furent  méconnus. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  333 

Avant  de  quitter  pour  la  dernière  fois  son  ancienne  demeure  ,  le  dey 
exprima  le  désir  d'entrer  dans  le  salon  d'audience.  M.  de  Bourmont  l'y  con- 
duisit, et  l'autorisa  même  à  faire  retirer,  tant  de  cette  pièce  (pie  de  toutes  les 
autres  parties  de  la  Kasbah  ,  les  objets  qu'il  avait  à  cœur  de  conserver.  Hussein 
choisit  les  plus  belles  armes,  et  lit  enlever  des  pièces  d'étoffes  de  Lyon,  ainsi 
cpie  les  housses  en  velours  des  coussins  et  des  divans.  Ce  jour-là  et  les  deux 
jours  suivants ,  des  hommes  à  son  service  usèrent  largement  à  leur  prolit  de 
l'autorisation  qui  avait  été  accordée;  presque  tous  les  objets  qu'ils  emportèrent 
furent  vendus  à  des  Juifs,  et  achetés  plus  tard  par  des  Français. 

La  visite  de  Hussein  avait  duré  près  de  quatre  heures;  il  sentit  qu'il 
n'était  pas  convenable  de  la  prolonger  plus  longtemps  et  témoigna  le  désir  de 
se  retirer.  .M.  de  Bourmont  lui  serra  la  main  ,  et  les  officiers  de  l'état-major 
général  l'accompagnèrent  jusqu'à  la  porte  extérieure  de  la  Kasbah.  Avant  de 
sortir,  Hussein  les  remercia  avec  affabilité,  il  leur  adressa  même  quelques 
mots  gracieux;  mais  lorsqu'il  fut  seul  avec  son  escorte,  des  larmes  vinrent 
trahir  la  fermeté  de  son  àme;  il  se  couvrit  un  instant  le  visage  avec  son  bur- 
nous, et  regagna  sa  demeure  triste  et  pensif,  le  cœur  rempli  d'amertume. 

A  quelques  jours  de  là ,  le  général  en  chef  se  rendit  à  son  tour  chez  le  dey. 
Celui-ci  avait  changé  d'avis  sur  le  lieu  de  sa  retraite;  définitivement  il  s'était 
décidé  pour  Naples  :  ce  nouveau  projet  ne  donna  lieu  à  aucune  objection.  Il 
renouvela  ensuite  la  réclamation  qu'il  avait  faite  des  trente  mille  sequins  lais- 
sés à  la  Kasbah;  M.  de  Bourmont  promit  de  les  lui  renvoyer  le  lendemain.  Le 
général  en  chef  lui  ayant  demandé  si  ce  qu'il  possédait  suffirait  pour  assurer, 
en  Italie,  son  existence  et  celle  de  sa  famille  :  «  Je  suis  tranquille  pour  mon 
«  avenir,  répondit  le  dey,  car  je  sais  que  le  roi  de  France  est  trop  généreux 
«  pour  me  laisser  mourir  de  faim  '.  »  A  quelques  questions  qui  lui  furent  adres- 
sées sur  sa  position  pécuniaire ,  il  ne  répondit  que  ce  peu  de  mots  :  «  Ma  seule 
«  dette  consiste  dans  les  frais  de  construction  d'un  petit  bâtiment  que  j'ai 
«  commandé  à  Gènes.  Mes  créances  sont  nombreuses  mais  peu  sûres  :  la  plus 
«  importante  est  celle  du  bey  de  Constantine,  il  me  doit  60,000  piastres,  de- 
«  puis  longtemps  j'ai  perdu  l'espoir  de  les  recouvrer.  Le  consulat  espagnol  me 
«  doit  aussi  5,000  piastres,  mais  celles-ci  seront  payées,  j'en  ai  l'assurance,  et 
«je  les  abandonne  volontiers  au  gouvernement  français,  si  le  général  en  chef 
«  veut  se  charger  de  faire  remettre  1,500  piastres  à  un  brave  médecin  espagnol 
«  qui  m'a  donné  des  soins  dans  une  maladie  grave.  »  Son  offre  fut  acceptée. 

Fidèle  à  sa  promesse  ,  M.  de  Bourmont  fit  envoyer  à  Hussein  ,  le  jour  sui- 
vant, les  trente  mille  sequins  deux  fois  réclamés2.  Celui  qui  fut  chargé 

1  Le  juif  Bacri ,  qui  pendant  longtemps  avait  été  l'un  des  agents  dévoués  d'Hussein,  assura 
que  le  dey  n'avait  pour  toute  fortune  qu'une  somme  de  quatre  millions  de  francs  en  argent  et 
quelques  bijoux;  des  Maures  qui  se  disaient  bien  informés,  prétendirent  que  ses  ressources 
étaient  plus  considérables. 

■  La  restitution  que  l'on  venait  de  faire  à  Hussein  détermina  Ibrahim-Aga,  son  gendre,  à  renou- 


334  DOMINATION   FRANÇAISE. 

de  les  lui  remettre,  lui  ayant  demandé  s'il  avait  existé  des  pierres  précieuses 
dans  le  trésor  d'Alger,  il  lui  répondit  que,  longtemps  avant  son  élévation, 
toutes  les  pierreries  qui  appartenaient  à  l'odjack  avaient  été  converties  en 
argent  monnayé  et  en  lingots  ;  que  celles  qu'il  avait  emportées  de  la  Kasbah 
étaient  sa  propriété;  que  toutefois,  si  on  l'exigeait,  il  ne  ferait  aucune  diffi- 
culté de  les  remettre.  On  lui  donna  l'assurance  que  sur  ce  point,  comme 
pour  tout  le  reste,  la  capitulation  serait  religieusement  observée.  Quelques 
lignes  écrites  de  sa  main  confirmèrent  ce  qu'il  avait  dit;  le  mensonge  est  rare 
chez  les  Turcs,  et  tout  porte  à  croire  que  sa  déclaration  était  conforme  à  la 
vérité. 

Le  10  juillet,  jour  fixé  pour  l'embarquement  de  Hussein,  la  frégate  la  Jeanne 
d'Arc  avait  été,  dès  le  matin  ,  mise  à  sa  disposition;  mais,  par  des  motifs  reli- 
gieux, il  désira  ne  partir  qu'après  le  coucher  du  soleil.  Cent  dix  personnes  for- 
maient toute  sa  suite,  et  parmi  elles  se  trouvaient  cinquante-cinq  femmes,  dont 
quatre  seulement  avaient  le  titre  d'épouses.  Son  gendre ,  suivi  de  toute  sa 
famille,  l'accompagnait.  Naples  n'ayant  point  de  lazareth,  on  décida  que  les 
passagers  iraient  préalablement  purger  leur  quarantaine  à  Mahon.  A  huit 
heures  du  soir,  Hussein  sortit  de  sa  maison  à  pied  ;  ses  femmes  étaient  dans 
des  palanquins  fermés;  les  esclaves  suivaient  sur  deux  rangs,  et  gardaient  le 
plus  profond  silence.  Dans  ce  moment  solennel,  les  habitants  d'Alger  ne  té- 
moignèrent aucune  sympathie  pour  leur  ancien  maître  ;  personne  ne  vint  le 
saluer  sur  son  passage;  à  peine  vit-on  quelques  Maures  se  montrer  sur  le  seuil 
de  leur  porte,  moins  par  attachement  que  par  curiosité.  Pendant  tout  le  trajet 
de  sa  maison  au  port,  la  figure  du  pacha  resta  calme  et  sévère  ;  sa  contenance 
était  noble  et  digne;  il  semblait  supérieur  à  son  infortune.  Mais  lorsqu'il  fut  à 
bord  de  la  frégate  qui  devait  le  transporter  à  Naples;  lorsqu'il  se  vit  seul  au 
milieu  de  sa  famille  ,  sans  gardes ,  sans  officiers ,  presque  sans  esclaves;  lors- 
qu'il vit  toutes  les  batteries  rester  muettes  ;  oh  !  alors  ce  silence  lui  révéla  l'im- 
mensité de  sa  chute;  il  se  prit  à  verser  d'abondantes  larmes ,  et  plusieurs  fois 
il  jeta  de  douloureux  regards  sur  cette  Kasbah  où  pendant  douze  ans  il  avait 
commandé  en  maître  absolu. 

Ainsi  finit  avec  Hussein  cette  longue  série  de  deys  et  de  pachas  qui  depuis 
1517  gouvernèrent  l'Algérie  ,  et  dont  il  ne  nous  a  pas  été  possible  de  tracer 
l'histoire  complète  ,  car  nous  l'avons  rencontrée  sans  cesse  interrompue 
par  de  violentes  dépossessions ,  des  meurtres ,  des  assassinats ,  des  conspira- 
tions. De  tous  ces  chefs  Hussein  fut  sans  contredit  l'un  des  plus  capables;  il 
fut  aussi  l'un  de  ceux  qui  se  maintinrent  au  pouvoir  le  plus  longtemps.  La 

vêler  ses  instances.  Il  y  avait  quelque  fondement  à  croire  que  la  caisse  par  lui  réclamée  était  bien 
celle  que,  le  5  juillet,  on  avait  trouvée  dans  la  cour  principale  de  la  Kasbah,  et  qu'on  avait  ensuite 
déposée  au  trésor  :  le  payeur-général  eut  ordre  de  lui  compter  cinq  mille  sequins.  M.  de  Bour- 
mont  pensa  que  le  sacrifice  de  cette  somme  serait  largement  compensé  par  l'opinion  que  les  Algé- 
riens allaient  concevoir  de  notre  bonne  foi. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  335 

durée  moyenne  du  règne  de  ses  prédécesseurs  ne  dépasse  pas  trois  ans  neuf 
mois;  Hussein  gouverna  pendant  douze  années  '.  Quelques  deys,  il  est  vrai, 
lurent  encore  plus  privilégiés  que  lui  :  ainsi  Mohamed  règne  vingt-cinq  ans 
(1766-1791);  Ali-Aga,  quatorze  ans  (1752-1766);  Baba-Ibrahim,  treize  ans 
(1732-1745)  ;  mais  le  plus  grand  nombre  ne  lit  (pie  passer.  Pendant  les  trois 
siècles  que  dura  la  régence,  on  compte  quatre-vingt-six  pachas  ou  deys;  durant 
la  môme  période,  la  France  n'a  eu  que  seize  rois. 

Le  départ  de  Hussein  fut  suivi,  le  lendemain,  de  celui  des  janissaires.  Cette 
milice  si  turbulente  et  si  redoutée  donna,  dans  cette  circonstance,  l'exemple 
de  la  soumission  et  de  l'obéissance  la  plus  parfaite.  Au  moment  de  la  prise 
d'Alger,  l'effectif  de  ce  corps  se  composait  de  5,092  hommes,  dont  891  canon- 
niers;  la  moitié  environ  étaient  célibataires,  les  autres  étaient  mariés  ou 
vivaient  en  concubinage  avec  des  femmes  maures.  Les  premiers  résidaient 
dans  des  casernes;  les  seconds  habitaient  des  maisons  particulières.  On  jugea 
prudent  de  les  désarmer  tous  ;  ils  n'oppos>rent  aucune  résistance  à  cette 
mesure  et  s'empressèrent,  sur  la  première  injonction ,  d'apporter  leurs  fusils 
et  leurs  yataghans  dans  le  lieu  désigné  pour  les  recevoir.  On  leur  dit  ensuite 
que  les  pères  de  famille  seraient  autorisés  à  rester  dans  la  régence,  mais- que 
les  célibataires  seraient  transportés  par  mer  sur  les  points  qu'ils  indique- 
raient. Celte  décision  ne  parut  produire  sur  eux  aucune  impression  pénible. 
La  plupart  étaient  nés  dans  l'Asie-Mineurc  ;  ils  demandèrent  qu'on  les  y  recon- 
duisît, sans  stipuler  la  moindre  indemnité,  sans  élever  aucune  réclamation. 
Deux  mille  cinq  cents  d'entre  eux  furent  embarqués,  et  lorsqu'au  moment  du 
départ  on  leur  distribua  deux  mois  de  solde,  afin  de  ne  pas  les  renvoyer 
entièrement  dépourvus ,  ils  exprimèrent  une  vive  reconnaissance  pour  ce 
généreux  procédé.  Ainsi,  ce  terrible  odjack  algérien  qui  pendant  trois  siècles 
avait  épouvanté  la  Méditerranée  de  ses  déprédations,  se  trouvait  complète- 
ment dissous.  Quelques  jours  avaient  suffi  pour  le  disperser. 

La  France  s'empressa  de  substituer  sa  puissance  à  la  sienne ,  sans  avoir  fait 
aucune  étude  du  pays  que  la  victoire  l'appelait  à  régir. 

Ce  fut  là,  à  notre  avis,  une  faute  grave.  Cette  brusque  succession  ,  ce  renvoi 
immédiat  des  anciens  administrateurs ,  cette  perturbation  générale  apportée 
dans  les  rapports  de  tout  un  pays  furent  d'autant  plus  funestes  que  les  habi- 
tants de  la  régence  ne  pouvaient  pas  être  considérés  par  nous  comme  des  vain- 
cus, qu'ils  avaient  droit  à  quelques  égards,  et  qu'en  définitive  nous  agissions 
dans  une  contrée  où  l'habitude  exerce  une  influence  souveraine.  Toutefois, 
cette  faute  n'appartient  pas  en  propre  au  général  en  chef;  elle  provient  surtout 
de  l'indécision  où  était  le  gouvernement  français  sur  le  parti  qu'il  devait  tirer 
de  la  conquête.  Une  dépêche  avait  prescrit  à  M.  de  Bourmont  de  se  porter, 

1  Hussein,  après  avoir  résidé  quelque  temps  à  Naples,  alla  habiter  Livourne  ;  puis  il  vint  à 
Paris ,  et  se  rendit  à  Alexandrie,  où  il  mourut  en  1838. 


;{36  DOMINATION  FRANÇAISE. 

aussitôt  après  la  prise  d'Alger,  sur  Tripoli,  d'occuper  Boue  et  de  soumettre  à 
l'autorité  de  la  France  tout  le  littoral  depuis  l'Harach  jusqu'à  la  frontière  de 
Tunis.  Le  port  d'Alger  aurait  été  comblé,  et  on  aurait  livré  à  la  Porte  tous  les 
districts  occidentaux  de  la  régence,  ainsi  qu'une  grande  partie  du  beylick  de 
Constantine.  Projet  absurde,  qui  eût  dévoré  les  fruits  de  notre  victoire  ! 

Quoi  qu'il  en  soit,  aussitôt  après  l'entrée  de  nos  troupes  à  Alger,  le  gé- 
néral en  chef  organisa  une  commission ,  chargée ,  sous  son  autorité  immé- 
diate ,  de  pourvoir  aux  besoins  du  moment  et  de  prévenir  les  désordres.  Cette 
commission  était  composée  de  M.  Denniée,  intendant  de  l'armée,  du  maréchal- 
de-camp  Tholozé,  du  payeur  général,  d'un  capitaine  d'état-major,  faisant 
fonctions  de  lieutenant  de  police,  du  consul  et  d'un  secrétaire.  Elle  proposa 
et  fit  décider  la  formation  d'un  conseil  municipal  composé  d'indigènes  et  pré- 
sidé par  l'un  d'eux  ;  ce  conseil  remplaça  pour  les  habitants  l'ancien  scheikh-el- 
belad  (chef  de  la  ville)  dans  une  partie  de  ses  attributions.  La  surveillance  de 
la  sûreté  publique  fut  réservée  au  lieutenant  de  police.  Du  reste  on  laissa  sub- 
sister les  différentes  institutions  urbaines,  telles  qu'on  les  avait  trouvées:  la 
communauté  juive  avec  son  chef,  les  corporations  des  Mozabites ,  des  Bis- 
kris,  etc.,  avec  leurs  amins.  Quant  à  l'organisation  politique,  l'expulsion  des 
Turcs  en  avait  dispersé  tous  les  rouages. 

C'est  donc  ici  le  lieu  de  donner  à  nos  lecteurs  une  idée  du  gouvernement  de 
l'Algérie  sous  les  Turcs.  Cette  esquisse  rapide  leur  rendra  plus  facile  l'intelli- 
gence des  événements  qui  vont  suivre.  Nous  avons  déjà  défini  les  attributions 
du  dey,  il  nous  reste  à  faire  connaître  celles  des  officiers  principaux  qui  étaient 
chargés  de  le  seconder;  nous  exposerons  ensuite  l'ensemble  du  système  admi- 
nistratif adopté  par  l'odjack. 

Les  principaux  fonctionnaires  de  l'état  étaient  : 

Uoukil-cl-hardj  (ministre  de  la  marine),  chargé  de  la  comptabilité  des  mu- 
nitions de  guerre  et  du  contrôle  des  travaux  de  l'arsenal. 

Le  kasnadji  (trésorier),  qui  réunissait  tous  les  services  financiers  et  surveil- 
lait la  levée  et  la  rentrée  des  impôts. 

Vagha  (commandant  des  troupes),  qui  avait  dans  son  département  les 
affaires  des  outhans  (districts  de  la  plaine) ,  et  dont  l'autorité  s'étendait  sur  la 
province  d'Alger  tout  entière.  Sous  ses  ordres  étaient  placés  les  kaïds  ;  il  dis- 
posait de  toutes  les  milices  régulières,  Spahis,  Abids,  etc.,  pour  percevoir  les 
impôts  et  maintenir  les  populations  dans  l'obéissance. 

Le  kodja-el-khiel  (inspecteur  des  haras),  chargé  de  la  régie  des  haouchs 
biens  ruraux  appartenant  au  domaine),  des  locations,  ventes,  échanges,  etc., 
auxquels  cette  régie  donnait  lieu. 

Le  mecktoubdji  (chef  des  secrétaires),  directeur  de  la  correspondance  poli- 
tique. Il  tenaille  registre  de  la  comptabilité  de  l'état,  celui  des  règlements 
militaires  et  celui  des  milices,  le  plus  important  de  tous. 

Le  beit-el-malhdji  (curateur  aux  successions  vacantes),  représentant-né  de 


DOMINATION  FRANÇAISE.  337 

tous  les  héritiers  absents.  Il  était  chargé  de  l'ouverture  des  testaments  et  de 
tous  les  litiges  que  pouvait  entraîner  leur  exécution  dans  les  successions  où  le 
beit-el-math  était  intéressé  ;  il  devait  faire  rentrer  au  domaine  les  successions 
vacantes,  ou  la  partie  des  biens  qui  revenait  à  l'état  dans  les  cas  prévus  par  la 
loi  musulmane. 

A  Alger,  le  chef  de  l'administration  civile  et  municipale  était  le  scheikh-el- 
belad ,  appelé  aussi  scheikh-elrtnedinah  (chef  ou  gouverneur  de  la  ville).  Il 
était  seul  chargé  de  la  justice  municipale  et  de  la  police  :  sous  ses  ordres 
étaient  des  naibs  (lieutenants)  et  des  amins  (chefs  de  corporations).  Il  y  avait 
en  outre  un  second  gouverneur,  choisi  parmi  les  premières  familles,  et  descen- 
dant d'un  marabout;  ce  personnage  était  investi  du  titre  de  naid-el-uschraf 
(chef  des  notables),  et  devait,  dans  toutes  les  circonstances  importantes,  réunir 
chez  lui  le  scheikh-el-beludel  tous  les  amins  qui  dépendaient  de  lui ,  afin  de 
délibérer  sur  les  mesures  à  prendre.  Ces  divers  fonctionnaires  réglaient  les 
affaires  de  la  ville,  pourvoyaient  aux  dépenses,  maintenaient  l'ordre  dans  les 
différentes  classes  industrielles,  surveillaient  la  police  locale,  la  salubrité,  les 
aqueducs ,  les  établissements  publics. 

Les  environs  d'Alger,  le  fahs  était  divisé  en  sept  outhans.  L'outhan  était 
formé  de  plusieurs  tribus  qui,  elles-mêmes,  se  subdivisaient  en  douars  (réunion 
de  plusieurs  tentes).  Toutes  les  affaires  des  outhans  étaient  du  ressort  de  l'aga, 
qui,  pour  les  plus  importantes,  prenait  les  ordres  du  dey.  Les  principaux  chefs 
étaient  les  kaïds  et  les  kadis  :  les  kaïds  (  prafecti  )  étaient  chargés  de  l'admini- 
stration et  des  affaires  politiques  ;  les  kadis  (juges),  de  la  justice.  Au-dessous 
des  kaïds  se  trouvaient  les  scheikhs  (chefs),  nommés  par  un  ou  plusieurs 
douars  :  la  police  de  la  tribu  leur  était  confiée  ;  ils  en  commandaient  les 
hommes  armés ,  sous  l'autorité  des  kaïds.  Entre  le  kaïd  et  le  scheikh  venait  se 
placer  généralement  un  autre  fonctionnaire  appelé  scheikh-el-schion  (  scheikh 
des  scheikhs  ) ,  il  était  aux  scheikhs  ce  que  sont  en  France  les  maires  aux 
adjoints.  L'aga  nommait  ce  scheikh  supérieur;  mais  avant  de  le  proclamer, 
il  devait  consulter  les  scheikhs  de  l'outhan  et  en  référer  au  pacha.  Il  en  était 
de  même  pour  les  fonctions  de  kaïd  :  l'aga  désignait  les  candidats,  le  pacha 
seul  donnait  l'investiture. 

La  régence  était  divisée  en  trois  provinces  ou  beylicks,  savoir  :  Constantine, 
à  l'est;  Oran,  à  l'ouest;  Titery,  au  midi.  Ces  provinces  étaient  administrées  par 
des  beys  (gouverneurs),  nommés  par  le  dey,  et  révocables  à  sa  volonté.  Ces 
fonctionnaires  recevaient  une  délégation  fort  large  de  la  puissance  souveraine, 
et  en  usaient  avec  assez  de  liberté.  Us  commandaient  les  milices  régulières  et 
irrégulières  de  la  province,  et  répondaient  du  recouvrement  des  impôts.  Les 
beylicks  avaient  une  organisation  complètement  analogue  à  celle  de  la  province 
d'Alger  ;  les  villes,  les  outhans  y  étaient  régis  de  la  même  manière.  Seulement 
les  emplois  qui ,  dans  la  province  d'Alger,  étaient  soumis  à  l'approbation  du 
pacha,  relevaient  dans  les  beylicks  de  l'autorité  du  bey.  Ainsi ,  en  remontant 

43 


;J38  DOMINATION  FRANÇAISE. 

du  scheikh  de  quelques  tentes  ou  d'une  tribu  entière  au  kaïd  de  l'outhan  ou 
district,  de  celui-ci  au  bey  de  la  province  ou  à  l'aga,  et  de  ces  derniers  au  dey 
lui-même,  la  hiérarchie  et  l'obéissance  marchaient  dans  des  limites  rigoureu- 
sement tracées.  De  délégué  en  délégué,  le  pouvoir  descendait  jusque  dans  le 
plus  humble  hameau,  et  par  les  mêmes  voies,  le  paiement  de  l'impôt  remon- 
tait jusqu'au  souverain. 

La  milice  turque ,  seule  force  sur  laquelle  l'odjack,  étranger  lui-même  sur 
la  côte  africaine,  pût  compter  pour  se  maintenir,  se  subdivisait  en  compagnies 
ou  orlas.  L'orta,  composée  d'un  nombre  presque  indéterminé  de  janissaires, 
se  partageait  en  sofra  [chambrées,  ou  plus  littéralement  tables)  ;  le  sofra  com- 
portait, avec  dix-huit  simples  soldats,  un  oda-bachi  (  chef  de  chambrée  )  et  un 
oukil-el-hardj  (trésorier),  chargé  de  la  comptabilité  et  de  la  dépense.  Quel- 
ques jours  avant  la  prise  d'Alger,  les  registres  d'inscription  signalaient  cent 
ortas  au  moins;  mais  un  grand  nombre  d'entre  elles  n'étaient  que  des  cadres 
fort  incomplets,  dans  lesquels  figuraient  des  enfants,  que  leurs  pères,  membres 
de  la  milice,  avaient  le  privilège  d'y  faire  inscrire.  Voici,  au  reste,  l'effectif 
réel  de  cette  milice  pour  toute  la  régence  :  à  Alger,  et  dans  les  trois  beylicks, 
il  y  avait  alors  8,767  enrôlés  turcs  ou  renégats,  dont  1,200  enfants  hors  d'état 
de  porter  les  armes  ;  les  Koulouglis  venaient  augmenter  ce  nombre  de  7,127 
hommes.  Ainsi ,  en  1830,  les  troupes  régulières  de  la  régence  ne  présentaient 
qu'un  total  de  14,994  combattants. 

Outre  la  ration  de  vivres,  pain  ,  viande,  huile,  et  une  part  dans  les  produits 
de  la  course,  la  paie  du  simple  janissaire  équivalait  à  environ  360  francs  par 
an.  On  accordait  au  boulouck-bachi  deux  rations  et  à  peu  près  450  francs,  avec 
quelques  autres  privilèges.  Le  dey,  inscrit  en  tète  du  registre  de  la  milice,  ne 
recevait  que  la  paie  du  soldat.  Les  janissaires  étaient  tous  fantassins.  La  cava- 
lerie ,  placée  à  Alger  sous  le  commandement  de  l'aga,  et  dans  les  provinces 
sous  les  ordres  des  beys,  se  recrutait  parmi  les  Arabes.  Quelques  corps  spéciaux 
étaient  composés  d'hommes  appartenant  seulement  à  certaines  tribus  ou  à  cer- 
taines classes: les  Zouaoua,  les  Donairs,  les  Zenati,  en  offraient  des  exemples  ; 
des  Nègres  affranchis  formaient  les  abids  (serviteurs  ou  esclaves).  Enfin,  les 
kaïds  étaient  tenus  de  marcher  avec  les  contingents  de  leur  canton  quand  ils 
en  recevaient  l'ordre.  Les  levées  qu'ils  amenaient  servaient,  sans  indemnité 
et  à  leurs  frais,  un  certain  nombre  de  jours  ;  elles  se  retiraient  ensuite  s'il  n'était 
pourvu  à  leurs  besoins  :  c'est  le  service  militaire  tel  qu'il  était  organisé  en 
France  à  l'époque  de  la  féodalité.  L'ensemble  de  ces  troupes,  régulières  ou 
irrégulières,  recevait  le  nom  à'asker-el-magzen  ou  magzeniach  (troupes  du 
gouvernement).    • 

Les  deys,  ainsi  que  tous  les  officiers  de  la  régence,  n'avaient  d'autre  traite- 
ment que  leur  simple  paie  de  janissaire  ;  mais  tous  exploitaient  à  qui  mieux 
mieux  leur  position.  Outre  les  parts  de  prises,  et  certains  droits  qu'ils  s'étaient 
successivement  attribués,  les  deys  vendaient  au  plus  offrant  les  places  et  les 


DOMINATION  FRANÇAISE.  339 

privilèges  industriels  ou  commerciaux.  Tous  les  marchés  se  faisaient  moyen- 
nant des  pots-de-vin  considérables,  dont  la  majeure  partie  leur  revenait  :  le 
reste  était  distribué  entre  les  officiers  ;  ils  vendaient  également  les  testeras, 

licences  pour  l'exportation  ou  la  vente  des  produits  dont  le  gouvernement  avait 
le  monopole.  Les  amendes,  et  surtout  les  présents  des  consuls,  des  beys,  des 
grands  fonctionnaires  de  la  régence  ,  de  tous  ceux  qui  avaient  à  craindre  ou  à 
espérer,  tonnaient  une  partie  important»!  de  leurs  revenus. 

Les  beys,  ou  gouverneurs  de  province,  étaient  en  quelque  sorte  les  fermiers 
des  impùts  dans  les  contrées  soumises  à  leur  gouvernement  ;  ils  en  étaient  res- 
ponsables, et  en  faisaient  parvenir  les  produits  au  beylick,  qui  ne  s'inquiétait 
en  aucune  façon  des  moyens  ni  des  frais  de  perception.  Ils  envoyaient  chaque 
année,  par  leurs  lieutenants,  l'annuité  convenue  ;  eux-mêmes*  tous  les  trois 
ans,  devaient  venir  en  personne  à  Alger,  pour  y  rendre  compte  de  leur  admi- 
nistration, ou  plutôt  pour  y  acheter,  par  des  présents  considérables  faits  au 
pacha  et  aux  grands  officiers,  la  continuation  de  leur  pouvoir  ou  l'impunité  de 
leurs  exactions.  Shaller  évalue  les  dépenses  extraordinaires  des  beys  de  Con- 
stantine  et  d'Oran,  dans  ces  occasions,  à  plus  de  trois  cent  mille  piastres, 
environ  1,500,000  francs,  qui  nécessairement  étaient  prélevés  sur  le  pays  en 
sus  des  contributions  régulières. 

La  perception  des  impôts,  dont  la  quotité  était  réglée  par  l'usage  ou  déter- 
minée arbitrairement,  se  faisait  sans  rôles  ou  sans  états  de  produits;  elle  n'était 
constatée,  quand  elle  l'était,  que  par  un  simple  enregistrement  ;  la  plupart 
du  temps  on  ne  donnait  pas  de  quittance  ;  la  force  armée  et  la  bastonnade 
tenaient  lieu  de  contraintes.  Une  tribu  qui  refusait  de  payer  l'impôt  était  frap- 
pée d'exécution  militaire ,  ruinée ,  et  souvent  détruite.  Chaque  perception 
était  pour  ainsi  dire  une  ferme ,  dont  le  montant,  fixé  à  l'avance  ,  devait  être 
payé  à  des  époques  déterminées,  et  pour  ces  impôts  comme  pour  ceux  dont 
le  produit  variait  en  raison  des  circonstances,  le  gouvernement  ne  songeait 
jamais  à  s'assurer  si  tout  ce  qui  était  dû,  mais  rien  que  ce  qui  était  dû,  avait 
été  payé;  il  comptait  seulement  la  somme  reçue.  Ainsi,  dans  le  désir  d'être 
agréable  au  maître ,  on  percevait  le  plus  qu'il  était  possible,  et  plus  on  avait 
versé  au  beylick,  plus  aussi  on  avait  gardé  pour  soi.  Les  emplois  de  collecteurs, 
de  fermiers,  étaient  très-lucratifs,  et  par  conséquent  très-recherchés;  pour  les 
obtenir  ou  les  conserver  on  faisait  des  présents  de  grande  valeur. 

D'après  ce  qui  précède ,  on  voit  combien  il  serait  difficile  d'arriver  à  une 
appréciation  exacte  des  revenus  de  la  régence  ;  aussi  les  écrivains  qui  s'en 
sont  occupés  diffèrent-ils  considérablement  entre  eux  dans  les  évaluations 
qu'ils  en  ont  données.  Diego  de  Haédo,  qui  écrivait  en  1012,  alors  que  les  puis- 
sances européennes  n'acquittaient  pas  encore  les  tributs  auxquels  elles  se  sont 
soumises  beaucoup  plus  tard,  les  porte  à  5, 175,000  fr.;  Harego,  à  4,600,000  fr.; 
Pierre  Dan  ,  en  16V9,  à  6,900,000  fr.;  Shaw,  en  1730,  à  3,000,000  de  fr.;  Lau- 
gier  de  Tassy,  à  -2,300,000  fr.;  Leroy,  en  1750,  à  3,360,000  fr.;  Shaller,  en 


340  DOMINATION  FRANÇAISE. 

1822,  y  compris  les  tributs  d'Europe,  à  2,300,000  fr.;  Renaudot,  en  1830,  les 
élevait  à  10,000,000  de  fr.  M.  l'intendant  Denniée,  après  l'occupation  d'Alger, 
ne  les  porte  qu'à  700,000  fr. 

Ces  différences  proviennent  de  la  rareté  et  de  l'inexactitude  des  documents 
écrits,  auxquels  il  fallait  suppléer  par  des  renseignements  verbaux  plus  inexacts 
encore;  elles  proviennent  presque  aussi  de  la  confusion  qui  existait  entre  les 
revenus  de  l'état  et  ceux  que  le  prince  s'attribuait,  ainsi  que  des  prélèvements 
abusifs  exercés  à  tous  les  titres  sur  ses  sujets.  On  aurait  pu  arriver  à  une  esti- 
mation rigoureusement  exacte ,  si,  à  l'époque  de  la  conquête  ,  on  eût  songé  à 
conserveries  registres  et  à  former  une  collection  complète  de  ceux  qui  avaient 
été  tenus  pendant  une  année.  Cette  précaution  ne  fut  pas  prise.  Un  très-petit 
nombre  de  registres ,  parmi  ceux  échappés  à  la  destruction  ,  ont  pu  fournir 
quelques  renseignements  précieux  quoique  incomplets;  en  voici  les  principaux 
résultats. 

Le  plus  important  de  ces  registres ,  tenu  par  Ahmed-Khodja  jusqu'au  mo- 
ment de  l'entrée  des  Français,  contient  une  partie  assez  notable  des  recettes 
faites  pendant  une  année;  mais  on  n'y  voit  figurer  ni  les  tributs  des  puissances 
étrangères,  ni  les  revenus  des  fermes  et  maisons  du  beylick,  ni  le  montant  des 
amendes,  ni  le  produit  des  monopoles ,  ni  même  les  droits  de  douane,  car  on 
ne  peut  prendre  pour  ce  produit  la  somme  de  7  à  8,000  francs  qui  y  est  portée 
comme  payée  par  le  chef  de  la  douane,  et  qui  n'était  qu'une  redevance  de  cet 
agent  sur  le  produit  de  son  emploi.  Les  contributions  payées  par  les  tribus  n'y 
figurent  que  pour  une  faible  partie. 

Un  autre  registre,  plus  ancien,  présente  le  produit  de  Yachour,  ou  la  dîme, 
prélevée  sur  les  tribus  de  la  province  d'Alger  et  de  celle  de  Titery.  Cet  impôt 
produisait  environ  500,000  fr. 

Les  recettes  effectuées  par  Ahmed-Khodja,  et  qui  comprennent  la  majeure 
partie  des  sommes  que  les  beys,  les  hakems  de  Rlidah,  Médéah  et  Miliana,  les 
kaïds  de  Scherchel  (Cherchell)  et  autres  apportaient  ou  envoyaient  à  diffé- 
rentes époques,  s'élèvent  à  environ  900,000  fr. 

Les  tributs  dont  l'Europe  a  été  affranchie  par  la  conquête  montaient  à 
96,000  piastres  ( 550,000 fr.).  Ils  étaient  payés  par  le  royaume  de  Naples,  par 
la  Suède ,  le  Danemark  et  le  Portugal.  Le  prix  de  nos  concessions  d'Afrique, 
fixé  par  les  traités  à  60,000  fr.,  et  qui  avait  été  arbitrairement  élevé,  produisait 
200,000  fr.  Enfin,  en  portant  le  montant  des  autres  impôts  ,  fermes ,  amendes 
ou  monopoles,  à  800,000  fr.,  on  arrive  à  un  total  de  2,950,000  fr.;  chiffre  qui 
paraît  être  l'évaluation  la  plus  exacte,  non  des  sommes  perçues,  mais  de  celles 
qui,  dans  les  dernières  années,  entraient  dans  les  caisses  de  l'odjack. 

On  ne  voit  pas  figurer  dans  ces  chiffres  le  produit  des  prises ,  dont  le  gou- 
vernement avait  un  huitième.  Ce  revenu ,  très-considérable  autrefois ,  avait 
bien  diminué,  il  est  vrai ,  depuis  l'expédition  de  lord  Exmouth ,  et  le  blocus 
exercé  par  la  France  l'avait  réduit  à  néant.  Passons  maintenant  à  un  autre 


DOMINATION  FRANÇAISE.  841 

ordre  de  laits,  à  l'établissement  fiscal  de  la  régence.  Les  recherches  récem- 
ment ordonnées  par  le  ministère  de  la  guerre  nous  seront  d'une  grande  utilité  '. 

Les  impôts  portaient  sur  les  personnes,  sur  les  biens,  sur  les  industries, 
sur  les  professions  ou  sur  les  charges,  sur  les  consommations  et  sur  quelques 
établissements  d'un  intérêt  public.  Les  revenus  consistaient  dans  les  monopoles, 
dans  le  produit  des  fermes  et  des  domaines  de  l'étal,  dans  les  redevances  payées 
à  divers  titres,  soit  à  des  époques  déterminées,  soit  lors  de  l'entrée  en  fonc- 
tions de  certains  officiers  OU  employés;  dans  le  produit  des  prises,  amendes  et 
confiscations.  Les  paiements  se  faisaient  en  nature  ou  en  numéraire:  les  paie- 
ments en  nature  consistaient  principalement  en  grains,  cire,  miel,  couver- 
tures, vestes  brodées,  toile,  huile,  ligues  sèches,  riz,  beurre,  suifs,  bœufs, 
moutons,  chevaux ,  chameaux,  bois  de  construction,  et  môme  en  Nègres. 

Les  impôts  sur  les  personnes  n'existaient  que  dans  les  villes  et  n'atteignaient 
que  certains  individns  ;  la  base  n'en  était  pas  la  même  pour  tous  ceux  qui  y 
étaient  soumis,  et  variait  d'un  à  plusieurs  boudjoux.  Il  était  perçu  sur  les 
musulmans  par  le  scheikh-el-belad,  les  hakems,  par  les  kaïds,  ou  les  amins 
des  corporations  ;  sur  les  Israélites  et  les  Nègres,  par  les  chefs  de  ces  nations, 
nommés  dérisoirement  rois  des  Juifs  ou  des  Nègres.  Les  juifs  avaient  toujours 
le  privilège  d'être  beaucoup  plus  imposés  et  soumis  à  plus  d'exactions  que  les 
musulmans.  Ainsi  à  Alger,  tandis  que  le  scheikh-el-belad  versait  annuellement 
16  à  17,000  francs,  le  chef  des  Israélites  payait  26  à  27,000  francs.  Cet  impôt  se 
versait  toutes  les  semaines  au  beylick  ;  le  chiffre  en  était  déterminé  à  l'avance, 
non  pour  la  perception,  mais  pour  la  somme,  qui  devait  être  portée  à  la  Kas- 
bah.  Une  portion  des  impôts  que  payaient  les  corporations  était  aussi  fixée  à 
tant  par  personne;  mais  cet  impôt,  s'acquittant  en  raison  des  métiers  ou  pro- 
fessions exercées  par  les  individus  faisant  partie  de  ces  corporations,  doit  être 
considéré  comme  portant  sur  les  industries.  Enfin  le  mezouar  imposait  les 
prostituées,  et  versait  au  trésor  une  somme  d'environ  24,000  fr. 

Les  impôts  portaient  principalement  sur  les  campagnes  : 

Le  plus  important  était  la  dîme  des  récoltes  ou  tachour  (aschr),  dont  le  paie- 
ment est  prescrit  par  le  Koran.  Il  consistait,  aux  environs  d'Alger,  dans  une 
espèce  d'abonnement  de  six  sâas  de  blé,  six  sâas  d'orge,  et  un  boudjou  par 
souidja*-,  on  l'acquittait  généralement  en  nature,  et  quelquefois  en  argent, 
quand  les  transports  étaient  trop  difficiles.  Cet  impôt  n'était  dû  que  sur  les  pro- 
priétés en  plein  rapport.  Chaque  année,  avant  la  récolte,  des  oukils  faisaient 
une  tournée  dans  les  outhans,  pour  reconnaître  les  propriétés  cultivées  et  esti- 
mer les  récoltes;  quand  elles  étaient  faites,  les  kaïds-achour,  c'est-à-dire  les 
collecteurs  de  l'impôt,  escortés  de  quelques  soldats,  en  faisaient  la  perception. 


1  Tableau  de  la  situation  des  établissements  français  dans  l'Algérie. 

2  Étendue  de  terrain  qui  peut  être  travaillée  par  une  paire  de  bœufs,  et  qu'on  évalue  à  vingt- 
sept  arpents  de  Paris.  Le  saa  équivaut  à  soixante  litres. 


342  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Le  redevable  devait  apporter  la  dîme  à  ses  frais  dans  les  établissements  du  gou- 
vernement affectés  à  cet  usage  :  la  ferme-modèle  et  la  maison  carrée  étaient 
de  ce  nombre;  l'aga  s'y  transportait  avec  son  camp  à  l'époque  des  percep- 
tions, et  souvent  il  était  obligé  d'en  venir  aux  mains  et  de  faire  tomber  quel- 
ques têtes  pour  assurer  les  rentrées.  Le  produit  de  l'impôt ,  dont  le  montant 
peut  être  évalué  à  000,000  fr.  environ  pour  les  provinces  d'Alger  et  de  Tilery, 
était  amené  sous  la  conduite  des  kaïds-achour  et  la  surveillance  de  l'aga.  Dans 
les  provinces  de  Constantine  et  d'Oran,  cet  impôt  était  compris  dans  l'abonne- 
ment annuel  imposé  aux  beys,  qui  percevaient  directement  l'acbour  et  devaient 
en  faire  parvenir  à  Alger  le  montant  net  de  tous  frais  de  transport  et  de  per- 
ception. 

Peu  de  propriétés  appartenaient  en  propre  aux  personnes;  le  terrain,  sauf 
les  environs  des  villes  où  il  y  avait  des  propriétés  particulières  transmissibles 
par  héritage  ou  par  donation,  était  considéré  comme  propriété  de  l'état  et 
s'affermait.  Les  droits  des  tribus  à  certaines  parties  du  territoire  peuvent  être 
assimilés  aux  usages  dont  jouissent  les  communes  en  France.  Ces  droits  se 
payaient  ebaque  année,  au  moyen  d'une  taxe  qui  s'appelait  (jhrama;  elle  était 
en  général  de  10  boudjoux  (18  fr.  80  c.)  par  tente.  Les  tribus  qui  étaient  placées 
à  peu  de  distance  des  villes,  se  trouvant  sur  un  territoire  d'une  valeur  géné- 
ralement plus  élevée,  payaient  par  tente  15  à  25  boudjoux.  La  perception  et 
le  versement  en  étaient  faits  par  les  kaïds,  qui  acquittaient  aussi  une  redevancé 
personnelle  sur  les  revenus  présumés  de  leur  emploi.  Les  tribus  payaient  en~ 
core  un  autre  impôt  appelé  el-kcbchi  (le  mouton)  :  il  était  généralement  évalué 
à  un  mouton  par  habitant;  on  le  payait  en  nature;  mais  les  tribus  éloignées 
le  payaient  en  argent,  à  raison  de  deux  boudjoux  environ  (3fr.  60  c.)  pour 
un  mouton. 

La  contribution  [lezina]  levée  sur  les  Arabes  exigeait  ebaque  année  un 
grand  déploiement  de  forces.  Voici  le  tableau  que  nous  a  laissé  le  père  Dan  de 
cette  perception;  le  temps  qui  s'est  écoulé  depuis  n'en  avait  pas  modifié  le 
earactère  :  «  Tous  les  ans,  dit-il,  le  gouvernement  d'Alger  met  en  campagne 
trois  compagnies  de  janissaires ,  composées  chacune  de  deux  ou  trois  cents 
hommes.  Ils  envoient  ces  camps  volants,  l'un  à  ïlemcen,  l'autre  du  côté 
de  Bone  et  de  Constantine,  et  le  troisième  vers  le  midi  jusqu'au  pays  des 
Nègres.  Ce  voyage  est  le  plus  fâcheux  de  tous  parce  qu'il  dure  sept  ou  huit 
mois.  Chacun  de  ces  camps  est  commandé  par  un  aga,  sous  la  conduite  duquel 
les  soldats  s'en  vont  par  tout  le  pays  lever  cette  lezma  sur  les  douars  et  les 
camps  des  Arabes,  qui  ne  paient  d'ordinaire  que  par  contrainte  et  par  force. 
Ils  savent  à  peu  près  en  quel  temps  ces  exécuteurs  sévères  et  aguerris  les 
doivent  venir  visiter,  et,  sans  attendre  leur  arrivée,  ils  quittent  les  lieux  qu'ils 
occupaient,  transportent  leurs  tentes,  et  chassent  devant  eux  tout  ce  qu'ils  ont 
de  bétail,  avec  lequel  ils  se  retirent  dans  les  montagnes  ;  c'est  à  raison  de  cela 
que  ces  rondes  ne  se  font  jamais  qu'au  temps  des  moissons.  S'ils  n'en  peuvent 


DOMINATION  FRANÇAISE.  3i3 

tirer  de  l'argent,  ils  saisissent  leur  bétail,  leur  blé;  ils  enlèvent  môme  leurs 
curants.  Or,  c'est,  à  vrai  dire,  une  merveille  bien  étrange  qu'un  de  ces  camps 
vienne  si  facilement  à  bout  des  Arabes,  bien  qu'ils  s'assemblent  quelquefois 
jusqu'à  sept  ou  huit  mille  avec  leurs  armes  ordinaires  qui  soid  la  hazegave  et 
le  cimeterre.  Mais  les  Turcs  sont  tous  hommes  aguerris,  qui  ont  de  bons  mous- 
quets et  d'autres  armes  à  feu  dont  ils  se  servent  avec  adresse.» 

Les  ports  devaient  aussi  la  lezma  pour  les  forces  maritimes;  elle  était  alors 
perçue  par  les  capitaines  de  port.  La  lezma  payée  par  les  tribus  dépendant 
d'Alger  s'élevait  annuellement  à  40,000  fr.  environ,  non  compris  les  fourni- 
tures laites  en  nature. 

In  des  impôts  le  plus  productifs  consistait  dans  les  droits  de  douane  à  l'im- 
portation ou  à  l'exportation  '. 

Les  denrées  qu'on  apportait  dans  les  villes  étaient  également  imposées  au 
moment  de  leur  introduction;  le  kbodja  de  Bab-Azoun,  porte  d'Alger  qui  con- 
duit à  la  plaine,  versait  annuellement  17,000  à  18,000  fr.  ;  la  taxe  s'acquittait 
par  cbarge  d'bomme,  de  cheval  ou  de  chameau. 

Le  droit  sur  les  grains,  dans  lesquels  on  comprenait  aussi  les  légumes  secs, 
était  pour  chaque  sûa,  de  3  litres  1/2  environ  pour  les  provenances  de  l'inté- 
rieur, et  3/4  de  litre  pour  l'extérieur;  la  perception  s'en  faisait  par  le  khodja  de 
la  rachbats  (marché  aux  grains).  Le  droit  sur  les  huiles  était  de  trois  lassas  par 
huit  kollas  (3  litres  1/2,  plus  7  cent.  1/2  environ  en  numéraire  par  32  litres 
venus  de  l'intérieur;  d'un  litre  seulement  quand  l'huile  arrivait  par  mer. 

La  vente  des  chevaux,  des  fruits  ,  volailles  et  légumes  donnait  lieu  aussi  A 
quelques  perceptions.  Le  vin  fabriqué  par  les  juifs  et  les  plantations  de  tabac 
étaient  imposés;  le  vin  à  raison  de  quatre  boudjoux  par  barrique,  le  tabac 
d'après  le  nombre  de  feuilles  apportées  au  marché.  Tous  ces  droits  se  perce- 
vaient sans  quittances,  sans  aucune  écriture  qui  pût  protéger  le  contribuable 
contre  les  exactions  des  receveurs. 

Après  les  impôts ,  les  revenus  les  plus  importants  provenaient  du  monopole 
des  laines,  des  cuirs,  du  sel  et  des  cires;  monopole  que  la  régence  s'était 
arrogé.  Le  produit  des  fermes  ou  des  maisons  appartenant  au  beylick  formait 
encore  une  partie  considérable  des  revenus  publics  ;  car  les  confiscations  ve- 
naient les  accroître  sans  cesse.  En  1830  le  nombre  d'immeubles  composant  le 


1  Les  premiers  étaient  de  5  pour  °J0  sur  les  marchandises  introduites  par  les  musulmans,  ou 
par  les  étrangers  qui  avaient  des  traités  avec  la  régence  ;  de  10  pour  0|o  pour  celles  qu'introdui- 
saient les  juifs  ou  les  étrangers  qui  n'avaient  pas  de  traité.  L'impôt  était  perçu  par  le  khoilja- 
goumrouk  (chef  de  la  douane),  et  c'est  là  surtout  que  l'arbitraire  pouvait  s'exercer  avec  facilité. 
Les  peaux,  les  cires,  les  laines,  les  huiles,  les  sels  et  les  grains,  étant  à  peu  près  les  seuls  articles 
d'exportation,  et  formant  pour  la  plupart  l'objet  des  monopoles  que  le  gouvernement  exploitait 
ou  qu'il  avait  affermés  et  concédés,  l'exportation  était  interdite  ;  mais  ou  obtenait  facilement, 
moyennant  finance,  des  teskeras  ou  licences  d'exportation  :  le  produit  de  leur  vente  donnait,  à  ce 
qu'il  paraît,  des  bénéfices  considérables  au  pacha  et  aux  beys  qui  s'attribuaient  une  partie  des 
sommes  payées. 


3H  DOMINATION  FRANÇAISE. 

domaine  de  l'odjack  s'élevait  à  près  de  1,500  et  leur  revenu  était  estimé  à 
plus  de  400,000  IV. 

A  toutes  ces  sources  de  revenus  venaient  encore  se  joindre  le  montant  des 
redevances  et  des  présents.  Les  redevances  étaient  périodiques  ou  acciden- 
telles, les  plus  importantes  se  payaient  à  l'époque  des  investitures.  Chaque  chef 
investi  d'un  commandement  versait  le  droit  d'investiture  lors  de  sa  nomination; 
il  était  plus  ou  moins  considérable  suivant  l'importance  de  sa  charge.  Dans  les 
petits  emplois,  les  chefs  étaient  remplacés  tous  les  ans,  quelquefois  plus  sou- 
vent. Les  grandes  investitures  étaient  au  nombre  de  huit  et  se  payaient  100,000 
boudjoux  chacune  :  ces  chefs  n'étaient  remplacés  que  sur  des  plaintes  nom- 
breuses et  reconnues  fondées.  La  somme  due,  à  titre  d'investiture  par  un  chef 
au  souverain,  était  remboursée  à  ce  chef  par  la  population  qui  lui  était  sou- 
mise; aussi,  lorsque  le  dey  voulait  favoriser  un  de  ces  chefs,  il  lui  faisait  la 
remise  du  droit  d'investiture,  que  celui-ci  percevait  alors  pour  son  compte. 

Les  beys  et  les  grands  dignataires  payaient,  lorsqu'ils  se  rendaient  à  Alger, 
des  sommes  proportionnées  à  l'importance  de  leur  emploi  ;  ils  faisaient  en 
outre  des  cadeaux  d'une  valeur  considérable  au  pacha  et  à  ses  principaux 
officiers.  Le  bey  d'Oran  payait  tous  les  trois  ans  120,000  fr.,  celui  de  Con- 
stantine  180,0)0  fr.,  à  titre  de  sofra  (droit  de  table,  ou,  plus  exactement, 
contribution  à  la  solde  et  aux  vivres  de  la  troupe). 

Les  peuples  devaient  un  droit  qui  était  la  représentation  des  présents  qu'on 
avait  fait  à  des  autorités  supérieures;  ce  droit  s'appelait  diaf  (  droit  d'hôte). 
Les  présents,  en  de  telles  circonstances,  sont  considérés  comme  un  devoir  na- 
tional; et  les  chefs  qui  les  offraient  ou  les  offrent  encore,  ne  manquent  jamais 
de  se  faire  rembourser  le  diaf,  alors  qu'ils  n'en  ont  pas,  d'avance,  exigé  le 
paiement.  Les  hakems  et  autres  chefs  payaient  le  diaf  chaque  année ,  lorsqu'ils 
se  rendaient  au  chef-lieu,  en  représentation  des  présents  qu'ils  recevaient  du 
dey,  et  de  la  réception  gratuite  qui  leur  était  faite  ;  ils  en  prélevaient  ensuite 
le  montant  sur  leurs  administrés. 

Leskaïds  des  tribus,  outre  le  droit  d'investiture,  qui  ne  s'acquittait  qu'une 
fois,  payaient  chaque  année,  aux  deux  beïrams  (grandes  fêtes),  une  somme  de 
15  fr.  environ  ,  destinée  à  l'achat  des  poules  qu'on  donnait  dans  ces  jours  de 
fête  aux  c/taouchs  (gens  de  service  employés  près  des  grands).  Les  kaïds- 
achour  versaient ,  aux  mêmes  occasions ,  des  sommes  à  peu  près  semblables. 
Les  amins  des  corporations,  ceux  des  marchés,  le  mezouard,  les  peseurs 
publics,  le  khodja  des  jardins,  le  kaïd-d'oukham  (fermier  de  l'impôt  sur  le 
tabac),  le  chef  de  la  douane,  et  autres,  payaient  des  rétributions  personnelles 
sur  les  bénéfices  que  leur  procurait  leur  emploi. 

Le  khatib-mgh-zen-el-zéréa  (préposé  à  la  recelte  des  grains  du  gouverne- 
ment dans  Alger)  percevait  pour  son  compte  un  demi-sultani  et  deux  boud- 
joux (environ  3  fr.  60  c.)  pour  chaque  reçu  qu'il  délivrait;  il  payait  tous  les 
ans,  pour  ce  produit,  à  peu  près  2,400  fr.  Autrefois  les  parts  de  prise  formaient 


DOMINATION  FRANÇAISE.  !.. 

la  partie  la  plus  importante  des  recettes  accidentelles;  depuis  la  cessation  de 
la  course,  il  ne  restait  plus  (pic  les  amendes,  les  avanies,  les  confisca- 
tions. Les  condamnations  pour  crime  politique  ou  civil  entraînaient  presque 
toujours  la  confiscation ,  dont  les  deys  profitaient  ;  les  valeurs  en  argent  et  en 
bijoux  leur  restaient  souvent,  mais  les  immeubles  appartenaient  au  beylick. 

Nous  arrêtons  là  cette  nomenclature  îles  différentes  sources  du  revenu 
public  de  la  régence,  car  il  nous  serait  difficile  de  la  rendre  complète.  L'infinie 
variété,  non  moins  que  les  formes,  aujourd'hui  effacées,  et  l'arbitraire  de  la 
perception  ne  permettraient  pas  d'en  présenter  un  tableau  exact.  Occupons- 
nous  de  deux  points  importants  qu'il  nous  reste  a  indiquer  :  l'exercice  du  culte 
et  l'administration  de  la  justice. 

Les  fonctions  du  sacerdoce  et  l'administration  de  la  justice  étant  réunies  chez 
les  musulmans  dans  un  seul  et  même  corps ,  le  collège  des  oulémas,  à  la  tète 
desquels  le  muphti  se  trouve  placé,  nous  allons  simultanément  indiquer  la 
situation  respective  de  ces  deux  institutions  à  l'époque  de  la  conquête. 

L'islamisme,  nous  le  rappelons  ici,  se  partage  en  deux  grandes  sectes  :  les 
schyytcs  et  les  sonnites.  Les  sonnites  admettent  l'autorité  des  trois  premiers 
kalites,  et  ne  reconnaissent  au  quatrième,  Ali,  d'autres  droits  que  la  libre  élec- 
tion que  tirent  de  lui  les  compagnons  de  Mahomet.  Les  schyytes,  au  con- 
traire, refusent  d'admettre  comme  légitime  l'autorité  des  trois  premiers kalifes, 
Abou-13eekr,  Omar  et  Osman,  et  prétendent  qu'Ali ,  cousin  et  gendre  du  Pro- 
phète, et  ses  descendants,  étaient  seuls  appelés  à  lui  succéder. 

La  doctrine  sonnite  est  celle  qui  prévaut  aujourd'hui  en  Afrique;  elle  est 
divisée  en  quatre  rites  également  orthodoxes  qui  ne  diffèrent  (pie  sur  quelques 
points  très-peu  importants.  Ils  sont  désignés  d'après  le  nom  des  imaus  qui 
leur  ont  donné  naissance. 

Le  rite  hanitite  (de  l'iman  Hanifi),  que  suivent  les  Turcs; 

Le  rite  malckite  (de  l'iman  M'aleck),  que  suivent  les  Arabes. 

La  différence  qui  existe  entre  ces  deux  rites  porte  sur  diverses  interpréta- 
tions du  Sidi-Kretil  (le  livre  de  la  loi).  Les  marques  apparentes  de  cette  diffé- 
rence consistent  dans  la  manière  de  poser  les  mains  en  priant.  Les  malckites 
portent  les  mains  ouvertes  à  la  hauteur  de  la  tète,  et  les  hanifites  les  croisent 
sur  la  poitrine.  Les  deux  autres  rites  de  la  doctrine  sonnite  sont  :  l'hanbalite, 
principalement  suivi  en  Egypte,  et  celui  de  Chafei,  qui  prédomine  à  Bagdad. 

Les  oulémas  consacrés  au  service  du  culte  sont  divisés  en  quatre  classes  : 

1°  Les  scheikhs.  Ce  titre  correspond  au  mot  latin  senior,  et  représente 
l'idée  des  anciens  dans  la  loi  juive;  il  se  donne  habituellement  aux  prédica- 
teurs des  mosquées.  Les  muphtis  et  les  kadis  même  prennent  ce  titre,  parce 
qu'ils  en  peuvent  remplir  et  en  remplissent  sans  doute  les  fonctions.  Les 
scheikhs,  dans  leurs  exhortations  du  vendredi,  ne  se  bornent  pas  toujours  au 
dogme  ou  à  la  morale  ;  souvent  leur  zèle  fougueux  s'en  prend  aux  hommes 
puissants  et  même  au  souverain. 

i; 


346  DOMINATION  FRANÇAISE. 

2°  Les  khatebs.  Ce  sont  ceux  qui  président  à  la  prière  solennelle  du  ven- 
dredi, et  récitent  la  khosba. 

3°  Lcsimans,  qui  assistent  aux  cinq  prières,  et  font  la  lecture  quotidienne 
du  Koran,  à  l'exception  du  vendredi.  Le  premier  des  imans  remplit  en  quelque 
sorte  les  fonctions  d'officier  de  l'état  civil,  car  il  n'assiste  aux  différents  actes 
de  la  vie  civile  que  pour  faire  des  prières  et  appeler  les  bénédictions  du  ciel 
sur  la  famille.  C'est  à  ce  litre  qu'il  est  présent  à  la  circoncision  ,  au  mariage  et 
à  la  sépulture  des  croyants. 

k°  Enfin,  les  moeddins  (vulgairement  muezzins),  chantres  des  mosquées. 
Ce  sont  eux  qui,  du  haut  des  minarets,  appellent  les  fidèles  aux  cinq  prières  de 
la  journée. 

En  Algérie,  comme  dans  tous  les  pays  musulmans,  les  frais  du  culte,  qui 
comprennent  le  traitement  des  ministres ,  sont  acquittés  sur  les  revenus  des 
biens  immeubles  qui  appartiennent  aux  mosquées  ou  oratoires,  en  vertu  de 
libéralités  ou  d'institutions  à  titre  de  ivakfou  habous,  faites  par  les  fondateurs 
des  mosquées  ou  par  d'autres  donateurs.  Les  imans  reçoivent  aussi  les  dons 
des  fidèles  pour  les  actes  qui  intéressent  l'état  civil  des  familles:  c'est  le  casuel 
de  nos  églises. 

Au  dehors  des  villes,  le  culte  musulman  n'existe  pas,  du  moins  publique- 
ment; l'absence  des  mosquées  exclut  naturellement  le  concours  des  ministres 
du  culte.  Les  populations  sont  abandonnées  à  des  marabouts  (morabethin,  liés 
ou  dévoués),  personnages  qui  participent  de  l'ermite  et  du  religieux,  sans  autre 
caractère  que  celui  que  leur  prête  la  multitude.  Quelques-uns  de  ces  hommes 
méritent  la  vénération  qu'ils  inspirent  par  leur  piété  et  leurs  vertus;  le  plus 
grand  nombre  ne  doivent  leur  autorité  usurpée  qu'à  l'hypocrisie  et  à  la  super- 
stition. Les  marabouts  d'ailleurs  n'appartiennent  à  aucun  titre  à  la  hiérarchie 
musulmane. 

«  La  justice  est  sœur  de  la  piété  ,  »  a  dit  le  Prophète  ;  aussi  les  khalifes ,  ses 
successeurs ,  s'empressèrent-ils,  en  vertu  de  cette  sentence ,  de  réunir  le  pou- 
voir temporel  au  pouvoir  spirituel;  ils  étaient  à  la  fois  pontifes,  juges,  et 
docteurs  de  la  loi.  Dans  l'impossibilité  d'exercer  eux-mêmes  ces  prérogatives 
dans  toute  l'étendue  de  leur  vaste  empire,  ils  établirent  des  vicaires  que  de- 
vaient recommander  aux  peuples  leur  science  et  leur  piété.  Cet  ordre  prit  le 
nom  de  corps  ou  collège  des  oulémas  (savants  lettrés),  et  se  divisa  en  trois 
classes  :  les  imans  (ministres  du  culte),  les  rnupUaM docteurs  de  la  loi) ,  les 
kadis  (juges). 

Le  muphli  obtint  à  la  longue  la  première  place  parmi  les  oulémas,  et  il  en 
est  demeuré  le  chef  à  Constantinople  ,  où  on  lui  donne  le  titre  de  scheikh-el- 
islam  (l'ancien  de  l'islamisme).  Le  muphti  d'Alger  jouissait  du  même  privilège, 
mais  sa  suprématie  lui  était  contestée.  Il  avait  la  prééminence  spirituelle  sur 
ceux  qui  pouvaient  être  appelés  à  des  fonctions  analogues  dans  les  provinces 
de  l'Afrique  septentrionale  ;  il  était  le  supérieur  reconnu  de  tous  les  kadis. 


A  l,C 


ur/i^aiEiuiB  hd'gjne  m§pee  a  mgeqb 


Public  par  Km  îio.  à    l 'ans 


DOMINATION  FRANÇAISE.  347 

Toutefois,  pendant  la  durée  de  la  domination  dos  Turcs  en  Algérie,  il  y 
eut  dans  la  capitale  doux  muphtis,  qui  représentaient  les  deux  rites,  mais  le 
muphti  hanifîte  avait  la  prééminence.  Depuis  l'occupation  française,  elle  a 
passé  aux  mains  du  muphti  malekite,  la  côte  septentrionale  de  l'Afrique  ayant 
exclusivement  adopté  la  doctrine  de  Maleck.  Il  y  avait  également  deux 
kadis,  un  pour  chaque  rite;  des  kadis  spéciaux  étaient  en  outre  attachés  à 
l'institution  du  Beit-el-Mahl  et  à  la  fondation  de  la  Mecque  et  Médine,  pour 
juger  seulement  les  contestations  dans  lesquelles  ces  deux  établissements 
étaient  intéressés. 

Dans  chacune  des  villes  principales,  la  justice  comptait,  selon  leur  impor- 
tance, un  ou  plusieurs  kadis,  dont  la  juridiction  s'étendait  soit  sur  la  généra- 
lité de  la  population,  soit  seulement  sur  les  fidèles  de  leur  secte  ou  les  intérêts 
particuliers  confiés  à  leur  vigilance.  Chaque  centre  de  population  auquel  un 
hakem  (gouverneur)  était  préposé  avait  son  kadi.  La  simple  tribu  avait  pour 
juge  son  scheikh  (ancien)  dans  les  affaires  ordinaires;  mais  sitôt  qu'il  s'élevait 
des  contestations  importantes,  il  en  était  référé  au  kadi  de  l'outhan. 

Dans  cette  organisation,  si  simple  et  cependant  complète,  le  juge  ne  man- 
quait jamais  au  justiciable.  Les  kadis  ne  relevaient  pas  les  uns  des  autres  ;  il 
n'y  avait  qu'un  seul  degré  de  juridiction ,  mais  dans  l'ordre  hiérarchique  ces 
magistrats  n'étaient  point  égaux  entre  eux.  Le  kadi  d'Alger  était  reconnu  supé- 
rieur à  ceux  des  principales  villes  de  la  régence  ;  ceux-ci  à  leur  tour  domi- 
naient les  kadis  des  villes  du  dernier  ordre,  au-dessous  desquels  venaient  en- 
core se  placer  les  kadis  des  outhans.  Quand  les  lumières  manquaient  à  ces 
derniers,  ils  avaient  recours  à  leurs  supérieurs. 

La  compétence  des  kadis  s'étendait  sur  toutes  les  matières  civiles  ou  cri- 
minelles qui  sont  réglées  par  la  loi,  c'est-à-dire  par  le  Koran ,  les  traditions 
authentiques  et  les  commentaires  qui  ont  reçu  dans  chaque  ville  la  consécra- 
tion du  temps  :  trois  éléments  qui  forment  en  réalité  le  code  musulman.  Les 
chefs  temporels  connaissaient  autrefois  de  tout  le  reste.  Les  kadis  pronon- 
çaient encore  sur  tout  ce  qui  était  relatif  au  dogme,  au  rite,  à  la  morale,  à  la 
discipline  religieuse  et  aux  fondations  ou  substitutions  qui  intéressaient  les 
établissements  pieux  et  de  bienfaisance  [ivakfs  ou  /tabous)  ;  ils  remplissaient 
l'office  de  notaires,  et  rédigaient  en  forme  authentique  toutes  les  conventions 
civiles;  enfin  ils  étaient  les  tuteurs  légaux  des  orphelins,  des  insensés,  des 
absents ,  et  nommaient  des  oukils  pour  prendre  soin  de  leurs  intérêts. 

La  juridiction  des  kadis  n'était  point  limitée  au  territoire  pour  lequel  ils 
avaient  été  institués;  le  juge  le  plus  voisin  pouvait  être  saisi,  quels  que  fussent 
d'ailleurs  le  domicile  des  contestants  ou  la  situation  de  l'objet  contesté  ;  seu- 
lement il  fallait  que  les  parties  pussent  être  toutes  présentes,  amenées  ou 
représentées  devant  le  tribunal;  les  contendants  pouvaient  soumettre  leurs 
différends  à  un  kadi  de  leur  choix,  et  cela  non-seulement  dans  toute  l'étendue 
de  la  régence,  mais  en  tout  pays  musulman ,  à  Fez  ou  à  Tunis  par  exemple: 


3i8  DOMINATION  FRANÇAISE. 

c'est  que  les  seuls  étrangers  sont,  dans  les  idées  musulmanes,  ceux  qui  ne 
professent  par  l'islamisme;  c'est  que  la  justice  est  rendue  moins  au  nom  du 
prince  qu'au  nom  de  Dieu,  qui  a  des  organes  également  respectables  partout 
où  règne  sa  parole,  formulée  dans  le  saint  livre. 

La  peine  capitale  ne  pouvait  être  infligée  qu'avec  l'approbation  du  dey.  Le 
meurtre,  le  vol  simple,  le  vol  par  effraction,  étaient  punis  de  mort.  Quand  il 
s'agissait  d'un  crime  politique,  le  Turc  était  étranglé  ,  mais  en  secret;  l'indi- 
gène était  empalé,  pendu,  décapité,  mutilé,  ou  précipité  sur  les  crochets  des 
murs  de  Bab-Azoun,  où  il  n'expirait  qu'après  de  longs  tourments;  néanmoins 
le  bourreau,  si  la  victime  le  payait  généreusement,  n'hésitait  pas  à  prendre 
sur  lui  de  l'étrangler  avant  de  la  précipiter.  Les  Juifs  condamnés  à  mort  étaient 
brûlés  vifs.  De  fortes  amendes,  la  bastonnade,  les  travaux  forcés  punissaient 
les  fautes  légères.  La  dernière  de  ces  peines  était  le  plus  en  usage  depuis 
l'abolition  de  l'esclavage  des  chrétiens. 

Bien  que  les  musulmans,  plus  qu'aucun  autre  peuple,  soient  naturellement 
disposés  à  se  soumettre  aux  décrets  de  la  justice,  qu'ils  regardent  comme  une 
émanation  de  Dieu,  il  ne  faudrait  pas  en  conclure  qu'il  n'existât  absolnmen; 
aucun  recours  contre  une  sentence  inique  et  manifestement  contraire  à  la  loi. 
Deux  sortes  de  recours  étaient  cependant  ouverts  contre  les  jugements  des 
kadis  :  le  premier  était  en  certains  cas  porté  au  tribunal  supérieur,  nommé 
Med^elès  ;  le  second  ,  infiniment  plus  rare,  s'adressait  au  dey  lui-même. 
L'appelant  gravissait  lentement  la  rue  qui  conduit  à  la  Kasbah;  parvenu  an 
seuil  de  l'entrée  principale,  il  frappait  trois  coups  :  «  Que  demandes-tu?  lui 
disait  l'officier  de  garde.  — Je  viens  demander  justice.»  À  ces  mots,  il  était 
introduit  devant  le  chef  de  l'état;  il  exposait  son  affaire,  et  si  la  plainte  était 
accueillie,  le  jugement  prononcé  devenait  nul  ;  mais  si  elle  était  rejetée,  il  rece- 
vait immédiatement  la  bastonnade.  Quand  un  juge  était  convaincu  de  préva- 
rication, le  dey  lui  faisait  trancher  la  tète  sur-le-champ. 

Le  tableau  que  nous  venons  de  tracer  des  institutions  civiles  et  poli- 
tiques de  la  régence  serait  incomplet  si  nous  ne  donnions  un  aperçu  des  diffé- 
rentes races  qui ,  à  l'époque  de  notre  conquête ,  peuplaient  l'Algérie,  et  spé- 
cialement sa  capitale.  «C'est  chose  généralement  répétée  et  admise,  dit  Karl 
Ritter  dans  son  excellente  Géographie  comparée,  que  l'état  d'Alger  est  habité 
par  sept  variétés  distinctes  de  l'espèce  humaine,  savoir  :  les  Berbères,  les 
.Maures,  les  Juifs,  les  Nègres,  les  Arabes,  les  Turcs  et  les  Koulouglis.  »  Alger. 
en  effet,  lors  de  notre  prise  de  possession ,  contenait  un  spécimen  de  tous 
ces  peuples,  agglomérés  dans  son  enceinte  à  des  titres  différents  ;  car  les  révo- 
lutions politiques,  la  conquête,  le  commerce  ou  l'esclavage,  les  y  avaient  suc- 
cessivement amenés.  Nous  allons  rapidement  indiquer  leur  position  respective. 

L'importance  d'Alger  a  été  considérablement  exagérée  par  les  géogra- 
phes et  les  voyageurs  qui  ont  écrit  sur  la  régence.  Malte-Brun  et  Shaler 
portent  la  population  de  celte  ville  à  70,000  Ames,  et  lui  attribuent  des  édi- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  i'»<i 

lices  autrement  vastes  que  ceux  qu'elle  contient  réellement.  Aus9i,  dès  les 
premiers  jours,  les  officiers  qui  avaient  étudié  l'Algérie  d'après  les  livres, 
éprouvaient-ils  de  nombreuses  el  fréquentes  déceptions.  En  1830,  Alger,  avec 
ses  1,000  maisons,  la  plupart  étroites  et  à  un  seul  étage  .  ne  possédait  guère 
plus  de  30,000  habitants,  savoir:  16,000  Turcs,  Maures  et  Koulouglis,  7,000 
Juifs,  2,000  Kabaïles,  1,200  Nègres,  600  Mozabitescl  M)0  Biskris. 

Les  janissaires,  comme  nous  l'avons  vu,  furent  embarqués;  les  Turcs  qui 
n'appartenaient  pas  à  l'odjack,  trop  fiers  pour  devoir  à  la  pitié  du  vainqueur 
la  résidence  d'une  ville  où  ils  avaient  été  les  maîtres ,  se  retirèrent  dans  diffé- 
rentes parties  de,  la  régence  où  ils  espéraient  que  nos  armes  ne  viendraienl 
pas  les  inquiéter.  Le  petit  nombre  de  ceux  qui  restèrent  étaient  vieux 
ou  infirmes;  parmi  eux  se  trouvaient  aussi  des  renégats  corses ,  albanais . 
grecs,  circassiens,  maltais.  La  piraterie  les  avait  attirés  à  Alger,  et  ils  ne  de 
mandaient  plus  qu'à  finir  leurs  jours  sur  cette  terre  d'adoption.  Dès  les  pre- 
miers moments  de  notre  occupation  ,  le  rôle  des  Turcs  fut  complètement 
annulé,  leur  influence  s'évanouit.  Les  derniers  demeurants  de  celte  race  ne 
songèrent  qu'à  faire  oublier  leur  présence  en  vivant  dans  la  retraite. 

Les  Koulouglis  [quaul-oughly,  fils  de  soldat  ,  nés  de  l'union  des  Turcs  avec 
I  !S  femmes  mauresques,  constituaient,  ainsi  que  l'avons  dit,  une  classe  «à  part. 
Ils  ne  suivirent  point  les  Turcs  dans  leur  émigration  :  possesseurs  pour  la 
plupart  de  grandis  propriétés,  issus  d'officiers  et  de  dignitaires  de  l'odjack  , 
quelques-uns  même  comptant  des  deys  parmi  leurs  ancêtres,  ne  voyant 
aucun  avantage  à  s'associer  à  la  fortune  des  janissaires,  qui  les  méprisaient, 
ils  restèrent  dans  leur  ville  natale.  Ces  Koulouglis  se  font  remarquer  par 
leurs  habitudes  efféminées,  leur  excessive  vanité  et  leur  profonde  ignorance. 
On  reconnaît  dans  toute  leur  personne  le  mélange  du  sang  européen  avec 
le  sang  africain  :  ils  ont  la  nonchalance  des  Turcs  et  le  tempérament  lym- 
phatique des  Mauresques.  Ce  sont  néanmoins  de  beaux  hommes,  ils  ont  les 
traits  réguliers,  l'œil  bien  fendu,  la  peau  blanche  et  lisse,  les  muscles  très- 
prononcés  et  un  certain  embonpoint  qu'ils  tiennent  sans  doute  de  leurs  mères. 
Presque  tous  assez  riches  pour  ne  rien  faire,  ils  n'exercent  aucune  profession, 
ou  celles  qu'ils  embrassent  sont  dis  moins  fatigantes  ;  ils  font  cultiver  leurs 
terres  par  des  esclaves,  et  restent  volontiers  toute  la  journée  oisifs,  soit  chez 
eux,  soit  dans  les  cafés,  soit  dans  les  boutiques  de  barbier. 

Les  Maures,  presque  tous  concentrés  dans  les  villes ,  sont  les  peuples  les 
plus  anciens  de  l'Afrique;  ils  l'habitaient  longtemps  avant  que  les  Arabes 
l'eussent  envahie;  quelques  historiens  font  même  remonter  leur  origine  aux 
Maurusiens  de  l'antiquité.  Aujourd'hui  le  plus  grand  nombre  descendent  des 
anciens  dominateurs  de  l'Espagne.  De  plus  en  plus  étrangers  non-seulement  à 
la  gloire,  mais  aux  arts,  à  l'agriculture  surtout,  sans  rapports  entre  eux,  sans 
unité,  méprisés  par  les  tribus  guerrières,  mous,  cruels,  efféminés,  intolé- 
rants, égoïstes,  abrutis  par  le  fanatisme,  enveloppant  toute  leur  existence  dans 


350  DOMINATION  FRANÇAISE. 

les  préjugés  religieux ,  les  Maures  de  nos  jours  ont  perdu  toutes  les  nobles 
qualités  que  le  mahométisme  avait  communiquées  à  leurs  ancêtres.  L'ardeur  du 
prosélytisme  leur  avait  inspiré  la  passion  de  la  guerre  et  le  courage  qui  assure 
le  triomphe.  Pendant  plusieurs  siècles  établis  en  Espagne,  on  les  vit  défendre 
vaillamment  leurs  conquêtes  contre  les  chrétiens.  Mais  une  fois  rejetés  au 
delà  du  détroit,  une  fois  la  ferveur  de  leur  saint  zèle  amortie,  ils  n'offrirent 
plus  au  monde  que  le  spectacle  d'un  peuple  usé  par  le  repos,  livré  tout  entier 
à  la  sensualité.  S'ils  ont  encore  un  amour  excessif  pour  leurs  croyances,  ils 
manqueraient  de  bras  et  d'audace  pour  les  défendre.  Entre  les  Maures  de 
Grenade  et  ceux  de  la  régence ,  il  y  a  toute  la  distance  qui  sépare  les  peuples 
avancés  des  peuples  rétrogrades.  La  guerre  leur  avait  inspiré  l'amour  des 
grandes  choses  ;  la  paix  les  a  refaits  barbares.  Us  n'ont  aujourd'hui  ni  l'indus- 
trie nécessaire  pour  vivre  dans  les  villes,  ni  l'activité  qu'il  faut  pour  habiter  la 
campagne. 

Divers  géographes  pensent  que  les  Juifs  qui  habitent  aujourd'hui  l'Algérie 
sont  tous  sortis  de  la  Palestine  à  l'époque  du  sac  de  Jérusalem  et  après  les 
expéditions  de  Vespasien  et  de  Titus.  Ce  qui  les  confirme  dans  cette  opinion, 
c'est  l'assertion  formelle  de  quelques  historiens  arabes,  qui  prétendent  qu'au 
viue  siècle  la  plupart  des  Berbères  et  des  Arabes  d'Afrique  professaient  le 
judaïsme,  et  que  la  prédication  musulmane  fut  loin  d'opérer  une  conversion 
universelle.  Cette  opinion  nous  paraît  trop  absolue.  Après  leur  dispersion ,  les 
Juifs  ont  bien  pu  se  diriger  vers  l'Afrique  septentrionale,  comme  sur  les  autres 
points  du  globe;  mais  la  plupart  de  ceux  qui  habitent  aujourd'hui  l'Algérie 
descendent  des  fugitifs  qu'y  envoya  la  persécution  espagnole ,  quelque  temps 
après  l'expulsion  des  Maures.  Sous  la  domination  turque,  les  Juifs  se  virent 
cruellement  opprimés  ;  aux  mauvais  traitements  leurs  oppresseurs  ajoutaient 
l'injure  :  il  leur  était  ordonné  de  porter  des  habits  d'une  couleur  sombre; 
ils  étaient  relégués  dans  un  quartier  spécial  ;  ils  ne  pouvaient  posséder 
aucun  immeuble  ;  et  s'ils  venaient  à  passer  devant  une  mosquée  ou  un 
marabout,  ils  étaient  obligés  de  courber  la  tête,  en  signe  de  leur  soumission. 
Lorsqu'une  loi  du  dey  enjoignit  à  tout  musulman  de  sortir  la  nuit  avec  une 
lanterne  allumée,  un  article  spécial  forçait  les  Juifs  de  porter  une  chandelle,  mais 
sans  lanterne,  au  risque  de  se  brûler  les  doigts  pour  la  protéger  contre  le  vent  ; 
car  la  police  se  faisait  un  jeu  de  donner  la  bastonnade  ou  de  faire  payer 
l'amende  au  pauvre  disciple  de  Moïse  qui  laissait  éteindre  sa  lumière.  Un 
Juif  qui,  attaqué  par  un  Turc  ou  un  Maure,  avait  la  hardiesse  de  lever  la  main 
était  puni  de  la  peine  capitale. 

Les  Juifs  d'Alger  comme  ceux  d'Europe  ont  une  pbysionomie  caracté- 
ristique ;  leur  nez  aquilin,  leur  barbe  noire,  leurs  yeux  magnifiques,  mais 
encadrés  d'une  ligne  concave,  leur  teint  blafard,  les  distinguent  suffisamment 
des  autres  nations.  Inutile  de  dire  qu'ils  sont,  comme  partout ,  courtiers  et 
marchands.  Les  premiers  parmi  eux  font  les  affaires  des  négociants  européens; 


DOMINATION  FRANÇAISE.  351 

ceux  de  la  classe  inférieure  travaillent  pour  les  Turcs,  les  Maures,  et  sur- 
tout pour  les  habitants  de  la  campagne.  A  part  l'agriculture,  pour  laquelle  ils 
ont  la  plus  grande  répugnance,  les  Juifs  exploitent  tous  les  genres  de  commerce 
et  d'industrie.  Us  excellent  dans  les  arts  délicats,  tels  que  la  bijouterie  et  l'hor- 
logerie; actifs  à  L'excès,  remuants,  intrigants,  ils  forment  un  contraste  frap- 
pant avec  les  Maures,  nonchalants  et  apathiques.  Les  professions  que  les  Juifs 
de  la  basse  classe  exercent  sont  celles  de  tailleur,  de  cordonnier ,  de  mercier, 
de  ferblantier  ;  ils  travaillent  admirablement  en  passementerie  et  en  broderie 
sur  vêtements.  Avant  que  la  course  eût  été  abolie,  l'une  des  branches  de  com- 
merce des  Juifs  d'Alger  était  l'achat  des  prises  que  les  corsaires  ramenaient  au 
retour  de  leurs  croisières. 

A  mesure  que  les  bagnes  se  dégarnirent  d'esclaves  chrétiens,  les  Kabaïles,  qui 
habitent  les  montagnes  du  Petit-Atlas,  vinrent  offrir  leurs  services  aux  Algé- 
riens et  s'établirent  dans  la  ville.  Issus  de  la  famille  berbère,  que  l'on  regarde 
à  bon  droit  comme  l'une  des  races  autochtones  de  l'Afrique  septentrionale, 
ces  hommes  rudes  et  vigoureux  accomplissaient  à  Alger  les  fatigants  travaux 
de  journaliers,  d'hommes  de  peine,  de  jardiniers ,  ou  de  cultivateurs.  La  soif 
du  gain  assoupissait  pour  un  temps  dans  leur  Ame  celte  profonde  antipathie 
pour  les  étrangers  qu'ils  se  sont  transmise  de  génération  en  génération.  Tous 
les  Kabaïles  résidants  à  Alger  étaient  d'une  conduite  exemplaire;  mais  cette 
espèce  d'abjuration  de  leur  caractère  anti-social  ne  durait  que  le  temps  qu'il 
leur  fallait  pour  amasser  un  petit  pécule  :  aussitôt  leur  fortune  faite,  ils  retour- 
naient dans  les  montagnes  sans  avoir  rien  perdu  de  leur  primitive  sauvagerie. 
Nous  nous  étendrons  davantage  sur  leur  organisation  politique,  ainsi  que  sur 
celle  des  Arabes  nomades,  lorsque  notre  armée,  en  pénétrant  dans  l'intérieur, 
se  sera  mise  en  contact  avec  ces  peuples  que  tous  les  dominateurs  de  l'Afrique 
ont  jusqu'ici  trouvés  rebelles  à  leurs  fois. 

Les  Nègres,  appelés  parles  blancs  indigènes soudan  (noirs)  et  abyd  (esclaves), 
forment  une  classe  très  tranchée  de  la  population  d'Alger.  Ils  proviennent, 
pour  la  plupart,  du  commerce  que  les  Arabes  font  avec  les  habitants  du  grand 
désert.  Ceux-ci  enlèvent  les  Nègres  lorsqu'ils  viennent  apporter  le  sel  que  les 
lacs  d'eau  saumàtre  déposent  sur  leurs  bords,  ou  bien  ils  traitent  avec  les  petits 
princes  du  bassin  du  Niger,  qui  leur  livrent  leurs  sujets  par  milliers.  Ceux  qui 
enlèvent  les  noirs  ne  les  importent  pas  eux-mêmes  dans  la  régence  ;  ils  les 
vendent  aux  Touaths  (la  plus  méridionale  des  nations  berbères),  qui  commer- 
cent avec  les  Mozabites  du  Belad-el-Djerid.  Le  prix  le  plus  ordinaire  des  cap- 
tifs en  gros,  et  sans  distinction  d'âge  ni  de  sexe,  est  la  charge  de  dattes  de 
quatre  chameaux  (un  chameau  porte  ordinairement  quatre  quintaux),  ou 
l'équivalent  en  quincaillerie.  Ces  seize  quintaux  de  dattes,  qui  reviennent,  dit- 
on,  à  10  francs  dans  le  Belad-cl-Djerid,  peuvent  au  moment  de  l'échange  avoir 
atteint  par  l'effet  du  transport  une  valeur  de  40  francs.  Tel  est  le  prix  de  l'es- 
clave déjà  parvenu  à  une  longue  distance  du  lieu  de  sa  naissance.  La  caravane 


Sri  DOMINATION  FRANÇAISE, 

fait  dix-sept  jours  de  marche  dans  les  sables  pour  arriver  chez  les  Mozabites  ; 
mais  cette  partie  de  son  voyage  n'est  pas  celle  qui  l'inquiète  le  plus  :  dans  le 
désart  elle  est  en  sûreté  ;  plus  elle  se  rapproche  de  la  côle,  plus  elle  risque 
d'être  pillée  ;  elle  n'arrive  ù  bon  port  qu'à  force  de  courage,  d'efforts  diploma- 
tiques, et  de  sacrifices  de  marchandises  et  d'argent.  Sa  dernière  station  est 
ordinairement  à  Mediah  ,  où  se  tient  le  principal  marché  d'esclaves  de  la 
régence. 

Les  jeunes  Nègres  de  bonne  mine  et  robustes  se  vendent  depuis  100  jusqu'à 
-200  réaux  boudjoux  (185  à  370  fr.)  ;  les  enfants  depuis  50  jusqu'à  80  boudjoux  ; 
les  femmes  depuis  100  jusqu'à  500,  lorsqu'elles  sont  jeunes  et  qu'elles  savent 
coudre  et  diriger  un  ménage.  Les  Nègres  s'attachent  singulièrement  à  leurs 
maîtres,  malgré  les  mauvais  traitements  qu'ils  en  reçoivent.  Ils  peuvent  s'af- 
franchir à  prix  d'argent,  ou  par  des  services  rendus;  quelquefois  même  ils 
recouvrent  leur  liberté  à  la  mort  de  leur  patron,  et  deviennent  alors  citoyens, 
après  avoir  embrassé  l'islamisme.  C'est  de  cette  façon  que  la  population  nègre 
s'est  établie  dans  l'intérieur  de  la  régence.  On  distingue  ceux  qui  en  sont  ori- 
ginaires de  ceux  qui  ont  été  émancipés,  à  une  incision  que  ces  derniers  portent 
sur  chaque  joue,  espèce  de  tatouage  que  leur  font  subir  les  marchands  qui  les 
ont  achetés. 

L'habitude  de  vivre  avec  les  Maures  adonné  aux  Nègres  les  mêmes  senti- 
ments religieux.  Les  hommes  portent  le  turban  ;  les  femmes  libres  s'habillent 
comme  les  Mauresques,  et  se  couvrent  la  ligure  comme  elles,  mais  sans  y 
apporter  le  même  soin.  Si  elles  sont  pauvres,  elles  ne  quittent  pas  leur  costume, 
qui  consiste  en  une  chemise  de  toile  blanche  à  manches  courtes,  une  culotte 
brune  serrée  autour  des  reins,  et  une  pièce  d'étoffe  dont  elles  se  servent  pour 
se  couvrir  la  tète.  A  Alger,  les  Nègres  ont  accaparé  la  profession  de  boucher, 
et  par  un  privilège  assez  bizarre  ils  sont  seuls  chargés  de  blanchir  à  la  chaux 
les  murs  et  les  terrasses  des  maisons. 

Les  Mozabites,  issus  d'un  district  du  désert,  au  sud  d'Alger,  à  vingt  jours  de 
marche  environ,  sont  d'un  caractère  tranquille,  actif  et  commerçant.  Quoique 
blancs,  leurs  traits  et  leur  type  sont  ceux  des  Arabes.  Us  suivent  la  loi  de  Maho- 
met, mais  ils  s'en  écartent  dans  plusieurs  détails,  et  refusent  d'accomplir  les 
cérémonies  de  leur  culte  dans  les  mosquées  publiques.  Leur  probité  en  affaires 
est  proverbiale  à  Alger;  aussi  étaient-ils  protégés  par  le  divan  et  ne  recon- 
naissaient-ils dans  les  affaires  civiles  que  la  juridiction  de  leur  amin  (syndic 
de  la  corporation).  Les  Mozabites  étaient  les  agents  privilégiés  du  commerce 
d'Alger  avec  l'intérieur  de  l'Afrique;  ils  avaient  aussi  le  monopole  des  bains 
publics  et  des  moulins  de  la  ville. 

Les  Biskris,  venus  de  Ih'scara  ,  sur  les  dernières  limites  de  la  province  de 
Constantine,  au  sud  du  grand  lac  appelé  cl  Choit,  étaient  portefaix  et  gardiens 
de  boutiques,  surveillance  dont  ils  s'acquittaient  à  merveille.  Les  lîi^kris  ont 
le  teint  brun,  le  caractère  sérieux;  leurs  mœurs,  leur  caractère  diffèrent  essen- 


DOMINATION  FRANÇAIS^.  353 

tiellement  de  ceux  des  Arabes;  cependant  par  leur  langage,  qui  est  un  dialecte 
corrompu  de  l'arabe,  il  paraîtrait  qu'ils  appartiennent  à  ce  peuple,  et  que  leurs 
mœurs  se  sont  altérées  par  leurs  alliances  avec  les  indigènes.  Cette  présomption 
acquiert  une  nouvelle  force,  quand  on  sait  que  le  territoire  qu'ils  habitent 
lut  nécessairement  traversé  par  les  Ilots  de  l'invasion  arabe,  qui  conquit 
l'Afrique  au  vil8  siècle.  Les  liiskris  sont  spécialement  chargés,  à  Alger,  de  la 
surveillance  de  nuit;  ils  se  distribuent  les  rues,  les  maisons;  ils  couchent 
devant  les  portes,  ou  à  l'entrée  des  magasins,  et  répondent  de  tout.  Si  un  vol 
était  commis,  chose  presque  inouïe ,  la  corporation  des  liiskris  tout  entière 
payait  le  dommage  ;  tandis  que  ceux  à  qui  était  confiée  la  garde  du  quartier 
devenu  le  théâtre  du  délit  recevaient  la  bastonnade,  quelquefois  mémo  mar- 
chaient au  supplice. 

Telle  était  la  population  au  milieu  de  laquelle  se  trouvait  l'armée  française; 
elle  ne  pouvait  pas,  comme  on  voit,  lui  inspirer  de  sérieuses  inquiétudes. 
D'un  autre  côté,  les  relations  mensongères  qui  venaient  du  dehors  sur  les 
bonnes  dispositions  des  Arabes  et  des  Kabaïles ,  accréditées  par  les  Maures  et 
les  juifs  d'Alger,  augmentaient  sa  confiance  et  lui  faisaient  supposer  que  son 
rôle  allait  désormais  être  passif.  En  présence  de  cette  ville  si  triste,  où  il  était 
impossible  d'établir  la  moindre  relation  avec  les  habitants,  sous  un  climat  si 
ardent,  entourés  de  coutumes  si  étranges,  les  officiers  et  les  soldats  n'espérant 
plus  d'autres  conquêtes,  se  prenaient  à  regretter  la  France,  et  sollicitaient 
leur  entrée  aux  hôpitaux  pour  avoir  un  prétexte  de  retourner  dans  leurs  foyers. 
Le  général  en  chef  lui-même  partageait  la  sécurité  de  son  armée;  car  voici 
comment,  après  l'occupation,  il  rendait  compte  au  gouvernement  de  sa 
situation  : 

«  La  prise  d'Alger  paraît  devoir  amener  la  soumission  de  toutes  les  parties 
de  la  régence;  plus  la  milice  turque  était  redoutée,  plus  sa  prompte  destruc- 
tion a  révélé  dans  l'esprit  des  Africains  la  force  de  l'armée  française.  Le  bey 
de  Titlery  a  reconnu  le  premier  l'impossibilité  où  il  était  de  prolonger  la  lutte. 
Le  lendemain  même  du  jour  où  les  troupes  françaises  ont  pris  possession 
d'Alger,  son  fils,  à  peine  âgé  de  seize  ans,  est  venu  m'annoncer  qu'il  était  prêt 
à  se  soumettre,  et  que,  si  je  l'y  autorisais,  il  se  présenterait  lui-même  '.  Son 
jeune  envoyé  a  rempli  sa  mission  avec  une  naïveté  qui  rappelait  les  temps  anti- 
ques. Je  lui  remis  un  sauf-conduit  pour  son  père,  qui,  le  jour  suivant,  se  rendit 
à  Alger.  Je  l'ai  laissé  à  la  tête  du  gouvernement  de  sa  province,  sous  la  condi- 
tion qu'il  nous  paierait  le  même  tribut  qu'au  dey  :  cette  condition  a  été  acceptée 


1  Ce  langage  n'était  pas  tout  à  fait  d'accord  avec  la  lettre  dont  le  jeune  envoyé  était  porteur. 
Une  des  phrases  de  cette  lettre  était  presque  menaçante.  Lorsqu'on  lui  eut  fait  remarquer  cette 
contradiction,  il  affirma  de  la  manière  la  plus  vive  (pie  son  père  aspirait  à  notre  alliance  ;  que  si 
la  lettre  laissait  quelque  doute  à  cet  égard,  c'est  que  sa  pensée  n'avait  pas  été  fidèlement 
exprimée  par  le  secrétaire  dont  il  s'était  servi.  Tout  ceci  prouve  que  le  bey  de  Tittery  n'était 
pas  de  bonne  foi,  et  que  l'opinion  de  Hussein  sur  ce  chef  était  on  ne  peut  mieux  fondée. 

45 


354  DOMINATION  FRANÇAISE. 

avec  reconnaissance.  Les  habitants  paraissent  convaincus  que  les  beys  d'Oran 
et  de  Constantine  ne  tarderont  pas  à  suivre  l'exemple  de  celui  de  Tittery.  Déjà 
la  confiance  commence  à  s'établir;  beaucoup  de  boutiques  sont  ouvertes  ;  les 
marchés  s'approvisionnent  ;  le  prix  des  denrées  est  plus  élevé  que  dans  les 
temps  ordinaires,  mais  bientôt  la  concurrence  aura  fait  cesser  cette  cherté 
éphémère.  Tout  nous  porte  à  croire  que  la  tâche  de  l'armée  est  remplie.  » 
Peu  de  jours  suffirent  pour  détruire  ces  illusions. 


CHAPITRE  XIII. 

DOMINATION    FRANÇAISE. 

Sensation  que  produit  en  France  la  nouvelle  de  la  prise  d'Alger.  — M.  de  Bourmonl 
est  nommé  maréchal  de  France.  —  Expédition  de  Blidali.  —  Conspiration  des  Turcs 
et  des  Arabes  contre  les  Français.  —  Occupation  de  Bône  et  d'Oran.  —  Tentative  sur 
Bougie.  —  Impression  des  événements  de  Juillet  sur  l'armée.  — Ses  inquiétudes.— 
Le  comte  Clauzel  est  nommé  général  en  chef.  —  Départ  du  maréchal  de  Bourmonl. 


La  nouvelle  de  la  prise  d'Alger  parvint 
à  Paris  le  9  juillet;  malgré  les  graves 
préoccupations  qui  agitaient  alors  la 
France  et  la  capitale,  elle  y  produisit 
une  agréable  sensation.  La  chambre, 
dont  la  majorité  était  en  opposition 
llagrante  avec  la  couronne,  venait 
d'être  dissoute;  les  221  expliquaient 
à  leurs  commettants  ce  brusque  ren- 
voi, et  partout,  en  haine  du  pouvoir, 
on  s'apprêtait  à  réélire  les  mêmes  re- 
présentants. Cependant,  au  premier 
bruit  du  canon  ,  les  partis  firent  trêve 
à  leurs  récriminations  pour  saluer  par 
d'unanimes  applaudissements  la  victoire  de  notre  jeune  armée.  Mais  bientôt 
le  ton  menaçant  qu'affectèrent  les  journaux  ministériels  obscurcit  la  joie  popu- 


îrS-i^S? 


356  DOMINATION  FRANÇAISE. 

laire.  Tout  le  monde  comprit  à  leur  langage,  que  le  gouvernement  s'apprêtait 
à  exploiter  la  circonstance  ,  et  que  maintenant  il  allait  oser  ce  qu'il  eut  déses- 
péré naguère  d'entreprendre. 

En  effet,  les  organes  du  pouvoir  ne  cessaient  de  se  déchaîner  contre  l'oppo- 
sition ;  ils  la  raillaient  des  craintes  exagérées  qu'elle  avait  propagées  au  début 
de  la  campagne  ;  ils  l'accusaient  d'être  insensible  à  la  gloire  de  nos  armes,  au 
développement  de  notre  commerce,  à  l'accroissement  de  notre  puissance  mari- 
time, et  cela  par  haine  pour  le  ministère.  On  avait  beau  leur  répondre  :  «  Eh 
«  quoi  !  parce  que  notre  armée  a  triomphé  en  Afrique,  les  ministres  sont-ils 
«  plus  populaires?  Est-ce  à  eux  que  nous  devons  d'avoir  une  armée  pleine  d'ar- 
«  deur  et  de  courage,  des  officiers  habiles  et  une  marine  admirable?  L'armée 
«  a  fait  glorieusement  son  devoir;  que  le  ministère  fasse  le  sien!  »  Le  gou- 
vernement ne  songeait  qu'à  exploiter  la  victoire  au  profit  de  ses  plans  rétro- 
grades. Dès  que  l'heureuse  nouvelle  fut  proclamée ,  il  s'empressa  d'opposer 
à  l'élection  du  général  Mathieu  Dumas,  qui  se  présentait  au  premier  arron- 
dissement de  Paris,  le  nom  de  M.  Duperré,  sans  même  consulter  l'amiral.  Les 
électeurs  repoussèrent  le  candidat  ministériel,  tout  en  protestant  de  leur 
haute  considération  pour  sa  personne.  «  Les  électeurs  de  cet  arrondissement, 
«  disaient-ils,  voudraient  qu'il  fût  en  leur  pouvoir  de  donner  à  l'illustre  com- 
«  mandant  de  nos  forces  navales  un  témoignage  de  leur  estime  et  de  leur  admi- 
«  ration;  mais  ce  n'est  pas  en  se  prêtant  à  une  intrigue  ministérielle  qu'ils  lui 
«  eussent  rendu  un  hommage  digne  de  lui.  » 

Cette  défaite  électorale  ne  suffit  pas  au  cabinet  pour  l'éclairer  sur  sa  véritable 
position,  car  il  croyait  que  la  prise  d'Alger  devait  le  faire  triompher  de  tous  ses 
ennemis  ;  ainsi ,  un  journal  ministériel  affectait  d'appeler  les  221,  les  alliés  du 
dey,  et  ajoutait  qu'il  fallait  s'en  débarrasser  comme  on  avait  fait  des  pirates. 
Lorsque  Charles  X  se  rendit  à  Notre-Dame  pour  remercier  le  Tout-Puissant  de 
la  victoire  qu'il  venait  d'accorder  à  l'armée  française  ,  l'archevêque  introduisit 
au  milieu  de  ses  louanges  et  de  ses  vœux  pour  le  triomphe  du  christianisme  en 
Afrique,  cette  phrase  significative  :  «  Sire,  que  votre  grande  âme  s'affermisse 
«  de  plus  en  plus.  Votre  confiance  dans  le  divin  secours  et  la  puissance  de  Marie, 
«  mère  de  Dieu,  ne  sera  pas  vainc.  Puisse  Votre  Majesté  en  recevoir  bientôt 
«  encore  une  nouvelle  preuve!  Puisse-t-elle  bientôt  venir  encore  remer- 
«  cier  le  Seigneur  d'autres  merveilles  non  moins  douces,  non  moins  écla- 
<(  tantes!  »  Placé  entre  le  vague  de  ces  paroles  mystiques  et  l'àprcté  du  lan- 
gage des  organes  ministériels,  le  public  cherchait  à  deviner,  il  s'épuisait  en 
commentaires  ,  et  était  en  proie  à  une  vive  anxiété. 

A  tous  ces  sujets  d'inquiétude  vinrent  bientôt  sejoindre  les  menaces  de  l'An- 
gleterre ;  cette  puissance  défiait  la  France  d'oser  garder  l'Algérie  sans  son  consen- 
tement, et  disait  hautement  qu'elle  ne  lui  accorderait  jamais  une  telle  permis- 
sion. Ainsi  cette  brillante  victoire,  qui  dans  toute  autre  circonstance  aurait  été 
un  sujet  d'allégresse  publique,  devenait  l'occasion  des  plus  sérieuses  alarmes. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  357 

En  Afrique,  un  sourd  mécontentement  agitait  l'armée;  M.  de  Bourmont 
avait  adressé  au  président  du  conseil  une  liste  de  promotions  et  de  récom- 
penses :  quatre  maréchaux  île  camp  étaient  présentés  pour  le  grade  de  lieute- 
nant-général ;  huit  colonels  pour  celui  de  maréchal  de  camp;  des  officiers,  des 
soldais,  tous  ceux,  en  un  mot,  qui  s'étaient  distingués  durant  la  campagne, 
figuraient  sur  cette  liste.  M.  de  Bourmont  demandait  en  outre  deux  cent  qua- 
rante décorations  de  chevaliers  de  la  Légion-dTlonneur,  quarante  décorations 
tant  de  grand  cordon  que  de  grand  officier,  commandeur  et  officier,  cent  croix 
de  chevalier  de  Saint-Louis  et  six  de  commandeur  dans  le  même  ordre.  Os 
demandes  parurent  exorbitantes,  et  le  général  en  chef  fut  invité  à  les  res- 
treindre, comme  si  les  faits  d'armes  et  le  courage  de  nos  soldats  n'avaient  pas 
toujours  été  au  niveau  des  dangers  qu'ils  eurent  à  surmonter.  M.  de  Bourmont 
insista  pour  le  maintien  de  sa  liste;  le  cahinet  ne  tint  aucun  compte  de  ses 
réclamations,  et  n'accorda  à  l'armée,  pour  toute  récompense,  que  le  bâton  de 
maréchal  donné  son  chef,  et  deux  croix  de  Saint-Louis  :  l'une  pour  M.  Louis  de 
Bourmont,  l'autre  pour  M.  de  Bcssière  ,  qui  tous  deux  s'étaient  distingués  à 
Staouëli.  Mais  ces  deux  jeunes  officiers,  indignés  d'une  telle  partialité,  jurèrent 
de  ne  porter  leur  décoration  que  lorsque  tous  leurs  camarades  auraient  reçu 
celles  auxquelles  ils  avaient  droit.  C'est  ainsi  qu'on  récompensait  celte  armée 
qui  venait  d'attacher  un  si  heau  (leuron  à  la  couronne  de  France,  le  dernier  qui 
dut  illustrer  la  branche  aînée  des  Bourbons! 

D'un  autre  côté,  et  ce  qui  était  plus  grave  encore,  on  laissait  M.  de  Bourmont 
sans  instructions  sur  ce  qu'il  avait  à  faire  pour  utiliser  sa  conquête.  Dans  l'es- 
pace de  dix  ou  douze  jours,  le  nouveau  maréchal  ne  reçut  que  deux  dépêches  : 
l'une  était  relative  à  l'envoi  en  France  de  soixante  chameaux  que  l'on  avait  le 
projet  d'acclimater  dans  les  landes  de  Bordeaux  ;  l'autre  recommandait  que 
l'on  formât ,  sans  perdre  de  temps,  des  collections  de  plantes  et  d'insectes  pour 
le  cabinet  d'histoire  naturelle.  La  futilité  de  pareilles  demandes  dans  un  mo- 
ment si  critique,  montre  combien  peu  arrêtées  étaient  les  vues  du  gouverne- 
ment sur  l'utilisation  ultérieure  de  la  conquête  d'Alger.  Tout  était  donc  livré 
à  la  sollicitude  du  maréchal.  Il  y  pourvut  de  son  mieux. 

Nous  avons  dit  qu'un  comité  municipal,  composé  des  syndics  des  principales 
corporations  de  la  ville,  avait  été  institué;  on  s'occupa  ensuite  de  l'installation 
du  codjia  (inspecteur)  du  marché  au  blé,  Au  pétri  meldji  (  intendant  des  inhu- 
mations), de  l'aga  des  Arabes,  dont  la  juridiction  devait  s'étendre,  comme  du 
temps  de  la  régence,  sur  toutes  les  tribus  qui  avoisinent  Alger.  L'administra- 
tion de  la  justice  fut  aussi  réorganisée:  les  cadis  maures  reprirent  leurs  sièges, 
ainsi  que  les  rabbins;  mais  on  supprima  les  tribunaux  spéciaux  des  Turcs, 
afin  de  ne  laisser  à  ceux-ci  aucune  marque  d'autorité  et  de  les  obliger  à  se 
retirer.  Les  décisions  principales  de  tous  ces  tribunaux  furent  soumises  à 
Ycxcqualur  de  l'autorité  française.  Des  tarifs  discutés  au  sein  de  la  commission 
de  gouvernement  réglèrent  la  perception  des  droits  de  douane  et  d'octroi  ; 


358  DOMINATION  FKANÇAISE. 

enfin ,  un  comité  spécial  prit  sous  sa  responsabilité  la  surveillance  et  la  direc- 
tion des  domaines  de  l'état.  Toutes  ces  créations,  quelque  imparfaites  qu'elles 
tussent,  font  le  plus  grand  honneur  à  M.  de  Bourmont,  car  ce  qui  importe  le 
plus  après  la  victoire,  c'est  de  ne  pas  en  perdre  les  fruits,  c'est  de  conserver 
tout  ce  que  la  guerre  n'a  pas  dévoré. 

De  son  côté,  le  comité  municipal,  plein  de  zèle,  se  livrait  sans  relâche  aux 
nombreuses  améliorations  que  réclamait  une  ville  soumise  depuis  trois  siècles 
à  l'ignorante  administration  des  Turcs.  Une  garde  urbaine,  composée  de  deux 
cents  hommes  d'élite,  fut  affectée  à  la  police  de  la  ville  et  du  port;  on  élargit 
les  rues  qui  conduisaient  de  la  Marine  aux  portes  Babel-Oued  et  Bab-Azoun, 
afin  d'y  rendre  possible  la  circulation  des  voitures  à  quatre  roues;  une  manu- 
tention des  vivres  s'éleva  dans  l'enceinte  même  des  magasins  de  la  Marine,  et 
bientôt  plusieurs  bataillons  purent  abandonner  leurs  bivouacs  pour  venir  s'ins- 
taller dans  l'intérieur  d'Alger;  la  Kasbah  fut  complètement  isolée  du  corps  de 
la  place,  on  ouvrit  une  communication  entre  cette  citadelle  et  la  campagne; 
enfin  un  bureau  de  santé  semblable  à  celui  de  Marseille  fut  institué,  précaution 
importante,  qui  devait  préserver  l'armée  des  maladies  pestilentielles  qui 
régnent  fréquemment  dans  la  partie  orientale  du  bassin  de  la  Méditerranée. 
Au  dehors  de  la  ville ,  plusieurs  maisons  de  campagne  furent  transformées  en 
hôpitaux.  Ces  utiles  travaux  employèrent  les  premiers  jours  de  l'occupation  ; 
officiers  et  soldats  y  prirent  une  large  part. 

Depuis  le  5  juillet,  nos  avant-postes  n'avaient  pas  été  attaqués.  Les  Arabes 
de  la  plaine  de  la  Metidja,  les  habitants  môme  des  montagnes  venaient  en 
foule  vendre  aux  troupes  françaises  les  produits  de  leur  sol.  L'abondance  ré- 
gnait partout,  et,  dans  l'ignorance  où  l'on  était  alors  du  caractère  haineux  et 
sanguinaire  des  Arabes,  on  croyait  déjà  à  la  pacification  complète  de  l'Algérie. 
Cependant,  le  18,  ayant  appris  qu'une  bande  armée  avait  enlevé  dans  la 
Metidja  presque  tous  les  bœufs  que  nous  envoyait  le  bey  de  Tittery,  le  maré- 
chal pensa  qu'une  excursion  dans  l'intérieur  exercerait  une  grande  influence 
sur  les  habitants  et  lui  fournirait  l'occasion  d'apprécier  la  disposition  des  esprits  : 
les  Arabes  commençaient  à  croire  qu'affaiblie  par  les  pertes  qu'elle  avait  laites 
sur  le  champ  de  bataille  et  dans  les  hôpitaux,  l'armée  victorieuse  était  réduite 
à  camper  sous  le  canon  d'Alger.  Plusieurs  autres  motifs  encore  portaient  M.  de 
Bourmont  à  s'avancer  jusqu'au  pied  de  l'Atlas.  La  plaine  de  Metidja  avait  été 
signalée  comme  éminemment  propre  à  l'établissement  d'une  colonie  :  il  était 
donc  important  de  la  reconnaître  pour  savoir  jusqu'à  quel  point  cette  opinion 
était  fondée.  Menacés  par  les  Kabaïles  des  montagnes  voisines  de  leur  ville,  les 
habitants  de  Blidah  réclamaient  aussi  notre  protection.  Les  envoyés  qui  se  pré- 
sentèrent de  leur  part  au  quartier  général  paraissaient  convaincus  que  l'appa- 
rition d'un  corps  français  suffirait  pour  écarter  l'orage  prêt  à  fondre  sur  eux  ; 
ils  affirmaient  qu'à  peine  sept  heures  de  marche  séparaient  Alger  de  Blidah  , 
el  que  souvent  les  cavaliers  franchissaient  cette  distance  deux  fois  dans  le 


DOMINATION  FRANÇAISE.  359 

même  jour.  Pendant  que  ces  envoyés  sollicitaient  ainsi  la  protection  de  notre 
armée,  doux  juifs  venus  d'Or  a  n  annonçaient  au  maréchal  que  le  bey  de  celte 
province  était  décidé  à  se  reconnaître  vassal  du  roi  de  France.  M.  de  Bour- 
mont  résolut  donc  de  se  porter  en  personne  sur  Blidah,  pendant  que  son  fils 
aîné  se  rendrait  à  Oran,  à  bord  du  brick  le  Dragon,  pour  recevoir  le  serment 
du  bey  et  lui  remettre  le  diplôme  de  son  investiture.  Mais  le  conseil  municipal 
d'Alger,  où  se  trouvaient  plusieurs  Maures  qui  avaient  une  connaissance  par- 
faite du  pays,  désapprouva  hautement  l'expédition  de  Blidah;  il  assurait  que 
toutes  ces  sollicitations  cachaient  quelques  ruses  du  bey  de  Tittery,  et  qu'il 
serait  prudent  de  l'ajourner.  M.  de  Bourmont  repoussa  cet  avis,  et  fit  les  dispo- 
sitions nécessaires  pour  l'exécution  de  son  projet. 

Le  22  juillet,  jour  i\\o  pour  le  départ,  le  duc  d'Kscars  reçut  l'ordre  de  former 
dans  sa  division  un  détachement  de  mille  hommes  d'infanterie,  jugé  suffisant; 
il  le  composa  d'un  bataillon  du  1"  régiment  de  marche  et  de  buil  compagnies 
d'infanterie  de  ligne,  prises  dans  les  deuxième  et  troisième  brigades;  d'un 
escadron  de  chasseurs  à  cheval,  de  deux  pièces  de  8,  de  deux  obusiers  de 
montagne  et  d'une  compagnie  de  sapeurs.  Le  général  Hurel  en  prit  le  com- 
mandement. L'infanterie,  avec  les  quatre  bouches  à  feu,  partit  dans  l'après-midi 
du  22,  alla  bivouaquer  à  trois  lieues  d'Alger,  en  arrière  de  l'Oued-Eerma, 
un  des  affluents  de  l'Harash,  et  se  remit  en  marche  le  23 ,  à  quatre  heures 
du  matin.  Le  maréchal  sortit  lui-môme  d'Alger,  escorté  de  deux  com- 
pagnies de  grenadiers,  d'une  compagnie  de  sapeurs  et  de  quelques  chasseurs 
à  cheval:  les  généraux  d'Escars,  Desprez  et  Lahitte,  le  lieutenant-colonel 
Filosofof,  le  capitaine  de  vaisseau  Mancel,  le  prince  de  Schwartzemberg,  plu- 
sieurs autres  volontaires  étrangers  et  un  grand  nombre  d'officiers  d'état-major 
l'accompagnaient,  tous  impatients  de  voir  une  ville  que  bien  peu  d'Européens 
avaient  jusque-là  visitée.  Le  syndic  Hamden-ben-Secca,  deux  membres  du 
conseil  municipal  et  dix  ou  douze  Maures  ou  Arabes  se  joignirent  à  cette  suite 
brillante. 

On  suivit  la  voie  romaine  qui,  sur  une  longueur  de  deux  lieues,  est  ombragée 
par  des  arbres  de  différentes  espèces  et  par  des  haies  d'une  grande  élévation. 
Sur  toute  cette  partie  de  la  route  les  voitures  roulèrent  sans  beaucoup  de  diffi- 
cultés ;  mais  lorsqu'on  eut  atteint  la  berge  gauche  de  la  vallée  de  l'Oued-Kerma, 
déchirée  par  de  nombreuses  ravines,  il  fut  impossible  de  les  faire  avancer;  les 
soldats  étaient  presque  obligés  de  les  porter  à  dos.  Le  maréchal  leur  laissa  le 
soin  de  vaincre  ces  difficultés,  et,  continuant  d'avancer  avec  un  détachement  de 
chasseurs,  passa  l'Oued-Kerma  sur  un  pont  en  maçonnerie  :  il  se  trouvait  en 
face  de  la  Metidja.  La  vue  de  cette  vaste  plaine,  coupée  par  de  nombreux 
marais,  mal  cultivée,  ravagée  par  le  parcours  des  bestiaux,  produisit  une 
fâcheuse  impression  sur  le  maréchal  et  sur  ceux  qui  l'accompagnaient.  On  s'était 
attendu  à  voir  une  plaine  unie,  verdoyante,  parsemée  de  gracieuses  habita- 
tions ,  et  au  contraire,  on  se  trouvait  en  présence  d'une  nature  sauvage,  d'un 


360  DOMINATION  FRANÇAISE. 

terrain  en  désordre,  où  les  cultures  n'occupaient  que  la  plus  faible  partie.  Si 
le  désappointement  fut  grand,  la  richesse  du  sol  n'en  était  pas  moins  réelle: 
c'est  sous  un  pareil  aspect  que  se  montrèrent  aux  premiers  défricheurs  les 
vallées  de  l'Oliio,  du  Missouri,  de  la  Delaware,  qui  font  aujourd'hui  la  fortune 
de  l'Amérique  du  Nord. 

La  plaine  de  la  Metidja,  dont  la  partie  S.-E.  touche  presque  à  Alger,  est  sans 
contredit  une  des  plus  belles  qui  existent  dans  l'ancien  continent.  Elle  a  de 
soixante-quatre  à  soixante-douze  kilomètres  de  long  sur  vingt-quatre  à  vingt- 
huit  de  large  '.  Bordée  et  dominée  par  le  massif  d'Alger  et  le  petit  Atlas  sur 
deux  de  ses  côtés,  elle  a  pour  limites,  à  ses  deux  points  extrêmes,  les  collines 
du  Sahel  et  les  dunes  de  sables  de  l'Harash.  Malgré  le  voisinage  des  mon- 
tagnes ,  elle  présente  presque  partout  une  surface  plane.  Plusieurs  rivières  : 
le  Mazafran,  l'Hamise,  l'Harash,  etc.,  la  traversent  dans  une  direction  à  peu 
près  parallèle,  en  se  rendant  du  petit  Atlas  dans  la  Méditerranée  ;  mais,  arrivés 
au  pied  du  massif,  quelques-uns  de  ces  cours  d'eau  rencontrent  des  obstacles 
qui  les  rejettent  sur  les  basses  terres  où  ils  donnent  naissance  à  de  nombreux 
marais.  La  partie  méridionale  était  couverte  de  vastes  établissements  agricoles 
et  de  très-belles  cultures  en  orge  et  en  blé,  de  riches  vignobles,  de  plantations 
d'oliviers,  d'orangers,  de  caroubiers;  mais  partout  ailleurs  le  sol,  presque 
inculte,  était  livré  aux  dépaissances ,  et  l'on  n'y  voyait  de  distance  en  distance 
que  des  tentes  en  poil  de  chameau  ou  des  huttes  construites  en  terrre  qui  ser- 
vaient d'abri  aux  pasteurs. 

L'escorte  du  maréchal  atteignit  la  colonne  du  général  Hurel  près  de  Bouf- 
farick  ,  ancien  lieu  de  rendez-vous  d'un  grand  nombre  de  tribus  arabes,  qui 
viennent  y  opérer  leurs  échanges,  et  qui,  depuis  l'occupation  française  ,  est 
destinée  à  devenir  le  centre  de  nos  établissements  dans  la  plaine.  On  jugea  à 
propos  de  faire  halte  en  cet  endroit  pour  rallier  les  traînards,  menacés  à  chaque 
pas  de  tomber  sous  le  yathagan  deslvabailes.  En  effet,  ceux  qui  rejoignaient 
n'avaient  que  de  lamentables  récits  à  faire  :  plusieurs  de  leurs  camarades 
avaient  été  tués,  et  ceux  qui  avaient  pu  échapper  étaient  horriblement  mal- 
traités. Un  des  interprètes  du  maréchal  ne  dut  son  salut  qu'à  la  connaissance 
parfaite  qu'il  avait  de  l'arabe  :  retenu  prisonnier  pendant  quelques  heures,  il 
fut  obligé  de  rebrousser  chemin  et  de  regagner  Alger. 

Quand  la  colonne  se  remit  en  marche,  une  députation  sortie  de  la  ville  de 
Blidah  se  présenta  devant  le  maréchal;  elle  venait  protester  de  la  soumission 
des  habitants,  et  lui  donner  l'assurance  de  la  vive  satisfaction  qu'ils  éprouvaient 
en  voyant  arriver  les  troupes  françaises  :  l'accueil  qu'elles  y  reçurent  ne  dé- 
mentit pas  ces  protestations. 

Blidah  est  une  petite  ville,  située  tout  au  pied  du  versant  septentrional  de 
l'Atlas,  dont  les  premiers  gradins  ne  sont  éloignés  que  de  quelques  centaines 

1   La  superficie  île  la  plaine  de  Metidja  est  évaluée  à  500,000  hectares. 


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DOMINA  NON  FRANÇAISE.  36J 

de  mètres  de  scs  remparts.  Son  élévation  au-dessus  du  niveau  de  la  mer  est 
d'environ  cent  quatre-vingts  mètres,  et  sa  distance  d'Alger  de  cinquante-un 
kilomètres.  Elle  csl  assise  sur  un  terrain  plat  et  peu  accidenté.  Des  masses 
abruptes  de  montagnes  l'enferment  dans  un  vaste  demi-cercle  d'où  s'échap- 
pent les  ean\  de  l'Oued-el-kébir  qui  arrosent  et  fertilisent  une  grande  partie 
de  son  territoire.  Grâce  à  l'abondance  de  ces  eaux  habilement  distribuées, 
Blidah  était,  pour  ainsi  dire,  cachée  dans  une  forêt  d'orangers. 

Du  point  élevé  et  central  où  elle  est  assise,  celte  ville  offre  un  des  pins  beaux 
panoramas  que  la  nature  ait  créés  :  l'œil  embrasse  une  vaste  étendue  (h;  pays; 
à  l'ouest,  il  plonge  et  se  perd  dans  les  profondeurs  de  la  plaine  des  Hadjoutes, 
cl  va  s'arrêter  sur  les  montagnes  voisines  de  Cherchell  ;  à  l'est  se  déroule  la 
Metidja  ;  en  face,  et  sur  une  étendue  considérable,  l'horizon  est  borné  par  les 
collines  du  Sahel,  dont  quelques  coupures  laissent  apercevoir  la  mer.  Les  mon- 
tagnes qui  entourent  Blidah  sont  fort  élevées;  elles  sont  souvent  couvertes  de 
neige  jusqu'à  la  mi-mai ,  et  leur  cime  est  couronnée  de  chênes  balottes,  dont 
les  glands  nourrissent  un  grand  nombre  d'habitants  de  ces  cantons.  On  y  voit 
des  ravins  profonds  et  très-fertiles,  remplis  d'arbres  fruitiers  arrosés  par  des 
sources  d'eaux  vives  aussi  pures  que  le  cristal.  Les  frênes,  les  peupliers  blancs, 
les  micoucouliers,  s'y  élèvent  à  une  grande  hauteur  et  offrent  partout  de  déli- 
cieux ombrages. 

On  ne  trouve  à  Blidah  aucune  trace  de  monuments  antiques  ,  et  ses  édifices 
n'offrent  rien  de  remarquable.  La  tradition  locale  fait  remonter  son  origine 
à  l'époque  de  la  conquête  turque,  et  lui  donne  pour  fondateurs  une  famille 
de  marabouts.  Les  tombeaux  très-remarquables  et  très-vénérés  de  ces  per- 
sonnages existent  encore  aujourd'hui  dans  un  village  situé  à  une  heure  de 
distance  dans  la  montagne,  près  de  la  source  de  l'Oued-el-Kébir.  Quoi  qu'il 
en  soit  de  cette  tradition  ,  Blidah,  grâce  à  son  heureuse  situation,  à  son  terri- 
toire fertile,  à  son  climat  salubre,  était  devenue  en  peu  de  temps  l'une  des  villes 
les  plus  importantes  et  les  plus  riches  de  l'intérieur.  En  1825,  époque  du  trem- 
blement de  terre  qui  renversa  cette  ville,  dispersa  ou  lit  périr  plus  de  la  moitié 
de  ses  habitants,  sa  population  s'élevait  de  quinze  à  dix-huit  mille  âmes; 
en  1830,  elle  en  comptait  à  peine  cinq  à  six  mille. 

Blidah  est  entourée  d'une  simple  muraille  en  terre,  blanchie  à  la  chaux,  de 
douze  pieds  d'élévation,  mais  suffisante  pour  arrêter  une  armée  qui  n'aurait 
pas  d'artillerie.  Les  habitations  sont  construites  sur  le  même  modèle  que 
celles  d'Alger;  presque  toutes  les  rues  se  coupent  à  angle  droit,  et  chaque 
carrefour  est  orné  d'une  fontaine.  Les  édifices  religieux  y  sont  en  très-petit 
nombre;  une  seule  mosquée  mérite  d'être  remarquée.  Elle  était  pour  les 
Arabes  une  ville  de  luxe  et  de  plaisir,  ainsi  qu'un  grand  centre  qui  mettait  les 
populations  de  l'intérieur  en  contact  avec  celles  de  la  côte,  et  où  venait  aboutir 
presque  tout  le  commerce  d'une  grande  partie  de  la  plaine,  de  la  montagne,  de 
la  province  de  Tittery  et  même  du  liant  Chélif.  Les  eaux  de  l'Oued-el-Kébir. 

4fi 


.Î62  DOMINATION  FRANÇAISE. 

habilement  ménagées,  y  faisaient  mouvoir  une  quinzaine  de  moulins  à  blé; 
elle  possédait  de  nombreuses  tanneries,  et  jouissait  d'une  certaine  renommée 
pour  ses  ateliers  de  teinture,  la  préparation  du  maroquin,  la  fabrication  d'ar- 
ticles d'habillement,  de  chaussure,  d'harnachement,  et  surtout  d'instruments 
aratoires. 

A  peine  les  bivouacs  étaient-ils  établis,  que  les  habitants  s'empressèrent  d'of- 
frir à  nos  soldats  des  fruits  et  des  boissons  rafraîchissantes,  des  vivres  de  toutes 
sortes.  Les  boeufs  ne  coûtaient  que  vingt-cinq  francs  par  tète,  et  on  avait  pour 
dix  centimes  une  douzaine  de  magnifiques  oranges  ;  l'orge  et  la  paille  étaient 
dans  la  môme  proportion.  Quelques  officiers  pénétrèrent  dans  la  ville,  mais 
ils  revinrent  peu  satisfaits  de  leur  excursion  :  son  aspect  leur  parut  beaucoup 
moins  agréable  que  celui  du  pays  environnant.  Les  maisons  ruinées  par 
le  tremblement  de  terre  de  1825  n'avaient  pas  été  relevées;  dans  leurs  bou- 
tiques ouvertes,  mais  mal  approvisionnées,  les  marchands  ne  témoignaient,  il 
est  vrai,  aucune  inquiétude  à  la  vue  des  uniformes  français,  mais  la  crainte  des 
Kabaïles  les  préoccupait  extrêmement. 

Le  2ï  au  matin,  M.  de  Bourmonl,  à  la  tête  d'un  bataillon  d'infanterie  et 
d'un  détachement  de  chasseurs,  poussa  une  reconnaissance  jusqu'à  une  lieue 
et  demie  à  l'ouest  de  la  ville;  tout  était  tranquille.  Au  retour,  dans  une  escar- 
mouche engagée  entre  l'arrière-garde  et  quelques  Kabaïles  qui  ne  tardèrent 
pas  à  s'éloigner,  un  de  nos  fantassins  fut  blessé  à  mort.  A  dix  heures,  le  gé- 
néral Desprez,  suivi  de  deux  officiers  d'état-major  et  de  quatre  chasseurs 
achevai,  remonta  l'Oued-el-Kébir  jusqu'à  près  d'une  demi-lieue  de  Blidah  ; 
aucun  ennemi  ne  vint  à  sa  rencontre;  cependant  il  vit  errer  çà  et  là  des 
hommes  armés  qui  semblaient  épier  tous  ses  mouvements.  Ces  symptômes 
d'hostilité,  les  alarmes  qu'éprouvaient  les  habitants  de  la  ville,  décidèrent 
M.  de  Bourmontà  se  replier  sur  Alger. 

A  une  heure,  plusieurs  coups  de  feu  retentirent  dans  les  environs;  on  sut 
bientôt  après  que  deux  canonniers  conducteurs  avaient  été  tués  au  moment  où 
ils  abreuvaient  leurs  chevaux  dans  un  ruisseau  qui  baigne  les  murs  de  Blidah. 
Plusieurs  soldats  d'infanterie  furent  frappés,  presque  au  même  instant,  dans 
les  jardins  où  ils  croyaient  pouvoir  se  promener  avec  sécurité  ;  enfin ,  M.  de 
Trelan  ,  chef  de  bataillon  ,  aide  de  camp  du  maréchal,  étant  sorti  pour  recon- 
naître ce  qui  se  passait,  reçut  une  balle  dans  le  bas-ventre  :  la  blessure  était  mor- 
telle. De  tous  côtés  partaient  des  coups  de  fusil,  mais  l'ennemi  ne  se  montrait 
nulle  part.  La  colonne  étant  trop  peu  nombreuse  pour  faire  des  battues  dans  la 
campagne,  le  parti  le  plus  sage  était  de  quitter  un  lieu  où  les  arbres,  les  haies, 
les  buissons,  cachaient  de  nombreuses  embuscades. 

Le  détachement  gagna  la  plaine  sans  obstacle;  mais  bientôt  on  vit  accourir 
une  multitude  d'Arabes  et  de  Kabaïles  à  pied  et  à  cheval,  qui  se  ruèrent  sur 
ses  flancs  afin  de  l'entamer.  L'avaut-garde  ,  serrée  de  près,  fit  une  charge  à 
la  baïonnette  qui  repoussa  l'ennemi.  Le  prince  de  Shwartzemberg  mit  pied 


DOMINATION  FRANÇAISE.  368 

à  terre  pour  se  mêler  à  nos  soldats,  et  tua  un  Arabe  de  sa  main.  Les  chas- 
seurs à  cheval,  qui  trouvaient  pour  la  première  fois  depuis  l'ouverture  de  la 
campagne  l'occasion  de  charger,  laissèrent  sur  le  terrain  une  quarantaine 
d'Arabes  et  de  Kabaïies  -,  le  reste  s'enfuit  en  désordre.  Afin  de  prévenir  toute 
surprise,  une  double  ligne  de  tirailleurs  flanqua  la  colonne  ;  et  lorsque  l'ennemi 
devenait  trop  nombreux,  la  cavalerie  le  dispersait  par  des  charges  à  fond.  Des 
officiers  d'ordonnance  et  plusieurs  des  Maures  qui  accompagnaient  le  maré- 
chal prirent  part  à  ces  escarmouches;  le  jeune  Poniatowski,  qui  faisait  la 
campagne  comme  maréchal  des  logis,  s'y  distingua;  M.  de  Bourmont  lui- 
même  mit  l'épéc  à  la  main  pour  dégager  son  chef  d'état-major  que  des  cava- 
liers venaient  d'entourer,  Ces  petits  combats  harassaient  nos  chevaux;  les 
Arabes  s'en  aperçurent,  et  se  portèrent  en  masse  sur  la  colonne  principale.  Nos 
pièces  de  campagne,  bien  ajustées,  les  firent  repentir  de  celte  audace  ;  la  mi- 
traille en  abattit  un  grand  nombre.  Ce  coup  de  vigueur  déconcerta  les  assail- 
lants :  tous  regagnèrent  les  montagnes,  et  le  détachement  put  arriver  paisible- 
ment sous  les  murs  d'Alger,  après  avoir  perdu  toutefois  plus  de  quatre-vingts 
hommes. 

Le  soir,  comme  M.  de  Bourmont  se  disposait  à  rentrer  en  ville,  deux  émis- 
saires arabes  vinrent  le  trouver,  et  lui  expliquèrent  les  motifs  de  l'attitude 
hostile  des  tribus.  Désireux  d'avoir  la  ville  de  Blidah  sous  son  autorité ,  le  bey 
de  ïittery  en  avait  demandé  le  commandement  au  maréchal  ;  mais  celui-ci , 
instruit  du  caractère  perfide  de  ce  bey,  lui  avait  refusé  cette  faveur.  Mustapha, 
désappointé,  voulut  avoir  par  la  force  et  la  ruse  ce  qu'il  n'avait  pu  obtenir 
autrement  :  il  fit  répandre  le  bruit  que  sous  le  prétexte  de  visiter  Blidah 
les  Français  venaient  saccager  le  pays,  détruire  les  moissons  et  emmener  en 
esclavage  les  habitants.  C'en  était  assez  pour  exciter  l'ardeur  belliqueuse  des 
Kabaïies  et  des  Arabes.  Deux  jours  avant  le  départ  du  maréchal,  toutes  les 
tribus  voisines  de  Blidah  étaient  en  armes,  décidées  à  nous  attaquer  à  ou- 
trance. Cette  petite  campagne ,  durant  laquelle  le  caractère  astucieux  et 
féroce  des  Arabes  se  montra  à  découvert,  rendit  les  Français  plus  circon- 
spects; ils  observèrent  avec  une  minutieuse  attention  les  démarches  des  habi- 
tants d'Alger,  et  ne  tardèrent  pas  à  découvrir  qu'une  conspiration  se  tramait 
contre  eux. 

Parmi  les  Turcs  célibataires  qui  avaient  reçu  l'ordre  de  s'embarquer,  deux 
cents  environ  s'étaient  soustraits  aux  recherches  de  la  police  militaire  ;  les 
Turcs  mariés  avaient  été  autorisés  à  ne  pas  quitter  la  ville,  et  s'étaient  engagés 
à  vivre  dans  la  plus  profonde  retraite.  Mais,  une  fois  le  danger  passé,  mécon- 
tents de  la  nullité  dans  laquelle  ils  étaient  tombés ,  ils  intriguèrent  au  dedans 
et  au  dehors;  se  ménagèrent  de  secrètes  intelligences  avec  les  Kabaïies  et  les 
Arabes,  et  se  tinrent  prêts  les  uns  et  les  autres  à  profiter  de  la  première  cir- 
constance pour  attaquer  les  Français.  L'expédition  de  Blidah  leur  parut  une 
occasion  favorable,  car  les  motifs  qui  l'avaient  déterminée  ne  pouvaient  être 


3bi  DOMINATION  FRANÇAISE. 

compris  par  ces  hommes  ignorants.  Le  retour  précipité  du  détachement,  qu'ils 
regardaient  comme  une  retraite  forcée,  ranima  leurs  espérances,  et  moins  que 
jamais  les  chefs  des  tribus  se  montrèrent  disposés  à  se  soumettre.  Dès  lors,  les 
relations  entre  les  habitants  de  la  ville  et  ceux  du  dehors  devinrent  plus  actives  ; 
on  surprenait  sans  cesse,  aux  portes  d'Alger,  des  Arabes  et  des  Kabaïles  empor- 
tant sous  leurs  manteaux  des  armes  et  de  la  poudre.  Interrogés  sur  la  manière 
dont  ils  se  procuraient  ces  objets,  ils  répondaient  que  les  Turcs  les  leur  remet- 
taient; mais  ils  refusèrent  constamment  d'en  désigner  un  seul.  L'administra- 
tion française,  pour  étouffer  cette  conjuration  à  son  berceau,  ordonna  que  les 
Turcs  mariés  qui  avaient  le  plus  de  fortune  et  d'influence  seraient  conduits  à 
bord  de  VAlcibiade ,  en  leur  déclarant  que  puisqu'ils  avaient  faussé  leur  ser- 
ment et  fait  cause  commune  avec  nos  ennemis,  ils  ne  pouvaient  rester  plus 
longtemps  au  milieu  de  nous.  Le  plus  grand  nombre  fut  transporté  dans 
Y  Asie-Mineure.  Les  Arabes  qui  avaient  été  saisis  emportant  des  armes  et 
des  munitions,  furent  jugés  par  une  commission  militaire,  qui  en  fit  fusiller 
deux.  Ces  mesures  vigoureuses  ramenèrent  pour  quelque  temps  la  tran- 
quillité. 

Préoccupé  avant  tout,  dans  l'expédition  d'Afrique,  de  la  perte  de  nos  an- 
ciennes concessions  de  la  Galle,  le  gouvernement  français  avait  donné  l'ordre  à 
M.  de  Bourmont,  dès  les  premiers  jours  de  juillet,  de  diriger  le  plus  tôt  pos- 
sible sur  Bone  un  corps  d'armée,  pour  y  faire  reconnaître  les  droits  de  la 
France.  L'ordre  était  formel;  il  fallait  l'exécuter;  mais  malgré  tous  les  efforls 
l'escadre  qui  devait  transporter  les  troupes  ne  se  trouva  prête  à  appareiller  que 
le  25  juillet ,  jour  de  l'arrivée  du  mare -bal  à  Blidah  :  elle  se  composait  du  Tri- 
dent, des  frégates  la  Surveillante  et  la  Guerrière  et  d'un  brick,  et  était  com- 
mandée par  le  contre-amiral  Bosamel.  Le  général  Damrémont  était  à  la  tète 
des  troupes  de  terre,  formées  de  la  première  brigade  de  la  deuxième  division 
(6e  et  49e  de  ligne),  d'une  batterie  de  campagne,  d'une  compagnie  de  sapeurs. 
Contrariée  par  les  vents,  l'expédition  n'arriva  que  le  2  août  devant  le  port  de 
Bone,  où  elle  avait  été  devancée  par  M.  Himbert,  ancien  agent  de  nos  conces- 
sions. Les  exhortations  de  cet  agent,  appuyées  par  les  conseils  de  quelques 
Maures  de  distinction  qui  l'accompagnaient,  la  haute  opinion  que  la  chute 
d'Alger  avait  donnée  des  forces  de  la  France,  et  surtout  la  crainte  d'être  pillés 
par  les  Arabes,  déterminèrent  les  habitants  à  faire  les  plus  vives  instances  pour 
que  la  ville  fût  occupée  sur-le-champ.  En  effet,  quelques  jours  auparavant,  le 
bey  de  Constantine  avait  envoyé  un  de  ses  lieutenants  pour  prendre  le  com- 
mandement de  la  ville,  mais  on  avait  refusé  de  le  recevoir  ;  cet  officier  ayant  de- 
mandé qu'on  lui  livrât  du  moins  la  poudre  qui  se  trouvait  dans  les  magasins, 
cette  prétention  fut  encore  repoussée.  Instruit  de  toutes  ces  partieularilés, 
l'amiral  Rosamel  ordonna  le  débarquement,  et  le  général  Damrémont  entra 
dans  Bone,  à  la  tète  de  sa  brigade,  sans  coup  férir. 

Le  port  de  Bone  n'est  qu'un  bas-fond  d'une  mauvaise  tenue,  faiblement 


^} 


DOMINATION  FRANÇAISE  365 

défendu  du  large  |>iir  la  Pointe-du-Lion,  el  plus  has  pur  celle  de  la  Cigogne, 
qui  s'avance  d'une  soixantaine  «le  mètres  dans  la  mer.  L'ancrage  y  consiste  en 

une  couche  de  sable  étendue  sur  le  rucher,  atteinte  et  remuée  dans  les  gros 
temps  par  la  lame  el  ri 'offrant  alors  aucune  résistance;  il  est  rare  que  chaque 
année  n'y  voie  pas  quelque  naufrage.  Cependant,  au  nord  de  celle  dangereuse 
station,  une  cote  élevée  qui  se  termine  par  le  cap  de  (larde  court  à  deux  lieues 
dans  la  direction  N.-N.-E.,  et  présente  dans  ses  échancrures  deux  hons  mouil- 
lages, ceux  des  Caroubiers  et  du  fort  Génois.  La  ville  avait  autrefois  une  popu- 
lation nombreuse;  le  commerce  la  faisait  prospérer  et  de  riches  moissons  cou- 
vraient le  pays  environnant.  Mais  depuis  plusieurs  années  cet  état  de  choses 
avait  bien  changé;  et  la  guerre  avec  la  France  rendait  la  décadence  de  Bônc  plus 
rapide  encore.  La  population,  qui  en  1810  s'élevait  à  six  mille  Ames,  n'était  plus 
(pie  de  quinze  cents  en  1830.  Découragés  par  l'impossibilité  d'exporter  leurs 
produits  et  par  le  vil  prix  des  grains  de  Crimée,  les  habitants  ne  demandaient 
plus  au  sol  que  ce  qui  était  nécessaire  pour  leur  consommation.  Cet  étal  de 
détresse  dut  contribuer  pour  beaucoup  à  l'accueil  amical  qu'ils  firent  à  nos 
soldats. 

Une  muraille  flanquée  de  tours  forme  l'enceinte  de  la  place;  quoique  en 
mauvais  état,  elle  pouvait  encore  tenir  contre  les  Arabes.  A  trois  cent  cin- 
quante mètres  de  cette  enceinte  et  sur  une  éminence  qui  se  prolonge  dans 
l;i  direction  du  nord  au  sud  et  descend  dans  la  plaine  par  des  gradins  succes- 
sifs, s'élève  la  citadelle,  ou  Kasbah.  Le  côté  E.  de  la  ville,  formé  de  falaises 
assez  escarpées,  est  baigné  par  la  mer.  Du  côté  de  l'ouest,  elle  prend  un  aspect 
riant  et  animé  ;  la  campagne  est  couverte  de  jardins,  et  arrosée  par  des  sources 
abondantes.  Le  nord-ouest  est  défendu  par  le  mont  Edough,  dont  le  sommet 
est  presque  toujours  couvert  de  neige.  Vers  le  sud,  les  abords  de  la  place  sont 
plus  encaissés  ;  c'est  là  que  coulent  le  Boudjimah  et  la  Seybouse  dont  les  eaux, 
retenues  à  leur  embouchure  par  des  bancs  de  sable,  deviennent  stagnantes  et 
rendent  le  climat  malsain.  L'intérieur  est  sombre  et  triste;  ce  ne  sont  partout 
que  rues  étroites  et  tortueuses,  qu'édifices  en  ruines,  que  maisons  abandon- 
nées. Un  bel  aqueduc  alimentait  autrefois  un  grand  nombre  de  fontaines;  en 
1830  elles  étaient  toutes  à  sec,  et  les  habitants  ne  buvaient  d'autre  eau  que 
celle  qu'ils  recueillaient  dans  des  citernes.  Un  seul  édifice  méritait  d'être  remar- 
qué :  c'était  la  principale  mosquée,  construite  avec  des  débris  de  temples 
romains.  La  synagogue  des  juifs,  quoique  très-renommée  par  la  Bible  miracu- 
leuse qu'elle  renferme,  ne  se  recommande  ni  par  ses  proportions,  ni  par 
son  architecture. 

A  un  kilomètre  de  Boue ,  entre  la  Seybouse  et  la  Boudjimah,  on  aperçoit  de 
vastes  ruines,  ce  sont  celles  d' Hippo-Begius ,  illustrée  par  le  séjour  des  rois 
numides  et  par  l'épiscopat  de  saint  Augustin.  Hippone-Boyale  était  groupée  au 
pied  de  deux  mamelons  que  les  Arabes  appellent  aujourd'hui  :  Bounah  et 
Gharf  el-Antram..  On  n'a  pas  encore  reconnu  les  traces  de  son  enceinte;  mais, 


30G  DOMINATION  FRANÇAISE. 

à  la  dissémination  des  ruines ,  il  est  difficile  de  supposer  qu'elle  embrassât 
moins  de  soixante  hectares.  On  voit  le  long  de  la  Seybouse,  sur  une  étendue 
de  près  de  trois  cents  mètres,  des  restes  d'anciens  quais;  ils  sont  à  mille 
mètres  de  l'embouchure  actuelle  de  cette  rivière  et  marquent  la  place  du  port 
romain.  C'est  là  que,  l'an  de  Rome  707,  était  stationnée  la  Hotte  avec  laquelle 
P.  Sitius,  lieutenant  de  César,  détruisit  celle  de  Scipion  fugitif.  Prise  en  430  de 
J.-C.  par  les  Vandales,  qui  en  brûlèrent  la  plus  grande  partie,  mais  qui  respec- 
tèrent l'évèché  et  la  bibliothèque,  seuls  biens  que  possédât  Augustin  et  qu'il 
avait,  en  mourant,  légués  à  son  église;  reprise  en  534  par  Bélisaire,  Hippone 
tomba  en  097  entre  les  mains  des  Arabes.  La  cité  Royale  fut  alors  abandonnée, 
et  de  nouvelles  conslruclions  s'élevèrent  sur  l'emplacement  qu'occupe  la  ville 
actuelle  '. 

Aussitôt  après  son  entrée  dans  Rone,  le  général  Damrémont  s'empressa  de 
faire  réparer  les  fortifications  de  la  Kasbah  et  y  logea  un  bataillon  du  (Y  de 
ligne;  il  construisit  en  outre  deux  redoutes  en  avant  de  la  porte  où  aboutit  le 
chemin  de  Constantine,  et  releva  toutes  les  parties  de  l'enceinte  ruinée  par  le 
temps  ou  les  tremblements  de  terre.  11  essaya  ensuite  d'entrer  en  communi- 
cation avec  les  cheiks  des  tribus  voisines,  qui  passent  pour  les  plus  belliqueuses 
de  la  régence.  Celui  de  la  tribu  des  Beni-Iacoub  fut  le  seul  qui  répondit  à  ces 
ouvertures;  il  écrivit  au  général  français  que  les  Arabes,  loin  d'être  disposés 
à  traiter,  s'armaient  de  toutes  parts,  et  qu'ils  ne  tarderaient  pas  à  investir 
la  place  :  le  bey  de  Constantine  avait  annoncé  qu'il  marcherait  à  leur  tète.  Il 
n'y  avait  donc  pas  de  temps  à  perdre  pour  se  mettre  à  l'abri  des  attaques  de 
l'ennemi;  le  général  ne  négligea  rien  pour  assurer  sa  position  ,  et  fit  partout 
doubler  le  nombre  des  travailleurs.  Dès  le  4,  les  Arabes  se  montrèrent  en  grand 
nombre  dans  toutes  les  directions;  ils  harcelaient  nos  postes  avancés,  et  s'op- 
posaient à  ce  que  des  contrées  voisines  on  apportât  des  subsistances.  Craignant 
que  notre  inaction  n'augmentât  leur  audace,  le  général  prit  l'offensive  le  G  août. 

1  Les  Romains  avaient  à  Hippone  une  excellente  position  maritime  :  elle  est  aujourd'hui 
perdue.  Les  eaux  tranquilles  et  profondes  de  la  Seybouse,  qui  servaient  de  port,  porteraient 
encore  des  navires  de  quatre  cents  tonneaux,  mais  le  fond  régulier  delà  rivière  est  en  arrière 
d'une  barre  de  sable  alternativement  ouverte  ou  fermée,  suivant  la  prédominance  du  eouranl 
fluvial  ou  des  vents  du  large.  Pendant  huit  mois  de  l'année,  on  ne  peut  franchir  la  barre,  et, 
lui  elle-même  enlevée,  on  n'arriverait  du  large  à  l'embouchure  que  par  un  chenal  étroit  et  tor- 
tueux, long  de  neuf  cents  mètres,  profond  de  trois  ou  quatre,  ouvert  au  milieu  des  bancs  de 
sable  sous-marins,  dans  les  replis  duquel  les  navires  seraient  exposés  à  sombrer  dès  que  les 
vents  viendraient  à  fraîchir.  Le  seul  monument  dont  il  reste  à  Hippone  assez,  de  débris  pour 
qu'on  puisse  eu  retrouver  L'ensemble,  est  l'établissement  hydraulique.  Il  consistait  en  un  aque- 
duc qui,  du  pied  du  mont  Edough,  y  amenait  les  eaux;  on  peut  encore  en  compter  presque 
toutes  les  piles;  à  son  entrée  dans  la  ville,  il  devait  avoir  près  de  vingl  mètres  de  bailleur.  Les 
ruines,  que  l'on  dit  être  celles  de  la  cathédrale  et  du  couvent  de  Saint-Augustin,  ne  satisfont  pas 
complètement  l'observateur  et  laissent  dans  son  esprit  bien  des  doutes  sur  leur  authenticité 
présumée.  Entre  Boue  et  Hippone  on  voit  des  vestiges  de  voie  romaine  qui  appartiennent  a 
celle  qui  suivait,  de  Carthage  au  délroil  de  Gibraltar,  les  contours  de  la  cèle;  une  autre  voie 
se  dirigeail  surCirtha,  et  des  roules  nombreuses  se  ramiliaienl  sur  ces  artères  principales. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  307 

Les  Arabes  s'étaient  établis  tlans  le  couvent  dé  Saint-Augustin;  il  dirigea  sur 
ce  point  quelques  pelotons  d'infanterie,  appuyés  «le  deux  obusiers,  et  parvint 
en  très-peu  de  temps  à  les  en  déloger.  Ce  poste  élevé,  d'où  l'on  pouvait  battre 
la  route  de Constantine,  avail  quelque  importance;  mais  la  raideur  des  pentes 
était  un  obstacle  presque  insurmontable  a  ce  que  l'on  y  conduisît  de  l'ar- 
tillerie. Cette  considération  détermina  le  général  Damfémont  à  ne  pas  le 
faire  occuper.  Pendant  qu'on  chassait  l'ennemi  du  cornent,  des  hordes  nom- 
breuses altaquaienl  les  travailleurs  employés  à  la  construction  de  l'une  des 
redoutes;  mais  après  une  action  assez  vive  elles  furent  repoussées. 

Dans  la  nuit  du  G  au  7,  l'ennemi ,  ayant  reçu  quelques  renforts,  résolut  à 
son  tour  de  prendre  l'offensive.  Avant  la  pointe  du  jour,  nos  troupes  lurent 
attaquées  sur  plusieurs  points  à  la  l'ois;  mais  h;  l'eu  de  l'artillerie,  et  surtout 
quelques  volées  de  mitraille,  mirent  en  fuite  les  assaillants.  Au  milieu  de  la 
journée  ils  renouvelèrent  leurs  efforts,  mais  sans  plus  de  succès.  De  part  et 
d'autre  le  feu  avait  complètement  cessé,  lorsque,  le  soir,  le  cheik  de  la  Galle 
arriva  par  la  route  de  Constantine  avec  une  partit;  de  sa  tribu.  Sa  présence 
ranima  le  cornai;*'  des  Arabes;  ils  se  préparèrent  à  revenir  la  nuit  suivante.  Le 
cheik,  qui  à  l'exemple  de  presque  tous  les  Africains,  regardait  la  ruse  comme  un 
puissant  moyen  de  succès,  feignit  de  vouloir  traiter  ;  mais  les  habitants  de  Boue 
avaient  conservé  des  relations  au  dehors  ,  et  le  général  Damrémont  apprit  par 
eux  qu'il  allait  être  sérieusement  attaqué.  On  se  tint  prêt  ù  combattre.  En 
effet,  à  onze  heures  et  demie,  une  fusillade  très-vive  s'engagea  sur  tout  le 
front  de  notre  ligne,  et,  malgré  un  feu  très-meurtrier  d'artillerie  et  de  mous- 
queterie,  les  plus  audacieux  s'avancèrent  jusque  sur  le  revers  des  fossés  de 
nos  redoutes.  Le  sang-froid  et  l'intrépidité  de  leurs  défenseurs  l'empêchèrent 
d'aller  plus  loin. 

Après  cet  engagement,  l'ennemi  resta  deux  jours  dans  l'inaction.  Le  10,  ù 
cinq  heures  du  matin ,  ses  efforts  se  dirigèrent  de  nouveau  contre  les  redoutes  ; 
mais  bientôt,  découragé  par  les  pertes  que  lui  faisait  éprouver  notre  artillerie, 
il  s'éloigna  en  enlevant  ses  morts  et  ses  blessés.  Pendant  la  journée  du  11 ,  on 
remarqua  un  mouvement  considérable  dans  le  camp  arabe  :  la  tribu  des  Beni- 
Mhamed,  une  des  plus  belliqueuses  de  la  régence,  venait  d'y  entrer.  Contre 
toutes  les  habitudes  reçues  chez  les  musulmans,  une  attaque  de  nuit  parut  immi- 
nente. En  effet,  à  onze  heures  du  soir,  quelques  coups  de  fusil  partis  de  la  plaine 
annoncèrent  l'approche  de  l'ennemi.  Les  deux  redoutes  se  trouvaient  à  des 
distances  inégales  de  l'enceinte  de  la  ville  :  la  plus  avancée,  qui  semblait  devoir 
être  attaquée  la  première  ,  avail  été  mise  dans  un  état  complet  de  défense  ;  le 
général  Damrémont  s'y  plaça.  Ce  fut  pourtant  contre  l'autre,  dont  la  construc- 
tion n'était  pas  encore  entièrement  terminée,  que  les  Arabes  marchèrent  avec 
le  plus  d'audace.  Ils  s'élancèrent  sur  les  parapets  avec  de  grands  cris  et  en 
agitant  leurs  drapeaux  :  mais  un  feu  très-vif  d'artillerie  et  de  mousqueterie  les 
força  bientôt  à  la  retraite.  Cet  échec  ne  les  avait  cependant  point  abattus  :  à  une 


308  DOMINATION  FRANÇAISE. 

heure  du  matin,  les  deux  redoutes  furent  simultanément  assaillies,  et  avec  plus 
de  vigueur  que  la  première  fois;  quelques  Arabes  franchirent  même  les  fossés 
de  celle  où  se  trouvait  le  général  français,  et  parvinrent  jusque  dans  l'inté- 
rieur des  retranchements,  où  ils  trouvèrent  la  mort.  Le  courage  calme  de  nos 
soldats  fit  encore  échouer  cette  attaque  désespérée.  On  compta  autour  des 
redoutes  quatre-vingt-cinq  cadavres,  parmi  lesquels  les  Maures  reconnurent 
celui  du  beau-frère  du  bey  de  Constantine. 

Les  pertes  qu'il  avait  éprouvées  dans  ce  combat,  l'un  des  plus  vifs  de  la  cam- 
pagne ,  rendit  l'ennemi  moins  audacieux.  Il  ne  fit  plus  d'attaque  sérieuse, 
mais  continua  de  se  montrer  en  force  dans  le  pays  environnant.  Le  général 
Damrémont  profila  de  ces  moments  de  calme  pour  organiser  la  nouvelle  admi- 
nistration de  Bonc;  il  s'entoura  d'un  conseil  de  notables,  et,  avec  leur  con- 
cours ,  parvint  à  introduire  de  grandes  améliorations  dans  le  régime  civil  que 
les  Turcs  y  avaient  fait  prévaloir.  Malheureusement,  le  rappel  soudain  du 
corps  expéditionnaire  ne  permit  pas  de  recueillir  les  fruits  de  ces  sages  dispo- 
sitions :  le  18  août,  le  général  reçut  l'ordre  de  rentrer  à  Alger  avec  ses  troupes, 
ordre  impérieux  qu'il  dut  exécuter  sur-le-champ.  Il  quitta  avec  regret  les 
fidèles  habitants  de  Bonc,  qui  depuis  son  arrivée  au  milieu  d'eux  n'avaient 
cessé  de  lui  montrer  la  plus  grande  confiance  et  de  lui  donner  de  nombreuses 
preuves  de  dévouement.  Il  leur  laissa  des  munitions  de  toute  espèce,  leur  donna 
quelques  conseils  sur  le  meilleur  mode  de  défense  à  employer  contre  les  Arabes, 
et,  en  échange  de  tous  ces  témoignages  de  bienveillance,  reçut  d'eux  la  pro- 
messe qu'ils  se  défendraient  jusqu'à  la  dernière  extrémité. 

Reportons  maintenant  notre  attention  sur  l'expédition  d'Oran. 

Le  capitaine  Louis  de  Bourmont  arriva  le  2'*  juillet  devant  cette  place,  dont 
deux  bricks,  le  Voltigeur  et  l'Evdymion,  faisaient  le  blocus.  Le  bey  en  était 
encore  maître  ainsi  que  des  forts  voisins;  huit  cents  Turcs  restaient  attachés 
à  sa  cause,  mais  au  dehors  son  autorité  était  méconnue.  Informés  de  ses 
négociations  avec  le  chef  de  l'armée  française,  les  Arabes  s'étaient  déclarés 
contre  lui  sans  oser  faire  encore  aucune  manifestation  hostile,  car  son  artillerie 
les  tenait  en  respect.  Le  défaut  de  vivres  pouvait  seul  réduire  Hassan,  et  il 
était  sur  le  point  d'en  manquer  lorsque  notre  escadre  arriva;  aussi,  dès  qu'il 
put  communiquer  avec  le  Dragon,  exprima -t-il  le  désir  d'être  promptement 
secouru.  Son  projet  était  de  remettre  Oran  et  les  forts  aux  troupes  françaises, 
et  d'aller  terminer  dans  l'Asic-Mineure  une  carrière  déjà  fort  avancée.  Le  capi- 
taine Leblanc,  qui  commandait  le  Dragon,  ne  crut  pas  devoir  attendre  l'issue 
des  négociations  entamées  pour  s'emparer  d'un  point  aussi  important  :  Mers- 
el-Kebir  surtout  lui  paraissait  une  position  très-avantageuse  à  occuper,  et  ce 
fort  n'était  alors  gardé  que  par  une  soixantaine  de  Turcs.  A  peine  les  envoyés 
du  bey  furent-ils  partis,  qu'il  mit  à  terre  cent  dix  hommes  pris  dans  les  équi- 
pages du  Voltigeur  et  de  CEndymion,  lesquels  se  portèrent  vers  le  fort  avec  une 
grande  rapidité,  en  enfoncèrent  la  porte,  qui  (''tait  en  mauvais  état,  et  arbo- 


< 


DOMINATION  FRANÇAISE.  3<>9 

ici  eut  le  pavillon  français  sur  ses  remparts.  Los  Turcs,  surpris,  n'opposèrent 
aucune  résistance,  et  se  retirèrent  vers  la  ville.  Cet  événement  n'altéra  en  rien 
les  bonnes  dispositions  du  hey  ;  il  ne  cessait  de  manifester  le  désir  de  se  placer 
sous  la  protection  de  l<»  France.  Le  capitaine  de  llourmont,  n'ayant  pas  assis/, 
de  troupes  pour  lui  offrir  celte  protection,  crut  devoir  se  rendre  auprès  de  son 
père  pour  lui  faire  connaître  le  véritable  étal  des  choses.  Les  cent  dix  hommes 
établis  dans  le  fort  de  Mers-el-Kebir  continuèrent  de  l'occuper,  soutenus  par 
les  bricks  le  Voltigeur  et  V Etydymion  qui  restaient  mouillés  dans  la  rade. 

Les  renseignements  donnés  par  M.  Louis  de  liourmont  déterminèrent  le 
maréchal  à  envoyer  des  troupes  à  Oran  :  le  colonel  Goutefrey  reçut  l'ordre  de 
s'embarquer  avec  le  21*  de  ligne ,  cinquante  sapeurs  et  deux  obusiers  de 
montagne. 

Par  sa  situation  maritime,  qui  commande  à  l'égal  de  Gibraltar  et  mieux  encore 
l'entrée  et  la  sortie  de  la  Méditerranée,  par  ses  nombreuses  fortifications ,  par 
sa  magnifique  rade  de  Mers-cl-Kebir  qui  peut  offrir  en  tout  temps  un  refuge 
assuré  aux  plus  grands  vaisseaux,  Oran  était,  après  Alger,  un  des  points  les 
plus  importants  à  occuper  sur  le  littoral  africain,  quelle  (pie  pût  être  la  pensée 
ultérieure  du  gouvernement  français,  «  La  position  de  la  place  et  du  port 
«d'Oran,  disait  Philippe  V  dans  sou  manifeste  du  G  juin  1732,  donne  à  la 
«  régence  des  avantages  formidables  sur  les  provinces  méridionales  de  mon 
«  royaume.  »  En  occupant  ce  point,  nous  augmentions  notre  ascendant  sur 
l'Espagne,  et  pouvions  imposer  à  l'Angleterre;  car  d'après  des  observations 
nautiques  laites  depuis  1830,  il  a  été  reconnu  que  les  courants  du  littoral, 
secondés  par  les  vents  d'ouest  qui  régnent  dans  ces  parages  les  deux  tiers  de 
l'année,  poussent  vers  la  rade  de  Mers-el-Kebir  les  na\ires  qui  viennent  du 
détroit,  tandis  qu'ils  arrêtent  la  marche  de  ceux  qui  cherchent  à  débouquer 
dans  l'Océan.  Les  vents,  presque  toujours  parallèles  au  canal,  sont  également 
largues  pour  se  rendre  en  Espagne  comme  pour  en  revenir,  et  poussent  indif- 
féremment les  navires,  en  moins  de  quinze  heures,  d'Oran  à  Carthagène  ou  de 
Carlhagène  à  Oran.  Avec  ce  concours  de  circonstances,  des  croisières  établies 
entre  ces  deux  ports  intercepteraient  bien  mieux  que  Gibraltar  le  passage  de 
la  Méditerranée  à  l'Océan  ', 

Au  fond  du  grand  enfoncement  qui  existe  à  l'ouest  de  Cap-Ferrant,  on 
trouve  deux  plages  sablonneuses,  entre  lesquelles  s"élè\e  Oran.  Cette  ville  est 
assise  au  pied  de  Sainte-Croix  ou  Mergiagio,  des  deux  côtés  du  ruisseau 
de  l'Oued-el -Rahhi  (rivière  du  moulin),  qui  coule  dans  une  petite  gorge  et 
dont  la  source  est  légèrement  thermale.  La  partie  qui  est  située  sur  la  rive 
gauche  de  ce  ravin  est  mal  percée,  ruinée  même  en  quelques  endroits;  c'est 
l'ancienne  ville,  celle  qu'habitaient  les  Espagnols,  et  qui  fut  détruite  par  le  trem- 
blement de  terre  de  1790.  Sur  la  rive  droite  sont  la  citadelle  et  la  nouvelle  cité. 

'   L'Algérie,  par  fe  baron  Bande,  loin,  n ,  p.  10, 

47 


370  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Malgré  un  cours  fort  peu  étendu  ,  l'Oued-el-Kahhi  a  un  fort  volume  d'eau  et 
assez  de  pente  pour  arroser  les  jardins,  servir  aux  besoins  de  la  ville  et  faire 
tourner  six  ou  sept  petits  moulins,  Ce  cours  d'eau  si  précieux,  l'heureux  site 
du  ravin ,  ont  sans  contredit  déterminé  l'établissement  de  la  ville  en  cet 
endroit,  de  préférence  à  Mers-el-Kebir  où  est  le  port. 

Quoique  Shavv  et  Marcus  estiment  qu'Oran  occupe  à  peu  près  la  position 
de  Quiza-Castellum ,  on  ne  trouve  point  à  la  surface  de  son  sol  de  vestiges 
sensibles  de  la  domination  romaine.  Les  constructions  élevées  par  les  Maures 
ont  aussi  presque  entièrement  disparu.  11  ne  reste  aujourd'hui  de  trace  de  leurs 
premières  fortifications  qu'une  portion  du  Chàteau-Vieux ,  une  tour  bâtie  en 
pisé,  sur  un  rocher  au-dessus  du  quai  Sainte-Marie,  qui  protège  la  plage. 
La  nouvelle  ville,  dont  les  Espagnols  peuvent  être  regardés  comme  les  véritables 
fondateurs,  était  circonscrite  dans  l'enceinte  élevée  au  pied  du  Mergiagio,  sur 
la  berge  gauche  du  ravin  ;  elle  était  défendue  par  des  ouvrages  considérables 
qu'on  avait  laissés  sous  le  feu  du  plateau  inoccupé  d'Almeyda  (la  table),  d'où 
se  détache,  après  une  forte  dépression,  le  pic  de  Sainte-Croix.  On  y  voit  encore 
de  belles  ruines  des  monuments  construits  par  les  derniers  conquérants  :  le 
palais  du  gouverneur,  la  cathédrale,  les  casernes.  Des  travaux  prodigieux  en 
communications  souterraines  et  en  galeries  de  mines ,  un  magnifique  magasin 
voûté,  avec  un  premier  étage  sur  le  quai  Sainte-Marie,  une  darse  et  sept  autres 
magasins  taillés  dans  le  roc,  trois  églises,  une  salle  de  spectacle  :  tel  est  l'en- 
semble des  ouvrages  élevés  par  les  Espagnols  pendant  une  possession  de  près 
de  trois  siècles,  dans  un  lieu  qui  avait  mérité  d'être  appelé,  pour  ses  agréments 
et  son  luxe,  la  Corle-Chiea  (la  petite  cour).  Le  mélange  des  constructions 
mauresques  avec  les  leurs  donne  à  Oran  un  aspect  tout  original  que  ne  pré- 
sente aucune  des  villes  de  la  côte. 

La  force  de  la  garnison  d'Oran  et  de  ses  châteaux  sous  la  domination  espa- 
gnole était  de  six  à  sept  mille  hommes  ;  elle  servait  à  repousser  les  ennemis  du 
dehors  et  à  maintenir  5,000  presidiarios  ou  galériens  que  l'on  y  déportait  d'Es- 
pagne, et  employés  aux  fortifications.  On  ne  tirait  rien  de  l'intérieur  du  pays; 
tous  les  approvisionnements,  môme  la  viande,  venaient  de  Séville,  Alméria 
et  Carthagène:  chaque  semaine,  il  partait  de  ce  dernier  port  un  chebek  qui 
faisait  l'office  de  courrier.  La  garnison  ne  s'éloignait  jamais  au-delà  d'une 
portée  de  canon  ;  les  presidiarios  et  quelques  esclaves  cultivaient  les  terrains 
qui  s'étendent  vers  la  Sebkah  (lac  Salé).  Telle  était  la  position  des  Espagnols 
dans  ce  pays,  position  comme  on  voit  purement  onéreuse  et  qui  ne  pouvait 
exercer  la  moindre  influence  sur  la  civilisation  des  tribus  voisines. 

Les  Turcs ,  devenus  une  fois  maîtres  d'Oran ,  s'empressèrent  de  démolir  les 
constructions  qui  avaient  coûté  tant  de  peine  à  leurs  prédécesseurs.  Ce  fut  un 
élan  général  pour  changer  ces  demeures  élégantes  et  commodes  en  maisons  de 
boue,  en  galeries  étroites,  ne  prenant  jour  que  dans  l'intérieur,  et  destinées  à 
un  autre  ordre  de  mœurs  et  d'idées.  Les  beys  se  succédèrent  dans  cette  nou- 


0  R  A  JXJ 

(PORTE       PRINCIPALE     I 


Public  pai    Furi         ,i 


DOMINATION  FRANÇAISE.  H7f 

velle  résidence  avec  une  effrayante  rapidité,  succombant  généralement  à  des 
intrigues,  comme  ils  devaient  au  même  moyen  leur  élévation.  Le  gouverne- 
ment, pour  eui,  se  réduisait  à  tirer  du  pays  le  plus  de  revenus  possible.  Le 
bey  et  le  kholifa  se  partageaient  l;i  province  pour  aller  tous  les  ans  lever  l'impôt, 
qui  n'était  guère  payé  qu'à  la  condition  de  combats  acharnes. 

I.o  corps  expéditionnaire  était  parti  d'Alger  le  6  août  ;  mais  à  peine  l'escadre 
eut-elle  mouillé  dans  la  rade  de  Mors-ol-kel>ir,  qu'un  contre-ordre  arriva  pour 
arrêter  le  débarquement.  M.  de  Bourmont  venait  de  recevoir  de  France  de  tristes 
nouvelles,  et  par  le  même  sentiment  de  prévoyance  qui  l'avait  porté  à 
s'étendre  alors  que  tout  était  tranquille,  il  s'empressa  de  concentrer  ses  forces 
sur  Alger  dès  qu'il  put  craindre  pour  les  destinées  politiques  de  son  pays. 
On  lit  savoir  au  bey  que  le  signal  du  départ  allait  être  donné,  et  que,  s'il  le 
désirait,  une  frégate  le  transporterait  à  Smyrne  avec  les  Turcs  qui  lui  étaient 
restés  fidèles  ;  mais  ses  négociations  avec  les  Arabes  lui  faisant  espérer  une 
prompte  soumission  de  leur  part,  il  abandonna  son  premier  projet,  sans  que 
toutefois  ses  dispositions  cessassent  d'être  amicales.  Il  déclara  même  au  colo- 
nel (ioutefrey  qu'il  se  considérait  toujours  comme  sujet  du  roi  de  Fiance. 
Avant  de  s'éloigner,  le  colonel  fit  sauter  un  des  fronts  du  fort  Mers-el-Kebir  ; 
puis  le  bateau  à  vapeur  le  Sphinx  et  les  bricks  le  Voltigeur  et  VEndymion  se 
dirigèrent  vers  Alger  avec  six  cents  hommes  du  21e  de  ligne.  Les  autres  bâti- 
ments mirent  à  la  voile  deux  jours  après.  Ainsi,  par  une  déplorable  fatalité,  nos 
premières  tentatives  d'occupation  en  Algérie  furent  empreintes  d'un  caractère 
d'irrésolution  qui  détruisit  en  quelques  jours  l'ascendant  moral  que  nous  avait 
donné  la  rapide  complète  de  la  capitale.  Hors  d'état  de  comprendre  les  grands 
événements  qui  agitaient  la  France,  les  Arabes  attribuaient  l'excessive  circons- 
pection du  maréchal  à  la  terreur  qu'ils  lui  inspiraient.  Ce  sentiment,  qui  prévalut 
bientôt  dans  tout*'  l'Algérie,  mit  notre  armée  en  butte  aux  plus  \ives  hostilités. 

Deux  émissaires ,  qui  se  disaient  représenter  les  principales  tribus  des  envi- 
rons de  Bougie,  étaient  aussi  venus,  dans  les  premiers  jours  du  mois  d'août, 
pour  entrer  en  négociation.  Ils  étaient,  soi-disant,  chargés  d'offrir  la  soumis- 
sion de  leurs  compatriotes,  à  condition  que  le  sultan  de  France  respecterait 
leur  religion  et  leurs  propriétés.  M.  de  Bourmont  le  leur  promit;  et,  sur 
leur  demande,  les  fitrccompagner  d'une  corvette,  la  Bayonnaise,  dont  le  com- 
mandant devait  recevoir  la  soumission  des  habitants  de  Bougie  et  des  chefs  des 
tribus  environnantes.  Mais  à  peine  la  corvette  eut-elle  rangé  l'atterrage  de 
ce  port  et  hissé  le  pavillon  parlementaire,  qu'à  cette  démonstration  toute  paci- 
fique les  batteries  de  la  place  répondirent  par  une  vive  canonnade.  Il  paraîtrait 
que  durant  le  voyage  des  émissaires  la  disposition  des  esprits  avait  changé,  et 
que  l'on  repoussait  maintenant  ce  que  l'on  avait  cru  d'abord  devoir  solliciter. 
Le  commandant  de  la  Bayonnaise ,  qui  n'avait  pas  de  troupes  à  bord,  jugea  à 
propos  de  se  retirer.  Ce  fut  là  le  dernier  essai  d'occupation  entrepris  par 
M.  de  Bourmont  au  profit  de  la  France. 


372  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Depuis  l'expédition  de  Blidah  aucune  attaque  sérieuse  n'avait  été  dirigée 
•outre  les  divisions  groupées  autour  d'Alger;  mais,  enhardis  par  le  retour  pré- 
cipité de  nos  troupes,  les  Arabes  devenaient  chaque  jour  plus  entreprenants; 
on  les  voyait  s'approcher  de  nos  positions,  et  des  soldats  imprudents  tomhaienl 
sans  cesse  sous  leurs  coups;  quelques  cavaliers  pénétrèrent  même  jusqu'au 
Boudjareah,  et  parvinrent  à  enlever  un  troupeau  de  bœufs  qui  appartenait  au 
juif  Bacri.  Désabusé  de  l'opinion  qu'il  avait  conçue  du  caractère  arabe,  le  ma- 
réchal ordonna  diverses  mesures  pour  prévenir  ces  attaques.  Il  concentra  près 
d'Alger  les  troupes  de  la  première  division  ;  quatre  redoutes  furent  construites 
dans  les  environs  de  la  ville,  on  crénela  plusieurs  maisons  de  campagne,  on 
abattit  aussi  des  arbres,  des  haies,  des  buissons,  qui  permettaient  aux  Arabes 
de  s'embusquer  près  de  nos  camps  ;  enfin  ,  à  défaut  d'un  système  agressif,  le 
seul  qui  aurait  pu  imposer  à  l'ennemi ,  on  ne  négligea  rien  pour  se  mettre  sur- 
un  pied  de  défensive  respectable. 

Ce  qui  nous  reste  à  retracer  de  cette  période  n'est  plus  que  le  tableau 
des  vives  inquiétudes  qu'éprouva  l'armée  à  la  suite  des  événements  de  juillet. 
Le  4  août,  on  apprit  à  Alger  que  la  chambre  des  députés  était  dissoute.  Cette 
nouvelle,  transmise  de  Paris  à  Toulon  par  le  télégraphe,  avait  été  apportée  au 
maréchal  parle  contre-amiral  Martineng,  mais  la  dépêche  ne  faisait  pas  mention 
des  ordonnances  qui  changeaient  la  loi  électorale  et  suspendaient  la  liberté  de 
la  presse.  Cependant  il  était  difficile  de  supposer  que  la  dissolution  fût  une 
mesure  isolée  ;  aussi  attendait  -  on  d'autres  détails  avec  une  vive  anxiété. 
Ceux  même  qui  montraient  le  plus  de  dévouement  à  la  dynastie  étaient  con- 
vaincus que  la  cause  royale  serait  compromise  du  moment  où  la  charte  cesse- 
rait d'être  respectée.  Quelques  jours  s'écoulèrent  sans  qu'un  seul  bâtiment 
venu  de  France  parût  dans  la  rade,  on  présuma  dès  lors  que  des  troubles  avaient 
éclaté  à  Paris  ;  les  rumeurs  les  plus  alarmantes  commencèrent  à  se  répandre. 
M.  de  Bourmont  chercha  à  rassurer  les  esprits  par  l'ordre  du  jour  suivant  : 
«  Des  bruits  étranges  circulent  dans  l'armée.  Le  maréchal  commandant  en  chef 
«  n'a  reçu  aucun  avis  officiel  qui  puisse  les  accréditer.  Dans  tous  les  cas,  la  ligne 
«  des  devoirs  de  l'armée  lui  sera  tracée  par  ses  serments  et  la  loi  fondamentale 
«  de  l'état.  »  Ces  paroles  calmèrent  l'inquiétude,  mais  ne  la  dissipèrent  pas; 
tous  les  regards  étaient  sans  cesse  dirigés  vers  la  mer.  Enfin,  le  10,  au  lever  du 
soleil ,  un  navire  du  commerce  qui  v enait  de  Marseille  entra  dans  le  port.  Au 
moment  de  son  départ  on  venait  d'apprendre  dans  cette  ville  les  principaux 
événements  dont  Paris  avait  été  le  théâtre.  Un  des  passigers  se  présenta 
chez  le  maréchal ,  pour  lequel  il  avait  des  lettres  de  recommandation  :  il  lui 
annonça  qu'après  trois  jours  de  combats  sanglants  dans  les  rues  de  la  capitale, 
le  parti  qui  combattait  pour  Charles  X  avait  succombé  ;  que  le  duc  d'Orléans  était 
lieutenant-général  du  royaume;  enfin  que  la  cocarde  tricolore  avait  été  substi- 
tuée à  la  cocarde  blanche.  Le  même  jour,  le  maréchal  reçut  une  dépêche  télégra- 
phique qui  confirmait  ce  rapport.  Quelques  généraux  sincèrement  dévoués  a  la 


DOMINATION  FRANÇAISE.  .T7.'5 

branche  aînée  des  Bourbons  exprimèrent  encore  «les  doutes  sur  lu  réalité  d'un 
événemenl  si  extraordinaire;  ils  supposaient  ou  feignaient  de  croire  qu'un 
parti  s'était  rendu  maître  du  télégraphe,  et  en  avait  profité  pour  répandre  dé 
Fausses  nouvelles.  Mais  les  hommes  calmes  el  réfléchis  ne  se  faisaient  pas 
illusion,  et  déjà  ils  prévoyaient  le  dernier  résultat  d'une  crise  trop  violente 
pour  que  des  actes  transitoires  pussent  suffire  à  la  terminer. 

Pendant  la  nuit  du  10  au  1 1  ,  une  dépêche  du  nouveau  ministre  de  la  guerre 
parvint  à  M.  de  Bourmont;  on  l'informait  en  peu  de  mots  des  événements  de 
Paris,  du  départ  de  Charles  X,  et  des  dispositions  qui  avaient  été  prises  pour  qu'il 
quittât  le  territoire  français.  Il  n'v  avait  plus  à  en  douter,  la  branche  aînée  des 
Bourbons  était  complètement  déchue;  mais  la  connaissance  que  l'on  eut,  le 
1-2  août  ,de  l'abdication  de  Charles  X,  de  la  renonciation  du  dauphin  ,  et  du  dis- 
cours prononcé  à  l'ouverture  des  chambres  par  le  lieutenant-général  du  royaume, 
lit  supposer  à  M.  de  Bourmont  que  le  duc  de  Bordeaux  allait  être  proclamé 
roi  de  France.  Plusieurs  officiers,  en  effet,  voyaient  dans  le  maintien  du  prin- 
cipe de  l'hérédité  une  garantie  de  tranquillité  pour  la  France  et  de  paix  pour 
l'Europe  ;  cependant  ils  se  montrèrent  moins  soucieux  de  faire  prévaloir  leur 
opinion  que  de  maintenir  parmi  les  troupes  l'ordre  et  la  discipline,  en  attendant 
l'issue  de  ces  rapides  événements.  Quant  au  projet  de  faire  embarquer  une 
partie  de  l'armée,  quelques  esprits  exaltés  purent  seuls  le  concevoir;  l'éner- 
gique volonté  de  l'amiral  Duperré  les  empêcha  d'y  songer  sérieusement. 

Enfin  ,  le  17  août ,  à  8  heures  du  matin  ,  le  pavillon  tricolore  fut  arboré  sur  la 
Kashah  et  sur  la  flotte.  L'artillerie  des  vaisseaux  et  celle  des  batteries  déterre 
le  saluèrent  simultanément ,  et  l'armée  répondit  à  ces  salves  par  des  cris  de 
joie  unanimes.  Le  18,  l'amiral  Duperré  communiqua  au  maréchal  deux  dé- 
pêches télégraphiques  qui  lui  annonçaient,  l'une,  que  le  due  d'Orléans  avait 
été  proclamé  roi  des  Français,  sous  le  nom  de  Louis-Philippe  Ier;  l'autre, 
qu'il  venait  d'être  promu  lui-même  à  la  dignité  d'amiral  de  France.  Deux  jours 
après,  le  Moniteur  apporta  la  confirmation  de  ces  nouvelles;  mais  ni  l' avène- 
ment du  nouveau  roi,  ni  l'ordre  de  le  faire  reconnaître,  ne  furent  signifiés  direc- 
tement au  maréchal.  En  cessant  de  correspondre  avec  M.  de  Bourmont,  on  lui 
offrait  un  prétexte  que  sa  position  particulière  et  ses  opinions  bien  arrêtées  le 
disposaient  à  saisir.  Cependant,  quels  qu'aient  été  les  antécédents  de  M.  de 
Bourmont,  il  nous  semble  qu'on  ne  devait  voir  en  lui  que  le  chef  d'une  brave 
armée  qui  venait  de  conquérir  un  royaume  à  la  France  et  que  sa  loyauté  avait 
maintenue  soumise  aux  volontés  de  la  patrie. 

A  la  première  nouvelle  de  l'étonnante  révolution  qui  venait  de  s'accomplir, 
presque  toute  l'armée  avait  pressenti  que  le  général  Clausel  serait  appelé  au 
commandement  :  en  effet,  des  lettres  reçues  de  Paris  annoncèrent  sa  prochaine 
arrivée.  11  était  attendu  avec  d'autant  plus  d'impatience  que  le  nouveau  gou- 
vernement n'ayant  pu  encore  porter  sa  sollicitude  sur  l'armée,  ses  chefs  étaient 
en  proie  aux  anxiétés  les  plus  vives.  Toutefois  le  bon  esprit  des  troupes  ne  se 


374  DOMINATION  FRANÇAISE. 

démentit  pas  un  moment;  officiers  et  soldats  conservèrent  le  respect  et  les 
égards  dus  à  ceux  qui  les  avaient  si  dignement  commandés.  De  leur  côté  les 
Turcs  et  les  Arabes,  regardant  comme  favorable  à  la  conservation  de  leur  indé- 
pendance notre  inaction  forcée,  redoublèrent  d'efforts  contre  nous.  Malgré  les 
difficultés  de  sa  position,  M.  de  Bourmont  n'en  continua  pas  moins  de  les  tenir 
en  respect. 

Depuis  quelque  temps,  le  bey  de  Tittery  avait  cessé  ses  relations  avec  le 
quartier  général,  et  on  avait  lieu  de  le  croire  peu  disposé  à  tenir  ses  engage- 
ments. Voulant  le  forcera  s'expliquer,  M.  de  Bourmont  lui  écrivit  pour  l'inviter 
à  venir  rendre  compte  de  l'étal  de  sa  province.  Dans  sa  réponse  datée  de  Medeah, 
il  jeta  le  masque  et  se  déclara  l'ennemi  des  Français.  Son  principal  grief 
était  l'expulsion  des  Turcs  :  «  Dans  peu  de  jours,  disait-il,  je  serai  sous  les 
«  murs  d'Alger  avec  deux  cent  mille  hommes;  et  c'est  sur  la  plage  orientale 
«  que  j'attaquerai  l'armée  française  ,  si  elle  ose  m' attendre.  »  11  lui  fut  répondu 
que  l'armée  française  l'attendait  avec  une  vive  impatience,  lui  et  ses  deux  cent 
mille  hommes;  que  pour  peu  qu'il  tardât  à  se  présenter,  on  irait  le  chercher  jus- 
que dans  le  lieu  de  sa  résidence,  et  qu'il  recevrait  le  prix  de  son  parjure. 

Déjà  le  maréchal  de  camp  Berthier  de  Sauvigny,  l'intendant  en  chef  et  le  gé- 
néral Valazé  avaient  été  forcés,  par  l'altération  de  leur  santé,  de  retourner  en 
France;  les  généraux  Poret  de  Morvan  ,  Clouet  et  Montlivault,  partirent  vers  la 
lin  du  mois  d'août  :  le  premier  était  malade;  depuis  longtemps;  de  vives  souf- 
frances mettaient  les  deux  autres  hors  d'état  de  faire  un  service  actif.  Le  duc 
d'Esc  us  avait  fait  voile  vers  l'Angleterre  ,  où  il  présumait  que  Charles  X  et  le 
dauphin  chercheraient  un  asile  :  il  voulait,  avant  de  revenir  en  France,  offrir 
un  dernier  hommage  aux  princes  qui  lui  avaient  donné  des  marques  particu- 
lières de  leur  affection. 

Le  départ  d'un  si  grand  nombre  d'officiers  généraux  et  l'extrême  affaiblisse- 
ment du  3e  de  ligne  et  du  premier  régiment  de  marche,  donnèrent  lieu  à  quel- 
ques changements  dans  l'organisation  de  l'armée  ;  on  réduisit  à  deux  brigades 
la  première  division.  L'une,  composée  du  premier  régiment  de  marche,  des  14e 
et  37e  de  ligne,  couvrait  Alger  en  avant  du  front  sud-ouest;  l'autre,  sous  les 
ordres  du  général  Achard,  comprenait  le  3e,  le  20e  et  le  28e  de  ligne;  elle  cam- 
pait en  avant  du  fort  de  l'Empereur.  La  division  Loverdo  occupait  les  casernes, 
les  bâtiments  de  la  Marine,  et  des  maisons  particulières  que  le  départ  des 
Turcs  avait  laissées  disponibles.  Quelques  corps  de  cette  division  couchaient 
encore  sous  la  tente  :  pour  leur  donner  de  meilleurs  abris,  le  maréchal  affecta 
les  bâtiments  de  la  Kasbah  au  logement  des  troupes,  et  y  plaça  une  partie  de  la 
brigade  Damrémont.  Le  grand  quartier  général  s'établit,  le  19  août,  dans  la 
partie  basse  de  la  ville.  Les  six  régiments  de  la  troisième  division  continuèrent 
d'occuper  les  nombreuses  maisons  de  campagne  qui  se  trouvent  du  côté  de  l'est  ; 
les  plus  avancées  étaient  crénelées  et  renfermaient  des  approvisionnements  de 
toute  espèce;  elles  se  trouvaient  donc  à  l'abri  des  insultes  de  l'ennemi.  Manquant 


yy 


DOMINATION  FRANÇAISE.  375 

d'artillerie,  'es  Arabes  se  bornaient  à  tuer  en  détail  les  imprudents  qui  s'éloi- 
gnaient de  leurs  quartiers.  A  moins  de  trois  «ruts  mètres  de  nos  avant-postes, 
le  colonel  Frescheville,  (Haut  allé,  accompagné  d'un  seul  officier,  reconnaître 
les  bords  de  l'Harash,  ils  furent  tués  de  deux  coups  de  feu,  et  le  lendemain 
on  trouva  leurs  cadavres  horriblement  inutiles.  Aussitôt  le  maréchal,  redou- 
blant de  précautions  contre  ces  trop  fréquents  assassinats,  lit  désarmer  les  bat- 
teries de  Matifoux  et  de  la  pointe  Pescadé  où  les  Arabes  venaient  s' embusquer, 
cl  songea  même  à  jeter  en  avant  de  nos  positions  un  corps  d'éclaireurs  recruté 
parmi  les  gens  du  pays.  Il  voyait  dans  cet  enrôlement  d'indigènes  le  double 
avantage  de  connaître  d'avance  les  mouvements  de  l'ennemi,  et  d'établir  des 
relations  entre  l'armée  et  les  peuplades  de  l'intérieur.  Quelques  messages 
adressés  à  diverses  tribus  suffirent  pour  lui  amener  cinq  cents  hommes;  mais 
il  dut  léguer  à  son  successeur  le  soin  de  mettre  son  plan  à  exécution  '. 

Le  -2  septembre,  dans  la  matinée ,  les  vigies  signalèrent  un  vaisseau  français 
qui,  toutes  voiles  dehors,  gouvernait  directement  sur  Alger.  On  sut  bientôt  que 
c'était  VAfgésiras,  ayant  à  bord  le  général  Clausel.  Lorsqu'il  fut  entré  en  rade, 
le  bâtiment  salua  la  ville  de  vingt  coups  de  canon,  A  ce  signal,  répété  par  les 
batteries  du  Mule,  un  concours  prodigieux  d'officiers,  de  soldats,  de  Maures, 
d'Arabes,  se  précipita  vers  le  fort  pour  assister  au  débarquement  du  nouveau 
général  en  chef,  dont  la  haute  réputation  militaire  justifiait  cet  empressement. 
Il  fut  salué  par  un  grand  nombre  d'officiers  qui  se  souvenant  avec  orgueil 
d'avoir  servi  sous  ses  ordres,  serraient  affectueusement  la  main  à  d'anciens 
camarades  qui  formaient  son  état-major  :  scène  rapide  et  pleine  d'émotion.  Le 
général  Clausel  se  rendit  immédiatement  auprès  de  M.  de  Bourmont,  et  deux 
heures  après  on  connut  le  résultat  de  leur  entrevue,  par  la  proclamation 
suivante  : 

«  Officiers,  sous-officiers  et  soldats, 

«  Monsieur  le  général  Clausel  vient  prendre  le  commandement  en  chef  de  l'armée.  Kn 
s'éloignant  des  troupes  dont  le  commandement  lui  a  été  confié  ,  le  maréchal  éprouve 
des  regrets  qu'il  a  besoin  d'exprimer  :  la  confiance  dont  elles  lui  ont  donné  tant  de 
preuves  le  pénètre  d'une  vive  reconnaissance.  Il  eût  été  bien  doux  pour  lui  qu'avant 
son  départ,  ceux  dont  il  signala  le  dévouement  en  eussent  reçu  le  prix  ;  mais  cette 
dette  ne  tardera  pas  à  être  acquittée;  le  maréchal  en  trouve  la  garantie  dans  le  choix 
de  son  successeur  :  les  titres  qu'ont  acquis  les  militaires  de  l'armée  d'Afrique,  auront 
désormais  un  défenseur  de  plus. 

«  Le  maréchal  de  France, 

«  Comte  de  Hoc  h  mont.  » 

Le  lendemain,  le  maréchal  fit  ses  apprêts  de  départ.  Il  avait  eu  d'abord  l'in- 
tention de  se  rendre  directement  à  Marseille  ;  mais  des  lettres  que  lui  apporta 

1  Tous  les  conquérants  de  l'Afrique  septentrionale,  Carthaginois,  Romains  et  Turcs,  se  sont 
servis  du  même  moyen. 


376  DOMINATION  FRANÇAISE. 

VAlgésiras ,  et  où  sa  famille  lui  conseillait  de  différer  sou  retour  en  France,  le 
tirent  changer  de  résolution.  Son  successeur  lui-même  paraissait  croire  que  le 
parti  le  plus  sage  était  de  faire  quarantaine  à  Mahon,  et  d'attendre,  soit  dans 
l'une  des  Baléares,  soit  en  Espagne,  que  le  temps  eut  calmé  les  esprits  e.l 
assoupi  les  haines.  Ee  maréchal  se  rendit  à  cet  avis,  et  pria  l'amiral  Duperré  de 
mettre  à  sa  disposition  un  navire  de  l'état.  Cette  faveur  ne  lui  fut  pas  accordée. 
On  avait  fourni  une  frégate  au  dey,  cet  ennemi  implacable  de  la  France;  et 
un  général  assez  heureux  pour  avoir  réalisé  ce  que  Charles-Quint,  André  Doria 
et  tant  d'autres  avant  lui  avaient  tenté  vainement,  se  voyait  refuser  un  simple 
bâtiment!  M.  de  Bourmont  fut  contraint  de  s'éloigner  en  proscrit  de  la  terre 
d'Afrique,  de  ce  théâtre  d'une  gloire  qui  aurait  du  peut-être  atténuer  d'anciens 
souvenirs.  Deux  de  ses  iils  l'accompagnèrent  dans  son  exil  :  le  plus  jeune  avait 
succombé  à  Staouoli  ;  l'aîné  avait  été  chargé  d'apporter  en  France  les  drapeaux 
conquis  sur  l'ennemi! 


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CHAPITRE  XIV. 

GOUVERNEMENT  DU  GÉNÉRAI.  CLA0SEL 
(3   SEPTEMBRE  1830  —  5   FÉVRIER   1831.) 

Situation  de  l'armée.  —  Organisation  intérieure.  —  Los  Arabes  et  les  Kabaïles. — 
Leur  manière  «le  combattre.  —  Détails  sur  la  guerre  sainte.  —  Expédition  de  l'Atlas. 
—  Cession  d'Oran  et  de  Bone  au  bey  de  Tunis,  consentie  par  le  général  Clause!  , 
désapprouvée  par  le  ministère.  —  Rappel  du  général  en  France. 


De  tous  les  officiers-généraux  ral- 
liés par  conviction  à  la  révolution  de 
juillet,  le  général  Clausel  était  sans 
contredit  l'un  des  pins  capables  de 
commander  une  armée.  Vieux  soldat 
de  la  république  cl  de  l'empire,  il  avait 
conquis  tous  ses  grades  sur  les  champs 
de  bataille;  sincèrement  dévoué  aux 
idées  d'ordre  et  de  progrès,  il  avait 
énergiquement  combattu  la  restaura- 
tion dans  ses  écarts  ;  homme  de  guerre 
expérimenté,  il  avait  conduit  plusieurs 
fois  nos  armées  à  la  victoire,  gouverné  des  provinces ,  et  fait  preuve,  durant 
sa  longue  carrière  militaire  ,  de  courage ,  d'habileté  et  de  prudence.  Aussi  sa 
nomination  au  poste  de  général  en  chef  de  l'armée  d'Afrique  fut-elle  accueillie 

is 


378  DOMINATION  FRANÇAISE. 

avec  plaisir  en  France,  et  saluée  à  Alger  par  d'unanimes  applaudissements'. 

L'arrivée  du  général Clausel  releva  le  moral  de  l'armée,  qu'une  longue  inac- 
tion et  l'incertitude  de  l'avenir  avaient  ébranlé.  Cependant  ses  débuts  ne  furent 
pas  heureux.  Par  un  ordre  du  jour,  daté  du  vaisseau  VAlgêsiras  (3  septembre 
1830) ,  il  se  borna  à  annoncer  aux  troupes  la  chute  de  Charles  X  et  l'établisse- 
ment de  la  nouvelle  dynastie,  «  qui  réunissait,  disait- il,  la  double  légitimité  du 
«  choix  et  de  la  nécessité  ;  »  mais  de  la  campagne  ,  mais  de  la  prise  glorieuse 
d'Alger  ,  pas  un  mot.  Cet  oubli  indisposa  tout  le  monde.  Instruit  de  ce  mécon- 
tentement, le  lendemain,  à  la  suite  d'une  brillante  revue,  il  répara  son  erreur 
par  quelques  mots  d'éloge  adressés  à  cette  brave  armée  qui  de  sa  victoire 
n'avait  encore  recueilli  que  des  dédains. 

Les  premiers  soins  du  nouveau  général  en  chef  furent  consacrés  à  l'admi- 
nistration du  pays  et  à  la  réorganisation  de  l'armée.  Il  avait  amené  avec  lui 
quelques  anciens  fonctionnaires  de  l'empire  dont  il  forma  un  conseil  de  gou- 
vernement, subdivisé,  pour  l'exécution,  en  trois  départements  :  les  finances,  la 
justice,  l'intérieur.  Les  généraux  Desprez,  d'Escars  et  Berthézène  étaient  ren- 
trés en  France  ;  ils  furent  remplacés  par  les  généraux  Delort,  Boyer  et  Cassan, 
anciens  compagnons  d'armes  du  général  Clausel.  L'armée  fut  renforcée  de 
deux  bataillons  d'indigènes ,  placés  sous  le  commandement  des  capitaines 
Maumel  et  Duvivier.  Ces  troupes  de  nouvelle  formation  reçurent  le  nom  de 
zouaves,  des  Zouaic as ,  tribus  kabaïles  indépendantes  des  environs  de  Con- 
stantine,  qui  composèrent  en  majeure  partie  leur  effectif.  Pendant  deux  mois 
consécutifs ,  on  vit  le  général  Clausel ,  de  concert  avec  son  conseil ,  présider  à 
l'établissement  des  différentes  administrations  financières,  à  l'installation  de  la 
municipalité,  à  l'inauguration  des  divers  tribunaux;  enfin,  le  30  octobre,  il 
institua  la  ferme-modèle  de  Haouth-Hassan-Pâcha.  Certes,  ce  furent  là  des 
créations  utiles;  mais  pendant  ces  deux  mois  employés  à  régler  l'intérieur, 
l'extérieur  était  devenu  chaque  jour  plus  menaçant. 

En  effet,  l'esprit  d'insurrection  n'étant  plus  comprimé,  les  diverses  parties  du 
pays  tendirent  à  se  constituer  selon  les  influences  locales  ou  les  prépondérances 
de  race.  Presque  partout  avaient  surgi,  dans  les  villes  et  au  sein  des  tribus,  des 
chefs  ambitieux,  qui  aspiraient  au  partage  des  lambeaux  de  l'ancienne  régence 

1  Ne  à  Mirepoix,  eu  177-2,  Bertrand  Clausel  s'enrôla  comme  volontaire  eu  1791,  et  servit  dans 
l'année  des  Pyrénées-Orientales  de  1792  à  1795  ;  c'est  là  qu'il  gagna  ses  premiers  grades  et  devint 
aide  de  camp  du  général  Pérignon.  De  1796  à  1799,  il  suivit  la  fortune  aventureuse  de  Bonaparte 
au-delà  des  Alpes;  il  prit  part  aux  combats  de  Dégo ,  de  Mondovi ,  d'Arcole,  de  Rivoli,  de 
Neumark,  de  Novi ,  et  sur  ces  champs  de  bataille  célèbres  s'éleva  au  grade  de  général  de  bri- 
gade. De  1800  à  ISOi,  il  fait  partie  de  l'expédition  de  Saint-Domingue,  et  est  promu  au  grade 
de  général  de  division.  De  1805  à  1809,  les  campagnes  d'Autriche,  de  Prusse,  de  Pologne, d'Al- 
lemagne ,  le  voient  à  la  tôle  de  nos  colonnes.  De  1810  à  1812  il  passe  en  Espagne,  el  remplace  le 
maréchal  Marmont  blessé  à  Salamanque.  De  18(2  à  1815  il  dirige  divers  corps  d'armée  ,  en 
Russie,  en  Saxe,  et  en  France.  Après  les  Cent-Jours,  il  est  exilé  el  reste  cinq  années  éloigné  de 
la[France;  en  1827. |il  est  appelé  à  siéger  à  In  chambre  des  député'-. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  :17<> 

Les  uns  semblaient  rechercher  le  patronage  de  la  France  ;  les  autres  sollicitaient 
l'appui  *lc  l'empereur  de  Maroc ,  que  les  musulmans  «le  la  cote  africaine  consi- 
dèrent connue  le  second  chef  de  l'islamisme  ;  <|uolques-uns  enfin  ,  se  confiant 
en  leurs  propres  forces,  travaillaient  à  s'assurer  une  complète  indépendance. 
Les  principaux  de  ces  chefs  étaient,  dans  les  provinces  d'Alger  et  de  Tittery, 
à  l'est,  le  marabout  Ben-Aïssa;  Ben-Zamoun,  chef  des  puissantes  tribus  de 
Plissa  ;  les  chefs  dos  Koulouglis  de  l'Oued-Zeitoun  ;  pour  l'ouest,  à  Coléah,  la 
famille  de  M'barek;  à  Scherchel,le  marabout  El-Barkani;  à  Médéah ,  le  bey 
Bou-Mezrag  et  son  tils.  Dans  le  heylick  de  Constantine,  Ahmed-Bey  demeurait 
en  pleine  possession  de  la  province  et  se  considérait,  par  l'occupation  française, 
comme  affranchi  de  toute  suzeraineté.  Dans  celui  d'Or  an  ,  l'autorité  chance- 
lante et  contestée  du  vieux  Hassan  allait  bientôt  faire  place  à  l'influence  exclu- 
sive de  la  race  arabe,  jusque-là  soigneusement  écartée  par  les  Turcs  du 
commandement  et  des  affaires  publiques. 

L'absence  complète  de  pouvoirs  reconnus  permit  à  l'anarchie  de  se  produire 
sous  toutes  les  formes.  Autour  d'Alger,  les  fermes  et  les  jardins  furent  démolis 
et  pillés;  les  fermiers  de  la  plaine  cessèrent  de  payer  leurs  propriétaires;  les 
biens  domaniaux  furent  envahis  et  dévastés;  les  milices  régulières  ou  auxi- 
liaires, employées  naguère  par  le  dey  au  recouvrement  des  impôts,  repoussées 
par  les  Arabes,  qui  ne  les  craignaient  plus,  en  étaient  venues  à  guerroyer  entre 
elles.  La  régence  entière  était  en  proie  à  toute  espèce  d'exactions  et  de  vio- 
lences. A  la  faveur  de  ces  désordres,  l'audace  des  Arabes  et  des  Kabaïles  s'ac- 
crut tellement ,  qu'embusqués  à  portée  de  fusil  de  nos  retranchements ,  ils  se 
livraient  avec  une  audace  toujours  croissante  à  ces  actes  de  barbarie  qui  nous 
ont  enlevé  sans  gloire  tant  de  braves  soldats. 

Telle  était  notre  position  à  la  fin  d'octobre  1830  ;  position  intolérable  et  pour 
l'honneur  de  la  France  et  pour  la  sécurité  de  l'armée.  On  résolut  enfin  d'en- 
treprendre une  vigoureuse  expédition  dans  l'intérieur  du  pays.  De  tous  les  chefs 
d'insurrection ,  le  plus  redoutable  et  le  plus  audacieux  était  le  bey  de  Tittery  , 
Bou-Mezrag,  que  nous  avons  vu  défier  le  maréchal  Bourmont.  A  la  tête  de  plu- 
sieurs tribus  très-belliqueuses  et  qui  lui  étaient  entièrement  dévouées,  on 
le  voyait  paraître  partout  où  il  pouvait  surprendre  nos  détachements,  puis,  au 
moindre  danger  pour  lui  à  tenir  la  plaine,  se  réfugier  dans  les  montagnes  de 
l'Atlas,  où  il  se  croyait  inexpugnable.  Ce  fut  précisément  contre  Bou-Mezrag 
que  le  général  Clausel  voulut  diriger  sa  première  expédition,  et,  pour  porter  un 
coup  décisif,  ce  fut  au  centre  même  de  ses  forces  qu'il  résolut  de  l'attaquer; 
entreprise  hardie,  mais  qui  était  parfaitement  a  la  hauteur  de  la  capacité  mili- 
taire de  celui  qui  l'avait  conçue. 

Le  corps  expéditionnaire,  fort  de  huit  mille  hommes,  placé  sous  le  comman- 
dement immédiat  du  lieutenant-général  Boyer,  qui  avait  appris  à  combattre  les 
Arabes  sur  les  rives  du  Nil  et  au  milieu  des  sables  de  la  Syrie,  fut  composé  de 
douze  bataillons  pris  dans  chacun  des  régiments  de  l'armée,  de  deux  escadrons 


380  DOMINATION  FRANÇAISE. 

de  chasseurs,  d'un  bataillon  de  zouaves,  de  deux  compagnies  de  sapeurs,  d'une 
batterie  de  campagne  et  de  six  pièces  d'artillerie  de  montagne.  Il  était  divisé 
en  trois  brigades  de  quatre  bataillons  chacune,  ayant  à  leur  tête  les  généraux 
Achard,  Monck  d'Uzer  et  Hurel;  le  lieutenant-colonel  Admiraut  commandait 
l'artillerie.  Le  général  Clausel  dirigeait  en  personne  les  opérations. 

Nous  avons  dit,  dans  notre  précédent  chapitre,  de  quelle  espèce  d'hommes 
se  composait  la  population  d'Alger;  avant  de  montrer  nos  soldats  aux  prises 
avec  les  hordes  arabes  et  berbères,  faisons  connaître  ces  farouches  habitants 
des  plaines  et  des  montagnes. 

Les  Berbères,  appelés  aussi  Kabaïl ,  Amazig,  Chellah,  forment  sous  le  rap- 
port ethnographique  une  race  entièrement  distincte  de  celle  des  Arabes;  ils 
parlent  la  langue  chellah  que  certains  orientalistes  regardent  comme  dérivée 
du  punique.  Les  Berbères  ou  plutôt  les  Kabaïles,  car  c'est  ainsi  que  nous  les 
désignerons  désormais,  habitent  les  hautes  vallées  des  chaînes  et  des  ramifica- 
tions de  l'Altas  qui  s'étendent  depuis  le  détroit  de  Gibraltar  jusqu'au-dessus  de 
fione,  en  suivant  une  ligne  parallèle  à  la  mer.  Perdue  dans  la  nuit  des  temps, 
l'origine  des  Kabaïles,  comme  celle  des  Maures,  n'a  encore  été  pour  les  écri- 
vains qui  ont  essayé  de  la  constater,  qu'un  vaste  champ  de  conjectures  et  de 
contradictions  :  Numides  pour  les  uns,  Carthaginois  pour  les  autres,  Chellas  ou 
Berbers  pour  ceux-ci ,  antérieurs  aux  Arabes  pour  ceux-là ,  il  serait  témé- 
raire à  nous,  avec  de  tels  éléments,  d'entreprendre  d'établir  leur  filiation.  Tout 
ce  qu'on  peut  en  dire,  c'est  que  retranchés  dans  leurs  montagnes,  et  plus 
indomptables  encore  que  les  Arabes,  leurs  haines  contre  les  habitants  de  la 
plaine,  leur  langue  particulière,  divisée  en  autant  de  dialectes  que  de  peuplades, 
leur  industrie  supérieure  constatée  par  leur  agriculture,  par  leurs  fabriques 
d'armes,  de  poudre,  etc.,  etc.,  la  différence  de  leur  physionomie,  tout,  jusqu'à 
l'étrangeté  de  leurs  costumes  et  de  leurs  mœurs,  concourt  à  en  faire  une  race 
à  part. 

Les  Kabaïles  ne  sont  pas  d'une  haute  stature  ;  leur  teint  est  généralement 
brun ,  quoiqu'il  y  ait  des  tribus  très-blanches,  avec  des  yeux  bleus  et  des  che- 
veux presque  blonds;  ils  sont  maigres,  nerveux  et  très-robustes;  la  coupe  de 
leur  visage  est  moins  ovale  que  celle  des  Arabes;  l'expression  en  est  rude  et 
sauv  âge  ;  leurs  gestes  sont  brusques  et  saccadés  :  tout  en  eux  indique  la 
cruauté  de  leur  caractère.  Le  costume  des  Kabaïles  est  de  la  plus  grande 
simplicité  :  il  se  compose  d'une  petite  calotte  blanche  en  feutre  et  d'une  sorte 
de  chemise  de  laine  à  manches  courtes,  serrée  à  la  ceinture  au  moyen  d'une 
corde.  Leurs  jambes  et  leurs  pieds  sont  toujours  nus  ;  les  chefs  seulement  portent 
des  babouches  jaunes  en  temps  de  paix,  et  des  bottes  rouges  armées  d'éperons 
quand  ils  sont  en  campagne.  Par-dessus  la  chemise  de  laine  ils  jettent  une 
pièce  d'étoffe  appelée  haïk  dans  les  plis  de  laquelle  ils  se  drapent  avec  plus 
ou  moins  d'élégance.  Cette  pièce  d'étoffe  est  rattachée  à  la  tète  par  un  cor- 
don en  poil  de  chameau,  qui  en  fait  trois  ou  quatre  fois  le  tour  :  pendant  le  jour, 


DOMINATION  FRANÇAISE.  :1S1 

elle  leur  sert  de  manteau  ;  la  nuit  ils  on  l'ont  une  couverture  ;  l'hiver  seulement 
ils  endossent  le  burnous.  Les  femmes  s'habillent  à  peu  près  de  même  que  les 
hommes:  elles  laissent  leurs  cheveux  flotter  au  gré  des  vents,  ou  se  ceignent  la 
tête  d'un  cordon  rouge;  elles  marchent  pieds  nus,  et  ne  se  voilent  pas  le  visage; 
mais  elles  se  tatouent  le  Iront,  les  joues  et  les  membres  de  dessins  bizarres,  et 
portent  aux  bras,  aux  oreilles  et  aux  jambes,  des  anneaux  de  cuivre  ou  d'étain. 
Leur  condition  se  rapproche  beaucoup  de  celle  de  leur  sexe  en  Europe  :  dans  la 
maison  elles  reçoivent  les  étrangers;  elles  prennent  parla  toutes  les  fêtes, 
chantent,  dansent,  se  mêlent  avec  les  hommes,  et  assistent  à  leurs  exercices 
doid  le  principal  est  le  tir  à  la  cible. 

Doués  d'un  caractère  belliqueux,  et  naturellement  portés  à  l'indépendance, 
les  Kabaïles  n'ont  jamais  été  soumis  à  la  domination  du  dey  d'Alger  ;  jamais 
ils  ne  lui  ont  payé  de  plein  gré  le  moindre  tribut.  Aussi  ce  prince  et  les  be\s 
ses  représentants  recouraient-ils  à  la  force ,  pour  les  y  contraindre  :  dès  que 
les  troupeaux  étaient  descendus  dans  la  plaine,  les  janissaires  et  les  makzens 
tombaient  à  l' improviste  sur  les  gardiens,  les  faisaient  prisonniers,  s'emparaient 
des  bestiaux,  et  obligeaient  les  propriétaires  à  les  racheter  chèrement.  Usant 
de  représailles,  les  Kabaïles  se  ruaient  sur  les  villes  et  les  mettaient  au  pillage  ; 
ou  bien,  quand  les  beys  portaient  à  Alger  les  tributs  de  leur  province ,  ils  les 
attendaient  dans  les  gorges  et  les  dévalisaient.  Ainsi  se  sont  maintenues  jus- 
qu'à nous  les  habitudes  féroces  qui  distinguent  ces  indomptables  montagnards. 

Les  Kabaïles  sont  ou  agriculteurs  ou  artisans  ;  ils  habitent  des  maisons  con- 
struites en  pisé  ou  en  pierres  brutes,  et  recouvertes  d'un  toit  de  chaume  ou  de 
feuillage,  quelquefois,  mais  rarement,  d'une  terrasse  en  béton;  chacune  de 
ces  cabanes  a  une  porte  basse  et  étroite  par  laquelle  pénètre  le  jour  et  qui 
reste  toujours  ouverte,  excepté  dans  les  temps  de  pluie,  où  elle  se  ferme  avec 
une  natte  de  jonc.  A  l'une  des  extrémités  de  la  cabane  est  un  foyer  creusé  dans 
la  terre,  où  l'on  fait  la  cuisine  ;  il  est  sans  cheminée,  et  la  fumée  s'échappe  par 
la  porte  ou  par  les  ouvertures  du  toit.  Ordinairement  les  silos  de  la  famille,  où 
se  conservent  les  grains,  les  fruits  et  quelques  viandes  sèches ,  ont  leur  orifice 
dans  la  cabane  môme.  L'ameublement  de  ces  habitations  est  d'une  grande  sim- 
plicité :  deux  pierres  destinées  à  moudre  le  grain,  quelques  paniers  en  roseaux, 
des  pots  en  terre,  des  nattes  de  jonc  et  des  peaux  de  mouton  pour  se  coucher 
et  s'asseoir  :  voilà  toute  la  richesse  de  la  plupart  d'entre  elles. 

Quant  aux  Arabes,  nous  avons  déjà  dit  leur  origine,  et  comment  le  flot 
envahisseur  de  l'islamisme  les  porta  en  Afrique.  L'enthousiasme  les  axait  fait 
conquérants,  le  fanatisme  les  rendit  turbulents  et  guerroyeurs.  Quoique  for- 
mant une  des  belles  races  de  l'espèce  caucasienne,  ils  n'ont  cependant  pas  cette 
régularité  de  proportions  qu'on  trouve  dans  les  races  de  l'Occident  :  leurs 
jambes  et  leur  cou  sont  trop  longs  par  rapport  au  buste,  et  leur  poitrine  trop 
étroite  pour  leur  taille.  Le  teint  brun,  la  barbe  noire  et  clairsemée,  les  yeux 
brillants  et  enfoncés  dans  leurs  orbites,  un  nez  d'aigle  avec  des  narines  larges 


382  DOMINATION  FRANÇAISE. 

et  d'une  extrême  mobilité,  la  bouche  bien  fendue,  les  dents  blanches;  tel  est 
l'ensemble  de  leur  physionomie,  qui  est  dune  saisissante  expression.  La  race 
arabe  se  divise  en  deux  classes  bien  distinctes  :  les  Arabes  sédentaires  ou  agri- 
culteurs [tellias)i  et  les  Arabes  nomades  ou  pasteurs  [zaharis  ou  zcmalovïas). 
Les  premiers  habitent  des  cabanes  en  pisé  ou  en  pierre  et  se  livrent  à  diffé- 
rentes cultures  ;  les  seconds  ne  vivent  que  du  produit  de  leurs  troupeaux  ou  de 
leurs  brigandages,  et  n'ont  pour  habitations  que  des  tentes,  qu'ils  transportent 
sans  cesse  d'un  endroit  à  un  autre. 

Les  Turcs  avaient  établi  dans  la  famille  arabe  une  autre  division  très-impor- 
tante à  connaître,  et  qui,  si  elle  eût  été  étudiée  dès  les  premiers  temps  de  notre 
conquête,  nous  eût  épargné  bien  des  luttes,  bien  des  combats.  Dès  leur 
arrivée  en  Afrique,  témoins  des  haines  qui  divisaient  les  innombrables  tribus 
arabes,  ils  s'appliquèrent  à  faire  servir  ces  dispositions  hostiles  aux  besoins 
de  leur  politique;  ils  intervinrent  dans  les  querelles  ,  accablèrent  certaines  tri— 
luis,  et  accordèrent  à  d'autres  leur  protection.  Celles-ci,  en  échange  de  celte 
faveur,  se  mirent  au  service  de  leurs  nouveaux  maîtres  toutes  les  fois  qu'ils  avaient 
une  expédition  à  tenter  ou  des  impôts  à  lever.  Insensiblement  cette  division 
prévalut,  et  l'Algérie  compta  deux  classes  d'Arabes  bien  tranchées  :  les  margsen 
et  les  rayas.  Les  premiers,  les  privilégiés,  étaient  les  auxiliaires  des  domina- 
teurs; les  seconds,  la  gent  corvéable  et  taillable  à  merci.  Pour  prix  de  leur 
docilité  et  des  services  rendus ,  les  margsen  recevaient  une  part  du  butin 
et  étaient  affranchis  de  toute  espèce  de  charges  ;  ils  ne  payaient  d'autre  tribut 
que  les  tributs  religieux,  c'est-à-dire  Xachour  et  \nzacat,  dont  aucun  musulman 
ne  peut  être  dispensé.  Grâce  à  cette  habile  exploitation  de  l'Arabe  par  l'Arabe, 
les  Turcs  n'eurent  besoin  pendant  tout  le  temps  de  leur  domination  que  d'un 
faible  corps  de  troupes,  pour  appuyer  efficacement  les  razzias  que  les  tribus 
mur  g  zen  faisaient  à  leur  profit  sur  les  rayas.  Notre  conquête  détruisit  celte 
sorte  de  hiérarchie  et  ne  substitua  rien  à  la  place  :  c'est  là  sans  contredit  une 
des  nombreuses  causes  qui  ont  rendu  notre  occupation  si  difficile. 

Entre  la  constitution  politique  des  tribus  arabes  nomades  ou  sédentaires  et 
celle  des  Kabaïles,  il  existe  une  très-grande  analogie;  toutes  professent  la 
religion  de  Mahomet;  seulement  les  Kabaïles  passent  pour  des  musulmans 
aussi  peu  zélés  qu'ignorants  ;  on  cite  même  plusieurs  tribus  de  l'est  chez  les- 
quelles se  sont  conservées  des  pratiques  qui  rappellent  le  paganisme.  Mais  ce 
n'est  là  qu'une  très-rare  exception. 

La  tribu  arabe  ou  kabaïle  prend  ordinairement  son  nom  d'un  individu  qui 
passe  pour  en  être  la  souche,  ou  d'un  lieu  remarquable  près  duquel  elle  habite  ; 
voilà  pourquoi  on  trouve  si  souvent  dans  les  appellations  qui  servent  à  les  dési- 
gner, les  mots  béni  et  ouled,  qui  signifient  fils,  enfants  :  Beni-Messaoud  (enfants 
de  Messaoud),  Ouled-Chareb-el-Kihh  (enfants  qui  habitent  la  montagne  de  la 
Lè\re-du-Vent).  Une  tribu  est  divisée  en  plusieurs  kraroubas  ou  districts,  sub- 
divisés à  leur  tour  en  dackeras,  villages,  agglomérations  de  cabanes,  ou  douairs. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  383 

réunion  de  tentes*.  Le  nombre  de  villages  composant  mu'  krarouba  varie  à  l'in- 
fini ;  mais  chaque  krarouba  loi  nie  une  unité  cl  a  un  cheick  pour  représentant. 
Le  cheick  est  nommé  tous  les  trois  mois  ou  tous  les  nus,  suivant  les  usages; 
ainsi  chaque  chef  de  famille  peut  devenir  cheick  et  participer  à  son  tour  aux 
avantages  attachés  à  ce  titre;  et  ces  avantagés  sont  nombreux,  car  le  cheick 
concentre  dans  ses  mains  tous  les  pouvoirs  politiques,  judiciaires  et  adminis- 
tratifs. 

Toutes  les  affaires  qui,  en  France,  sont  du  ressort  des  tribunaux  criminels  ou 
de  police  correctionnelle  se  jugent  par  un  comité  de  cheicks.  Le  délinquant  est 
condamné  à  une  amende  ou  {/rotin,  et  doit  en  outre  restituer  au  plaignant  la 
valeur  de  l'objet  dont  il  lui  a  fait  tort  :  la  grotia  est  fixée  d'avance  pour  un  vol 
de  figues,  de  raisins,  de  bestiaux,  etc.,  comme  pour  une  dispute,  pour  des  coups 
de  bâton,  de  yataghan,  d'arme  à  feu,  etc.  L'homme  qui  s'est  rendu  coupable 
d'un  meurtre  n'a  d'autre  ressource  que  de  s'évader  sur-le-champ  ,  car  les 
parents  du  défunt  peuvent  le  tuer  sans  autre  forme  de  procès.  S'il  parvient  à 
se  soustraire  à  leur  poursuite,  les  cheicks,  après  s'être  concertés,  lui  infligent 
une  amende  pour  le  paiement  de  laquelle  ses  biens  mobiliers  et  immobiliers, 
s'il  en  possède,  sont  vendus  ;  il  est  en  outre  proscrit,  et  obligé  d'aller  chercher 
asile  dans  une  autre  tribu.  Mais  le  sang  demande  du  sang,  et  le  plus  proche 
parent  de  la  victime  est  toujours  obligé  de  la  venger  :  s'il  y  parvient,  il  n'est  pas 
expulsé  de  sa  tribu ,  mais  il  reste  soumis  à  l'amende. 

Les  Arabes  ainsi  que  les  Kabades  ont  une  grande  vénération  pour  les  mara- 
bouts, pieux  personnages  qui  remplacent  parmi  eux  les  ministres  et  les  ulé- 
mas des  villes.  Tout  individu  qui  s'est  rendu  célèbre  par  ses  vertus,  par  sa 
probité ,  par  une  conduite  exempte  de  cupidité  et  de  violence ,  enfin  par  sa 
grande  régularité  à  s'acquitter  des  devoirs  de  la  religion ,  peut  devenir  mara- 
bout ou  saint.  Objet  de  l'ambition  générale,  ce  haut  titre  est  environné  d'une 
espèce  de  culte,  et  devient  la  source  de  la  noblesse.  Si  les  fils  sont  vertueux 
comme  les  pères,  la  considération  pour  eux  ne  fait  que  s'accroître  ;  s'ils  cessent 
de  l'être ,  la  qualification  leur  reste ,  mais  le  respect  s'éloigne.  Les  mara- 
bouts interviennent  en  qualité  de  pacificateurs  dans  les  querelles  particulières  ; 
ils  sont  consultés  pour  les  guerres  de  tribu  à  tribu;  ils  prophétisent . ,  rendent 
des  oracles,  guérissent  les  malades,  exorcisent,  et  donnent  des  réponses  plus 
ou  moins  satisfaisantes  à  ceux  qui  les  consultent.  Les  plus  vénérés  vivent  dans 
des  espèces  de  retraites  (zouïas)  au  milieu  des  tombeaux  de  leurs  ancêtres; 
réunissant  autour  d'eux  les  jeunes  gens  qui  préfèrent  le  calme  de  l'étude  au 
tumulte  de  la  guerre,  ils  les  familiarisent  avec  les  différentes  interprétations  du 
Koran  ;  au  bout  de  quelques  années  d'étude  ces  adeptes  prennent  le  titre  de 

'  Le  krarouba,  ou  le  fruit  du  caroubier,  est  une  cosse  longue  et  plate  qui  renferme  plusieurs 
grains  :  analogie  toute  naturelle  entre  les  fractions  (h1  tribus,  les  dackeras  ou  douairs  qui  sont 
habiles  par  des  gens  de  la  même  famille. 


SSÏ  DOMINATION  FRANÇAISE. 

thalebs  (savants).  Les  élèves  qui  fréquentent  les  souïas  n'y  apportent  que  leur 
linge  et  leurs  habits.,  car  ces  écoles  sont  gratuites;  «  la  science  de  la  loi,  dit 
«  le  Koran,  ne  doit  pas  se  vendre.  »  Ils  y  sont  nourris  à  l'aide  de  nombreux 
présents  que  le  marabout  reçoit  en  vivres,  bestiaux  et  argent,  des  tribus  qui 
protègent  la  souïa.  L'enceinte  de  ces  lieux  est  sacrée  ;  tout  homme  poursuivi 
pour  un  crime  ou  un  délit  y  trouve  un  asile  inviolable. 

Nous  allons  parler  maintenant  de  ce  qui  nous  importe  le  plus  à  connaître , 
c'est-à-dire  de  l'organisation  militaire  des  tribus. 

Sans  unité  nationale,  presque  étrangères  l'une  à  l'autre,  toujours  prêtes  à 
en  venir  aux  mains  :  telle  a  été  et  telle  est  encore  la  position  respective  des  tribus 
kabaïles  et  arabes.  Le  vol  d'un  mouton ,  un  arbre  coupé,  une  insulte  faite  à  une 
femme,  mille  autres  causes  beaucoup  moins  graves,  suffisent  pour  les  faire  s'en- 
tr'égorger.  Toutefois,  la  guerre  n'éclate  entre  elles  qu'après  une  décision  prise 
dans  le  conseil  des  cheicks.  Le  jour  du  combat  est  fixé ,  et  il  n'y  a  pas  d'exemple 
qu'il  ait  jamais  été  devancé  :  c'est  presque  la  loyauté  des  anciens  tournois.  Une 
surveillance  active  s'exerce  alors  dans  chaque  tribu  sur  tous  ceux  qui  doivent 
répondre  à  l'appel  :  mais  chez  ces  peuples  accoutumés  de  bonne  heure  à 
manier  les  armes,  et  pour  qui  la  guerre  est  une  seconde  nature,  personne  ne 
manque  au  rendez-vous.  Chacun  se  fournit  de  cartouches ,  porte  avec  soi  sa 
propre  subsistance  :  cependant,  lorsque  les  expéditions  doivent  durer  plusieurs 
jours,  on  transporte  en  commun  quelques  vivres  sur  des  bêtes  de  somme;  le 
théâtre  de  la  guerre  fournit  le  reste.  L'extrême  sobriété  de  ces  hommes  rend 
d'ailleurs  les  privations  presque  nulles.  En  route,  ou  sur  le  champ  de  bataille, 
les  plus  braves  excitent  les  autres  et  les  poussent  en  avant.  La  discipline  est 
inconnue  parmi  eux,  mais  ils  suppléent  au  défaut  d'ensemble  par  l'instinct  de 
la  guerre  et  la  parfaite  connaissance  des  lieux. 

Armés  d'un  long  fusil,  d'un  sabre  droit  et  d'une  paire  de  pistolets,  les 
Kabaïles  s'avancent  au  combat  tribu  par  tribu,  chacune  mari  haut  sous  son 
drapeau  porté  par  le  plus  brave.  Au  moment  de  l'attaque,  les  cavaliers 
fondent  au  galop  sur  l'ennemi ,  entraînant  avec  eux  les  fantassins,  qui  se 
tiennent  d'une  main  à  la  selle  ou  à  la  queue  des  chevaux.  Arrivés  à  une  cer- 
taine distance,  le  porte-drapeau  s'arrête;  tous  les  guerriers  de  la  tribu  se 
groupent  autour  de  lui,  tirent  leurs  coups  de  fusil,  puis  les  cavaliers  tournant 
bride,  couchés  sur  leurs  chevaux,  vont  en  arrière  recharger  leurs  armes,  laissant 
les  fantassins  s'abriter  comme  ils  peuvent  au  milieu  des  haies  et  des  buissons. 
Leur  tactique  consiste  réciproquement  à  se  disperser  devant  l'attaque  de 
l'ennemi,  et  à  se  rallier  aussitôt  pour  le  prendre  par  derrière.  Ils  ne  font  jamais 
grâce  de  la  vie  aux  prisonniers  qui  tombent  entre  leurs  mains  :  non  contents  de 
les  soumettre  aux  tortures  les  plus  inouïes,  ils  se  livrent  sur  leurs  cadavres  à 
des  horreurs  dégoûtantes ,  croyant  par  là  se  rendre  agréables  à  Dieu  et  bien 
mériter  de  leur  patrie.  Compagnon  fidèle  de  ses  dangers,  le  fusil  est  à  la 
fois  pour  le  Kabaïle  un   défenseur,   un  ami,  un  trésor.  L'importance  qu'il 


DOMINATION  FRANÇAISE.  385 

attacheà  la  conservation  de  cette  amie  favorite,  est  empreinte  dans  le  dicton 
suivant  :  «un  Kabaïle  a  un  bœuf,  un  cheval,  un  Ane  et  un  fusil;  un  malheur 
lui  survient,  il  vend  d'abord  son  bœuf,  puis  son  cheval,  son  âne;  son  fusil,  il 
ne  le  vend  jamais.» 

Toujours  prêts  à  combattre,  1rs  Araltcs  portent  le  fusil  suspendu  en  bandou- 
lière, le  yataghan  el  les  pistolets  à  la  ceinture.  Dans  les  circonstances  où  ils 
peuvent  se  promettre  un  pillage  considérable,  les  femmes,  les  enfants  forment 
une  seconde  armée  derrière  eu\.  Leur  manière  de  combattre  diffère  peu  de 
celle  des  Kabailes  :  divisés  en  plusieurs  groupes,  les  cavaliers  s'élancent  sur 
l'ennemi  ;  arrivés  à  une  certaine  dislance,  ils  se  détachent  successivement  au 
galop  en  décrivant  une  courbe  excentrique;  dès  qu'ils  en  ont  atteint  le  point 
le  plus  éloigné,  ils  font  feu;  puis,  achevant  d'en  décrire  la  seconde  moitié,  ils 
retournent  au  milieu  des  leurs  pour  charger  de  nom  eau  leurs  armes.  Si 
l'ennemi  se  laisse  ébranler  par  ces  premières  escarmouches,  ils  passent  le  fusil 
dans  la  main  gauche,  et,  le  sabre  au  poing,  se  précipitent  dans  la  mêlée  avec  une 
ardeur  farouche.  Ceux  que  leur  pauvreté  oblige  à  combattre  à  pied  sont  armés 
de  fusils,  de  Iromblons,  de  pistolets,  de  sabres,  de  yataghan  S  et  de  massues; 
assez  bons  piétons,  ils  supportent  aisément  la  fatigue  et  les  privations.  Hors 
de  l'état  de  guerre,  les  Arabes  ne  connaissent  pas  le  dévouement;  mais  sur  le 
champ  de  bataille,  il  n'est  pas  do  périls  qu'ils  n'affrontent  pour  sauver  un 
de  leurs  compagnons  :  les  fantassins  se  précipitent  jusqu'au  milieu  des  rangs 
ennemis  pour  ramasser  les  blessés,  et  les  aider  à  se  remettre  en  selle;  les  cava- 
liers, munis  de  cordes  à  crochet,  enlèvent,  même  en  fuyant,  ceux  des  leurs  qui 
ont  succombé. 

Toutes  les  expéditions  de  tribu  à  tribu  sont  de  courte  durée;  ordinairement, 
après  la  première  rencontre,  vainqueurs  et  vaincus  se  dispersent;  lorsqu'au  con- 
traire ils  montrent  de  l'acharnement,  les  marabouts  les  amènent  à  se  faire  de 
mutuelles  concessions,  et  s'ils  ne  parviennent  pas  à  cimenter  une  paix  durable, 
ils  réussissent  toujours  à  obtenir  de  longues  trêves.  .Mais,  autant  les  marabouts 
se  montrent  animés  d'un  esprit  de  conciliation  dans  ces  luttes  intestines,  autant 
leurs  discours  respirent  la  vengeance  lorsqu'il  s'agit  de  combattre  les  infidèles  ; 
alors,  le  Koran  à  la  main,  ils  prêchent  la  guerre  sainte ,  exaltent  toutes  les  pas- 
sions, et  s'efforcent  de  rendre  implacables  toutes  les  haines. 

Le  djehad,  ou  la  guerre  sainte,  est  déclarée  par  le  Koran  obligatoire  pour  tous 
les  musulmans  :  seulement,  lorsqu'un  nombre  suffisant  de  fidèles  a  répondu  au 
premier  appel  de  l'iman ,  les  autres  sont  dégagés  de  l'obligation  qui  pesait  sur 
tous.  Dans  le  cas  d'appel  général,  les  exceptions  cessent,  si  ce  n'est  en  faveur  des 
femmes,  des  enfants.,  des  esclaves  et  des  infirmes.  L'esclave  ne  peut  combattre 
sans  l'autorisation  de  son  maître,  la  femme  sans  celle  de  son  mari.  En  Algérie, 
on  n'a  jamais  mi  de  femme  prendre  part  aux  combats  livrés  à  l'armée  française  ; 
les  esclaves  seuls  s'y  sont  montrés. 

Deux  motifs,  l'un  purement  religieux,  l'autre  purement  humain,  firent  naître 

49 


386  DOMINATION  FRANÇAISE. 

et  entretinrent  l'ardeur  avec  laquelle  les  Arabes  répondirent  longtemps  d'eux- 
mêmes  aux  appels  de  la  guerre  sainte  :  le  premier,  puisé  dans  les  magnifiques 
espérances  de  la  vie  future  et  dans  le  mépris  de  la  mort ,  est  inspiré  par  un 
aftalisme  absolu.  Mahomet  ne  répète— t-il  pas  à  toutes  le  pages  de  son  livre , 
que  le  paradis  sera  la  récompense  de  ceux  qui  combattent  pour  la  foi  ;  (pie  le  lâche 
et  le  déserteur  sont  dévolus  à  l'enfer  ;  que  tomber  sur  le  champ  de  bataille ,  ce 
n'est  pas  mourir  ,  mais  vivre  ;  que  le  martyr  doit  trouver  après  sa  mort  bien  au 
delà  de  ce  qu'il  laisse  dans  ce  monde  inférieur,  etc.  Le  second  motif  s'adresse  , 
non  plus  à  l'Ame  des  croyants,  mais  à  tous  les  instincts  grossiers  de  la  vie 
physique  et  du  bien-être  matériel.  Le  partage  du  butin  est  combiné  par  les  lois 
du  djehad,  de  manière  à  assurer  à  tous  ceux  qui  y  participent  un  intérêt  per- 
sonnel et  positif.  Tous  les  objets  pris  sur  l'ennemi  doivent  être  mis  en  com- 
mun ,  pour  être  répartis  plus  tard  par  l'iman  :  un  cinquième  se  prélève  d'abord 
pour  les  besoins  généraux  de  l'islamisme;  les  quatre  autres  cinquièmes  sont 
partagés  entre  les  vainqueurs  et  ceux  qui  leur  sont  unis  par  les  liens  du  sang , 
tels  que  les  femmes,  les  enfants,  etc.  La  loi  donne  aux  cavaliers  deux  parts,  et 
une  seule  aux  fantassins.  L'infidèle  n'a  pas  droit  au  partage;  l'iman  peut,  s'il  le 
juge  à  propos,  lui  accorder  une  rétribution  pour  les  services  qu'il  a  rendus. 

Si  le  sentiment  religieux  s'affaiblit  bientôt  et  subit  chez  la  plupart  des  musul- 
mans le  sort  de  toutes  les  croyances  humaines,  l'amour  du  butin,  développé 
de  tout  temps  dans  la  race  arabe ,  fut  loin  de  diminuer.  Ce  mobile  sembla,  au 
contraire,  grandir  de  tout  ce  que  perdait  en  énergie  le  fanatisme  purement 
religieux.  Diverses  irruptions  tentées  du  ixe  au  xne  siècle,  par  les  Arabes 
d'Afrique  et  d'Espagne,  dans  le  Languedoc  et  la  Provence,  et  sur  le  littoral 
méditerranéen,  paraissent  avoir  été  uniquement  inspirées  par  l'amour  du  butin  ; 
car  ce  ne  fut  qu'une  série  de  courses  entreprises  pour  piller  les  monastères , 
enlever  les  troupeaux,  et  fournir  d'esclaves  chrétiens  les  marchés  de  Grenade, 
de  Tunis,  ou  du  Caire. 

Enfin,  après  l'affaiblissement  de  la  puissance  musulmane  en  Occident,  le 
djehad  prit  la  forme  exclusivement  maritime.  Au  moment  où  l'armée  française 
aborda  en  Afrique,  il  se  trouvait  réduit  aux  proportions,  non  plus  d'une  guerre 
nationale  et  religieuse,  mais  d'une  piraterie  vulgaire  souvent  bcureuse  et  quel- 
quefois rudement  châtiée.  Notre  invasion  semblait  donc  une  occasion  favorable 
pour  ranimer  le  vieux  fanatisme  de  la  population  algérienne.  Le  souverain  de  la 
régence,  Hussein-Pacha,  chercha  dans  un  appel  à  l'énergie  des  croyances  musul- 
manes un  moyen  de  résistance;  mais  ce  fut  seulement  l'amour  du  pillage  qui 
réchauffa  l'ardeur  belliqueuse  des  Arabes;  dès  que  toute  espérance  de  butin  fut 
perdue,  les  contingents  se  dispersèrent  :  la  rrécessité  de  défendre  leurs  croyances 
ou  même  l'indépendance  du  pays ,  ne  leur  sembla  plus  assez  forte  pour  les 
faire  rester  sous  des  drapeaux  que  la  fortune  venait  de  trahir.  Toutefois  n'ou- 
blions pas  que  c'était  un  Turc  qui  les  convoquait;  bientôt  après  ils  retrouvèrent 
toute  leur  énergie  et  torrt  leur  fanatisme,  à  la  voix  du  chef  indigène  qui  s'est  dit 


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DOMINATION  FRANÇAISE.  :i87 

inspiré  de  Dieu.  Telle  est  l'organisation  politique  et  religieuse  de  ces  peuples 

que  mous  avons  toujours  VUS  hostiles  aux  dominateurs  do  leur  pays,  et  contre 
lesquels  nos  armées  allaient  avoir  tant  de  luttes  à  soutenir. 

Lorsque  l'expédition  de  l'Atlas  fut  définitivement  arrêtée,  le  généra]  en  chef 
commença  par  proclamer  la  déchéance  du  l>ey  de  Tittery,  et  lui  donna  pour 
successeur  Mustapha-Ben-Omar,  Maure  d'une  grande  distinction,  qui  dès  les 
premiers  jours  s'était  montré  dévoué  à  notre  cause;  il  concentra  ensuite  autour 
d'Alger  to  tes  les  troupes  qui  ne  faisaient  pas  partie;  de  l'expédition,  et  en  confia 
le  commandement  aux  généraux  Loverdo,  Cassan,  Damrémont  et  Danlion.  Le 
17  novembre,  l'armée  se  mit  en  marche;  son  aspect  avait  quelque  chose  d'orien- 
tal :  aux  shakos  de  nos  soldats  se  mariaient  les  turbans  des  zouaves;  les 
chameaux  qui  taisaient  partie  des  équipages  dominaient  de  leur  long  col  les 
mulets  de  b<U  et  les  prolonges.  Dans  l' état-major,  cet  aspect  était  plus  prononcé 
encore  :  l'aga  d'Alger  avec  ses  officiers  et  ses  gardes,  portant  tous  de  longs 
fusils  appuyés  debout  sur  la  cuisse,  accompagnait  le  général  en  chef;  on  remar- 
quait également  dans  ce  cortège  le  nouveau  bey  de  Tittery  tout  ruisselant  d'or, 
ainsi  qu'un  jeune  mamelouck,  Youssouf,  récemment  arrivé  de  Tunis,  et  dont  le 
nom  inconnu  alors  ne  devait  pas  tarder  à  devenir  populaire.  Tous  ces  Maures, 
tous  ces  Arabes  couverts  de  leurs  longs  manteaux  blancs,  montés  sur  de  magni- 
fiques  chevaux  richement  caparaçonnés ,  contrastaient  avec  la  simplicité  des 
uniformes  français. 

Après  la  première  journée  de  marche ,  l'armée  bivouaqua  à  Bouffarick  et 
n'y  fut  pas  inquiétée.  Le  19,  elle  se  porta  vers  Blidah;  l'ennemi  ne  se  montrait 
pas  encore;  seulement,  lorsqu'on  fut  en  vue  de  cette  ville,  on  aperçut  une 
longue  ligne  d'Arabes  à  cheval,  armés  de  fusils,  occupant  une  étendue  de 
plus  d'une  demi-lieue  ,  la  droite  appuyée  à  l'Atlas  et  la  gauche  à  la  route  de 
Coleah.  Le  général  en  chef  fit  aussitôt  développer  ses  colonnes ,  de  manière  à 
opposer  à  l'ennemi  un  front  aussi  étendu  que  le  sien ,  et  envoya  un  parlemen- 
taire pour  connaître  le  motif  de  cette  démonstration.  Youssouf  fut  chargé 
de  cette  mission,  qui  n'était  pas  sans  danger.  «  Dis  à  ton  général,  lui  répondit- 
«  on ,  que  nous  sommes  décidés  à  lui  refuser  l'entrée  de  notre  ville.  C'est  au 
«  bey  de  Tittery  qu'il  a  affaire  :  qu'il  se  porte  donc  sur  Medeah  et  qu'il  nous 
«  laisse  tranquilles,  s'il  ne  veut  pas  exciter  notre  colère.  »  Un  des  chefs  accom- 
pagna Youssouf  jusqu'au  quartier  général,  pour  venir  confirmer  ces  insolentes 
paroles. 

Sans  s'y  arrêter  un  instant ,  le  général  Clausel  donna  ordre  à  la  brigade 
Achard  de  tourner  la  ville  par  la  droite  et  de  l'attaquer  immédiatement  par  'e 
point  qui  se  trouve  entre  les  chemins  de  Coleah  et  de  Medeah  ;  la  brigade 
d'Uzer  s'avança  directement  par  la  route  d'Alger.  Ce  hardi  mouvement  fut 
exécuté  avec  assez  de  promptitude ,  malgré  les  obstacles  que  les  troupes  ren- 
contraient sur  un  terrain  couvert  d'épaisses  broussailles,  et  malgré  les  coups  de 
fusil  que  les  habitants  leur  tiraient  à  bout  portant,  cachés  derrière  les  mu- 


388  DOMINATION  FRANÇAISE. 

railles  et  les  haies  des  jardins.  Enfin  le  lieutenant  de  voltigeurs  d'Hugues 
parvint  à  escalader  le  mur  d'enceinte,  mit  en  fuite  les  Arabes  qui  le  défen- 
daient ,  et  vint  ouvrir  les  portes  aux  deux  brigades  ;  elles  entrèrent  presque  en 
même  temps  dans  la  ville  par  deux  côtés  différents;  mais  déjà  les  habitants 
l'avaient  évacuée.  Le  lendemain  on  les  aperçut  assis  sur  le  sommet  des  collines, 
observant  en  silence  ce  qui  se  passait. 

Avant  de  se  porter  sur  Medeah,  le  général  en  chef  jugea  prudent  d'occuper  Bli- 
dah.  Quoique  construit  en  pizé,  le  mur  d'enceinte  pouvait  être  considéré 
comme  un  obstacle  suffisant  contre  les  Arabes;  mais  les  jardins  qui  avoisinent 
ce  mur,  qui  y  touchent  même,  nuisaient  trop  à  la  défense  pour  qu'on  les  laissât 
subsister;  immédiatement  l'ordre  de  les  abattre  fut  donné.  Ces  jardins  où  se 
trouvaient  de  magnifiques  orangers,  des  légumes  et  des  fruits  de  toute  espèce, 
formaient  la  principale  richesse  des  habitants,  que  ruinait  leur  dévastation. 
Lorsqu'ils  virent  que  la  hache  de  nos  sapeurs  ne  respectait  rien,  ces  malheureux 
recoururent  aux  supplications,  et  envoyèrent  au  général  une  députation  pour 
obtenir  au  moins  un  sursis.  Mais  les  lois  de  la  guerre  sont  inexorables  et  les 
approches  de  Blidah  furent  impitoyablement  déblayées.  Pendant  cette  opération, 
deux  de  nos  bataillons  envoyés  contre  les  Beni-Salah,  tribu  kabaïle  qui  avait 
pris  la  plus  grande  part  aux  démonstrations  hostiles  de  la  veille,  exerçaient  dans 
les  environs  des  représailles  non  moins  terribles  :  toutes  les  plantations  étaient 
arrachées,  les  cabanes  et  les  tentes  pillées  et  incendiées,  les  troupeaux  dispersés 
ou  égorgés.  Nos  soldats,  qui  avaient  à  se  venger  de  ces  mille  coups  de  fusil  qui 
leur  étaient  si  traîtreusement  tirés ,  se  livraient  sans  pitié  à  ces  exécutions. 
Une  soixantaine  de  prisonniers  furent  amenés  au  quartier  général  :  on  les  avait 
pris  les  armes  à  la  main ,  on  les  avait  vus  détourner  de  son  lit  le  torrent  qui 
arrose  Blidah,  et  faire  feu  sur  des  soldats  du  train  :  le  chef  d'état-major, 
après  avoir  examiné  rapidement  la  charge  qui  pesait  sur  chacun  d'eux ,  les  fit 
fusiller  par  groupes  de  quatre,  de  six  à  la  fois,  pendant  que  les  autres, 
accroupis  sur  leurs  talons,  récitant  des  prièies  ou  fumant  leur  chibouque , 
attendaient  paisiblement  leur  tour.  Le  sang-froid  du  muphli  de  Blidah,  l'un 
de  ces  prisonniers,  en  sauva  une  bonne  p;irtie.  «  C'était  bien  la  peine,  disait-il 
«  en  marchant  au  supplice ,  que  je  me  sacrifiasse  pour  les  chrétiens.  J'étais  sur 
«  le  point  de  leur  rallier  toutes  les  tribus  environnantes,  et  ils  me  fusillent  !  » 
Un  interprète  vint  aussitôt  rapporter  ces  paroles  au  général  en  chef;  l'exécu- 
tion fut  suspendue ,  le  muphti  interrogé  et  mis  en  liberté  sur  parole.  Deux 
heures  après  il  ramenait  à  Blidah  plusieurs  chefs  kabaïles  qui  s'engageaient  à 
ne  plus  porter  les  armes  contre  les  Français  ;  promesses  éphémères ,  mais  qui 
du  moins  facilitèrent  notre  marche. 

Le  20,  après  avoir  laissé  à  Blidah  deux  bataillons  avec  deux  pièces  de  canon, 
sous  les  ordres  du  colonel  Bulhières,  afin  d'assurer  les  communications  avec 
Alger  et  de  se  procurer  des  vivres  et  des  fourrages  que  les  troupes  devaient 
prendre  à  leur  retour,  le  général  se  porta  sur  Medeah  ,  en  laissant  à  sa  gauche 


DOMINATION   FRANÇAISE.  389 

tes  hauteurs  qui  dominent  la  Metidjah.  Ce  fui  une  véritable  promenade  militaire 
le  temps  était  magnifique,  et  l'ennemi  ne  se  montrait  mille  paît;  bien  plus, 
intimidés  par  notre  vigoureuse  attaque  de  la  veille,  les  Kabailes  accouraient  à 
notre  rencontre,  fournissant  des  vivres  aux  soldats  et  donnant  aux  chefs  des 
renseignements  sur  les  forces  du  bey.  Vers  le  milieu  du  jour,  on  atteignit  une 
grande  ferme,  située  à  dix  kilomètres  de  Blidah,  désignée  sous  le  nom  de  ferme 
de  VAga;  elle  se  trouve  vis-à-vis  d'une  gorge  qui  sert  de  passage  pour  arriver 
sur  les  hauteurs  de  l'Atlas.  Entourée  d'un  bon  mur,  dominant  la  plaine,  celte 
terme  tut  occupée  et  mise  en  état  de  défense,  afin  de  servir  de  dépôt  pour 
l'artillerie  et  les  gros  bagages.  Le  21,  l'armée  reprit  sa  marche  ;  mais  avant  de 
s'engager  dans  les  défilés  de  l'Atlas,  le  général  Clausel  adressa  aux  troupes 
l'allocution  suivante  : 

«Soldats, 

«  Nous  allons  franchir  la  première  chaîne  de  l'Atlas,  planter  le  drapeau  tricolore 
dans  l'intérieur  de  l'Afrique,  et  frayer  un  passage  à  la  civilisation ,  au  commerce  et  à 
l'industrie.  Vous  êtes  dignes,  soldats,  d'une  si  noble  entreprise;  le  monde  civilisé  vous 
accompagnera  de  ses  voeux. 

<•  Conservez  le  même  bon  ordre  qui  existe  dans  l'armée.  Ayez  le  respect  le  plus  grand 
et  le  plus  soutenu  pour  les  populations  partout  où  elles  seront  paisibles  et  soumises; 
c'est  ce  que  je  vous  recommande. 

«  Ici ,  j'emprunte  la  pensée  et  les  expressions  d'un  grand  homme  ,  et  je  vous  dirai 
aussi  que  quarante  siècles  vous  contemplent!  » 

L'armée  s'engagea  alors  dans  un  étroit  sentier  qui,  par  une  pente  rapide,  con- 
duit au  col  ou  teniah  de  Mouzaïa.  La  brigade  Achard  marchait  la  première, 
immédiatement  suivie  par  l'artillerie  de  montagne  et  la  brigade  Monck  dlïzcr 
avec  laquelle  était  la  cavalerie  ;  venaient  ensuite  les  bagages ,  escortés  par 
la  brigade  Hurel  qui  formait  l'arrière-garde.  Deux  hommes  seulement  pou- 
vaient passer  de  front.  Arrivée  près  du  col,  elle  fit  une  halte;  l'artillerie  tira 
vingt-cinq  coups  de  canon  pour  célébrer  son  passage  sur  le  mont  Atlas,  et  de 
toutes  parts  s'élevèrent  spontanément  les  cris  de  Vive  la  France!  Vive  le  Roi  des 
Français!  C'était  un  spectacle  imposant  et  sublime,  que  de  voir  nos  braves, 
disséminés  sur  les  pentes  abruptes  des  montagnes ,  célébrer  par  leurs  chants 
cette  nouvelle  prise  de  possession  !  Bientôt  l'ennemi  se  présenta  et  fut  succes- 
sivement débusqué  de  tous  les  mamelons  qu'il  occupait.  Bou-Mezrag  nous 
■attendait  au  teniah  de  Mouzaïa,  avec  son  aga  et  son  fils;  il  avait  six  mille 
hommes  et  deux  pièces  de  canon ,  et  gardait  une  coupure  de  quatre  pieds  de 
large  par  laquelle  il  fallait  inévitablement  passer.  La  route  suit  la  rive  droite 
d'un  torrent  fort  encaissé;  elle  est  coupée  sur  plusieurs  points  par  des  ravins 
très-profonds ,  dont  les  eaux  viennent  se  jeter  dans  le  torrent.  Ce  terrain  était 
d'autant  plus  favorable  à  l'ennemi  qu'entre  les  ravins  s'élèvent  des  plateaux  qui 
dominent  au  loin  le  chemin.  Il  avait  disposé  ses  troupes  de  la  manière  suivante  : 


390  DOMINATION  FRANÇAISE. 

douze  à  quinze  cents  hommes  à  la  gauche  du  col  ;  à  peu  près  autant  à  la  droite; 
le  surplus,  échelonné  dans  les  gorges,  en  avant  de  la  position  principale, 
gardait  les  points  les  plus  favorables  à  la  défense  jusqu'à  une  distance  de  trois 
kilomètres.  Toutes  les  hauteurs  à  droite  et  à  gauche  delà  vallée,  jusque  sur  nos 
derrières,  étaient  occupées  par  des  Arabes  armés. 

On  tiraillait  depuis  plus  de  deux  heures,  lorsque  le  général  en  chef  donna 
l'ordre  aux  bataillons  des  14e,  20e  et  28'',  de  gagner  les  crêtes  de  gauche  et  de 
les  suivre  pour  tourner  le  col  et  prendre  l'ennemi  à  dos.  Ces  braves,  qui 
n'avaient  pas  cessé  de  combattre  en  gravissant  les  montagnes,  mourant  de  soif 
et  accablés  par  un  soleil  brûlant ,  redoublèrent  de  courage  et  se  dirigèrent 
droit  vers  la  crête,  malgré  une  grêle  de  balles  et  de  pierres.  En  ce  moment 
le  général  Achard,  avec  un  bataillon  du  37e,  arrivait  à  l'entrée  du  col;  il  fit 
déposer  les  sacs,  la  charge  battit,  et  tous  s'élancèrent  avec  ardeur  par  un  sentier 
tortueux,  sous  le  feu  roulant  de  l'ennemi.  Un  moment  ce  bataillon  fut  com- 
promis; mais,  soutenu  par  quelques  compagnies  du  14e,  il  parvint  à  franchir  le 
col  ;  alors  les  Kabaïles,  se  voyant  attaqués  de  tous  côtés,  prirent  la  fuite  sans 
presque  opposer  de  résistance.  Avant  le  coucher  du  soleil ,  les  Français  étaient 
maîtres  de  toutes  les  positions ,  et  le  drapeau  national  flottait  sur  toutes  les 
hauteurs,  car  le  col  de  Mouzaïa,  quoique  très-élevé,  est  lui-même  dominé  par 
des  pics  d'une  élévation  considérable  dont  le  sommet  fut  occupé  par  nos  soldats. 
Le  quartier  général  s'établit  dans  la  vallée;  de  là  on  put  jouir,  à  la  chute  du 
jour,  d'un  spectacle  imposant  :  c'étaient  les  feux  des  bivouacs  qui,  dispersés  sur 
la  cime  des  montagnes ,  en  dessinaient  tous  les  mouvements. 

Ce  premier  passage  du  Mouzaïa  est  sans  contredit  un  des  plus  beaux  succès 
de  notre  armée  d'Afrique.  Cinq  à  six  mille  hommes,  appuyés  de  deux  pièces  de 
canon,  en  défendaient  les  approches  :  les  forces  de  l'ennemi  étaient  donc  supé- 
rieures aux  nôtres,  et  il  avait  en  outre  l'avantage  de  la  position ,  avantage 
immense  en  pareils  lieux.  Le  courage  de  nos  soldats  et  l'habileté  de  leurs  chefs 
triomphèrent  du  nombre  et  des  difficultés.  Aussi  cette  journée  fut-elle  meur- 
trière :  elle  nous  coûta  plus  de  deux  cents  hommes  tués  ou  mis  hors  de 
combat;  le  14e  perdit  trois  ofliciers,  et  le  37e  soixante-dix  hommes  dont  quatre 
officiers;  mais  elle  nous  acquit  un  ascendant  immense  sur  les  tribus  arabes  et 
kabaïles. 

La  brigade  Monck  d'Uzer  reçut  la  mission  de  garder  le  Mouzaïa.  On  y  réunit 
et  installa  les  blessés  sous  des  tentes.  Le  général  en  chef,  avec  le  reste  du  corps 
expéditionnaire,  se  dirigea  sur  Medeah.  Les  tribus  étaient  démoralisées;  elles 
ne  firent  plus  que  quelques  rares  et  insignifiantes  démonstrations.  Le  22  au  soir 
on  arriva  devant  Medeah;  aussitôt  les  principaux  habitants  vinrent  donner  au 
général  les  plus  formelles  assurances  de  la  soumission  entière  de  la  ville;  en 
dehors  des  portes,  sur  toutes  les  hauteurs  voisines,  on  remarquait  des  groupes 
nombreux  assis  sur  l'herbe,  et  dont  les  gestes  témoignaient  du  plaisir  que  leur 
causait  notre  arrivée.  Le  général  en  chef,  précédé  des  députations  et  escorté  de 


h-~i 


DOMINATION  FRANÇAISE.  391 

deux  bataillons,  entra  dans  la  \  ille  ;  le  reste  de  l'année  bivouaqua  sur  les  collines 
environnantes. 

Medeah  est  une  ancienne  Forteresse  bâtie  par  les  Romains  sur  la  partie 
supérieure  d'un  mamelon  que  bordent  les  affluents  «lu  Chelilf;  elle  s'arrêta 
d'abord  à  moitié  pente  vers  le  sud,  ainsi  que  l'atteste  le  tracé  de  ses  anciens 
remparts.  Depuis,  habitée  par  les  diverses  races  qui  ont  tour  à  tour  domine 
en  Afrique,  elle  s'est  étendue  jusqu'au  pied  même  du  mamelon.  C'est  ainsi 
qu'ont  pris  naissance  la  haute  et  la  basse  ville.  Dans  sa  partie  basse,  elle 
renferme  une*  fontaine  très-abondante  où  l'on  reconnaît  des  traces  de  travaux 
antiques.  La  ville  haute  manquait  d'eau  :  pour  y  remédier,  les  Romains 
relièrent  à  leur  citadelle,  par  un  chemin  incliné,  une  magnifique  source  sor- 
tant avec  une  force  extrême  de  dessous  le  rocher  qui  la  supporte,  lin  aqueduc 
construit  en  pierre  et  en  brique  y  amène  encore  de  l'eau;  en  sorte  que  dans 
tous  les  quartiers  on  trouve  des  fontaines  abondamment  approvisionnées. 

Un  mur  d'enceinte  construit  en  pierre  entoure  Medeah  de  toutes  parts  ;  il 
est  percé  de  cinq  portes  que  ne  défend  aucun  ouvrage  extérieur;  quelques 
meurtrières  seulement,  pratiquées  à  droite  et  à  gauche  ,  permettent  de  faire 
feu  sur  ceux  qui  s'avanceraient  pour  attaquer.  Au-dessus  de  la  porte  du 
sud  se  trouve  une  batterie  armée  de  deux  longues  couleuvrines  provenant  des 
arsenaux  espagnols.  L'aspect  de  Medeah  est  triste  comme  celui  de  toutes  les 
villes  d'Afrique  ;  les  maisons  y  sont  construites  en  pierre,  mais  leur  disposition 
intérieure  et  extérieure  est  absolument  semblable  à  celle  des  maisons  d'Alger. 
Dans  la  rue  principale,  qui  La  traverse  en  zig-zag  du  nord  au  midi,  sont  réunies 
les  boutiques  des  détaillants  ;  sur  la  place  on  remarque  un  café  mauresque 
d'assez  joli  aspect,  et  un  fond uck,  espèce  de  caravansérail  pour  les  marchands. 
La  population  ne  dépasse  pas  sept  à  huit  mille  rtmes  :  elle  se  montra  bien- 
veillante et  paraissait  très-laborieuse  '. 

Le  général  en  chef  occupa  la  résidence  de  Tiou-Mezrag,  maison  fort  simple, 
dénuée  d'ornements,  n'ayant  qu'un  seul  étage  et  ne  se  distinguant  des  autres 
«pie  par  de  plus  larges  proportions.  Quant  au  nouveau  bey,  Moustapha-Ben- 
Omar,  il  choisit  une  maison  plus  modeste;  ce  qui  n'empêcha  pas  les  habi- 
tants de  venir  en  foule  lui  offrir  les  félicitations  et  les  présents  d'usage.  Le  len- 
demain, les  boutiques  de  Medeah  furent  ouvertes;  tout  le  monde  vaquait  à  ses 
affaires  :  officiers  et  soldats  circulaient  dans  les  rues,  pêle-mêle  avec  les  indi- 
gènes, comme  dans  une  ville  de  garnison  située  au  cœur  de  la  France. 

Depuis  longtemps,  les  tribus  voisines  de  cette  capitale  avaient  fait  prévenir 


1  Medeah  est  située  à  onze  cents  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer;  les  chaleurs  de  l'été 
y  sont  aussi  excessives  que  le  froid  en  hiver.  Quoique  les  orangers  et  les  oliviers  cessenl  de 
croître  dans  cette  région,  les  environs  de  la  ville  n'en  offrent  pas  inoins  des  sites  délicieux  cl 
des  cultures  très-variées  :  le  mûrier  ,  le  poirier  ,  le  peuplier  ,  le  cerisier  et  la  plupart  des  arbres 
d'Europe  y  viennent  très-bien;  les  vignes  y  sont  aussi  en  grande  abondance ,  elles  produisent 
d'excellent  raisin  et  forment  une  partie  importante  de  la  culture. 


392  DOMINATION  FRANÇAISE. 

le  général  en  chef  qu'elles  empocheraient  l'ancien  bey  de  se  retirer  dans  les 
montagnes.  En  effet,  après  la  journée  du  21,  Bou-Mezrag,  ne  sachant  comment 
échapper  aux  Kabaïles  qui  le  menaçaient  déjà,  se  retira  dans  un  marabout 
très-vénéré,  situé  à  quatre  lieues  de  Medeah,  et  qui  jouit  de  grandes  immu- 
nités; mais  ne  s'y  croyant  pas  encore  en  sûreté,  il  fit  demander  au  général 
Clause!  s'il  consentirait  à  le  recevoir  comme  prisonnier  de  guerre.  Un  sauf- 
conduit  lui  fut  envoyé;  et,  dans  la  soirée  du  23,  il  entra  dans  la  ville,  accom- 
pagné de  ses  femmes,  des  divers  membres  de  sa  famille  et  d'une  suite  nom- 
breuse, mais  sans  armes. 

Bou-Mezrag  était  un  homme  de  moyenne  taille,  assez  replet,  âgé  d'environ 
soixante  ans,  d'une  belle  figure  encadrée  dans  une  magnifique  barbe  blanche; 
son  regard  était  vif  et  sévère,  son  caractère  hautain  et  irascible.  Lorsqu'il 
se  présenta  devant  le  général  en  chef,  il  lui  prit  sa  main  et  la  baisa  trois  fois 
avec  le  plus  grand  respect,  en  disant  à  chaque  fois  :  «  Pardonne-moi!  » 

—  Tu  ne  le  mérites  pas ,  lui  dit  le  général ,  car  tu  as  trahi  tes  serments. 

—  C'est  vrai;  j'ai  commis  là  une  grande  faute;  mais  aussi  cette  faute  ne 
t'a-t-clle  pas  procuré  la  gloire  de  me  vaincre  sur  l'Atlas  et  de  planter  tes  dra- 
peaux triomphants  sur  les  cimes  les  plus  élevées  de  nos  montagnes? 

Cette  adroite  réponse  lui  valut  immédiatement  son  pardon  ;  il  fut  seulement 
gardé  à  vue  dans  la  maison  qu'on  lui  assigna  pour  logement. 

La  journée  du  25  fut  consacrée  à  l'installation  du  nouveau  bey,  à  qui  fut 
adjoint  un  divan  composé  de  notables  de  la  ville;  on  lui  laissa  douze  cents 
hommes  de  troupes  françaises,  avec  quelques  canons,  soutenus  par  une 
milice  composée  des  citoyens  qui  se  montraient  les  plus  dévoués  à  notre 
cause.  Le  lendemain  26,  l'armée  opéra  son  mouvement  de  retour  sur  Alger  en 
suivant  exactement  le  même  chemin  qu'elle  avait  pris  en  allant.  La  brigade 
Hurel  formait  l'avant-garde  ,  les  bagages  marchaient  au  centre,  et  le  général 
Achard  était  à  l'arrière-garde  avec  les  bataillons  du  IVe  et  du  37e  de  ligne. 
L'ex-bey,  magnifiquement  vêtu,  monté  sur  un  superbe  cheval,  et  placé  au 
milieu  d'un  détachement  de  gendarmerie,  s'avançait  suivi  de  ses  janissaires 
sans  armes,  qui  marchaient  derrière  lui  la  tête  basse. 

On  arriva  au  col  de  Mouzaïa  sans  avoir  rencontré  un  seul  ennemi; 
toutes  les  tribus  avaient  arboré  en  signe  de  paix  de  petits  drapeaux  blancs 
gardés  chacun  par  quatre  hommes.  La  ferme  de  l'Aga  n'avait  essuyé  aucune 
insulte;  mais,  en  approchant  de  Blidah,  on  apprit  que  la  garnison  de 
cette  ville,  forte  à  peine  de  huit  cents  hommes,  avait  été  sérieusement  atta- 
quée par  les  Kabaïles  sous  les  ordres  du  farouche  Ben-Zamoun.  Ils  étaient 
déjà  parvenus  à  pénétrer  dans  quelques  quartiers ,  déjà  deux  de  leurs  drapeaux 
flottaient  sur  le  mur  d'enceinte,  lorsque  le  colonel  Bulhières,  qui  commandait 
la  place,  envoya  deux  compagnies  de  grenadiers  pour  les  prendre  en  queue. 
Surpris  par  cette  attaque  imprévue,  les  assaillants  crurent  avoir  affaire  à  toute 
l'armée  française  qui  revenait  de  l'Atlas;  le  moutzelcin  de  la  grande  mosquée 


DOMINATION  FRANÇAISE.  393 

contribua  à  les  confirmer  dans  cette  erreur  en  leur  criant:  «Voici  les  Français!» 
Aussitôt,  cédant  à  la  peur,  ils  se  prirent  à  fuir  vers  la  Metidjah.  Là,  pour  cou- 
ronner cette  journée  par  un  exploit  digne  de  leur  férocité,  ayant  rencontré  un 
détachement  de  cinquante  artilleurs  qui  allaient  chercher  des  munitions  à 
Alger,  ils  les  massacrèrent  sans  pitié. 

Lorsque  la  colonne  expéditionnaire  entra  dans  la  \ille,  tout  y  était  encore 
dans  une  grande  agitation  :  l'eau  des  ruisseaux  était  teinte  de  sang,  les  cada- 
vres encombraient  les  rues,  plusieurs  maisons  étaient  détruites  ou  incendiées, 
et  les  habitants  désolés  couraient  de  côté  et  d'autre,  à  la  recherche  de  ceux  des 
leurs  qui  avaient  disparu  au  milieu  de  celte  horrible  confusion.  Après  avoir 
usité  en  détail  tous  les  quartiers,  ainsi  (pie  les  approches  de  la  place,  et 
reconnu  qu'il  n'y  avait  aucun  avantage  à  l'occuper,  le  général  donna  l'ordre 
de  reprendre  la  route  d'Alger.  I  ne  grande  partie  des  habitants  de  cette  mal- 
heureuse cité,  redoutant  les  Kaluiïles,  qui  les  avaient  si  souvent  pillés  et 
maltraités ,  demandèrent  à  suivre  l'armée  :  celte  permission  leur  fut  accordée. 
Touché  de  leurs  souffrances,  on  mit  à  la  disposition  de  ces  infortunés  les 
mulets  de  bât  et  les  prolonges  que  ne  réclamaient  pas  les  besoins  du  service, 
Ce  n'était  plus  une  armée,  mais  une  véritable  caravane'. 

Un  petit  nombre  d'Arabes  vinrent  encore  inquiéter  nos  derrières;  mais 
quelques  coups  de  canon  suffirent  pour  les  disperser.  Le  20  ,  les  brigades 
Monck  d'Uzer  et  Hurel,  sous  les  ordres  du  général  Boyer,  rentrèrent  dans 
leurs  cantonnements;  le  général  en  chef  avec  la  brigade  Achard  reconnut  les 
divers  affluents  du  Ma/afran  qui  traversent  la  plaine  de  la  Metidjah,  parcourut 
ensuite  le  Massif  et  rentra  enfin,  le  30 ,  à  Alger,  aux  acclamations  de  toute  la 
population.  On  croyait  que  cette  expédition  et  la  capture  du  chef  des  insurgés 
suffiraient  pour  réduire  l'insurrection  et  pacifier  la  province;  mais  on  ne 
connaissait  pas  encore  l'opiniâtreté  du  caractère  arabe. 

L'expédition  de  Medeah  fut,  sans  contredit,  sagement  conçue ,  très-habile- 
ment conduite  ;  elle  imposa  aux  tribus  insurgées,  et  fit  refluer  derrière  l'Atlas 
et  au  delà  des  frontières  du  Maroc  les  auxiliaires  coalisés;  mais  ce  n'était  encore 
là  que  le  commencement  de  tout  ce  qu'il  y  avait  à  faire  pour  assurer  notre 
domination.  L'indécision  de  la  métropole,  les  troubles  intérieurs  qui  agitaient 
la  France,  le  danger  imminent  d'une  guerre  générale,  détournèrent  de  l'Algé- 
rie l'attention  du  gouvernement,  qui  laissa  sans  aucun  résultat  ce  premier 
acte  de  vigueur.  Les  peuplades  des  environs  de  Medeah ,  voyant  que  l'armée 
française  ne  sortait  pas  de  ses  cantonnements,  vinrent  attaquer  la  place.  Le 
brave  colonel  Marion,  qui  la  défendait,  fit  créneler  les  murs  d'enceinte,  et  tint 
tète  pendant  les  journées  des  27,  28  et  20  novembre  à  un  nombre  décuple  de 
Kabaïles.  Pendant  ces  trois  jours,  les  habitants  de  la  ville  firent  preuve  d'un 

1  Le  bey  do  Tittery  fut  ensuite  envoyé  en  France,  où  après  avoir  résidé  quelque  temps  il 
obtint  de  se  rendre  à  Smyrne. 


394  DOMINATION  FRANÇAISE. 

grand  dévouement ,  et ,  de  son  côté,  le  nouveau  bej  déploya  un  courage  qui 
lui  mérita  la  reconnaissance  de  ses  alliés.  Tous  ces  efforts  furent  inutiles; 
le  fruil  de  la  campagne  était  radicalement  perdu. 

Dans  le  mois  de  décembre  ,  de  nouvelles  troupes  lurent  envoyées  à  Medeah 
pour  ravitailler  la  garnison;  mais  cette  expédition  ne  servit  qu'à  montrer 
l'énergie  de  nos  soldats  et  comment  ils  supportaient  les  fatigues  de  la  marche , 
durant  cette  saison  si  rigoureuse,  dans  les  pays  de  montagnes.  Enfin,  Medeah 
fut  abandonné  le  k  janvier.  Par  une  triste  fatalité,  dès  les  premiers  jours  de 
la  conquête,  des  circonstances  contraires  venaient  sans  cesse  détruire  les 
entreprises  qui  avaient  pour  but  de  la  consolider.  Obligé  de  renvoyer  en 
France  une  partie  des  troupes ,  le  général  en  chef  dut  concentrer  le  petit 
nombre  de  celles  qui  lui  restaient,  et  chercher  dans  les  ressources  de  la  diplo- 
matie ce  que  la  force  des  armes  ne  pouvait  lui  procurer. 

Nous  avons  vu  que  la  prise  d'Alger  avait  été  dans  le  beylick  d'Oran  le  signal 
d'une  insurrection  des  populations  arabes  contre  les  Turcs.  Pressé  entre 
deux  ennemis,  Hassan-Bey  avait  préféré  se  jeter  dans  les  bras  de  la  France, 
espérant  que  nous  serions  assez  puissants  pour  le  préserver  des  dangers  d'une 
abdication  devenue  inévitable.  Quelques  jours  après  lui  avoir  accordé  cette 
protection,  M.  de  Bourmont  fut  obligé  de  la  lui  retirer,  et  depuis  rien  n'avait 
été  tenté  pour  le  secourir.  Cependant  la  situation  devenait  charpie  jour  plus  cri- 
tique, et  les  instances  du  bey  plus  pressantes.  Ce  n'étaient  pas  seulement  les 
Arabes  de  la  province  qui  couraient  aux  armes;  un  ennemi  plus  redoutable, 
l'empereur  de  Maroc,  le  menaçait.  Déjà  une  armée  sous  les  ordres  du  neveu  de 
ce  prince  s'était  emparée  de  Mascara  sans  la  moindre  opposition.  La  ville  de 
Tlemcen  ne  tarda  pas  à  être  occupée  ;  mais  trois  mille  Turcs  et  Koulouglis , 
renfermés  dans  le  mechouar  (citadelle)  ,  parvinrent  à  s'y  maintenir  pendant 
que  des  émissaires  du  chérif  parcouraient  la  province,  cherchant  à  soulever 
les  populations  en  faveur  de  leur  maître  '.  Notre  intervention  devenait  donc 
d'une  urgence  extrême;  aussi,  dès  le  mois  de  novembre  1830,  le  général 
Clausel  fit-il  occuper  de  nouveau  le  fort  Mers-el-Kebir,  et  le  10  décembre  sui- 


1  Nous  regrettons  vivement  qu'avant  et  depuis  la  conquête  d'Alger,  le  gouvernement  Français 
n'ait  pas  songé  sérieusement  à  s'assurer  les  bonnes  dispositions  du  Maroc.  Comme  chef  reconnu 
de  l'islamisme,  l'influence  de  l'empereur  est  grande  dans  le  Mahgreh,  et  celle  alliance  aurait  pu 
nous  préserver  de  la  plupart  des  insurrections  qui  sont  venues  arrêter  les  progrès  de  notre 
établissement,  lin  consultant  les  rapports  diplomatiques  qui  ont  existé  pendant  trois  siècles 
entre  la  France  et  cet  état ,  on  verra  qu'il  n'eût  pas  été  impossible  de  rallier  le  Maroc  à  nos 
intérêts,  et  de  nous  en  faire  un  puissant  auxiliaire. 

Dès  le  xvie  siècle,  notre  pavillon  commença  à  se  montrer  dans  ces  parages  sous  François  Ier, 
en  1555  ;  mais  nos  relations  suivies  avec  ces  régions  ne  datent  guère  que  du  règne  de  Elenri  IV. 
A  cette  époque,  plusieurs  Français  s'y  étaient  établis,  sous  la  protection  d'un  agent  diploma- 
tique qui  prenait  le  titre  de  consul  de  Fez  et  de  Maroc. 

Sous  le  règne  de  Louis  XIII ,  le  cardinal  de  Richelieu,  désireux  de  justifier  sou  titre  de  sur- 
intendant-général de  la  navigation  de  Fiance,  fait  partir  de  Hhé  une  flottille  pour  «  aller  protéger 
«  dans  le  Maroc  notre  pavillon  et  les  intérêts  de  notre  commerc  !  ».  Il  avait  forcé  les  Algériens  à 


DOMINATION  FRANÇAISE.  395 

\iini  la  ville  d'Oran.  lui  même  temps  des  remontrances  énergiques  étaienl 
adressées  à  l'empereur  de  Maroc  au  nom  du  gouvernement  français,  pour  qu'il 
eût  à  s'abstenir  désormais  de  toute  intervention. 

C'est  au  milieu  de  ces  conjonctures  que  le  général  Clause]  reçut  et  s'em- 
pressa d'accueillir  des  propositions  que  le  consul-général  de  France  à  Tunis 
avait  été  chargé  de  lui  présenter  de  la  pari  du  souverain  de  cette  régence;  elles 
tendaient  à  obtenir  pour  un  prince  tunisien  l'investiture  du  beylikde  Constan- 
tine,  moyennant  une  contribution  annuelle  d'un  million  de  francs  et  sous 
l'obligation  expresse  de  tenir  cette  province  aux  mêmes  conditions  et  droits 
que  s'il  l'eût  reçue  du  dey  d'Alger;  on  promettait  en  outre  de  se  conformer  à 
tout  ce  (pie  le  commandant  en  chef  jugerait  à  propos  de  prescrire  dans  l'intérêt 
du  pays  en  général,  du  beylick  en  particulier,  mais  principalement  dans  celui 
de  la  France  ;  on  s'engageait  à  accorder  pleine  et  entier  eprotection  aux  Euro- 
péens qui  viendraient,  comme  commerçants  ou  agriculteurs,  s'établir  dans 
le  territoire,  et  enfin  à  admettre  des  garnisons  françaises  dans  les  places  de 
Houe,  Stora  et  Bougie. 


conclure  un  traite  do  paix  avec  la  France  (1629);  il  obligea  aussi  l'empereur  de  Maroc  à  lui 
remettre  sans  rançon  tous  les  prisonniers  français  retenus  dans  ses  étals.  Quelques  jours  après 
celte  sommation  ,  les  esclaves  arrivèrent  au  port  de  Sali ,  accompagnés  d'une  lettre  dans  laquelle 
l'empereur  adressait  au  roi  de  France  les  plus  solennelles  protestations  d'amitié  et  de  dévoue- 
ment. Ces  lionnes  relations  se  maintinrent  sur  le  pieil  où  les  avait  mises  Richelieu ,  jusqu'en 
UJGfi.  Les  Anglais  étaient  alors  maîtres  de  Tanger  et  reliraient  de  grands  avantages  de  cette 
position.  Pour  contre-balaneer  leur  influence,  Louis  XIV  envoya  à  Fez  le  Marseillais  Rolland 
l'réjus,  comme  chargé  d'affaires  d'une  compagnie  pour  exploiter  le  commerce  de  ce  royaume. 
L'empereur  de  Maroc  était  alors  en  guerre  avec  un  de  ses  lieutenants  devenu  l'allié  des 
Anglais,  et  qui,  fort  de  celte  alliance,  occupait  la  ville  de  Fez  en  son  nom.  L'arrivée  de  l'agent 
fiançais  donna  au  parti  du  chérif  une  force  nouvelle  :  l'empereur  lève  des  troupes,  chasse 
île  Fez  son  lieutenant . ,  et  fait  rentrer  sous  son  autorité  les  différentes  parties  de  son  royaume 
que  l'insurrection  lui  avait  enlevées.  Louis  XIV,  comme  on  le  voit,  parvint  dès  le  début  de  ses 
relations  avec  l'empereur  de  Maroc  à  neutraliser  l'influence  que  l'occupation  de  Tanger  sem- 
blait devoir  donner  aux  Anglais;  il  lit  plus  encore  :  par  sa  protection  constante,  il  encouragea 
les  Arabes  à  attaquer  les  Anglais  dans  Tanger,  et  ceux-ci ,  rebutés  de  la  possession  d'une  place 
qui  leur  coûtait  d'énormes  sacrifices,  l'abandonnèrent  en  1684,  après  en  avoir  fait  sauter  les  forti- 
lications.  Dès  ce  moment,  la  politique  de  la  France  acquit  un  ascendant  immense  dans  le  Maroc  : 
notre  commerce  y  jouissait  des  avantages  les  plus  considérables ,  l'empereur  entretenait  avec  la 
cour  de  Versailles  des  rapports  très-fréquents,  et  se  plaisait  à  appeler  Louis  XIV  «  le  plus  grand 
«  des  rois  et  des  princes  de  la  chrétienté  ;  »  enfin,  pour  mettre  le  comble  à  son  obséquiosité,  il  fit 
demander  la  main  de  la  jeune  princesse  de  Conti ,  lille  naturelle  du  roi  et  de  mademoiselle  de 
Lavallière.  «  Notre  roi,  disait  l'ambassadeur  de  Muley-Ismaël,  la  prendra  pour  femme  selon  la  loi 
«  de  Dieu  et  de  Mahomet  son  prophète ,  assurant  qu'elle  restera  dans  sa  religion,  intention  et 
«  manière  de  vivre  ordinaire;  elle  trouvera  en  cette  cour  tout  ce  qu'elle  désirera  qui  pourra  lui 
«  faire  plaisir  selon  Dieu  et  justice ,  s'il  plaît  à  Dieu.  »  Louis  XIV  écarta  avec  convenance  celte 
demande  en  appuyant  principalement  son  refus  sur  la  différence  de  religion.  Malgré  cet  échec, 
Muley-Ismaël  offrit  à  Louis  XIV  son  assistance  dans  la  guerre  de  succession.  Mais  après  la  paix 
d'Utrechl ,  qui  rendit  les  Anglais  définitivement  maîtres  de  Gibraltar,  les  rapports  de  la  France 
avec  le  Maroc,  devinrent  moins  fréquents  ;  le  consulat  de  Salé  fui  même  abandonné. 

Fendant  la  première  moitié  du  xvme  siècle  et  jusqu'au  traité  de  1763,  nos  rapports  avec  le 
Maroc  diminuèrent  encore  ;  l'Angleterre  absorbait  alors  tout  le  mouvement  commercial.  La  paix 
de  17G3  nous  ayant  rendu  la  libre  navigation  des  mers,  l'empereur  témoigna  le  désir  de  faire  un 


3D(Î  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Le  6  février  suivant ,  une  convention  à  peu  près  semblable  eut  lien  pour  le 
beylick  d'Oran,  dont  l'investiture  fut  donnée  à  un  autre  prince  de  la  famille 
du  bey  de  Tunis.  La  France  se  réservait  le  fort  Mers-el-Kebir  pour  y  tenir  gar- 
nison à  sa  volonté;  enfin,  le  nouveau  bey  s'obligeait  à  payer  un  tribut  annuel 
d'un  million. 

«  Le  résultat  de  ces  deux  conventions,  disent  les  défenseurs  de  ces  étranges 
traités,  eût  été  d'assurer  à  la  France  la  souveraineté  médiate  et  immédiate  de 
la  régence;  le  territoire  d'Alger  et  la  totalité  du  beylick  de  Tittery  nous  restaient 
et  étaient  réservés  à  notre  administration  directe.  Cette  importante  posses- 
sion ,  placée  entre  les  deux  provinces  concédées,  séparait  ces  deux  grands  vas- 
saux des  établissements  militaires  fondés  sur  leurs  limites,  et  l'occupation  per- 
manente de  Medeah  couvrait  et  garantissait  de  toute  incursion  et  de  toute 
attaque  sérieuse  nos  établissements.  Nous  interceptions  ainsi  tout  moyen  de 
correspondance  hostile  entre  les  tribus  de  l'ouest  et  celles  de  lest  ;  nous  possé- 
dions un  littoral  de  plus  de  cinquante  lieues,  comprenant  des  ports  et  des 
mouillages  utiles  à  notre  marine  et  nécessaires  à  notre  commerce.  Oran , 

traité  avec  ta  France  :  les  intrigues  de  l'Angleterre  et  l'or  des  Vénitiens  arrêtèrent  les  négo- 
ciations. Enfin  le  traité  fut  conclu  en  1767;  il  nous  assurait  la  liberté  du  commerce  par  terre  et 
par  mer;  il  plaçait  nos  marchands  sur  le  même  pied  que  les  indigènes  ,  et  nous  garantissait  de 
toute  espèce  d'avanies.  A  l'avènement  de  Louis  XVI  au  trône,  l'empereur  de  Maroc  s'empressa 
de  le  féliciter  de  la  manière  la  plus  bienveillante,  et  trois  ans  après  il  renvoya  sans  rançon  des 
marins  français  qui  avaient  fait  naufrage  sur  ses  côtes.  En  1789,  le  dey  d'Alger,  voulant  profiter  de 
la  situation  fâcheuse  où  se  trouvait  la  France,  proposa  à  l'empereur  de  Maroc  de  se  liguer  contre 
nous  :  celui-ci  refusa  formellement,  et  ajouta  qu'il  ne  consentirait  jamais  à  ce  que  les  prises 
relâchassent  dans  ses  ports.  L'expédition  d'Egypte  et  la  protection  (pie  notre  armée  accorda 
aux  pèlerins  de  la  Mecque,  accrurent  notre  influence  au  Maroc,  si  bien  qu'après  la  prise  de 
Malte,  les  Algériens  s'étant  décidés  à  courir  sur  nos  navires,  l'empereur  leur  signifia  de 
suspendre  leurs  courses,  s'ils  ne  voulaient  s'exposer  à  un  sévère  châtiment  de  sa  part.  La 
défaite  de  Trafalgar,  l'oubli  de  toutes  les  traditions  diplomatiques,  sous  l'empire,  le  blocus 
continental,  portèrent  une  grave  atteinte  à  nos  relations  avec  ce  pays.  Mais,  après  la  chute  de 
Napoléon,  Muley-Soliman,  empereur  de  Maroc,  se  montra  digne  du  mouvement  civilisateur 
qui  rapprochait  les  peuples  trop  longtemps  divisés  par  une  guerre  universelle.  C'est  alors  que 
ce  prince,  charitable  et  pieux,  réalisa  l'abolition  de  tout  esclavage  entre  chrétiens  et  musulmans, 
mesure  dont  la  pensée  avait  rendu  si  remarquables  les  derniers  rapports  de  Louis  XVI  et  de 
Sidi-Mohamed.  Là  ne  s'arrêta  pas  encore  son  bon  vouloir.  En  1818,  la  disette  ayant  affligé  la 
France,  Muley-Soliman  ,  par  un  privilège  unique  et  illimité,  nous  ouvrait  le  Maroc  pour 
que  nous  puissions  en  tirer  toute  espèce  d'approvisionnements  en  blé,  et  il  mit  le  comble  à  sa  gé- 
nérosité en  renonçant  même  à  ses  droits  de  douane  sur  l'exportation.  Le  sultan  renouvela  à  cette 
époque  une  ordonnance  de  Sidi-Mohamed  de  1759,  qui  permettait  à  tous  les  négociants  chré- 
tiens de  s'établir  dans  son  empire ,  et  il  déclara,  en  outre ,  que  dans  le  cas  où  un  Européen, 
faisant  des  affaires  avec  un  de  ses  sujets,  en  éprouverait  quelque  préjudice,  justice  lui  serait 
immédiatement  rendue.  Ainsi,  en  1820,  M.  Sourdeau,  consul  de  France  à  Tanger,  ayant  été. 
frappé  par  un  santon,  l'empereur  s'empressa  de  mettre  le  coupable  en  arrestation  et  offrit  lui- 
même  au  consul  les  plus  complètes  satisfactions ,  «  parce  que ,  disait-il ,  dans  mon  empire , 
personne  ne  doit  avoir  à  craindre  ni  injustice,  ni  voies  de  fait.  » 

On  voit,  d'après  ces  précédents,  qu'il  n'aurait  pas  été  impossible  de  rallier  à  notre  cause  un 
empire  dont  les  chefs,  pendant  près  de  trois  siècles,  ont  professé  tant  de  sympathie  pour  le 
caractère  français,  et  qui  s'élevaient  par  la  supériorité  de  leur  politique  au-dessus  de  ces  chefs 
improvisés  qui  commandaient  dans  les  régences. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  397 

Arzew,  Bougie,  Stora,  Bone,  La  Calle,  nous  étaient  ouverts,  et  les  préroga- 
tives que  nous  mous  riions  réservées  équivalaient  aux  avantages  de  leur  pos- 
session.  In  revenu  fixe  de  deux  millions  payables  à  Alger  par  trimestre,  éga 
lait,  surpassait  même  toutes  les  dépenses  intérieures  de  la  colonie  et  subvenait 
aux  améliorations  progressives  du  territoire.  Enfin,  mous  pouvions  opérer  à 
l'instant  la  réduction  de  nos  forces  militaires,  ce  qui,  dans  mm  temps  fort  rap- 
proché, eût  produit  sur  nos  dépenses  une  diminution  de  plusieurs  millions.  » 

Tels  auraient  été  sans  doute  les  fruits  de  cette  concession  si  elle  eût  été  faite 
à  des  hommes  capables  de  tirer  parti  du  territoire  qu'on  leur  livrait,  et  si  elle 
n'eût  pas  contribué  à  élever,  aux  dépens  de  notre  influence,  un  état  qui  avait 
été  toujours,  relativement  à  Alger,  dans  une  condition  d'infériorité  des  plus 
marquées.  En  effet,  dans  les  différentes  luttes  entre  Alger  et  Tunis ,  cette  der- 
nière avait  presque  toujours  été  battue.  Enfin,  un  traité  conclu  sous  le  règne 
de  Mehemed-Bey  (1756)  était  venu  mettre  le  comble  à  son  abaissement'.  Et 
c'était  à  une  puissance  ainsi  déchue  que  la  France,  résignant  les  droits  que  lui 
donnait  la  conquête  ,  aurait  confié  l'administration  des  deux  portions  les  plus 
importantes  de  l'Algérie? 

Mais,  à  cette  époque,  on  ignorait  en  France  toutes  les  choses  d'Afrique  et,  plus 
que  tout  le  reste,  la  nature  des  rapports  politiques  qui  avaient  existé  entre  les 
divers  états  barbaresques.  La  convention  du  général  Clausel  fut  rejetée  par  le 
cabinet,  non  à  cause  des  motifs  que  nous  venons  d'exposer,  mais  «  parce  que 
«  le  général  en  chef  avait  outrepassé  ses  pouvoirs  ;  parce  que  ce  traité  préju- 
«  geait  la  question  de  savoir  si  nous  garderions  indéfiniment  Alger  ;  parce  qu'il 
«  était  peu  favorable  à  nos  anciennes  possessions  d'Afrique  ;  enfin ,  parce  que 
«  le  tribut  imposé  parut  insuffisant.»  De  toutes  ces  considérations,  la  plus  impé- 
rieuse était  celle  qui  eût  mis  le  gouvernement  dans  la  nécessité  de  faire  con- 
naître ses  vues  ultérieures  sur  l'Algérie;  il  préférait  louvoyer,  ne  s'enchaîner 
par  aucun  engagement,  et  laisser  au  temps  le  soin  de  consacrer  ses  droits. 

Au  reste,  le  général  Clausel,  sans  attendre  la  sanction  du  cabinet,  se  crut 
investi  de  pouvoirs  suffisants  pour  installer  les  nouveaux  dominateurs.  Au  lieu 
d'un  corps  d'armée  imposant,  le  lieutenant  du  bey  de  Tunis  n'amena  à  Oran 
qu'une  poignée  de  soldats  mal  équipés,  sans  discipline,  sans  habitude  du  ser- 
vice, et  dont  la  vue  réveilla  les  vieilles  haines  chez  les  anciens  sujets  d'Alger. 
Dépourvu  d'intelligence  et  de  moyens  d'action ,  ce  gouverneur  ne  fit  rien 
pour  s'établir  d'une  manière  durable,  et  lorsque  arriva  le  refus  de  ratification, 

1  Ce  traité  porto  :  i°  Que  le  bey  de  Tunis  ne  pourra  faire  aucun  armement  dans  le  fort  de 
Keff;  2°  Que  le  pavillon  tunisien  ne  pourra  y  être  arboré  qu'à  mi-mât;  3°  Qu'à  l'arrivée  d'un 
navire  de  guerre  algérien  dans  un  des  ports  de  la  régence  de  Tunis ,  le  commandement  du  port 
sera  immédiatement  confié  au  capitaine  de  ce  navire  pour  toute  la  durée  de  son  séjour  ;  4°  Que 
les  onkils  (représentants)  d'Alger  et  de  Constantine,  à  Tunis,  jouiront  de  la  même  considéra- 
tion que  les  consuls  des  puissances  européennes  les  plus  privilégiées;  5°  Que  la  régence  de  Tunis 
enverra  annuellement  à  Alger  de  la  cire  et  une  cargaison  d'huile  d'olive  pour  l'éclairage  de  tous 
les  marabouts  et  mosquées. 


398  DOMINATION  FRANÇAISE. 

il  s'en  retourna  sans  la  moindre  résistance,  ne  laissant  après  lui  d'autres  sou- 
venirs que  celui  de  ses  cruautés  et  de  ses  honteuses  exactions. 

Rappelé  en  France,  le  général  Clausel  essaya  de  défendre  et  son  traité  el 
la  conduite  de  ses  alliés;  mais  ses  allégations  furent  impuissantes  contre  les 
faits.  11  avait  été  dupe  d'une  intrigue  ourdie  par  le  'premier  ministre  du  bej 
de  l'unis,  qui,  se  voyant  investi  de  la  confiance  de  ce  vieillard,  voulait  éloi- 
gner du  trône  les  princes  qui  lui  portaient  ombrage  :  il  eut  fait  de  Bone  el 
d'Oran  l'apanage  de  ces  princes  indociles,  et,  consenant  à  Tunis,  comme 
héritier  présomptif,  un  jeune  efféminé,  aurait  perpétué  sa  souveraine  influence. 
Sidi-f-hakir,  c'est  le  nom  de  ce  ministre,  paya  de  sa  tête  cet  excès  d'ambi- 
tion. Quant  au  général  Clausel,  l'élection  de  Réthel  vint  adoucir  sa  disgrâce. 


CHAPITRE    XV. 

GOUVERNEMENT 

DU  GÉNÉRAI.  BERTHÉZÈVE  ET  OIT  DUC  DE  ROVIGO. 
(20  FÉVRIER   IS51  —  'i  M  VUS  1855.  ) 

le  général  Berthéxène  est  nommé  gouverneur.  — Situation  de  l'armée.  —  Arrivée  de 
volontaires  parisiens.  —  Nouvelle  expédition  de  Médéalr. —  Insurrection  des  tribus 

—  État  de  L'occupation  à  Bone  et  à  Oran.  —  Rappel  du  général  Berthéxène  en  Franc  • 

—  Le  duc  <lc  Rovigo,  commandant  en  chef.  —  Le  baron  l'ichon,  intendant  civil.  — 
Destruction  de  la  tribu  de?  Ouffia.  —  Rentrée  du  due  de  Rovigo  en  France.  - 
Y'ou-ssoufel  le  capitaine d'Armandy  à  Moue.— Le  général  Boyerà  Oraiv.— Abd-el-Kader 


par  l'indécision 


Le  général  Clausel  avait  commis  une 
grave  erreur;  mais  était-ce  un  motif 
suffisant  pour  rappeler  un  chef  qui 
s'était  acquis  la  confiance  de  l'armée 
et  avait  fait  preuve  dune  incontes- 
table capacité  en  organisant  les  diffé- 
rents services  de  l'administration  ,  en 
étendant  les  limites  de  la  conquête? 
Non  sans  doute.  Pourquoi  donc  le  rap- 
peler? pourquoi  donc  encore  s'ex- 
poser aux  fâcheux  et  inévitables 
tâtonnements  d'un  nouveau  chef? 
Cette  conduite  ne  peut  s'expliquer  que 
gouvernement  sur  la'marche  qu'il  se  proposait  de  suivre 


Vuu  DOMINATION  FRANÇAISE. 

<mi  Algérie.  Le  général  Clause!  était  trop  porté  à  prendre  l'initiative,  à  tenter 
des  expéditions  d'éclat  qui  engageaient  la  France.  Dans  la  pensée  gouverne- 
mentale, il  fallait  un  esprit  plus  docile,  un  génie  moins  entreprenant  :  l'influence 
de  ces  idées  lit  porter  le  choix  sur  le  lieutenant-général  Berthézène. 

A  pari  sa  haute  réputation  de  bravoure  et  de  probité,  rien  ne  recommandait 
ce  général  pour  un  poste  si  éminent,  pour  une  tâche  si  difficile.  Toutes  les 
guerres  de  l'empire,  il  les  avait  faites  avec  honneur,  avec  distinction ,  mais 
jamais  il  n'avait  eu  l'occasion  de  déployer  la  sûreté  de  tact,  la  rapidité  de  coup 
d'œil  qui  distinguent  les  grands  capitaines.  En  outre,  de  graves  blessures 
reçues  durant  nos  mémorables  campagnes  avaient  hâté  chez  lui  les  glaces  de 
l'âge,  et  accru  sa  réserve  habituelle.  Mais  aux  yeux  du  gouvernement  c'étaient 
là  d'éminentes  qualités,  et  il  leur  dut  d'être  investi  du  commandement  de 
l'armée  d'Afrique. 

Dans  l'incertitude  où  l'on  était  du  maintien  de  la  paix  en  Europe,  et  sur  une 
indication  un  peu  hasardée  du  général  Clausel  ',  on  avait  prescrit  la  rentrée  en 
France  d'une  grande  partie  de  l'armée  expéditionnaire,  si  bien  qu'au  1er  fé- 
\rior  1831  elle  était  réduite  à  un  effectif  de  neuf  mille  trois  cents  hommes. 
Avec  de  si  faibles  moyens,  le  général  Berthézène  allait  être  obligé  de  faire  face 
aux  difficultés  déjà  grandes  du  pays  et  à  une  foule  d'éventualités  qui  surgis- 
saient imprévues  à  la  suite  des  événements  :  de  ce  nombre  fut  la  nécessité  de 
soutenir  le  bey  de  Medeah.  Tant  que  l'administration  de  Mustapha-ben-Omar 
put  s'appuyer  sur  des  baïonnettes  françaises,  elle  rencontra  peu  d'obstacles; 
mais  après  le  départ  de  la  garnison ,  les  Kabaïles  se  montrèrent  plus  hostiles 
que  jamais  ,  et  crurent  pouvoir  impunément  attaquer  notre  protégé.  Le  fils  de 
Bou-Mezrag  jugea  le  moment  opportun  pour  se  mettre  en  campagne  :  favorisé 
par  de  nombreux  amis ,  par  sa  fortune  et  le  souvenir  de  son  père  ,  il  se  trouva 
bientét  à  la  tête  d'une  troupe  considérable  de  Turcs  et  de  Koulouglis,  que  l'ar- 
rivée de  nouveaux  partisans  augmentait  chaque  jour.  Avec  ces  forces,  et 
appuyé  sur  les  Kabaïles,  il  vint  assiéger  Moustapha-ben-Omar  dans  sa  nouvelle 
capitale. 

Quelles  que  fussent  la  faiblesse  numérique  de  l'armée  et  ses  répugnances 
personnelles,  le  général  Berthézène  ne  pouvait  assister  impassible  à  la  ruine 
d'un  fidèle  allié;  cependant,  au  lieu  de  frapper  un  coup  prompt  et  décisif,  il 
en  référa  au  ministre  de  la  guerre ,  et  demanda  des  renforts.  Pendant  ces  dé- 
lais, l'insurrection  devenait  chaque  jour  plus  menaçante.  L'occupation  fran- 
çaise se  bornait  alors  à  quelques  lieues  carrées  autour  d'Alger.  A  demi-portée 
de  fusil  de  nos  lignes  veillait  un  ennemi  terrible  et  menaçant,  bien  résolu  à 
nous  vendre  cher  toute  usurpation  nouvelle  de  territoire;  son  unique  cri  de 
ralliement  était  :  «Mort  aux  Français!  »  Les  marabouts  promettaient  cent 

1  Dans  une  (te  ses  dépêches  datées  de  décembre  1830,  le  général  Clausel  annonçait  au 
ministre  de  la  guerre  qu'il  pouvait  rappeler  douze  des  dix-huit  régiments  qui  formaient  l'ar- 
mée d'expédition. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '<0| 

liouiis  au  guerrier  qui  tuerait  un  ennemi  ou  qui  mourrait  les  armes  a  la  main. 
La  soif  de  la  vengeance,  l'espoir  d'un  riche  butin  et  la  promesse  d'ineffables 
voluptés,  c'était  plus  qu'il  n'eu  fallait  pour  enflammer  l'ardeur  belliqueuse  des 

Arabes  et  «les  Kabaïles.  Aussi  ne  parvenait-on  à  les  écarter  du  faha  (la  ban- 
lieue d'Alger),  qu'au  moyen  de  fortes  reconnaissances. 

Enfin,  les  renforts  si  vivement  attendus  arrivèrent,  c'étaient  les  bataillons 
de  dépôt  el  deux  mille  volontaires  parisiens,  dont  l'incorporation  dans  l'armée 
d'Afrique  demande  quelques  détails. 

Ces  volontaires  parisiens  se  composaient  d'hommes  de  tout  âge,  de  toute 
condition  :  les  uns  avaient  contribué  activement  au  succès  des  journées  de 
juillet,  et  l'enthousiasme  de  la  victoire  les  avait  poussés  à  quitter  leur  famille 
ou  leur  profession  pour  suivre  la  carrière  des  armes;  c'étaient  des  jeunes 
gens  et  des  ouvriers,  des  imprimeurs  surtout;  d'autres  appartenaient  à  cette 
classe  d'hommes  que  la  paresse  ou  une  éducation  manquée  ont  jetés  sans  état 
dans  le  monde,  classe  toujours  turbulente  et  dangereuse,  élément  perpétuel 
de  discordes:  d'autres  enfin,  il  faut  le  dire,  sortaient  de  la  lie  du  peuple;  quel- 
ques-uns de  ceux-ci  avaient  même  été  flétris  par  la  loi.  Ces  volontaires, 
après  les  journées  de  Juillet,  s'étaient  organisés  d'eux-mêmes  en  compagnies 
dites  de  la  Charte.  Leurs  officiers,  à  de  rares  exceptions  près,  étaient  ce  qu'il  y 
avait  de  pire  parmi  eux  :  titres,  décorations  et  jusqu'aux  noms  qu'ils  portaient, 
tout  était  usurpé.  La  plupart  de  ces  volontaires,  qui  avaient  projeté  de  marcher 
au  secours,  d'abord  des  Belges,  puis  des  constitutionnels  espagnols,  deman- 
daient alors  à  se  rendre  en  Morée  ;  le  gouvernement ,  pour  se  débarrasser  de 
leur  turbulence  belliqueuse,  les  envoya  combattre  à  Alger.  Sur  ce  nouveau 
théâtre ,  ils  ne  se  distinguèrent  ni  par  leur  discipline  ni  par  leur  soumission 
aux  exigences  du  service  ;  mais  leur  courage  obtint  presque  toujours  des  men- 
tions honorables  dans  les  bulletins  de  l'armée1.  Nous  allons  les  voir  se  signaler 
dès  leur  début. 

Grâce  à  l'arrivée  de  ces  renforts,  la  seconde  expédition  dirigée  contre 
.Medeah  partit  d'Alger  le  25  juin  ;  elle  se  composait  de  deux  brigades  formées 
des  15e,  20e,  '28'  et  30e  régiments  d'infanterie  de  ligne,  d'un  bataillon  de  zouaves 
et  de  Parisiens,  de  deux  escadrons  de  chasseurs  d'Afrique,  et  de  quelques 
pièces  de  campagne.  L'effectif  de  cette  petite  armée,  commandée  par  le  général 
Bèrthézène,  était  de  quatre  mille  cinq  cents  hommes.  L'opération  était  pleine 
de  périls,  car,  agités  par  les  intrigues  de  Bou-Mezrag  et  de  quelques  Turcs 
qu'irritait  le  séquestre  dont  leurs  propriétés  avaient  été  frappées,  encouragés 
par  la  diminution  subite  des  forces  de  l'occupation ,  la  plus  grande  partie  des 
Arabes  de  la  plaine  s'étaient  soulevés,  dépendant  jusqu'à  Medeah,  la  marche 
de  nos  troupes  ne  fut  arrêtée  par  aucun  obstacle  sérieux.  A  peine  eurent- 

1  Los  volontaires  parisiens  furent  d'abord  incorporés  dans  les  zouaves,  puis  retirés  de  ce 
corps,  et  réunis  en  deux  bataillons  d'infanterie  et  deux  compagnies  de  travailleurs.  Ultérieure- 
ment, ces  bataillons,  dits  auxiliaires,  formèrent  le  07e  régiment  de  ligne. 


W2  DOMINATION  FRANÇAISE. 

elles  l'occasion  d'échanger  quelques  coups  de  fusil  avec  les  montagnards  de 
l'Atlas.  Le  29,  en  arrivant  devant  Medeali,  deux  cent  cinquante  cavaliers 
essayèrent  de  s'opposer  à  leur  passage;  une  charge  à  fond  les  dispersa,  et 
l'entrée  de  la  ville  cessa  de  nous  être  disputée.  Les  tribus  hostiles  furent  im- 
médiatement sommées  d'envoyer  des  députés  à  Medeah  sous  peine  de  voir 
ravager  leurs  habitations  :  quelques-unes  se  soumirent,  mais  il  fallut  aller 
en  attaquer  une  dizaine  qui  s'étaient  concentrées  sur  le  vaste  plateau  d'Houara, 
où  l'on  trouve  encore  les  restes  de  deux  tours  romaines.  Dans  cette  espèce  de 
camp  retranché,  elles  se  défendirent  vivement,  et  on  ne  parvint  à  les  en  déloger 
qu'après  quatre  heures  de  combat. 

Au  lieu  de  profiter  de  ce  succès,  et  d'organiser  de  nouveau  à  Medeah  le 
parti  français,  en  ralliant  à  notre  cause  le  plus  grand  nombre  des  tribus  environ- 
nantes, le  général  Berthézène  ne  songea  qu'à  se  replier  sur  Alger,  emmenant 
avec  lui  Mustapha-ben-Omar.  Il  n'en  fallut  pas  davantage  pour  ranimer  le 
courage  des  Arabes.  A  leurs  yeux  toute  retraite,  quelque  bien  ordonnée  qu'elle 
soit,  passe  pour  un  échec;  ils  se  crurent  donc  vainqueurs,  et  quarante  tribus, 
présentant  un  effectif  d'environ  douze  mille  combattants ,  se  mirent  à  notre 
poursuite  :  on  les  voyait  sur  les  sommets  les  plus  escarpés,  on  les  rencontrait 
au  détour  de  chaque  rocher,  nous  fatiguant  de  leur  fusillade,  mais  fuyant  à  la 
première  démonstration  offensive.  Cependant  la  retraite  faillit  un  instant  être 
compromise  :  le  commandant  de  l'arrière-garde  venait  d'être  tué  d'un  coup  de 
feu  ;  cet  événement  jette  du  trouble  parmi  ceux  qui  en  font  partie,  l'ennemi 
s'en  aperçoit  et  redouble  d'audace  :  il  pénètre  dans  nos  rangs,  lutte  corps  à  corps 
avec  nos  soldats  et  les  tue  à  coups  de  yataghan.  Alors  une  terreur  panique 
gagne  de  proche  en  proche  :  «  dans  ce  moment  critique,  dit  le  général  Ber- 
thézène ,  les  voix  du  devoir  et  de  l'honneur  furent  également  méconnues.  » 
C'en  était  peut-être  fait  de  notre  armée  lorsque  le  commandant  Duvivier,  à  la 
tête  des  zouaves,  par  une  charge  aussi  rapide  que  bien  conduite,  parvint  à 
refouler  l'ennemi  et  à  rétablir  l'ordre.  Dans  cette  circonstance  critique,  les 
Parisiens  et  les  zouaves  méritèrent  les  plus  grands  éloges.  Une  fois  parvenue 
dans  la  plaine,  la  colonne  cessa  d'être  inquiétée,  et  put  retourner  à  Alger  sans 
brûler  une  amorce. 

Quelque  soin  qu'ait  pris  le  général  Berthézène  pour  atténuer  ses  pertes  maté- 
rielles, cette  seconde  expédition  de  Medeah  fut  fatale  à  la  France.  «  La  pre- 
mière expédition ,  disait-il  dans  ses  bulletins,  a  coûté  cent  soixante-deux  tués 
et  trois  cent  neuf  blessés ,  je  n'ai  eu  que  soixante-trois  morts  et  cent  quatre- 
vingt-douze  blessés,  donc  j'ai  mieux  réussi  que  mon  prédécesseur.  »  Les  avan- 
tages d'une  bataille  ne  se  se  mesurent  pas  d'après  le  plus  ou  moins  grand 
nombre  d'hommes  tués,  mais  bien  par  les  résultats  obtenus.  Or,  dans  la  pre- 
mière expédition,  nous  avions  renversé  un  bey  influent  et  substitué  à  sa  place 
un  chef  dévoué  à  nos  intérêts;  cette  fois,  au  lieu  de  consolider  le  pouvoir  du 
représentant  de  la  France  à  Medeah,  le  général  Berthézène  le  ramenait  au  milieu 


DOMINATION  FHANÇAlSE.  403 

de  ses  colonnes,  et  nous  rebroussions  (  hemin  comme  des  vaincus.  Noire  ascen- 
dant était  donc  ruiné.  Aussi,  dès  ce  moment,  les  Arabes  et  les  Kabaïles  s'exci- 
tèrent  les  uns  les  autres  à  une  nouvelle  insurrection,  cl  leurs  émissaires  vinrent 
jusqu'aux  environs  d'Alger  recruter  des  combattants.  Les  Beni-Arib  et  toutes 
les  tribus  qui  boivent  les  eaux  de  la  Zeitoùn  furenl  tes  premiers  à  se  soulever; 
le  lils  de  Bou-  Mezrag  entra  dans  la  coalition  avec  ses  partisans;  Blidah,  Goleah, 
fournirent  leurs  contingents;  les  habitants  seuls  de  Medeah  refusèrent  de 
livrer  les  canons,  les  fusils  et  les  munitions  que  nous  leur  avions  confiés. 

Le  principal  instigateur  de  ce  mouvement  était  un  Maine  algérien,  nommé 
Sidi-Sadi,  récemment  arrivé  de  la  Mecque.  Il  avait  vu  à  Livourne  Hussein- 
Dey,  et  ils  avaient  arrêté  ensemble  un  plan  de  soulèvement  général  qui  devait, 
selon  eux,  amener  l'expulsion  complète  des  Français  de  l'Algérie.  Sidi-Sadi 
associa  à  ses  projets  Ben-Aïssa  et  Ben-Zamouri,  chefs  principaux  des  tribus  de 
l'est;  il  promit  même1  à  ce  dernier  la  charge  d'aga  de  la  plaine. 

Cependant  ce  mouvement,  qui  paraissait  devoir  être  formidable,  se  rédui- 
sit, par  le  défaut  d'ensemble  ,  à  quelques  vaines  démonstrations  :  les  contin- 
gents, qui  devaient  être  réunis  du  15  au  20  juillet  pour  attaquer  tous  à  la  fois, 
n'arrivèrent  que  l'un  après  l'autre,  et  Ben-Zamoun,  impatient  d'en  venir  aux 
mains,  commença  les  hostilités  avant  d'avoir  tout  son  monde.  Le  17,  il  établît 
son  camp  à  Sidi-Jederzin,  marabout  vénéré,  situé  sur  la  rive  droite  de  l'Harash, 
et  le  lendemain  il  fit  attaquer  la  Ferme  modèle  ,  qui  n'était  défendue  que 
par  deux  cent  cinquante  soldats;  quelques  coups  de  canon  à  mitraille  suffirent 
pour  disperser  l'ennemi  et  le  décider  à  venir  reprendre  ses  anciennes  positions. 
Le  18,  le  général  Berthézène,  à  la  tête  d'une  division  de  trois  mille  hommes, 
sortit  d'Alger  et  se  dirigea  sur  l'Harash.  Quand  il  eut  atteint  le  plateau  qui 
domine  le  gué  de  cette  rivière,  l'ennemi  s'ébranla  ;  alors  le  général  fit  former 
ses  troupes  par  bataillon,  de  manière  à  présenter  six  tètes  de  colonne  solide- 
ment appuyées.  A  la  vue  de  ces  dispositions,  Ben-Zamoun  renonça  à  défendre 
le  passage  de  l'Harash ,  plia  ses  tentes  et  opéra  sa  retraite  :  nos  fantassins, 
lancés  au  pas  de  course,  ne  purent  même  le  rejoindre. 

A  la  suite  de  cette  heureuse  journée,  l'armée,  de  retour  à  Alger,  eut  l'hon- 
neur d'être  passée  en  revue  par  le  prince  de  Joinville.  Des  cinq  fils  du  roi , 
c'était  le  premier  qui  visitait  nos  possessions  d'Afrique;  mais  à  cette  époque, 
les  destinées  de  notre  conquête  étaient  si  incertaines,  que  le  jeune  marin  n'ap- 
porta qu'une  médiocre  attention  à  ce  qui  s'y  passait  :  il  ne  se  doutait  pas  alors 
que  ce  pays  a  demi  barbare  serait  le  principal  théâtre  de  la  carrière  militaire 
de  trois  de  ses  frères.  Le  prince  de  Joinville  ne  resta  que  deux  jours  à  Alger, 
d'où  il  se  rendit  de  là  à  Manon. 

La  retraite  de  Ben-Zamoun  n'était  pourtant  pas  définitive;  dès  qu'il  sut  nos 
troupes  rentrées  dans  leurs  cantonnements,  il  reprit  la  campagne,  s'approcha 
d'Alger,  attaqua  les  blockhaus  et  tous  les  postes  vulnérables,  manœuvre  qu'il  ne 
cessa  de  renouveler  pendant  toute  la  belle  saison  ;  «  car  à  cette  époque,  disait  le 


40V  DOMINATION  FRANÇAISE. 

«  général  Berthézène  dans  son  rapport,  les  Arabes  n'ont  rien  à  faire,  et  ils  trou- 
«  vent  à  manger  partout,  tandis  que  pour  nous  cette  même  époque  est  la  plus 
«  défavorable.  Nous  avons  alors  beaucoup  de  malades  et  nous  sommes  acca- 
«  blés  par  la  chaleur  ».  Voilà  le  secret  de  ces  luttes  incessantes  que  nous  voyons 
se  reproduire  depuis  treize  ans ,  et  qui  amènent  toujours  les  mômes  résultats  : 
la  dispersion  de  l'ennemi  et  jamais  sa  soumission. 

Jetons  maintenant  un  coup  d'œil  sur  les  autres  parties  de  notre  conquête. 

Aussitôt  après  l'évacuation  d'Oran  par  les  troupes  tunisiennes ,  le  général 
Berthézène  avait  fait  occuper  cette  place  par  deux  bataillons  sous  les  ordres  du 
général  Faudoas  '.  A  l'arrivée  de  ces  forces,  plusieurs  tribus  firent  leur  sou- 
mission ;  les  marchés  furent  approvisionnés  et  le  calme  parut  renaître.  Mais 
quelques  actes  de  sévérité  intempestive  et  la  présence  du  Marocain  Bilemri 
mirent  encore  une  fois  tout  le  pays  en  armes  contre  nous.  Ce  Bilemri ,  reçu 
d'abord  avec  enthousiasme,  fut  bientôt  abandonné,  et  retourna  dans  le  Maroc. 
C'est  au  milieu  de  tous  ces  troubles  que  le  ministère  se  décida  à  confier  au 
général  Boyer  le  commandement  des  troupes  et  de  la  province  d'Oran. 

Aucun  des  liens  qui  assuraient  autrefois  la  dépendance  des  tribus  n'avait  sur- 
vécu à  la  dissolution  de  l'ancien  établissement  politique.  Les  populations,  aban- 
données à  elles-mêmes,  ne  cessaient  de  guerroyer  entre  elles.  Parmi  tant  de 
chefs,  nul  ne  se  sentait  assez  fort  pour  s'imposer  aux  autres  et  rétablir  une  ombre 
d'autorité  protectrice  :  chacun  d'eux  réussissait  à  empêcher  la  suprématie  de 
Ses  compétiteurs,  sans  pouvoirfaire  reconnaître  la  sienne.  A  Tlemcen,  les  Maures 
occupaient  la  ville,  les  Koulouglis  le  Mechouar;  les  hostilités  continuaient  entre 
eux  avec  des  avantages  divers.  Dans  quelques  villes,  comme  Mascara,  les  Maures 
et  les  Koulouglis  se  partagaient  le  gouvernement.  Enfin,  au  milieu  des  tribus 
qui  environnent  Mascara,  le  marabout  Mohhy-ed-Din  faisait  servir  son  in- 
fluence religieuse  à  la  fondation  d'une  puissance  purement  arabe,  et  préparait 
ainsi  les  voies  à  son  fils  Abd-el-Kader. 

Le  général  Boyer  s'occupa  d'abord  d'ouvrir  des  relations  avec  les  garnisons 
turques  et  koulouglies  éparses  dans  la  province.  A  la  suite  de  l'occupation 
d'Alger  et  d'Oran,  ces  débris  des  vieilles  milices,  sentant  le  besoin  de  se  réunir, 
s'étaient  successivement  concentrés  dans  les  trois  villes  de  Mostaganem,  de 
Tlemcen,  de  Mascara,  et  s'y  défendaient  contre  les  Arabes  des  environs.  La 
garnison  de  Mascara,  serrée  de  près  et  dépourvue  de  vivres,  en  proie  d'ailleurs 
à  des  tentatives  de  séduction  si  faciles  dans  les  situations  désespérées,  se  confia 
aux  promesses  qui  lui  étaient  faites  et  livra  la  ville.  Elle  fut  massacrée  tout 
entière  ;  et  Mascara,  désormais  occupé  par  les  Arabes,  devint  pour  eux  une  place 
de  guerre  et  un  centre  d'action  très-puissant  contre  les  forces  françaises. 

1  Ce  général,  qui  avait  gagné  ses  premiers  gracies  dans  les  guerres  de  l'empire,  faisait  partie 
de  l'expédition  de  Moréc,  où  il  commandait  le  3<=  chasseurs  à  cheval;  promu  au  grade  de  ma- 
réchal de  camp  en  1830,  il  n'arriva  en  Algérie  qu'en  1831,  et  n'y  resta  que  jusqu'en  1832, 
époque  on  une  nouvelle  promotion  le  rappela  définitivement  en  France». 


DOMINATION  FRANÇAISE.  405 

Le  même  sort  menaçait  les  milices  de  Mostaganem  et  de  Tlëmcen.  Pour 
les  maintenir  dans  nos  intérêts  et  les  encourager  dans  leur  résistance,  on 
leur  accorda  une  solde  mensuelle.  Cette  sage  mesure  porté  ses  fruits.  Les 
attaques  des  tribus  années  et  les  intrigues  du  dehors  turent  également  repous- 
sées; on  établit  ensuite  des  rapports  avec  Arzow,  port  situé  à  dix  lieues  à  l'est 
d'Oran.  Grâce  au  concours  ducadi  de  celte  ville  et  à  la  protection  d'un  bâti- 
ment français  en  station  dans  le  port,  les  garnisons  d'Oran  et  de  Mers-el-Kebir 
purent  se  procurer  des  blés,  des  fourrages  et  des  bestiaux,  ressources  d'autant 
pins  précieuses  que  les  communications  avec  l'intérieur  étaient  interceptées 
par  les  Garabas,  qui  ne  cessaient  de  harceler  la  garnison  et  entraînaient  souvent 
avec  eux  les  belliqueuses  tribus  des  Douers  et  des  /mêlas. 

Après  avoir  mis  Oran  en  état  de  défense  et  réparé  en  partie  les  fortifications, 
le  général  Boyer  entama  des  négociations  avec  les  Douers  et  les  Zmelas,  pour  les 
attachera  la  cause  française.  Ces  négociations,  plusieurs  fois  abandonnées  et 
reprises  ,  restèrent  sans  résultat;  car  la  fatale  politique  adoptée  par  le  général 
lui  aliéna  bientôt  toutes  les  tribus.  Il  avait  pris  pour  hase  de  son  administration 
la  terreur  ;  «  il  faut,  disait-il  dans  un  rapport  adressé  au  ministère,  civiliser  ce 
«  pays  par  des  moyens  en  dehors  de  la  civilisation  »,  système  barbare  qui  n'est 
pas  de  notre  époque,  et  qui  en  définitive  ne  produisit  que  des  résultats  désas- 
treux '. 

A  Bone,  l'imprévoyance  du  commandant  faillit  aussi  compromettre  notre 
domination.  Cette  place  avait  été  occupée  le  13  septembre  par  un  faible  déta- 
chement de  zouaves,  placés  sous  les  ordres  d'officiers  français.  Les  habitants 
virent  avec  plaisir  notre  arrivée;  seulement  quelques  familles  influentes  pro- 
testèrent en  secret  contre  cette  prise  de  possession,  et  se  liguèrent  pour  nous 
la  faire  perdre.  Le  détachement  des  zouaves  était  caserne  dans  la  Kasbah , 
mais  les  officiers  descendaient  en  ville  pour  y  prendre  leurs  repas.  Les  con- 
jurés, ayant  à  leur  tête  un  ancien  bey  de  Constantine,  Ibrahim,  gagnèrent  les 
zouaves  à  prix  d'argent ,  et  profitèrent  de  l'absence  des  officiers  pour  s'em- 
parer de  la  citadelle.  Lorsque  ceux-ci  voulurent  se  rendre  à  leur  poste  ils 
furent  repoussés  à  coups  de  canon.  Deux  bricks,  le  Cijyne  et  le  Voltigeur,  qui 
étaient  en  rade,  prêtèrent  assistance  aux  officiers  français,  dont  tous  les  efforts 


1  Dans  sa  position  le  général  Boyer  devait  plutôt  recourir  à  la  diplomatie  qu'à  la  force.  Quoi- 
qu'il eût  fait  la  campagne  d'Egypte,  il  n'avait  appris  qu'à  combattre  les  Arabes  et  non  à  les 
gouverner  ;  et  durant  ses  longs  services  sous  la  république  et  l'empire  ,  il  fut  toujours  appelé 
au  commandement  des  divisions  actives,  et  jamais  à  l'administration  des  pays  conquis.  En 
1795,  il  était  aide  de  camp  du  général  Kellermann  ;  en  1790,  il  lit  la  campagne  d'Italie  en  qualité 
d'adjudant-général,  puis  il  suivit  Napoléon  sur  les  rives  du  Nil  et  en  Syrie  ;  en  1802  il  prit  part 
à  l'expédition  de  Saint-Domingue  ;  puis  on  le  voit  assister  avec  gloire  aux  batailles  d'Iéna,  de 
Pultusk  ,  de  Friedland  et  de  Wagram.  En  1810,  il  passa  à  l'armée  d'Espagne,  où  il  commanda 
une  division  de  ces  intrépides  dragons  qui  étaient  devenus  l'effroi  des  Espagnols.  Le  général 
Boyer  trouva  encore  l'occasion  de  se  distinguer  dans  les  campagnes  de  France  et  des  cent- 
jours. 


VOG  DOMINATION  FRANÇAISE. 

jour  reconquérir  la  Kasbah  restèrent  infructueux.  Dès  ce  moment  Bone  fut 
abandonné,  malgré  les  supplications  des  habitants  qui  sollicitaient  toujours, 
comme  en  1830,  l'envoi  d'une  garnison  française. 

L'aministratïon  du  général  Berthézène  dans  la  province  d'Alger  n'était  pas 
plus  heureuse  que  ses  entreprises  militaires.  Depuis  sa  retraite  de  Medeah ,  il 
n'aspirait  plus  qu'à  obtenir  la  tranquillité;  il  y  parvint  en  se  faisant  l'instru- 
ment d'une  espèce  de  restauration  musulmane  conçue  au  profit  de  quelques 
.Maures  influents.  On  lui  suggéra  l'idée  de  nommer  aux  fonctions  d'aga  de  la 
plaine  Sidi-Mohamed-ben-M'Barak ,  marabout  de  Coleati,  qui  s'était,  dès  le 
principe,  montré  hostile  à  l'occupation  française.  De  forts  appointements 
soixante-dix  mille  francs  par  an)  et  un  pouvoir  presque  absolu  le  décidèrent  à 
une  conversion,  et  il  accepta  ce  poste.  Sous  son  autorité,  il  faut  le  reconnaître, 
la  banlieue  d'Alger  cessa  d'être  inquiétée  ;  mais  c'était  acheter  bien  cher  un  tel 
protectorat.  Le  général  Berthézène  s'appuya  néanmoins  de  ce  précédent  pour 
battre  en  brèche  tous  les  plans  de  colonisation  européenne  et  tous  les  projets 
d'extension  de  la  conquête.  Selon  lui,  la  plaine  de  la  Metidja  n'était  qu'un 
cloaque  destiné  à  devenir  le  tombeau  de  tous  ceux  qui  tenteraient  de  l'exploiter, 
aucun  établissement  n'était  possible  au  delà  du  massif  d'Alger. 

Une  administration  basée  sur  de  telles  idées  ne  pouvait  se  maintenir  long- 
temps contre  le  cri  de  l'opinion  publique,  qui  accusait  son  chef  et  deman- 
dait que  la  France  jetât  en  Algérie  des  racines  fortes  et  puissantes.  Sous 
l'influence  de  ces  récriminations,  dominé  peut-être  par  le  sentiment  de  son 
insuffisance,  M.  Berthézène  demanda  et  obtint  sa  démission  ,  «  ne  laissant  en 
«  Afrique,  dit  le  commandant  Pelissier,  qu'une  réputation  d'honnête  homme 
«  dans  l'acception  la  plus  vulgaire  du  mot;  mais  d'un  homme  qui  n'était  point 
«  né  pour  la  position  qu'il  avait  eu  l'imprudence  d'accepter,  peut-être  même 
«  de  solliciter.  » 

Peu  satisfait  des  résultats  jusque  là  obtenus,  le  gouvernement  résolut,  aussitôt 
après  le  départ  du  général  Berthézène,  d'adopter  un  nouveau  système  d'admi- 
nistration. La  présidence  du  conseil  était  alors  dévolue  au  ministre  de  l'inté- 
rieur, M.  Casimir  Périer  :  celui-ci  voulut,  à  cause  de  sa  position,  se  réserver 
une  large  part  dans  la  direction  des  affaires  d'Alger,  et  fit  décider  par  le  cabinet 
qu'à  l'avenir  l'autorité  civile  dans  nos  possessions  d'Afrique  serait  séparée  de 
l'autorité  militaire  ;  qu'un  intendant  civil  indépendant  du  général  en  chef,  mais 
placé  sous  les  ordres  immédiats  du  président  du  conseil ,  aurait  la  direction  de 
tous  les  services  civils ,  financiers  et  judiciaires,  et  qu'il  correspondrait  directe- 
ment avec  les  divers  ministères.  Cette  division  des  pouvoirs,  dans  un  pays  où 
l'administration  française  était  encore  toute  nouvelle,  où  les  attributions  des 
différentes  autorités  étaient  mal  définies ,  présentait  de  graves  difficultés  ;  elles 
se  compliquèrent  par  le  choix  des  hommes  qui  furent  appelés  à  mettre  en  pra- 
tique le  nouveau  système. 

Le  commandement  en  chef  des  troupes  fut  dévolu  à  M.  le  lieutenant-général 


DOMINATION   FRANÇAISE.  407 

duc  de  Rovigo',  ancien  ministre  de  la  police  sous  l'empire,  plus  recommandante 
par  son  dévouement  sans  bornes  à  Napoléon  que  par  sa  capacité;  homme 
d'exécution  plutôt  que  de  conseil,  façonné  aux  habitudes  arbitraires,  toujours 
prêt  à  substituer  sa  volonté  à  la  loi.  Les  désastres  de  Napoléon  l'avaient  dé- 
pouillé de  ses  majorais;  la  restauration  l'avail  proscrit,  cl  le  reste  tic  sa  for- 
tune s'était  dissipé  dans  ses  voyages  à  l'étranger.  Le  duc  «le  Rovigo  demandait 
donc  à  la  révolution  de  juillet  une  indemnité  pour  tant  de  souffrances,  répa- 
ration qu'il  était  fort  difficile  de  lui  accorder.  On  aurait  craint  de  l'employer 
en  France,  on  se  décida  à  l'envoyer  en  Algérie.  L'intendance  civile  fut  confiée 
à  M.  le  baron  Pichon,  administrateur  méticuleux,  toujours  enchaîné  à  la  lettre 
de  la  loi,  incapable  de  s'élever  à  la  hauteur  des  circonstances  difficiles  au  milieu 
desquelles  il  se  trouvait  placé.  Sous  l'empire  et  pendant  la  restauration,  le 
baron  Piclion  avait  été  chargé  de  quelques  missions  diplomatiques  secondaires, 
cl  en  définitive  il  n'acceptait  sa  nom  elle  position  qu'afin  de  compléter  tes 
quelques  années  de  services  qui  lui  manquaient  pour  obtenir  sa  retraite.  Tels 
étaient  les  deux  chefs  appelés  à  consolider  noire  situation  en  Afrique,  ('.cites,  il 
eût  été  difficile  de  faire  un  plus  mauvais  choix,  de  juxtaposer  plus  malencon- 
treusement, pour  concourir  à  un  même  but,  deux  hommes  d'opinions  et  de 
tendances  plus  contraires.  Mais  n'anticipons  pas  sur  les  événements. 

En  arrivant  en  Algérie ,  le  duc  de  Rovigo  prit  une  détermination  pleine 
de  sagesse  :  il  ne  laissa  qu'une  petite  partie  des  troupes  en  \ille  et  dis- 
sémina le  reste  sur  les  points  principaux  du  Sahel  et  du  Fahs  ;  ces  postes 
circonscrivaient  un  espace  d'environ  six  lieues  carrées.  Ce  terrain  fut  limité 
par  une  ligne  de  blockhaus  et  de  camps  retranchés  qui,  partant  de  la  pointe 
Pescade,  passait  par  le  Boudjareah,  Dely-Ibrahim,  Cadous,  Tixeraïn,  Oued-el- 
Kerma,  la  Ferme  modèle,  et  venait  se  terminer  à  l'embouchure  de  l'Harash. 
Des  routes  stratégiques  relièrent  ces  divers  postes  entre  eux  ainsi  qu'avec  Alger, 
et  devinrent  l'origine  de  l'admirable  réseau  de  chemins  qui  sillonnent  aujour- 
d'hui le  Massif.  Dans  cet  espace  si  bien  gardé  et  si  bien  coupé,  nous  étions  com- 
plètement les  maîtres,  et  la  colonisation  pouvait  s'y  épanouir  en  toute  sécurité. 
Eh  bien!  qui  le  croirait?  cette  mesure  si  sage,  si  en  harmonie  avec  les  forces 
de  notre  armée  et  les  projets  incertains  de  la  métropole,  trouva  à  Alger  d'inexo- 
rables détracteurs,  et  l'intendant  civil  fut  le  premier  à  soulever  les  méconten- 
tements. Ces  routes,  disait-il,  froissaient  un  grand  nombre  de  propriétaires; 

1  Savary,  duc  île  Rovigo,  naquit  à  Sedan,  en  1774.  Engagé  volontaire  en  I7SÎ),  il  se  trouvait 
sous-lieutenant  au  régiment  Roijal-NoDiiawlie  lorsque  la  révolution  française  éclata.  Il  servit 
sous  Moreau,  avec  éclat,  dans  l'armée  du  Rhin,  et  fut  promu  au  grade  de  lieutenant-colonel 
Devenu  aide  de  camp  du  général  Desaix  ,  il  le  suivit  en  Egypte,  et  se  trouvait  à  ses  côtés 
lorsque  ea  grand  capitaine  tomba  frappé  à  mort  sur  le  champ  de  bataille  de  Marengo.  Le  premier 
consul  attacha  Savary  à  sa  personne,  en  qualité  d'aide  de  camp ,  et  réleva  an  grade  de  général 
de  brigade.  En  180'),  il  fut  nommé  général  de  division.  Il  fit  en  celte  qualité  les  campagnes  de 
Prusse,  de  Pologne,  d'Espagne,  d'Autriche,  etc.  En  1810,  il  fut  nommé  ministre  de  la  police, 
poste  qu'il  conserva  jusqu'à  la  chute  de  l'empire. 


408  DOMINATION  FRANÇAISE. 

on  les  faisait  passer  à  travers  des  enclos,  à  travers  des  cimetières;  l'établisse- 
ment des  camps  retranchés  et  des  blockhaus  détruisait  les  fermes  et  les  mai- 
sons de  plaisance.  «  Ces  maudits  chrétiens,  ajoutaient  les  Maures  toujours 
«  exagérés  dans  leurs  plaintes  comme  dans  leurs  éloges,  ne  nous  laissent  ni  un 
«  lieu  pour  vivre,  ni  un  lieu  pour  mourir!  »  Le  duc  de  Rovigo  voulait  faire 
occuper  et  cultiver  un  grand  nombre  de  propriétés  abandonnées  ou  appartenant 
au  domaine  public,  par  des  émigrants  alsaciens  que  des  spéculateurs  avaient 
adirés  à  Alger,  et  qui  restaient  à  la  charge  de  la  ville.  «  Mais,  à  qui,  disait  le 
baron  Pichori,  appartiennent  les  terrains  sur  lesquels  on  veut  les  installer? 
quelles  indemnités  donnera-t-on  aux  propriétaires  en  cas  de  réclamation?  où 
est  le  cadastre  parcellaire  du  Fahs?  »  Telles  étaient  les  raisons  que  M.  l'inten- 
dant civil  opposait  à  ces  prises  de  possession  précipitées,  illégales  même  si  l'on 
veut,  mais  commandées  par  la  nécessité.  M.  le  duc  de  Rovigo  ne  se  laissa 
pas  arrêter  par  ces  plaintes  :  bien  décidé  à  gouverner  en  maître  absolu ,  il 
poursuivit  la  route  qu'il  s'était  tracée. 

Depuis  dix-huit  mois  que  nos  troupes  occupaient  l'Afrique  ,  ni  le  gouverne- 
ment ni  les  généraux  n'avaient  songé  à  établir  un  système  de  casernement 
régulier;  nos  soldats  n'avaient  pour  toutes  fournitures  que  des  sacs  de  campe- 
ment, remplis  tant  bien  que  mal  de  paille  hachée;  la  plupart  même  étaient 
privés  de  cette  ressource.  Le  duc  de  Rovigo  songea  à  remédier  à  cet  incon- 
vénient; il  voulut  donner  au  moins  un  matelas  à  chaque  soldat.  Il  savait  que 
les  états  barbaresques  produisent  de  la  laine  en  abondance,  et  pensa  qu'Alger 
devait  en  renfermer  des  quantités  considérables  :  sans  autre  formalité ,  il 
frappa  la  ville  d'une  contribution  forcée  de  quatre  mille  cinq  cents  quintaux 
métriques  de  laine  à  livrer  immédiatement.  Les  Maures  et  les  Juifs  hur- 
lèrent à  cette  nouvelle  :  «  C'est  pire  que  du  temps  des  janissaires,  disaient-ils, 
«  on  nous  ruine!  »  et  M.  le  baron  Pichon  de  les  soutenir,  de  crier  encore  plus 
fort  qu'eux  à  l'injustice  !  Prévenu  par  les  Maures  et  par  l'intendant  de  cette  me- 
sure acerbe,  qui  au  fond  accusait  son  imprévoyance ,  le  ministère  cassa  l'or- 
donnance de  M.  le  duc  de  Rovigo,  et  passa  un  marché  d'urgence  afin  de  pour- 
voir sous  le  plus  bref  délai  au  casernement  de  la  troupe  en  Algérie.  Le  général 
en  chef  ne  voulut  pas  laisser  invalider  son  ordonnance;  il  en  poursuivil  l'exé- 
cution par  tous  les  moyens  possibles,  et  ne  s'arrêta  que  parce  qu'en  définitive 
il  n'y  avait  pas  de  laine  à  Alger.  Mais  ce  conflit  des  deux  autorités  était  fatal  à 
la  stabilité  de  notre  domination  ;  les  deux  chefs,  ne  marchant  jamais  d'accord, 
se  contrariant  sans  cesse,  donnaient  aux  indigènes  un  déplorable  exemple  de 
notre  habileté  administrative.  Les  Maures  surtout  profitaient  de  ce  désordre 
pour  ruiner  notre  autorité  auprès  des  Arabes  :  ils  nous  représentaient  aux  yeux 
de  ces  hommes  peu  éclairés  connue  incapables  de  gouverner  et  d'administrer 
le  pays. 

Le  duc  de  Rovigo  continua  néanmoins,  impassible,  son  système,  et  comme 
en  définitive  il  voyait  bien  que  les  officiers  arabes  et  maures  qui  l'entouraient 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '.<>!> 

apportaient  beaucoup  de  mauvaise  volonté  dans  l'accomplissement  de  leurs 
devoirs,  il  redoubla  de  rigueur  el  mit  le  comble  à  son  impopularité. 

Dans  les  premiers  jouis  d'avril  is.ïi* ,  une  députation  d'Arabes  du  grand 
désert  se  présenta  aux  portes  d'Alger  :  elle  venait  de  la  part  du  scheik  Farhat- 
ben-Saïd,  implorer  noire  assistance  contre  le  bey  de  Constantine.  Le  duc  de 
Ko>  igo  reçut  ces  envoj  es  a\  ec  beaucoup  d'égards,  leur  lil  de  grandes  promesses 
et  leur  distribua  quelques  présents,  ils  regagnaient  le  désert,  satisfaits  de  leur 
démarche  et  torts  de  la  protection  française,  lorsque  à  peine  parvenus  au-delà 
de  la  Maison-Carrée,  sur  le  territoire  de  la  tribu  d'El-Ouffia,  ils  lurent  attaqués 
par  des  bandits  arabes  et  totalement  dépouillés.  On  ne  leur  laissa  que  la  vie. 
Les  malheureux  envoyés  rebroussèrent  chemin  et  vinrent  faire  part  de  leur 
funeste  rencontre  au  général  en  chef.  Le  duc  de  Rovigo  improvise  aussitôt 
une  expédition,  et  sans  plus  de  renseignements  fait  attaquer  de  nuit  la  tribu 
des  Ouffia,  brise,  saccage  les  douairs,  et  extermine  tous  ceux  qui  essaient 
d'opposer  la  moindre  résistance.  M.  le  baron  Bichon  assure  que  cette  tribu 
ne  prît  aucune  part  à  l'attentat  commis  sur  les  envoyés  de  Farhat.  N'im- 
porte, l'exécution  avait  eu  lieu,  et  le  général  en  chef  la  lit  célébrer  par  des 
illuminations;  les  troupeaux  de  la  tribu  furent  vendus,  et  le  cheick, traduit 
devant  un  conseil  de  guerre,  fut  jugé,  condamné  et  exécuté  quelques  jours 
après,  malgré  les  protestations  de  l'intendant  et  de  plusieurs  fonctionnaires 
maures,  Cet  acte  cruel  et  impolitique  soule\a  contre  nous  toutes  les  tribus  voi- 
sines, et  l'aga  se  déclara  impuissant  à  les  contenir.  Chaque  jour  les  patrouilles 
tombaient  dans  de  nouvelles  embuscades  et  payaient  de  leur  vie  la  pétulance 
irascible  du  duc  de  Rovigo.  Sidi-Saadi,  l'instigateur  des  troubles  de  1831,  se  mit 
de  nouveau  à  prêcher  la  guerre  sainte,  et,  à  sa  voix,  l'insurrection  ne  tarda  pas 
à  s'organiser  :  Coleah ,  Milianah  et  Blidah  en  devinrent  le  centre.  Furieux 
contre  notre  aga  Sidi-Mahiddin-M'Barak,  qui  ne  prenait  aucune  mesure  pour 
arrêter  l'orage,  le  général  en  chef  le  manda  près  de  lui  ;  mais,  au  lieu  de  venir 
à  Alger,  le  vieux  marabout  gagna  les  montagnes,  et  les  insurgés  s'avancèrent 
sans  obstacle  jusqu'à  Bouffariek. 

Devant  une  détermination  si  hardie ,  il  n'y  avait  pas  à  hésiter  :  le  général 
Faudoas  fut  chargé  de  disperser  l'ennemi  par  la  force  et  y  parvint  sans  peine  ; 
pendant  ce  temps  le  général  Brossard  manœuvrait  sur  Coleah  pour  s'emparer 
de  l'aga,  qui  sut  se  soustraire  à  toutes  les  recherches.  Les  Arabes  dispersés, 
Mahiddin  en  fuite,  le  duc  de  Rovigo  ne  se  trouvait  pas  encore  assez  vengé  :  il 
frappa  une  contribution  de  douze  cent  mille  francs  sur  les  villes  qui  avaient 
favorisé  l'insurrection,  contribution  monstrueuse,  sans  rapport  avec  les  ressources 
des  habitants;  aussi  demeura-t-elle  sans  effet.  Le  gouverneur  se  crut  alors 
autorisé  à  diriger  une  nouvelle  expédition  contre  Blidah  :  nos  troupes  entrèrent 
dans  cette  ville ,  la  saccagèrent ,  renversèrent  une  partie  de  ses  murailles,  et 
retournèrent  à  Alger  plus  chargées  de  butin  que  de  gloire.  Ces  représailles 
ne  lui  suffirent  pas.  On  lui  avait  désigné  deux  kaids  comme  des  chefs  d'insur- 

55 


410  DOMINATION  FRANÇAISE. 

rection  très-influents  ;  il  leur  promit  un  pardon  absolu,  les  attira  à  Alger  sous 
la  foi  d'un  sauf-conduit,  et  les  fit  exécuter.  «  Cette  action  criminelle,  dit  le 
«  commandant  Pélissier,  détruisit  toute  confiance  chez  les  Arabes,  et  main- 
«  tenant  les  noms  de  Meçaoud  et  d'el-Arbi  (les  deux  kaïds  traîtreusement  mis 
«  à  mort)  ne  peuvent  être  prononcés  sans  réveiller  des  souvenirs  de  trahison 
«  et  de  mauvaise  foi  bien  funestes  à  notre  domination.  » 

Malgré  les  graves  différends  et  la  profonde  antipathie  qui  existaient  entre  le 
duc  de  Rovigo  et  le  baron  Pichon ,  ces  deux  chefs  prirent  de  concert  plusieurs 
mesures  utiles  au  bien-être  de  la  colonie  ;  on  les  vit  tour  à  tour  s'occuper  de 
l'assainissement  et  de  l'agrandissement  des  rues  d'Alger,  de  la  police  sanitaire 
de  la  province,  des  services  civils  et  administratifs  de  Bone,  de  la  réorganisa- 
tion de  nos  pêcheries  de  corail,  enfin  de  la  création  du  Moniteur  Algérien, 
destiné  à  publier  en  français  et  en  arabe  les  actes  de  l'administration.  De  son 
autorité  privée,  le  duc  de  Rovigo  fit  aussi  consacrer  une  des  plus  belles  mos- 
quées d'Alger  au  culte  catholique,  ce  qui  lui  valut  l'approbation  presque  una- 
nime des  musulmans.  «  Enfin,  voilà  les  Français  qui  se  mettent  à  prier  Dieu  ! 
«  disaient-ils  ;  »  et  ils  avaient  raison,  car  depuis  le  départ  des  aumôniers  atta- 
chés à  l'expédition  de  1830,  l'armée  n'avait  fait  en  public  aucun  acte  religieux. 
M.  le  baron  Pichon  désapprouva  seul  cette  mesure  de  haute  convenance  ;  il 
trouva  encore  moyen  de  critiquer  une  résolution  pleine  d'humanité  que  prit 
M.  de  Rovigo,  et  qui  aurait  dû  lui  faire  pardonner  bien  des  fautes.  Une  ma- 
gnifique maison  de  campagne,  aux  environs  d'Alger,  avait  été  mise  à  la  dis- 
position des  généraux  en  chef;  le  duc  la  convertit  en  un  hôpital  militaire  pour 
la  troupe.  Enfin  l'inexorable  censeur  fut  rappelé  (juin  1832)  ;  l'ordonnance  qui 
avait  créé  l'intendant  civil  indépendant  du  général  en  chef  fut  rapportée,  et 
M.  Genty  de  Russy,  appelé  à  remplir  ces  fonctions,  fut  placé  sous  l' autorité 
immédiate  du  duc  de  Rovigo. 

Doué  de  plus  de  souplesse,  de  plus  d'habileté  que  son  prédécesseur,  le  nouvel 
intendant ,  malgré  sa  dépendance ,  acquit  un  ascendant  réel  sur  l'esprit  du 
général  en  chef,  et  sembla  bientôt  marcher  son  égal.  M.  Genty  de  Bussy 
déploya  dans  ses  fonctions  une  grande  activité  bureaucratique  :  il  rendit  des 
arrêtés  sans  nombre  sur  toutes  les  matières  :  domaines,  douanes,  hypothèques, 
garde  nationale,  grande  et  petite  voirie,  contributions  directes  et  indirectes, 
tout  fut  admirablement  réglementé  et  coordonné  par  cet  infatigable  adminis- 
trateur. A  ne  consulter  que  la  nomenclature  de  ses  arrêtés ,  il  n'y  avait  pas  de 
pays  au  monde  mieux  administré  qu'Alger;  mais,  hélas  !  toutes  ces  belles  créa- 
tions n'existaient  que  sur  le  papier  ;  aucun  effort  ne  fut  tenté  pour  les  mettre 
en  pratique.  C'est  sous  l'administration  de  M.  Genty  de  Russy  qu'eurent  lieu 
les  premières  ébauches  de  colonisation,  la  création  de  deux  villages  agricoles  : 
Kouba  et  Dely-lbrahim ,  où  les  malheureux  émigrants  alsaciens  et  suisses  que 
nous  avons  vus  abandonnés  par  ceux  qui  les  avaient  fait  venir,  trouvèrent  un 
funeste  refuge,  car  ils  ne  tardèrent  pas  à  y  être  décimés  par  les  fièvres. 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  Ml 

Nous  avons  laissé  Bone  au  pouvoir  d'Ibrahim-Bey ,  qui,  étanl  parvenu  à 
embaucher  nos  zouaves,  se  maintenail  dans  la  citadelle,  obligé  «le  luttera  la 
lois  contre  les  habitants  de  la  ville  el  contre  les  troupes  du  bej  de  Constantine, 
qui  s'avançait  pour  le  chasser.  Dr  nouveaux  secours  envoyés  d'Alger  ne  purent 
j  rétablir  notre  autorité,  et  Bone  resta  exposée  aux  plus  grands  dangers,  serrée 
chaque  jour  de  plus  près  par  les  soldats  d'Ahmed-Bey.  Dans  cette  terrible 
position  les  habitants  adressèrent  au  commandant  en  chef  des  demandes 
instantes  el  réitérées  de  secours;  Ibrahim  lui-même,  désespérant  de  se  sou- 
tenir, appelait  1rs  Français  à  son  aide  contre  le  l>**>  de  Constantine,  l'ennemi 
commun.  Il  eût  été  dangereux  de  laisser  ce  dernier  châtier  impunément  des 
populations  qui  voulaient  le  délaisser  pour  nous;  l'occupation  de  Houe  par  une 
garnison  française  fut  doue  décidée. 

En  attendant  la  saison  favorable  et  la  réunion  des  moyens  qu'il  (allait  prépa- 
rer, le  due  de  Rovigo  confia  au  capitaine  d'artillerie  d'Armandy  et  au  capitaine 
de  chasseurs  algériens  Yousouf,  la  mission  d'aider  les  assiégés  de  leurs  con- 
seils, d'entretenir  leurs  bonnes  dispositions,  et  de  les  encourager  à  persévérer 
dans  la  résistance.  Malgré  les  efforts  de  ces  deux  officiers,  Bone  fut  obligée, 
le  5  mars,  d'ouvrir  ses  portes  au  bey  de  Constantine,  et  subit  dans  toute  leur 
horreur  les  calamités  de  la  guerre.  La  ville  fut  pillée,  dévastée,  la  population, 
massacrée  ou  déportée  dans  l'intérieur.  Ibrahim  se  maintint  dans  la  Kasbah 
jusqu'au  -2(5  au  soir.  Désespérant  alors  de  se  voir  secouru  efficacement,  il  aban- 
donna furtivement  son  poste.  Les  capitaines  d'Armandy  et  Yousouf,  instruits 
de  cette  fuite  soudaine,  résolurent  de  se  jeter  dans  la  place,  de  nuit,  avec  une 
trentaine  de  marins,  et  y  arborèrent  le  pavillon  français,  au  grand  étonnement 
des  troupes  d'Ahmet  et  des  assiégés  eux-mêmes.  Ceux-ci,  pendant  les  pre- 
miers jours,  obéirent  à  leurs  nouveaux  chefs,  pensant  qu'ils  seraient  bientôt 
soutenus  par  un  corps  d'armée  imposant;  mais  ne  voyant  arriver  aucun 
secours  ,  ils  se  mutinèrent  et  voulurent  se  défaire  des  deux  jeunes  capitaines. 
Une  détermination  hardie  de  Yousouf  déconcerta  ce  projet  et  conserva  à  la 
France  Bone  et  sa  citadelle. 

Yousouf  était  un  jeune  mamelouk  au  service  du  bey  de  Tunis  ;  les  uns  le 
disent  albanais,  les  autres  pensent  avec  plus  de  raison  qu'il  est  originaire  de  l'île 
d'Elbe  et  que  dès  sa  plus  tendre  enfance  il  fut  enlevé  par  des  corsaires  tuni- 
siens et  transporté  en  Afrique.  Devenu  la  propriété  du  bey,  on  l'éleva  avec  soin  ; 
puis  il  entra  dans  les  mamelouks.  La  vivacité  de  son  caractère,  si  bravoure, 
son  énergie,  l'avaient  fait  généralement  estimer.  Cependant,  à  la  suite  d'une 
intrigue  amoureuse  avec  une  des  femmes  du  palais ,  Yousouf  fut  obligé  de 
quitter  la  régence  pour  sauver  sa  tête.  Sa  fuite  eut  lieu  en  1830,  alors  que 
notre  armée  débarquait  à  Sidi-Ferruch.  Il  vint  offrir  ses  services  à  M.  de 
Bourmont,  qui  les  accepta  et  n'eut  pas  à  s'en  repentir  ;  le  général  Clausel  l'em- 
ploya à  son  tour,  et,  satisfait  de  son  courage,  le  nomma  officier  dans  les  chas- 
seurs d'Afrique.  Dès  ce  moment  Yousouf  se  consacra  tout  entier  au  service 


412  DOMINATION  FRANÇAISE. 

de  la  France,  et  dans  l'affaire  de  Bone  nous  allons  le  voir  donner  une  noble  et 
admirable  preuve  de  son  dévouement. 

Les  conjurés  avaient  donc  résolu  de  se  défaire  des  deux  chefs  du  parti  fran- 
çais; instruit  à  temps,  Vousouf  rassemble  les  principaux  meneurs,  et  leur 
annonce  qu'à  leur  tète  il  va  faire  une  sortie  contre  les  troupes  de  Ben-Aïssa. 

—  Mais  c'est  à  la  mort  que  tu  cours ,  malheureux  !  lui  dit  son  frère  d'armes, 
le  capitaine  d'Armandy. 

—  C'est  possible  ;  mais  qu'importe,  si  je  te  sauve,  si  je  sauve  la  Kasbah  !  Et 
aussitôt  l'ordre  d'abaisser  le  pont-levis  est  donné.  Yousouf  sort  avec  ses  Turcs' 
la  tète  haute,  le  visage  calme  et  serein.  Lorsqu'il  eut  franchi  les  glacis  de  la 
citadelle,  il  se  retourne  vers  eux  et  les  regardant  d'un  œil  sévère  :  «  Je  sais 
«  que  vous  avez  résolu  de  me  tuer  ;  je  connais  aussi  vos  projets  sur  la  Kasbah  ; 
«  eh  bien  !  voici  le  moment  propice  de  mettre  votre  complot  à  exécution  ;  frap- 
«  pez,  je  vous  attends  !  » 

Ce  sang-froid  impose  aux  conjurés;  tous  restent  stupéfaits.  Yousouf  profite 
de  leur  trouble  et  reprend  : 

«  Eh  quoi  !  Iacoub ,  toi  le  grand  meneur,  tu  restes  impassible,  tu  ne  donnes 
«  pas  à  tes  camarades  le  signal  de  l'attaque?  Puisqu'il  en  est  ainsi ,  c'est  moi 
«  qui  vais  commencer,  »  et  d'un  coup  de  pistolet  il  lui  fracasse  la  tète.  L'un  des 
conjurés  essaie  de  porter  la  main  à  la  poignée  de  son  sabre,  Yousouf  le 
devance,  et  lui  plonge  son  yataghan  dans  le  cœur. 

—  «  Maintenant,  à  l'ennemi  !  »  s'écrie  le  jeune  capitaine  ;  et  tous  ces  hommes, 
qui  naguère  se  disposaient  à  l'assassiner,  le  suivent  sans  murmurer,  et  font  à 
ses  côtés  des  prodiges  de  valeur,  pour  lui  prouver  que  s'ils  ont  été  un  instant 
égarés  ils  seront  désormais  dignes  de  leur  chef.  Deux  heures  après,  Yousouf 
rentrait  dans  la  Kasbah  chargé  des  dépouilles  de  l'ennemi,  et  recevait  les 
étreintes  fraternelles  du  capitaine  d'Armandy. 

Le  duc  de  Rovigo  ne  put  envoyer  au  secours  de  ces  braves  officiers  que 
quelques  faibles  détachements  ;  mais  bientôt  après  le  gouvernement  expédia 
de  Toulon  un  corps  de  trois  mille  hommes  commandé  par  le  général  Monck- 
d'Uzer.  Bone  n'offrait  alors  qu'un  monceau  de  décombres;  Ben-Aïssa,  en  se 
retirant,  avait  mis  tout  à  feu  et  à  sang,  la  citadelle  seule  était  à  l'abri  d'une  sur- 
prise. Dans  cette  partie  de  la  régence ,  depuis  si  longtemps  en  relation  avec  la 
compagnie  des  Concessions  d'Afrique,  l'arrivée  des  forces  françaises  produisit 
une  impression  profonde  sur  le  plus  grand  nombre  des  tribus  du  voisinage. 
Une  seule ,  celle  de  Beni-Iacoub  à  laquelle  s'étaient  réunies  les  troupes  du  bey 
de  Constantine ,  se  montra  hostile.  Le  26  juin,  le  général  d'Uzer  marcha  sur 
elle,  la  dispersa,  et  la  refoula  vers  l'intérieur. 

Cependant  Ibrahim-Bey,  en  proie  au  dépit  de  l'ambition  déçue  et  enhardi 
par  l'apparente  inaction  de  nos  soldats,  qui  s'occupaient  à  déblayer  la  ville  et 
à  s'établir  dans  ses  ruines ,  avait  rallié  environ  quinze  cents  hommes  et  s'était 
porté  sur  Bone.  Le  général  d'Uzer  repoussa  cette  nouvelle  agression  avec  le 


DOMINATION  FRANÇAISE.  413 

même  succès  que  la  première  ;  et,  chose  remarquable  !  la  supériorité  manifeste 
des  troupes  françaises  changea  complètement  les  dispositions  des  Arabes.  Les 
fugitifs  furent  poursuivis  par  les  indigènes  jusque  dans  les  montagnes,  H 
parmi  ceux-là  même  qui  avaient  combattu  contre  nous,  plusieurs  vinrent 
nous  offrir  leur  concours.  Quelques  jours  après,  deux  tribus,  voulant  échapper 
au\  cruautés  d'Ahmed-Bej ,  demandèrent  à  s'établir  sous  le  canon  de  la 
place  el  fournirent  des  cavaliers  pour  faire  la  police  de  la  plaine. 

Nous  avons  laissé  à  Oran  le  général  Boyer  essayanl  d'y  naturaliser  le  sys- 
tème d'extermination  qu'il  prétendait  être  le  seul  capable  d'asseoir  noire  domi- 
nation en  Afrique.  II  n'y  produisit  aucun  des  résultats  espérés  :  toutes  les  tribus 
voisines  d'Oran  se  soulevèrent,  et  tinrent  nos  troupes  hermétiquement  blo- 
quées dans  la  place.  Ce  fut  alors  que  l'empereur  de  Maroc,  renonçant  à  agir 
directement  sur  la  régence  d'Alger,  voulut  du  moins  exercer  une  influence 
occulte  dans  les  affaires  du  beylick  d'Oran,  dans  l'espoir  de  réunir  tôt  ou  tard 
à  son  empire.  A  cet  effet,  il  se  mit  en  relation  intime  avec  un  jeune  Arabe  qui 
commençait  déjà  à  briller  d'un  certain  éclat,  et  qui,  à  raison  de  son  âge,  lui 
paraissait  devoir  se  soumettre  à  son  ascendant  avec  plus  de  docilité  que  les 
autres  chefs.  Cet  Arabe ,  c'était  Abd-el-Kader.  La  brillante  carrière  de  cet 
homme,  la  grande  influence  qu'il  exerce  encore  en  Algérie,  la  longue  lutte 
qu'il  soutient  contre  nos  armées,  nous  imposent  le  devoir  de  faire  connaître 
avec  détail  son  origine  et  son  passé. 

A  une  dizaine  de  milles  à  l'ouest  de  Mascara ,  sur  la  rive  gauche  de  l'Oued- 
el-Hammam  (rivière  des  Bains),  au  pied  des  Gibel-el-Scherf'ah  (montagnes 
des  Scberiffs),  est  située  la  Kethnah  (réunion  de  tentes  fixes  ou  de  cabanes) 
de  Mobhy-ed-Din.  C'est  là  qu'est  né  Abd-el-Kader,  vers  1806  '. 

Élevé  par  son  père,  Mobhy-ed-Din,  il  fit  avec  lui,  n'ayant  encore  que  huit 
ans,  le  pèlerinage  de  la  Mekke.  Dans  le  cours  de  ses  études  ,  il  acquit  les 
diverses  connaissances  qui  constituent  l'érudition  chez  les  Arabes,  c'est-à-dire 
la  lecture  raisonnée  du  Koran,  puis  les  notions  de  théologie,  de  jurispru- 
dence, d'histoire,  qui  se  rattachent  au  Livre  par  excellence;  car,  pour  les 
musulmans,  c'est  dans  l'œuvre  du  Prophète  que  se  trouve  le  principe  de  toute 
science  humaine.  Le  jeune  Abd-el-Kader  profita  si  bien  des  soins  de  son 
père,  qu'il  ne  tarda  pas  à  être  considéré  comme  savant  et  lettré. 

D'après  des  témoignages  assez  authentiques,  il  paraîtrait  que  l'idée  de 
restaurer  une  monarchie  arabe  dans  l'Algérie  germait  depuis  longtemps  dans 
l'esprit  de  Mobhy-ed-Din.  Au  retour  du  saint  pèlerinage  où  il  avait  conduit 


1  D'après  une  généalogie  plus  ou  moins  avérée,  les  aïeux  d' Abd-el-Kader  font  remonter 
leur  filiation  aux  anciens  khalyfes  fatliimites,  et  par  ceux-ci  à  la  lignée  du  Prophète,  issue  de  sa 
ii lie  unique  Falhimà  et  de  son  gendre  Ali.  Gu  admettant  pour  certaine  cette  origine,  Abd-el- 
Kader  serait  schérif  lui-même  aussi  bien  que  le  sultan  de  Maroc.  Au  surplus,  malgré  cette  des- 
cendance prétendue  d'une  dynastie  de  princes  que  les  khalifes  d'Orient  flétrissaient  de  l'épithète 
de  kgouàregj  ou  schismatiques,  Abd-el-Kader  est  regardé  comme  très-orthodoxe. 


il4  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Abd-el-Kader  encore  enfant,  il  commença  sourdement  à  raconter  des  visions  sur- 
naturelles qui  lui  avaient  prédit  la  grandeur  future  de  son  fils.  La  fermentation 
que  produisirent  à  la  longue  ces  confidences  éveilla   l'attention   des  Turcs. 
Mohhy-ed-Din  et  Abd-el-Kader  furent  arrêtés,  et  n'échappèrent  au  dernier 
supplice  que  par  l'intercession  de  quelques  amis  puissants  qui  obtinrent  du  bey 
d'Oran  l'élargissement  des  deux  prisonniers,  à  la  condition  d'un  exil  immédiat. 
Mohhy-ed-Din  et  son  fils  reprirent  le  chemin  de  la  Mekke  en  suivant  la  route 
de  terre  jusqu'à  Tunis,  où  ils  s'embarquèrent  pour  Alexandrie.  De  la  Mekke, 
ils  allèrent  à  travers  le  désert  jusqu'à  Baghdad,  et  visitèrent  dans  les  environs 
le  tombeau  d'un  marabout  renommé.  Plus  tard,  ils  revinrent  à  la  Mekke, 
accomplir  pour  la  troisième  fois  le  saint  pèlerinage,  et  après  plusieurs  années 
d'absence,  en  1828,  ils  retournèrent  dans  leurs  foyers,  où  ils  s'appliquèrent  à 
établir  leur  influence  sur  les  tribus  d'alentour,  non  plus  en  annonçant  une  pré- 
destination politique  dont  les  Turcs  pouvaient  encore  prendre  ombrage,  mais 
en  se  faisant,  par  une  vie  austère  et  vouée  à  la  pratique  rigide  des  préceptes  du 
Koran ,  une  grande  réputation  de  vertu ,  de  science  et  de  sainteté  ;  sauf  à 
exploiter,  quand  le  temps  serait  venu,  la  considération  et  l'autorité  morale 
qu'ils  auraient  acquise. 

Notre  conquête  de  l'Algérie  et  l'anarchie  qui  en  fut  la  conséquence  parmi  les 
Arabes  ouvrirent  enfin  la  carrière  aux  vues  ambitieuses  qui  fermentaient  au 
cœur  du  père  et  du  fils.  Leur  principale  élude  fut  de  maintenir,  dans  le  cercle 
encore  bien  restreint  de  leur  influence  immédiate,  l'ordre  et  la  justice  oubliés 
partout  ailleurs,  et  d'offrir  ainsi  aux  gens  de  bien  un  centre  de  ralliement  au 
milieu  du  débordement  général  d'une  indépendance  sans  frein.  L'intervention 
du  sultan  de  Maroc  vint  donner  une  impulsion  puissante  au  mouvement  insur- 
rectionnel qui  devait  mettre  en  relief  le  fils  de  Mohhy-ed-Din. 

Enhardies  par  ce  patronage,  les  tribus  voisines  de  Mascara  résolurent  de  se 
donner  un  chef,  et  jetèrent  les  yeux  sur  Mohhy-ed-Din  lui-même;  mais  celui-ci 
refusa  cet  honneur  périlleux ,  trop  lourd  pour  son  âge,  et  proposa  son  fils  Abd- 
el-Kader,  qui  fut  agréé.  On  mit  en  œuvre,  pour  aider  à  l'élévation  du  jeune 
candidat,  des  moyens  qui  ont  toujours  réussi  auprès  des  peuples  ignorants  et 
barbares  :  on  raconta  la  prédiction  du  fakhir  de  Bagdad,  d'après  laquelle  le  litre 
de  sultan  devait  appartenir  à  Abd-el-Kader;  puis  la  vision  d'un  marabout  dans 
laquelle  Abd-el-Kader  apparaissait  assis  sur  un  trône  éclatant  et  rendant  la  jus 
tice  aux  Arabes.  Grâce  à  tous  ces  prestiges,  le  28  septembre  1832,  à  Ghézy- 
byah,  dans  la  plaine  de  Gherys,  près  de  Mascara,  le  nouveau  chef.de  la  tribu  des 
Haschem  fut  solennellement  inauguré.  La  ville  de  Mascara,  naguère  capitale 
du  beylick,  et  qui  depuis  l'expulsion  des  Turcs  était  gouvernée  en  répu- 
blique, ne  crut  pouvoir  mieux  faire  que  de  se  donner  à  Abd-el-Kader.  Un 
vieux  marabout  jura  aux  habitants  de  cette  ville  que  l'ange  Gabriel  lui  avait 
ordonné  de  leur  annoncer  que  la  volonté  de  Dieu  était  qu'Abd-el-Kader  régnât 
sur  les  Arabes. 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  il". 

Afin  de  rallier  à  son  autorité  un  plus  grand  nombre  de  tribus,  Abd-el-Kader 
se  mil  à  prêcher  hi  guerre  sainte.  Aux  heures  de  la  prière,  on  le  voyait  sortir  de 
sa  tente  el  réciter  lui-même  les  \  ersets  du  Koran ,  qu'il  faisait  sen  ir  de  texte  à 
ses  exhortations.  Lorsqu'il  eul  réuni  autour  de  lui  une  troupe  suffisante 
d'hommes  dévoués,  il  se  mil  en  campagne  et  n  iut  harceler  la  garnison  d'Oran. 
Le  vieux  Mohhy-ed-Din,  l'accompagnait,  ajoutant  par  sa  présence  au  relief  du 
pouvoir  naissant  de  son  lils.  Heureusement  les  Français  venaient  d'être  renfor- 
cés par  un  régiment  de  cavalerie  récemment  formé  par  le  brave  colonel  de 
l'Étang;  ils  se  trouvaient  donc  en  mesure  de  repousser  les  attaques  de  ce 
nouvel  ennemi.  Tel  fut  l'acharnement  des  Arabes,  que  plusieurs  (rentre  eux 
parvinrent  à  se  loger  jusque  dans  les  fossés  de  nos  retranchements  et  ne  s'en 
retirèrent  qu'à  la  nuit,  après  s'être  convaincus  qu'il  leur  était  impossible  d'es- 
calader l'escarpe.  Renouvelées  plusieurs  fois,  mais  sans  succès,  ces  audacieuses 
tentatives  fournirent  à  Abd-el-Kader  l'occasion  de  déployer  son  sang-froid  et  sa 
bravoure.  A  celte  époque,  les  Arabes  osaient  à  peine  affronter  le  feu  de  notre 
artillerie  :  pour  leur  apprendre  à  le  mépriser,  Abd-el-Kader  lançait  son  cheval 
contre  les  obus  et  les  boulets  qu'il  voyait  ricocher,  et  saluait  de  ses  plaisante- 
ries ceux  qu'il  entendait  siffler  à  ses  oreilles.  C'est  ainsi  (pie  s'est  formé  le  pou- 
voir de  cet  homme,  qui,  nouveau  Jugurtha,  tient  depuis  dix  ans  en  échec  les 
forces  de  la  France. 

Maintenant  résumons  notre  situation  au  départ  du  duc  de  Rovigo'.  Pen- 
dant l'année  18:3-2,  notre  établissement  en  Afrique  avait  pris  un  développement 
considérable  :  il  s'étendait  sur  toutes  les  provinces  de  l'ancienne  régence.  Le 
territoire  occupé  était  encore  très-restreint ,  mais  les  indigènes  avaient  pu 
reconnaître  l'inutilité  de  leurs  tentatives  pour  nous  faire  abandonner  notre 
conquête.  Au  commencement  de  1833,  le  corps  d'occupation  comptait  vingt- 
trois  mille  cinq  cent  quarante-cinq  hommes  et  dix-huit  cents  chevaux.  Dans 
la  province  de  Tittery ,  dans  l'est  et  dans  lé  sud  de  celle  d'Alger,  Ben-Zamoun 
et  Ali-bcn-M' Barak  travaillaient  à  affermir  leur  autorité;  mais  au  centre  de  la 
province,  les  populations  subissaient  progressivement  notre  influence.  Les 
Outhans  de  Beni-Khalil,  de  Beni-Moussa  et  de  Khrachna  commençaient  à 
recueillir  les  bénéfices  de  la  paix  en  apportant  leurs  denrées  sur  le  marché 
d'Alger.  La  ville  de  Blidah  témoignait  quelques  dispositions  à  établir  des 
rapports  pacifiques  avec  notre  armée  ;  les  envoyés  de  l'empereur  de  Maroc, 
lladj-Mouti  et  Mohamed-ben-Cherguy ,  qui  depuis  plusieurs  mois,  par  la  seule 
influence  de  leur  maître ,  gouvernaient  les  villes  de  Medeah  et  de  Miliana , 
s'étaient  retirés  à  la  suite  des  négociations  diplomatiques  dont  M.  de  Mornay, 
gendre  du  maréchal  Soult,  fut  chargé  auprès  du  chériff  de  Méquinez. 


1  Le  duc  <lt!  Rovigo  quitta  l'Algérie  dans  les  premiers  jours  de  mars  1833  ,  et  se  rendit  en 
France  pour  tâcher  d'arrêter  les  progrès  d'une  maladie  cruelle  dont  il  était  tourmenté.  Les 
secoyrs  de  l'art  fuient  impuissants  ;  il  mourut  peu  de  temps  après  son  arrivée  à  Paris. 


U6  DOMINATION  FRANÇAISE. 

L'occupation  embrassait  alors,  à  Alger,  la  ville  et  la  banlieue  [eljahs],  renfer- 
més presque  en  entier  dans  la  ligne  de  nos  avant-postes  :  de  plus,  notre  domi- 
nation était  reconnue  sur  le  territoire  compris  entre  l'Harasb  et  la  Metidjab,  le 
Mazafran  et  la  mer.  A  Oran,  nous  possédions  à  peine  un  rayon  dune  lieue  autour 
de  la  place,  mais  nous  tenions  le  fort  de  Mers-el-Kebir.  Tlemcen  etMostaganem 
continuaient  d'être  occupés  par  les  Turcs  et  les  Koulouglis,  qui  insensiblement 
s'étaient  mis  d'intelligence  avec  nous  :  ceux  de  Mostaganem  recevaient  même 
une  solde  régulière.  A  Arzew,  à  Scbcrcbel,  nous  avions  des  cadis  presque  dé- 
voués ;  à  Boue,  notre  puissance  s'étendait  à  peine  à  quelques  portées  de  canon 
en  debors  des  murailles.  Néanmoins,  dans  les  étroites  limites  où  elle  se  tenait 
renfermée,  la  domination  française  commençait  à  s'asseoir  ;  la  population  civile, 
imperceptible  dans  les  premiers  mois,  recrutait  chaque  jour  de  nouveaux  colons; 
les  traces  de  la  dévastation  qui  a\ ait  suivi  la  conquête  disparaissaient  par  de- 
grés; on  construisait,  déjà  même  on  songeait  à  planter.  De  son  côté,  le  génie 
militaire  pourvoyait  activement  aux  soins  de  la  défense  :  des  routes  straté- 
giques s'ouvraient,  des  camps  retranebés  s'établissaient ,  les  anciennes  forti- 
fications étaient  restaurées,  et  de  nouvelles  s'élevaient.  La  métropole  seule 
faisait  défaut  à  l'élan  général. 


CHAPITRE  XVI. 


GOUVERNEMENT 

DES  GÉNÉRAUX  BARON  VOIROL  ET  COMTE  D'IRLON 
(20  AVRIL   1833  —  8   JUILLET    183.Ï.) 

Le  général  Avizard,  intérimaire.  —  Création  du  bureau  arabe.  —  Le  général  Voirol.  — 
Occupation  de  Bougie.  — Expédition  contre  les  Hadjoutes. — Le  général  Desmichelsà 
Oran.  —  Expédition  d'Arzew  et  de  Mostaganem.  —  Premier  traité  avec  Abd-el-Kader. 
—  La  Commission  d'Afrique.  —Changements  introduits  dans  l'administration.  —Ar- 
rivée du  général  comte  d'Erlon.  —  Combat  de  la  Macta. 


La  retraite  subite  et  forcée  du  dur 
de  Rovigo  appela  au  commandement 
supérieur  de  l'armée  d'Afrique  le 
général  Avizard,  le  plus  ancien  des 
maréchaux  de  camp  qui  s'y  trouvaient 
alors.  Ce  n'était  qu'un  chef  intérimaire; 
mais  si  son  pouvoir  fut  de  courte  durée 
(4  mars-20  avril),  il  prit  du  moins  une 
disposition  importante  que  nous  ne 
pouvons  passer  sous  silence.  Jusque  là 
nos  relations  avec  les  Arabes  avaient 
été  soumises  à  l'intermédiaire  des  in- 
terprètes ,  hommes  généralement  peu 
instruits  et  très-prévenus  contre  la  nationalité  arabe.  C'est  sans  contredit  à 

53 


418  DOMINAT  ION  FRANÇAISE. 

l'exagération  de  leurs  rapports  que  doit  être  attribuée  une  partie  des  résolutions 
arbitraires  et  violentes  du  duc  de  Rovigo,  résolutions  qui  ont  été  si  nuisibles  à 
notre  établissement.  Pour  faire  cesser  cet  état  de  choses ,  le  général  Avizard 
institua  sous  la  dénomination  de  bureau  arabe  une  administration  spéciale 
destinée  à  donner  à  nos  relations  avec  les  indigènes  une  régularité  et  une 
extension  qu'elles  n'avaient  pas  encore  eues.  Ce  bureau  devait  concentrer 
toutes  les  affaires  arabes ,  réunir  et  apprécier  les  documents  originaux ,  et 
mettre  chaque  jour  sous  les  yeux  du  général  en  chef  la  situation  du  pays  et 
la  traduction  des  lettres  les  plus  importantes.  La  direction  de  ce  bureau  fut 
confiée  à  un  jeune  officier,  aussi  brave  que  studieux,  qui  depuis  le  commen- 
cement de  l'expédition  s'était  appliqué  à  comprendre  et  à  parler  les  divers 
dialectes  de  la  langue  arabe:  c'était  M.  de  Lamoricière,  alors  simple  capitaine 
au  bataillon  des  zouaves.  A  peine  investi  de  ces  fonctions ,  M.  de  Lamori- 
cière se  mit  en  devoir  de  parcourir  les  tribus  voisines  d'Alger  :  il  leur  apprit  le 
but  de  sa  mission ,  le  désir  sincère  qu'il  avait  de  connaître,  de  satisfaire  leurs 
besoins  réels ,  et  leur  donna  l'assurance  formelle  qu'elles  seraient  à  l'avenir 
traitées  avec  justice.  Ces  paroles  conciliantes  ramenèrent  chez  ces  tribus  la 
confiance  que  leur  avaient  ôtée  les  sanglantes  exécutions  ordonnées  par  le 
duc  de  Rovigo ,  et  elles  se  mirent  de  nouveau  à  approvisionner  nos  camps, 
nos  marchés. 

Dans  les  derniers  jours  d'avril,  le  baron  Voirol  vint  prendre  le  commande- 
ment supérieur  de  l'armée;  c'était  le  plus  jeune  de  nos  lieutenants-généraux 
et  le  même  qui,  en  1815,  s'était  si  brillamment  distingué  comme  colonel  à  la 
défense  de  Nogent.  Toutefois  le  gouvernement  n'envoyait  encore  qu'un  chef 
intérimaire  :  il  espérait  que  le  prompt  rétablissement  du  duc  de  Rovigo  lui 
permettrait  bientôt  d'aller  reprendre  son  poste.  Ces  prévisions  ne  se  réalisèrent 
pas;  l'ancien  ministre  de  l'empire  mourut  au  mois  de  juin,  mais  la  position  in- 
certaine du  général  Voirol  ne  fut  pas  changée. 

Le  nouveau  chef  ne  se  laissa  pas  arrêter  par  tout  ce  qu'il  y  avait  d'embarras- 
sant dans  sa  situation  personnelle  ;  il  n'envisagea  que  ses  devoirs,  et  s'en 
acquitta  de  son  mieux,  souvent  avec  bonheur,  toujours  avec  dévouement  et 
intelligence.  Dès  son  arrivée,  il  fit  poursuivre  avec  activité  le  tracé  des  routes, 
il  créa  les  spahis  d'el  Fahs  (aujourd'hui  gendarmes  maures),  destinés  alors  à 
prêter  main  forte  à  notre  gendarmerie  trop  peu  nombreuse  et  à  concourir  à 
la  défense  commune  du  territoire.  Comme  complément  de  cette  idée,  il  in- 
stitua dans  la  banlieue  d'Alger  des  milices  indigènes  destinées  à  garder  en  été 
les  blockhaus  et  les  postes  que  leur  position  malsaine  rendait  dangereux  pour 
des  troupes  européennes.  Ces  levées,  faites  dans  les  outhans  soumis,  ne  rece- 
vaient de  solde  que  pendant  la  durée  de  leur  service  :  c'était,  on  le  voit,  une 
espèce  de  restauration  des  margzen.  Au  milieu  des  tribus  dont  la  fidélité  pa- 
raissait douteuse,  le  général  Voirol  lit  établir  des  camps  retranchés;  il  voulut 
aussi  s'assurer  du  défilé  boisé  cl   marécageux  de  lînuffarick  eu  abattant  les 


DOMINATION  FRANÇAISE.  V 1  «> 

taillis,  en  réparanl  les  ponts  et  Baignant  les  marais.  Ainsi  de  proche  en  proche 
s'étendaient  et  se  consolidaient  nos  prises  de  possession. 

Depuis  l'infructueuse  tentative  faite  par  le  maréchal  Bourmont  sur  Bougie, 
celle  ville  avait  été  complètement  oubliée  :  on  ne  pensait  pas  qu'entourée  de 
toutes  parts  d'un  rideau  de  montagnes  de  difficile  accès,  elle  pût  être  de 
quelque  Utilité  pour  les  opérations  militaires  que  nous  aurions  à  diriger  dans 
l'intérieur  de  la  régence.  Les  événements  firent  sentir  la  nécessité  d'y  prendre 
position. 

En  1831 ,  l'équipage  d'un  brick  de  l'état  qui  avait  fait  naufrage  sur  la  cote  de 
Bougie  ayant  été  égorgé,  le  général  Berthézène  regretta  vivement  de  ne  pou- 
voir venger  sur-le-champ  cet  odieux  attentat.  Plus  tard,  en  1832,  une  insulte 
faite  au  brick  anglais  le  Procris,  contraignit  ce  bâtiment  à  s'éloigner.  Le  consul 
d'Angleterre  à  Alger  demanda  satisfaction  de  cette  injure  et  exprima  l'espoir 
que  la  France,  qui  occupait  la  cote  d'Afrique,  saurait  faire  respecter  les  pavillons 
amis.  A  la  fin  du  mois  d'octobre  de  la  même  année,  le  brick  français  le  Mar- 
souin, mouillé  dans  la  rade,  se  vit  attaqué  de  la  manière  la  plus  déloyale  et  fut 
obligé  de  riposter  au  feu  de  la  place.  Les  habitants  de  Bougie  rejetèrent  cette 
agression  sur  les  Kabaïles,  qui,  maîtres  des  forts,  avaient,  disaient-ils,  fait  feu 
pour  éloigner  le  bâtiment  français,  dont  la  présence  rendait  impossible  l'entrée 
d'un  navire  attendu  d'Italie  et  portant  des  lettres  et  des  agents  de  Hussein- 
Dey.  Cette  insolente  excuse  était  une  preuve  évidente  des  intrigues  dont  on  sup- 
posait déjà  que  Bougie  était  le  foyer. 

Si,  en  présence  de  si  justes  griefs,  on  eût  encore  hésité  à  occuper  cette  place, 
une  circonstance  décisive  aurait  rendu  cette  mesure  indispensable.  Vers  le  milieu 
d'août ,  on  apprit  que  le  bey  de  Constantine  s'avançait  vers  Bougie ,  dont  la 
possession  l'aurait  dédommagé  de  la  perte  de  Bone.  Il  espérait  d'ailleurs 
étendre  de  là  son  action  sur  la  partie  orientale  de  la  province  d'Alger, 
réchauffer  la  haine  de  nos  ennemis  et  nous  en  susciter  de  nouveaux.  Dans  ces 
conjonctures  le  général  Trézel  reçut  l'ordre  de  se  rendre  à  Toulon  pour  y 
prendre  le  commandement  d'une  expédition,  qui,  de  ce  port,  devait  être  dirigée 
sur  Bougie.  Elle  se  composa  de  deux  bataillons  du  59e  de  ligne,  de  deux  batte- 
ries d'artillerie  et  d'une  compagnie  de  sapeurs  du  génie.  L'escadre  chargée  du 
transport  des  troupes,  et  au  besoin  d'attaquer  la  place,  fut  mise  sous  le  com- 
mandement de  M.  Parceval,  capitaine  de  vaisseau;  elle  se  composait  de  sept 
bâtiments. 

Sortie  de  Toulon  le  22  septembre,  cette  expédition  arriva  devant  Bougie 
le  29.  Aussitôt  que  les  premières  voiles  parurent  dans  la  rade,  les  forts  se 
mirent  à  tirer  ;  mais  quelques  bordées  suffirent  pour  les  réduire  au  silence.  Le 
débarquement  des  troupes  s'opéra  sous  un  feu  assez  vif  de  mousqueterie  ;  néan- 
moins nos  colonnes  pénétrèrent  dans  la  ville  sans  éprouver  de  trop  grandes 
pertes.  Le  fort  Abd-el-Kader ,  la  Kasbah  et  le  fort  Moussa  furent  successive- 
ment occupés  ;  le  pavillon  français  flottait  même  sur  toutes  les  batteries  de  la 


420  DOMINATION  FRANÇAISE. 

rade,  que  nous  n'étions  pas  encore  maîtres  de  la  position.  Le  terrain  sur  lequel 
s'élève  Bougie  est  tellement  accidenté,  ses  rues  et  ses  maisons  tellement  dissé- 
minées, que  chaque  quartier,  chaque  habitation,  devinrent  autant  de  citadelles 
où  les  Kabaïles  se  maintenaient  avec  l'opiniâtreté  qui  les  caractérise.  Quatre 
journées  entières  furent  employées  à  les  déloger  de  ces  divers  postes,  et  encore 
n'y  parvint-on  que  grAce  h  un  renfort  envoyé  d'Alger  pour  soutenir  le  corps 
expéditionnaire  :  c'était  un  bataillon  du  V  de  ligne  et  deux  compagnies  du 
deuxième  bataillon  d'Afrique.  Chassés  de  leurs  positions ,  les  Kabaïles  impro- 
visèrent de  nouveaux  retranchements,  et  s'y  défendirent  avec  vigueur;  parfois 
aussi  ils  prenaient  l'offensive  et  \enaient  nous  attaquer  jusque  dans  nos  lignes. 
Cette  lutte  acharnée  dura  jusqu'au  moment  où  toutes  les  batteries  furent  com- 
plètement établies  ;  les  boulets  et  la  mitraille  purent  seuls  la  terminer. 

Bougie  est  située  sur  la  côte  N.  0.  du  golfe  de  ce  nom,  à  quatre  kilomètres 
de  l'embouchure  de  la  Summam  ou  Adouse  ;  elle  se  déploie  au  bord  de  la  mer, 
sur  le  flanc  méridional  du  mont  Gouraya,  masse  abrupte  et  escarpée  qui  s'élève 
rapidement  jusqu'à  six  cent  soixante-dix  mètres  de  hauteur.  Cette  montagne 
forme  un  promontoire  rocailleux  qui  court  de  10.  à  l'E.  et  se  termine  à  la  côte 
par  le  cap  Carbon.  A  proprement  parler ,  Bougie  n'a  pas  de  port  ;  la  plage  sans 
fond  qui  touche  la  ville  est  sans  abri  pour  les  gros  temps  d'hiver,  et  n'est  pra- 
ticable que  dans  la  belle  saison.  On  ne  trouve  de  mouillage  un  peu  sûr  que 
dans  l'anse  Sidi-Yahïa  ;  et  encore  ne  peut-elle  contenir  qu'un  petit  nombre  de 
navires  d'un  faible  tonnage.  L'aspect  de  Bougie  est  des  plus  pittoresques: 
ses  maisons  plates  et  carrées  semblent  former  les  gradins  d'un  vaste  amphi- 
théâtre entouré  de  toutes  parts  d'orangers,  de  grenadiers,  et  de  figuiers  de  Bar- 
barie. Les  nombreuses  ruines  dont  le  sol  de  cette  ville  est  jonché  attestent  son 
ancienne  importance  et  sa  haute  antiquité  ;  elle  formait  probablement  la  limite 
orientale  de  la  Mauritanie  césarienne.  S'il  faut  en  croire  quelques  géographes, 
ce  serait  l'ancienne  Baya  ou  Yaga  ;  suivant  le  docteur  Shaw,  elle  aurait  succédé 
à  la  colonie  romaine  de  Salva  ;  enfin ,  d'autres  prétendent  que  Bougie  occupe 
l'emplacement  de  l'ancienne  Choba. 

Au  ve  siècle  ,  Bougie  tomba  au  pouvoir  de  Genséric  et  fut  même  ,  dit-on, 
sa  capitale  jusqu'au  moment  où  il  se  rendit  maître  de  Carthage.  Lors  de  l'inva- 
sion arabe,  en  708,  elle  fut  soumise  au  joug  de  l'islamisme  par  le  célèbre 
Moussa-ben-Noseïr ,  et  passa  successivement  sous  la  domination  des  diverses 
dynasties  musulmanes  qui  fondèrent  des  souverainetés  en  Afrique.  A  la  déca- 
dence des  Hafssytes,  Ferdinand-le-Catholique ,  pour  arrêter  les  déprédations 
des  corsaires  maures,  s'en  empara  en  1509,  et  l'Espagne  la  conserva  jusqu'en 
1555.  Tous  les  peuples  qui,  depuis  vingt  siècles,  ont  successivement  occupé 
Bougie  y  ont  laissé  des  traces  de  leur  domination.  L'enceinte  des  Bomains  est 
reconnaissable  et  se  montre  encore  debout  sur  un  grand  nombre  de  points  ; 
elle  ne  comptait  pas  plus  de  deux  mille  cinq  cents  mètres  de  développement. 
Une  simple  ligne  de  murailles  garantissait  le  contour  du  mouillage  actuel.  L'en- 


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DOMINATION  FRANÇAISE.  Vil 

ceinte  sarrasine  remonte  sans  doute  à  «>st  ,  alors  que  Bougie  devjnt  la  capitale 
du  royaume  îles  Hamadytes  :  c'était  une  muraille  haute  et  continue,  flanquée  de 
tours,  s'étendanl  le  long  du  rivage,  embrassant  exactement  la  rade  et  tous  les 
contours  de  terrain  jusqu'au  dehors  de  la  \ille,  \ers  la  partie  plaie  de  la  plage 
qui  se  raccorde  avec  la  plaine.  Deux  autres  murailles,  pareillement  flanquées  de 
tours,  gagnent  le  sommet  de  la  montagne,  en  suivant  jusqu'à  pic  la  crête  des 
hauteurs.  Cette  enceinte,  qui  a  plus  de  5,000  mètres  de  développement,  ne  pré- 
sente sur  toute  son  étendue  que  des  ruines  amoncelées.  On  arceau  en  Ogive 
resté  debout,  et  qui  sans  doute  en  a  l'ait  partie,  sert  aujourd'hui  de  portique  au 
débarcadère.  Ces  travaux  (pie  les  Espagnols  exécutèrent  après  la  complète  sub- 
sistent encore  :  ce  sont  le  fort  Moussa,  élevé  par  Pierre  de  Navarre,  et  la  Kas- 
hah ,  par  Ferdinand-le-Catholique  et  Charles-Quint.  A  celte  époque,  Bougie 
contenait  environ  huit  mille  maisons  et  un  grand  nombre  de  beaux  édifices 
publics.  Sa  prospérité  s'arrêta  avec  la  domination  espagnole,  et  déclina  rapi- 
dement sous  l'autorité  capricieuse  et  despotique  des  trois  compagnies  turques 
de  l'odjack,  qui  furent  toujours  en  guerre  ouverte  avec  les  Kabaïles  du  voisi- 
nage :  bientôt  les  habitations  firent  place  aux  ruines.  Dans  les  derniers  temps 
Bougie  et  ses  environs  étaient  en  proie  à  la  plus  affreuse  misère. 

Telle  était  la  situation  de  cette  ville  lorsqu'elle  tut  prise  par  nos  troupes , 
le  21)  septembre  1833;  la  nouvelle  conquête  ne  fit  qu'ajouter  à  sa  détresse.  Plu- 
sieurs maisons  avaient  été  renversées  par  notre  artillerie ,  on  en  démolit  un 
grand  nombre  d'autres  pour  fournir  du  bois  de  chauffage  à  la  troupe.  En  défi- 
nitive, nous  n'avions  conquis  que  des  ruines,  et  nous  nous  trouvions  bloqués  de 
tous  côtés,  ou  par  des  montagnes  inaccessibles,  ou  par  des  peuplades  hostiles. 
Les  tribus  kabaïles  des  environs  de  Bougie  sont  nombreuses  et  guerrières  ; 
réunies,  elles  pourraient  mettre  en  campagne  vingt  mille  hommes.  Celle  de 
Mezzaïa,  une  des  plus  puissantes,  entoure  la  ville;  à  l'est  de  la  Summam, 
en  marchant  vers  Djidjeri ,  on  trouve  les  Beni-Massaoud ,  les  Beni-Mimour,  les 
Beni-Abous,  etc.,' etc.;  dans  l'intérieur  des  terres,  on  cite  surtout  les  Beni- 
Abbes,  d'origine  vandale  :  ils  ont  construit  une  ville  où  se  fabriquent  des  fusils 
assez  estimés  dans  le  pays.  Quelques-unes  de  ces  tribus  sont  encore  dans 
l'usage  de  se  tatouer  en  bleu,  sur  le  front ,  sur  les  joues,  dans  la  paume  de  la 
main,  d'une  croix  semblable  à  celles  que  portaient  leurs  ancêtres,  il  y  a  treize  ou 
quatorze  siècles,  lors  de  l'établissement  du  christianisme  dans  l'Afrique  occi- 
dentale. 

Après  avoir  organisé  les  divers  services  du  corps  d'occupation,  le  général 
Trézel  se  rendit  à  Alger,  pour  s'y  guérir  d'une  grave  blessure  qu'il  avait  reçue 
dans  une  des  nombreuses  escarmouches  qui  suivirent  la  prise  de  Bougie.  Le 
commandement  supérieur  de  la  place  fut  dès  lors  confié  à  un  jeune  chef  de 
bataillon,  M.  Duvivier,  non  moins  distingué  par  sa  bravoure  que  par  ses 
études  approfondies  sur  la  nationalité  arabe. 

Les  renforts  envoyés  d'Alger  à  Bougie  avaient  nécessité  le  départ  de  M.  de 


ï22  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Lamoricière.  En  son  absence ,  les  fonctions  de  chef  du  bureau  arabe  furent 
remplies  par  M.  Delaporte  ,  interprète  de  première  classe  et  orientaliste  dis- 
tingué ;  mais,  cassé  par  l'âge  et  les  infirmités  ,  M.  Delaporte  ne  put,  suivant 
les  bonnes  habitudes  de  son  devancier,  aller  visiter  les  tribus,  juger  leurs 
querelles,  dissiper  leurs  craintes,  et  surtout  contenir  leur  humeur  inconstante. 
C'était  au  mois  d'août,  époque  d'oisiveté  chez  les  cultivateurs  de  la  plaine; 
les  moissons  sont  alors  terminées,  et  on  ne  songe  pas  encore  aux  semailles. 
Dans  cet  intervalle  ils  sont  généralement  disposés  à  la  turbulence.  Us  se  mirent 
donc  à  attaquer  les  travailleurs  français  qui  s'occupaient  de  l'assainissement 
de  Bouffarick.  Le  général  Voirol  ne  sévit  pas  tout  d'abord  contre  eux,  faute 
grave  ;  l'insolence  des  Arabes  s'en  accrut.  Peu  de  temps  après,  ils  assassinèrent 
le  kaïd  des  Beni-Khalil  (tribu  voisine  de  Bouffarick  ) ,  homme  respectable  dont 
le  seul  crime  était  son  dévouement  à  notre  cause;  le  lendemain  de  cet  attentat, 
un  cantinier  français  et  sa  femme  furent  trouvés  morts  dans  le  même  district. 
Tous  ces  crimes  auraient  demandé  une  prompte  répression,  le  général  se  borna 
à  ordonner  une  enquête  :  c'était  accorder  aux  coupables  un  bill  d'impunité. 
Alors  les  Hadjoutes,  tribu  féroce  et  sanguinaire,  à  qui  le  bruit  public  attribuait  la 
plupart  de  ces  assassinats,  marchent  ouvertement  contre  les  Beni-Khalil  nos 
alliés,  les  pillent  et  les  massacrent.  Pour  cette  fois  c'en  était  trop  :  M.  de 
Lamoricière  fut  chargé  de  châtier  cette  tribu,  et  s'en  acquitta  avec  une  grande 
vigueur. 

Cette  affaire  détermina  le  commandant  en  chef  à  étendre  son  système  des 
milices  indigènes  dans  tous  les  outhans  amis.  Les  Beni-Khalil  et  les  Beni- 
Mouça  s'y  rallièrent  franchement;  on  organisa  aussi  les  Aribs,  espèce  de 
pariahs  venus  du  désert,  et  qui,  repoussés  de  toutes  parts,  se  livraient  aux  plus 
épouvantables  brigandages.  Les  environs  de  la  Rassautha,  à  l'est  de  la  Metid- 
jah,  leur  furent  assignés  à  titre  de  résidence,  et  pour  prix  de  cette  faveur  ils 
s'engagèrent  à  prendre  les  armes  chaque  fois  qu'ils  en  seraient  requis,  à 
monter  la  garde  au  fort  de  l'Eau  et  à  la  Maison-Carrée,  et  à  faire  la  police  de 
la  plaine.  On  ne  tarda  pas  à  ressentir  les  bons  effets  de  cette  sage  mesure. 

Toujours  haineux  contre  les  Français  et  contre  ceux  de  leurs  compatriotes 
qui  reconnaissaient  notre  domination,  les  Hadjoutes  s'insurgèrent  (17  mai  1834) 
et,  suivant  leur  usage,  se  signalèrent  par  des  brigandages  et  des  assassinats 
sans  nombre.  Aussitôt  les  indigènes  prirent  les  armes  et  se  rallièrent  à  une 
colonne  de  deux  mille  hommes  dirigée  par  le  général  Voirol  en  personne. 
Nos  auxiliaires  nous  servirent  admirablement  :  grâce  à  la  connaissance  parfaite 
qu'ils  avaient  des  lieux  aussi  bien  que  des  ruses  pratiquées  par  l'ennemi,  nous 
pûmes  éviter  les  fausses  marches,  nous  garantir  des  surprises,  et  nous  ménager 
les  circonstances  les  plus  favorables  pour  combattre.  C'était  la  première  fois  que 
ces  espèces  de  tribus  margzen  marchaient  sous  le  drapeau  français;  on  n'eut 
qu'à  s'applaudir  de  leur  zèle  et  de  leur  courage  :  les  Hadjoutes  furent  battus 
dans  toutes  les  rencontres ,  et  aucune  de  leurs  embuscades  ne  réussit.  Déses- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  ',-2A 

pérés,  ils  demandèrent  la  paix  et  la  subirent  comme  ils  sont  capables  <!<'  le  faire. 
Cette  expédition  de  courte  durée  rétablit  la  tranquillité  autour  d'Alger  :  le  géné- 
ral Voirol  en  profita  pour  reconnaître  les  terres  qui  composaient  le  domaine 
de  l'ancien  odjack.  Dans  la  Mëtidjah,  il  s'assura  de  l'existence  de  dix-neuf 
fermes,  dont  sept  seulement  occupaient  une  zone  de  cinq  lieues  de  long;  elles 
se  composaient  de  vastes  jardins,  de  superbes  vergers  et  de  terrains  fertiles, 
bien  boisés,  bien  arrosés.  Certes,  si  le  gouvernement  l'eût  voulu,  il  aurait  eu  là 
de  quoi  fonder  de  belles  colonies  militaires  et  agricoles,  sans  porter  la  moindre 
atteinte  à  la  propriété  des  particuliers.  On  reconnut  encore  quatre  fermes  chez 
les  lladjoutes,  trois  à  Souinata,  une  chez  les  Isser,  domaines  dont  les  Turcs 
tiraient  un  excellent  parti  et  qui  étaient  exploités  sons  la  surveillance  des 
vieux  officiers  de  l' odjack.  Ces  européens  de  l'ordre  ci\il  qui  assistèrent  à 
cette  reconnaissance  ne  revenaient  pas  de  leur  surprise  en  voyant  des  ter- 
rains si  fertiles,  et  sollicitaient  vivement  la  permission  de  venir  les  exploiter  ; 
mais  le  gouverneur  n'avait  pas  reçu  d'instructions  qui  lui  permissent  de  les  y 
autoriser. 

A  cette  époque ,  une  heureuse  occasion  se  présenta  de  consolider  notre 
domination  en  Afrique.  Abd-el-Kader  n'était  pas  encore  une  puissance  ;  le  bey 
de  Constantine  était  le  seul  ennemi  embarrassant.  Une  réunion  de  chefs  et  de 
princes  indigènes  vint  nous  offrir  une  alliance  offensive  et  défensive  contre 
Ahmed ,  l'ennemi  commun  :  c'était  d'abord  le  prince  de  Tugurth,  pays  situé  au 
sud  de  Constantine,  puis  le  cheik  de  Merdjianab  ,  qui  par  sa  position  est  maître 
du  fameux  passage  des  Portes-de-Fer;  Hasnavuy,  cheik  des  Hanancha,  tribu 
puissante  et  limitrophe  de  la  régence  de  Tunis  ;  Hil-Diaf-Ben-Hamed ,  cheik 
de  la  tribu  nomade  de  Oulad-Maadi,  et  enfin  Ben-Kassem ,  cheik  de  Stora.  Le 
général  Voirol  les  écouta  avec  intérêt  ;  mais,  ne  pouvant  prendre  aucun  enga- 
gement, il  dut  en  référer  au  ministère,  dont  les  tergiversations  rendirent 
inutiles  toutes  ces  offres  de  service.  Cependant,  combien  n'ëût-il  pas  été 
opportun  d'agir  avec  de  tels  auxiliaires  !  une  campagne  heureuse ,  et  tout  nous 
en  garantissait  la  réussite,  aurait  empoché  le  développement  des  forces  d' Abd- 
el-Kader,  et  amené  peut-être  la  pacification  complète  de  l'Algérie!  Dix  années 
de  guerre  ont  expié  cette  faute. 

A  Oran ,  l'inexorable  système  introduit  par  le  général  Boyer  ne  produisait 
que  de  mauvais  résultats  :  de  toutes  parts  s'élevaient  des  plaintes  contre  ses 
actes  arbitraires  ;  les  habitants  quittaient  la  ville  pour  se  soustraire  à  l'oppres- 
sion ;  les  marchés  n'étaient  plus  approvisionnés,  et  les  tribus  des  environs, 
froissées  dans  leurs  intérêts,  couraient  aux  armes,  cernaient  la  place  et  tuaient 
impitoyablement  tout  ce  qui  se  hasardait  au-delà  des  glacis.  Le  gouverne- 
ment prit  en  considération  une  situation  si  fâcheuse  ,  et  appela  au  com- 
mandement d'Oran  le  général  Desmichels.  Comme  son  prédécesseur,  il  était 
indépendant  du  général  en  chef,  et  ne  devait  prendre  conseil  que  de  lui-même. 

Dès  son  arrivée  (23  avril  1833),  le  nouveau  général  n'affecta  ni  rigueur  ni 


k%k  DOMINATION  FRANÇAISE.     • 

bonté  systématiques.  Il  reconnut  avec  soin  tous  les  détails  de  sa  position ,  et, 
après  quelques  jours  d'étude,  il  se  décida,  pour  dégager  la  place,  à  tenter  une 
vigoureuse  sortie.  En  conséquence,  dans  la  nuit  du  7  au  8  mai,  à  la  tète  de 
deux  mille  hommes,  il  se  dirigea  sur  les  Garrabas,  tribus  situées  à  l'ouest  d'O- 
ran.  Pris  à  l'improviste,  les  Arabes  n'opposèrent  presque  aucune  résistance,  et 
abandonnèrent  leurs  bestiaux.  Cette  razzia  fut  très-utile  à  notre  garnison  ; 
elle  lui  procura  de  la  viande  fraîche,  dont  elle  était  privée  depuis  longtemps  ; 
mais  aussi  elle  lui  attira  un  nouvel  ennemi.  Abd-el-Kader  vint  établir  ses 
tentes  à  trois  lieues  de  la  ville,  dans  un  lieu  appelé  le  Figuier  :  son  père  l'ac- 
compagnait. Le  général  Desmichels  voulait  marcher  immédiatement  contre 
lui  et  l'accabler  ;  détourné  de  cette  heureuse  idée ,  il  se  borna  à  prendre 
position  en  avant  du  Figuier,  comme  pour  offrir  le  combat.  L'émir  ne  voulut 
pas  s'y  exposer,  et  après  quelques  insignifiantes  escarmouches  se  replia  sur 
Mascara. 

Toutefois,  Oran  n'était  pas  encore  dégagé  ;  des  bandes  armées  de  la  tribu 
des  Douers  parcouraient  ses  environs,  semant  partout  la  désolation  et  la  mort. 
Pour  les  réprimer,  le  général  Desmichels  fit  établir  un  blockhaus  en  avant  du 
fort  Saint-André  et  jeta  quelques  postes  permanents  dans  les  environs.  Dès  ce 
moment,  on  jouit  d'un  peu  plus  de  tranquillité,  la  circulation  commença  à  se 
rétablir  et  les  provisions  arrivèrent.  Encouragé  par  ce  résultat,  et  voulant  don- 
ner aux  Arabes  une  haute  opinion  de  sa  puissance  et  de  son  autorité,  le  général 
résolut  d'étendre  le  cercle  de  l'occupation  française  dans  la  province,  en  établis- 
sant des  garnisons  à  Arzew  et  à  Mostaganem. 

Arzew,  l'ancienne  Arsemiaria  des  Romains,  est  une  ville  en  ruines,  située  à 
trois  kilomètres  environ  de  la  mer.  A  notre  arrivée  en  Algérie  ,  elle  était  habitée 
par  une  tribu  kabaile  du  Maroc  qui  était  venue  s'y  établir  sous  la  protection  du 
gouvernement  turc.  Lorsque  nous  nous  emparâmes  d'Oran,  cette  colonie 
rechercha  notre  amitié  et  fournit  même  à  la  garnison  tout  ce  qu'elle  put  lui 
procurer.  Indigné  de  voir  des  musulmans  être  les  pourvoyeurs  des  chrétiens, 
Abd-el-Kader  fit  enlev  er  secrètement  le  chef  de  cette  colonie ,  et  le  conduisit 
à  Mascara  où  il  mourut  étranglé.  Instruit  de  cet  acte  de  violence  et  de  l'irrita- 
tion qu'il  avait  causée  parmi  les  habitants,  le  général  Desmichels  se  détermina  à 
occuper  non  Arzew,  mais  son  port  (la  Mena)  qui  est  une  excellente  relâche. 
Abd-el-Kader  voulut  nous  disputer  cette  position  et  entra  dans  Arzew  avec 
un  petit  nombre  de  troupes ,  mais  il  ne  dépassa  pas  les  faubourgs ,  et  se 
borna  à  en  faire  évacuer  les  habitants.  Quelques-uns  de  ces  malheureux  vinrent 
s'établir  sous  notre  protection  à  Oran  et  à  Mostaganem;  la  plupart  se  mêlèrent 
aux  tribus  arabes  de  la  plaine  de  Ceïret.  L'émir  ne  pouvait  se  maintenir  dans 
Arzew,  ville  ouverte  et  sans  ressources  ;  il  l'abandonna  après  l'avoir  occupée 
quelques  jours  et  se  porta  sur  Tlemcen. 

Cette  ville  appartenait  toujours  à  deux  partis  hostiles  :  les  Turcs  et  les  Kou- 
louelis  tentaient  la  citadelle  (  le  Mechouar) ,  ainsi  que  les  quartiers  qui  en 


DOMINATION  FRANÇAISE.  ï>:> 

dépendent;  les  Maures  étaient  maîtres  du  reste  de  la  cité.  Cette  scission  favo- 
risant  les  projets  d'Abd-el-Kader,  il  somma  les  Manies  de  le  reconnaître  pour 
souverain;  ceux-ci  voulurent  résister,  mais  les  Turcs  et  les  Koulouglis  s' étant 
joints  aux  Arabes,  ils  furent  obligés  de  se  soumettre.  La  conduite  qu'avaient 
tenue  les  gens  du  Mechouar  lit  espérer  à  Abd-el-Kader  qu'eux  aussi  recon- 
naîtraient son  autorité;  il  n'en  fut  rien.  Tout  en  promettant  de  vivre  en  paix 
avec  lui,  ils  refusèrent  de  lui  ouvrir  les  [toiles  de  la  citadelle;  et,  comme  il 
n'avait  point  d'artillerie  pour  les  y  contraindre,  il  dut  se  contenter  de  leurs  assu- 
rances amicales.  L'émir  se  retira  ensuite  à  Mascara,  où  son  père  venait  de 
mourir.  Un  instant  on  crut  que  cette  perte  allait  ruiner  sa  puissance  ;  mais 
quoique  privé  de  celui  qui  avait  guidé  ses  premiers  pas,  d'Abd-el-Kader  sut  se 
montrer  digne  de  la  haute  position  où  la  fortune  l'avait  élevé. 

Le  général  Desmichels  mit  a  profit  l'absence  d'Abd-el-Kader  pour  se  porter 
sur  Mostaganem  qui  se  trouve  à  quatre  myriamètres  par  mer  et  à  sept  myria- 
mètres  par  terre  du  port  d'Arzew.  Depuis  1830,  cette  ville  était  occupée  par 
quelques  centaines  de  Turcs,  garnison  peu  sûre,  quoique  soldée  par  nous  , 
et  qui ,  au  premier  moment,  pouvait  faire  cause  commune  avec  l'ennemi.  Afin 
de  prévenir  cet  év  énement ,  la  frégate  la  Victoire  et  six  bâtiments  de  transport 
partirent  de  Mers-el-Kebir  le  23  juillet,  portant  à  leur  bord  quatorze  cents 
hommes  d'infanterie  et  deux  obusiers  de  montagne.  Dans  cette  circonstance, 
nos  douteux  alliés  se  conduisirent  avec  adresse  ;  se  voyant  hors  d'état  de 
résister,  ils  livrèrent  la  ville  ainsi  que  les  forts  qui  en  dépendent. 

Le  territoire  de  Mostaganem  comprend  trois  villes  distinctes  :  Mostaganem , 
Matamore  et  Mazagran.  La  première  est  la  plus  importante  ;  la  seconde  en  est 
en  quelque  sorte  la  citadelle;  la  troisième  est  située  à  l'ouest,  à  une  distance 
d'environ  sept  mille  mètres.  Les  chroniques  musulmanes  font  remonter  au 
xue  siècle  la  fondation  de  cette  ville.  Gouvernée  d'abord  par  le  chef  sar- 
rasin Youssouf,  elle  tomba  ensuite  aux  mains  d'un  autre  chef,  Ahmed-el- 
Abd,  dont  les  descendants  la  conservèrent  jusqu'au  xvie  siècle.  Les  Turcs  s'en 
emparèrent  sous  le  commandement  de  Khaïr-ed-Din ,  qui  en  agrandit  l'en- 
ceinte et  la  fortifia  ;  de  cette  époque  date  l'importance  de  Mostaganem.  Mata- 
more n'était  alors  qu'une  espèce  de  faubourg  ;  depuis  il  a  été  entouré  de 
remparts.  Attirées  par  la  fertilité  du  sol,  de  nombreuses  familles  maures  vinrent 
se  fixer  sur  son  territoire,  où  elles  entreprirent  de  grandes  exploitations  agri- 
coles et  importèrent  avec  succès  la  culture  du  coton.  Bientôt  Mostaganem,  Tig- 
Did,  Dig-Dida,  Mazagran,  dont  la  domination  sarrasine  avait  jeté  les  premiers 
fondements,  comptèrent  ensemble  une  population  d'environ  quarante  mille 
fîmes  et  devinrent  le  centre  d'un  commerce  florissant.  Les  invasions  espagnoles, 
les  incursions  des  Arabes,  l'incurie  ou  l'avidité  des  gouverneurs  turcs,  paraly- 
sèrent tour  à  tour  ce  mouvement  agricole  et  industriel,  tellement  qu'en  1830 
ce  territoire  si  fertile  produisait  à  peine  les  objets  nécessaires  à  la  consom- 
mation des  habitants.  L'année  suivante,  le  commandement  de  Mostaganem 

54 


426  DOMINATION  FRANÇAISE. 

ayant  été  confié  au  kaïd  Ibrahim,  les  tribus  environnantes  refusèrent  de 
reconnaître  son  autorité,  pillèrent  les  récoltes,  détruisirent  les  maisons  de 
plaisance  qui  ornaient  les  abords  de  la  ville,  et  vinrent  s'établir  à  Tig-Did.  Pour 
se  débarrasser  d'un  ennemi  tellement  incommode,  les  Turcs  foudroyèrent  Tig- 
Did,  et  soutinrent  contre  les  Arabes  une  lutte  acharnée.  Ces  sanglantes  colli- 
sions décidèrent  les  familles  maures,  c'est-à-dire  la  population  laborieuse,  à 
émigrer . 

Telle  était  la  situation  de  Mostaganem  lorsque  le  général  Desmichels  vint  en 
prendre  possession  ;  il  épura  la  garnison  turque,  chassa  de  la  ville  les  habitants 
dangereux,  fit  occuper  Matamore  par  les  troupes  françaises,  et  amena  avec  lui 
à  Oran  le  kaïd  Ibrahim  ainsi  que  les  officiers  sur  la  fidélité  desquels  il  ne  pou- 
vait compter.  Aussitôt  après  le  départ  du  général,  les  Arabes  se  préparèrent 
à  attaquer  Mostaganem;  Abd-el-Kader,  avec  des  renforts  considérables,  soutint 
ce  mouvement,  et  forma  une  espèce  de  siège. 

Une  vigoureuse  razzia,  dirigée  d'Oran  contre  les  tribus  qui  avaient  fourni 
des  contingents  a  l'émir,  dérangea  tous  ses  projets.  En  apprenant  que  leurs 
troupeaux  avaient  été  enlevés,  que  leurs  femmes  et  leurs  enfants  étaient  pri- 
sonniers des  Français,  les  Zmélas  et  les  Douers  abandonnèrent  leurs  postes 
pour  s'occuper  de  leurs  intérêts  privés.  Les  Zmélas  surtout  demandèrent  la  paix  , 
Rengageant  ù  ne  plus  obéir  à  Abd-el-Kader  et  à  s'établir,  sous  la  protection 
de  la  France,  dans  la  belle  plaine  de  Miserghin ,  à  douze  kilomètres  d'Oran;  ils 
laissèrent  même  des  otages  pour  garantie  de  leur  bonne  foi.  Les  autres  tribus, 
craignant  le  même  sort  que  les  Zmélas ,  abandonnèrent  également  la  cause  de 
l'émir,  qui  se  vit  contraint  de  rentrer  à  Mascara. 

Profitant  de  cette  trêve  forcée,  les  tribus,  qui  depuis  longtemps  n'avaient 
plus  de  débouchés  pour  leurs  produits ,  se  mirent  à  fréquenter  nos  marchés  ; 
à  Mostaganem,  on  vit  arriver  les  Medjar;  à  Arzew,  les  Bordjia  ;  à  Oran,  les 
Zmélas  et  même  les  Douers.  Toutes  se  disputaient  le  privilège  d'approvision- 
ner les  villes  dont  elles  étaient  le  plus  rapprochées.  Le  général  Desmichels 
s'applaudissait  de  ce  résultat,  lorsque  tout  à  coup  Abd-el-Kader,  quelque  dési- 
reux qu'il  fût  de  faire  la  paix ,  car  il  en  avait  grand  besoin  pour  constituer  sa 
puissance ,  ordonna  aux  indigènes  de  cesser  tous  rapports  avec  les  chrétiens. 
Les  razzias  recommencèrent  de  part  et  d'autre,  avec  des  succès  toujours  ba- 
lancés ;  mais  durant  ces  escarmoucbes  Oran  souffrait  de  la  disette,  et  les  tribus 
agricoles  laissaient  leurs  récoltes  périr  sur  pied,  faute  de  consommateurs.  Enfin 
une  rencontre  entre  nos  troupes  et  celles  de  l'émir,  en  un  lieu  appelé  Teme- 
zourar,  amena  les  premiers  pourparlers  de  cette  paix  tant  désirée  par  les  Fran- 
çais et  les  Arabes.  Le  général  Desmicbels  fit  faire  secrètement  des  ouvertures 
auxquelles  Abd-el-Kader  répondit  que  sa  religion  lui  défendait  de  demander 
la  paix  aux  chrétiens,  mais  qu'elle  ne  lui  interdisait  pas  de  l'accorder;  c'était, 
comme  on  voit,  prendre  de  prime-abord  la  meilleure  position.  Il  éluda  une  cn- 
trevue  ;  mais  il  envoya  sous  les  murs  d'Oran  Miloud-ben-IIaracb  et  un  autre  de 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '*i~ 

ses  officiers,  afin  que  le  général  leur  lit  connaître  sur  quelles  bases  il  voulail 
traiter.  Cette  démarche  enchanta  le  général  Desmichels,  car  si  d'un  côté  il 
mail  l'ail  les  premières  ouvertures,  de  l'autre  on  pouvait  dire  qu'Abd-el-Kader 
était  allé  au-devant  de  ses  propositions.  Tout  était  bien  jusque-là;  mais  lors- 
qu'il fut  question  tic  poser  les  bases  du  traité ,  d'en  discuter  les  articles ,  la  di- 
plomatie  arabe,  tortueuse  et  ambiguë,  triompha  de  la  franchise  et  du  laisser- 
aller  du  général  français.  Le  26  février  18:3V,  après  bien  des  discussions,  le 
traité  l'ut  définitivement  signé. 

Cet  acte  important  doit  être  ici  transcrit  en  entier,  car  il  est  la  première  con- 
sécration de  l'autorité  d'Abd-el-Kader,  consécration  impolitique  qui  nous  a 
valu  dix  années  de  guerre.  Notre  ignorance  des  usages  de  l'Afrique  et  des  dif- 
férentes révolutions  dont  elle  avait  été  le  théâtre  depuis  la  domination  arabe, 
nous  lit  accepter  Abd-el-Kader  comme  un  prince  légitime,  tandis  qu'il  ne  fai- 
sait que  renouveler  le  rôle  de  ces  imposteurs  marabouts  que  nous  avons  vus 
tant  de  fois  dans  le  cours  de  cette  histoire  s'appuyer  sur  quelques  tribus  fana- 
tiques pour  fonder  leur  puissance,  et  se  maintenir  lorsque  les  circonstances  les 
favorisaient.  On  commit  une  faute  grave  en  prenant  celui-ci  au  sérieux.  Le 
rang  suprême,  auquel  Abd-el-Kader  ne  craignait  pas  d'élever  ses  prétentions, 
ne  lui  était  alors  reconnu  par  aucun  de  ses  coreligionnaires  :  la  khoihbah,  cette 
prière  que  le  khàtib  prononce  le  vendredi  dans  les  mosquées  cathédrales  ,  au 
nom  du  souverain,  ne  se  faisait  nulle  part  au  nom  d'Abd-el-Kader,  nulle  part 
il  n'était  battu  monnaie  en  son  nom  ;  on  n'entendait  dans  la  bouche  des  khà- 
tibs,  on  ne  voyait  sur  les  monnaies  courantes,  ici  que  le  nom  du  sultan  de 
Constantinople ,  là  que  celui  du  sultan  de  Maroc  ;  tous  deux  légitimes  princes 
des  fidèles,  l'un  pour  les  populations  restées  soumises  à  un  joug  étranger, 
l'autre  pour  la  nationalité  arabe  qui  se  reconstituait.  Quoi  qu'il  en  soit,  voici  le 
texte  du  traité  qui  fut  conclu  entre  lui  et  la  France  : 

Le  général  commandant  les  troupes  françaises  dans  la  province  d'Oran ,  et  l'émir 
Abd-el-Kader ,  ont  arrêté  les  conditions  suivantes  : 

Art.  1.  A  dater  de  ce  jour,  les  hostilités  entre  les  Arabes  et  les  Français  cesseront. 
Le  général  commandant  les  troupes  françaises  et  l'émir  ne  négligeront  rien  pour 
faire  régner  l'union  et  l'amitié  qui  doivent  exister  entre  deux  peuples  que  Dieu  a  des- 
tinés à  vivre  sous  la  même  domination,  et  à  cet  effet  des  représentants  de  l'émir 
résideront  à  Oran ,  Mostaganem  et  Arzew;  de  même  que,  pour  prévenir  toute  colli- 
sion entre  les  Français  et  les  Arabes,  des  officiers  français  résideront  à  Mascara. 

Art.  2.  La  religion  et  les  usages  musulmans  seront  respectés  et  protégés. 

Art.  3.  Les  prisonniers  seront  immédiatement  rendus  de  part  et  d'autre. 

Art.  4.  La  liberté  du  commerce  sera  pleine  et  entière. 

Art.  5.  Les  militaires  de  l'armée  française  qui  abandonneront  leurs  drapeaux  seront 
ramenés  par  les  Arabes  ;  de  même  les  malfaiteurs  arabes ,  qui  ,  pour  se  soustraire  à  un 
châtiment  mérité ,  fuiraient  leurs  tribus  et  viendraient  chercher  un  refuge  auprès  des 


m  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Français,  seront  immédiatement  remis  aux  représentants  de  l'émir  résidant  dans  les 
trois  villes  maritimes  occupées  par  les  Français. 

Art.  6.  Tout  Européen  qui  serait  dans  le  cas  de  voyager  dans  l'intérieur,  sera  muni 
d'un  passe-port  visé  par  le  représentant  de  l'émir  à  Oran  et  approuvé  par  le  général  com- 
mandant. 

La  convention  que  nous  venons  de  rapporter  est  celle  qui  fut  envoyée  en 
France,  et  que  l'on  regarde  comme  officielle  ;  mais  le  général  Desmiehels  et 
Abd-el-Kader  signèrent  en  outre  des  articles  secrets  qui  réglaient  d'une  ma- 
nière spéciale  les  intérêts  des  Arabes  et  leur  concédaient  de  nombreux  avan- 
tages. L'existence  de  ces  articles,  non  avoués  par  le  général  Desmiehels,  ignorés 
même  du  gouvernement  français ,  donna  naissance  à  des  récriminations  sans 
nombre  qui,  de  prime-abord,  rendirent  intolérables  nos  rapports  avec  Abd- 
el-Kader.  En  voici  le  texte  : 

1°  Les  Arabes  auront  la  liberté  de  vendre  et  d'acheter  de  la  poudre  ,  des  armes,  du 
soufre ,  enfin  tout  ce  qui  concerne  la  guerre. 

2°  Le  commerce  de  la  Merza  (  Arzew  )  sera  sous  le  gouvernement  du  prince  des 
croyants ,  comme  par  le  passé,  et  pour  toutes  les  affaires.  Les  cargaisons  ne  se  feront 
pas  autre  part  que  dans  ce  port.  Quant  à  Mostaganem  et  Oran ,  ils  ne  recevront  que  les 
marchandises  nécessaires  aux  besoins  de  leurs  habitants,  et  personne  ne  pourra  s'y 
opposer.  Ceux  qui  désirent  charger  des  marchandises  devront  se  rendre  à  la  Merza. 

3°  Le  général  nous  rendra  tous  les  déserteurs  et  les  fera  enchaîner.  Il  ne  recevra  pas 
non  plus  les  criminels.  Le  général  commandant  à  Alger  n'aura  pas  de  pouvoir  sur  les 
musulmans  qui  viendront  auprès  de  lui  avec  le  consentement  de  leurs  chefs. 

4°  On  ne  pourra  empêcher  un  musulman  de  retourner  chez  lui  quand  il  le  voudra. 

Sur  la  foi  de  la  première  partie  du  traité,  les  négociants  d'Alger  s'empressèrent 
d'établir  un  comptoir  à  Arzew  ;  mais  quelle  ne  fut  pas  leur  surprise  lorsqu'ils 
se  virent  soumis  au  monopole  qu'Abd-el-Kader  prétendait  exercer  dans  cette 
place.  A  l'exemple  du  pacha  d'Egypte ,  dont  il  avait  étudié  la  politique  lors  de 
son  voyage  à  la  Mecque,  l'émir  s'était  constitué  le  seul  négociant  de  ses  états. 
Il  était  interdit  aux  Arabes  de  traiter  directement  avec  les  Européens;  ils 
devaient  livrer  leurs  denrées  à  l'oukil  d' Abd-el-Kader,  à  des  prix  fixés  par  lui, 
et  celui-ci  revendait  ensuite  aux  marchands  européens  à  un  taux  exorbitant. 
Le  commerce  se  trouvait  donc  entravé  parle  manque  de  libre  concurrence.  Un 
représentant  des  maisons  françaises  à  Arzew  porta  plainte  au  général  Desmiehels, 
qui  ne  répondit  que  par  des  paroles  évasives.  Plus  tard  le  sous-intendant  civil 
d'Oran  reproduisit  tous  ces  griefs  au  point  de  vue  de  l'intérêt  public;  mais  le 
mal  était  fait,  et  le  général  n'y  opposait  que  des  faux-fuyants. 

Pendant  que  nous  subissions  ainsi  les  conséquences  de  l'impéritie  diploma- 
tique du  général  Desmiehels,  l'émir  était  sur  le  point  de  voir  s'écrouler  l'édifice 
encore  fragile  de  sa  puissance.  En  effet,  de  toutes  parts  s'élevaient  des  coin- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  429 

pétiteurs,  qui,  jaloux  de  sa  rapide  prospérité,  cherchaient  à  la  rainer  :  Sidi- 
el-Aribi,  chef  de  la  tribu  de  ce  nom,  lui  reprochait  d'avoir  traité  avec  les 
chrétiens;  Mustapha  Ben-Ismaël,  chef  des  Douers,  et  qui  avait  été  aga  sous 
la  domination  des  Turcs,  ne  pouvait  consentir  à  se  soumettre  à  un  pâtre,  Jils 
de pùtrc;  Kadouer-ben-el-Morfy,  chef  des  Bordjia,  accoutumée  une  vie  licen- 
cieuse et  vagabonde,  voyait  avec  peine  l'ordre  et  la  paix  se  consolider.  Cédant 
aux  instigations  de  ces  hommes  mités,  les  Beni-Amer,  tribu  la  plus  populeuse 
de  la  province,  se  refusèrent  à  payer  l'achour,  sous  le  prétexte  que  la  cessation 
de  l'état  de  guerre  rendait  inutile  cet  impôt.  Alors  l'émir  ordonna  aux  Douers 
et  aux  Zinélas  de  se  tenir  prêts  à  marcher  contre  eux  ;  niais  en  homme  qui  ne 
veut  recourir  à  la  force  que  lorsque  la  raison  est  impuissante,  il  réunit  quelques 
cheicks  des  Beni-Amer  dans  une  des  mosquées  de  Mascara,  et  leur  fit  com- 
prendre L'impérieuse  obligation  imposée  à  tous  les  croyants  de  contribuer  aux 
charges  de  l'état.  Son  éloquence  ne  fut  pas  perdue  :  les  Beni-Amer  promirent 
de  payer  l'achour  ;  mais  déjà  les  Douers  et  les  Zmélas,  habitués  sous  les  Turcs 
a  servir  d'instrument  au  pouvoir  par  l'appât  du  pillage,  avaient  commencé  les 
hostilités.  Ahd-el-Kader  leur  envoya  l'ordre  de  s'arrêter;  ils  n'en  tinrent  aucun 
compte,  et  Mustapha-ben-Ismaël,  leur  chef,  les  détermina  à  se  mettre  en  pleine 
révolte  contre  l'émir. 

Voyant  son  autorité  méconnue,  Ahd-el-Kader  marcha  contre  les  rebelles , 
et  vint  établir  son  camp  sur  leur  propre  territoire;  mais,  trop  confiant  peut- 
être  dans  ses  forces,  il  ne  s'entoura  d'aucune  précaution  :  surpris  par  Mus- 
tapha-ben-Ismaël,  il  fut  mis  en  pleine  déroute  et  faillit  tomber  au  pouvoir 
des  insurgés.  A  cette  nouvelle,  Sidi-el-Arihi  lève  l'étendard  de  la  révolte;  les 
autres  chefs  mécontents  imitent  son  exemple,  et  Ahd-el-Kader  se  trouve  aus- 
sitôt entouré  d'ennemis.  Pour  s'assurer  la  victoire,  ils  proposèrent  au  général 
Voirol ,  puis  au  général  Desmichels ,  de  se  reconnaître  sujets  de  la  France, 
et  s'engageaient  même,  moyennant  quelques  subsides,  à  renverser  Abd-el- 
Kader.  C'était  le  cas  d'effacer  un  traité  si  malencontreusement  accordé  ;  mais 
la  loyauté  française  prévalut  sur  la  vraie  politique ,  et  les  offres  des  insurgés 
furent  repoussées.  Jaloux  de  conserver  un  état  de  choses  qu'il  avait  créé,  le 
général  Desmichels  fit  plus  encore  ;  il  alla  établir  son  camp  à  Miserghin,  afin 
d'imposer  par  sa  présence  à  ceux  qu'il  aurait  dû  appuyer  de  toutes  ses 
forces. 

Se  trouvant  ainsi  soutenu ,  l'émir  n'eut  qu'à  se  présenter  pour  vaincre  :  les 
insurgés  se  dispersèrent  à  son  approche;  Tlemcen  ,  qui  avait  un  instant  voulu 
les  favoriser,  reçut  Ahd-el-Kader  avec  de  grandes  démonstrations  de  joie  ; 
quanta  Mustapha,  le  principal  chef  de  l'insurrection,  ne  pouvant  se  résoudre 
à  vivre  sous  la  domination  de  son  heureux  rival,  il  se  retira  auprès  des  Turcs  du 
Mechouar.  Ainsi  nous  venions  de  relever  presque  de  nos  propres  mains  un 
homme  dont  la  secrète  ambition  était  de  nous  chasser  de  l'Algérie! 

Maître  de  toute  la  partie  de  la  province  d'Oran  qui  s'étend  depuis  le  Chéliff 


430  DOMINATION  FRANÇAISE. 

jusqu'à  l'empire  de  Maroc,  Abd-el-Kader  ne  vit  plus  de  bornes  à  sou  ambi- 
tion, et  conçut  la  pensée  de  soumettre  à  sa  domination  les  provinces  d'Alger 
et  de  Tittery.  On  a  peine  à  croire  à  tant  d'audace  ;  elle  ne  peut  s'expliquer 
que  par  les  encouragements  que  nous  lui  donnions.  Dans  une  dépêche  par 
laquelle  il  s'empressa  d'annoncer  au  général  Yoirol  la  victoire  qu'il  venait  de 
remporter,  il  disait  que  grâce  à  lui  toute  la  partie  occidentale  de  l'Algérie  était 
maintenant  calme  et  soumise  ;  il  engageait  donc  le  général  à  ne  faire  de  son 
côté  aucune  tentative  de  répression  sur  les  tribus  de  l'est,  car  lui-même  se 
proposait  de  s'y  rendre  sous  peu  de  jours ,  et  se  chargeait  de  mettre  tout  en 
ordre.  C'était  dire  en  d'autres  termes  :  «  Je  veux  incessamment  devenir  maître 
chez  vous.  »  Le  général  Voirol  comprit  toute  la  portée  de  ces  astucieuses  pro- 
positions ,  et  dissuada  Abd-el-Kader  de  réaliser  ses  projets.  «  Votre  limite  à 
«  vous,  lui  dit-il,  c'est  le  Chéliff;  au  delà  vous  n'avez  aucune  autorité;  et  je 
«  vous  crois  trop  sage  pour  entreprendre  un  voyage  qui  changerait  immédia- 
«  tement  la  nature  de  nos  rapports.  »  Cet  avis  suffit  ;  Abd-el-Kader  renonça 
au  rôle  de  pacilicateur  général,  et  mit  en  œuvre  toutes  les  ressources  de  sa 
diplomatie  auprès  du  général  Desmichels.  Au  moyen  de  faux  rapports,  il  espé- 
rait parvenir  à  le  brouiller  avec  le  général  Yoirol  et  à  s'en  faire  un  appui  pour 
l'accomplissement  ses  projets.  Le  général  Desmichels  écouta  avec  trop  de 
complaisance  peut-être  les  affidés  d' Abd-el-Kader  ;  mais  le  sentiment  du  de- 
voir et  la  haute  moralité  qui  caractérisent  nos  chefs  d'armée  déjouèrent  tous 
ces  artifices. 

A  Boue,  l'administration  pacifique  du  général  Monck-dTzer  produisit  dans 
nos  rapports  avec  les  tribus  des  résultats  satisfaisants  :  les  Arabes  campaient 
autour  de  la  place  ;  leurs  cavaliers  éclairaient  la  marche  de  nos  détachements; 
mais  dans  la  ville  saccagée  par  les  Turcs  les  ruines  et  la  solitude  entouraient  nos 
soldats.  En  butte  aux  injures  de  l'air  ou  entassés  dans  des  baraques  qui  ne  les 
garantissaient  pas  de  la  pluie ,  ils  ne  pouvaient  échapper  aux  émanations  des 
marais  fétides  que  forment  la  Seybousc  et  la  Boujimah  avant  de  se  jeter  dans 
la  mer;  une  maladie  épidémique  (la  fièvre  jaune)  vint  encore  augmenter  ces 
causes  de  destruction  ,  et  sous  leurs  influences  réunies  la  garnison  perdit  un 
quart  de  son  effectif.  Malgré  ces  pertes,  malgré  le  système  de  douceur  qu'il 
avait  adopté,  le  général  Monck-d'Uzer  fut  obligé  de  châtier  sévèrement  plu- 
sieurs tribus  qui,  à  l'instigation  d'Ahmed ,  bey  de  Constantine,  se  montraient 
hostiles  :  de  ce  nombre  furent  les  Oulad-Attia  qui  habitent  les  rives  d'un  lac  situé 
à  quatre  lieues  de  Itone,  dans  la  direction  de  Stora  ;  il  alla  les  attaquer  sur  leur 
territoire,  leur  tua  beaucoup  de  monde  et  leur  prit  quelques  troupeaux  qui  ser- 
virent à  indemniser  nos  alliés  de  leurs  pertes  et  surtout  l'administration,  dont 
une  partie  du  parc  avait  été  enlevée  par  ces  pillards.  Quelques  mois  après,  il  fut 
obligé  de  sévir  avec  la  même  vigueur  contre  les  Merdes,  tribu  très-nombreuse 
qui  habite  sur  la  rive  droite  de  la  Mafrag.  Ceux-ci  avaient  pillé  des  marchands 
qui  se  rendaient  à  lione  ;  le  général  les  somma  par  trois  fois  de  faire  répara- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  V31 

lion  de  celte  offense;  mais  par  trois  lois  ils  restèrent  sourds  à  ses  remon- 
trances. Les  voies  pacifiques  étant  restées  sans  effet,  il  lança  sa  cavalerie  sur  les 
rives  de  ta  Mafrag,  enfonça  en  un  clin  d'œil  les  rebelles  et  leur  enleva  leurs 
troupeaux.  Les  Merdes  vinrent  alors  demander  grâce  à  genoux  ;  elle  leur  fut 
généreusement  accordée,  et  depuis  celle  époque  ils  se  sont  montrés  nos  alliés 
fidèles. 

Après  noire  évacuation  de  Medeali ,  le  bey  de  Constanti  ne  était parvenu  à 
faire  reconnaître hakem de  celle  \ille  un  Maure  nommé Mohamed-el-Khajy, 
qui  lui  était  intimement  dévoué;  les  habitants  restés  fidèles  à  notre  cause,  les 
tribus  qui  comptaient  sur  notre  appui,  voyant  ainsi  s'évanouir  leur  prépon- 
dérance ,  sollicitaient  vivement  le  généra]  Yoirol  de  réinstaller  le  bey  nommé 
par  le  général  Glausel,  ou  du  moins  de  leur  donner  un  chef  qui  fût  dévoué  à  nos 
intérêts.  Le  général  Yoirol  n'osa  rien  prendre  sur  lui  ;  il  en  écrivit  à  Paris,  mais 
on  ne  lui  fit  aucune  réponse  sérieuse,  et  lorsqu'il  fut  obligé  d'abandonner  son 
commandement,  aucune  détermination  n'avait  été  prise. 

A  Bougie,  les  attaques  incessantes  des  Kabaïles  furent  heureusement  repous- 
sées par  le  jeune  commandant  à  qui  la  garde  de  cette  place  avait  été  confiée. 
La  garnison  eut  à  supporter  des  privations  et  des  fatigues  sans  nombre  ;  mais, 
dans  toutes  les  circonstances,  elle  fit  preuve  d'un  courage  admirable.  Les  jours 
de  combat  étaient  devenus  pour  elle  des  jours  de  fête.  Cependant  deux  bloc- 
khaus, construits  l'un  dans  la  partie  supérieure  de  la  ville,  l'autre  dans  le  bas, 
à  l'entrée  de  la  plaine,  finirent  par  contenir  les  Kabaïles  et  rendre  plus  facile 
la  tâche  de  nos  soldats. 

Telle  était  notre  situation  politique  et  militaire  en  Afrique,  vers  le  milieu  de 
l'année  183V.  Malgré  d'assez  nombreuses  fautes,  l'administration  du  général 
Yoirol  avait  le  plus  avancé  nos  affaires.  Comparée  à  celle  du  duc  de  Rovigo , 
elle  a  prouvé  que  d'une  rigueur  ou  d'une  faiblesse  extrêmes,  celle-ci  avait  eu 
des  suites  moins  funestes.  S'il  se  fût  moins  laissé  intimider  par  sa  situation 
intérimaire ,  s'il  se  fût  appliqué  à  acquérir  les  connaissances  administratives 
qui  lui  manquaient,  s'il  eût  de  bonne  heure  secoué  le  joug  que  l'intendant 
ci\il  sut  habilement  lui  imposer,  ce  général  aurait  sans  contredit  obtenu  de 
meilleurs  résultats,  et  inspiré  au  gouvernement  assez  de  confiance  pour  faire 
convertir  son  mandat  provisoire  en  un  titre  définitif.  Deux  malencontreuses 
affaires,  où  sa  religion  fut  surprise,  achevèrent  de  le  perdre  dans  l'esprit 
du  ministère.  Le  moment  était  fâcheux,  car  à  cette  époque  on  s'occupait,  à 
Paris,  d'une  réorganisation  complète  de  l'administration  et  de  l'armée  en 
Algérie. 

Au  premier  moment  d'enthousiasme  causé  par  la  prise  d'Alger,  il  n'y  avait 
eu  qu'un  cri  en  France  pour  la  conservation  et  la  colonisation  des  belles  con- 
trées qui  en  dépendent.  Le  gouvernement  de  juillet  sembla  d'abord  se  rendre 
à  ce  vœu  en  envoyant  sur  les  lieux  le  général  Clausel ,  qui  dès  le  principe 
s'était  montré  partisan  convaincu  de  la  colonisation  ;  mais  les  tracasseries  qui 


432  DOMINATION  FRANÇAISE. 

lui  furent  suscitées,  disons-le  aussi ,  ses  erreurs,  et  enfin  son  rappel,  firent 
suspecter  les  intentions  du  gouvernement.  On  parla  d'engagements  secrets 
pris  avec  les  puissances  étrangères,  relativement  à  l'Afrique  ;  l'opinion  publique 
s'en  indigna,  et  la  conservation  d'Alger  devint  une  affaire  d'honneur  national. 
Se  plaçant  à  un  autre  point  de  vue ,  des  hommes  positifs  demandèrent  quels 
avantages  on  pouvait  tirer  de  notre  conquête,  en  compensation  des  sacrifices 
qu'elle  nous  imposait;  et  plusieurs publicistes,  entrant  dans  cette  voie,  n'hésitè- 
rent pas  à  déclarer  qu'il  y  avait  plus  de  perte  que  de  profit  à  la  garder.  Les 
partisans  de  la  colonisation  ne  purent  refuser  de  suivre  leurs  adversaires  sur 
le  terrain  des  intérêts  matériels ,  et  la  question  devint  en  quelque  sorte  arith- 
métique. Le  ministère,  dont  presque  tous  les  membres  ne  considéraient  guère 
l'Algérie  que  comme  une  source  continuelle  d'embarras,  vit  avec  une  secrète 
satisfaction  la  question  se  réduire  à  ces  termes  étroits,  et  annonça  qu'une 
commission  nommée  par  le  roi  irait  puiser  sur  les  lieux  les  éléments  nécessaires 
à  sa  complète  solution.  Il  déclinait  ainsi  toute  responsabilité,  et  ajournait  pour 
quelque  temps  encore  une  décision  définitive.  Il  faut  le  dire,  cette  commission, 
présidée  par  le  lieutenant-général  Bonnet,  pair  de  France,  inspirait  à  tous  les 
partis  la  plus  grande  confiance;  elle  était  composée  de  MM.  d'Haubersaert, 
pair  de  France,  de  la  Pinsonnière,  Laurence,  Piscatory  et  Reynard,  membres 
de  la  chambre  des  députés,  Duval-Dailly,  capitaine  de  vaisseau,  le  général 
Montfort,  inspecteur  général  du  génie.  Le  récriminations  cessèrent,  et  on 
attendit  avec  une  vive  impatience  le  verdict  de  ce  grand  jury. 

La  commission  visita  toutes  les  villes  occupées  par  nos  troupes,  à  l'exception 
de  Mostaganem,  se  fit  donner  des  mémoires  par  tous  les  chefs  de  service, 
interrogea  plusieurs  personnes,  et  à  l'aide  de  ces  éléments  chaque  membre 
traita  la  partie  qui  avait  le  plus  de  rapport  avec  ses  connaissances  spéciales. 
Après  un  peu  plus  d'un  mois  de  séjour  en  Afrique,  elle  revint  à  Paris,  et 
soumit  son  travail  à  une  seconde  commission ,  composée  de  dix-neuf  membres, 
sous  la  présidence  de  M.  le  duc  Decazcs.  On  y  procéda  à  de  nouvelles  en- 
quêtes; les  mémoires  partiels  furent  revus;  et  en  définitive,  dans  un  rapport 
très-circonstancié,  cette  assemblée  conclut  pour  la  conservation  de  l'Algérie. 
\a\  majorité  fut  de  dix-sept  voix  contre  deux. 

File  décida  en  principe  :  «pie  l'honneur  et  l'intérêt  de  la  France  lui  com- 
mandaient de  conserver  ses  possessions  sur  la  côte  septentrionale  de  l'Afrique; 
qu'en  conservant  les  droits  de  la  France  à  la  souveraineté  de  toute  la  régence 
d'Alger ,  il  convenait  de  borner  en  ce  moment  l'occupation  militaire  aux  villes 
d'Alger,  Bonc,  Oran,  Bougie,  et  au  territoire  déterminé  en  avant  des  deux  pre- 
mières de  ces  places;  c'est-à-dire,  pour  Alger,  qu'une  ligne  de  postes  serait 
placée  au  pied  de  l'Atlas,  à  Blidah,  et  s'étendrait,  d'un  côté  vers  le  cap  Matifou, 
et  de  l'autre  vers  Coléah  ;  pour  Bone,  que  le  territoire  serait  également  pro- 
tégé par  une  ligne  de  postes  qui,  partant  de  l'extrémité  du  lac  Falzara  et 
passant  par  Sidi-Damden  ,  viendrait  s'appuyer  à  la  mer,  vers  l'embouchure  de 


DOMINATION  FRANÇAISE.  V.{.{ 

la  Mafrag.  Elle  écarta  pour  le  moment  tout  projet  d'expédition  contre  Cons- 
tantine,  et  exprima  le  désir  que  l'effectif  de  l'armée  put  être  réduit  à  vingt-un 
mille  hommes.  Il  fut  décidé  en  outre  :  que  le  gouverneur  général,  dépositaire 
de  l'autorité  ion  aie,  réunirait  tous  les  pouvoirs  civils  et  militaires;  que  ces 
hautes  fonctions  ne  devaient  pas  être  la  conséquence  du  commandement  mili- 
taire, niais  le  dominer;  aussi  la  commission  proposa-t-elle  de  mettre  sous  les 
ordres  du  gouverneur  un  lieutenant  général  pour  commander  les  troupes,  et  des 
chefs  spéciaux  pour  chaque  nature  de  service. 

En  présence  d'une  déclaration  si  explicite  émanée  d'hommes  aussi  haut 
placés  dans  l'opinion  publique,  il  n'y  avait  plus  à  reculer;  eu  effet,  le  22 
juillet  1834,  on  rendit  une  ordonnance  qui  constituait  d'après  les  hases  que 
nous  venons  d'énoncer,  le  gouvernement  et  L'administration  des  possessions 
françaises  dans  le  nord  de  ï Afrique,  dénomination  nouvelle,  qui  à  défaut  de  la 
brièveté  avait  du  moins  le  mérite  de  définir  à  quel  titre  l'ancienne  régence 
était  occultée  par  la  France.  Jusqu'alors  nous  n'avions  eu  en  Algérie  que  des 
généraux  ou  des  commandants  en  chef  de  t armée  française  en  Afrique;  cette 
fois ,  on  allait  y  envoyer  un  gouverneur  général.  Plusieurs  personnages  émi- 
nents  se  présentaient  pour  occuper  ce  poste  élevé  :  en  première  ligne  on 
citait  le  maréchal  Clausel ,  le  duc  Decazes,  le  comte  de  Damrémont;  et  ceux 
qui  voulaient  préparer  une  fusion  entre  les  partisans  de  l'ancienne  et  de  la 
nouvelle  dj  nastie ,  ajoutaient  à  cette  liste  le  duc  de  Mortemart.  Le  choix  du 
cabinet  tomba  sur  le  commandant  de  la  douzième  division  militaire,  M.  le  comte 
Drouet-d'Erlon  ,  qui  avait  concouru  activement  à  l'arrestation  de  la  duchesse 
de  Berry,  à  Nantes,  chef-lieu  de  sa  résidence. 

Dans  cette  circonstance,  disons-le  hautement,  les  intérêts  réels  de  la  France 
et  de  notre  colonie  furent  sacrifiés  aux  convenances  ministérielles.  Le  lieu- 
teant  général  comte  Drouet-d'Erlon  était  sans  contredit  l'une  des  gloires  les 
plus  pures  et  les  mieux  éprouvées  de  nos  armées.  Général  de  brigade  en  1799, 
il  avait  servi  avec  distinction  dans  la  campagne  de  Hanovre ,  où  il  obtint  le 
grade  de  général  de  division,  et  en  cette  qualité  prit  part  à  toutes  les  mémorables 
batailles  de  l'empire.  Compris  en  1815  dans  la  conspiration  du  général  Lefebvre- 
Desnouettes,  il  fut  obligé,  après  la  seconde  restauration,  de  quitter  la  France, 
et  choisit  Munich  pour  sa  résidence.  Là,  avec  le  concours  du  prince  Eugène, 
il  fonda  et  dirigea  un  établissement  industriel  très-important  :  la  révolution  de 
juillet  le  décida  à  rentrer  dans  sa  patrie.  Pendant  les  quinze  années  de  cette  vie 
laborieuse,  mais  étrangère  au  métier  des  armes,  le  comte  d'Erlon  avait  vieilli: 
né  en  1765,  il  comptait  près  de  soixante-dix  ans  lorsqu'il  fut  promu  au  gou- 
vernement  général  de  l'Algérie.  Son  grand  âge  aurait  dû  le  faire  écarter  d'un 
poste  qui  demandait  tant  d'activité,  qui  exige  une  si  grande  fécondité  de 
combinaisons  stratégiques. 

D'après  les  principes  de  l'ordonnance  constitutive  de  la  haute  administration 
d'Afrique,  le  comte  d'Erlon  n'était  pour  ainsi  dire  appelé  qu'à  présider  le  mou- 


43i  DOMINATION  FRANÇAISE. 

vement  militaire  et  administratif  de  nos  possessions.  Sur  le  refus  du  lieutenant 
général  Voirol,  qui  crut  ne  pas  devoir  accepter  un  poste  secondaire  dans  un  pays 
où  il  avait  été  chef  suprême ,  le  commandement  des  troupes  fut  dévolu  au 
général  Rapatel;  M.  Lepasquier,  préfet  du  Finistère,  remplaça  M.  Genty  de 
Russy  dans  les  fonctions  d'intendant  civil;  le  contre-amiral  de  la  Rretonnière 
reçut  le  commandement  delà  marine  et  du  port;  M.  Rondurand  continua  à 
diriger  l'intendance  militaire,  et  M.  Rlondel  fut  nommé  à  la  direction  des 
finances  ;  la  charge  de  procureur-général ,  ou  plutôt  de  directeur  de  la  justice , 
fut  confiée  à  M.  Laurence ,  memhre  de  la  chambre  des  députés.  Sous  la  prési- 
dence du  gouverneur,  ces  fonctionnaires  furent  appelés  à  former  le  conseil  de 
régence ,  au  sein  duquel  devaient  se  préparer  et  être  discutés  les  ordonnances, 
les  arrêtés  et  toutes  les  mesures  propres  à  consolider  notre  domination. 
En  arrêtant  cette  organisation ,  le  gouvernement  crut  avoir  assez  fait  pour-la 
prospérité  de  notre  colonie  ;  il  avait  cependant  oublié  une  chose  impor- 
tante, c'était  de  mettre  à  la  tète  de  ces  différents  chefs  de  service  un  homme 
capable  de  leur  donner  une  habile  et  puissante  impulsion. 

Le  comte  d'Erlon  était  animé  des  meilleurs  sentiments,  et  certes,  si  pour  bien 
s'acquitter  de  sa  charge  il  n'eût  fallu  que  de  bonnes  intentions  et  une  grande 
probité,  l'Algérie  n'aurait  jamais  été  mieux  gouvernée.  Dès  son  arrivée,  il  dés- 
approuva hautement  cette  politique  de  concessions,  que  les  généraux  Rer- 
thézène,  Voirol  et  Desmichels  avaient  essayé  de  faire  prévaloir.  Lorsqu'il 
apprit  que  l'émir,'  sous  l'égide  du  traité  du  26  février,  voulait  établir  par  le  golfe 
de  Harshgoun  des  relations  commerciales  avec  Gibraltar  et  l'Espagne,  il  s'y 
opposa  et  rendit  un  arrêté  qui  défendait ,  sous  les  peines  les  plus  sévères , 
toutes  importations  et  exportations  de  marchandises  françaises,  étrangères  ou 
africaines,  par  d'autres  ports  que  ceux  où  flottait  notre  pavillon.  Pour  empê- 
cher le  renouvellement  des  avanies  dont  les  Européens  avaient  été  victimes  au 
marché  de  Rouffarik,  il  fit  établir  sur  ce  point  un  camp  retranché  qui  a  conservé 
le  nom  de  son  fondateur  et  qui  est  aujourd'hui  l'un  des  plus  beaux  établisse- 
ments militaires  de  l'Afrique.  Gnîce  à  cette  précaution  et  à  quelques  autres 
mesures  énergiques,  les  colons  purent  se  répandre  sans  crainte  dans  la  plaine, 
et  la  situation  du  pays  fut  pendant  quelque  temps  aussi  satisfaisante  que  pos- 
sible. Afin  de  consolider  cet  état  de  choses,  le  comte  d'Erlon  crut  pouvoir  dis- 
soudre le  bureau  arabe ,  et  le  remplacer  par  un  seul  officier  qui  prit  le  titre 
d'aga  :  cet  essai  n'était  pas  heureux.  Les  événements  se  chargèrent  bientôt  de 
le  démontrer. 

Les  Hadjoutes  se  plaignaient  depuis  quelque  temps  d'un  kaïd  indolent  et  effé- 
miné qu'on  leur  avait  donné ,  et  en  demandaient  un  autre  ;  le  nouvel  aga  et  le 
gouverneur  laissèrent  leur  réclamation  sans  réponse.  Sur  ces  entrefaites,  un 
vol  de  bestiaux  fut  commis  dans  le  Sahel  ;  si  le  bureau  arabe  eût  existé,  il  lui 
aurait  été  possible,  au  moyen  des  intelligences  qu'il  avait  dans  le  pays,  de  punir 
ce  crime  par  les  voies  judiciaires  et  de  frapper  juste  ;  au  lieu  de  ce  moyen  légal, 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '. 35 

on  recourut  à  la  force  ;  une  vigoureuse  razzia  fut  ordonnée  contre  les  Hadjoutes 
et  les  Mouzaïa  que  l'on  soupçonnait.  Le  résultat  de  cette  expédition  fut  de  fious 
aliéner  deux  tribus  amies  ou  qui  du  moins  a\  aient  cessé  de  se  montrer  hostiles. 
Les  Hadjoutes  bravèrent  notre  autorité,  ils  se  ruèrent  contre  nos  établissements, 

et  .tuèrent  tons  les  Européens  isolés  qu'ils  rencontraient;  plusieurs  tribus 
mécontentes  se  joignirent  à  eux,  et  la  conflagration  devint  générale  aux 
environs  d'Alger.  Justement  effrayés,  les  colons  perdirent  courage  et  abandon- 
nèrent leurs  cultures.  Ainsi,  une  simple  modification  apportée  dans  l'un  des 
rouages  secondaires  de  notre  administration  avait  suffi  pour  occasionner  un 
immense  désordre!  Le  comte  d'Erlon  comprit  qu'il  s'était  trompé;  et  comme 
il  arrive  chez  toutes  les  personnes  faibles,  il  se  prit  à  douter  de  ses  résolutions. 
En  arrivant  il  avait  voulu  taire  preuve  d'énergie ,  l'insuccès  le  rendit  pusilla- 
nime. Fort  heureusement  encore  les  principaux  événements  politiques  et  mili- 
taires qui  marquèrent  la  durée  de  son  commandement  s'accomplirent  hors  de 
la  province  d'Alger. 

Rien  d'important  ne  se  passa  à  Boue  ;  le  général  Monck-d'Uzer  y  comman- 
dait ;  excellente  garantie  contre  tout  événement  fûcheux.  Les  habitants  de 
Constantine  ayant  voulu  attaquer  la  tribu  des  Elma,  qui  avait  fait  sa  soumis- 
sion, le  général  marcha  au  secours  de  nos  alliés  et  ne  laissa  à  l'ennemi  d'autre 
chance  de  salut  que  la  fuite.  A  Bougie,  le  colonel  Duvivier  était  toujours  investi 
du  commandement  :  il  repoussa  avec  énergie  les  attaques  des  Kabaïles;  mais 
il  se  trouva  désemparé  contre  une  misérable  intrigue.  Quelques  détails  sont 
nécessaires. 

A  la  suite  des  expéditions  infructueuses  tentées  par  les  Kabaïles  contre 
cette  place ,  un  homme  influent  et  ambitieux ,  Oulid-Ourebah ,  cheick  de  la 
tribu  des  Ouled-abd-el-Djebar ,  qui  habitent  la  vallée  de  l'Oued-Bou-Mes- 
saoud ,  s'imagina  de  traiter  seul  de  la  paix ,  au  nom  de  toutes  les  tribus  qu'il 
disait  représenter.  Sans  consulter  l'ordre  hiérarchique  des  pouvoirs,  il  s'adressa 
pour  cette  négociation  à  M.  Lowesy,  alors  commissaire  civil  à  Bougie.  Fier 
d'une  telle  distinction ,  celui-ci  écrivit  à  Alger  qu'il  tenait  la  paix  dans  ses 
mains,  et  demanda  à  être  autorisé  à  la  conclure.  Tout  ceci  se  passait  à  l'insu 
du  colonel  Duvivier.  Lorsque  le  commissaire  civil  eut  reçu  l'autorisation  de 
mandée ,  il  s'embarqua  secrètement  sur  une  sandale ,  et  se  rendit  à  l'embou- 
chure de  la  Summam,  pour  négocier  avec  Oulid-Ourebah  ;  mais  les  Kabaïles, 
qui  n'avaient  donné  aucune  autorisation  au  cheik  des  Oulad-abd-el-Djebar, 
vinrent  à  coups  de  fusil  interrompre  les  négociateurs.  Le  commissaire  civil 
s'enfuit  à  Bougie  tout  honteux  de  sa  déconvenue  ;  là  encore,  un  nouveau  mé- 
compte l'attendait  :  le  colonel  Duvivier,  voyant  entrer  sa  barque  avec  mystère , 
la  fit  arrêter,  et  sur  sa  déclaration  qu'il  venait  de  parlementer  avec  l'ennemi, 
M.  Lowesy  fut  conduit  prisonnier  à  bord  du  stationnaire.  L'exhibition  de  la 
lettre  du  comte  d'Erlon  le  sauva  d'une  plus  longue  captivité,  et  il  partit 
aussitôt  pour  aller  rendre  compte  à  Alger  de  sa  mission.  De  son  côté,  le 


V30  DOMINATION  FRANÇAISE. 

colonel  Duvivier  adressa  des  reproches  au  gouverneur  et  à  l'intendant  sur  leur 
étrange  manière  de  procéder.  Il  commandait  la  force  armée,  et  on  lui  laissait 
ignorer  les  négociations  entamées  avec  l'ennemi  !  Mais  toutes  ces  récrimina- 
tions restèrent  sans  effet.  Le  comte  d'Erlon  voulait  la  paix,  et  envoya  à  Bone 
le  colonel  Lemercier  pour  en  traiter.  Ouled-Ourebah  exigea  cette  fois,  pour 
première  condition ,  la  révocation  du  colonel  Duvivier.  Cette  exigence  fut  re- 
poussée comme  elle  le  méritait,  et  les  négociations  restèrent  suspendues.  Cepen- 
dant le  comte  d'Erlon  tenait  essentiellement  à  cette  paix  ;  se  considérant  alors 
comme  un  obstacle  aux  désirs  du  gouverneur,  le  colonel  Duvivier  demanda  â 
rentrer  en  France,  et  Ourebah  eut  gain  de  cause  !  Le  traité  fut  conclu ,  mais  la 
pacification  n'eut  pas  lieu.  Les  Kabaïles,  qui  ne  reconnaissaient  pas  le  pouvoir 
d'Ouled-Ourebab ,  se  jetèrent  plus  furieux  que  jamais  sur  Bougie,  et  atta- 
quèrent tous  ceux  qui  voulaient  pénétrer  dans  la  place.  Pour  éloigner  ces 
indomptables  adversaires ,  on  fit  construire  une  enceinte  qui  du  fort  Abd-el- 
Kader  se  dirigeait  sur  celui  de  Mouza  ;  par  ce  moyen ,  la  défense  de  la  place 
devint  plus  facile,  mais  la  garnison  ne  sortit  plus  de  ses  lignes,  et  notre 
influence  resta  amoindrie. 

Du  côté  d'Oran,  le  pouvoir  d'Abd-el-Kader  grandissait  outre  mesure,  grâce 
aux  fautes  et  à  la  faiblesse  du  gouverneur.  Dès  son  arrivée  en  Algérie,  le  comte 
d'Erlon  s'était  montré  très-irrité  du  traité  conclu  entre  le  général  Desmicbels 
et  l'émir;  toutefois ,  après  un  entretien  qu'il  eut  avec  le  général  en  présence  de 
Miloud-ben-Arach ,  secrétaire  intime  d'Abd-el-Kader,  son  ressentiment  se 
calma,  et  l'Arabe  partit  comblé  de  présents.  Ainsi  encouragé ,  Abd-el-Kader 
pensa  qu'il  ne  trouverait  désormais  aucune  opposition ,  et  se  mit  en  devoir  de 
poursuivre  ses  projets  ambitieux.  En  conséquence ,  il  annonça  aux  tribus  de 
Tittery  et  même  à  celles  de  la  province  d'Alger,  qu'il  se  rendrait  bientôt  au 
milieu  d'elles  pour  connaître  leurs  besoins  et  s'occuper  de  leur  organisation. 
A  cette  nouvelle,  le  comte  d'Erlon,  qui  n'avait  pas  encore  subi  l'échec  des 
Hadjoutes,  ne  put  contenir  son  indignation  :  il  écrivit  aux  tribus  pour  leur 
déclarer  que  si  l'émir  venait  à  réaliser  ses  projets  avec  leur  concours,  il  les 
traiterait  en  ennemis  de  la  France  ;  en  même  temps,  il  faisait  défense  à  celui- 
ci  de  dépasser  le  Chéliff.  Cet  acte  de  vigueur  porta  coup.  Abd-el-Kader  voulait 
résister  à  main  armée ,  mais  ses  conseillers  l'en  dissuadèrent ,  d'ailleurs  le  cho- 
léra-morbus,  qui  ravageait  alors  les  tribus ,  ne  lui  eût  permis  de  réunir  que  de 
très-faibles  contingents. 

Le  brusque  changement  survenu  dans  les  dispositions  du  gouverneur  fit  une 
vive  impression  sur  l'esprit  naturellement  sagace  d'Abd-el-Kader.  Cette  révo- 
lution s'était  opérée  depuis  que  son  envoyé  avait  quitté  Alger;  il  résolut  dès- 
lors  d'entretenir  auprès  du  comte  d'Erlon  un  chargé  d'affaires  permanent;  et 
de  prime-abord  son  choix  s'arrêta  sur  le  juif  Ben-Durand,  l'bommc  le  plus  astu- 
cieux et  le  plus  capable  de  la  régence.  Ben-Durand  avait  été  élevé  en  Europe, 
et  parlait  le  français  avec  une  grande  facilité;  sous  la  domination  turque,  il 


DOMINATION  FRANÇAISE.  V:!7 

remplissait  les  fonctions  de  premier  drogman  du  dey.  Une  fois  accrédité  près 
du  gouverneur  général,  il  exerça  sur  lui  un  empire  illimité;  Ben-Durand  était 
admis  à  toute  heure  au  palais  (lu  gouvernement;  il  suivait  directement  les 
affaires  auxquelles  il  prenait  intérêt,  et  souvent  <>u  le  voyait  se  promener  dans 
la  voiture  du  comte  d'Erlon ,  assis  à  ses  côtés.  A  force  de  ruse  et  de  souplesse, 
Ben-Durand  était  devenu  son  conseiller  intime  et  presque  le  contrôleur  de 
tous  ses  actes. 

Au  moment  <>ù  cet  homme  fut  accrédité  à  Alger  comme  représentant  de 
l'émir,  les  négocians  français  renouvelaient  leurs  plaintes  contre  le  monopole 
qu'exerçait  Abd-el-Kader  à  Arzew.  Celui-ci  avait  concentré  dans  ses  mains 
toutes  les  productions  du  pays,  et  ne  les  vendait  aux  marchands  européens  qu'à 
des  prix  exorbitants.  Questionné  sur  cette  étrange  façon  de  procéder,  Ben- 
Durand  répondit  que  son  maître  était  autorisé  à  agir  de  la  sorte;  et  il  exhiba 
l'original  du  traité  secret  qui  lui  reconnaissait  ses  privilèges,  A  la  vue  de  cette 
pièce  ,  jusque-là  ignorée,  le  comte  d'Erlon  resta  comme  anéanti;  il  ne  pou- 
vait concevoir  qu'un  chef  secondaire  se  fût  permis  de  faire  de  semblables  con- 
cessions ,  et  surtout  qu'il  les  laissât  ignorer  au  gouvernement.  Il  demanda 
aussitôt  le  rappel  du  malencontreux  négociateur  et  envoya  à  Oran  le  général 
Trézel,  son  chef  d'état-major. 

Le  nouveau  commandant  avait  pour  mission  spéciale  d'entretenir  les  rap- 
ports pacifiques  établis  avec  Abd-el-Kader ,  et  de  chercher  en  même  temps 
à  s'interposer,  autant  que  possible,  entre  ce  chef  et  les  tribus,  afin  de  main- 
tenir et  faire  prévaloir  la  suprématie  française  dans  cette  partie  de  la  régence. 
La  Uche  était  des  plus  délicates.  Abd-el-Kader  exerçait  sur  les  Arabes  de  la 
province  d'Oran  et  même  de  la  province  de  ïittery  une  grande  influence. 
Le  besoin  d'ordre  et  de  gouvernement  régulier,  qui  depuis  si  longtemps  tour- 
mentait les  populations  de  l'Algérie,  les  poussait  vers  l'émir;  celui-ci  pouvait 
seul  alors ,  dans  les  provinces  de  l'ouest  et  du  centre,  leur  promettre  une  pro- 
tection assurée  ;  seul ,  il  avait  la  force  de  dompter  les  passions  locales  et  d'ab- 
sorber dans  une  grande  unité  la  foule  de  petits  pouvoirs  dont  les  querelles  sans 
cesse  renaissantes  désolaient  le  pays.  A  défaut  de  la  France,  qui  se  montrait 
indifférente  à  tous  ces  démêlés  et  que  l'on  invoquait  en  vain,  c'était  au  repré- 
sentant de  la  nationalité  arabe  qu'on  allait  demander  justice  ou  secours. 

Le  rappel  du  général, Desmichels  froissa  vivement  Abd-el-Kader;  car  avec 
lui  il  était  sur  de  ne  pas  avoir  d'antagoniste;  la  fausse  position  où  s'était  mis 
ce  général  l'obligeait ,  dans  son  intérêt  personnel ,  à  toujours  appuyer  l'émir. 
Mais,  pendant  que  le  général  Trézel  arrivait  à  Oran  sous  l'impression  des 
causes  qui  avaient  motivé  la  disgrâce  de  son  prédécesseur,  Ben-Durand  travail- 
lait avec  succès  à  ramener  le  gouverneur  général  aux  errements  d'une  poli- 
tique qu'il  avait  si  constamment  condamnée.  Les  circonstances  favorisèrent 
merveilleusement  son  habileté  diplomatique. 

Le  comte  d'Erlon  avait  déclaré  qu'il  traiterait  en  ennemies  les  populations 


«8  DOMINATION  FRANÇAISE. 

de  la  province  d'Alger  et  de  Tittery  qui  favoriseraient  les  projets  ambitieux 
d'Abd-el-Kader  :  les  habitants  de  Medeah  lui  répondirent  qu'ils  n'avaient 
désiré  l'arrivée  parmi  eux  du  fils  de  Mohhy-ed-Din  ,  que  dans  l'espérance 
qu'il  les  tirerait  de  l'état  d'anarchie  où  ils  gémissaient  depuis  quatre  ans  ; 
que  les  Français  n'ayant  jamais  voulu  sérieusement  venir  à  leur  aide,  il 
était  étrange  qu'on  trouvât  aujourd'hui  mauvais  qu'ils  cherchassent  ailleurs  un 
secours  si  obstinément  refusé.  Le  comte  d'Erlon  comprit  la  justesse  de  ces 
observations  et  s'occupa  d'organiser  la  province  de  Tittery.  Mustapha-Ben- 
Omar,  le  bey  nommé  par  le  général  Clausel,  ne  fut  pas  compris  dans  la  nouvelle 
organisation  ;  le  gouverneur  voulut  appeler  à  cette  charge  l'ancien  kaïd  de 
Mostaganem  dépossédé  par  le  général  Desmichels;  mais  ces  projets  restèrent  à 
l'état  d'ébauche,  car,  pour  la  troisième  fois,  le  cabinet  repoussa  toute  espèce 
d'organisation  de  la  province  de  Tittery.  Ce  refus  anéantit  les  velléités  créa- 
trices du  comte  d'Erlon.  D'un  côté,  harcelé  par  un  antagoniste  jeune  et  puis- 
sant; de  l'autre,  enchaîné  dans  ses  combinaisons  par  les  volontés  ministérielles, 
et  toujours  sous  l'influence  des  insinuations  perfides  de  Ben-Durand,  ce  mal- 
heureux et  respectable  vieillard  ne  sut  que  courber  la  tète  et  subir  les  consé- 
quences des  envahissements  successifs  d'Abd-el-Kader.  Ainsi  le  général 
Trézel ,  que  nous  avons  vu  envoyé  à  Oran  pour  y  faire  prévaloir  un  système 
opposé  à  celui  du  général  Desmichels,  se  trouva,  par  suite  de  la  nouvelle  modi- 
fication survenue  dans  les  idées  du  comte  d'Erlon,  en  contradiction  flagrante 
avec  ses  ordres  primitifs.  Ces  oscillations  portaient  un  coup  bien  funeste  à  notre 
autorité. 

Abd-el-Kader  ne  manqua  pas  d'être  instruit  par  son  fidèle  Ben-Durand  du 
changement  favorable  qui  s'était  opéré  à  son  égard  dans  l'esprit  du  comte 
d'Erlon,  et  en  homme  adroit  il  fit  tous  ses  efforts  pour  maintenir  le  gouverneur 
dans  ces  bonnes  dispositions.  Il  accueillit  avec  empressement  tous  les  officiers 
français  qui  venaient  le  visiter  ou  qui  étaient  chargés  de  missions  auprès  de 
lui;  il  les  admettait  dans  son  intimité,  leur  disait  ses  espérances  et  ses  pro- 
jets ,  faisait  exécuter  en  leur  honneur  les  jeux  équestres  de  la  fantasia ,  les 
soumettait  enfin  à  toutes  les  fascinations  que  lui  permettaient  sa  situation  et  ses 
ressources  personnelles.  Abd-el-Kader  n'avait  alors  que  vingt-huit  ans  ;  sa 
physionomie  était  douce  et  spirituelle,  ses  yeux  d'une  expression  admirable, 
et  ses  manières,  pleines  de  politesse  et  de  dignité.  «  Toute  sa  personne  est 
séduisante ,  dit  le  commandant  Pélissier ,  il  est  difficile  de  le  connaître  sans 
l'aimer.  »  Et  à  leur  retour,  nos  officiers,  séduits  par  tant  d'affabilité,  par  des 
prévenances  de  si  bon  goût,  émerveillés  surtout  par  les  conversations  adroites 
et  prestigieuses  de  leur  hôte,  ne  manquaient  pas  d'exalter  sa  puissance  et  son 
mérite.  Mais  pendant  que  ,  grâce  à  son  habile  conduite,  l'influence  d'Abd-el- 
Kader  s'étendait  jusque  sur  les  Français  résidant  en  Afrique,  et  que  son  nom, 
franchissant  les  mers,  retentissait  dans  toutes  les  parties  du  globe,  une  nouvelle 
conspiration  s'organisait  contre  lui. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  439 

A  la  tête  des  insurgés  se  trouvaient  Sidi-el-Aribi,  cheik  de  la  tribu  de  ce  nom, 
et  Mustapha-Ben-Ismaël,  <pii,  renfermé  dans  le  mechouar  deTlemcen,  s'indi- 
gnait de  l'ascendant  que  prenait  L'inconnu.  A  ces  mécontents  vinrent  se  rallier 
des  auxiliaires  plus  puissants  encore;  c'était  le  frère  même  de  l'émir,  L'ancien 
kaïd  de  Flita  ;  puis  Mouça,  cherif  du  désert  qui  entraînait  à  sa  suite  les  formi- 
dables tribus  du  Salua.  Abd-el-Kader  examina  de  sang-froid  l'orage  qui  le 
menaçait.  Après  avoir  apprécié  ses  ennemis  à  leur  juste  valeur,  il  marcha  réso- 
lument contre  eux  avant  qu'ils  lussent  tous  réunis.  Sidi-el-Aribi,  l'âme  de  l'in- 
surrection, fut  arrêté  et  mis  à  mort  ;  ses  lils ,  gagnés  par  des  promesses  ou 
atterrés  par  le  meurtre  de  leur  père,  se  soumirent  au  vainqueur  en  se  retirant 
de  la  lutte.  Les  Sebiah  seuls  voulurent  s'opposer  à  la  marche  de  l'émir,  ils 
furent  battus  et  mis  en  déroute.  Enhardi  par  le  succès,  Abd-el-Kader  franchit 
le  Chéliffet  arriva  à  Milianah.  Le  peuple  le  recul  avec  enthousiasme  ;  plusieurs 
chefs  des  mécontents  se  rallièrent  à  lui,  et  avec  tous  ces  renforts  réunis  il  par- 
vint à  disperser  les  hordes  venues  du  désert  sous  les  ordres  de  Mouça.  C'était 
un  triomphe  complet  ;  nous  allions  bientôt  nous  en  ressentir. 

En  apprenant  qu'au  mépris  des  traités  Abd-el-Kader  avait  traversé  le 
Chélitf,  le  comte  d'Erlon  voulut  d'abord  marcher  contre  lui,  mais  avant  de  rien 
entreprendre  il  consulta  le  ministère  sur  la  conduite  qu'il  devait  tenir  dans 
cette  circonstance.  De  son  côté,  le  général  Trézel  demandait  au  gouver- 
neur des  ordres  et  des  instructions.  Il  ne  vint  aucun  ordre  de  Paris,  et  legou- 
verneur  n'en  expédia  aucun  d'Alger  ;  car  l'astucieux  Ben-Durand  était  parvenu 
facilement  à  triompher  de  l'ardeur  belliqueuse  du  vénérable  comte  d'Erlon. 
«  Abd-el-Kader,  disait-il,  n'avait  rien  fait  qui  ne  fût  dans  l'intérêt  de  la  France  ; 
les  tribus  qu'il  avait  attaquées  et  défaites  nous  étaient  hostiles  ;  et  grâce  à  cette 
heureuse  victoire,  l'Algérie  allait  être  délivrée  pour  toujours  de  ces  guerres 
intestines  qui  étaient  si  nuisibles  à  notre  établissement.  »  Toutes  ces  considéra- 
tions, accompagnées  de  paroles  obséquieuses,  de  compliments  orientaux,  fasci- 
nèrent le  faible  vieillard,  et  il  accepta  les  faits  accomplis.  Seulement,  afin  de 
maîtriser  à  l'avenir  de  pareils  élans,  le  comte  d'Erlon  voulut  avoir  auprès  de 
l'émir  un  officier  d'état-major  chargé  de  le  tenir  lui-même  au  courant  de  tous 
les  projets,  de  toutes  les  entreprises.  Abd-el-Kader  accepta  volontiers  ce  pléni- 
potentiaire fort  peu  embarrassant  de  cet  ambitieux  :  il  ne  savait  pas  l'arabe, 
par  conséquent  il  était  facile  de  ne  lui  dire  que  ce  qu'on  voulait  bien  lui 
apprendre.  Pour  prix  de  cette  apparente  concession ,  l'émir  reçut  la  sanction 
de  tous  ses  actes;  il  tira  même  avantage  de  la  présence  de  l'envoyé  français, 
en  le  faisant  passer  aux  yeux  des  Arabes  soit  comme  un  otage  de  la  France, 
soit  comme  un  ambassadeur  chargé  de  lui  apporter  la  soumission  du  sultan 
d'Europe. 

Maître  incontesté  de  la  nouvelle  position  que  notre  faiblesse  lui  avait  laissé 
prendre,  Abd-el-Kader  en  profita  pour  la  consolider.  Il  nomma  de  son  auto- 
rité privée  le  bey  de  Milianah,  donna  un  kaïd  aux  Hadjoutes,  un  cheik  aux 


HO  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Beni-Khalil  ;  il  lit  lever  un  embargo  mis  par  la  douane  française  sur  des  fusils 
qu'il  avait  achetés  à  l'étranger,  et  obtint  du  comte  d'Erlon  divers  approvision- 
nements de  guerre.  Naturellement  porté  à  abuser  de  la  condescendance  qu'on 
lui  témoignait,  Abd-el-Kader  ne  voyait  plus  en  Algérie  qu'un  royaume  qui  lui 
était  abandonné,  et  ne  s'occupa  dès  lors  que  de  règlements  et  de  lois  à  donner 
à  ses  sujets;  il  veilla  à  la  sûreté  des  routes,  rétablit  l'ordre  dans  les  finances, 
prit  possession  de  tous  les  domaines  publics;    créa  des   corps  de   troupes 
permanents ,  des  fabriques  d'armes,  songea  même  à  improviser  une  marine. 
Certes,  avec  son  esprit  éminemment  organisateur,  avec  l'immense  influence 
que  lui  donnait  sa  réputation  de  sainteté  ,  l'entreprenant  émir  eût  pu  rendre 
de  grands  services  à  la  civilisation  de  son  pays,  si,  se  contentant  d'un  rôle 
secondaire,  il  eût  voulu  s'appuyer  sur  la  France  pour  réaliser  ses  projets  de 
restauration  arabe.  Mais  son  orgueil  ne  pouvait  être  satisfait  de  si  peu.  L'Al- 
gérie était  trop  étroite  pour  ce  dominateur  improvisé;  la  Fiance  gênait  ses 
mouvements.  Déjà  même ,  dévoré  d'une  immense  ambition ,  il  ne  dissimu- 
lait aucun  de  ses  projets  :  ses  relations  avec  les  officiers  français  prenaient  un 
caractère  hautain  et  protecteur.  Dans  les  premiers  jours  de  juin,  le  gouver- 
neur s' étant  rendu  à  Oran,  Abd-el-Kader  lui  écrivit  qu'il  était  charmé  de  le 
savoir  dans  son  royaume;  puis  il  lui  donnait  des  conseils  sur  la  conduite  qu'il 
devait  tenir  envers  les  Arabes  d'Alger  ;  il  lui  demandait  des  armes  et  des  muni- 
tions, et  voulut  même  entrer  en  négociations  avec  lui ,  pour  régulariser  et  com- 
pléter le  traité  conclu  avec  le  général  Desmichels.  Fasciné  par  l'ascendant  de 
l'émir,  circonvenu  par  le  langage  insidieux  de  Ben-Durand ,  le  comte  d'Erlon 
aurait  peut-être  consenti  à  ces  demandes,  s'il  n'eût  eu  auprès  de  lui  le  général 
Trézel,  qui  combattit  énergiquement  toute  nouvelle  concession. 

Si  ce  dernier  n'a  pas  toujours  été  heureux  dans  ses  expéditions  militaires, 
on  ne  peut  s'empêcher  de  reconnaître  en  lui  un  caractère  ferme,  un  esprit 
élevé  et  surtout  un  profond  sentiment  de  la  dignité  nationale.  Lorsqu'il  avait 
demandé  des  instructions  pour  s'opposer  à  la  marche  d' Abd-el-Kader  sur  le 
Chéliff,  il  s'attendait  bien  a  n'en  pas  recevoir;  aussi  prit-il  la  résolution  de  s'en 
passer.  Pendant  que  le  comte  d'Erlon  laissait  s'accomplir  cette  funeste  trans- 
gression des  traités,  le  général  Trézel  travaillait  à  détacher  les  tribus  les  plus 
puissantes  de  la  cause  de  l'émir.  A  son  instigation,  les  Douers  et  les  Zmelas  se 
déclarèrent  sujets  de  la  France,  sous  la  condition  d'une  protection  efficace,  en 
cas  de  surprise  ou  d'attaque.  Le  gouverneur  refusa  de  sanctionner  cette  me- 
sure si  sage,  parce  qu'elle  portait  préjudice  à  son  allié,  le  Prince  des  Croyants. 
De  son  coté,  Abd-el-Kader  instruit  du  dissentiment  qui  existait  entre  le  comte 
d'Erlon  et  le  commandant  d'Oran,  ordonne  aussitôt  aux  Zmelas  et  aux  Douers, 
qui  habitaient  les  environs  de  cette  place,  de  s'éloigner  et  d'aller  s'établir  au 
pied  des  montagnes.  Ceux-ci  résistant,  il  les  fit  charger  par  les  troupes  que 
commandait  son  aga  El-Mzary.  Les  Zmelas  prévinrent  le  général  Trézel  de  la 
position  critique  où  ils  se  trouvaient,  en  lui  rappelant  sa  parole.  «  La  parole 


DOMINATION  FRANÇAISE.  441 

«  d'un  général  français,  répondit-il  aux  envoyés,  est  sacrée;  dans  une  heure 
«  je  serai  au  milieu  de  \ous;  a  et,  sans  hésiter,  il  se  porta  de  sa  personne,  à  la 
tête  de  deux  bataillons,  dans  la  plaine  de  Miserghin.  El-Mzary  commençait 
déjà  ses  sanglantes  exécutions;  l'arrivée  soudaine  des  Français  le  déconcerta , 

et  il  se  relira  en  toute  hâte,  entraînant  a\ee  lui  les  familles  qui  n'étaient  pas 

décidées  à  accepter  notre  protectorat. 

Quelques  jours  après,  le  généra]  Trézel  sortit  d'Oran  avec  l'intention  de  faire 
un  mouvement  plus  décisif,  il  était  à  la  tête  d'une  petite  division  composée  d'un 
bataillon  du  (>(>",  d'un  bataillon  du  l,r  de  ligne,  du  2e  régiment  de  chasseurs 
d'Afrique,  d'un  bataillon  et  demi  de  la  légion  étrangère,  et  d'une  batterie  de 
campagne  ;  en  tout  deux  mille  cinq  cents  hommes.  Avec  ces  forces,  il  se  pro- 
posait d'attaquer  celui  qui  déjà  se  proclamait  le  souverain  maître  de  l'Algérie. 
Nous  voici  parvenus  à  l'une  des  époques  les  plus  critiques  de  notre  domination  ; 
elle  demande  à  être  racontée  avec  détail. 

Le  général  s'établit  au  camp  du  Figuier,  position  militaire  située  à  deux 
lieues  au  sud  d'Oran;  couvrant  ainsi  toute  la  partie  du  pays  où  s'étaient  réunis 
les  Douers  et  les  Zmelas  nos  alliés.  De  là ,  il  écrivit  à  Abd-el-Kader  pour  lui 
déclarer  qu'il  resterait  dans  celte  position  jusqu'à  ce  qu'il  eût  renoncé  publi- 
quement à  tout  droit  de  suzeraineté  sur  les  tribus  qui  avaient  imploré  notre 
protection.  L'émir  répondit  à  ce  message,  que  sa  religion  ne  lui  permettait 
pas  de  laisser  des  musulmans  sous  la  domination  française,  et  qu'il  ne  cesserait 
de  poursuivre  les  tribus  rebelles  partout  où  elles  se  réfugieraient.  C'était  une 
déclaration  de  guerre  :  situation  difficile  et  fâcheuse  pour  le  général  Trézel,  qui 
demanda  de  nouveau  des  instructions  à  Alger  et  n'en  reçut  pas.  Se  retirer 
c'était  abandonner  nos  alliés;  c'était  ternir  la  gloire  de  notre  drapeau;  c'était 
enfui  consacrer  par  une  nouvelle  faiblesse  l'usurpation  d' Abd-el-Kader.  Après 
quelques  hésitations,  que  l'on  comprendra  sans  peine,  le  général  Trézel  se 
décida  à  prendre  l'offensive. 

Nos  troupes  sortirent  de  leurs  retranchements  à  quatre  heures  du  matin,  et 
s'engagèrent  dans  un  épais  taillis  appelé  Muley-Ismaël.  L'avant-garde,  com- 
mandée par  le  colonel  Oudinot,  ne  se  composait  que  de  deux  escadrons  de  chas- 
seurs et  trois  compagnies  de  la  légion  étrangère.  Assaillie  tout  à  coup  par 
la  nombreuse  cavalerie  d'Abd-el-Kader,  elle  se  trouva  en  un  instant  envelop- 
pée de  toutes  parts;  le  colonel  Oudinot  essaya  plusieurs  fois  de  rallier  ses 
troupes  ébranlées ,  mais  il  tomba  mortellement  frappé  d'une  balle.  Alors , 
chasseurs  et  fantassins  se  replient  en  désordre  sur  le  gros  de  la  colonne; 
malheureusement  le  66e ,  qui  formait  le  centre ,  était  lui-même  attaqué ,  la 
panique  s'empare  de  lui,  et  il  plie  à  son  tour.  C'en  était  fait  de  notre  division , 
sans  une  inspiration  soudaine  du  général  ;  il  dirige  l'arrière-garde  vers  la  tête 
de  la  colonne,  et  la  fait  avancer  en  bon  ordre  au  pas  de  charge  ;  l'énergie  de  ce 
mouvement  culbute  les  Arabes  ;  nos  compagnies  se  reforment,  et  par  un  vigou- 
reux effort  elles  réparent  le  mouvement  de  faiblesse  qui  avait  failli  les  perdre. 

56 


442  DOMINATION  FRANÇAISE. 

A  midi,  il  fallut  faire  halte  en  dehors  du  bois,  dans  la  vallée  du  Sig,  car  l'ordre  de 
marche  ayant  été  rompu,  les  divers  détachements  s'avançaient  pêle-mêle  et  se 
gênant  les  uns  les  autres.  Durant  cette  halte,  les  soldats,  irrités  de  leur  défaite 
et  oubliant  toute  discipline,  se  jettent  sur  les  fourgons  de  vivres,  pillent  les 
approvisionnements,  enfoncent  les  barils  d'eau-de-vie  et  dévalisent  même  les 
cantiniers.  Pour  arrêter  ces  coupables  excès,  le  général  fit  reprendre  la  marche, 
et  arrivé  sur  les  bords  du  Sig  il  y  établit  son  camp  ;  celui  d'Abd-el-Kader  se 
trouvait  à  deux  lieues  plus  loin. 

Les  désordres  de  la  veille,  la  lassitude  des  soldats,  le  grand  nombre  de  blessés 
qui  encombraient  les  prolonges,  ébranlèrent  un  instant  le  courage  du  chef.  La 
journée  se  passa  à  observer  l'ennemi  qui ,  quatre  fois  plus  nombreux  que 
nous,  se  tenait  derrière  ses  retranchements.  Cette  impassibilité  détermina  le 
général  Trézel  à  opérer  son  mouvement  de  retraite.  Le  bataillon  d'infanterie 
légère  d'Afrique  prit  la  tête  de  la  colonne  ;  venait  ensuite  le  convoi ,  sur 
trois  files  de  voitures,  et  flanqué  à  droite  et  à  gauche  par  deux  compagnies  de 
la  légion  étrangère  et  deux  escadrons  de  chasseurs  d'Afrique.  L'arrière-garde, 
commandée  par  le  lieutenant-colonel  Beaufort,  se  composait  du  bataillon  du  06e 
Je  ligne  et  de  deux  escadrons  de  chasseurs.  Ce  fut  dans  cet  ordre  (pie  l'armée, 
entourée  de  tirailleurs,  s'avança  dans  la  plaine  de  Ceïrat.  Dès  qu'il  la  vit  s'ébran- 
ler, Abd-el-Kader  se  mit  à  sa  poursuite  avec  huit  à  dix  mille  cavaliers  et  quinze 
cents  fantassins;  mais,  malgré  leur  infériorité  numérique,  nos  troupes  firent 
bonne  contenance.  Malheureusement,  au  lieu  de  suivre  la  roule  qui  conduit 
directement  à  Arzew,  le  général  Trézel  aima  mieux  déboucher  dans  le  golfe  par 
les  gorges  de  l'Habra,  à  l'endroit  où  cette  rivière,  sortant  des  marais,  prend  le 
nom  de  la  Macta.  Au  premier  coup  d'œil,  l'émir  s'aperçut  de  la  faute  que  com- 
mettait son  adversaire ,  et  lança  à  toute  bride  des  cavaliers  pour  occuper  le 
défilé.  A  peine  l' avant-garde  y  fut-elle  engagée,  qu'une  grêle  de  balles  et  de 
pierres  vint l'assailir.  Après  des  efforts  inouïs  décourage,  poursuivis  sans  cesse 
et  harcelés  par  l'ennemi,  nos  soldats  se  replièrent  tumultueusement  sur  le  gros 
de  l'armée  et  y  jetèrent  le  plus  grand  désordre.  L'arrière-garde,  tout  à  coup 
détachée  du  centre,  fit  un  mouvement  en  avant  pour  joindre  la  tête  de  la  colonne, 
et  laissa  le  convoi  à  découvert.  Alors  l'épouvante  gagne  tous  nos  détachements. 
Vainement  la  voix  du  général  se  fait  entendre,  partout  elle  reste  sans  pouvoir; 
les  soldats  jettent  leurs  armes,  les  hommes  du  train  des  équipages  coupent  les 
traits  de  leurs  chevaux  et  abandonnent  les  caissons;  la  déroute  est  complète. 
Aussitôt  les  Arabes  se  mettent ,  suivant  leur  usage ,  à  piller  les  caissons  et  à 
égorger  les  blessés,  mais  leur  attaque  se  ralentit.  Quelques  hommes  énergiques 
profitent  de  ce  moment  de  répit  pour  gravir  un  mamelon  et  y  former  un  point 
de  ralliement.  On  les  voyait  agiter  leurs  shakos  et  leurs  mouchoirs  ;  on  les  enten- 
dait chanter  en  chœur  la  Marseillaise,  afin  d'attirer  vers  eux  les  regards  de  leurs 
camarades.  Ce  noyau  grossit  rapidement;  tous  les  détachements  y  accoururent 
pour  se  reformer,  et  bientôt  de  cette  citadelle  improvisée  les  Français  prirent 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '«'<- 

l'offensive.  Des  coups  de  canon  à  mitraille  bien  dirigés  éelaircirent  les  masses 
compactes  de  l'ennemi;  puis  des  charges  à  fond  dégagèrent  la  voie,  et  le  mou- 
vement de  retraite  se  continua;  mais  cette  fois  avec  pins  de  calme  et  moins 
de  désordre;  car  les  Arabes,  fatigués  de  ce  long  combat  et  chargés  de  butin, 
ralentirent  successivement  leurs  escarmouches,  et  finirent  même  par  laisser  la 

colonne  regagner  tranquillement  Arzew.  Ainsi  ('mit  celle  fatale  journée  de  la 
.Macta,  qui  nous  conta  huit  cents  hommes  et  grandit  outre  mesure  la  puissance 
d'Abd-el-Kader. 

Cependant,  en  arrivante  Arzew,  la  démoralisation  des  troupes  était  telle,  que 
le  général  Trézel  crut  devoir  les  faire  embarquer  pour  Oran;  la  cavalerie  et 
l' état-major  suivirent  la  voie  de  terre.  En  les  voyant  entrer  seuls  à  Oran,  on 
ci  ut  que  la  division  tout  entière  avait  succombé;  mais  bientôt  l'arrivée  des 
sandales  chargées  de  l'infanterie  et  de  l'artillerie  dissipèrent  ces  alarmes.  Dans 
tous  les  détails  de  cette  expédition,  la  conduite  du  général  Trézel  t'nt  digne  el 
noble;  il  avait  été  brave  dans  l'action,  il  fut  impartial  dans  le  compte  rendu;  ses 
ordres  du  jour,  ses  rapports  n'accusaient  personne;  toutes  les  fautes,  il  les 
assuma  sans  restriction.  Une  conduite  si  loyale  rachète  bien  des  fautes! 

A  la  nouvelle  de  cette  fâcheuse  affaire,  le  comte  d'Erlon,  qui  n'avait  voulu  ni 
approuver  ni  combattre  les  résolutions  du  général  Trézel,  lui  donna  l'ordre  de 
résigner  sur-le-champ  son  commandement  entre  les  mains  du  général  d'Ar- 
Ianges;  puis,  pour  avoir  des  renseignements  exacts  sur  la  situation  des  affaires, 
il  envoya  Ben-Durand  à  Oran.  Celui-ci  ne  vit  dans  cette  mission  que  les  intérêts 
de  son  maître ,  et  tous  ses  efforts  tendirent  <i  accroître  le  plus  possible  la  pré- 
pondérance d'Abd-el-Kader  dans  le  beylick.  Complètement  subjugué  par 
les  manœuvres  de  ce  juif,  le  comte  d'Erlon  voulait  h  quelque  prix  que  ce  fût 
renouer  la  paix  avec  l'émir,  et  aurait  volontiers  livré  à  sa  vengeance  les  Douers 
et  les  Zmelas,  sans  les  énergiques  représentations  de  la  majorité  des  membres 
du  conseil  de  régence.  Contrairement  aux  intentions  du  gouverneur ,  il  fut  dé- 
cidé que  ces  deux  tribus  étaient  définitivement  acquises  à  la  France,  et  de  nou- 
veau elles  vinrent  se  grouper  autour  d'Oran,  sous  le  commandement  immédiat 
de  l'ancien  kaïd  de  Mostaganem.  La  grande  considération  personnelle  dont 
jouissait  Ibrahim  parmi  les  Arabes  en  faisait  pour  l'émir  un  puissant  adversaire. 

Par  ces  heureuses  dispositions,  les  désastres  de  la  Macta  se  trouvaient  en 
quelque  sorte  réparés,  lorsqu'une  malencontreuse  décision  du  ministère  vint 
remettre  tout  en  question.  La  guerre  civile  se  prolongeait  en  Espagne,  et  ses 
résultats  commençaient  (à  inquiéter  la  France.  Dans  l'intérêt  des  principes  que 
la  révolution  de  Juillet  avait  consacrés,  il  aurait  bien  voulu  intervenir  directe- 
ment pour  assurer  le  triomphe  de  Marie-Christine  ;  mais  les  puissances  du  Nord 
s'opposaient  énergiquement  à  une  telle  démonstration.  On  recourut  alors  à  un 
moyen  terme  :  la  France  céda  à  l'Espagne  sa  légion  étrangère  composée  de 
cinq  mille  hommes  ;  elle  assistait  ainsi  son  alliée,  tout  en  respectant  le  principe 
de  la  non-intervention.  Depuis  1832  la  légion  étrangère  avait  été  affectée  à 


kkk  DOMINATION  FRANÇAISE. 

l'armée  d'Afrique,  et  se  trouvait  en  très-grande  partie  dans  la  province  d'Oran. 
Sans  s'inquiéter  de  la  situation  de  nos  affaires  en  Algérie ,  le  ministère  la  fit 
embarquer  pour  sa  nouvelle  destination  ;  et  le  comte  d'Erlon  se  prêta  avec  sa 
complaisance  habituelle  à  cette  dislocation  qui  allait  devenir  le  signal  d'un 
redoublement  d'efforts  contre  notre  domination.  Rientùt  après,  en  effet,  les 
Arabes  et  les  Kabaïles  se  montrèrent  en  armes  partout  où  il  y  eut  des  Euro- 
péens à  égorger;  et,  dans  ces  affreuses  incursions ,  les  Hadjoutes  comme  tou- 
jours se  signalèrent  par  leur  cruauté.  Des  rapports  et  des  remontrances  adres- 
sés au  cabinet  réveillèrent  enfin  sa  sollicitude  pour  nos  possessions  d'Afrique  ; 
il  reconnut  qu'il  y  avait  péril  à  laisser  plus  longtemps  le  gouvernement  entre 
les  mains  du  comte  d'Erlon ,  et  se  décida  à  le  rappeler. 

Le  comte  d'Erlon  quitta  Alger  le  8  août,  emportant  avec  lui  une  réputation 
de  probité  irréprochable ,  et  laissant  dans  la  colonie ,  malgré  ses  fautes  et  ses 
faiblesses  ,  de  sincères  regrets. 


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CHAPITRE    XVII 


GOUVERNEMENT 

DU  MARÉCHAL  CLAUSES  ET  BU  COMTE  DAMRÉMONT. 
(8  JUILLET  1835  —  22  OCTOBIIIÎ  1837.  ) 

Le  maréchal  Clause]  arrive  en  Afrique.  —  Expédition  do  Mascara.—  Part  qu'y  prend  le 
duc  d'Orléans.  —  Expédition  de  Tlemeen.  —  Le  général  Bugeaud  arrive  àOran. — 
Combat  de  la  Siekack.  —  Première  expédition  de  Conslanline.  —  Le  duc  de  Nemours 
y  assiste.  —  Histoire  et  description  de  cette  province.  —  Premières  attaques.  — 
Retraite.  —  Le  commandant  Changarnier  et  le  2<=  léger.— Le  maréchal  Clausel  à  Paris. 

—  Le  comte  Damrémont  gouverneur  général.  —  Retour  du  général  Bugeaud  à  Oran. 

—  Traité  de  la  Tafna.  —  Seconde  expédition  de  Constanline  —  Le  siège.  —  Mort  du 
comte  Damrémont.— Le  général  Valée  lui  succède. —  Assaut  et  prise  de  Constanline. 


Les  désastres  de  la  Macta  eu- 
rent un  sombre  retentissement 
en  France  ;  on  s'indignait  qu'un 
brave  général ,  pour  soutenir 
l'honneur  français ,  eut  été 
obligé,  avec  deux  mille  cinq 
cents  hommes,  de  combattre  le 
seul  ennemi  que  nous  eussions 
alors  en  Algérie,  tandis  que  le 
gouverneur  général  comman- 
dait à  près  de  vingt-cinq  mille 
hommes  ;  on  s'indignait  sur- 
tout qu'après  tant  de  sacrifices,  notre  domination  fût  encore  si  peu  avancée. 


WG  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Quinze  mois  d'une  guerre  équivoque  dans  l'ouest  avaient  séparé  de  nous  les 
populations  du  centre,  et  un  seul  revers  rendait  le  courage  à  nos  plus  humbles 
ennemis.  De  toutes  parts,  le  fanatisme  se  réveillait,  et,  sous  le  titre  de  prince  des 
fidèles  {Emir-el-Moumenhim),  ou  de  protecteur  de  la  religion,  Abd-el-Kader 
était  maintenant  accueilli  par  elles  avec  enthousiasme.  De  Medeah  à  Tlemcen, 
les  villes  et  les  tribus  semblaient  ne  pas  vouloir  reconnaître  d'autre  chef;  Blidah 
même  ne  nous  redoutait  plus ,  et  acceptait  un  hakem  envoyé  par  lui  ;  si  Coleah 
résistait  encore  à  l'élan  général,  son  apparente  soumission  provenait  surtout  du 
voisinage  menaçant  des  camps  de  Doueira  et  de  Mahclma. 

En  présence  d'une  situation  si  déplorable,  les  plaintes  contre  le  gouverne- 
ment se  renouvelaient  avec  d'autant  plus  de  force  qu'il  s'était  solennellement 
engagé  à  quitter  cette  marche  tortueuse  qui ,  pendant  quatre  années,  avait  fait 
douter  de  la  conservation  de  notre  conquête.  La  commission  d'Afrique  venait 
de  se  prononcer  ;  le  ministère  lui-même,  n'osant  pas  se  mettre  en  hostilité  avec 
elle ,  avait  proclamé ,  du  haut  de  la  tribune ,  que  la  France  n'abandonnerait 
jamais  la  colonie.  Que  fallait-il  penser  d'une  conduite  si  peu  en  harmonie  avec 
de  telles  promesses? 

Pour  se  soustraire  à  ces  reproches  malheureusement  trop  fondés,  le  ministère 
se  décida  à  donner  une  satisfaction  éclatante  à  l'opinion  publique  ;  il  nomma 
le  maréchal  Clausel  gouverneur  général;  c'était  assez  dire  qu'il  voulait  avoir 
raison  de  l'émir  et  venger  la  défaite  de  la  Macta.  Alors  toutes  les  espérances  se 
tournèrent  vers  celui  qui  avait  donné  tant  de  gages  de  son  dévouement  à  la 
colonie.  Le  voyage  que  le  maréchal  avait  fait  en  Afrique  pendant  l'année  1833, 
pour  étudier,  pour  juger  l'état  du  pays,  inspirait  la  plus  grande  confiance  aux 
colons.  Ils  pensaient  tous  que,  cette  fois,  il  joindrait  aux  admirables  qualités 
qu'il  avait  montrées  en  1830  un  système  d'administration  mûri  par  l'étude  et 
la  réflexion.  Malgré  l'épidémie  qui  commençait  déjà  à  exercer  ses  ravages, 
la  population  d'Alger  se  porta  en  masse  au-devant  du  gouverneur  et  le  salua  par 
d'unanimes  acclamations.  En  France,  cependant,  cette  ovation  si  caractéris- 
tique ne  fit  que  suspendre  les  attaques  des  ennemis  de  la  colonisation,  toujours 
habiles  à  saisir  les  moindres  circonstances  qui  pouvaient  nuire  à  son  développe- 
ment; le  choléra  leur  servit,  cette  fois,  de  prétexte  pour  faire  ajourner  l'expé- 
dition contre  Abd-el-Kader. 

Pendant  plus  de  trois  mois  qu'il  resta  à  Alger,  en  attendant  les  renforts  qu'on 
lui  avait  promis,  le  maréchal  Clausel  chercha  sans  beaucoup  de  succès  à  établir 
des  beys  à  Cherchell  et  dans  la  province  de  Tittery.  Il  s'aperçut  alors  combien 
notre  influence  était  déchue  sous  la  triste  administration  de  son  prédécesseur 
et  s'occupa  des  moyens  de  la  relever.  Enhardis  par  l'impunité,  les  Hadjoutes 
avaient  repris  le  cours  de  leurs  brigandages  ;  ils  venaient  égorger  nos  postes 
jusque  sur  le  massif  d'Alger;  mais  un  ennemi  plus  à  craindre  encore,  Sidi- 
ben-M'Barack,  notre  ancien  aga,  et  maintenant  bey  de  Miliana  pour  Abd-el- 
Kader,  s'était  montré  dans  la  plaine  avec  des  forces  considérables.  Le  mare- 


DOMINAI  ion  FRANÇAISE.  VV7 

«liai  réunit  environ  quatre  à  cinq  mille  hommes,  les  seules  troupes  dont  il  pût 
disposer,  et  se  porta  contre  le  lieutenant  de  l'émir  ;  il  le  battit  sur  ions  les  points 
et  le  refoula  jusque  dans  les  montagnes.  En  revenant,  il  parcourut  le  territoire 
occupé  par  les  Hadjoutes,  et  détruisit  tout  ce  qu'il  rencontra  de  rabanes  et  de 
cultures;  quant  aux  habitants  ils  avaient,  commeà  l'ordinaire,  pris  la  fuite  à 
notre  approche.  Celte  petite  expédition,  quoique  insignifiante  dans  ses  résultats 
matériels,  produisit  sur  les  Arabes  l'effet  qu'en  attendait  le  maréchal;  ils 
apprirent  (pie  le  gouvernement  était  entre  des  mains  fermes,  qui  savaient  faire 
respecter  notre  autorité. 

Malgré  les  agressions  de  quelques  tribus,  le  général  Monck-d'Uzer  se  main- 
tenait solidement  à  Bone.  Le  maréchal  avait  d'abord  voulu  abandonner  Bougie; 
mais  pensant  (pie  cette  retraite  pouvait  donner  un  nouvel  essora  l'esprit  entre- 
prenant des  Kabaïles  et  fournir  des  ressources  à  Abd-el-Kader,  il  jugea  plus 
convenable  de  s'y  maintenir;  on  ajouta  donc  quelques  ouvrages  au  corps  (h; 
la  place,  et  avec  ce  secours  le  colonel  Larochette  en  répondit.  A  Oran,  le 
général  d'Arlanges,  qui  avait  remplacé  le  général  Trézel,  était  réduit  à  l'inac- 
tion par  l'extrême  faiblesse  de  la  garnison,  et  recevait,  sans  sortir  de  ses  retran- 
chements, les  attaques  et  les  insultes  des  tribus  ennemies.  Cependant,  comme 
c'était  de  ce  point  que  devait  partir  l'expédition  méditée  contre  Abd-el-Kader, 
des  renforts  ne  tardèrent  pas  à  y  arriver. 

Aussitôt  que  l'expédition  fut  décidée,  le  maréchal  fit  occuper  la  petite  île  ou 
plutôt  le  rocher  d'IIarshgoun,  situé  à  la  hauteur  de  Tlemcen;  on  espérait  de  là 
pouvoir  aisément  faire  passer  des  secours  aux  défenseurs  de  cette  ville,  nos 
alliés.  La  possession  de  cette  île,  dominant  l'embouchure  et  la  plage  de  la 
Tal'na,  presque  sur  l'ex*lrèmc  limite  de  nos  possessions,  facilitait  d'ailleurs  la 
surveillance  des  côtes,  et  devait  nous  assurer  les  bénéfices  du  commerce  en 
temps  de  paix  ou  prévenir  la  contrebande  en  cas  de  guerre.  Les  Arabes  en 
jugèrent  ainsi;  car,  dès  qu'ils  apprirent  notre  installation,  une  partie  de  ceux 
qui  assiégeaient  le  mechouar  se  portèrent  sur  la  côte  en  face  de  l'île. 

Enfin,  dans  les  premiers  jours  de  novembre  la  plus  grande  partie  des  forces 
destinées  à  entrer  en  campagne  se  trouva  réunie  à  Oran  ;  c'était  le  11e  et  le  kT 
de  ligne,  le  2e  et  le  17e  légers,  une  compagnie  de  mineurs,  trois  compagnies  de 
sapeurs,  huit  obusiers  et  une  batterie  de  campagne.  Le  21  novembre,  le  maré- 
chal,  qui  devait  commander  en  personne  l'expédition,  arriva,  escorté  d'un 
bataillon  de  zouaves  et  de  trois  compagnies  d'élite  prises  dans  le  10e  léger,  le 
13e  et  le  G3e  de  ligne;  parmi  les  officiers  généraux  qui  l'accompagnaient  on 
remarqua  surtout  le  duc  d'Orléans,  qui  lui  aussi-,  sensible  au  désastre  de  la 
Macta,  avait  voulu  prendre  part  à  l'expédition  destinée  à  le  venger. 

L'armée,  forte  de  onze  mille  hommes,  quitta  Oran  le  25  novembre  ;  elle 
devait  se  porter  sur  Mascara,  capitale  de  l'émir,  en  chasser  ses  partisans,  et  y 
proclamer  un  bey  vassal  de  la  France.  La  saison  était  bien  avancée  pour  ouvrir 
une  campagne;  cependant,  par  un  bonheur  inouï,  le  soleil  répandit  sur  nos 


U8  DOMINATION  FRANÇAISE. 

troupes,  pendant  plusieurs  jours,  ses  rayons  bienfaisants.  On  traversa  les 
plaines,  les  forets,  les  gorges  de  montagne  sans  rencontrer  d'ennemi,  ou  du 
moins  sans  être  inquiété  par  lui.  Le  temps  était  parfaitement  beau;  l'armée, 
bien  pourvue  de  vivres  et  de  munitions,  ne  demandait  qu'à  combattre. 

Le  1er  décembre ,  au  pied  des  montagnes  de  l'Atlas,  qui  bordent  la  Sig,  on 
rencontra  enfin  la  cavalerie  de  l'émir  ;  une  lutte  ardente  s'engage,  le  camp  des 
Arabes  reste  en  notre  pouvoir.  La  journée  du  3  fut  plus  vive  encore  :  l'armée, 
ayant  traversé  la  Sig  sur  des  ponts  de  chevalets,  s'élança  au  pas  de  course  vers 
le  bois  de  l'Habrah ,  occupé  par  l'ennemi,  et  engagea  une  lutte  corps  à  corps, 
dans  laquelle  le  duc  d'Orléans  se  distingua  par  son  intrépidité.  L'action  , 
commencée  au  point  du  jour,  se  prolongea  jusqu'à  midi.  Le  maréchal  fit  alors 
exécuter  un  changement  de  direction  à  droite,  et  se  porta  vers  les  montagnes. 
Appuyée  par  l'infanterie  et  dirigée  par  le  duc  d'Orléans,  l'artillerie  prit  ensuite 
position  sur  un  rideau  plus  élevé,  mais  dominant  la  vallée  qui  sépare  les  mon- 
tagnes. Là,  par  un  feu  bien  nourri,  sur  un  terrain  favorable  au  tir  à  ricochets, 
elle  fit  éprouver  de  grandes  pertes  à  l'ennemi.  Ce  mouvement  hardi,  vigoureu- 
sement exécuté,  éloigna  la  cavalerie  arabe  et  permit  à  l'armée  de  reprendre 
paisiblement  sa  marche.  Cependant,  à  la  hauteur  de  quatre  marabouts  de  Sidi- 
Embarack,  ayant  rencontré  un  profond  ravin  qui  traverse  l'étroite  vallée  où 
elle  devait  s'engager,  la  colonne  fut  accueillie  par  un  feu  très-vif  de  mous- 
queterie  suivi  d'horribles  clameurs:  c'était  l'infanterie  d'Abd-el-Kader,  qui, 
embusquée  sur  les  bords  de  ce  ravin,  prenait  l'offensive.  Quelques  pièces  de 
canon  placées  sur  le  premier  mamelon  de  droite  appuyaient  cette  attaque , 
tandis  qu'à  la  gauche  un  feu  bien  nourri  et  plus  meurtrier  nous  prenait  en 
liane. 

La  position  formidable  des  Arabes  n'arrêta  pas  nos  soldats.  Voir  l'ennemi, 
s'élancer  au  pas  de  course,  l'aborder  à  la  baïonnette,  fut  l'affaire  d'un  instant, 
lue  mêlée  sanglante  s'engagea.  Victorieux  à  notre  gauche,  où  nous  étions 
parvenus  à  faire  taire  l'artillerie  arabe ,  nous  éprouvâmes  à  notre  droite  une 
résistance  des  plus  opiniâtres.  Des  obus  y  furent  lancés  et  ne  produisirent  aucun 
résultat.  Alors  le  prince  royal,  n'écoutant  que  son  courage ,  prend  le  parti 
d'enlever  lui-même  cette  importante  position  :  il  jette  la  troisième  compagnie 
du  17e  léger  en  tirailleurs  dans  les  bois,  tandis  que  lui-même,  à  la  tête  de  deux 
compagnies  des  bataillons  d'Afrique,  aborde  intrépidement  l'ennemi,  qui 
l'attendaient  de  pied  ferme  ;  les  Arabes  opposent  la  baïonnette  à  nos  baïon- 
nettes ,  le  courage  et  l'adresse  au  courage  et  à  l'adresse  ;  mais  enfin  ,  cédant 
à  notre  supériorité,  ils  perdent  du  terrain  et  s'enfuient  en  désordre  dans  le 

désert. 

Le  lendemain  de  cette  brillante  affaire,  les  quatre  brigades  passèrent  l'ITa- 
brah  sur  un  pont  de  chevalets,  et  se  mirent  en  marche  dans  le  même  ordre 
que  la  veille.  Après  avoir  suivi  quelque  temps  la  direction  de  l'est,  le  maréchal 
fit  tourner  brusquement  à  droite,  entra  dans  les  montagnes  et  prit  la  route 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  '■'.!» 

de  Mascara.  Cette  roule  parfaitement  tracée,  et  unie  en  certains  endroits,  esl 
i loupée  sur  d'autres  points  par  des  ravins  profonds  et  escarpés.  Toute  l'armée 
s'y  engagea  et  prit  ses  bivouacs  à  Aïn-Kebira,  sans  avoir  été  inquiétée.  Le  G, 
elle  continua  sa  marche  par  le  village  d'el-Bordj;  on  s'attendait  à  y  être  attaqué 
dans  la  journée,  mais  on  n'y  trouva  qu'un  juif  de  Mascara  ,  qui  apprit  au  ma- 
réchal qu'Abd-el-Kader  avait  abandonné  la  ville  avec  toute  la  population  mu- 
sulmane, et  qu'il  n'y  restait  que  les  Juifs.  A  cette  nouvelle,  le  maréchal  (il 
presser  le  pas  aux  auxiliaires  /.mêlas  et  douers ,  et  lui-même  suivit  à  petite 
distance  cette  espèce  d'avant-garde.  Le  quartier  général  arriva  ainsi  à  l'entrée 
de  la  nuit  presque  seul  à  Mascara;  les  brigades  ne  le  rejoignirent  que  deux 
heures  après.  L'état-major ,  les  zouaves,  l'artillerie  et  quelques  compagnie 
s'établirent  dans  la  ville;  le  reste  occupa  les  faubourgs.  Le  maréchal  et  le 
prince  royal  logèrent  dans  la  maison  même  d'Abd-el-Kadei . 

Mascara  est  une  ancienne  ville  arabe  ,  située  sur  le  versant  méridional  de  h 
chaîne  de  montagnes  désignées  sous  le  nom  de  Chareb-el-Rihh  ,  qui  fait  pariie 
du  petit  Atlas.  On  n'a  que  des  données  fort  incertaines  sur  son  origine.  Sel.»u 
les  traditions  locales,  elle  aurait  été  construite  par  les  Berbers,  sur  les  ruin  s 
d'une  cité  romaine  qui  comprenait  l'enceinte  actuelle  de  la  ville,  plus  une  grande 
portion  de  terrain  entre  Rekoub-lsmaël  et  la  plaine  de  Gherys.  L'étymologïe 
du  mot  Mascara,  soit  qu'elle  vienne  de  omm'asker  (la  mère  des  soldats),  soit  de 
m'âsfcer  (lieu  où  se  rassemblent  les  soldats),  désigne  donc  une  population 
guerrière,  caractère  qui  semble  justifié  par  le  nom  de  Castra  Nova  que  les 
Romains  avaient  donné  à  cette  localité. 

Mascara  se  divise  en  quatre  parties  bien  distinctes  :  Mascara  proprement  dit, 
llekoub-Ismaël ,  Baba-Ali  et  Aïn-Beïdha.  Ces  trois  dernières  parties  peuvent 
être  regardées  comme  les  faubourgs  de  la  ville,  qui  se  trouve  à  leur  centre  sur 
la  rive  gauche  de  l'Oued-Toudman.  Mascara  est  entourée  de  murailles  qui 
représentent  assez  exactement  un  carré,  à  chacun  des  angles  duquel,  sont 
des  tours  surmontées  d'une  plate-forme  propre  à  recevoir  une  ou  deux  pièces 
d'artillerie.  Mascara  n'a  que  deux  portes  :  l'une  à  l'ouest  et  l'autre  à  l'est.  Trois 
mes  principales  établissent  une  communication  entre  ces  deux  portes  ,  ou 
contournent  le  mur  d'enceinte  dans  presque  toute  son  étendue;  ces  rues  don- 
nent accès  à  deux  places  où  sont  concentrés  les  principaux  édifices  de  la  ville  : 
le  marché  aux  grains,  la  mosquée,  deux  fonducks  et  le  palais  du  bey  Mohammed- 
el-Kébir,  aujourd'hui  en  ruines. 

Sous  la  domination  turque,  Mascara  fut  la  résidence  des  beys  jusqu'au  mo- 
ment où  les  Espagnols  évacuèrent  Oran.  Elle  était  florissante  alors;  mais  dès 
que  le  siège  du  beyliek  fut  transporté  dans  cette  dernière  ville,  sa  prospérité 
déclina  rapidement.  En  1830,  Mascara  ne  contenait  plus  qu'une  population 
misérable  et  des  maisons  délabrées.  A  l'avènement  d'Abd-el-Kader ,  elle  de- 
vint la  capitale  et  la  place  d'armes  des  Arabes;  des  ateliers  de  toute  espèce  s'y 
étaient  formés,  et  un  grand  nombre  d'ouvriers  v  avaient  été  réunis.  A  notre 


i50  DOMINATION  FRANÇAISE. 

approche  tout  fut  détruit  ou  dispersé  ;  cependant  l'armée  trouva  encore  dans 
les  magasins  des  approvisionnements  considérables  :  les  jardins  qui  entourent 
la  ville  lui  fournirent  des  légumes  en  abondance,  et  dès  le  lendemain  de  notre 
arrivée  les  paysans  arabes  amenèrent  des  bœufs  et  des  moutons. 

Déconcerté  par  deux  défaites  successives,  Abd-el-Kader  ne  songea  même  pas 
à  défendre  Mascara;  il  s'était  retiré  à  la  hâte  sur  Cachero,  à  trois  lieues  au  sud, 
avec  la  population  fugitive.  De  son  côté,  le  maréchal  Clausel  ne  sut  pas  profiter 
de  la  panique  que  notre  arrivée  soudaine  dans  la  capitale  de  l'émir  avait  jetée 
parmi  ses  adhérents  :  après  une  inspection  rapide  de  la  place ,  il  ordonna  la 
retraite,  sans  s'oeccuper  de  l'investiture  du  bey  Ibrahim,  qui  avait  semblé  être 
le  but  principal  de  cette  prise  d'armes.  En  séjournant  à  Mascara ,  on  aurait  pu 
recevoir  les  députations  d'un  grand  nombre  de  tribus  qui  se  disaient  mécon- 
tentes de  l'émir,  maintenant  qu'elles  le  voyaient  vaincu;  on  aurait  pu  s'abou- 
cher avec  elles ,  et  les  rallier  autour  d'Ibrahim  ;  mais  la  politique  du  maréchal 
avait  changé  tout  à  coup,  et  la  retraite  dut  s'opérer.  L'armée  française  év  acua 
Mascara  le  0  décembre  ;  aussitôt  après ,  un  vaste  incendie  dévora  toutes  les 
constructions,  tous  les  matériaux  qu'y  avait  réunis  l'émir.  Pendant  plusieurs 
heures,  d'épais  tourbillons  de  fumée  enveloppèrent  nos  troupes  comme  pour- 
leur  reprocher  l'acte  de  barbarie  qu'elles  venaient  d'accomplir  ;  expiation  que 
les  cris  des  malheureux  Juifs  entraînés  par  nous  hors  de  leur  ville  rendaient 
plus  poignante  encore.  Le  12,  l'armée  arriva  à  Mostaganem  sans  avoir  eu 
d'autre  obstacle  à  surmonter  que  la  boue  et  la  pluie.  Au  milieu  des  campements 
humides  qu'elle  dut  supporter ,  le  prince  royal  fut  atteint  d'une  de  ces  fièvres 
chaudes  dont  les  ravages  sont  si  rapides,  et  le  18  il  quitta  lAfrique,  laissant 
de  touchants  adieux  à  ses  compagnons  d'armes  :  «  Je  ne  puis  nï éloigner  du 
«  corps  expéditionnaire,  écrivit-il  au  maréchal,  sans  demander  au  digne  chef 
«  qui  l'a  conduit  à  la  victoire  d'être  moir  interprète  auprès  de  mes  camarades. 
«  Veuillez,  en  leur  transmettant  mes  adieux,  leur  dire  que  je  m'estime  heu- 
»  reux  d'avoir  été  témoin  de  leur  courage  dans  les  combats,  de  leur  patience 
«  dairs  les  fatigues.  » 

La  prise  de  Mascara  venait  de  détruire  le  prestige  dont  l'émir  avait  pu  paraître 
environné  jusque-là  ;  elle  avait  détaché  de  son  parti  qnelques  hommes  influents, 
notamment  son  aga,  El-Mezary ,  neveu  de  ce  Mustapha-ben-Ismaël  qui  nous 
a  été  si  dévoué  jusqu'à  la  fin  de  sa  carrière1.  Cet  indigène  consentit  à  servir 
comme  khalifa  (lieutenant)  sous  les  ordres  du  kaïd  Ibrahim,  institué  bey  de 
Mostaganem,  dont  la  capitale,  quelque  temps  demeurée  déserte,  se  repeupla 
et  reprit  ses  rapports  avec  les  tribus  environnantes.  Les  Arabes  ralliés  furent 
raffermis  dairs  leur  dévouement,  et  ceux  de  leurs  compagnons  qui  s'étaient 
détachés  d'eux  vinrent  les  rejoindre  au  service  de  la  même  cause. 

Quoique  vaincu,  Abd-el-Kader  n'était  pas  subjugué  :  réfugié  chez  les  tribus 

1  Mustapha  Ben-Ismaïl  :i  été  lue  en  iss:t  i\  la  léle  îles  saillis. 


DOMINATION   FRANÇAISE.  VÔI 

amies ,  il  semblait  n'attendre  que  le  moment  de  la  retraite  des  Français  pour 
reparaître.  Bientôt ,  en  effet,  il  s'avança  «lu  côté  de  Tlemcen,  dans  l'espoir  «le 

paralyser,  par  la  prise  de  celle  ville,  l'effet  inoral  qu'avait  produit  la  destruc- 
tion de  Mascara.  Le  moment  était  donc  venu  de  prêter  aux  Koulouglis  l'assis- 
tance ipii ,  jusque-là,  leur  avait  manqué;  mais  la  nécessité  de  se  procurer  dans 
le  pays  même  tous  les  moyens  de  transport  auxquels  le  ministère  n'avait  pas 
songé,  ou  plutôt  qu'il  avait  [refusés,  fil  perdre  encore  trois  semaines  :  l'émir  en 
profila  pour  écraser  les  gens  d'Angad  qui  venaient  de  se  déclarer  en  notre 
laveur  et  s'approchaient  de  Tlemcen  pour  débloquer  le  Mechouar. 

Enfin,  le  S  janvier,  le  maréchal  sortit  d'Oran  à  la  tête  du  même  corps 
d'armée  qui  avait  l'ait  l'expédition  de  Mascara,  mais  réduit  à  sept  mille  cinq 
cents  hommes,  car  le  ministère  avait  eu  déjà  la  précaution  de  l'aire  rentrer  un 
régiment  en  France.  Fes  généraux  d'Arlanges  et  Perregaux  accompagnaient  le 
maréchal.  Le  jour  de  son  départ  l'armée  lit  halle  à  Bridja,  et  le  9,  sur  les  bords 
de  l'Oued-Malah  ou  Rio-Salado,  dans  le  même  lieu  où  Barberousse  fut  tué 
par  les  Fspagnols  en  1517;  elle  arriva  sur  l'Oued-Senan  le  10,  et  y  passa  la 
nuit.  Fe  11,  elle  bivouaqua  à  Aïn-el-Bridja  où  l'on  voit  heaucoup  de  ruines 
romaines;  le  1*2,  elle  campa  sur  les  bords  de  l'Aamigucr,  à  deux  heures  de 
marche  de  Tlemcen.  Malgré  tous  ses  efforts  pour  soulever  les  tribus  ,  Abd-el- 
Kader,  n'ayant  pu  réunir  assez  de  troupes  pour  nous  attendre,  s'éloigna  de 
nuit,  après  avoir  enjoint  à  toute  la  population  maure  de  le  suivre.  Ces  malheu- 
reux s'étaient  laissé  persuader  que  les  troupes  françaises  ne  resteraient  pas  au 
delà  de  trois  jours,  et  qu'après  une  absence  passagère  ils  rentreraient  dans 
leurs  foyers. 

Fes  Koulouglis  du  Mechouar  reçurent  nos  soldats  comme  des  libérateurs; 
on  ne  trouva  dans  la  ville  que  de  pauvres  Juifs  ;  le  reste  de  la  population  était 
campé  à  deux  lieues  au  delà  sur  le  plateau  d'Aouchba.  Fe  maréchal  fit  pour- 
sui\re  l'ennemi  dans  sa  retraite  par  deux  de  ses  brigades  auxquelles  il  adjoi- 
gnit les  Turcs  et  les  Koulouglis  de  Mustapha-ben-Ismaël ,  quatre  cents  cava- 
liers douers  et  zmelas  commandés  par  El-Mezary ,  et  quatre  cents  cavaliers  du 
désert  d'Angad,  auxiliaires  nouveaux  que  leur  haine  contre  Abd-el-Kader  avait 
amenés  dans  nos  rangs.  L'émir  abandonna  son  camp  et  ses  bagages,  et  se 
déroba  encore  une  fois  par  la  fuite  à  une  poursuite  si  active  ;  nos  auxiliaires 
musulmans  atteignirent  cependant  son  infanterie  et  la  mirent  en  déroute 
complète.  Fa  cavalerie  ennemie  avait  la  première  faibli,  et  se  tint  hors  de 
portée;  l'émir  lui-même,  longtemps  et  vivement  poursuivi  par  quelques-uns 
de  nos  alliés  indigènes ,  ne  dut  son  salut  qu'à  la  vitesse  de  son  cheval  :  il  alla 
demander  asile  aux  Beni-Amer,  suivi  seulement  de  cinq  ou  six  de  ses  prin- 
cipaux officiers.  Ben-Nouna,  ancien  kaïd  de  Tlemcen,  s'était,  avec  bon  nombre 
de  Maures,  réfugié  dans  les  montagnes  de  Beni-Ismaël ,  chez  les  Kabaïles  qui 
habitent  la  rive  gauche  de  la  Tafna.  Fà,  ils  cherchaient  à  organiser  de  nouveaux 
rassemblements;  mais,  vivement  poursuivis  par  nos  brigades,  ils  finirent  par 


V.V2  DOMINATION  FRANÇAISE. 

abandonner  cette  position.  Le  i7,  nos  troupes  rentrèrent  à  ïlemcen,  amenant 
avec  elles  deux  mille  individus  de  tout  sexe  et  de  tout  Age,  parmi  lesquels  on 
comptait  cependant  moins  d'hommes  que  d'enfants. 

Depuis  Oran,  l'armée  n'avait  parcouru  qu'un  pays  triste  et  monotone;  aussi 
fut-elle  agréablement  surprise  à  l'aspect  délicieux  des  environs  de  Tlemcen. 
Dans  aucune  partie  de  la  régence,  la  végétation  ne  se  présente  avec  autant  de 
force  et  de  fraîcheur.  F  .a  ville  est  abritée  au  sud  parle  Djibcl-Tiernéet  le  Hani/J, 
qui  s'élèvent  de  plus  de  six  cents  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  L'ob- 
stacle que  ces  montagnes  opposent  au  vent  du  désert ,  et  l'élévation  de  la 
plaine  où  est  situé  Tlemcen,  modifient  la  température  du  climat  et  y  entre- 
tiennent une  constante  salubrité. 

Tlemcen  faisait  autrefois  partie  de  la  Mauritanie  césarienne.  Les  Romains 
s'y  établirent  et  la  nommèrent  Tremis  ou  Tremici  rolonia;  on  y  retrouve 
encore  quelques  traces  de  leur  séjour.  F.es  Maures  en  firent  la  capitale 
du  royaume  de  Tlemcen,  qui,  au  commencement  du  xvf  siècle,  reconnut  un 
moment  la  domination  espagnole.  Plus  tard ,  les  Turcs  s'en  emparèrent,  et  le 
dey  FFassan  la  détruisit  en  partie  en  1670.  Cette  ville  perdit  alors  beaucoup  de 
son  importance;  son  enceinte  se  rétrécit,  sa  population  diminua,  et  rien  dans 
ses  monuments  ne  rappelle  aujourd'hui  son  antique  splendeur.  Ainsi  que  beau- 
coup de  villes  arabes,  trois  de  ses  côtés  se  terminent  à  des  ravins  escarpés  qui 
en  rendent  l'accès  difficile;  on  ne  pouvait  l'aborder  que  par  sa  partie  sud- 
ouest,  où  la  plaine  se  rattache  aux  hauteurs  voisines.  En  partant  de  Biskerich  , 
vieux  fort  en  ruines,  elle  longe  le  ravin  très-encaissé  d'El-Fvalah  que  l'on  tra- 
verse sur  deux  ponts  de  pierre,  et  descend  jusqu'à  un  escarpement  qui  domine 
le  plateau  inférieur.  Dans  cette  partie  se  trouve  la  porte  de  Daoudi,  par  laquelle 
on  entre  en  venant  d'Oran  et  de  Mascara.  Tout  auprès,  s'élève  un  minaret 
construit  avec  des  pierres  qui  paraissent  être  les  débris  d'un  monument 
romain.  Fmmédiatement  au  dehors  est  le  marabout  très-révéré  de  F)aoudi , 
entouré  de  cimetières.  A  partir  de  Daoudi,  l'enceinte  suit  l'escarpement,  de  l'est 
à  l'ouest,  jusqu'à  la  porte  Sour-el-Hamman.  Entre  ces  deux  points,  l'ancienne 
muraille ,  qui  se  confond  un  instant  avec  la  nouvelle,  est  percée  de  quelques 
portes;  la  plus  commode  est  celle  de  Rab-el-Kernadi  ;  les  autres  sont  d'un  accès 
peu  facile,  à  cause  de  la  pente  du  terrain.  De  Sour-el-Hamman,  le  reste  de 
l'enceinte,  décrivant  un  arc  de  cercle,  passe  dans  le  vallon  qui  sépare  Tlemcen 
des  montagnes,  en  suit  le  thalweg  et  va  rejoindre  le  ravin  d'El-Kalah  à  trois 
cents  mètres  au-dessus  de  Biskerich.  t.e  contour  total  a  cinq  mille  mètres  de 
développement.  F^'enceinte  nouvelle  est  plus  petite,  et  embrasse  à  peine  le  tiers 
de  l'espace  enfermé  p;ir  l'ancienne  :  elle  s'est  arrêtée,  vers  l'est,  à  un  léger 
escarpement  qui  la  protège. 

F.a  ville  de  Tlemcen  est  mal  percée ,  les  rues  en  sont  étroites  ;  mais  elles 
offrent  souvent  de  délicieuses  tonnelles  couvertes  de  treilles  et  rafraîchies  par 
de  nombreuses  fontaines  ;  les  maisons  sont  construites  en  briques  ou  en  tnoel- 


DOMINAI  l(>\   FRANÇAISE.  '■">! 

Ions  non  recrépis,  ni  blanchis  ;  elles  n'ont  qu'un  seul  étage,  «'I  se  terminent  en 
terrasse  ;  quelques-unes,  comme  à  Alger,  communiquent  par  des  voûtes  jetées 
d'un  côté  df  la  me  à  l'autre,  ce  qui  lui  donne  un  aspect  triste  et  sombre. 
Tlemcen  possède  un  assez  grand  nombre  de  mosquées,  la  plupart  très-petites; 
la  principale  est  au  centre  de  la  ville;  c'est  le  plus  grand  édifice  qu'elle  ren- 
ferme; le  minaret  en  est  assez  remarquable.  La  Caserie  est  en  face,  au  nord 
de  la  grande  mosquée  ;  c'est  un  bazar  percé  de  plusieurs  doubles  rangées  de 
boutiques  et  presque  exclusivement  réservé  au  marché  des  haïks.  Les  larges 
créneaux  ipu  couronnent  sa  haute  muraille  annoncent  que  ce  lieu  eut  autrefois 
une  autre  destination.  La  citadelle  de  Tlemcen,  ce  fameux  Mechàuar  qui  pen- 
dant cinq  années  tint  en  échec  le  pouvoir  naissant  d'Abd-ol-Kader ,  est  située 
au  sud.  Il  s'y  trouvait  quinze  cents  Turcs  on  Koulouglis,  femmes,  enfants, 
vieillards  ;  mais  sur  ces  quinze  cents  individus,  quatre  cent  vingt  seulement 
portaient  les  armes.  La  population  de  la  ville  proprement  dite  pouvait  être, 
a\ant  notre  entrée,  de  quatre  à  cinq  mille  Ames,  y  compris  huit  cents  Juifs. 
La  vue  du  beau  pays  «pie  l'armée  venait  de  parcourir,  l'importance  de  cette 
situation  comme  poste  militaire  ,  décidèrent  le  maréchal  à  occuper  Tlemcen  ; 
et  pour  que  cette  occupation  ne  fût  point  onéreuse  à  la  France,  il  frappa  une 
contribution  de  cent  cinquante  mille  francs  sur  les  habitants.  Malheureu- 
sement l'exécution  de  cette  mesure  énergique  fut  abandonnée  aux  mains  de 
financiers  juifs  et  maures,  qui,  trouvant  là  une  excellente  occasion  de  s'en- 
richir, se  livrèrent  à  toutes  sortes  d'extorsions.  Ces  traitants  de  nouvelle  espèce 
purent  d'autant  plus  facilement  se  livrer  à  de  coupables  manœuvres ,  que  le 
maréchal  les  laissa  pour  ainsi  dire  maîtres  de  la  place;  car  il  se  porta  presque 
aussitôt  avec  le  gros  de  l'armée  sur  la  Tafna,  où  il  voulait  établir  une  commu- 
nication entre  Tlemcen  et  l'île  d'Harshgoun,  située  à  l'embouchure  de  cette 
rivière. 

Malgré  ses  précédents  échecs  ,  Abd-el-Kader  résolut  d'empêcher  cette 
reconnaissance.  Déjà  de  nouveaux  contingents  s'étaient  réunis  autour  de  lui , 
et  avec  leur  concours  il  espérait  triompher.  Les  bords  de  la  Tafna  furent  aussi 
funestes  à  l'émir  que  l'avaient  été  ceux  du  Sig.  Deux  fois  il  voulut  mesurer  ses 
forces  avec  les  nôtres,  deux  fois  il  fut  battu.  Cependant  le  maréchal,  jugeant 
qu'il  avait  trop  peu  de  monde  pour  établir  un  poste  suffisant  à  l'embouchure  de 
la  Tafna,  se  contenta  d'en  explorer  le  cours  et  rentra  à  Tlemcen. 

De  violentes  récriminations  contre  les  percepteurs  de  la  contribution  de 
guerre  l'y  attendaient  :  la  bastonnade  ,  la  prison,  des  menaces  de  mort  avaient 
été  tour  à  tour  employées  contre  les  malheureux  contribuables.  Vainement 
ceux-ci  dépêchèrent-ils  deux  envoyés  pour  exposer  au  maréchal  leur  situa- 
tion, ils  étaient  restés  sans  réponse.  Une  fois  arrivé  à  Tlemcen,  le  maréchal 
ne  put  s'empêcher  d'examiner  attentivement  ces  réclamations  :  les  plaignants 
avaient  livré  leurs  bijoux,  vendu  leurs  meubles,  engagé  leurs  propriétés ,  et 
cependant  la  contribution  n'avait  encore  produit  que  quatre-vingt-quatorze 


Y.Vi  DOMINATION  FRANÇAISE. 

mille  francs!  Afin  d'arrêter  le  cours  de  ces  honteuses  malversations,  la  levée 
de  la  contribution  fut  suspendue,  et  on  finit  même  par  y  renoncer  complète- 
ment. Cette  affaire  a  été  singulièrement  envenimée  en  France  par  l'exagération 
des  partis  et  la  haine  des  inimitiés  personnelles  ;  bornons-nous  à  dire  qu'en 
s'écartant  des  règles  tracées  par  les  lois  militaires  pour  la  levée  des  contribu- 
tions de  guerre ,  le  comte  Clause!  prêta  le  flanc  à  toutes  ces  attaques.  Ses 
Explications  n'ont  servi  qu'à  démontrer  les  irrégularités  du  mode  de  percep- 
tion qu'il  avait  adopté. 

Après  avoir  consacré  quelques  jours  à  ce  déplorable  incident,  le  maréchal 
institua  un  nouveau  bey  à  Tlemcen,  fit  approvisionner  le  Mochouar,  et  confia 
à  l'intrépide  capitaine  Cavaignac  le  commandement  d'un  bataillon  fiançais 
laissé  dans  la  place  pour  maintenir  à  la  fois  les  habitants  et  repousser  l'ennemi. 
Le  7  février,  l'armée  se  mit  en  route  pour  Oran.  Ce  départ  précipité  était  une 
faute  grave  ;  il  eût  fallu  d'abord  s'assurer  l'alliance  des  tribus  voisines  de  Tlem- 
cen :  les  Keni-Ozind,  les  Krossel,  les  Houassan  lui  avaient  offert  leur  concours, 
ainsi  (pie  les  gens  d'Angad;  mais  les  uns  et  les  ;  utres  furent  maladroitement 
repoussés. 

Aussitôt  qu'Abd-el-Kader  apprit  le  mouvement  de  retraite  de  nos  colonnes, 
il  se  rua  contre  elles  avec  des  forces  aussi  considérables  que  les  jouis  précé- 
dents. Grâce  à  l'existence  toute  guerrière  des  Arabes,  l'émir  trouvait  des  sol- 
dats partout  où  son  pouvoir,  et,  à  défaut,  son  commandement  était  accepté;  si 
les  tourbes  confuses  qui  accouraient  à  sa  voix  se  dissipaient  devant  notre 
armée,  elles  se  reformaient  immédiatement  et  nous  les  retrouvions  ailleurs. 
Voilà  ce  qui  a  toujours  donné  à  la  guerre  d'Afrique  un  caractère  exceptionnel 
dont  on  n'a  pas  d'abord  assez  tenu  compte.  Nos  razzias  tant  vantées  n'ont 
presque  toujours  produit  que  des  résultats  éphémères  ;  la  guerre  permanente 
et  de  position  pouvait  seule  triompher  de  l'opiniâtreté  arabe.  L'armée  française 
rencontra  de  nouveau  l'émir  vers  les  sources  de  l'Oued-el-Malah  (Rio-Salado)  ; 
mais  les  quatre  mille  cavaliers  qu'il  y  avait  rassemblés  n'essayèrent  même  pas 
de  nous  en  disputer  le  passage,  et  elle  rentra  dans  ses  quartiers  sans  être  de 
nouveau  inquiétée.  Vers  la  fin  de  février,  le  maréchal  retourna  à  Alger,  d'où 
il  était  absent  depuis  trois  mois,  et  le  général  d'Arlanges  continua  à  com- 
mander dans  la  province  d'Oran;  on  renforça  même  sa  division  d'une  nouvelle 
brigade  sous  les  ordres  du  général  Perregaux. 

Les  deux  expéditions  de  Mascara  et  de  Tlemcen,  si  elles  n'avaient  pas  détruit 
la  puissance  d'Abd-el-Kader,  raffermissaient  du  moins  la  nôtre  dans  une  partie 
de  la  province.  Toutefois  les  résultats  restaient  incomplets  ;  on  ne  pouvait 
compter  sur  la  soumission  absolue  des  tribus  qu'autant  que  le  pouvoir  de  l'émir 
serait  abattu  sans  retour.  Le  gouverneur  général  regardait  donc  comme  indis- 
pensable la  conservation,  dans  la  province  d'Oran,  de  forces  imposantes,  et 
insistait  vivement  auprès  du  ministère  sur  les  périls  d'un  trop  subit  affaiblisse- 
ment. Souvent  même,  il  employa  à  de  courtes  expéditions  les  troupes  qui,  rap- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  kôb 

pelées  en  France,  étaient  obligées  de  différer  leur  embarquement  à  cause  de 
l'état  de  la  mer  ou  dans  l'attente  îles  bâtiments  de  transport.  Mais  les  crédits 
étaient  limités,  les  prescriptions  financières  impérieuses;  la  réduction  de  l'ar- 
mée d'Afrique  dut  suivre  d'asseï  près  les  succès  d'une  campagne  dont  les 
meilleurs  fruits  peut-être  restaient  à  recueillir. 

Les  autres  parties  de  l'Algérie  étaient  loin  d'être  pacifiées.  Le  contre-coup 
de  l'échec  éprouvé  à  la  Macta  s'y  était  aussi  fait  sentir.  Le  gouverneur  général 
avait  essayé  de  placer  les  villes  de  Miliana,  de  Cherche!  et  de  Medeah  sous 
l'autorité  de  beys  institués  parla  France.  Mohammed-ben-Hussein ,  envoyé 
à  Medeah,  après  avoir  réuni  quelques  partisans  dans  les  tribus,  trouva  la 
ville  occupée  au  nom  d' Abd-el-lvader  et  par  un  chef  de  son  choix.  Muslapha- 
ben-Omar,  l'ancien  bej  de  Titien  ,  ne  put  se  l'aire  reconnaître  àCherchel. 
Dans  la  plaine,  les  lladjoutes  déjà  châtiés  tant  de  l'ois,  mais  constamment 
recrutés  de  tous  les  malfaiteurs  du  pays,  recommençaient  incessamment  leurs 
incursions;  et  pointant,  dans  cet  état  si  prolongé  d'anarchie  et  de  confusion, 
les  commandants  choisis  par  Ahd-el-Kader  n'étaient  pas  toujours  plus  heu- 
reux (jue  les  nôtres  :  Ali-M'Barak  qui  tenait  pour  lui  Miliana,  se  vit  attaqué  et 
pillé  par  la  tribu  de  Soumata,  et  quand  il  voulut  entrer  à  Medeah  les  habitants 
ne  consentirent  à  le  recevoir  (pie  sans  escorte. 

Dans  la  province  de  Houe,  la  paix  continuait  de  régner,  mais  on  observait 
attentivement  la  conduite  d'Ahmed-Bey,  afin  de  prévenir  le  retour  de  ses  agres- 
sions sur  Bone  et  sur  Bougie;  des  mesures  étaient  prises  pour  empêcher  l'ar- 
rivée d'armes  et  de  munitions  de  guerre  achetées  par  lui  à  Livourne,  et  son 
impuissance  contre  nous  s'accroissait  encore  de  l'état  d'hostilité  d'un  grand 
nombre  de  tribus  voisines  de  sa  capitale,  que  ses  actes  sanguinaires  déta- 
chaient de  sa  cause.  Le  général  d'Uzer  s'étudiait  avec  une  active  persévérance 
à  profiter  de  ses  fautes  :  pour  concilier  à  la  France  le  bon  vouloir  des  Arabes , 
il  encourageait  les  opprimés  à  recourir  à  sa  protection  ,  à  placer  en  elle  leurs 
espérances,  et  préparait  ainsi  à  nos  armes  le  chemin  de  Constantine. 

A  Bougie,  la  configuration  du  sol,  les  habitudes  guerrières  des  populations, 
ne  permettaient  pas  à  l'occupation  de  s'étendre.  Les  Kabaïles  se  disputaient 
les  avantages  du  marché  français,  ils  contestaient  à  quelques  tribus  isolées  le 
droit  de  conclure  avec  nous  des  arrangements  et  ne  parvenaient  à  s'entendre 
sur  aucun  point.  Ces  luttes  intestines  procuraient  à  notre  garnison  quelques 
instants  de  repos,  mais  dès  qu'elles  étaient  apaisées  les  hostilités  recommen- 
çaient plus  ardentes  que  jamais.  Les  rapports  établis  avec  l'un  des  chefs  les 
plus  influents  firent  croire  quelque  temps  à  une  paix  prochaine  ;  mais,  soit  qu'il 
y  eût  de  sa  part  absence  de  bonne  foi ,  soit  qu'on  se  fût  abusé  sur  l'étendue  de 
son  influence,  ces  espérances  ne  se  réalisèrent  pas. 

Les  difficultés  d'une  telle  situation  amenèrent  à  examiner  de  nouveau  en 
France  si  les  causes  qui  avaient  motivé  l'occupation  de  l'Algérie  étaient  de 
nature  à  les  faire  maintenir,  ou  si  l'on  ne  pouvait  pas  désormais  la  continuer 


V56  DOMINATION  FRANÇAISE. 

dans  un  autre  système,  avec  des  forces  moins  considérables  et  par  l'emploi  de 
moyens  différents.  Le  ministère  se  décida  donc  à  mander  le  comte  Clausel  à 
Paris.  Il  craignait  les  dispositions  de  la  chambre  des  députés  sur  la  question 
d'Afrique,  et  pensait  que  personne  ne  pouvait  mieux  la  défendre  que  le  gouver- 
neur général. 

Mais,  h  cette  époque,  le  maréchal  préparait  une  expédition  pour  l'Atlas  ;  il 
fut  donc  obligé  d'ajourner  son  départ.  Son  but  était  d'assurer  le  pouvoir  de 
Mohamed-ben-Hussein  ,  notre  bey  à  Medeah  et  qui  était  parvenu  à  s'y  faire 
reconnaître.  Cette  excursion  fut  sans  résultat;  l'influence  d'Hadj-el-Sghyr  pré- 
valait chez  toutes  les  tribus,  et  nous  ne  pûmes  en  rallier  aucune  à  notre  auto- 
rité. Pour  se  maintenir,  Mohamed  aurait  eu  besoin  d'une  garnison  française; 
mais  l'armée  était  trop  affaiblie  pour  en  détacher  un  seul  bataillon ,  et  l'on  se 
contenta  de  lui  laisser  six  cents  fusils  et  soixante  mille  cartouches'.  Le  corps 
expéditionnaire  se  replia  ensuite  sur  Alger  après  avoir  eu  trois  cents  hommes 
mis  hors  de  combat,  soit  par  la  fatigue,  soit  par  les  embuscades  des  Arabes  et 
des  Kabaïles.  Enfui,  le  comte  Clausel  quitta  l'Afrique  le  14  avril,  laissant  le 
commandement  supérieur  de  l'armée  au  lieutenant-général  Kapatel ,  homme 
de  guerre  intelligent,  plein  de  bravoure,  mais  un  peu  trop  confiant  dans  la 
spontanéité  de  ses  mesures. 

Dans  la  province  d'Oran  ,  où  le  maréchal  avait  laissé  le  général  Perregaux  à 
à  la  tête  d'un  corps  mobile  chargé  de  surveiller  les  tribus  ennemies  et  de  pro- 
téger celles  qui  avaient  fait  leur  soumission,  les  Douers  et  lesZmélas,  attaqués 
par  les  Garabas,  plus  nombreux ,  s'étaient  vus  obligés  de  se  réfugier  sous  les 
murs  de  la  place.  Le  général  Perregaux  en  sortit  avec  cinq  mille  hommes, 
surprit  les  Garabas  dans  leurs  tentes,  leur  infligea  un  sévère  châtiment,  puis 
se  porta  sur  l'Habrah  et  dans  la  vallée  du  Schelif.  Pendant  le  cours  de  cette 
longue  reconnaissance,  il  reçut  la  soumission  passagère  des  tribus,  hommage 
rarement  refusé  à  la  force.  Le  prompt  rappel  d'une  grande  partie  des  troupes 
de  la  division  d'Oran  ne  permit  pas  de  retirer  une  utilité  réelle  de  cette  course 
si  facile  en  pays  ennemi  :  on  en  fut  bientôt  réduit  à  se  tenir  sur  la  défensive. 

Le  gouverneur  général  avait  jugé  nécessaire  rétablissement  d'un  camp  à 
l'embouchure  de  la  Tafna,  afin  de  procurer  à  la  garnison  française  de  Tlemcen 
une  communication  plus  prompte  avec  la  mer.  Le  général  d'Arlanges,  qui  s'\ 
rendit  avec  trois  mille  hommes  pour  protéger  les  ouvrages,  eut  à  soutenir, 
pendantsa  marche,  un  combat  dans  lequel  l'ennemi  essuya  des  pertes  considé- 
rables. Les  travaux,  commencés  avec  ardeur,  firent  de  rapides  progrès.  Au  mo- 
ment de  reprendre  la  route  de  Tlemcen,  dont  la  garnison  attendait  impatiem- 
ment son  retour,  le  général  fut  informé  qu'un  rassemblement  considérable, 
composé  en  partie  de  Marocains,  sous  les  ordres  d'Abd-el-Kader,  se  disposait 

'  Pou  de  temps  après,  Ben-Hussein  lui  attaqué  par  El-Barkani,  son  concurrent;  trahi  parles 
habitants  de  Medeah,  il  fut  envoyé  prisonnier  à  Abd-al-Kader. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  Ï.Y7 

à  lui  disputer  le  passage,  ci  jugea  prudent  d'aller  reconnaître  l'ennemi,  il  le 
rencontra  à  deux  lieues  du  camp  ,  au  nombre  d'au  moins  dix  mille  hommes. 
Assaillies  avec  une  fureur  peu  commune,  les  troupes  françaises  opposèrent  une 
résistance  héroïque  :  le  général,  le  lieutenant-colonel  Maussion  son  chef 
d'état-major,  le  capitaine  Lagondie  son  aide  de  camp,  furent  blessés;  l'ar- 
rière-garde,  un  instant  séparée  de  la  colonne  principale,  ne  se  tira  d'affaire 
que  par  des  prodiges]  de  valeur;  enfin,  à  une  heure,  la  division  fut  assez 
heureuse  pour  rentrer  dans  le  camp,  mais  après  avoir  perdu  plus  de  trois  cents 
hommes. 

Les  pertes  de  l'émir  furent  également  considérables  ;  il  n'avait  pas  moins 
obtenu  un  succès  incontestable,  puisqu'il  refoula  notre  armée  dans  ses  retran- 
chements, où  il  parvint  à  la  tenir  étroitement  bloquée.  Dans  cette  fâcheuse 
situation,  le  général  français  ne  pouvait  ni  communiquer  avec  Tlemcen,  ni 
retourner  par  terre  à  Oran  :  les  soldats  manquaient  de  vivres,  les  chevaux  de 
fourrages,  et  de  nulle  part  on  ne  pouvait  espérer  des  secours  immédiats.  On 
écrivit  à  Allier;  mais  là  notre  situation  n'était  pas  meilleure.  Les  Hadjoutes, 
profitant  de  l'affaiblissement  de  nos  forces,  se  montraient  partout  :  ils  sur- 
prennent les  colons  de  Dely-lbrahim  ,  en  tuent  plusieurs  et  enlèvent  leurs  bes- 
tiaux; ils  s'emparent  du  troupeau  de  l'administration  à  Douera,  et  pénètrent 
jusqu'à  Boujareah;  enfin  des  militaires  tombent  sous  leurs  coups  entre  le  fort 
de  l'Empereur  et  Dely-lbrahim;  un  troupeau  est  même  eidevé  à  la  pointe 
Pescade.  Jamais ,  depuis  les  premiers  temps  de  l'occupation ,  les  Arabes 
n'avaient  poussé  leurs  incursions  aussi  près  d'Alger.  Hors  d'état  de  secourir 
efficacement  la  division  d'Oran ,  le  général  Rapatel  ne  put  lui  envoyer  qu'un 
bataillon  du  63e. 

Lorsqu'on  apprit  en  France  la  position  critique  de  nos  troupes  sur  la  Tafna, 
on  ne  négligea  rien  pour  les  en  tirer  promptement.  Les  23%  2ie  et  62e  de  ligne 
furent  chargés  de  cette  honorable  mission  sous  le  commandement  du  général 
Bugeaud,  et  s'embarquèrent  à  Port- Vendre  sur  le  Nestor ,  la  Ville-de-Mar- 
seille et  le  Seipion. 

Arrivé  le  6  juin  au  camp  de  la  Tafna,  le  général  Bugeaud,  à  la  tête  six  mille 
hommes,  parcourut  d'abord  le  pays  dans  diverses  directions.  Il  se  rendit  succes- 
sivement à  Oran  ,  à  Tlemcen  ,  dont  il  ravitailla  la  garnison,  et  rentra  au  camp 
après  avoir  deux  fois  rencontré  et  battu  l'ennemi.  Dans  une  nouvelle  marche 
sur  Tlemcen  6  juillet),  il  fut  attaqué  au  passage  de  la  Sickak  par  Abd-el- 
Kader.  Les  forces  de  l'émir  s'élevaient  à  environ  sept  mille  hommes,  y  com- 
pris mille  à  douze  cents  fantassins  réguliers.  Profitant  du  moment  où  l'armée 
française  débouchait  dans  la  vallée  du  Sefsif,  il  voulut  la  tourner  et  l'attaquer 
à  la  fois  en  tête  et  en  queue  ;  mais  tandis  qu'il  opérait  ce  double  mouvement , 
nos  bataillons  percent  son  centre  et  le  séparent  des  ailes.  Par  cette  habile  man- 
œuvre les  troupes  de  l'émir  furent  précipitées  dans  une  espèce  d'entonnoir 
formé  par  les  sinuosités  de  Tisser  et  mis  en  complète  déroute  :  douze  à  quinze 

58 


458  .  DOMINATION  FRANÇAISE. 

cents  Arabes  et  Kabaïles  restèrent  sur  la  place ,  et  cent  trente  hommes  de  l'in- 
fanterie régulière  tombèrent  entre  nos  mains.  Ce  combat  fut  sans  contredit  le 
coup  le  plus  sensible  qu'eût  reçu  jusque-là  Abd-el-Kader  ;  son  autorité  auprès 
de  plusieurs  tribus  en  demeura  ébranlée,  l'argent  lui  manquait,  et  s'il  n'eût  reçu 
quel  lues  secours  du  Maroc  il  se  serait  trouvé  dans  la  plus  grande  pénurie.  Il 
regagna  en  toute  hâte  sa  capitale  de  Mascara;  mais  ne  s'y  croyant  pas  encore 
assez  en  sûreté,  il  forma  le  projet  de  centraliser  ses  forces  et  ses  ressources  à 
Tekedempt,  ancienne  ville  romaine,  située  à  quatre-vingts  kilomètres  plus 
loin. 

Le  général  Bugeaud  continua  sa  marche  sur  ïlemcen  et  ravitailla  une 
seconde  fois  celte  brave  garnison  qui,  privée  de  communications  avec  ses 
dépôts  de  France  ainsi  qu'avec  les  réserves  d'Alger ,  avait  été  obligée  de  re- 
courir à  la  plus  ingénieuse  industrie  pour  subvenir  à  ses  besoins.  Mais,  lui 
aussi,  il  ne  resta  pas  dans  cette  ville  le  temps  nécessaire  pour  y  organiser,  avec 
le  concours  des  indigènes,  un  système  de  défense  capable  d'imposer  à  l'ennemi. 
Il  laissait  livrée  à  elle-même  une  faible  garnison  qui,  dans  ce  poste  avancé,  était 
plutôt  un  embarras  qu'un  auxiliaire;  ainsi ,  cette  fois  encore,  par  le  défaut  de 
prévoyance,  l'heureux  coup  de  main  de  la  Sickack  ne  produisit  qu'une  très- 
faible  partie  des  avantages  que  nous  aurions  dû  en  retirer.  A  la  fin  de  juillet , 
le  général  Bugeaud  quitta  l'Algérie ,  et  reçut  bientôt  après ,  pour  prix  de  sa 
victoire,  le  grade  de  lieutenant-général. 

Aucun  événement  majeur  ne  signala,  du  côté  d'Oran,  le  reste  de  l'année  183G. 
En  août  et  en  novembre,  un  corps  de  troupes  put,  sans  avoir  à  combattre  de 
sérieux  obstacles,  promener  à  de  grandes  distances  le  drapeau  français.  Réduit 
momentanément  à  l'impuissance,  Abd-el-Kader  attendait  que  des  circonstances 
favorables  lui  permissent  de  prendre  l'offensive. 

A  JJougie,  on  avait  depuis  longtemps  renoncé  à  tout  espoir  de  pacification. 
Oulid-ou-Rebah,  cbeik  des  Oulad-Abd-el  Djibar,  que  nous  avons  déjà  vu  tenter 
avec  assez  de  mauvaise  foi  des  négociations  de  paix,  était  mort;  son  frère 
Amisiab  l'avait  remplacé  ,  et  mit  encore  plus  de  perfidie  que  lui  dans  ses  rap- 
ports avec  nous  :  le  4  août  il  convoqua  le  commandant  de  Bougie,  M.  Salomon 
de  Musis,  à  une  entrevue;  ce  brave  officier,  croyant  à  la  bonne  foi  de  celui 
qut  l'appelait,  se  rendit  presque  seul  à  l'endroit  indiqué.  Amisiab  s'y  trouvait 
escorté  d'un  petit  nombre  de  cavaliers.  Après  l'échange  des  premières  poli- 
tesses, on  entama,  pour  la  forme,  la  discussion  du  traité  qui  devait  intervenir; 
mais  au  moment  où  il  s'y  attendait  le  moins.  M.  Salomon  de  Musis  fut  entouré 
par  les  gens  du  cbeik  et  tomba  percé  de  coups  ainsi  que  son  secrétaire.  Le  mi- 
nistère ne  songea  pas  alors  à  venger  ce  lâche  attentat;  une  entreprise  autre- 
ment considérable  absorbait  toute  son  attention. 

Dans  les  chambres  comme  dans  la  presse,  la  discussion  sur  la  question 
d'Afrique  était  vive  et  animée;  mais  toutes  les  attaques  reposaient  sur  des 
exagérations  tellement  monstrueuses  qu'il  fut  très-facile  de  les  réfuter.  On  s'en 


DOMINATION  FRANÇAT9E.  V.vj 

prit  surtout  au  v  abus  de  l'administration  ;  on  s'occupa  beaucoup  moins  delà 

conduite  et  du  résultat  des  opérations  militaires,  et  on  ne  s'inquiéta  pas  du 
tout  du  système  de  colonisation,  ou  plutôt  de  l'absence  de  système  qui  jusque- 
là  avait  prévalu.  Comme  orateur,  le  maréchal  Clause]  ne  jeta  aucun  jour  sur 
la  question;  mais  sa  présence,  un  certain  prestige  attaché  à  son  nom,  rendit 
l'attaque  moins  vive  et  la  défense  plus  assurée.  Quelques  insinuations  perfides, 
lancées  contre  son  système  administratif,  ébranlèrent  bien  quelquefois  sa  fière 
attitude,  mais  il  sut  maîtriser  ces  instants  de  faiblesse,  ('-'est  alors  (pie,  pour 
taire  diversion,  il  se  décida  à  annoncer  de  vastes  plans  de  conquête.  Son  enthou- 
siasme apparent  ou  réel  excita  la  fibre  belliqueuse  de  M.  Thiers;  le  premier 
ministre  était  émerveillé  des  plans  du  maréchal,  de  ses  moyens  d'exécution, 
et  surtout  de  son  imperturbable  assurance;  il  se  laissa  fasciner  par  l'exagé- 
ration de  son  langage  et  devint  l'un  de  ses  plus  chauds  partisans.  Tous  les 
centres  de  population,  tous  les  points  stratégiques  devaient  être  occupés  :  dans 
le  courant  de  septembre  il  taisait  la  complète  de  la  province  de  Tittery  ;  en 
octobre,  il  envahissait  la  province  de  Constantine,  et  s'établissait  militairement 
dans  sa  capitale;  puis  il  pénétrait  dans  l'intérieur  du  beylik  d'Oran,  soumettait 
toutes  les  tribus  hostiles,  et  avant  la  fin  de  l'année  la  régence  entière  était 
à  nous.  Pour  accomplir  tout  cela,  il  ne  demandait  qu'une  armée  (h;  trente- 
cinq  mille  hommes!  Au  reste,  voici  ce  que  le  maréchal  disait  à  ce  propos  dans 
une  lettre  adressée  de  Paris  au  général  Kapatel  à  la  date  du  2  août  1836  : 

Général,  un  système  de  domination  absolue  de  l'ex-régence  est,  sur  nia  proposition, 
définitivement  arrêté  par  le  gouvernement.  Pour  le  mettre  à  exécution,  je  disposerai 
de  30,000  boulines  de  troupes  françaises,  en  y  comprenant  les  zouaves  et  les  spahis 
réguliers;  de  5,000  hommes  de  troupes  indigènes  régulières;  enfin  de  4,000  auxiliaires 
soldés  pendant  la  durée  des  opérations  sur  Constantine.  Des  ordres  vont  être  en  outre 
donnés  par  M.  le  maréchal  ministre  de  la  guerre,  pour  diriger  sur  Boue  :  une  seconde 
batterie  de  campagne,  quatre  pièces  de  12,  huit  pièces  de  16,  des  effets  de  campement 
pour  10,000  hommes,  des  moyens  de,  transport  pour  les  vivres  et  les  blessés.  Enfin,  à 
défaut  du  nombre  nécessaire  de  chevaux,  qu'il  serait  difficile  ou  trop  dispendieux  d'en- 
voyer de  France ,  le  gouvernement  autorisera  l'acquisition  des  bêtes  de  somme  qui 
seront  indispensables  pour  assurer  le  service  des  transports. 

Les  opérations  qui  devront  avoir  lieu  dans  chaque  province  se  feront  simultanément 
et  de  manière  à  ce  que  la  campagne  qui  va  s'ouvrir  atteigne  le  but  définitif  qu'on  se 
propose  :  occuper  toutes  les  villes  importantes  du  pays;  y  placer  des  garnisons;  établir 
des  camps  et  postes  retranchés  au  centre  de  chaque  province,  ainsi  qu'aux  divers  points 
militaires  qui  doivent  être  occupés  d'une  manière  permanente;  masser,  sur  un  point 
central  dans  chaque  province,  des  troupes  destinées  à  former  une  colonne  mobile,  qui 
pourra  toujours  et  instantanément  se  porter  d'un  point  à  un  autre ,  en  deux  ou  trois 
marches  au  plus ,  sans  bagages  considérables ,  et  par  conséquent  avec  une  grande 
célérité. 

Ce  n'était  pas  seulement  depuis  son  arrivée  en  France  que  le  maréchal  Clausel 
avait  conçu  l'accomplissement  de  ces  grands  projets.  Déjà,  lors  de  l'expédition 


460  DOMINATION  FRANÇAISE. 

de  Mascara,  voulant  peut-être  ciïrayer  le  bey  de  Constantine,  il  avait  investi 
de  cette  dignité  le  mamelouk  Yousouf;  mais,  comme  celui-ci  ne  pouvait 
aller  prendre  immédiatement  possession  de  sa  charge,  le  gouverneur  général 
lui  avait  assigné  la  résidence  et  le  commandement  de  Bone,  qui  furent  à  cette 
occasion  enlevés  au  général  Monck  d'Uzer.  Dans  ce  poste,  Yousouf  devait, 
au  moyen  d'agents  dévoués  et  de  négociations  diplomatiques  adroitement  con- 
duites, ou  à  défaut  par  la  force  des  armes,  préparer  les  voies  à  la  conquête. 
Les  pouvoirs  du  nouveau  bey  ne  furent  pas  bien  définis;  l'institution  de  ces 
gouverneurs  de  province  représentait,  aux  yeux  des  Arabes,  une  autorité 
presque  sans  limites  et  comportait  des  privilèges  excessifs,  que  la  France  ne 
pouvait  pas  déléguer.  En  laissant  au  bey  français  de  Constantine  le  soin  de  se 
faire  reconnaître  par  ceux  qui  se  déclareraient  ses  partisans,  et  de  s'imposer 
par  les  armes  à  ses  adversaires,  on  s'épargnait  peut-être  quelques-uns  des 
embarras  de  la  protection  ,  mais  on  avait  à  tolérer  des  actes  qui ,  autorisés  par 
le  droit  public  du  pays,  n'auraient  pu  être  avoués  par  le  nêtre.  En  résumé, 
Yousouf  ne  justifia  en  aucune  façon  le  choix  dont  il  avait  été  l'objet  :  en 
adoptant  les  mesures  violentes  et  arbitraires  des  bcys  turcs,  il  nous  aliéna  toutes 
les  tribus  voisines ,  et  ne  sut  réaliser  aucune  des  magnifiques  espérances  qu'il 
avait  fait  entrevoir  au  maréchal,  et  sur  lesquelles  celui-ci  avait  beaucoup 
compté  pour  le  succès  de  son  entreprise. 

Malgré  ces  fautes,  on  ne  peut  s'empêcher  de  reconnaître  que  l'expédition  de 
Constantine  ne  fut  bien  conçue.  Politiquement,  nous  ne  pouvions  nous  dire  les 
maîtres  de  l'Algérie,  tant  qu'un  lieutenant  de  Y  ex-dey  nous  disputerait  la  pos- 
session de  la  partie  la  plus  importante  de  l'ex-régence.  Administrai  ement , 
cette  province  manquait  à  notre  autorité,  elle  nous  privait  des  ressources  infinies 
qu'elle  produit ,  et  nous  était  les  moyens  de  faire  servir  à  notre  domination  la 
docilité  traditionnelle  de  ses  habitants;  car  c'est  un  fait  digne  d'être  remar- 
qué,  dit  M.  Enfantin  dans  son  excellent  Programme  de  Colonisation,  qu'à 
toutes  les  époques  de  l'histoire  de  l'Afrique  septentrionale,  la  conquête,  l'occu- 
pation et  la  colonisation  se  sont  faites  de  l'est  à  l'ouest.  Non-seulement  les 
conquérants  carthaginois,  romains,  arabes,  ont  marché  dans  cette  direction 
avec  leurs  armées,  mais  ils  suivaient  la  môme  route  pour  organiser  et  civiliser 
progressivement  le  pays  conquis.  Ainsi  Home,  pendant  sa  longue  domination , 
a  toujours  conservé  son  caractère  purement  militaire  dans  l'ouest,  tandis 
qu'elle  avait  porté  tout  son  ordre  civil  dans  l'est.  Le  christianisme  lui-même 
confirme  cette  marche  de  la  civilisation  en  Afrique  de  l'est  à  l'ouest.  Après 
Carthage,  Hippone,  Cirtha,  Madaure  et  Mila,  ajoute  M.  Carette,  quelles  sont 
les  villes  dont  l'église  a  rendu  le  nom  célèbre?  Le  nombre  des  évêchés  diminue 
dans  une  progression  rapide  en  allant  de  l'est  à  l'ouest;  le  nombre  de  villes 
portant  le  nom  de  colonia  diminue  également  dans  cette  direction,  à  mesure 
(pie  croissait  au  contraire  le  nombre  des  noms  indicateurs  de  camps ,  de  forte- 
resses, d'établissements  militaires.  Le  même  auteur  fait  observer,  en  outre,  que 


DOMINATION  FRANÇAISE.  Ml 

l'est  renfermai!  plusieurs  lieux  désignés  parle  nom  à'horrea  [magasins,  dépôts 
de  céréales),  taudis  que  l'ouest  n'en  renfermait  aucun;  que  dans  tous  les  écri- 
vains anciens,  les  mots  qui  rappelaient  la  Fertilité  de  la  terre  et  la  facile  soumis- 
sion (les  habitants  s'appliquaient  à  la  parti»'  orientale,  et  que  ceux  qui  rappe- 
laient au  contraire  la  rigueur  du  climat ,  la  stérilité  du  sol  et  la  férocité  des 
habitants,  s'appliquaient  surtout  à  la  partie  occidentale;  enfin  que  les  révoltes 
principales  contre  l'autorité  romaine  partaient  toujours  de  l'ouest. 

Sous  la  domination  turque,  le  beylik  de  Constantine  était  un  vrai  royaume 
dans  le  rovame  :  sa  nombreuse  population  ,  l'étendue  et  la  richesse  de  son  ter- 
ritoire, ses  relations  faciles  avec  la  fertile  régence  de  Tunis,  sa  profondeur  dans 
l'intérieur  des  terres,  l'élévation  et  par  conséquent  la  température  modérée  de 
ses  plaines;  enfin  la  douceur  d'une  population  qui  se  laissait  gouverner  par 
quelques  centaines  de  Turcs,  rendaient  ce  beylicketson  bey  incomparable- 
ment supérieurs  à  ceux  de  Tittery  et  d'Oran.  Pour  nous,  sa  conquête  avait 
encore  un  autre  avantage,  celui  de  nous  assurer  la  complète  possession  de  nos 
anciens  établissements  de  la  côte  d'Afrique;  établissements  qui  sont  contem- 
porains de  celui  de  Tunis'. 

Au  surplus ,  les  circonstances  paraissaient  on  ne  peut  plus  favorables  pour 
accomplir  cette  conquête  :  le  bruit  de  la  mort  d'Ahmed-Bey  venait  de  se 
répandre  :  le  nombre  de  ses  ennemis  grossissait  de  jour  en  jour  et  sa  tyrannie 
devenait  de  plus  en  plus  odieuse  aux  populations.  D'un  moment  à  l'autre  la 
possession  de  Constantine  pouvait  donc  être  obtenue.  Le  maréchal  Clan  sel 
pensa  qu'afin  de  se  préparer  à  cette  éventualité  il  convenait  de  faire  un  pas 
de  plus  sur  la  route  de  la  capitale  du  beylik,  et  lit  occuper  la  position  de  Dréan, 
à  six  lieues  au  sud  de  Boue.  La  soumission  presque  immédiate  de  plusieurs 
tribus  en  fut  la  première  conséquence.  Dans  le  cours  d'une  tournée  entreprise 
pour  établir  son  autorité ,  Yousouf  avait  été  reçu  en  ami  par  les  Arabes  des 
environs  de  la  Calle ,  qui  conservaient  le  souvenir  de  nos  anciens  établisse- 
ments :  ces  bons  rapports,  joints  aux  avantages  bien  connus  d'une  position 
abandonnée  seulement  depuis  neuf  ans,  décidèrent  le  gouverneur  général  à 
ordonner  la  nouvelle  occupation  de  la  Calle.  Elle  s'effectua  non-seulement 
sans  résistance,  mais  avec  l'assentiment  des  indigènes;  et  depuis  lors  la  pos- 
session ne  nous  en  a  pas  été  disputée. 

Depuis  cinq  ans,  les  Arabes  de  la  province  s'étonnaient  que  la  France  laissât 
le  bey  de  Constantine  exercer  en  paix  un  pouvoir  qui  aurait  dû  tomber  avec 
celui  du  pacha  d'Alger.  Nous  avons  déjà  vu  qu'en  1833,  un  chef  de  Tugurth 
avait  réclamé  l'honneur  de  concourir  au  renversement  de  Hadj-Ahmed  ; 
l'année  précédente,  un  autre  chef  des  tribus  du  désert,  Farhat-Ben-Sagier, 
avait  fait    une  pareille  offre.    Bon   nombre  de  tribus,   exaspérées  par  les 

1  Tandis  qu'en  1520  Kaïr-ed-Diu  s'emparait  do  Bonc  et  de  Constantine  ,  des  négociants  pro- 
vençaux traitaient  avec  les  tribus  de  la  Ma/.oulo  pour  faire  exclusivement  la  peclie  du  corail 
depuis  Tabarqtie  jusqu'à  Bone. 


V62  DOMINATION  FRANÇAISE. 

cruautés  et  les  exactions  du  bey,  demandaient  vengeance,  et  l'on  pouvait 
espérer,  avec  l'assistance  des  unes,  la  neutralité  ou  l'indifférence  de  beaucoup 
d'autre  ,  de  mener  à  bonne  fin  cette  entreprise.  L'obéissance,  la  soumission 
du  pays  étaient  assurées  si  nous  ne  restions  pas  toujours  attachés  au  rivage, 
trop  éloignés  des  alliés  que  nous  trouverions  à  l'intérieur  pour  pouvoir  les 
protéger  avec  efficacité.  Ces  idées,  généralement  répandues  parmi  les  Arabes , 
emportaient  d'ailleurs  la  croyance,  utile  à  entretenir ,  que  rien  n'était  impos- 
sible à  la  France ,  qu'il  ne  s'agissait  pour  elle  que  de  vouloir. 

C'est  au  milieu  de  cette  situation  des  choses  et  des  esprits  que  le  maréchal 
Clause!  arriva  à  Alger  vers  la  fin  du  mois  d'août.  Déjà  ses  lieutenants,  instruits 
de  ses  projets,  avaient  accompli  de  grands  travaux  et  plusieurs  mouvements 
stratégiques  pour  préparer  le  succès ,  lorsque  tout  à  coup  (8  septembre)  M.  de 
Kancé,  un  de  ses  aides  de  camp,  arriva  de  France,  apportant  la  nouvelle  de 
la  dissolution  du  cabinet  dont  M.  Thiers  était  président.  Bientôt  après  on  sut 
que  le  maréchal  Maison,  ministre  de  la  guerre,  qui  avait  accueilli  favorablement 
li'  projet  d'expédition ,  venait  d'être  remplacé  par  M.  le  lieutenant-général 
Bernard,  esprit  froid,  calculateur,  réservé  dans  ses  actess,  et  aimant  à  ne  rien 
livrer  au  hasard. 

Moins  enthousiaste  que  le  précédent,  le  nouveau  ministère  crut  devoir 
différer  l'envoi  des  renforts  promis,  et  discuta  même  avec  le  comte  Clausel  le 
mérite  de  ses  plans  de  campagne  ;  pendant  ces  délais,  les  tribus,  découragées 
par  notre  immobilité,  travaillées  par  les  agents  d'Abd-el-Kader  et  d'Ahmed- 
Bey,  se  montrèrent  en  armes  dans  plusieurs  parties  de  la  régence.  En  pré- 
sence de  cette  nouvelle  situation,  et  reconnaissant  que  le  nombre  d'hommes 
qu'il  avait  demandé  serait  insuffisant  pour  accomplir  ses  projets,  le  maré- 
chal voulut  revenir  sur  ses  premiers  chiffres  et  souleva  une  discussion  fort 
longue  et  très-subtile.  Il  disait  au  ministre  de  la  guerre  :  «  J'avais  demandé  à 
votre  prédécesseur  trente-cinq  mille  hommes  d' 'effectif  réel;  mais  d'après  les  en- 
vois que  vous  m'annoncez  ,  vous  ne  me  donnez  que  trente-cinq  mille  hommes 
d' 'effectif  général.  Maintenant  que  la  situation  du  pays  s'est  rembrunie,  plus  que 
jamais  j'ai  besoin  de  l'effectif  réel  de  trente-cinq  mille  hommes.  Les  malades, 
les  blessés,  les  empêchés  de  toute  espèce  ou  employés  dans  l'intérieur  des  villes, 
ne  peuvent  nullement  concourir  au  succès  de  mon  expédition.  »  De  son  côté,  le 
ministre  lui  répondait  que  notre  situation  n'était  pas  aussi  difficile  qu'il  la  repré- 
sentait; que  les  rapports  des  divers,  chefs  n'étaient  point  alarmants  ;  qu'il  devait 
tenir  compte  aussi  de  l'ascendant  personnel  que,  suivant  ses  propres  rapports, 
il  devait  exercer  sur  les  Arabes  ;  qu'en  définitive  il  s'était  engagé  à  faire  réussir 
l'expédition  avec  trente-cinq  mille  hommes  ;  que  les  chambres  n'avaient  voulu 
voter  qu'un  effectif  de  dix -sept  mille  hommes,  et  que  la  responsabilité  mi- 
nistérielle se  trouvait  suffisamment  engagée  en  doublant  ce  chiffre;  «  qu'au 
«  reste  on  ne  voulait  point  le  placer  dans  une  position  critique,  et  qu'on  le 
«laissait  libre  de  tenter  ou  d'ajourner  l'expédition,  selon  qu'il  le  croirait  le 


DOMINATION  FRANÇAISE.  163 

«  plus  conforme  à  l'intérêt  de  la  France  ainsi  qu'à  l'honneur  de  nos  armes.  » 

L'examen  impartial  dis  dépêches  échangées  entre  le  ministre  el  le  maréchal 
l'ail  éprouver  un  sentiment  douloureux  :  à  quelle  subtilité  de  raisonnements  H 
de  langage  se  livrent  ces  deux  chefs  à  propos  d'une  haute  question  qui  appe- 
lait des  calculs  positifs,  et  non  des  arguties  plus  ou  moins  adroites  !  Kn  pré- 
sence de  l'indécision  du  gouverneur  général,  le  cabinet  ne  devait  pas  un  seul 
instant  hésitera  prendre  l'initiative  et  à  contremander  l'expédition.  De  son  côté, 
en  reconnaissant  ou  qu'il  s'était  trompé  sur  l'effectif  nécessaire  OU  que  des  cir- 
constances nouvelles  exigeaient  une  année  plus  considérable ,  le  comte  Clausel 
devait  à  la  France  et  à  lui-même  d'ajourner  une  campagne  qui  ne  pouvait  dès 
lors  que  porter  atteinte  à  sa  gloire  personnelle  et  compromettre  gravement  les 
intérêts  du  pays.  Il  n'en  l'ut  pas  ainsi  :  première  faute  dont  il  convient  du  reste 
dans  ses  Explications.  Nous  ajouterons,  nous,  que  ce  fut  la  seule  ;  car,  une  fois 
engagé  dans  la  voie  qu'il  s'était  tracée,  il  lit  constamment  preuve  d'habileté, 
de  courage  et  de  sang-froid. 

.Maintenant  que  nous  avons  expliqué  les  causes  et  le  but  de  l'expédition 
de  Constantine,  ainsi  que  les  circonstances  qui  s'opposaient  à  son  succès,  jetons 
un  rapide  coup  d'œil  sur  l'état  physique  et  la  situation  politique  de  cette  pro- 
vince, qui  en  définitive  manquait  à  l'unité  de  notre  domination  :  ces  rensei- 
guments  sont  d'autant  plus  importants  à  connaître,  qu'elle  est  la  seule  qui  ait 
retenu  jusqu'à  ce  jour  une  portion  notable  de  son  ancienne  organisation. 

Des  trois  beyliks  de  la  régence  d'Alger,  le  plus  étendu,  le  plus  riche  et  le 
plus  important  était  celui  de  Constantine,  borné  au  nord  par  la  Méditerranée, 
à  l'ouest  par  les  monts  Jurjura  et  les  versants  du  Schott,  à  l'est  par  la  régence 
de  Tunis  ,  enfin  au  midi  par  le  désert.  Les  chaînes  de  montagnes  qui  le  par- 
courent sont  plus  distinctes  que  dans  les  deux  autres  provinces.  Depuis  le 
Jurjura,  dont  les  appendices  descendent  sur  Delys,  jusqu'à  Boue,  des  monts 
élevés  de  mille  à  quinze  cents  mètres ,  abruptes ,  inaccessibles ,  et  couverts 
en  grande  partie  de  bois,  bordent  le  littoral,  qui  à  l'est  de  Bone  ne  présente 
plus  que  des  collines  hautes  de  deux  cents  mètres  ;  mais,  à  sept  ou  huit  lieues 
en  arrière,  on  retrouve,  après  de  grandes  plaines,  la  continuation  des  mon- 
tagnes du  littoral  qui  forment  le  long  de  la  Méditerranée  la  chaîne  du  Petit- 
Atlas.  Plus  au  sud  de  ces  monts,  la  chaîne  de  Gebel-Aurès  leur  est  à  peu 
près  parallèle  ,  et  forme  comme  un  grand  bassin  central  où  se  déploient 
diverses  vallées  qu'arrosent  de  nombreux  cours  d'eau.  Au  delà  des  monts  Aurès 
sont  les  versants  de  l'oued-Adjedid  et  les  plaines  de  Biscara.  Plus  loin  est  le 
désert ,  dont  les  solitudes  sont  cependant  fréquentées  par  les  caravanes  dirigées 
du  centre  de  l'Afrique  vers  Tunis  et  Tripoli.  La  majeure  partie  des  rivières  qui 
sillonnent  cette  riche  province  se  déversent  dans  la  Méditerranée;  les  autres  se 
perdent  dans  la  terre.  Les  principales  sont:  la  Summam,  l'()ued-el-Kebir,  la 
Seybouse,  le  cours  supérieur  de  la  Mejerdah  et  le  Oued-Adjedid ,  qui  s'en- 
gouffre dans  les  sables  du  désert  vers  Tugurth. 


Wt>  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Le  beylick  de  Gonstantine  est  divisé  en  une  infinité  de  circonscriptions  qui 
n'ont  pas  conservé,  comme  dans  les  deux  autres,  la  dénomination  de  arck 
(tribu),  mais  qui  prennent  le  titre  de  enjouhe  (grande  tribu)  ;  on  y  trouve  en 
outre  plusieurs  villes,  centres  de  population  et  de  relations  commerciales  très- 
importantes.  Sur  le  littoral  s'élèvent  Bougie,  Gigelly,  Collo,  Stora  et  Bone,  sans 
mentionner  les  petites  bourgades  telles  que  Skikida  et  la  Calle.  A  l'intérieur  et 
au  delà  du  Petit-Atlas,  on  trouve  Constantine,  capitale  de  la  province,  Milab, 
Set i f ,  Mejanah  ,  Gallah,  Zamorah,  Msilab,  Biscara,  Tipla,  Calet,  Senan,  et  dans 
le  désert  Tugurth  etOuergala. 

Mais  arrêtons-nous  ici  et  disons  quelques  mots  du  bey  de  Gonstantine,  de  ce 
chef  redoutable  qui  pendant  sept  années  a  bravé  la  France. 

Ahmed  (El-Hadjï)  est  Koulougli.  Son  père,  également  bey  de  Gonstantine, 
mourut  étranglé.  Alors  sa  mère,  qui  était  une  Ben-Gama,  s'enfuit  dans  la 
Sahara,  où  elle  l'éleva  avec  toute  la  tendresse  d'une  femme  arabe.  Parvenu  à 
l'Age  d'homme,  Ahmed  prit  du  service  dans  les  troupes  d'Hassan  ,  second  suc- 
cesseur de  son  père,  et  fut  promu  au  grade  de  kalifah.  Enfin,  Hussein-Pacha  le 
nomma  bey. 

Avant  la  signature  de  la  capitulation  d'Alger,  Ahmed  essaya  de  persuader  à 
son  maître  de  le  suivre  à  Gonstantine  avec  ses  trésors  :  fort  heureusement  pour 
lui  Hussein  n'en  fit  rien  ;  mais  son  gendre  Ibrahim  se  montra  plus  confiant  et 
eut  lieu  de  s'en  repentir.  En  effet,  lorsqu'il  lui  eut  livré  une  somme  d'argent 
considérable  cachée  dans  la  maison  de  campagne  de  son  beau-père,  le  bey 
le  renvoya  à  Alger  complètement  dépouillé. 

Après  cet  acte  de  félonie,  Ahmed-Pey  reprit  la  route  de  Gonstantine  avec  les 
débris  des  troupes  qu'il  avait  conduites  au  secours  de  Hussein;  mais  il  en 
trouva  les  portes  fermées.  A  la  première  nouvelle  de  notre  triomphe,  la 
garnison  turque  avait  proclamé  sa  déchéance  et  installé  à  sa  place  un  Turc 
nommé  Kuchuck-Ali.  Au  milieu  de  la  perturbation  qui  ne  tarda  pas  à  s'étendre 
par  toute  la  régence,  Kuchuck-Ali  n'eut  pas  le  temps  de  consolider  son  usurpa- 
tion, et  l'infatigable  Ahmed  s'étanteréé  un  parti  redoutable  parmi  les  Kabaïles, 
puis  ménagé  des  intelligences  dans  la  place,  parvint  en  très-peu  de  temps  à  se 
défaire  de  lui. 

Une  fois  réintégré  dans  son  pouvoir,  le  premier  soin  d'Ahmed  fut  de  se  dé- 
faire de  cette  milice  turque  qui,  dans  son  incommode  indépendance,  semblait 
déjà  vouloir,  comme  naguère  à  Alger,  disposer  à  son  gré  de  l'autorité  su- 
prême. Il  l'envoya  dans  les  tribus  par  petits  détachements  qu'il  fit  successi- 
vement massacrer.  Non  encore  rassuré  par  cette  mesure  radicale,  il  pensa 
qu'il  ne  serait  réellement  maître  du  pays  qu'après  s'être  débarrassé  de  tous 
les  Turcs  fixés  à  Constantine,  qui,  par  leur  richesse  ou  par  leur  caractère,  pou- 
vaient être  considérés  comme  capables  d'aspirer  à  la  dignité  de  bey.  Il  les  fit 
donc  arrêter  successivement  sous  divers  prétextes,  et,  après  avoir  confisqué 
leurs  biens,  les  livra  à  ses  chiaoux.  Il  s'attribua  dès  lors  dans  toute  leur  pléni- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '.»;:• 

tude  les  droits  de  la  souveraineté,  et  pril  le  titre  de  pacha  qui  lui  fut  bientôt 
confirmé  par  la  Porte. 

\  l'époque  de  noire  expédition  de  Constantine,  Ahmed-Bey  était  âgé  de  cin- 
quante an>  environ;  c'était  un  homme  imposant,  quoique  d'une  taille  mé- 
diocre; ses  veux  étaient  pleins  de  l'eu  et  de  vivacité,  ses  manières  séduisantes; 
brave,  entreprenant,  ombrageux  et  sanguinaire,  sur  le  plus  léger  soupçon  il 
n'épargnait  ni  ses  plus  intimes  amis  ni  même  ses  proches  parents.  Ennemi 
juré  des  chrétiens,  il  les  confondait  tous  dans  la  même  haine.  Libertin 
à  l'excès,  et  aussi  riche  qu'avare,  son  insatiable  convoitise  trouvait  un  perpé- 
tuel aliment  dans  les  femmes  et  dans  les  trésors  de  ses  sujets';  malheur  à  ceux 
qui  en  possédaient.  Ahmed  exerçait  sans  intermédiaire  le  commandement  su- 
prême sur  les  tribus;  il  nommait  à  tous  les  emplois  judiciaires,  administratifs 
el  religieux;  mettant  son  pouvoir  au-dessus  même  de  la  justice,  il  confis- 
quait selon  son  hou  plaisir  les  biens  de  ses  sujets  ;  seulement  il  donnait  tous 
les  vendredis,  après  la  prière  de  midi,  une  audience  publique,  durant  la- 
quelle  il  écoulait  les  réclamations  des  habitants  de  la  ville  et  des  outhans. 

Lorsqu'il  voulut  s'attribuer  le  pouvoir  souverain  à  Constantine ,  Ahmed  fit 
massacrer,  comme  nous  venons  de  le  dire,  le  plus  grand  nombre  des. Turcs 
enrôlés  dans  la  milice;  ils  les  remplaça  par  des  Kahaïles  pris  dans  la  tribu  de 
Beni-Fergan,  à  laquelle  appartenait  Ben-Aïssa,  et  par  des  cavaliers  du  Saharah. 
Sa  parenté  avec  la  famille  Ben-Ganah,  les  justes  plaintes  qu'excitaient  chaque 
année  les  brigandages  des  tribus  nomades,  lui  semblèrent  des  motifs  suffisants 
pour  compter  sur  la  fidélité  de  ces  cavaliers.  Sans  les  constituer  en  marghzen, 
il  se  servit  d'eux  pour  faire  des  razzia  contre  les  tribus  de  la  province.  Ces 
Arabes,  que  l'éloignement  de  leur  pays,  la  différence  de  leurs  mœurs  et 
de  leur  origine,  rendaient,  pour  ainsi  dire,  étrangers  au  reste  de  la  popula- 
tion, traitaient  les  habitants  en  peuple  conquis;  lorsqu'ils  recevaient  ordre 
de  frapper ,  ils  exterminaient  :  c'était  surtout  contre  les  tribus  apparte- 
nant à  la  race  chaouïa  qu'El-Hadj-Ahmed  les  employait.  Telle  était  la  situa- 
tion de  cette  province  que  nous  allions  enfin  tenter  de  soumettre. 

La  concentration  des  troupes  destinées  à  l'expédition  de  Constantine  devait 
avoir  lieu  à  Bone,  qui  n'est  séparée  de  cette  ville  que  par  une  distance  de  qua- 
rante lieues.  C'est  sur  ce  point  que  furent  dirigés  de  France  tous  les  renforts 
que  le  ministère  voulait  bien  mettre  à  la  disposition  du  maréchal  ;  c'est  là  aussi 
que  le  bev  Youssouf  s'était  engagé  à  réunir  des  moyens  de  transport  et  des 
vivres.  Dans  les  derniers  jours  d'octobre,  les  arrivages  se  succédèrent  rapide- 
ment ;  c'était  à  chaque  instant  de  nouvelles  troupes,  des  approvisionnements  ou 
du  matériel  qui  débarquaient;  le  29,  le  duc  de  Nemours  y  arriva,  et  deux  jours 
après,  le  maréchal  Clausel  vint  prendre  en  personne  le  commandement  du  corps 
expéditionnaire. 

'  La  fortune  d'Ahmed ,  en  numéraire ,  a  été  estimée  à  six  ou  huit  mitions;  mais  il  prit  soin 
ilf  la  foire  passera  Tunis  ;ivant  l'investissement  de  Constantine. 

59 


466  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Aussitôt  après  son  arrivée  à  Bone,  le  maréchal  manda  Youssouf  près  de  lui  ; 
mais  quel  ne  fut  pas  son  étonnement  lorsque  celui-ci  lui  apprit  qu'on  n'avait 
pu  réaliser  qu'une  faible  partie  des  espérances  qu'il  lui  avait  fait  concevoir.  Des 
vivres,  il  n'en  avait  presque  pas  ;  et  ses  moyens  de  transport,  qui  devaient  être 
considérables,  se  réduisaient  à  quatre  cent  soixante-quinze  mulets  de  b;lt  ; 
mais  il  comptait  beaucoup,  disait-il,  sur  le  concours  des  tribus  qui  lui  avaient 
promis  de  faciliter  notre  marche  sur  Constanline.  A  cette  déception  vint  s'en 
ajouter  une  autre  non  moins  cruelle  :  les  maladies  faisaient  d'effroyables  ravages 
sur  cette  réunion  d'hommes  mal  logés,  sans  bois  de  chauffage  et  sans  objets  de 
casernement.  Dans  les  premiers  jours  de  novembre  on  comptait  déjà  deux  mille 
hommes  entrés  aux  hôpitaux  !  Ce  contre-temps  n'arrêta  pas  un  seul  moment  le 
maréchal ,  et  lorsque  les  services  des  ambulances  et  du  matériel  furent  à  peu 
près  réglés,  il  donna  le  signal  du  départ. 

Sept  mille  quatre  cent  dix  hommes  de  troupes  françaises  et  treize  cent  cin- 
quante-six Turcs  ou  indigènes  composaient  toute  l'armée.  On  n'apprendra  pas 
sans  quelque  surprise  que  l'artillerie  de  cette  expédition,  dont  un  siège  était  le 
principal  but,  ne  comptait  que  six  pièces  de  campagne  et  dix  obusiers  de  mon- 
tagne :  encore  n'étaient-ils  approvisionnés  qu'à  cent  coups  !  Il  existait  à  Bone 
des  pièces  de  12  qui  auraient  pu  être  d'un  grand  secours  ;  mais  le  maréchal 
refusa  de  les  emmener. 

Toutes  les  forces  expéditionnaires  furent  divisées  en  cinq  petites  brigades. 

La  première,  sous  les  ordres  du  maréchal  de  camp  de  Rigny,  se  composait  :  des 
spahis  auxiliaires  et  réguliers,  du  bataillon  d'infanterie  de  Youssouf  et  de  son 
artillerie,  consistant  en  quatre  obusiers  de  montagne,  du  3e  régiment  de  chas- 
seurs d'Afrique  ,  du  premier  bataillon  d'Afrique  et  de  deux  compagnies  de 
sapeurs  du  génie,  avec  deux  pièces  de  campagne. 

La  deuxième  brigade  ,  sous  les  ordres  du  colonel  Corbin ,  comprenait  ■  le 
17e  léger,  un  bataillon  du  2e  léger  et  deux  pièces  de  montagne. 

La  troisième  et  la  quatrième  brigade  ,  sous  les  ordres  des  colonels  Lévesque 
et  Hecquet ,  ne  se  composaient  que  de  deux  régiments,  les  62°  et  63e  de  ligne  , 
et  de  quatre  pièces  de  montagne. 

La  brigade  de  réserve,  commandée  par  le  colonel  Betit-dTIautei  ive,  ne  comp- 
tait aussi  qu'un  seul  régiment ,  le  59e  de  ligne ,  et  deux  pièces  de  montagne. 

L'administration  était  confiée  à  M.  Melcion-d'Arc ,  intendant  militaire ,  et  le 
service  de  santé  au  docteur  Guyon  ,  chirurgien  en  chef  de  l'armée  d'Afrique. 

La  première  brigade  sortit  de  Bone  le  8  novembre  et  se  dirigea  sur  le  camp 
de  Dréan  ;  du  9  au  12,  les  autres  brigades  effectuèrent  l'une  après  l'autre  leur 
mouvement;  et,  te  15,  toute  l'armée  se  trouva  réunie  à  Ghelma ,  l'ancienne 
Calama  des  Romains.  On  établit  au  milieu  des  ruines  de  cette  antique  cité  un 
camp  retranché  qui  depuis  est  devenu  un  poste  militaire  assez  important. 
Le  21  l'armée  prit  position  sous  les  murs  de  Constantine.  Ces  huit  journées  de 
inarche  furent  des  plus  pénibles  :  les  chemins  étaient  défoncés  ou  rompus  par 


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U; 


3 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  'iliT 

les  pluies,  les  ruisseaux  changés  en  torrents;  l'hiver,  qu'on  avait  jusque-là 
trouvé  si  doux  en  Afrique,  s'était  annoncé  tout  à  coup  avec  des  rigueurs  inac- 
coutumées; chaque  jour  un  froid  humide  et  vif  éclaircissait  le  nombre  des 
combattants,  chaque  jour  voyait  aussi  diminuer  les  moyens  matériels  d'exécu- 
tion. Après  d'incroyables  fatigues  et  des  souffrances  inouïes,  l'armée  arrivait 
affaiblie,  avec  un  matériel  de  guerre  et  des  approvisionnements  insuffisants  ou 
a\ aiïrs,  avant  en  quelque  sorte  moins  à  compter  sur  sa  force  réelle  que  sur  son 
courage  et  sa  fortune! 

Lorsqu'on  eut  gravi  i<  s  hauteurs  du  Mansourah,  le  maréchal  chercha  vai- 
nement des  yeux  les  députations  qui,  d'après  les  assertions  de  Youssouf, 
devaient  accourir  sur  ses  pas,  soit  pour  lui  offrir  la  soumission  des  tribus,  soit 
pour  lui  apporter  les  ciels  de  Constantine.  Personne  ne  se  présenta,  et  le  feu 
subit  d'une  batterie  vint  détruire  ses  dernières  illusions.  Suivons  attentive- 
ment toutes  les  péripéties  du  drame  qui  va  se  dérouler  à  nos  yeux. 

Constantine  est  assise  sur  un  plateau  entouré  de  trois  côtés  par  l'Oued-el- 
ltummel,  ravin  extrêmement  profond  et  à  berges  escarpées,  souvent  même  ver- 
ticales. Ce  plateau  la  rattache,  du  côté  du  sud,  par  l'isthme  de  Coudiat-Aty,  aux 
collines  de  la  rive  gauche  du  Rummel  ;  à  son  angle  N.-E.  est  jeté  sur  la  rivière 
un  pont  gigantesque,  à  arches  superposées,  ouvrage  des  Romains,  restauré  dans 
ces  derniers  temps  par  des  ingénieurs  espagnols.  Ce  pont  joint  la  ville  au  plateau 
de  Mansourah  sur  lequel  nous  débouchions,  en  sorte  que  nos  têtes  de  colonnes 
furent  à  la  fois  aperçues  de  tous  les  quartiers.  A  leur  apparition ,  un  silence 
profond  régna  parmi  les  habitants  ;  mais  bientôt  on  entendit  des  voix  en  chœur 
élever  vers  le  ciel  une  majestueuse  prière,  puis  un  drapeau  rouge  fut  hissé  sur 
la  Kasbah,  et  appuyé  de  deux  coups  de  canon.  Ce  prélude  annonçait  que  la  rési- 
stance serait  opiniAtre.  La  défense  de  la  place  était  confiée  aux  Turcs  ou  Kou- 
louglis  et  aux  Kabaïles  sous  les  ordres  de  Ben-Aïssa,  l'un  des  plus  fermes 
soutiens  du  bey;  les  troupes  arabes  et  les  contingents  des  tribus,  qui  ne  se 
battent  jamais  derrière  des  remparts,  se  tenaient  en  dehors  de  la  place,  disposés 
à  nous  prendre  en  queue  pendant  les  opérations  du  siège.  Ahmed-Rey  les  com- 
mandait en  personne. 

Constantine  a  quatre  portes  dont  trois  se  trouvent  au  sud-ouest.  Le  chemin 
d'Alger  aboutit  à  la  première  ,  nommée  Bab-el-I)jedid  ,  celle  du  centre  s'ap- 
pelle Bab-el-Oued;  la  troisième,  nommée  El-Rabbia,  communique  avec  le 
Rummel  ;  ces  trois  issues  sont  reliées  entre  elles  par  une  muraille  antique  haute 
de  neuf  à  dix  mètres;  la  quatrième,  dite  d'El-Cantara,  est  à  l'angle  N.-E.  delà 
ville  qui  se  trouve  en  face  du  vallon  compris  entre  le  mont  Mansourah  et  le 
Mecid  ;  le  pont  d'où  elle  tire  son  nom  se  trouve  vis-à-vis. 

Il  s'offrait  donc  deux  points  d'attaque  :  l'un  par  Coudiat-Aty,  dominant  une 
porte  à  laquelle  on  arrive  de  plain-pied  ;  l'autre  par  Mansourah,  prenant  la  place 
par  le  bas  et  dominé  par  les  assiégés.  Le  premier  était  évidemment  préférable  ; 
aussi,  dès  que  les  troupes  furent  réunies  à  Mansourah  ,  le  maréchal  envoya  la 


iOK  DOMINATION  FRANÇAISE. 

brigade  de  Rigny  s'emparer  du  plateau  de  Coudiat-Aly;  mais  le  terrain  qui  y 
conduisait  était  si  mauvais  et  le  passage  de  l'Oued-Rummel  si  difficile,  qu'il  fut 
impossible  d'y  transporter  les  pièces  de  8;  le  général  de  Rigny  se  trouva  donc 
réduit  à  ses  obusiers  de  montagne,  évidemment  inutiles  contre  des  remparts. 
L'avant-garde  de  cette  brigade  fut  d'abord  repoussée  par  une  masse  d'Arabes 
qui  gardaient  le  Coudiat-Aty  ;  mais  ceux-ci,  vivement  abordés  à  la  baïonnette 
par  les  chasseurs  d'Afrique,  cédèrent  le  terrain  et  rentrèrent  dans  la  ville. 

Dans  la  journée  du  22,  le  maréchal  fit  canonner  la  porte  d'El-Cantara  à  une 
distance  de  quatre  cents  mètres.  N'ayant  plus  de  vivres  et  très-peu  de  muni- 
tions, il  songeait  plutôt  à  un  coup  de  main  qu'à  une  attaque  régulière;  il  espé- 
rait qu'après  avoir  endommagé  la  porte  à  coups  de  canon  ,  il  pourrait  la  faire 
ouvrir  entièrement  dans  la  nuit  par  les  troupes  du  génie.  On  bat  aussitôt  en 
brèche;  le  soir,  la  galerie  crénelée  et  les  pieds-droits  de  la  porte  sont  à  peu 
près  détruits.  Le  capitaine  Hackett  et  quelques  hommes  d'élite  se  glissent  jus- 
qu'au milieu  des  ouvrages  attaqués,  à  la  faveur  des  ténèbres  et  en  essuyant 
une  décharge  de  l'ennemi.  La  première  porte  était,  en  effet,  à  demi  abattue  ; 
mais  derrière  il  s'en  trouvait  une  seconde  complètement  intacte  :  c'était  ce  pas- 
sage qu'il  s'agissait  d'ouvrir  au  moyen  de  pétards  ;  cette  opération  exigeant 
quelques  préparatifs,  elle  fut  remise  au  lendemain. 

Le  23,  les  batteries  de  Mansourah  reprirent  leur  feu  toujours  contre  la  porte  du 
pont;  mais ,  vers  le  milieu  de  la  journée,  elles  furent  obligées  de  le  suspendre 
pour  répondre  à  une  attaque  que  les'Arabes,  campés  au  dehors  de  la  ville,  diri- 
gèrent simultanément  sur  Coudiat-Aty  et  Mansourah  ;  des  charges  brillantes  de 
cavalerie  et  les  feux  à  ricochet  de  nos  obusiers  dispersèrent  facilement  ces 
hordes  tumultueuses.  Le  soir,  les  munitions  de  l'artillerie  étant  presque  épui- 
sées ,  le  génie  s'apprête  à  faire  sauter  les  deux  portes.  Les  sapeurs ,  à  qui 
cette  opération  était  confiée,  s'avancent  intrépidement  sur  le  pont  d'El- 
Cantara  ;  mais  un  rayon  de  lune  les  signale  à  l'ennemi,  et  ils  sont  reçus  par  un 
feu  de  mousqueterie  à  bout  portant  qui  leur  tue  plusieurs  hommes.  Le  général 
Trézel,  chargé  de  les  soutenir  avec  des  détachements  des  59e  et  63e  de  ligne, 
s'avance  aussitôt  ;  lui  aussi  est  accueilli  par  une  vigoureuse  fusillade.  Entassés 
dans  cet  étroit  passage,  nos  soldats  reçoivent  sans  en  perdre  une  seule  toutes 
les  balles  de  l'ennemi  ;  le  général  lui-même  tombe  grièvement  blessé.  Alors  le 
désordre  se  répand  parmi  eux  ;  on  ne  retrouve  plus  les  mineurs  chargés  des 
fougasses  ;  ceux  qui  portaient  les  divers  instruments  de  sape  manquent  aussi , 
tant  le  feu  des  remparts  est  meurtrier.  Au  milieu  de  ce  pôle-mèle  d'hommes 
appartenant  à  deux  armes  différentes,  règne  encore  une  douloureuse  hésita- 
tion :  la  blessure  du  général  Trézel  l'a  forcé  d'abandonner  le  commandement. 
Alors  le  colonel  Hecquet,  du  03e,  reconnaissant  l'impossibilité  de  donner  suite 
à  l'attaque,  fait  rebrousser  chemin. 

Afin  de  partager  l'attention  de  l'ennemi ,  le  maréchal  avait  ordonné  une 
seconde  attaque  sur  Coudiat-Aty;  elle  ne  réussit  pas  mieux  que  celle  tl' Kl- 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  469 

Cantara  :  il  s'agissait  aussi  d'enfoncer  une  des  pintes  qui  débouchent  vers  ce 
plateau.  Le  lieutenant-colonel  Duvivier  avait  été  chargé  de  diriger  cette  opé- 
ration. Ici ,  comme  de  l'autre  côté ,  les  mineurs  qui  portaient  les  fougasses 
furent  frappés  à  mort  par  les  balles  de  l'ennemi ,  ei  les  sacs  à  pondre  dispa- 
rurent sous  leurs  cadavres.  Le  bataillon  d'Afrique,  qui  les  protégeait,  courut 
rapidement  à  leur  secours  el  augmenta  l'encombrement.  <>n  chercha  vaine- 
ment à  enfoncer  la  porte  à  coups  d'obusier,  puis  avec  la  hache;  mais  la 
colonne  d'attaque  perdant  beaucoup  de  monde  dans  ces  essais  infructueux,  le 
colonel  Duvivier  ordonna  la  retraite.  Là  périrent  le  capitaine  Grand,  de  l'arme 
du  génie,  et  le  commandant  Kichepanse,  lils  de  l'illustre  général  républicain  de 
ce  nom,  qui  faisait  la  campagne  en  qualité  de  simple  volontaire. 

Les  deux  attaques  ayant  échoué,  les  vivres  manquant  complètement  et  les 
munitions  de  l'artillerie  étant  réduites  à  quinze  kilogrammes  de  poudre,  le  maré- 
chal se  résigna  à  ordonner  la  retraite.  «  Quatre  heures  de  plus  devant  la  ville 
«  ennemie,  ont  dit  quelques  officiers  dévoués  au  comte  Clausel,  et  il  y  entrait, 
h  en  maître,  caries  habitants  organisaient  la  députation  qui  allait  lui  en  apporter 
u  les  ciels!  Quatre  heures  de  plus,  et  pour  la  centième  lois  de  sa  vie  il  était  pro- 
«  clamé  un  grand  capitaine  !  »  Quoi  qu'il  en  soit,  le  mouvement  rétrograde  s'ac- 
complit a\  ec  une  déplorable  précipitation  ;  le  matériel  qu'on  ne  put  emporter  fut 
détruit ,  on  précipita  dans  les  ravins  les  tentes,  les  bagages,  les  caissons  d'artil- 
lerie, el,  chose  affreuse  à  dire,  on  abandonna  môme  des  prolonges  chargées  de 
blessés  !  La  brigade  de  Higny  reçut  d'abord  l'ordre  de  revenir  sur  le  plateau  de 
Mansourah  ;  le  général  y  arriva  le  premier  avec  les  chasseurs  d'Afrique.  Malheu- 
reusement ou  avait  oublié  plusieurs  petits  postes  sur  le  plateau  de  Coudiat-Aty  ; 
quelques  traînards  y  étaient  aussi  restés  ;  le  commandant  (  lhangarnîer  du  2e  léger 
revint  sur  ses  pas  pour  les  dégager  et  les  arracher  à  une  mort  certaine  ■  c'est  ainsi 
que  ce  brave  officier  commençait  une  journée  qui  devait  être  si  glorieuse  pour 
lui.  Enfin,  à  huit  heures,  le  signal  du  départ  général  est  donné  :  les  spahis 
éclairent  la  marche  ;  le  17e  léger  vient  après,  et  le  convoi,  flanqué  par  le' 59e  et  le 
o-2',  reprend  en  ordre  le  chemin  que  l'on  avait  déjà  sui\i.  Pendant  ce  mouve- 
ment, le  63e,  en  colonne  serrée,  contient  les  ennemis  qui  sortent  en  foule  par 
la  porte  d'El-Cantara.  L'armée  marche  lentement  au  milieu  du  feu  des  Arabes 
d'Ahmed  ;  elle  les  maintient  par  ses  tirailleurs  et  ils  fuient  dès  que  nos  soldats 
leur  font  face.  C'est  dans  ce  moment  difficile ,  alors  que  la  colonne  se  trou- 
vait pressée  par  un  ennemi  implacable,  supérieur  en  nombre  et  exalté  par  sa 
victoire,  (pie  la  bravoure  et  le  sang-froid  d'un  chef  de  bataillon  empêchèrent 
le  mal  de  devenir  plus  grand.  Le  commandant  Changarnier  était  arrivé  à 
Mansourah  au  moment  où  le  63e  s'était  mis  en  marche;  le  2e  léger,  réduit 
à  un  peu  moins  de  trois  cents  hommes,  se  trouvait  donc  former  l'extrême 
arrière-garde  et  obligé  de  protéger  seul  les  prolonges  chargées  de  blessés.  A  la 
vue  de  cette  poignée  d'hommes,  les  Arabes,  se  croyant  sûrs  du  succès,  se 
décident  à  charger  à  fond  :  la  ligne  de  tirailleurs  est  enfoncée  et  en  partie 


470  DOMINATION  FRANÇAISE. 

sabrée;  mais  le  commandant  Changarnier,  ralliant  bientôt  sa  troupe  au  pas  de 
course,  fait  former  le  carré,  et  attend  l'ennemi  de  pied  ferme.  «  Ils  sont  six 
«  mille,  dit-il,  et  vous  êtes  trois  cents;  la  partie  est  donc  égale.  Regardez-les 
«  en  face,  et  visez  juste  !  »  Les  soldats  ont  compris  la  voix  de  leur  chef;  ils 
attendent  l'ennemi  à  portée  de  pistolet  et  le  repoussent  par  un  feu  de  deux 
rangs  des  plus  meurtriers.  Les  Arabes,  renonçant  alors  à  charger,  reprirent 
leur  système  d'escarmouches  et  furent ,  pendant  toute  la  journée ,  tenus  à  dis- 
tance ,  tant  par  le  bataillon  Changarnier  que  par  le  G3e  de  ligne  et  quelques 
escadrons  de  chasseurs. 

Quoique  l'ordre  se  fût  rétabli  dans  la  colonne,  la  pensée  d'une  longue  re- 
traite, sans  vivres,  avec  peu  de  munitions,  sans  moyens  de  transport  pour 
les  blessés,  se  présentait  effrayante  à  tous  les  esprits.  Heureusement  quelques 
lueurs  de  beau  temps  vinrent  ranimer  les  courages  abattus  ;  la  présence  du 
soleil  sur  l'horizon  sauva  l'armée;  sans  la  chaleur  bienfaisante  de  ses  rayons 
elle  eût  péri  dans  les  boues.  Aussi  les  soldats  saluèrent-ils  sa  venue  par  cette 
exclamation  pittoresque  :  «  Enfin  Mahomet  n'est  plus  de  semaine;  celle  de 
«  Jésus-Christ  commence!  »  Les  jours  précédents,  plusieurs  hommes  étaient 
morts  de  faim  et  de  froid,  à  chaque  instant  on  avait  été  obligé  d'en  abandonner 
qui  ne  pouvaient  plus  se  soutenir  :  alors  ils  se  couchaient  à  terre,  se  couvraient 
la  tète,  et  attendaient  avec  résignation  le  coup  qui  devait  mettre  un  terme  à 
leurs  souffrances  et  à  leur  vie,  ce  qui  ne  tardait  pas.  Ahmed  payait  dix  piastres 
par  tète  de  Français,  et,  pour  gagner  cette  prime,  ses  Arabes  décapitaient 
indistinctement  les  morts ,  les  mourants  et  les  blessés. 

L'armée  bivouaqua  le  24  près  de  Souma ,  où  se  trouvent  les  ruines  d'un 
monument  que  certains  archéologes  prétendent  avoir  été  élevé  en  l'honneur 
de  Constantin;  les  soldats  rencontrèrent  dans  cet  endroit  quelques  silos  encore 
pleins  ,  et  le  grain  qu'ils  contenaient  fut  pour  eux  une  bonne  fortune  :  les  uns 
le  dévorèrent  cru;  ceux  qui  étaient  assez  heureux  pour  avoir  du  feu  en  firent 
des  galettes  cuites  sous  la  cendre ,  ou  le  mangèrent  torréfié.  Le  25 ,  l'armée 
coucha  à  l'Oued-Talaga,  l'un  des  affluents  de  l'Oued-Zénaty  ;  les  Arabes  l'avaient 
poursuivie  avec  acharnement  pendant  toute  la  journée.  Au  défilé  de  Rou-Rerda, 
Ahmed  en  personne  se  plaça  sur  notre  passage  avec  son  artillerie  ;  on  crut  un 
instant  qu'un  combat  sérieux  allait  s'engager;  mais  une  simple  démonstration 
de  l'infanterie  fit  remonter  le  bey  bien  loin  sur  notre  droite,  et  il  n'arriva  que 
quelques  boulets  morts  au  pied  de  nos  colonnes. 

Le  soir,  au  crépuscule,  le  maréchal,  se  laissant  aller  au  pas  de  son  cheval,  se 
trouvait  au  milieu  des  troupes  les  plus  éloignées  de  l'arrière-garde.  Le  général 
de  Rigny,  qui  la  commandait,  voyant  sur  ses  flancs  des  groupes  d'Arabes  cara- 
coler, crut  un  instant  qu'il  allait  être  attaqué  dans  cette  position  défavorable. 
Il  envoie  en  toute  h.Ue  prévenir  le  maréchal;  et  bientôt,  impatient  de  le  voir 
arriver,  il  se  porte  à  sa  rencontre  en  faisant  entendre  sur  son  passage  d'incon- 
venantes paroles  que  les  circonstances  rendaient  plus  coupables  encore.  «  Où  est 


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DOMINATION  FRANÇAISE.  Wl 

«  le  maréchal?  il  n'a  paru  ni  à  l'avant-garde ,  quand  nous  allions  à  Constan- 
«  Une,  ni  à  l'arrière-garde  depuis  la  retraite...  Nous  marchons  en  désordre...  » 
Le  maréchal  se  dirige  aussitôt  sur  l'endroit  où  on  lui  signalait  le  danger;  et 
après  avoir  reconnu  que  les  craintes  de  M.  de  Rigny  n'étaient  pas  fondées,  il 
reprit  la  tête  de  la  colonne.  Le  mécontentement  qu'il  éprouva  de  cette  fausse 
alerte  s'accrut  encore  par  le  rapport  qu'on  lui  lit  des  propos  inconsidérés  qu'a- 
vait tenus  le  général.  Dans  un  premier  mouvement  de  colère,  il  voulut  lui 
ôler  son  commandement ,  mais  il  se  borna  à  réprimander  sévèrement  dans  un 
ordre  du  jour  son  imprudente  conduite  :  «  Honneur  soit  rendu  à  votre  cou- 
ce  rage,  soldats!  vous  ave/,  supporté  avec  une  admirable  constance  les  souf- 
«  fiances  les  plus  cruelles  de  la  guerre.  In  seul  a  montré  de  la  faiblesse,  mais 
«  on  a  eu  le  bon  esprit  de  faire  justice  de  propos  imprudents  ou  coupables  qui 
«  n'auraient  jamais  dû  sortir  de  sa  bouche.  Soldats,  dans  quelque  position  que 
«  nous  nous  trouvions  ensemble,  je  vous  en  tirerai  toujours  avec  honneur, 
a  recevez-en  l'assurance  de  votre  généra]  en  chef.  » 

En  effet,  jamais  retraite  ne  fut  ordonnée  avec  plus  de  sollicitude;  on  n'aban- 
donnait une  position  qu'après  en  avoir  occupé  quelque  autre  qui  la  com- 
mandât de  front  ou  d'éebarpe;  les  Arabes  étaient  sans  cesse  contenus  par  des 
tirailleurs  qu'appuyaient  des  réserves  toujours  prêtes  à  les  recueillir.  Au  moyen 
de  ces  précautions,  la  marche  de  l'armée  ne  fut  pas  un  seul  instant  interrompue 
et  gagna  même  une  journée  sur  le  trajet  de  Constantine  à  Medjez-Amar.  Les 
malades  et  les  blessés  furent  l'objet  d'une  minutieuse  attention  ;  la  plupart  des 
généraux  abandonnèrent  leurs  cantines,  afin  d'augmenter  les  mojens  de  trans- 
port des  ambulances ,  et  l'on  vit  des  officiers  supérieurs  conduire  par  la  bride 
leurs  propres  chevaux  chargés  de  quelque  malheureux  soldat. 

En  passant  à  Ghelma ,  le  maréchal  y  laissa  un  bataillon  et  fit  ajouter  de  nou- 
velles fortifications  au  camp  retranché.  Son  intention  était  de  présenter  ce  point 
comme  une  conquête  importante,  afin  de  rendre  moins  sensible  l'échec  qu'il 
avait  éprouvé  sous  les  murs  de  Constantine  ;  faiblesse  bien  pardonnable  à  un 
vieux  général  si  longtemps  habitué  aux  succès  !  L'armée  bivouaqua  à  Mou-Elfa 
le  29  ;  le  30  au  camp  de  Dréan ,  et  le  1er  décembre  elle  rentra  à  Uone. 

Les  résultats  de  cette  fâcheuse  expédition  furent  singulièrement  exagérés 
et  assombris  par  la  malveillance  des  ennemis  personnels  du  maréchal  et  par  la 
haine  des  partis  contraires  au  gouvernement;  on  alla  jusqu'à  dire  que  nous 
av  ions  perdu  la  moitié  de  notre  armée  et  que,  dès  ce  moment ,  la  France  ne 
devait  plus  compter  sur  sa  domination  en  Afrique.  C'est  à  nous  qu'il  appartient 
aujourd'hui  de  faire  justice  de  ces  exagérations;  et  voici  la  vérité.  Pen- 
dant les  dix-sept  jours  que  dura  cette  courte  campagne,  l'armée  avait 
perdu  quatre  cent  cinquante-sept  hommes,  dont  deux  cent  dix-neuf  tués  ou 
morts  à  la  suite  de  blessures;  cent  soixante-quatre  morts  de  froid,  de  faim  ou 
de  fatigue;  soixante-quatorze  égarés,  c'est-à-dire  tombés  de  lassitude  ou  de 
maladie  sur  la  route  et  décapités  par  les  Arabes.  Sur  un  effectif  de  huit  mille 


V72  DOMINATION  FRANÇAISE. 

sept  cent  soixante-six  hommes,  c'était  environ  le  vingtième  qui  avait  sue- 
comité  au  milieu  des  pluies,  des  gelées,  et  des  escarmouches  continuelles. 
«  Or,  il  n'y  a  pas  de  combats,  dit  le  maréchal  Clausel  dans  ses  Explications,  où 
«  In  proportion  ne  soit  plus  grande  entre  la  perle  et  le  nombre  d'hommes  enga- 
«  gés.  »  Cela  est  vrai  ;  mais  il  tant  ajouter  que  les  hôpitaux  de  Bone  et  d'Alger 
se  virent  encombrés  de  malades;  et  «  il  en  périt  un  si  grand  nombre,  dit  le 
«  commandant  Pelissier,  qu'on  peut  bien  porter  la  perte  totale  dans  cette  expé- 
«  dition  à  près  de  deux  mille  hommes.  »  Ces  chiffres  si  douloureusement 
expressifs  démontrent  assez  que  la  véritable  cause  de  notre  insuccès  fut  l'im- 
prévoyance. L'époque  choisie,  l'insuffisance  du  matériel  et  des  vivres,  devaient 
nécessairement  amener  le  dénouement  fatal  auquel  nous  venons  d'assister. 
Pour  en  espérer  un  autre,  il  fallait  être  en  proie  à  de  bien  étranges  illusions 
ou  compter  sur  une  grande  faveur  de  la  fortune.  Or,  en  Afrique  moins  qu'ail- 
leurs, un  général  ne  doit  jamais  rien  livrer  au  hasard. 

Le  \  décembre,  le  corps  expéditionnaire  fut  dissous ,  et  les  régiments  qui 
en  faisaient  partie  regagnèrent  leurs  divisions  respectives  ou  furent  dirigés  vers 
la  France.  Ouelques  jours  après  son  retour  de  Constantine,  le  maréchal  avait 
jugé  à  propos  de  se  rendre  à  Paris ,  afin  de  calmer  par  sa  présence  les 
anxiétés  de  l'opinion  publique  et  de  se  trouver  en  mesure  de  conjurer  l'orage 
qui  le  menaçait.  Mais  sa  prévoyance  se  trouva  en  défaut;  car,  le  12  février,  il 
fut  remplacé  par  le  lieutenant-général  comte  Damrémont. 

Cette  disgrâce  lui  fut  d'autant  plus  sensible  que  le  gouvernement  annonçait 
hautement  l'intention  de  venger  promptement  l'échec  de  Constantine.  Vax 
ôtant  le  commandement  au  maréchal ,  on  l'empêchait  de  prendre  sa  revanche, 
on  lui  enlevait  la  douce  satisfaction  de  faire  oublier  lui-même  son  insuccès  ; 
aussi  s'écriait-il  dans  l'excès  de  sa  douleur  :  «  On  a  laissé  une  carrière  de 
«  victoires  trébucher  sur  un  revers,  sans  vouloir  lui  laisser  cueillir  un  der- 
«  nier  laurier;  on  a  pensé  sans  doute  que  j'étais  assez  tombé  pour  m'em- 
«  pécher  de  me  relever.  Non,  non,  je  me  relève,  moi,  je  me  relève  pour 
«  rentrer ,  la  tète  haute  ,  dans  mes  foyers!  je  me  relève!  et  sur  le  seuil  de 
«  cette  maison  paternelle  où  je  retourne,  je  poserai  entre  moi  et  la  calomnie  ma 
«vieille  épée  de  combat  !  »  Pourquoi  le  maréchal  ne  s'en  est-il  pas  tenu  à  cette 
noble  protestation?  pourquoi,  dans  son  mémoire  justificatif,  nous  a-t-il  forcé  à 
lire  tant  de  récriminations?  pourquoi  surtout  s'est-il  oublié  jusqu'à  imputer 
l'insuccès  de  la  campagne  à  des  désordres  commis  par  quelques  malheureux 
soldats  tourmentés  par  la  faim?  Lui  seul  devait  assumer  la  responsabilité  des 
fautes  commises ,  car  à  lui  seul  serait  revenue  toute  la  gloire  du  succès  ;  ses 
accusations  intempestives  lui  portèrent  préjudice  dans  l'opinion  publique.  Nous 
ne  sommes  plus  aux  temps  de  Carthage  où  un  général  devait  revenir  vainqueur, 
sous  peine  d'être  traîné  au  supplice  :  la  France  comprend  toutes  les  situa- 
tions, la  Fiance  a  toujours  de  puissantes  sympathies  pour  le  courage  mal- 
heureux. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  V7;i 

Cependant,  on  doit  le  reconnaître,  celle  seconde  administration  du  maréchid 
Clause!  ne  fut  pas  sans  résultats  avantageux  pour  noire  pairie  ;  sa  présence  en 
Afrique  avait  relevé  le  moral  de  nos  soldats,  et  son  habileté  militaire  étendu  sur 
plusieurs  points  notre  domination.  Le  maréchal  s'était  aussi  vivement  occupé 
des  intérêts  de  la  colonie;  il  entretenait  une  correspondance  active  avec  les  divers 
foyers  d'émigration,  aQn  de  faire  arriver  a  Alger  des  capitaux  et  des  cultivateurs. 
Malheureusement ,  n'ayant  point  de  système  «le  colonisation  arrêté ,  il  laissa 
faire  îles  concessions  de  terre  à  tous  venants,  sans  s'inquiéter  si  ceux  qui  les 
obtenaient  se  trouvaient  en  mesure  de  les  exploiter,  ce  qui  rarement  avait  lieu  ; 
alors  la  spéculation  s'emparait  des  lots  adjugés,  et  le  prix  exagéré  qu'elle  leur 
attribuait  éloignait  les  véritables  colons.  Cependant  on  en  vint  bientôt  à  des 
procédés  plus  rationnels  :  on  diminua  autant  que  possible  l'importance  des  lots 
et  on  engagea  la  colonisation  dans  les  voies  de  la  petite  culture,  celle  qui  con- 
sent le  mieux  dans  le  territoire  si  accidenté  de  l'Algérie.  Pour  atteindre  ce  but, 
l'administration  s'occupa  avec  sollicitude  de  l'établissement  d'un  cadastre  régu- 
lier, et  lit  l'inventaire  exact  de  tous  les  biens  domaniaux  ou  habous.  Le  maré- 
chal Clause]  s'occupa  aussi  d'organiser  définitivement  les  gardes  nationales 
d'Afrique  :  il  comprit  dans  leurs  cadres  tous  les  Européens,  âgés  de  dix-huit  à 
soixante  ans ,  qui  étaient  établis  dans  les  villes  que  nous  occupions  ;  et,  par  un 
sentiment  de  prévoyance  politique  que  tout  le  monde  comprendra,  il  réserva 
aux  gouverneurs  la  faculté  d'y  admettre  certaines  catégories  d'indigènes.  Enfin, 
sous  son  autorité  s'accomplirent  les  premiers  travaux  d'agrandissement  du 
port  d'Alger,  ainsi  que  la  restauration  des  aqueducs  de  cette  ville,  qui  tom- 
baient en  ruines.  MM.  Le  Pasquier,  Vallette  de  Cheviguy  etBresson,  intendants 
civils,  le  secondèrent  tour  à  tour  dans  cette  partie  de  son  administration. 
Mais  tous  ces  services  furent  sans  poids  dans  la  balance  du  ministère  ;  la  dis- 
grâce du  maréchal  était  définitive,  et  il  eut  la  douleur  de  voir  accomplir  par 
d'autres  la  conquête  qu'il  avait  depuis  si  longtemps  méditée. 

Le  comte  Damrémont  n'était  pas  un  homme  nouveau  pour  l'Algérie;  il  avait 
fait  avec  éclat  la  campagne  de  1830;  et,  depuis,  il  avait  été  appelé  au  com- 
mandement de  la  huitième  division  militaire,  limitrophe,  pour  ainsi  dire,  de 
nos  nouvelles  possessions.  Dans  ce  poste  (pie  l'esprit  d'anarchie  et  de  contre- 
révolution  rendit  quelquefois  difficile,  il  parvint  toujours  à  maitriser  les  évé- 
nements. Ainsi ,  par  ses  services  antérieurs  et  le  long  séjour  qu'il  avait  fait  dans 
cette  partie  de  la  France  où  l'on  peut  le  mieux  se  renseigner  sur  les  besoins  et 
la  situation  de  l'Algérie,  le  comte  Damrémont  était  un  des  officiers  généraux 
le  plus  naturellement  appelés  à  y  prendre  le  commandement  suprême.  Il  ne 
crut  pas  la  tâche  au-dessus  de  ses  forces  ou  du  moins  de  son  courage ,  et  se 
prépara  à  venger  l'échec  de  Constantine  '. 

1  Le  comte  Denis  de  Damrémont  naquit  à  Chaumont  en  1783.  Admis  à  l'école  militaire  de 
Fontainebleau  le  16  mai  1803,  il  entra,  en  1804,  avec  le  grade  de  sous-lieutenant,  dans  le 
12(>  chasseurs  à  cheval.  Après  avoir  été  successivement  aide  de  camp  du  général  Def'rance  et  du 

fiO 


474  DOMINATION  FRANÇAISE. 

La  fatalité,  qui  dans  les  affaires  d'Afrique  a  si  souvent  entraîné  notre  gou- 
vernement dans  des  voies  funestes,  lui  inspira  encore  dans  cette  circonstance 
la  malheureuse  idée  de  confier  les  destinées  de  notre  conquête  à  deux  gou- 
verneurs, système  précédemment  essayé,  et  dont  les  déplorables  résultats 
auraient  dû  le  mettre  en  garde  contre  une  telle  détermination.  Dans  le  même 
temps  (3  avril  1837)  que  M.  Damrémont  arrivait  à  Alger,  le  général  Bugeaud  se 
rendait  à  Oran,  avec  une  autorité  assez  vaguement  définie,  mais  qui  par  le  fait 
devait  être  indépendante  de  celle  du  gouverneur  général.  Sa  mission  spéciale 
était  de  recommencer  la  guerre  contre  Abd-el-Kader,  s'il  ne  pouvait  l'amener 
à  conclure  une  paix  convenable  et  définitive. 

Dès  son  arrivée,  le  général  Bugeaud  fit  sonder  Abd-el-Kader  sur  ses  inten- 
tions ;  l'émir  n'avait  pas  d'éloignement  pour  la  paix  ;  mais,  voyant  (pie  le  négo- 
ciateur n'était  pas  encore  en  mesure  d'entamer  une  campagne,  il  ne  répondit 
que  par  des  paroles  évasives,  et  se  porta  sur  les  bords  du  Cbélif.  Il  se  dirigea 
ensuite  sur  Miliana,  puis  sur  Medea,  où  il  fit  arrêter  quatre-vingts  des  Kou- 
louglis  les  plus  influents  qu'il  envoya  prisonniers  à  Miliana.  Voulant  créer  assez 
d'embarras  au  gouverneur  général  pour  l'empêcher  d'opérer  sa  jonction  avec 
le  général  Bugeaud,  il  se  mit  en  rapport  avec  la  plupart  des  tribus  qui  se  trouvent 
dans  les  provinces  d'Alger  et  de  Titery ,  et  les  excita  à  la  guerre.  Plusieurs 
tribus,  et  la  ville  de  Blidah  la  première,  n'hésitèrent  pas  à  envoyer  des  dépu- 
tations  à  l'émir.  Étant  ainsi  parvenu  à  nous  susciter  un  grand  nombre  d'en- 
nemis, il  laissa  à  son  frère,  bey  de  Miliana,  et  à  ses  autres  agents,  le  soin 
de  fomenter  et  d'entretenir  les  hostilités ,  puis  il  retourna  dans  la  province 
d'Oran  où  sa  présence  devenait  nécessaire. 

Craignant  avec  raison  que  l'insurrection,  qui  faisait  chaque  jour  des  progrès, 
ne  s'étendît  bientôt  dans  toute  la  plaine,  le  comte  Damrémont  voulut  s'emparer 
de  Blidah,  pour  s'y  établir  d'une  manière  définitive  afin  d'appeler  à  lui  les 
tribus  alliées.  Nos  troupes  se  portèrent  de  nouveau  sur  cette  ville;  mais,  après 
l'inspection  des  lieux  et  des  ressources  de  l'administration  ,  ce  projet  fut  aban- 
donné. Cependant  les  semences  de  guerre  jetées  par  l'émir  jusque  (liez  les 
tribus  de  l'est  commençaient  à  porter  leurs  fruits.  En  effet,  le  9  mai,  on  apprit 
que  les  Amroua  et  les  lsser  venaient  de  se  porter  sur  la  ferme  française  la 
Regahïa;  qu'ils  y  avaient  tué  deux  hommes  et  enlevé  une  grande  quantité  de 
bétail. 

A  cette  nouvelle,  le  gouverneur  fit  marcher  contre  les  lsser  le  let  régiment 
de  chasseurs  d'Afrique,  commandé  par  le  colonel  Scbauenbourg,  tandis  que  le 
général  Perregaux  s'embarquait  avec  un  millier  de  fantassins;  le  but  de  celte 


maréchal  Marmont,  il  fut  fait  colonel  eu  1813.  Sous  la  restauration  il  commanda  la  légion  de 
la  Côte-d'Qr ,  et  en  1H2I  fut  nommé  maréchal  de  camp.  Il  lit  la  campagne  d'Espagne  de  iH2:i  ; 
ci  en  ls;io  il  commandai!  dans  l'expédition  d'Afrique  la  lre  brigade  de  la  division  Loverdo 
Promu  au  grade  de  lieutenant  général  le  13  décembre  de  la  même  année  ,  il  reçut  le  com- 
mandement de  la  8e  division  militaire,  a  la  résidence  de  Marseille. 


DOMINAI  ION   FRANÇAISE.  H5 

combinaison  «tait  de  mettre  l'ennemi  entre  deux  feux.  Malheureusement  l'état 
de  la  mer  ne  permit  pas  au  bateau  à  vapeur  de  sortir  du  port  ;  ainsi  Le  colonel 
Schauenbourg  dut  opérer  seul.  Après  avoir  eu  quelques  engagements  avec 
les  Arabes  et  les  Kabaïles,  qu'il  repoussa  en  leur  faisant  éprouver  des  pertes 
asseï  sensibles,  il  arriva  à  l'embouchure  de  lisser;  mais  n'y  ayant  point 
trouvé  le  général  Perregaux,  et  d'ailleurs  manquant  de  vivres,  il  fut  obligé  de 
revenir  sur  ses  pas  axant  que  cette  petite  expédition  eût  obtenu  le  succès  qu'on 
en  attendait. 

Afin  de  mieux  contenir  les  tribus  de  l'est  ,  le  comte  Damrémont  se  décida  à 
occuper  la  position  de  Boudouaou,  <pii  se  trouve  à  six  kilomètres  environ  de 
Kegahïa;  mais  comme  il  voulait  en  même  temps  opérer  vers  l'ouest,  pour 
favoriser  les  mouvements  du  général  Bugeaud ,  il  ne  put  laissera  Boudouaou 
<pie  neuf  cents  fantassins  el  quarante-cinq  cavaliers  sous  le  commandement 
du  chef  de  bataillon  La  Torre.  Le  25  mai,  cette  petite  troupe  fut  attaquée  par 
cinq  mille  hommes.  Les  bonnes  dispositions  prises  par  le  commandant,  la  bra- 
\  oure  de  nos  soldats,  l'emportèrent  sur  le  nombre  :  les  Arabes  s'enfuirent  laissant 
plus  de  cent  morts  sur  le  champ  de  bataille  et  en  emportant  un  plus  grand 
nombre.  Le  gouverneur  avait  eu  connaissance  du  projet  d'attaque,  et  avait 
dirigé  des  troupes  sur  ce  point,  mais  lorsqu'elles  arrivèrent  tout  était  fini. 
Cependant  le  général  Perregaux  entra  dans  la  plaine  des  Isser,  culbuta  tout  ce 
qu'il  rencontra  sur  son  passage,  et  força  plusieurs  marabouts  de  cette  tribu  à 
venir  lui  demander  merci. 

Pendant  que  ce  général  opérait  à  l'intérieur,  un  bateau  à  vapeur  et  une 
gabare  se  portèrent  sur  Dellys  (Teddel  des  Arabes,  Saldœ  des  Romains),  petite 
ville  maritime  a  quatre-vingts  kilomètres  d'Alger.  A  la  première  sommation , 
les  babitants  ,  qui  avaient  pris  part  à  l'insurrection,  se  bâtèrent  de  poser  les 
armes  et  d'envoyer  des  otages  à  Alger.  Ainsi  se  termina  le  soulèvement  des 
tribus  de  l'est,  ordinairement  plus  occupées  de  la  culture  des  riches  plaines 
qu'elles  habitent  que  d'expéditions  belliqueuses. 

A  l'instigation  d'Abd-el-Kader,  une  partie  des  tribus  de  l'ouest  s'était  aussi 
mise  en  mouvement;  les  Hadjoutes  avaient  entrepris  plusieurs  courses,  durant 
lesquelles  ils  ravagèrent  le  territoire  de  nos  alliés,  massacrèrent  quelques  soldats 
isolés,  surprirent  une  troupe  de  faucheurs  qui  s'étaient  imprudemment  avancés 
à  une  certaine  distance  de  Boufarik  et  leur  firent  subir  le  môme  sort.  Décidé  à 
châtier  ces  incorrigibles  pillards,  le  gouverneur  général  réunit  toutes  ses  forces 
à  Boufarik  où  il  était  d'ailleurs  plus  à  portée,  selon  les  nouvelles  qu'il  atten- 
dait du  général  Bugeaud,  de  marcher  sur  Medea  ou  sur  la  vallée  du  Chélif.  En 
conséquence,  le  7  juin,  il  se  porta  sur  la  Chiffa,  et  la  nuit  suivante  sur  le  petit 
bois  de  Karésa,  repaire  ordinaire  des  Hadjoutes  qui  infestaient  le  Sahel  :  il  eut 
là  quelques  engagements  partiels  avec  plusieurs  de  leurs  bandes;  mais  le  lende- 
main des  cavaliers  du  bey  de  Miliana  lui  apportèrent  la  nouvelle  d'un  traité  de 
paix  conclu  entre  le  général  Bugeaud  et  Abd-el-Kader. 


i7G  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Pour  expliquer  les  circonstances  qui  amenèrent  le  traité  de  la  Tafna,  il  nous 
faut  retourner  à  Oran.  Dès  sou  arrivée,  le  général  Bugeaud  avait  lancé  un  ma- 
nifeste menaçant  contre  les  tribus  qui  se  montreraient  hostiles  à  lu  Fiance; 
cependant,  tout  en  se  préparant  à  la  guerre,  il  entamait  des  négociations  avec 
Abd-el-Kader.  Le  juif  {Jeu  Durand  lui  servit  d'intermédiaire;  mais,  soit  que 
l'émir  se  défiât  des  lenteurs  apportées  par  cet  agent,  soit  qu'il  espérât  accroître 
la  mésintelligence  qu'il  savait  exister  déjà  entre  les  deux  généraux,  il  prit  tout 
à  coup  le  parti  de  faire  directement  des  ouvertures  au  gouverneur  général.  Ce- 
lui-ci lui  répondit  qu'il  ne  serait  pas  éloigné  d'accueillir  ses  propositions,  et 
informa  le  ministère  des  bases  sur  lesquelles  il  pensait  qu  >  l'on  pouvait  traiter  : 
elles  renfermaient  Abd-el-Kader  dans  les  limites  du  Chélif. 

Ayant  eu  connaissance  de  cette  négociation,  le  général  Bugeaud  adressa  des 
reproches  assez  vifs  au  comte  Damrémont,  qui ,  se  croyant  dans  son  droit , 
répondit  sur  le  même  ton  ;  mais  bientôt,  convaincu  que  son  collègue  avait  seul 
mission  pour  traiter  avec  l'émir,  il  écrivit  à  ce  dernier  que  désormais  il  devait 
s'entendre  avec  le  général  commandant  la  division  d'Oran  ,  ne  se  réservant  à 
lui-même  que  le  droit  de  sanction.  Cependant  les  prétentions  d' Abd-el-Kader 
.parurent  si  exagérées  au  général  Bugeaud,  que  les  pourparlers  furent  suspendus. 
Alors  le  général  partit  d'Oran,  à  la  tète  de  neuf  mille  hommes,  se  dirigeant  sur 
Tlemcen  qu'il  ravitailla,  puis  sur  la  Tafna ,  qu'il  atteignit  le  23  mai,  sans  avoir 
eu  dans  toutes  ces  marches  que  quelques  coups  de  fusil  à  échanger  avec  les 
Arabes. 

Dans  cet  intervalle,  l'émir  chargea  Ben  Durand  d'annoncer  à  M.  Bugeaud 
qu'il  était  tout  disposé  à  traiter  avec  lui  pour  la  province  d'Oran  ;  quant  à  celles 
de  Titery  et  d'Alger,  il  se  réservait  de  s'entendre  avec  le  gouverneur  général. 
Mais  M.  Bugeaud,  qui  déjà  commençait  à  se  défier  de  la  bonne  foi  de  Durand, 
changea  d'intermédiaire  et  se  servit  de  Sidi-Ilamadi-Ben-Seal,  un  de  ses  affi- 
dés.  Ce  dernier  revint  bientôt  porteur  de  propositions  d'Abd-el-Kader  qui 
parurent  au  général  pouvoir  servir  de  bases  à  un  arrangement  convenable. 

Nous  voici  arrivés  au  trop  célèbre  traité  de  la  Tafna,  qui  a  attiré  à  son  auteur 
des  reproches  de  plus  d'un  genre  ;  mais  nous  ne  nous  occuperons  ici  que  du 
document  officiel  et  des  clauses  authentiques.  N'obéissant  qu'à  sa  propre  im- 
pulsion, le  général  Bugeaud  rédigea  le  projet  du  traité  sans  tenir  aucun  compte 
des  instructions  qu'il  avait  reçues;  ainsi,  il  lui  était  recommandé  de  tenir  Abd- 
el-Kader  au  delà  du  Chélif,  et  il  céda  la  province  de  Titery.  De  son  côté,  il 
annonçait  que  l'émir  se  soumettrait  à  payer  un  tribut  à  la  France,  en  signe  de 
vassalité.  Cette  clause  virtuelle  fut  rayée  par  Abd-el-Kader.  Habitué  à  beaucoup 
prendre  sous  sa  responsabilité,  le  général  pensa  que  le  ministère  ne  s'arrêterait 
pas  à  ces  accessoires  ,  et  crut  devoir  passer  outre.  Au  reste,  il  ne  se  trompait 
pas;  car,  avant  la  conclusion  définitive,  une  dépèche  ministérielle  l'autorisait  à 
abandonner  la  province  de  Titery,  s'il  le  jugeait  convenable.  Sous  celte  déplo- 
rable influence,  le  traité  suivant  fut  signé  et  échangé. 


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DOMINATION  FRANÇAISE.  W7 

\w\.  i".  L'émir  reconnatl  la  souveraineté  de  la  France  en  Afrique. 

\in  2.  La  France  se  réserve  dans  la  province  d'Oran  :  Mostaganem,  Mazagran  et 
leurs  territoires;  Oran,  Vr/.ew  ;  |>ius  un  territoire  ainsi  délimité:  à  l'est,  par  la  rivière 
de  la  Macta  el  le  marais  don  elle  sort  ;  au  sud .  une  ligne  partant  du  marais  ci-dessus 
mentionné,  passant  par  le  bord  sud  du  lacSebgha  el  se  prolongeant  jusqu'à  l'Oued- 
Malad    EUo-Salado),  dans  la  direction  de  Sidi-Saïd  ;  et  de  cette  rivière  jusqu'à  la  mer; 

de  manière  que  lotit  le  terrain  compris  dans  ce  périmètre  soit  territoire  français. 

Dans  la  province  d'Alger  :  Uger,  leSahel,  la  plaine  de  Metidja-,  bornée  à  l'est  jusqu'à 
l'Oued  Kbadra  et  au  delà;  au  sud,  parla  première  crête  de  la  première  chaîne  du  petit 
Ulas  jusqu'à  la  Chiffa,  en  y  comprenant  Blidah  el  son  territoire;  à  l'ouest  par  la  Chiffa 
jusqu'au  coude  de  Mazagran,  et  de  là  par  une  ligne  droite  jusqu'à  la  mer,  renfermant 
Coléah  et  son  territoire,  de  manière  à  ce  que  tout  le  terrain  compris  dans  ce  périmètre 
soit  territoire  français. 

A  ut.  3.  L'émir  administrer;!  la  province  d'Oran,  celle  de  Titery,  et  la  partie  de  celle 
d'Alger  qui  n'est  pas  comprise,  à  l'ouest,  dans  les  limites  indiquées  à  l'article  2.  Il  ne 
pourra  pénétrer  dans  aucune  partie  de  la  régence. 

Abt.  4.  L'émir  n'aura  aucune  autorité  sur  les  musulmans  qui  voudront  habiter  sur 
le  territoire  réservé  à  la  France  ;  mais  ceux-ci  resteront  libres  d'aller  vivre  sur  le  terri- 
toire dont  l'émir  a  l'administration,  comme  les  habitants  du  territoire  de  l'émir  pourront 
venir  s'établir  sur  le  territoire  français. 

Art.  5.  Les  Arabes  vivant  sur  le  territoire  français  exerceront  librement  leur  reli- 
gion. Ils  pourront  y  bâtir  des  mosquées  et  suivre  en  tout  point  leur  discipline  religieuse, 
sous  l'autorité  de  leurs  chefs  spirituels. 

Art.  6.  L'émir  donnera  à  l'armée  française  :  trente  mille  fanègues  (d'Orient)  de  fro- 
ment, trente  mille  fanègues  (d'Orient)  d'orge,  cinq  mille  boeufs.  La  livraison  de  ces 
denrées  se  fera  à  Oran  par  tiers;  la  première  aura  lieu  du  1er  au  1.3  septembre  1837, 
et  les  deux  autres  de  deux  en  deux  mois. 

Art.  7.  L'émir  achètera  en  France  la  poudre,  le  soufre  et  les  armes  dont  il  aura 
besoin. 

Art.  8.  Les  Koulouglis  qui  voudront  rester  à  Tlemcen,  ou  ailleurs  ,  y  posséderont 
librement  leurs  propriétés  et  y  seront  traités  comme  les  Hadars  Ceux  qui  voudront  se 
retirer  sur  le  territoire  français  pourront  vendre  ou  affermer  librement  leurs  pro- 
priétés. 

Art.  9.  La  France  cède  à  l'émir  :  Harshgoun,  Tlemcen,  le  Mechouar  et  les  canons 
qui  étaient  anciennement  dans  cette  dernière  citadelle.  L'émir  s'oblige  h  faire  trans- 
porter à  Oran  tous  les  effets,  ainsi  que  les  munitions  de  guerre  et  de  bouche  de  la  gar- 
nison de  Tlemcen. 

Art.  10.  Le  commerce  sera  libre  entre  les  Arabes  et  les  Français  qui  pourront  s'éta- 
blir réciproquement  sur  l'un  ou  l'autre  territoire. 

A  ut.  11.  Les  Français  seront  respectés  chez  les  Arabes  comme  les  Arabes  chez  les 
Français.  Les  fermes  et  les  propriétés  que  les  sujets  français  auront  acquises  ou  acquer- 
ront sur  le  territoire  arabe  leur  seront  garanties;  ils  en  jouiront  librement;  et  l'émir 
s'oblige  à  leur  rembourser  les  dommages  que  les  Arabes  leur  feraient  éprouver. 

Art.  12.  Les  criminels  des  deux  territoires  seront  réciproquement  rendus. 

Art.  13.  L'émir  s'engage  à  ne  concéder  aucun  point  du  littoral  à  une  puissance  quel- 
conque sans  l'autorisation  de  la  France. 


V78  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Aim  1-4.  Le  commerce  de  la  régence  ne  pourra  se  faire  que  dans  les  ports  occupés 
par  la  Fiance. 

A  ht.  15.  La  France  pourra  entretenir  des  agents  auprès  de  l'émir  et  dans  les  villes 
soumisesà  son  administration,  pour  servir  d'intermédiaires  près  de  lui  aux  sujets  fran- 
çais, pour  les  contestations  commerciales  ou  autres  qu'ils  pourraient  avoir  avec  les 
Arabes.  L'émir  jouira  de  la  même  faculté  dans  les  villes  et  ports  français. 
Tafna,  le  30  niai  183". 

Le  lieutenant-général  commandant  la  province  d'Oran  , 
Signé  :  Bugeaud. 
Cachet  du  général  Bugcaud.  Cachet  d'Ab-èl-Kader. 

Après  l'échange  du  traité,  le  général  Bugeaud  fit  proposer  à  Abd-el-Kader 
une  entrevue  pour  le  lendemain  à  trois  lieues  des  bords  de  la  Tafna.  Dès  neuf 
heures  du  matin,  le  général  était  à  l'endroit  indiqué,  accompagné  de  six  batail- 
lons d'infanterie,  de  deux  escadrons  de  cavalerie  et  de  quelques  pièces  de  cam- 
pagne. Abd-elKader  ne  s'y  trouva  pas;  il  est  vrai  de  dire  que  sept  lieues  le 
séparaient  du  rendez-vous,  tandis  que  le  général  français  n'en  avait  eu  que 
(rois  à  faire.  Cinq  heures  s'écoulèrent  à  attendre,  sans  que  personne  se  pré- 
sentât;  enfin,  vers  deux  heures  après  midi,  des  cavaliers  arabes  annoncèrent 
que  l'émir  avait  été  malade  et  n'avait  pu  quitter  son  camp  que  fort  tard;  qu'il 
marchait  lentement,   et  qu'il  serait  peut-être  convenable  que  le    général 
s'avançAt  encore.  Toutes  ses  excuses  satisfaisaient  peu  M.  Bugeaud  ;  mais  enfin 
il  était  tard,  et  il  ne  voulait  pas  retourner  dans  son  camp  sans  avoir  vu  Abd- 
el-Kader.  Il  poussa  donc  en  avant.  Après  avoir  franchi  des  vallons  et  des  col- 
lines sans  rien  rencontrer  encore,  on  signala,  au  détour  d'une  gorge  étroite 
le  chef  de  la  tribu  des  Oulassahs;  il  venait  au-devant  du  général  français  pour 
lui  dire  qu' Abd-el-Kader  se  trouvait  près  de  là  sur  un  coteau,  et  offrit  de  l'y 
conduire.  La  condescendance  du  général  était  à  bout;  cependant  il  suivit  son 
obligeant  cicérone;  pendant  ce  temps  l'émir,  au  repos,  disait  aux  chefs  arabes 
dont  il  était  entouré  :  «  J'attends  l'hommage  que  le  sultan  de  Fiance  vient  me 
rendre.  »  Lorsque  le  général  Bugeaud  eut  marché  pendant  un  quart  d'heure 
sous  la  conduite  de  son  guide,  il  aperçut  enfin,  sur  un  mamelon,  l'émir  au 
milieu  d'un  groupe  considérable  de  cavaliers  ;  les  contingents  arabes  et  kabaiïes, 
au  nombre  de  dix  mille,  couronnaient  toutes  les  collines  environnantes.  Alors 
seulement  Abd-el-Kader  s'avança  du  côté  de  la  petite  troupe,  en  tète  de 
laquelle  se  trouvait  le  général  Bugeaud.  Le  cortège  de  l'émir  avait  un  aspect 
réellement  imposant  :  on  pouvait  y  compter  cent  cinquante  ou  deux  cents  chefs, 
tous  revêtus  de  riches  costumes,  tous  montés  sur  de  magnifiques  coursiers 
qu'ils  maniaient  avec  une  grande  habileté.  Abd-el-Kader  ne  leur  cédait  ni  en 
adresse  ni  en  magnificence;  il  les  précédait  de  quelques  pas,  guidant  un  beau 
cheval  noir  merveilleusement  dressé  :  tantôt  il  l'enlevait  des  quatre  pieds  à  la 
fois,  tantôt  il  le  faisait  marcher  sur  les  deux  pieds  de  derrière;  et  tous  ces 


DOMINATION  FRANÇAISE.  V7!) 

Inouvements ,  il  les  exécutait  avec  la  plus  grande  aisance,  comme  sans  \ 
penser;  si\  domestiques  rangés  autour  de  lui  surveillaient  les  différentes  parties 
«lu  harnachement. 

Dès  qu'il  fut  à  portée  «le  la  \<>i\,  le  général  Bugeaud,  lançant  son  cheval  au 
galop,  arriva  sur  l'émir  en  lui  tendanl  cavalièrement  la  main  ;  Abd-el-Kader  la 
prit  et  la  serra  affectueusement  ;  puis  il  demanda  au  général  des  nouvelles  «le 
sa  santé,  «  Fort  bien,  lui  répond  celui-ci,  et  toi?»  Puis,  pour  abréger  les  longs 
préliminaires  «lu  cérémonial  arabe,  il  met  pied  à  terre  et  engage  Abd-el-Kader 
à  en  faire  autant.  L'émir  sauta  à  l»as  de  son  cheval  avec  une  prestesse  sans 
égale  et  s'assit  immédiatement.  C'était  calcul  de  sa  part,  il  voulait  ainsi  prouver 
aux  siens  sa  supériorité.  Le  général  s'aperçut  de  son  intention  et  se  plaça 
aussitôt  auprès  de  lui.  Alors  une  musique  criarde  et  assourdissante,  composée 
de  hautbois  et  «le  taintams ,  commença  à  préluder;  elle  eût  rendu  tout  entre- 
tien impossible,  le  général  Bugeaud  la  fit  retirer  et  engagea  la  conversation  en 
««■s  termes  : 

«  Sais-tu,  r u'il  y  a  peu  «le  généraux  qui  eussent  osé  signer  le  traité  que  j'ai 
conclu  avec  toi.  Je  n'ai  pas  craint  de  l'agrandir  et  «l'ajoutera  ta  puissance, 
parce  (pie  je  suis  assuré  que  tu  ne  feras  usage  de  la  grande  existence  que  nous 
t«i  donnons,  que  pour  améliorer  le  sort  «le  la  nation  arabe  et  la  maintenir  en 
paix  et  en  bonne  intelligence  avec  la  France. 

—  Je  te  remercie  de  tes  bons  sentiments  pour  moi,  répondit  Abd-el-Kader; 
si  Dieu  le  veut,  je  ferai  le  bonheur  des  Arabes  ;  et  si  la  paix  est  jamais  rompue, 
ce  m*  sera  pas  de  ma  faute. 

—  Sur  <v  point,  je  me  suis  porté  ta  caution  auprès  du  roi  des  Français. 

—  Tu  ne  iïs«[ues  rien  à  le  faire  ;  nous  avons  une  religion  et  des  mœurs  qui 
nous  obligent  à  tenir  notre  parole  ;  je  n'y  ai  jamais  manqué. 

—  Je  compte  là-dessus,  et  c'est  à  ce  titre  «me  je  t'offre  mon  amitié  particu- 
lière. 

—  J'accepte  ton  amitié,  mais  que  les  Français  prennent  garde  à  ne  pas 
«'•couler  les  intrigants. 

—  Les  Français  ne  se  laissent  conduire  par  personne,  et  ce  ne  sont  pas  «juel- 
<pi<is  faits  particuliers,  commis  par  des  individus,  qui  pourront  rompre  la  paix  : 
ce  serait  l'inexécution  d'un  traité  ou  un  grand  acte  d'hostilité.  Quant  aux  faits 
coupables  des  particuliers,  nous  nous  en  préviendrons,  et  nous  les  punirons 
réciproquement. 

—  (Test  très-bien;  tu  n'as  qu'à  me  prévenir,  et  les  coupables  seront  punis.  Je 
te  recommande  les  Koulouglis  qui  resteront  à  Tlemeen. 

—  Tu  peux  être  tranquille,  ils  seront  traités  comme  les  Hadars  (les  Maures). 
Mais  tu  m'as  promis  «le  mettre  les  Douers  dans  le  pays  de  Itafra  (partie  «les 
montagnes  entre  la  mer  et  le  lac  Srùkha). 

—  Le  pays  de  Hafra  ne  serait  peut-être  pas  suffisant;  mais  ils  seront  placés 
de  manière  à  ne  pouvoir  nuire  au  maintien  <'e  la  paix. 


Ï80  DOMINA  I10N  FRANÇAISE. 

—  As-tu  ordonné,  reprit  le  général  Bugeaud  après  un  moment  de  silence,  de 
rétablir  les  relations  commerciales  à  Alger  et  autour  de  toutes  nos  villes? 

—  Non,  je  le  ferai  dès  que  tu  m'auras  rendu  Tlemcen. 

—  Tu  sais  bien  que  je  ne  puis  le  rendre  que  quand  le  traité  aura  été  approuvé 
par  mon  roi. 

—  Tu  n'as  donc  pas  le  pouvoir  de  traiter? 

—  Si,  mais  il  faut  que  le  traité  soit  approuvé  :  cela  est  nécessaire  pour  ta 
garantie,  car  s'il  était  fait  par  moi  tout  seul,  un  autre  général  qui  me  rempla- 
cerait pourrait  le  défaire  :  au  lieu  qu'étant  approuvé  par  le  roi,  mon  successeur 
sera  obligé  de  le  maintenir. 

—  Si  tu  ne  me  rends  pas  Tlemcen,  comme  tu  le  promets  dans  le  traité,  je 
ne  vois  pas  la  nécessité  de  faire  la  paix;  ce  ne  sera  qu'une  trêve. 

—  Cela  est  vrai;  ceci  peut  n'être  qu'une  trêve;  mais  c'est  toi  qui  gagnes  à 
cette  trêve;  car  pendant  le  temps  qu'elle  existe  je  ne  détruirai  pas  les  moissons. 

—  Tu  peux  les  détruire,  cela  nous  est  égal;  et  à  présent  que  nous  avons  fait 
la  paix,  je  te  donnerai  par  écrit  l'autorisation  de  détruire  tout  ce  que  tu  pour- 
ras; tu  ne  peux  en  détruire  qu'une  bien  faible  partie  et  les  Arabes  ne  man- 
quent pas  de  grains. 

—  Je  crois  que  les  Arabe?  ne  pensent  pas  tous  comme  toi;  car  je  vois  qu'ils 
désirent  bien  la  paix,  et  quelques-uns  m'ont  remercié  d'avoir  ménagé  les  mois- 
sons, depuis  la  Schika  jusqu'ici,  comme  je  l'avais  promis  à  Amady-Sakal. 

Ici  Abd-el-Kader  sourit  d'un  air  dédaigneux,  puis  demanda  combien  il  fallait 
de  temps  pour  avoir  l'approbation  du  roi  des  Français. 

—  Il  faut  trois  semaines. 

—  (Test  bien  long. 

—  Tu  ne  risques  rien  :  moi  seul  pourrais  y  perdre. 

Le  lieutenant  de  l'émir,  Ben-Arah,  qui  venait  de  s'approcher,  dit  alors  au 
général  : 

—  C'est  trop  long,  trois  semaines;  il  ne  faut  pas  attendre  cela  plus  de  dix  à 
quinze  jours. 

—  Est-ce  que  tu  commandes  à  la  mer?  répliqua  le  général  français. 

—  Eh  bien,  en  ce  cas,  reprit  Abd-el-Kader,  nous  ne  rétablirons  les  relations 
commerciales  qu'après  que  l'approbation  du  roi  sera  arrivée  et  quand  la  paix 
sera  définitive. 

—  C'est  à  tes  coreligionnaires  que  tu  fais  le  plus  de  tort;  car  tu  les  prives  du 
commerce  dont  ils  ont  besoin  ;  et  nous,  nous  pouvons  nous  en  passer,  puisque 
nous  recevons  par  la  mer  tout  ce  qui  nous  est  nécessaire.  » 

Le  général  Bugeaud,  ne  voulant  pas  prolonger  plus  longtemps  cet  entre- 
tien, se  leva  brusquement;  cependant  Abd-el-Kader  restait  toujours  assis  et 
mettait  une  espèce  d'affectation  à  échanger  quelques  paroles  avec  le  général  qui 
était  debout  devant  lui.  M.  Bugeaud  s'aperçut  de  l'intention,  et  prenant  vive- 
menl  la  mainfde  l'émir,  il  l'enlève  en  lui  disant  d'un  ton  familier  :  «  Parbleu, 


DOMINATION  lit  VMAISI;.  iS| 

lorsqu'un  général  français  se  lève,  tu  peux  bien  aussi  te  lever,  loi.  »  Ainsi  se 
termina  cette  entrevue,  qui  fui  sans  résultats ,  car  elle  (Hait  sans  but. 

l.a  nom  clic  des  négociations  île  la  Tafna  fui  accueillie  en  France  avec  un 
profond  sentiment  «le  répulsion  ;  aussi  le  ministère  s'empressa-t-il  de  déclarer 
ii  la  tribune  que  le  traité  n'étail  point  ratifié,  el  que  des  modifications  impor- 
tantes s  seraient  apportées.  Mais,  par  un  hasard  assez  singulier,  il  arriva  que, 
le  même  jour  où  M.  Mole  Taisait  celle  déclaration  solennelle,  le  télégraphe 
annonçait  au  gouverneur  général  que  le  roi  approuvait  ses  conventions.  Une 
pareille  erreur  car  c'est  ainsi  que  M.  Mole  qualifie  le  démenti  forme]  que 
lui  donna  le  télégraphe]  dénote  de  la  part  du  cabinet  une  grande  légèreté,  ou 
une  grande  insouciance  pour  les  affaires  d'Afrique.  Il  suffit  de  jeter  un  coup 
d'oeil  sur  la  carte,  de  l'ancienne  régence ,  pour  reconnaître  combien  peu  nos 
intérêts  a\ aient  été  ménagés  :  resserrés  comme  nous  l'étions  autour  d'Oran  el 
d'Alger,  Abd-el-Kader  et  Ahmed-Bey  étaient  les  véritables  maîtres  du  pays. 
Des  critiques  véhémentes  s'élevèrent  contre  le  traité  de  la  Tafna  et  surtout 
contre  celui  qui  l'avait  signé  au  nom  de  la  France  :  on  connaissait  les  antipa- 
thies du  général  Bugeaud  pour  la  colonie;  lui-même  les  avait  hautement  pro- 
clamées à  la  tribune,  et  on  disait  partout  qu'il  ne  s'était  laissé  aller  à  tant  de 
condescendance  que  pour  mieux  annihiler  notre  domination.  Nous  ne  repro- 
duirons pas  ici  ces  récriminations;  mais  nous  mettrons  en  lumière  les  obser- 
vions pleines  de  justesse  que  le  comte  Damrémont  adressa  au  ministère; 
elles  émanent  d'une  source  officielle,  et  ont  le  mérite  d'avoir  prédit  tous  les 
événements  survenus  à  la  suite  de  ce  déplorable  traité. 

«  Cette  convention,  disait-il,  rend  l'émir  souverain  de  fait  de  toute  l'ancienne 
régence  d'Alger,  moins  la  province  de  Constantine  et  l'espace  étroit  qu'il  lui  a 
plu  de  nous  laisser  sur  le  littoral  autour  d'Alger  et  d'Oran.  Elle  le  rend  souve- 
rain indépendant,  puisqu'il  est  affranchi  de  tout  tribut;  que  les  criminels  des 
deux  territoires  sont  rendus  réciproquement  ;  que  les  droits  relatifs  à  la  mon- 
naie et  à  la  prière  ne  sont  pas  réservés,  et  qu'il  entretiendra  des  agents  diplo- 
matiques chez  nous  comme  nous  en  entretiendrons  chez  lui.  Et  c'est  lorsqu'on 
a  réuni  à  Oran  quinze  mille  hommes  de  bonnes  troupes,  bien  commandées, 
abondamment  pourvues  de  toutes  choses,  lorsque  des  dépenses  considérables 
ont  été  faites,  lorsqu'une  guerre  terrible,  une  guerre  d'extermination  a  été 
annoncée  avec  éclat,  que,  sans  sortir  l'épée  du  fourreau,  au  moment  où  tout 
était  prêt  pour  que  la  campagne  s'ouvrît  avec  vigueur  à  Oran  comme  à  Alger; 
c'est  alors,  dis-je,  que  tout  à  coup  on  apprend  la  conclusion  d'un  traité  plus 
favorable  à  l'émir  que  s'il  avait  remporté  les  plus  brillants  avantages,  que  si 
notre  armée  avait  essuyé  les  plus  honteux  revers.  Il  y  a  peu  de  jours  que  l'on 
ne  voulait  permettre  sous  aucun  prétexte  à  Abd-el-Kader  de  sortir  de  la  pro- 
\  ince  d'Oran,  et  voilà  que,  d'un  seul  trait  de  plume,  on  lui  cède  la  province  de 
Titery,  Cherchell ,  une  partie  de  la  Metidja,  et  tout  le  territoire  de  la  province 
d'Alger  qui  se  trouve  hors  des  limites  qu'il  nous  a  fixées,  et  sur  lequel  il  n'avait 

(il 


ÏH-2  DOMINATION  FRANÇAISE. 

encore  ni  autorité  ni  prétention.  Enfin  on  abandonne  sans  pitié  des  alliés  qui 
se  sont  compromis  pour  nous  et  qui  paieront  de  leur  tète  leur  dévouement  ! 

«  Si  j'examine  la  délimitation  qui  résulte  de  l'art.  2,  je  vois  que,  dans  la 
province  d'Oran,  Mostaganem  et  Mazagran  resteront  séparés  d'Oran  et  d'Ar- 
zew,  c'est-à-dire  qu'ils  seront  en  état  constant  de  blocus.  Puisqu'on  gardait 
ces  deux  villes,  il  était  naturel  de  les  lier  à  la  zone  que  nous  conservons  ;  pour 
cet  effet,  au  lieu  de  se  borner  à  la  Macta,  il  fallait  garder  les  montagnes  au- 
dessous  de  cette  rivière,  qui  s'étendent  le  long  de  la  mer,  et  leurs  versants  dans 
la  plaine,  et  ne  s'arrêter  qu'à  l'embouchure  du  Chélif.  Cette  extension  valait 
mieux  que  le  Kio-Salado  et  ses  environs. 

«  Dans  la  province  d'Alger ,  la  délimitation  est  plus  défectueuse  encore. 
Qu'est-ce  qu'une  limite  comme  la  (.biffa  ,  qui ,  les  trois  quarts  de  l'année,  n'a 
pas  d'eau,  qu'on  peut  franchir  partout,  et  dont  la  rive  opposée  est  habitée  par 
la  population  la  plus  pillarde  et  la  plus  turbulente  de  la  régence?  Pourquoi  ne 
pas  garder  au  moins  toute  la  Metidja?  pourquoi  en  abandonner  une  des  parties 
les  plus  riches,  sans  avantage  et  sans  nécessité? 

«  Enfin,  quelle  est  la  garantie  de  ce  traité?  Quel  gage  Abd-el-Kader  donne- 
t-il  à  la  France  ,  de  son  désir  d'en  observer  les  conditions ,  de  sa  sincérité  et 
desabonne  foi?  Aucun.  Le  général  Hugeaud  le  dit  lui-môme,  «  l'exécution 
«  du  traité  ne  repose  que  sur  le  caractère  religieux  et  moral  de  l'émir.  »  C'est 
la  première  fois,  sans  doute,  qu'une  pareille  garantie  fait  partie  d'une  con- 
vention diplomatique.  Mais  alors,  comment  serons-nous  à  l'abri  d'une  rupture 
imprévue ,  d'une  invasion  subite  et  générale  qui  ruinerait  nos  colons,  et  coûte- 
rait la  vie  à  un  grand  nombre  d'entre  eux  ?  » 

Ces  observations  pleines  de  force  n'empêchèrent  point  la  ratification  du 
traité.  Effrayé  des  dépenses  toujours  croissantes  qu'entraînait  l'occupation  de 
l'Algérie,  le  ministère  crut,  en  accordant  à  Abd-el-Kader  plus  qu'il  ne  devait 
espérer,  en  faire  un  allié  reconnaissant;  il  ne  fit  qu'éterniser  la  guerre.  Mais 
détournons  les  yeux  de  cette  œuvre  désastreuse  ,  et  suivons  le  comte  Damré- 
mont  dans  les  préparatifs  de  l'expédition  de  Constantine.  La  sagesse  et  la  fer- 
meté du  brave  colonel  Duvivier,  qui  commandait  à  Ghelma,  nous  avaient 
concilié  toutes  les  tribus  voisines  ;  le  gouverneur  général  résolut  donc  de  porter 
à  quelques  lieues  plus  avant,  sur  Medjez-Amar,  sa  base  d'opération,  et  immé- 
diatement y  fit  travailler  à  un  camp  retranché.  Mais ,  tout  en  s'occupant  des 
préparatifs  de  la  guerre,  il  cherchait  à  nouer  des  négociations  avec  Ahmed. 

Les  résultats  de  l'expédition  du  maréchal  Clausel  avaient  fait  une  profonde 
impression  sur  l'esprit  du  ministère;  il  n'avait  qu'une  très-faible  confiance  dans 
le  succès  de  la  nouvelle  campagne,  et  aurait  volontiers  préféré  la  paix  aux 
hasards  des  combats.  «  Vous  ne  perdrez  pas  de  vue,  disait  le  ministre  de  la 
«  guerre  dans  une  de  ses  dépêches  au  général  Damrémont ,  que  la  pacification 
<(  est  l'objet  principal  (pie  le  gouvernement  se  propose,  et  que  la  guerre  n'est 
«  considérée  ici  (pie  comme  un  moyen  de  l'obtenir  aux  conditions  les  pins 


DOMINATION  FRANÇAISE.  183 

..  avantageuses...  moyen  auquel  il  ne  faudra  avoir  recours  qu'à  la  dernière 
«extrémité.  »  Le  président  du  conseil  résumait  en  ces  mots  la  politique  du 
cabinet  :  «  Jusqu'au  dernier  moment,  la  paix  plutôt  que  la  guerre.  »  Politique 
mesquine  qui  restreignait  l'action  de  h  France  en  Afrique,  et  rendait  impossible 
le  résultat  qu'on  voulait  obtenir.  Abd-el-Kader  à  l'ouest,  Ahmed-Bey  à  l'est , 

auraient  sans  cesse  tenu  en  échec  notre  influence;  leur  amitié  eût  toujours  été 
douteuse,  et   leurs  secrets  efforts  auraient  constamment  tendu  à  empêcher  la 

civilisation  d'Europe  de  prendre  racine  en  Algérie.  La  véritable  politique,  la 

Seule  digne  de  la  France,  était  de  nous  débarrasser  de  ces  chefs  ambitieux  cl 
de  montrer  aux  indigènes  que,  sans  auxiliaires,  nous  saurions  aussi  bien  que 
les  Turcs  les  contenir  dans  le  devoir. 

Cependant  le  comte  Damrémnnl  avait  des  ordres  positifs  de  négocier  la  paix  , 
et  il  dut  s'y  conformer.  11  envoya  d'abord  à  Tunis  le  capitaine  Foltz,  un  de  ses 
aides  de  camp,  officier  très-versé  dans  les  formes  de  la  diplomatie  orientale  : 
de  ce  point,  il  devait  essayer  par  des  moyens  indirects  à  se  mettre  en  relation 
avec  le  hex  de  Constantine.  Dans  le  même  temps,  Ahmed  appelait  auprès  de 
lui  un  riche  négociant  Israélite  de  Boue,  M.  Busnach.  Le  gouverneur  général 
autorisa  ce  juif  à  se  rendre  à  cette  invitation,  et  dès  lors  s'engagèrent  entre  les 
deux  chefs  des  négociations  assez  actives,  qui  n'amenèrent  aucun  résultat. 
Ahmed  se  flattait  par  ce  moyen  de  faire  ajourner  l'expédition  à  l'année  sui- 
vante,  espérant  que,  pendant  ce  temps,  il  parviendrait  à  obtenir  l'assistance  de 
Tunis  et  même  de  la  Porte-Ottomane.  Le  général  Damrémont  ne  se  laissa  pas 
circonvenir  par  ces  subtilités;  tous  les  incidents  que  fit  naître  Ahmed,  il  les 
résolvait  avec  précision  et  netteté;  enfin  celui-ci,  poussé  à  bout,  mais  ne  vou- 
lant pas  avoir  l'air  de  rompre,  proposa  des  conditions  telles,  que  notre  gouver- 
neur dut  regarder  comme  nulles  toutes  les  précédentes  négociations ,  et  ne 
songea  plus  qu'à  la  guerre. 

Cette  fois,  le  corps  expéditionnaire  fut  porté  à  dix  mille  hommes;  un  ma- 
tériel de  siège  composé  de  huit  pièces  de  fort  calibre ,  de  six  obusiers  et  de 
trois  mortiers,  avec  des  approvisionnements  considérables  devait  suivre.  Le 
duc  de  Nemours ,  les  généraux  Trézel,  Rulhières  et  le  colonel  Combes  eurent 
le  commandement  des  brigades;  la  direction  de  l'artillerie  fut  dévolue  au  lieu- 
tenant général  Valée,  la  plus  haute  capacité  de  cette  arme,  et  celle  du  génie 
au  lieutenant  général  Rohault-de-Fleury,  une  des  célébrités  de  la  sienne. 

L'année  précédente  ,  il  avait  été  décidé  que  les  mêmes  troupes  qui  avaient 
pris  part  au  siège  de  Constantine  composeraient  l'effectif  de  la  nouvelle  expé- 
dition ;  plusieurs  circonstances  empêchèrent  la  complète  réalisation  de  cette 
pensée.  Le  2e  et  le  17e  légers,  le  3f  chasseurs  d'Afrique,  les  spahis,  l'infan- 
terie turque,  les  tirailleurs  d'Afrique,  et  les  compagnies  franches  obtinrent 
seuls  cette  faveur.  Toute  l'infanterie  de  ligne  avait  été  changée  :  un  bataillon  du 
1  Ie,  le  23e,  le  26e  et  le  kT  remplaçaient  les  59e,  les  62e  et  63e,  que  nous  avons  vus 
figurer  en  1830.  Dès  le  25  septembre,  toutes  ces  forces  étaient  concentrées  et  les 


V8V  DOMINATION  FRANÇAISE. 

dispositions  prises  pour  ouvrir  la  campagne ,  lorsqu'un  incident  fâcheux  mit 
un  moment  en  question  l'opportunité  de  l'expédition.  Le  12e  de  ligne,  qui 
devait  aussi  en  faire  partie,  venait  d'arriver  de  France  avec  le  choléra;  on  fut 
obligé  de  le  mettre  en  quarantaine.  Attendre  sa  sortie  du  lazareth,  c'eût  été 
perdre  un  temps  précieux;  entreprendre  l'expédition  sans  lui,  c'était  affaiblir 
l'armée  de  deux  mille  hommes  :  le  gouverneur  général  se  décida  pour  ce  der- 
nier parti ,  assurant  qu'il  disposait  d'assez  de  forces  pour  agir  avec  succès. 

Le  1er  octobre,  à  7  heures  et  demie  du  matin ,  les  deux  premières  brigades, 
commandées  par  M.  le  duc  de  Nemours  et  le  général  Trézel,  sous  les  ordres 
immédiats  du  gouverneur  général ,  partirent  de  Medjez-Amar,  emmenant  avec 
elles  le  matériel  de  siège.  La  première  brigade  bivouaqua  au  sommet  du  Raz- 
el-Akba  ,  et  la  seconde  s'arrêta  à  la  hauteur  des  ruines  romaines  d'Announa. 
Une  pluie  abondante  répandit  sur  l'armée  pendant  cette  première  journée  de 
marche  un  profond  sentiment  de  tristesse  :  on  se  rappelait  combien  l'intem- 
périe de  la  saison  avait  été  funeste  à  la  campagne  précédente,  et  involontai- 
rement on  portait  un  regard  inquiet  sur  l'avenir;  mais,  le  temps  s'étant  bientôt 
éclairci ,  la  gaieté  reparut  sur  les  visages ,  et  la  confiance  réchauffa  tous  les 
cœurs. 

Le  2 ,  les  troupes  avec  lesquelles  marchait  le  quartier  général  arrivèrent  au 
marabout  de  Sidi-Tamtam ,  et  y  passèrent  la  nuit.  Le  même  jour,  les  deux 
dernières  brigades  bivouaquèrent  à  Raz-el-Akba,  sur  l'emplacement  que  la 
première  brigade  avait  occupé  la  veille.  Cet  ordre  de  marche  fut  observé  jus- 
qu'à Constantine.  Ainsi  l'armée  s'avançait  sur  deux  colonnes  parfaitement 
distinctes.  Le  temps  était  beau,  l'ordre  parfait,  et  on  n'eut  que  très-peu  d'ef- 
forts à  faire  pour  repousser  les  attaques  de  l'ennemi. 

Le  6  octobre,  à  9  heures  du  matin,  la  première  colonne  arriva  sur  le  pla- 
teau de  Mansourah.  Le  gouverneur  général  se  porta  aussitôt  en  avant  pour 
observer  la  ville  et  en  reconnaître  les  abords.  Comme  l'année  précédente, 
Constantine  se  montrait  décidée  à  une  résistance  énergique  :  Ben-Aïssa  com- 
mandait toujours  les  troupes  de  l'intérieur ,  et  Ahmed-Bey  celles  du  dehors. 
D'immenses  pavillons  rouges  s'agitaient  orgueilleusement  dans  les  airs,  salués 
par  le  cri  aigu  des  femmes  et  par  les  mâles  acclamations  des  défenseurs 
de  la  place.  Les  topjis  étaient  à  leur  poste ,  et  sitôt  qu'ils  apercevaient  un 
groupe  de  Français,  ils  lançaient  dans  leur  direction,  avec  une  rectitude 
remarquable ,  une  bombe  ou  un  boulet.  C'est  ainsi  que  furent  accueillis  sur 
plusieurs  points  le  général  Danirémont  et  le  jeune  prince  qui  marchait  à 
ses  côtés. 

Lorsque  les  généraux  d'artillerie  et  du  génie  eurent  fait  la  reconnaissance  de  la 
place,  il  fut  décidé  que  l'attaque  aurait  lieu  par  Coudiat-Aty,  et  qu'il  serait  seule- 
ment établi  sur  le  Mansourah  trois  batteries  destinées  à  éteindre  les  feux  du 
Iront  d'attaque  et  ceux  de  la  Kasbah  :  on  espérait  que  ces  trois  batteries,  en  fou- 
droyant la  ville,  détermineraient  plus  promptement  sa  capitulation.   Pendant 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '»85 

que  l'un  an  riait  ces  dispositions,  la  seconde  colonne!  arrivait  sur  le  plateau  de 
Sidi-Mabrouk,  en  arrière  de  Mansouralt.  Klle  reçut  aussitôt  Tordre  d'y  laisser  le 
convoi  et  d'aller  occuper  Coud iat- A ty.  La  troisième  brigade  s'\  porta  en  cou- 
pant le  Rumine]  au-dessous  de  sa  réunion  avec  le  Bou-Merzoug,  et  la  quatrième 
en  traversant  successivement  les  deux  rivières,  au-dessus  de  leur  confluent. 
Sur  la  croupe  montueuse  qui  l'orme  un  liant  promontoire  entre  ces  deux 
rivières,  se  tenait  en  observation,  et  a  une  certaine  distance  de  la  ligne  de 
direction  suivie  par  nos  troupes,  la  cavalerie  arabe,  au  milieu  de  laquelle  on 
distinguait  Ahmed-Bey.  Malgré  sa  bonne  position,  l'ennemi  ne  Hl  aucune 
démonstration  offensive,  et  le  général  Kulhières,  sous  le  commandement  supé- 
rieur duquel  étaient  placées  nos  deux  dernières  brigades,  s'établit  à  Coudiat- 
Aty,  sans  avoir  eu  un  coup  de  fusil  à  tirer. 

Du  côté  qui  regarde  la  ville,  le  contre-fort  de  Coudiat-Aty  s'arrondit  et  se 
termine  par  une  berge  fort  abrupte.  En  dedans,  il  se  relève  et  forme  une  sorte 
de  rebord  demi-circulaire,  dont  la  pente  est  semée  de  tombes,  de  chapelles 
et  de  marabouts.  Deux  bataillons  s'établirent  dans  ce  cimetière ,  tandis  que 
le  quartier  général  posait  ses  tentes  à  Sidi-Mabrouk  et  que  le  plateau  de  Man- 
sourab  se  garnissait  de  batteries.  Sur  celui  de  Coudiat-Aty,  les  difficultés  du 
terrain  empêchaient  les  travaux  d'avancer  aussi  rapidement. 

Toutes  ces  dispositions  inquiétaient  les  assiégés;  et,  le  7,  ils  résolurent  d'\ 
porter  obstacle.  En  effet,  dès  les  premières  lueurs  du  jour,  une  double  sortie 
fut  dirigée  contre  nos  lra\aux  :  la  première  eut  lieu  par  la  porte  d'El-Cantara  ; 
elle  porta  ses  efforts  sur  la  droite  de  Mansourab  ;  mais  fut  repoussée  avec  une 
grande  perte  par  le  2e  léger  et  les  zouaves.  La  seconde  sortie,  plus  sérieuse, 
s'opéra  par  les  portes  qui  font  face  à  Coudiat-Aty  ;  cette  colonne  se  composait 
de  huit  cents  hommes,  Turcs  ou  Koulouglis.  Le  troisième  bataillon  d'Afrique, 
la  légion  étrangère  et  le  20°  de  ligne  l'accueillirent  par  des  feux  de  peloton 
bien  dirigés,  qui  l'ébranlèrent.  Les  Arabes  du  dehors  vinrent  aussi  nous 
attaquer  ;  mais  ils  eurent  affaire  au  V7e  de  ligne  et  aux  chasseurs  d'Afrique , 
qui  les  mirent  en  complète  déroute.  Vers  dix  heures  du  matin,  tout  ce  flux 
d'assaillants  s'était  retiré  :  les  hommes  à  pied  regagnèrent  la  ville,  ceux  à  cheval 
se  portèrent  hors  du  rayon  des  charges  de  notre  cavalerie. 

A  midi ,  le  général  Valée  vint  reconnaître  Coudiat-Aty  et  déterminer  l'em- 
placement de  deux  nouvelles  batteries  :  une  de  brèche  et  une  d'obusiers.  On 
ordonna  aussi  la  construction  d'un  retranchement  sur  le  mamelon  qui  se  trouve 
au-dessus  du  confluent  des  deux  rivières  pour  mettre  les  communications 
entre  Coudiat-Aty  et  Mansourah  à  l'abri  des  attaques  de  l'ennemi.  Ces  divers 
travaux  commencèrent  la  nuit.  Trois  compagnies  de  sapeurs  du  génie  et  sept 
cent  cinquante  hommes  d'infanterie  y  furent  employés;  mais  la  pluie,  qui  tom- 
bait par  torrents,  rendit  tous  leurs  efforts  inutiles  :  les  rampes  ménagées  pour 
le  transport  de  l'artillerie  s'éboulaient;  les  canons  et  les  prolonges  s'em- 
bourbaient à  chaque  pas  ;  les  sacs  à  terre,  imprégnés  d'eau,  n'offraient  plus 


V8<>  1 M  >M  I \ A  I  ION  F W  A NÇA [SE. 

qu'une  masse  J'angeuse  et  sans  consistance.  (Condamnés  à  l'inaction,  couverts 
de  boue,  glacés  par  l'humidité,  les  travailleurs,  sentaient  leurs  membres  s'en- 
gourdir, et  ne  trouvaient  nulle  part  un  abri;  tous  les  feux  étaient  éteints; 
aucune  tente  n'était  dressée.  Sous  l'influence  de  ce  fâcheux  contre-temps,  les 
batteries  de  Mansourah  ne  purent  être  armées,  et  celles  de  Coudiat-Aty  restè- 
rent inachevées. 

Dans  la  journée  du  8,  une  batterie  supplémentaire  s'éleva  avec  rapidité  sut- 
la  pointe  méridionale  du  plateau.  Elle  reçut  le  nom  de  batterie  de  Damrémont, 
et  fut  armée  de  trois  pièces  de  2V  et  de  deux  obusiers.  On  aurait  pu  com- 
mencer le  feu  dans  la  soirée  ;  mais  le  temps  étant  trop  brumeux  pour  obtenir 
un  bon  pointage,  on  en  remit  l'ouverture  au  lendemain.  La  nuit  fut  encore 
plus  pénible  que  la  précédente;  la  pluie  tomba  sans  discontinuer.  Il  importait 
cependant  que  les  éclats  de  notre  artillerie ,  répondant  a  celle  de  la  ville , 
vinssent  soutenir  le  moral  de  nos  troupes. 

Enfin  le  9  ,  vers  7  heures  du  matin ,  le  feu  commença.  Cependant  les  batte- 
ries de  Mansourah  ne  produisirent  pas  tout  l'effet  qu'on  en  avait  attendu  :  le 
feu  de  la  Kasbah  fut,  il  est  vrai,  assez  promptement  éteint;  mais  les  bombes 
et  les  fusées  n'allumèrent  nulle  part  l'incendie,  et  la  ville,  bravant  ce  bruyant 
orage,  ne  se  montra  pas  disposée  à  ouvrir  ses  portes  comme  on  l'avait  espéré. 
Renonçant  à  une  tentative  qui ,  plus  longtemps  prolongée,  aurait  pu  nous  faire 
user  toutes  nos  munitions  de  siège  en  pure  perte ,  le  gouverneur  général  ré- 
solut de  dégarnir  les  batteries  de  Mansourah ,  pour  amener  leurs  pièces  à  celles 
de  Coudiat-Aty  :  il  faut  avoir  vu  les  lieux,  mesuré  les  précipices  qui  se  trou- 
vent  entre  ces  deux  points ,  pour  apprécier  toutes  les  difficultés  d'une  semblable 
opération.  Pas  de  route  tracée,  un  terrain  gras  et  argileux  détrempé  par  la 
pluie,  un  torrent  hérissé  de  rochers,  et  des  berges  à  pic;  c'est  à  travers  tous 
ces  obstacles  qu'il  fallut  transporter  des  pièces  de  24!  Les  chevaux  n'y  suffi- 
saient pas  ;  les  hommes  étaient  obligés  d'aider  leur  marche  à  coups  de  leviers, 
de  charger  les  pièces  sur  leurs  épaules,  et  de  s'avancer  avec  cet  immense  far- 
deau sous  le  feu  de  l'ennemi.  Deux  jours  et  deux  nuits  furent  consacrés  à  ces 
pénibles  travaux. 

Le  11  au  matin,  les  batteries  de  Coudiat-Aty  ouvrirent  leur  feu,  et  cette 
fois  en  deux  ou  trois  heures,  le  couronnement  des  murailles  fut  détruit  ou 
mis  hors  d'état  de  protéger  efficacement  les  pièces  de  rempart.  Vers  deux 
heures  et  demie,  un  obusier  pointé  par  le  commandant  Maléchard,  sur  un  but 
indiqué  par  le  général  Valée,  détermina  le  premier  éboulement,  qui  fut  salué 
d'un  cri  de  joie  unanime.  Dès  ce  moment  Constantine  put  être  considérée 
comme  à  nous,  car  le  succès  ne  dépendait  plus  que  de  la  baïonnette  de  nos 
soldats. 

Cependant  le  gouverneur  général,  moins  jaloux  delà  gloire  d'une  prise 
d'assaut  que  désireux  d'arrêter  l'effusion  du  sang  et  d'empêcher  les  vaincus 
de  courir  à  leur  perte,  avait  résolu,  avant  de  lancer  les  colonnes  d'attaque', 


DOMINATION  FRANÇAISE.  WJ7 

de  sommer  le*  assiégés,  et  de  tenter  de  les  éclairer  sur  le  danger  de  leur  situa- 
tion. La  réponse  à  ces  propositions  bienveillantes  ne  lut  remise  que  le  lendemain 
malin  ;  elle  était  conçue  en  termes  presque  outrageants.  «  Il  y  a  à  Constantinc, 
a  \  disait-on,  beaucoup  tic  munitions  tic  guerre  et  tic  bouche.  Si  les  Français 
«  en  manqueut,  nous  leur  en  enverrons.  Nous  ne  savons  te  que  c'est  qu'une 
«  brèche  ni  une  capitulation;  nous  défendrons  à  outrance  notre  ville  et  nos 
a  maisons.  Les  français  ne  seront  maîtres  de  Constantine  qu'après  avoir  égorgé 
n  jusqu'au  dernier  de  ses  défenseurs.  »  Lu  entendant  la  lecture  de  cette  réponse, 
le  gouverneur  général  s'écria  :  «  Ce  sont  des  gens  (le  cœur,  eh  bien!  l'affaire 
.<  n'en  sera  que  plus  glorieuse  pour  nous!  »  Puis  il  monta  à  cheval  et  se 
dirigea  sur  Coudiat-Aty,  suhi  de  son  état-major. 

Il  était  environ  huit  heures  du  matin;  la  journée  promettait  d'être  belle;  le 
soleil  se  levait  radieux  à  l'horizon ,  et  dissipait  toutes  les  inquiétudes  que  le 
mauvais  temps  avait  l'ait  naître.  Dans  peu  d'heures  ,  la  brèche,  ouverte  depuis 
la  veille  ,  allait  être  rendue  praticable.  L'allégresse  se  peignait  sur  tous  les 
visages.  Heureux  de  la  certitude  du  triomphe,  le  comte  Damrémont  mit  pied 
à  terre,  un  peu  en  arrière  des  ouvrages  et  s'arrêta  à  un  point  très-découvert , 
d'où  il  se  mit  à  observer  la  brèche.  Le  général  Rulhières,  jugeant  cet  endroit 
trop  périlleux  ,  courut  à  lui,  pour  l'engager  à  se  retirer  :  «  Laissez!  laissez  !  »  lui 
dit  le  gouverneur  avec  une  froide  impassibilité;  et  presque  au  même  instant, 
un  boulet,  parti  de  la  place,  le  renversa  sans  vie.  Le  général  Perregaux  voulut 
le  retenir  dans  sa  chute  ;  mais  une  balle  l'atteignit  au-dessous  du  front ,  entre 
les  deux  yeux,  et  il  tomba  à  son  tour,  grièvement  blessé.  Plongés  dans  une 
morne  stupeur,  officiers  et  soldats  se  pressaient  autour  de  ces  deux  géné- 
raux si  cruellement  atteints,  et  s'épuisaient  en  efforts  impuissants  pour  les 
secourir. 

Instruit  du  triste  événement  qui  venait  de  priver  l'armée  de  son  chef,  le 
général  Valée  ,  qui  était  à  la  batterie  de  brèche,  accourut  aussitôt.  H  fit  éloi- 
gner les  spectateurs,  et  le  corps  du  comte  Damrémont,  couvert  d'un  manteau , 
fut  silencieusement  transporté  sur  les  derrières.  Cette  nouvelle  se  répandit 
rapidement  parmi  les  troupes  ;  mais  alors  le  succès  de  l'expédition  était  trop 
assuré  pour  qu'elle  pût  faire  naître  d'autres  sentiments  que  des  regrets,  et  le 
vif  désir  d'une  glorieuse  vengeance.  Le  commandement  en  chef  revenait  de 
droit  au  général  Valée,  qui  était  le  plus  ancien  en  grade. 

Sans  connaître  la  vie  militaire  du  vieux  guerrier,  nos  jeunes  soldats  savaient 
vaguement  que  c'était  un  des  meilleurs  généraux  que  nous  eût  légués  l'empire; 
ils  attendirent  ses  ordres  avec  confiance  '.  A  neuf  heures  du  matin  ,  toutes  les 


1  Le  comte  Valée  (Silvain-Charles),  lieutenant-général  d'artillerie,  est  né  à  Brienne-le-Chàteau 

Aube),  le  17  décembre  1773;  il  entra  au  service  comme  sous-lieutenant  à  l'école  d'artillerie 

d.«  Châlons,  le  1er  septembre  1792.  Ses  talents  militaires  qui  se  développèrent  de  bonne  heure, 

et  sa  bravoure  lui  tirent  rapidement  franchir  les  premiers  grades.  Promu  à  celui  de  lieutenant 

le  Ier  juin  170:5,  il  assista  aux  sièges  de  Charleroi,  de  I.andrecies,  du  Quesnoy,  de  Yaleneiennes, 


VHS  DOMINATION   FRANÇAISE. 

batteries  recommencèrent  à  tirer.  Pendant  la  nuit  les  assiégés  avaient  cherché 
à  réparer  la  brèche  au  moyen  de  sacs  de  laine  et  de  débris  d'affûts.  Os  faibles 
obstacles  furent  facilement  renversés  :  bientôt  les  terres  du  rempart  jaillirent , 
le  talus  fut  formé,  et  vers  le  soir  on  put  fixer  l'assaut  pour  le  lendemain  matin. 
Cette  décision  venait  d'être  prise,  lorsqu'un  parlementaire  apporta  au  général 
en  chef  un  message  de  la  part  d'Ahmed.  Le  bey  proposait  de  suspendre  les 
hostilités  et  de  reprendre  les  négociations.  Le  général  Valée  ne  voyant  là 
qu'un  de  ces  moyens  dilatoires  si  souvent  employés  par  la  diplomatie  arabe  , 
lit  répondre  qu'il  n'écouterait  aucune  proposition  que  la  place  ne  fût  livrée. 
Confiant  encore  dans  sa  fortune,  Ahmed  refusa  de  se  soumettre  à  cette  con- 
dition, et  les  travaux  du  siège  furent  continués. 

Enfin  le  13  ,  à  trois  heures  et  demie  du  matin  ,  le  capitaine  du  génie  Bffli- 
lault  et  le  capitaine  de  zouaves  (îarderens  furent  chargés  de  reconnaître  la 
brèche  :  mission  périlleuse  dont  ils  s'acquittèrent  avec  un  sang-froid  admi- 
rable,  malgré  les  fréquentes  fusillades  de  l'ennemi.  A  leur  retour,  ils  décla- 
rèrent qu'elle  était  praticable.  On  n'eut  plus  à  s'occuper  que  de  l'assaut.  Les 
troupes  destinées  à  y  monter  furent  divisées  en  trois  colonnes  :  la  première , 
commandée  par  le  lieutenant-colonel  Lamoricière  ,  fut  composée  de  quarante 
sapeurs  du  génie  ,  trois  cents  zouaves  et  deux  compagnies  d'élite  du  2''  léger  ; 
la  deuxième,  conduite  par  le  colonel  Combes,  comprenait  la  compagnie 
franche  du  deuxième  bataillon  d'Afrique,  quatre-vingts  sapeurs  du  génie, 
cent  hommes  du  troisième  bataillon  d'Afrique,  cent  de  la  légion  étrangère 
et  trois  cents  du  \T  de  ligne  ;  la  troisième,  aux  ordres  du  colonel  Corbtn ,  fut 

de  Condé,  de  Maastricht  et  au  passade  du  Rhin  à  Neuwied,  où  il  se  distingua  d'une  manière 
particulière.  Il  était  capitaine  depuis  le  29  avril  179.'),  lorsque,  l'année  suivante,  il  se  lit  remar- 
quer à  la  bataille  de  Wuvtzbouvg  par  son  courage  et  par  son  habileté  dans  la  manœuvre  des 
batteries  qui  lui  furent  confiées.  I.a  campagne  de  tsoo  allait  offrir  au  capitaine  Valée  de  nou- 
veaux  moyens  de  se  signaler.  On  le  vit,  aux  batailles  de  Mœskirche  el  de  Hohenlinden,  dé- 
ployer le  même  sang-froid  et  la  même  ardeur.  Ses  services  lurent  récompensés  :  l'empereur  le 
nomma  en  même  temps  lient  •nant-colonel  et  chevalier  de  la  légion  d'honneur  en  1801.  Il 
lit  avec  distinction  la  campagne  de  1800,  à  la  grande  armée,  en  qualité  de  sous-chef  d'état- 
major  général  d'artillerie,  se  lit  remarquer  à  la  bataille  d'Iéna,  et  fut  promu  au  grade  de  colonel 
du  1er  régiment  d'artillerie,  le  12  janvier  1807.  Sa  belle  conduite  à  la  bataille  d'Kylau ,  lui  mé- 
rita la  décoration  d'officier  delà  légion  d'honneur,  et  il  acquit,  à  celle  de  Friedland,  de  nouveaux 
litres  à  la  reconnaissance  de  son  pays.  Après  avoir  servi  avec  le  même  zèle  et  la  même  distinction 
pendant  la  campagne  de  18o8,  à  la  grande  armée,  il  reçut  le  commandement  de  l'artillerie  du 
troisième  corps  de  l'armée  d'Espagne.  Napoléon,  satisfait  de  ses  nouveaux  services,  le  nomma 
général  de  brigade  le  22  août  1810.  Le  général  Valée  cueillit  sa  part  de  gloire  aux  sièges  de 
Lerida,  de  Mequinenza,  de  Tarragone,  de  Tortose  et  de  Valence.  Le  6  août  1811  ,  l'empereur 
récompensa  sa  valeur  et  ses  talents  militaires  en  lui  conférant  le  grade  de  général  de  division. 
Il  se  lit  remarquer  pendant  toute  la  campagne  de  1812,  et  se  signala  particulièrement  à  l'affaire 
de  Castalla  ,  le  13  avril  1813.  Rentré  en  France  après  l'abdication  de  Napoléon,  il  remplit  les 
fonctions  d'inspecteur  général  d'artillerie.  Dans  les  cent-jours,  l'empereur  lui  confia  le  comman- 
dement de  l'artillerie  du  cinquième  corps.  Au  second  retour  de  Louis  XVIII,  il  fut  nommé 
inspecteur  général ,  rapporteur,  puis  président  du  comité  central  d'artillerie.  Homme  de  science 
ci  de  progrès,  il  se  montra  l'énergique  partisan  des  réformes  et  des  améliorations  que  son  expé- 
rience lui  avait  fait  juger  utile  d'introduire  dans  l'arme  de  l'artillerie. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  'iS9 

formée  de  deux  bataillons  composés  de  détachements  pris  dans  les  quatre 
brigades  ;  car  tous  les  corps  avaient  hautement  manifesté  le  désir  d'être  rc- 
prôsentés  dans  celte  action  décisive. 

Deux  heures  avant  le  jour,  les  première  et  deuxième  colonnes  d'attaque 
forent  placées  dans  la  place  d'armes  et  le  ravin  y  attenant;  la  troisième  se 
trouvait  derrière  le  Bardo,  grand  bâtiment  en  ruines  sur  les  bords  de  la  rivière. 
A  sept  heures,  toutes  les  dispositions  étaient  prises,  et  le  colonel  l.amoiicière, 
à  la  tète  de  ses  zouaves,  attendait  avec  impatience  le  signal  de  l'assaut  :  le  duc 
de  Nemours  le  lui  donne.  Stimulés  parla  voix  de  leur  chef,  ces  braves  se  pré- 
cipitent aussitôt  sur  la  brèche,  à  travers  une  grêle  de  balles;  et,  renversant 
tous  [es obstacles,  ils  couronnent  les  remparts  de  leurs  baïonnettes,  au-dessus 
desquelles  Hotte  le  drapeau  tricolore,  soutenu  par  le  capitaine  (iarderens.  De 
vives  acclamations  saluent  ce  premier  succès.  Dans  le  trajet  plusieurs  zouaves 
tombent  mortellement  atteints;  mais  le  nombre  de  ceux  qui  arrivent  au 
sommet  des  murailles  est  plus  que  suffisant  pour  comprimer  les  efforts  des 
assiégés.  Cherchant  partout  un  passade  pour  pénétrer  dans  la  ville,  ils  ne 
rencontrent  partout  (pie  des  obstacles  ou  des  entrées  sans  issue,  et  partout  un 
l'eu  meurtrier  de  mousqueterie.  Alors  un  combat  acharné,  terrible,  s'engage 
de  maison  en  maison.  En  faisant  brèche,  le  canon  avait  créé  un  terrain 
factice  composé  de  terres  remuées  et  de  décombres,  qui,  se  superposant 
au  sol  primitif,  avait  fermé  les  passages,  obstrué  les  portes,  défiguré  entière- 
ment les  localités  :  on  cscarmouchait  sur  les  toits  ;  on  tiraillait  aux  croisées,  on 
chargeait  à  la  baïonnette  dans  les  boutiques  et  les  allées.  Après  avoir  sondé  plu 
sieurs  couloirs  qui  paraissaient  des  entrées  de  rues,  mais  qui  n'aboutissaient 
nulle  part,  on  en  rencontra  un  qui,  s'élargissant  à  distance,  semblait  pro- 
mettre un  débouché;  les  zouaves  s'y  précipitent.  Il  serait  impossible  de  dire 
avec  détail  les  attaques  partielles,  les  luttes,  les  assauts  qu'il  fallut  livrer  et  sou- 
tenir avant  de  pénétrer  dans  l'intérieur  de  la  ville  :  les  lignes  tortueuses  des 
rues,  la  construction  des  maisons,  le  caractère  opiniâtre  des  Arabes,  n'en  don- 
nent qu'une  idée  imparfaite. 

Cependant,  à  mesure  que  la  première  colonne  gagnait  du  terrain,  le  général 
en  chef,  qui  se  tenait  à  la  batterie  de  brèche  avec  le  duc  de  Nemours ,  lançait 
de  nouvelles  troupes  prises  dans  les  deux  autres  colonnes.  Ces  troupes  n'arri- 
vaient que  par  détachements  de  deux  compagnies,  disposition  sage  et  pru- 
dente qui  prévint  l'encombrement,  et  qui  rendit  moins  considérable  le 
chiffre  des  morts  et  des  blessés.  Cependant  un  grand  nombre  de  braves , 
et  parmi  eux  beaucoup  d'officiers,  furent  mortellement  frappés.  La  chute 
d'un  mur  en  écrasa  quelques-uns,  entre  autres  le  commandant  Serigny,  du 
2e  léger.  Ils  curent  surtout  à  souffrir  d'une  explosion  terrible,  que  l'on  crut 
d'abord  être  l'effet  d'une  mine  creusée  par  les  assiégés,  mais  qui  provenait 
de  l'incendie  d'un  magasin  à  poudre.  Le  colonel  Lamoricière  se  trouva  parmi 
ceux  qu'elle  mit  hors  de  combat.  Cet  habile  et  intrépide  officier  était  horrible- 

(>2 


kdQ  DOMINATION  FRANÇAISE. 

ment  brûlé  ;  on  craignit  même  pour  sa  vie,  ou  au  moins  pour  sa  vue ,  mais  heu- 
reusement il  conserva  l'une  et  l'autre.  Le  colonel  Combes,  qui  l'avait  suivi 
de  près  sur  la  brèche ,  fut  moins  heureux  :  il  reçut  deux  blessures  mortelles , 
au  moment  où  un  mouvement  qu'il  dirigeait  livrait  l'intérieur  de  la  ville  à  nos 
troupes.  Il  eut  pourtant  encore  la  force  de  s'assurer  du  succès,  et  vint  en 
rendre  compte  au  duc  de  Nemours,  avec  un  calme  stoïque  :  «  Heureux ,  dit-il 
«en  terminant,  ceux  qui  ne  sont  pas  blessés  mortellement,  ils  jouiront 
«  du  triomphe  !  »  Après  ces  dernières  paroles ,  il  chancelle  et  s'affaisse  :  on 
s'aperçut  alors  qu'une  balle  lui  avait  traversé  la  poitrine;  le  surlendemain  il 
n'était  plus!  Ceux  qui  l'ont  vu  dans  ce  moment  suprême  ne  parlent  encore 
qu'avec  un  religieux  enthousiasme  de  son  admirable  sang-froid. 

Privées  de  leurs  chefs,  les  troupes  montraient  quelque  hésitation  ;  le  colonel 
Corbin,  du  17e,  commandant  la  troisième  colonne,  arriva  à  temps  pour  relever 
leur  courage  et  diriger  leurs  efforts.  II  les  répandit  à  droite  et  à  gauche,  en 
ordonnant  à  chaque  détachement  d'opérer  un  mouvement  concentrique  vers 
le  cœur  de  la  place.  Bientôt  les  zouaves  rencontrèrent  les  premiers  une  des 
grandes  voies  de  communication,  la  vraie  route  stratégique  à  travers  ce  dédale 
de  rues  et  d'impasses.  Dès  ce  moment,  la  défense  devint  timide  et  incertaine. 
Quelques  grands  édifices,  des  magasins  publics,  opposèrent  pourtant  encore 
une  opiniâtre  résistance.  Dès  que  les  colonnes  d'attaque  curent  pénétré  assez 
avant  pour  être  maîtresses  de  la  ville,  le  général  Rulhières  en  prit  le  comman- 
dement supérieur.  On  se  battait  encore,  il  est  vrai  ;  mais  les  autorités  faisaient 
leur  soumission ,  et  imploraient  la  clémence  du  vainqueur.  Le  général  fit 
cesser  le  feu,  et  se  dirigea  sur  la  Kasbah ,  où  il  entra  sans  difficulté. 

Pendant  l'assaut,  une  partie  de  la  population  avait  tenté  de  fuir  par  les  côtés 
de  la  ville  non  exposés  à  nos  coups;  mais  un  grand  nombre  de  ces  malheureux 
se  brisèrent  sur  les  rochers  escarpés  qui  ceignent  Constantine,  et  d'où  ils  ne 
pouvaient  descendre  qu'au  moyen  de  longues  cordes  que  leur  poids  faisait 
rompre.  Nos  soldats  furent  saisis  d'horreur  et  de  compassion  lorsque ,  plon- 
geant leurs  regards  dans  le  fond  de  ces  abîmes,  ils  virent  cette  multitude 
d'hommes,  de  femmes  et  d'enfants  écrasés,  mutilés,  entassés  les  uns  sur  les 
autres,  et  se  débattant  encore  dans  les  angoisses  d'une  douloureuse  agonie. 
Ben-Aïssa  ,  le  lieutenant  du  bey,  fut  du  petit  nombre  de  ceux  qui  parvinrent 
à  s'échapper;  le  kaïd-el-dar  (intendant  du  palais),  blessé  la  veille,  était  mort 
pendant  l'assaut;  un  des  cadis  avait  suivi  le  bey;  l'autre,  quoique  blessé, 
s'était  enfui  dès  qu'il  avait  été  en  état  de  supporter  la  fatigue.  Il  ne  restait 
dans  Constantine ,  à  l'exception  du  cheik  El-Bclad ,  aucune  des  autorités 
principales.  Ce  vieillard  vénérable,  affaibli  par  l'Age,  n'avait  pas  assez  d'éner- 
gie pour  faire  face  à  toutes  les  nécessites  de  la  situation.  Heureusement, 
son  fils  se  chargea  d'organiser  une  espèce  de  pouvoir,  une  municipalité 
composée  d'hommes  dévoués ,  à  l'aide  desquels  on  parvint  à  connaître  et  à 
classer  les  ressources  que  la  ville  offrait,  ainsi  qu'à  faire  rentrer  la  contribution 


DOMINATION  FRANÇAISE.  '.'M 

de  guerre  imposée  aux  habitants  pour  subvenir  aux  besoins  de  l'armée. 
Parmi  les  principaux  édifices,  on  choisi!  d'abord  ceux  qui  devaient  être  affec- 
tés aux  ambulances,  aux  magasins  de  vivres  el  fourrages,  à  la  manutention  du 
pain.  Le  duc  de  Nemours  el  le  général  Valée  prirent  ensuite  possession  du 
palais  d'Ahmed,  vaste  construction,  composée  do  quatre  cours  inégales,  plan- 
tées d'orangers,  de  citronniers,  de  jasmins  et  de  vignes,  et  entourées  de 
galeries  soutenues  par  des  colonnes  de  marbre.  Il  ne  faul  pas  cependant  cher- 
cher ici  la  symétrie,  l'élégance  d'ornementation  et  la  richesse  de  détails  qui  se 
font  remarquer  dans  les  palais  de  Séville  et  de  Grenade;  mais  dans  cet  ensemble 
on  trouve  encore  un  effet  prestigieux,  sous  l'impression  duquel  l'esprit  rêve 
de  plus  grandes  magnificences. 

A  part  ce  palais  et  quelques  autres  de  moindre  apparence,  Constantine  est 
un  vaste  et  triste  assemblage  de  maisons  ,  coupé  de  ruelles  tortueuses  et 
infectes,  vrai  labyrinthe  de  cloaques  et  d'égouts.  Les  habitations,  entassées 
les  unes  sur  les  autres ,  soid  construites  en  briques  mal  cuites  ,  et  dans  la  partie 
supérieure  en  matériaux  de  terre  séchée  au  soleil ,  ayant  toutes  des  étapes  en 
saillie,  qui  envahissent  la  voie  publique  et  l'attristent  de  la  teinte  sombre  de 
leurs  parois.  Les  seules  parties  sur  lesquelles  les  yeux  fatigués  peuvent  se 
reposer,  ce  sont  les  ruines;  là,  du  moins,  circule  un  peu  d'air  et  de  lumière. 
La  plupart  des  maisons  n'ont  qu'un  simple  rez-de-chaussée  et  une  petite  cour 
sombre  et  humide,  de  forme  carrée  ou  triangulaire.  D'autres,  en  plus  petit 
nombre,  ont  deux  et  même  trois  étages ,  des  colonnes  en  marbre  et  quelques 
ornements  d'architecture.  Constantine  n'offre  pas ,  comme  Alger,  un  type 
unique  de  constructions  servilement  calqué  d'un  bout  à  l'autre  de  la  ville  :  ici, 
la  colonne  s'assied  gravement  sur  de  larges  bases  ;  là,  elle  se  contourne  de  la 
manière  la  plus  bizarre;  ailleurs,  elle  s'élance,  svelte  et  gracieuse  comme  la 
tige  d'un  palmier;  d'une  maison  à  l'autre  ,  souvent  même  d'un  étage  à  l'autre, 
dans  la  même  maison,  l'ogive  s'alonge,  se  déprime,  ou  se  marie  au  plein  cintre 
et  à  la  plate-bande.  Plusieurs  mosquées,  quoique  sans  marbres  et  sans  déco- 
rations brillantes,  se  font  remarquer  par  la  multiplicité  de  leurs  nefs,  que  sépa- 
rent des  rangées  d'arcades  ogivales. 

.Mais,  parmi  ces  spécimens  d'architecture,  les  plus  remarquables,  sans 
contredit,  sont  ceux  qui  appartiennent  à  l'art  antique.  La  puissance  de  leur 
structure ,  la  hardiesse  de  leur  jet,  la  majesté  calme  avec  laquelle  ils  abritent , 
sous  leurs  grandes  ombres,  les  masures  modernes,  les  font  ressembler  aux 
chênes  majestueux  des  forêts,  qui  protègent  de  leurs  branches  séculaires,  mais 
toujours  vigoureuses,  les  arbustes  et  les  buissons  qui  végètent  auprès  d'eux. 
Quelques  pans  de  murs  de  la  Kasbah  paraissent  être  de  construction  romaine  : 
on  y  distingue  ça  et  là  des  matériaux  antiques  ;  le  pont  d'El-Cantara  réunit 
aussi  de  nombreux  vestiges  de  la  domination  romaine. 

Cinq  rues  principales  traversent  Constantine  dans  un  sens  à  peu  près  paral- 
lèle au  cours  du  Kummel.  La  plus  élevée  conduit  de  la  porte  supérieure  à  la 


'.i)2  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Kasbah,  qui  suit  assez  exactement  la  crête  du  terrain  sur  lequel  la  ville  est 
assise.  Deux  autres  partent  des  abords ,  l'une  de  la  porte  inférieure ,  l'autre 
d'une  porte  intermédiaire ,  auxquelles  elles  se  rattachent ,  par  de  tortueux 
embranchements.  Une  troisième  prend  naissance  à  la  porte  intérieure,  auprès 
de  laquelle  eut  lieu  la  grande  explosion.  A  leurs  extrémités  opposées,  ces 
grandes  voies  se  transforment  en  un  réseau  inextricable  de  petites  rues  dont  le 
nœud  est  auprès  de  la  porte  du  pont.  Les  autres  rues,  pour  la  plupart  per- 
pendiculaires à  celles-ci,  sont  en  pente  rapide;  elles  se  joignent  et  se  séparent, 
se  perdent  et  se  retrouvent,  et  semblent  disposées  tout  exprès  pour  faire  le 
désespoir  de  celui  qui  est  forcé  de  les  parcourir.  Le  seul  côté  pittoresque  de 
ces  voies  immondes,  ce  sont  les  passages  voûtés,  au  moyen  desquels  les  rues  se 
prolongent  à  travers  des  massifs  de  bâtiments  :  le  jour  y  meurt  et  renaît  tour 
à  tour,  les  passants  glissent  comme  des  ombres  dans  le  clair-obscur,  et  dessi- 
nent de  bizarres  silhouettes  sur  le  fond  lumineux  qu'encadrent  les  derniers 
arceaux. 

Nous  avons  dit  ailleurs  l'origine  de  Cirtha  (Constanline);  elle  fut  d'abord 
appelée  parles  Romains  Colonia  Sittianorum,  du  nom  d'un  partisan  qui  rendit 
de  grands  services  à  César  dans  la  guerre  d'Afrique  ;  Appien  assure  même 
qu'elle  fut  donnée  en  dotation  à  ce  Sittius.  Micipsa  y  avait  mené  une  peu- 
plade grecque,  et,  suivant  Strabon ,  l'avait  rendue  tellement  puissante  qu'elle 
pouvait  mettre  sur  pied  vingt  mille  fantassins  et  dix  mille  cavaliers.  Lorsque 
les  Vandales,  dans  le  ve  siècle,  envahirent  la  Numidie  et  les  trois  Mauritanies  , 
ils  détruisirent  toutes  les  villes  florissantes,  mais  Cirtha  fut  du  petit  nombre  de 
celles  qui  résistèrent  au  torrent  dévastateur.  Les  victoires  de  Bélisairc  la  retrou- 
vèrent debout  ;  Constantin  l'embellit  de  riches  édifices,  et  lui  donna  son  nom  ; 
l'empereur  Justinien  y  fit  aussi  faire  de  grandes  réparations,  et  reçut  à  ce  titre, 
dit  Procopc,  le  nom  de  second  fondateur  de  Constanline. 

Au  xne  siècle,  un  écrivain  arabe  (Edris)  s'exprimait  ainsi  sur  l'état  de  Con- 
stantine  :  «  Cette  ville,  disait-il,  est  peuplée  et  commerçante  ;  ses  habitants 
<(  sont  riches  ;  ils  s'associent  entre  eux  pour  la  culture  des  terres  et  pour  la 
«  conservation  des  récoltes  ;  le  blé,  qu'ils  enferment  dans  des  souterrains,  y 
«  reste  souvent  un  siècle  sans  éprouver  aucune  altération.  Entourée  presque 
«  entièrement  par  une  rivière  profondément  encaissée,  et  par  une  enceinte  de 
«  hautes  muraille,  cette  ville  est  considérée  comme  une  des  places  les  plus 
«  fortes  du  monde.  »  Au  commencement  du  xvie  siècle,  lorsque  Kaïr-ed-Din 
s'en  empara,  Constantinc  contenait  environ  huit  mille  maisons,  ce  qui  suppose 
une  population  de  trente  à  quarante  mille  âmes.  C'était,  après  Tunis,  dont  elle 
dépendait  encore,  la  ville,  de  toute  cette  partie  de  l'Afrique,  où  l'industrie 
était  le  plus  florissante.  Le  tissage  de  la  laine,  la  mise  en  œuvre  des  cuirs,  occu- 
paient un  très-grand  nombre  d'artisans;  ces  produits  étaient  dirigés  sur  les 
marchés  du  littoral  et  des  villes  intérieures,  principalement  sur  ceux  de  Msilah 
et  de  Nikouz.  Cette  dernière  ville  faisait  d'abondantes  récolles  de  noix  et  de 


DOMINATION  FRANÇAISE  493 

ligues,  forl  estimées  dans  le  pays,  el  qui"  ses  marchands  transportaient  à 
Constantine;  mais  le  commerce  le  plus  importanl  avait  lieu  avec  le  désert,  d'où 
les  caravanes  apportaient  de  la  poudre  d'or,  des  esclaves,  des  plumes  d'autru- 
che, des  lapis,  deshaïksen  soie  cl  en  laine  de  diverses  qualités. 

Les  pertes  occasionnées  par  la  guerre  et  les  émigrations  considérables  qui 
eurent  lieu  pendant  le  siège,  avaient  réduit  la  population  de  Constantine  à  seize 
ou  dix-huit  mille  âmes;  cependant  les  habitants,  revenus  de  leur  stupeur,  ne 
tardèrent  pas  à  rentrer  ;  maisils  nous  abandonnèrent  presque  exclusivement 
1rs  parties  hantes  de  la  \ille,  ainsi  que  les  grandes  mes.  ils  se  tinrent  d'abord 
loin  de  la  lumière,  dans  les  nielles  détournées  el  dans  les  bas  quartiers  qui 
longent  le  Knininel;  puis,  enhardis  par  notre  conduite  pacifique,  ils  regagnè- 
rent insensiblement  leurs  maisons.  Les  autorités  françaises  les  y  engageaient 
par  tons  les  moyens  possibles;  elles  tirent  respecter  les  propriétés;  partout 
elles  assurèrent  le  libre  exercice  des  diverses  industries;  aussi  Constantine 
reprit-il  bientôt  son  aspect  accoutumé;  les  transactions  se  rétablirent,  et  nos 
soldats,  privés  depuis  longtemps  des  douceurs  de  la  civilisation,  achetaient 
avec  une  ardeur  sans  égale  tout  ce  qui  était  exposé. 

Le  lils  du  cheik  El-Belad,  Sidi-Hamouda,  qui  nous  avait  offert  son  concours 
avec  tant  d'empressement,  fut  nommé  kaïd  de  la  ville.  La  sollicitude  qu'il  mit 
à  s'acquitter  de  ses  fonctions  et  à  prévenir  les  causes  de  désordre,  affranchit 
notre  prise  de  possession  de  tout  acte  de  violence.  Cette  attitude  calme  permit 
d'utiliser  toutes  les  ressources,  de  conserver  tous  les  documents  administratifs 
et  de  suivre  toutes  les  traditions.  Bientôt,  sous  l'influence  de  ce  sage  système, 
un  grand  nombre  des  tribus  voisines  vinrent  faire  leur  soumission,  et  la  puis- 
sance d'Ahmed-Bey  fut  complètement  ruinée  au  dedans  et  au  dehors.  Il  errait 
en  fugitif  dans  les  monts  Aurès,  et  les  populations  habituées  à  reconnaître  le 
droit  du  plus  fort,  tournaient  vers  nous  leurs  vœux  et  leurs  espérances. 

Quelques  jours  après  notre  installation  à  Constantine,  on  vit  arriver,  non 
sans  quelque  surprise,  le  12e  régiment  de  ligne  ayant  le  duc  de  Joinville  à  sa 
tète.  Le  jeune  prince ,  monté  sur  C  Hercule ,  avait  fait  rclrtchc  à  Bouc ,  le 
Y  octobre.  Instruit  de  l'ouverture  de  la  campagne,  il  voulut  courir  les  mêmes 
périls  que  son  frère  ;  mais  il  dut  différer  son  départ  jusqu'à  la  quarantaine  pres- 
crite. Cette  arrivée  soudaine  jeta  une  espèce  de  panique  dans  l'armée  :  le 
régiment  traînait  à  sa  suite  un  grand  nombre  de  fiévreux,  et  comme,  durant  la 
traversée  de  France  en  Afrique,  plusieurs  de  ses  hommes  avaient  été  atteints 
du  choléra,  on  prétendit  qu'il  apportait  avec  lui  ce  fatal  fléau.  En  effet,  soit 
qu'il  fût  réellement  atteint,  soit  que  la  peur  eût  contribué  au  développement 
de  la  maladie,  la  mortalité  devint  très-grande  dans  les  hôpitaux  ;  les  décès  s'y 
succédaient  avec  une  effrayante  rapidité ,  non-seulement  chez  les  soldats , 
mais  encore  chez  les  officiers;  un  général,  le  marquis  de  Caraman,  succomba 
même  à  cette  affection. 

Pour  arrêter  les  progrès  de  l'épidémie ,  le  général  Valée  résolut  d'évacuer 


U0\  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Constantin?;  l'approche  de  la  mauvaise  saison  lui  en  faisait  d'ailleurs  un  devoir 
rigoureux.  La  première  colonne,  composée  du  parc  de  siège  et  de  plusieurs 
bataillons  d'infanterie,  se  mit  en  marche  le  20  octobre,  accompagnant  les 
dépouilles  mortelles  du  général  comte  Damrémont  qui  reposent  aujourd'hui 
sous  le  dôme  des  Invalides.  La  seconde  colonne  partit  le  2G ,  sous  les  ordres 
du  général  Trczel,  avec  un  convoi  de  malades.  Enfin  ,  le  29  octobre,  le  général 
Valéc  quitta  lui-même  Constantine  avec  la  troisième,  laissant  dans  la  place 
une  garnison  de  deux  mille  cinq  cents  hommes ,  sous  les  ordres  du  général 
Bernelle.  En  cas  d'attaque ,  il  avait  fait  préparer  pour  elle  un  réduit  dans  la 
Kasbah.  De  Constantine  à  Bone,  la  marche  de  nos  troupes  ne  fut  pas  un  seul 
instant  interrompue;  on  voyait  de  toutes  parts  les  Arabes  et  les  Kabaïles  se 
retirer  dans  leurs  douairs,  tristes  et  abattus.  Par  précaution  néanmoins,  les 
points  intermédiaires  :  Medjez-Amar,  Ghelma,  Nech-Maya  et  Dréan  furent 
occupés,  et  devinrent  des  places  fortes.  En  arrivant  à  Ponc  le  G  novembre,  le 
général  Valée  y  reçut  des  mains  de  M.  de  Lasalle ,  officier  d'ordonnance  du 
roi ,  le  bâton  de  maréchal  et  le  titre  de  gouverneur  général  des  possessions 
françaises  en  Afrique. 


CHAPITRE   XVIII. 

GOUVERNEMENT  JDU  MARÉCHAL    VALÉE 

(G   NOVEMBRE    1837  —  -28    DÉCEMBRE    1840.  ) 

Résultais  do  la  prise  do  Constantinc  —  Différends  à  propos  du  traité  de  laTafna.  — 

Organisation  des  troupes  et  du  territoire  d'Abd-el-Kader.  —  Fondation  de  Philippe- 
ville.  —  Expédition  des  Bibans  ou  Portes  de  Fer.  —  Reprise  des  hostilités.  —  Défense 
héroïque  de  Mazagran.  —  Le  prince  royal  et  le  duc  d'Aumale  au  ïeniah  de  Mouzaïa. 
—  Situation. 


Le  23  octobre,  le  canon  des  Inva- 
lides annonçait  aux  habitants  de 
Paris  la  prise  deConstantine  ;  et  déjà 
celte  nouvelle  conquête ,  comme 
celle  d'Alger,  jetait  de  l'anxiété  dans 
les  esprits.  Les  irrésolutions  que  le 
gouvernement  montrait  depuis  sept 
années  ,  dans  toutes  les  affaires 
d'Afrique,  donnaient  cours  aux 
bruits  les  plus  sinistres.  Gonser- 
vera-t-on  Constantinc?  se  deman- 
dait-on de  toutes  parts,  et  les  deux 
principaux,  organes  du  ministère 
répondaient  à  cette  question  d'une 


tout  opposée.   Dans  les  chambres,  même  sollicitude  et  même  indé- 


196  DOMINATION  FRANÇAISE. 

cision,  Le  discours  d'ouverture  avait  bien  annoncé,  en  termes  pompeux,  la 
conquête  de  Constantine.  «  Si  la  victoire,  disait  la  Couronne,  a  plus  fait 
«  quelquefois  pour  la  puissance  de  la  France,  jamais  elle  n'a  élevé  plus  haut 
«  la  gloire  et  l'honneur  de  ses  armes.  »  Mais,  comme  toujours,  le  ministère 
avait  pris  à  tâche  de  ne  rien  préciser,  de  n'annoncer  aucune  détermina- 
tion positive  sur  la  conservation  de  la  nouvelle  conquête.  «  Dans  l'est  de 
<(  l'Algérie,  ajoutait-il,  comme  dans  l'ouest,  nous  avons  voulu  la  paix;  mais 
«  l'opiniâtreté  du  bey  qui  commandait  à  Constantine  nous  a  obligé  à  prouver 
«  une  fois  de  plus  aux  indigènes  qu'ils  devaient  renoncer  à  nous  résister.  »  Voilà 
tout,  À  la  Chambre  des  pairs,  M.  de  Gasparin,  sans  crainte  de  heurter  la  sus- 
ceptibilité  nationale,  proclamait  tout  haut  l'incapacité  de  la  France  à  coloniser, 
et  proposait  d'abandonner  Constantine  après  l'avoir  démantelée.  M.  Mérilhou, 
au  contraire,  sommait  le  ministère  de  conserver  l'Algérie  et  demandait  une  loi 
qui  déclarât  celte  province  définitivement  unie  à  la  France. 

A  la  Chambre  des  députés,  les  antipathies  pour  notre  possession  d'Afrique 
se  manifestaient  avec  plus  de  violence  encore.  Aux  yeux  de  M.  Duvcrgier  de 
Hauranne,  le  gouvernement  s'était  engagé  dans  une  voie  déplorable  par  son 
ardeur  belliqueuse,  et  il  taxait  l'expédition  de  Constantine  de  funeste  et 
d' 'impolitique.  MM.  Jaubert  et  Desjobcrt,  ces  deux  implacables  adversaires  de 
la  conquête  de  l'Algérie,  dont  les  discours  ont  été  aussi  funestes  à  notre  domi- 
nation que  des  batailles  perdues ,  vinrent  ensuite  faire  entendre  leur  plaidoyer 
systématique  contre  tout  ce  qui  se  passait  en  Afrique.  Pour  eux,  l'Algérie 
était  un  gouffre  où  toutes  les  ressources  de  la  France  se  consommaient  en 
pure  perte  ;  ils  comptaient  avec  affectation  et  souvent  exagéraient  le  nombre 
des  morts  et  des  blessés;  ils  supputaient  aussi  la  balance  du  commerce,  et 
comme  ils  la  trouvaient  peu  favorable  à  la  métropole  ,  ils  ne  cessaient  de  dire 
que  l'Algérie  ruinait  la  France.  Étroite  et  absurde  manière  de  calculer  1  Comme 
si  la  civilisation  n'a  pas  toujours  imposé  aux  grandes  nations  des  devoirs  impé- 
rieux ,  stériles  dans  leurs  résultats  immédiats ,  féconds  dans  leurs  consé- 
quences éloignées.  Et  nous  aussi  nous  voudrions  que  cette  grande  expérience 
lut  conduite  avec  plus  d'économie  et  de  volonté;  mais,  malgré  les  fautes  qui 
ont  été  commises,  nous  ne  cesserons  d'engager  la  France  à  persévérer  dans  la 
voie  qu'elle  s'est  tracée  ;  car,  à  toutes  les  époques,  ce  sera  pour  elle  une  véri- 
table gloire  que  d'avoir  entrepris  le  rétablissement  de  la  civilisation  et  du 
christianisme  en  Afrique  '. 

Mais  détournons  les  yeux  de  ces  malencontreux  politiques  et  suivons  le  fd 
des  événements. 

Le  maréchal  Valée  arriva  à  Alger  dans  les  premiers  jours  de  novembre , 
ramenant  avec  lui  les  troupes  excédant  les  besoins  de  la  nouvelle  occupation. 
Ce  retour  était  bien  nécessaire  ;  car  nos  forces  avaient  été  tellement  diminuées 

'  «  La  conversion  delà  Darbarie  on  province  européenne,  écrivait  le  duc  d'Orléans  an  roi 
"son  père,  marquera  votre  règne  d'un  des  grands  événements  du  siècle  » 


DOMINATION  FRANÇAISE.  i-U7 

dans  celle  province  que  de  (ouïes  paris,  à  l'instigation  d'Abd-el-Kader,  les 
tribus  se  soulevaient  contre  nous.  Le  frère  de  l'émir,  El- Hadji  Mustapha, 
s'était  emparé  de  Biidah  et  y  levait  des  contributions;  les  Efadjoutes  recom- 
mençaient à  commettre  des  vols  sur  notre  territoire.  En  l'absence  du  gouver- 
neur général,  l'administration  civile  et  militaire  avait  bien  été  confiée  à  des 
chefs  expérimentés  :  BU  général  Bro  d'abord,  puis  au  général  Négrier;  mais 
que  pouvait  contre  tant  d'ennemis  toute  leur  habileté,  avec  le  faible  effectif  dont 
ils  disposaient?  ils  n'avaient  guère  que  quinze  cents  hommes  en  état  de  tenir  la 
campagne.  On  adressa  des  remontrances  au  bey  de  Milianah,  qui  était  l'un  des 
principaux  fauteurs  de  ces  troubles;  mais  ce  chef,  qui  sentait  alors  toute  sa 
force,  n'y  répondit  que  par  l'ironie.  «  St  les  Français,  dit-il  à  nos  envoyés, 
«  veulent  assurer  la  tranquillité  du  pays,  qu'ils  en  confient  la  police  à  mon 
«  maître,  et  qu'ils  se  bornent  à  occuper  Alger.  »  Ainsi,  la  victoire  venait  à 
peine  d'inaugurer  notre  souveraineté  dans  la  province  de  Constantine  que  de 
nouveaux  troubles  germaient  dans  celle  d'Alger. 

La  convention  signée  le  ;i0  mai  sur  la  plage  de  la  Tafna,  avait  interdit  à 
l'émir  de  sortir  du  pays  placé  sous  son  commandement.  Mais  son  caractère 
ambitieux  et  inquiet  faisait  craindre  que,  sous  prétexte  de  poursuivre  hors  de 
son  territoire  des  ennemis  qu'il  ne  pouvait  autrement  atteindre,  il  ne  tentai 
de  pénétrer  au  delà  des  montagnes  qui  servent  délimite  aux  provinces  d'Alger 
et  de  Tittery.  Le  maréchal  Valée  fut  donc  autorisé  à  prendre  les  mesures 
propres  à  rendre  impuissantes  toutes  tentatives  de  ce  genre;  tandis  que  d'un 
autre  côté,  on  cherchait  à  éclaircir  ce  que  la  lettre  du  traité  de  la  Tafna  pou- 
vait offrir  d'équivoque  au  sujet  des  limites  à  l'est  d'Alger.  Le  dissentiment  qui 
existait  entre  nous  et  Abd-el-Kader  portait  principalement  sur  l'article  2. 
L'émir  prétendait  qu'il  nous  bornait  à  l'Oued-Kaddara  ,  et  que  le  mot  arabe 
au  delà  qui  s'y  trouve,  mis  après  le  nom  de  cette  rivière,  était  tout  à  fait  sans 
valeur.  Nous  disions,  nous,  au  contraire,  qu'il  en  avait  une  très-grande  et 
signifiait  que  nous  n'avions  pas  voulu  nous  limiter  dans  la  direction  de  l'est. 
En  conséquence ,  il  fut  décidé  qu'on  n'admettrait  d'autre  interprétation  que 
celle  qui,  en  assurant  au  profit  de  l'administration  française  la  contiguïté  des 
deux  provinces  d'Alger  et  de  Constantine,  et  la  possession  facultaîive  du  lit- 
toral tout  entier,  depuis  Alger  jusqu'à  la  frontière  tunisienne,  lui  laisserait 
également  tout  le  territoire  au  nord  d'une  ligne  tracée  d'Alger  aux  Portes  de 
1er.  y  compris  ce  défilé  et  le  fort  de  Hamza.  Malgré  cela,  Abd-el-Kader,  ne 
tenant  aucun  compte  de  ces  décisions ,  opérait  des  razzias  dans  la  partie  con- 
testée et  y  instituait  des  fonctionnaires  dévoués  à  sa  personne. 

A  cette  époque,  l'émir  envoya  à  Paris  son  secrétaire  intime,  Sidi-Mouloud- 
Ben-Arrach.  avec  la  mission  ostensible  d'offrir  au  roi  des  présents  ,  mais  ,  au 
fond,  pour  obtenir  une  solution  favorable  à  l'interprétation  qu'il  voulait  don- 
ner au  traité  du  30  mai.  Fort  heureusement  les  ministres  se  récusèrent,  et 
l'émissaire  d'Abd  el-Kader  reçut  l'invitation  de  s'entendre  directement,  à 

fi:1» 


W8  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Alger,  avec  le  gouverneur  général.  Cette  réponse  coupa  court  à  tous  les 
atermoiements;  Mouloud  Ben-Arrach  quitta  la  France,  et  quelques  jours 
après  son  arrivée  en  Afrique  (4  juillet),  il  signait  la  convention  suivante  : 

Article  1er. —  Dans  la  province  d'Alger,  les  limites  du  territoire  que  la  France  s'est 
réservé  au  delà  de  i'Oued-Kaddara  sont  fixées  de  la  manière  suivante  :  le  cours  de 
TOued-Kaddara,  jusquà  sa  source,  au  mont  Thibiarin;  de  ce  point  jusqu'à  Tisser,  au- 
dessus  du  pont  de  Ben-Hlni;  la  ligne  actuelle  de  délimitation  entre  Touthan  de  Kliachna 
et  celui  de  Beni-Djaah ,  et  au  delà  de  Tisser  jusqu'au  Biban,  la  route  d'Alger  à  Con- 
stantine, de  manière  à  ce  que  le  fort  de  Hamza,  la  route  royale,  et  tout  le  territoire  au 
nord  et  à  Test  des  limites  indiquées  restent  à  la  France ,  et  que  la  partie  du  territoire 
de  Beni-Djaad ,  de  THamza  et  de  TOuaiinougha ,  au  sud  et  à  l'ouest  de  ces  mêmes 
limites,  soit  administrée  par  l'émir.  Dans  la  province  d'Oran ,  la  France  conserve  le 
droit  de  passade  sur  la  route  qui  conduit  actuellement  du  territoire  d'Arzew  à  celui  de 
iWostaganem  ;  elle  pourra,  si  elle  le  juue  convenable,  réparer  et  entretenir  la  partie  de 
cette  route  à  Test  de  la  Macta,  qui  n'est  pas  sur  le  territoire  de  Mostaganem  ;  mais  les 
réparations  seront  faites  à  ses  frais  et  sans  préjudice  des  droits  de  l'émir  sur  le  pays. 

Article  2.—  L'émir,  en  remplacement  des  30,000  fanègues  de  blé  et  des  30,000  fanè- 
gues  d'orge  qu'il  aurait  dû  donner  à  la  France  avant  le  15  janvier  1S38,  versera  chaque 
année,  pendant  dix  ans,  2,000  fanègues  de  blé  et  2,000  fanègues  d'orge.  Ces  denrées 
seront  livrées  à  Oran  le  1"  janvier  de  chaque  année,  à  dater  de  1839.  Toutefois,  dans 
le  cas  où  la  récolte  aurait  été  mauvaise,  l'époque  de  la  fourniture  serait  retardée. 

Article  3.  —  Tes  armes,  la  poudre,  le  soufre  et  le  plomb  dont  l'émir  aura  besoin 
seront  demandés  par  lui  au  gouverneur-général,  qui  les  lui  fera  livrer  à  Alger,  au  prix 
de  fabrication,  et  sans  aucune  augmentation  pour  le  transport  par  mer  de  Toulon  en 
Afrique. 

Article  4.  —  Toutes  les  dispositions  du  traité  du  30  mai  1837,  qui  ne  sont  pas 
modifiées  par  la  présente  convention,  continueront  à  recevoir  pleine  et  entière  exécu- 
tion, tant  dans  Test  que  dans  l'ouest. 

Cet  acte  réglait  donc  les  seuls  points  sur  lesquels  des  stipulations  écrites 
fussent  indispensables;  les  autres  ne  pouvaient  fournir  matière  à  aucune  autre 
contestation. 

Dans  la  province  de  Constantine  régnait  un  calme  auquel  nous  avions  été 
peu  accoutumés  dans  les  autres  parties  de  notre  conquête.  Les  chefs  des  tribus, 
les  gouverneurs  de  villes  venaient,  en  foule,  faire  leur  soumission  ;  parmi  ces 
derniers  on  remarqua  surtout  le  kaïd  de  Milah,  petite  ville  placée  à  douze 
lieues  de  Constantine ,  sur  la  route  du  port  de  Djidgelli ,  et  qui  commando 
aussi  les  plaines  de  la  Medjanah.  L'investiture  en  fut  donnée  au  kaïd,  et  plus 
tard  les  troupes  françaises  vinrent  y  former  un  établissement  permanent.  Milah 
était  destiné  à  devenir  un  poste  important,  comme  base  d'opérations,  toutes 
les  fois  que  les  intérêts  de  notre  politique  exigeraient  notre  intervention  du 
côté  de  Stora ,  ou  dans  la  direction  des  Portes  de  Fer. 

Bientôt  après,  le  gouverneur  général  ordonna  au  général  Négrier  de  faire 
une  reconnaissance  sur  Stora.  Cette  opération,  entreprise  pour  compléter  la 


DOMINATION  FRANÇAISE.  V!M» 

recherche  d'une  plus  courte  %oio  de  Constantine  à  la  mer,  devait  s'effectuer  à 

travers  un  pays  (mit  à  l'ait  inconnu,  et  dans  lequel  les  Turcs  eux-mêmes 
n'avaient  pas  osé  s'aventurer  depuis  longtemps.  Klle  fut  néanmoins  accomplie 
avec  un  plein  succès,  et,  contre  toute  espérance,  on  put  l'étendre  jusqu'au 
rivage.  La  colonne  franchit  les  montagnes  qui  séparent  le  Rummel  du  bassin 
de  Stora,  et,  n'apercevant  point  d'ennemis,  s'avança  jusqu'aux  ruines  de 
Rusicada.  Celte  marche  hardie  inquiéta  les  Kabaïles,  qui  harcelèrent  à  son 
retour  notre  expédition,  à  laquelle  pourtant  quelques-uns  de  leurs  chefs  vin- 
rent porter  des  assurances  de  paix.  Dans  cette  rencontre  les  auxiliaires  indi- 
gènes combattirent  sous  nos  drapeaux  avec  une  vigueur  remarquable,  et  furent 
presque  seuls  atteints  par  l'ennemi.  La  distance  parcourue  n'offrit  à  la  marche 
de  nos  troupes  aucune  difficulté  sérieuse  :  le  pays  traversé  était  boisé,  fertile 
et  beau  ;  l'établissement  sur  les  ruines  de  la  cité  romaine  demeura  dès  lors 
résolu;  dès  lors  aussi,  commença  l'exécution  de  la  route  qui ,  par  le  camp  de 
Smendou  et  celui  de  l'Arrouch  ,  conduit,  en  trois  marches,  de  Constantine  à 
son  port  naturel. 

Trompé  par  des  espérances  que  ses  partisans  lui  faisaient  trop  légèrement 
concevoir,  Ahmed-Iiey  qui,  depuis  sa  chute,  errait  dans  le  désert  avec  les 
cavaliers  de  quelques  tribus  qui  ne  l'avaient  pas  abandonné ,  s'était  d'abord 
avancé  dans  le  Djerid,  non  loin  du  point  où  Abd-el-Kader  avait,  pendant 
quelque  temps,  dressé  ses  tentes.  Il  chercha  ensuite  à  se  rapprocher  de 
Constantine,  et  n'en  était  plus  qu'à  cinq  journées,  lorsque  le  général  Négrier, 
avec  toutes  ses  forces  disponibles,  se  porta  au-devant  de  lui,  comprenant  bien 
qu'un  tel  voisinage  jetterait  de  l'incertitude  parmi  nos  partisans,  et  empêche- 
rait les  Arabes  de  se  soumettre.  Cette  démonstration  suffit  pour  faire  reculer 
l'ancien  bey,  qui  continua  depuis  ses  intrigues,  mais  dont  les  tentatives 
restèrent  toujours  sans  résultat. 

Dans  les  provinces  du  centre  et  de  l'ouest,  la  guerre  avait  cessé  à  la  suite 
de  la  convention  de  la  Tafna;  mais  Abd-el-Kader,  toujours  à  l'affût  des  cir- 
constances qui  pouvaient  aider  à  l'agrandissement  de  son  autorité ,  croyant 
d'ailleurs  que  la  défaite  d'Ahmed-Bey  serait  favorable  à  ses  projets  ,  était 
venu,  dans  le  mois  de  décembre  1837,  placer  son  camp  dans  l'outhan  d'Ouan- 
nougha ,  près  de  Hamza.  Là,  il  reçut  l'hommage,  non  seulement  des  chefs 
sur  lesquels  le  commandement  lui  avait  été  donné,  m  us  encore  de  ceux  des  tri- 
bus de  l'est,  de  l'autre  côté  des  montagnes.  Des  agents  qu'il  ne  désavouait  pas, 
jetaient,  par  l'intrigue  et  la  menace,  l'incertitude  parmi  les  Arabes  qui  recon- 
naissaient déjà,  ou  se  préparaient  à  reconnaître  l'autorité  de  la  France,  et 
l'alarme  s'étendait  même  jusqu'aux  extrémités  orientales  de  la  Metidja  sou- 
mise. Il  importait  donc  d'en  faire  cesser  les  causes  :  un  camp  de  deux  mille  cinq 
cents  hommes  fut  établi  sur  le  haut  Khamis ,  pour  observer  le  mouvement  de 
l'émir.  Il  se  retira  alors  sur  Medeah,  et  les  troupes  françaises,  après  avoir  man- 
œuvré quelques  jours  le  long  de  l'Atlas ,  rentrèrent  dans  les  positions  qu'elles 


500  DOMINATION  FRANÇAISE. 

occupaient  auparavant.  Bientôt  après  celte  démonstration  de  notre  part,  l'émir 
se  dirigea  sur  Tekedempt,  où  se  faisaiei.t  en  ce  moment  les  préparatifs  d'une 
expédition  qu'il  projetait  du  côté  du  désert. 

Avant  de  le  suivre  dans  cette  course  lointaine,  donnons  une  idée  de  la  nou- 
velle organisation  qu'il  avait  établie  dans  le  territoire  qui  lui  était  dévolu  par 
le  traité  de  la  ïafna. 

Ayant  vu  les  Français  s'emparer  successivement  des  villes  les  plus  considé- 
rables de  l'Algérie  ;  sachant  bien  qu'en  cas  de  revers  les  Arabes  qui  lui  étaient 
le  plus  dévoués  ne  résisteraient  pas  à  la  tentation  de  piller  ses  munitions  et  ses 
richesses,  Abd-el-Kader  forma  d'abord  le  projet  de  fonder  quelques  villes ,  où 
il  pût  mettre  son  trésor  à  l'abri  de  la  rapacité  de  ses  sujets,  et  où  il  pût  agglo- 
mérer les  populations  des  lieux  qu'il  ferait  évacuer  au  premier  soupçon  d'une 
invasion  française.  Comme  la  prise  de  Constantine  l'avait  convaincu  qu'aucune 
fortification  ne  pouvait  résister  aux  armes  des  chrétiens,  il  choisit,  pour  établir 
ses  places  de  refuge,  des  sites  escarpés  qu'il  jugea  inaccessibles  à  nos  troupes. 
Dans  cette  intention  il  fonda  :  Hoghar ,  à  quinze  lieues  environ  au  sud-est  de 
Medeah  ;  Thaza,  à  douze  ligues  sud-sud-est  de  Milianah;  Saïda,  à  une  journée 
et  demie  arabe  au  sud  de  Mascara,  dans  la  tribu  de  Beni-Yacoub;  Tafraoua, 
située  à  une  journée  au  sud  de  Tlemcen.  Mais  la  plus  importante  de  ses  créa- 
tions fut  Tekedempt,  dont  il  fit  le  siège  principal  de  son  autorité. 

Située  au  milieu  d'un  pays  tout  à  fait  inculte,  cette  place,  où  l'on  a  reconnu 
depuis  les  ruines  d'une  cité  romaine,  est  à  trente  lieues  sud-ouest  de  Thaza 
et  à  dix-huit  lieues  est  de  Mascara.  Elle  était  défendue  par  une  redoute  et 
par  deux  forts,  dans  le  plus  grand  desquels  Abd-el-Kader  plaça  son  habita- 
tion ,  et  des  bâtiments  capables  de  contenir  dix-huit  cents  soldats.  Environ 
trois  cents  cabanes,  au  milieu  desquelles  s'élèvent  quelques  maisons  avec 
terrasses  ou  recouvertes  en  tuiles,  composaient  toute  la  ville.  Les  habitants 
étaient  des  Maures  de  Mazagran  et  de  Moslaganem,  et  des  Koulouglis  de 
Milianah  et  de  Medeah,  exilés  à  Tekedempt  par  l'émir.  Le  fort  servit  de  dépôt 
pour  les  munitions  de  guerre;  là  se  trouvait  aussi  l'établissement  de  la  mon- 
naie, et  enfin  un  grand  nombre  d'outils  et  de  machines  que  Ben-Arrach  avait 
achetés  en  France  pendant  son  voyage. 

Peu  confiant  dans  les  ressources  que  lui  fournissaient  les  contingents  de 
chaque  tribu,  dont  le  chiffre  cependant  s'élevait  à  73,000  hommes,  infanterie  et 
cavalerie,  ou  plutôt  voulant  se  ménager,  contre  les  Arabes,  un  moyen  perma- 
nent de  domination,  et  se  mettre  en  mesure  de  porter  partout  où  il  lui  con- 
viendrait des  forces  toujours  disponibles,  Abd-el-Kader  songea  aussi  à 
organiser  une  armée,  à  l'instar  de  celles  d'Europe.  Dans  la  profonde  inexpé- 
rience où  il  était  de  nos  moyens  militaires,  il  dut  s'adresser  à  des  déserteurs 
qui  lui  étaient  venus  principalement  de  la  légion  étrangère.  Au  début  de  la 
formation  de  ses  corps  réguliers,  l'on  y  reçut  quelques  jeunes  gens  des  meil- 
leures familles.  Des  hommes  expressément  chargés  du  recrutement  allaient 


DOMINATION  FRANÇAISE.  501 

dans  tous  les  aghaliks  faire  appel  à  ceux  qui  voulaient  devenir  \esfihdit  sul- 
tan; te  désir  d'échapper  à  la  contrainte  gênante  de  la  tribu  déterminait  sou- 
vent tics  enrôlements;  mais  le  nombre  ne  tarda  pas  à  diminuer,  alors  on  eut 
recours  à  la  force,  à  une  espèce  de  presse.  L'enrôlement  était  sans  terme  (i\<\ 
se  faisait  a  toui  âge;  il  suilisaii  de  se  présenter  pour  être  admis. 

L'uniforme  de  l'infanterie  se  composa  d'une  veste  en  ser%e  grise  sans  orne 
ment  et  revêtue  d'un  capuchon,  d'un  gilet  en  serge  bleue,  d'un  pantalon  de  la 
même  étoile  et  d'une  culotte  rouge  ;  chaque  homme  reçut  tous  les  trois  mois 
une  chemise  en  toile  et  une  paire  de  souliers  en  cuir  jaune.  Sur  ses  propres 
deniers,  le  soldat,  ajoutait  à  <e  costume  un  humons  el  un  hnïk  généralement 
en  très-mauvais  étal  ;  une  giberne  de  cuir  de  Maroc,  qui  se  portait  à  l'aide  d'une 
courroie  passée  sur  l'épaule  droite,  un  fusil  avec  baïonnette,  quelquefois  des 
pistolets  et  un  yatagan,  tel  était  l'armement  des  fantassins  '. 

L'uniforme  de  la  cavalerie  régulière  d'Abd-el-Kader  différait  peu  de  celui 
de  nos  spahis.  Chaque  cavalier  recevait  du  hcylik  un  cheval  et  un  harnache- 
ment complet.  Il  était  armé  d'un  fusil  sans  baïonnette  ou  d'une  carabine,  d'un 
sabre  à  lame  de  Fez  et  d'un  pistolet;  il  avait  la  même  giberne  que  le  fantassin. 
Les  spahis  de  l'émir  n'eurent  de  la  cavalerie  régulière  que  le  nom ,  leur  instruc- 
tion étant  nulle  sous  tous  les  rapports. 

L'artillerie  fut  composée  presque  exclusivement  de  déserteurs  français,  de 
Turcs  et  de  Koulouglis;  mais  parmi  eux  pas  un  n'était  réellement  capable  de 
bien  diriger  un  canon,  et  à  chaque  instant  il  arrivait  des  accidents  dans  les 
exercices.  D'ailleurs,  tout  le  matériel  était  détérioré  et  presque  entièrement 
hors  d'état  de  service,  et  les  pièces  montées  sur  de  lourds  affûts,  avec  des 
roues  d'un  seul  morceau.  Quatre  mille  quatre  cents  hommes  d'infanterie,  neuf 
cent  vingt  cavaliers,  cent  quarante  canonniers,  douze  pièces  de  campagne, 
vingt-neuf  pièces  de  siège ,  neuf  mille  soixante-dix  fusils,  telles  étaient,  lors 
de  l'expédition  de  l'émir  contre  Aïn-Madhy,  la  situation  exacte  de  ses  forces 
régulières. 

Le  marabout  Tedjini.  dont  la  famille  gouvernait  la  ville  d' Aïn-Madhy,  avait 
refusé  de  reconnaître  l'autorité  de  l'émir  et  d'acquitter  le  tribut.  Irrité  de  ce 
refus ,  et  peut-être  aussi  dans  le  but  de  s'assurer,  en  cas  de  revers ,  un  refuge 
plus  difficilement  accessible  aux  armes  françaises,  Abd-êl-Kader  se  mit  en 
marche  vers  la  fin  de  mai,  pour  aller  faire  le  siège  de  cette  ville.  Ses  prépa- 
ratifs, malgré  leur  importance  relative,  se  trouvèrent  insuffisants  pour  obtenir 

1  Pour  sa  Qourrilure,  chaque  soldat  recevait,  par  jour,  des  galettes  pesant  une  livre  et  demie, 
et  une  livre  de  farine  grossièrement  moulue,  avec  laquelle  il  préparait  son  cous  coussou.  Deux 
fois  par  semaine  ,  chaque  peloton  de  vingt  homme  recevait  un  mouton  ;  mais  les  soldats  trou- 
vaient d'autres  ressources  plus  considérables  dans  le  pillage  qu'ils  exerçaient  sur  les  douairs 
places  prés  du  lieu  de  leur  résidence.  La  solde  des  simples  soldats  est  de  quatre  à  six  boudjoux 
suivant  leur  validité  el  les  services  rendu  .  Les  sous-lieutenant  ont  huit  boudjoux  :  les  lieute- 
nants douze  :  l'agha  ne  reçoit  que  trente-six  boudjoux;  mais  cette  solde,  il  faut  le  dire,  n'est 
que  la  moindre  partie  des  profits  (lu  service  militaire. 


502  DOMINATION  FRANÇAISE. 

la  prompte  reddition  d'une  place  défendue  par  les  difficultés  naturelles  de 
ses  approches.  Le  siège  traîna  en  longueur;  éloigné  de  ses  résidences  habi- 
tuelles ,  Abd-el-Kader  affectait  de  se  dérober  à  toutes  les  communications  qui 
n'avaient  pas  pour  objet  exclusif  le  succès  de  son  entreprise.  Les  chefs  qui 
commandaient  en  son  nom  dans  le  pays  s'occupaient,  avec  une  activité  qu'il 
réveillait  sans  cesse,  de  lever  des  tributs  et  de  lui  envoyer  des  soldats,  des 
vivres,  des  munitions  de  guerre;  mais  un  officier  français  ne  pouvait  obtenir 
d'eux  ni  escorte,  ni  guide  pour  arriver  jusqu'à  lui,  et  Ben-Arrach  lui-même, 
désireux  de  lui  rendre  compte  de  sa  mission,  tentait  vainement  de  le  voir. 
Cette  obstination  à  rester  impénétrable  faisait  présager  de  fâcheuses  disposi- 
tions. 

Le  traité  du  30  mai  avait  réservé  à  l'administration  française  les  villes  de 
Coleah,  Blidah  et  leurs  territoires;  le  moment  était  venu  Je  les  occuper.  Le 
maréchal  Valée  prit  d'abord  possession  de  Coleah,  et,  à  l'ouest  de  la  ville,  éta- 
blit un  camp  où  furent  placés  quatre  bataillons  d'infanterie,  avec  de  l'artillerie 
et  quelques  chevaux.  En  même  temps  il  portait  sur  le  haut  Khamis  des  forces 
imposantes,  faisait  ouvrir  la  route  de  la  Maison  Carrée  à  celte  nouvelle  posi- 
tion et  achevait  de  rendre  praticable  celle  d'Alger  à  Coleah.  Ces  préparatifs 
étant  faits,  pour  assurer,  à  tout  événement,  l'occupation  de  Blidah,  le  gou- 
verneur général  dut  attendre,  pour  agir,  que  les  pluies  du  printemps  eussent 
cessé. 

Le  1er  mai,  l'armée  se  mit  en  marche,  et  le  3  elle  se  trouvait  devant  Blidah. 
A  l'entrée  des  beaux  jardins  dont  la  ville  est  environnée ,  le  maréchal  Valée 
trouva  le  hakem.  les  ulémas,  les  notables  ainsi  que  le  kaïd  de  Beni-Salah,  aux- 
quels il  donna  l'assurance  qu'il  ne  serait  fait  aucun  mal  aux  habitants;  puis  il 
confirma  les  autorités  dans  leurs  fonctions,  et  s'occupa  de  choisir  l'assiette  des 
camps  fortifiés  qui  devaient  couvrir  cette  position  importante.  Le  premier  fut 
marqué  entre  Blidah  et  la  Chiffa,  sur  un  mamelon  dominant  la  plaine,  et  d'où 
l'on  découvre  au  loin  Coleah  et  le  pays  des  Hadjoutes.  On  plaça  le  second  dans 
une  position  intermédiaire,  à  l'ouest  de  Blidah,  de  manière  à  couvrir  la  route 
qui  conduit  du  blockhaus  de  Mered  au  camp  de  l'ouest.  La  possession  de 
Blidah  nous  rendait  maîtres  des  chemins  qui,  de  ce  point  central ,  conduisent 
à  Medeah  ,  par  les  gorges  de  la  montagne  et  dans  toutes  les  directions  vers 
l'est  et  l'ouest  de  la  plaine. 

Cependant  le  siège  d'Aïn-Madby  se  continuait  toujours.  Campé  à  cent 
lieues  des  côtes,  dans  une  région  à  peu  près  inconnue,  absorbé  par  les  soins 
d'une  guerre  lointaine  et  ditïicile,  l'émir,  avec  lequel  les  rapports  politiques 
étaient  toujours  suspendus,  ne  pouvait,  de  quelque  temps  encore,  retourner 
dans  le  centre  de  son  commandement  La  province  d'Alger  était  tranquille  , 
aussi  bien  que  celle  d'Oran  ;  seulement  on  signalait,  par  intervalle,  des  atten- 
tats isolés,  œuvre  de  quelques  malfaiteurs  qui  parvenaient  à  se  glisser  dans 
l'intérieur  de  nos  postes,  à  la  faveur  de  la  nuit. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  503 

La  province  de  Constantine,  jouissait  aussi  de  la  plus  grande  tranquillité. 
Le  gouverneur  général  crut  devoir  s'y  rendre,  pour  régulariser  les  diffé- 
rentes branches  de  l'administration,  il  s'occupa  d'abord  de  déterminer  le 
territoire  à  soumettre  immédiatement,  <>u  dans  un  temps  prochain  ,  à  l'admi- 
nistration de  la  France;  il  l'indiqua,  par  une  double  ligne  (|iii ,  s'abaissant  de 
Constantine  vers  la  mer,  d'une  part  vers  la  frontière  de  Tunis,  de  l'autre  vers 
la  haie  de  Stora,  entérine  un  espace  facile  à  défendre.  La  province  tout  entière 

Il  subdivision  dont  Houe  devenait  le  Chef-lieu  exceptée  )  fut  divisée  en  arron- 
dissements inégaui,  dans  la  formation  desquels  les  traditions,  les  intérêts, 
les  influencés  acquises  étaient  ménagés  et  consultés  avec  soin.  Le  gouverneur 
général  conserva  même  les  dignités  consacrées  par  le  respect  des  peuples , 
quoiqu'elles  lussent  encore  en  cdntradition  avec  la  hiérarchie  du  commande- 
ment. On  s'attacha  aussi  à  déduire  les  impôts  qui  sous  l'ancien  gouvernement 
avaient  été  considérablement  multipliés.  Grâces  à  toutes  ces  dispositions,  le 
recouvrement  n'éprouva  plus  de  difficultés  ;  les  moindres  déprédations  furent 
réprimées,  et  nos  travailleurs  purent  établir  la  route  de  Constantine  à  Stora 
sans  être  inquiétés. 

Le  maréchal  voulut  profiter  de  cet  état  de  calme  pour  jeter  es  fondements 
d'une  ville  nouvelle.  Après  les  reconnaissances  effectuées  en  janvier  et  avril 
précédents,  le  chemin  de  Stora  fut  ouvert  à  l'armée,  et  la  tête  de  la  route  ne 
se  trouvait  plus  qu'à  neuf  lieues  de  la  mer.  Le  G  octohre ,  quatre  mille  hommes 
étaient  réunis  au  camp  de  l'Arrouch  ;  ils  en  partirent  le  lendemain,  et  allèrent 
camper  le  même  jour  sur  les  ruines  ùe'Rusicada.  Aucune  résistance  ne  leur  fut 
opposée  :  seulement,  dans  la  nuit,  quelques  coups  de  fusil,  tirés  sur  les  avant- 
postes,  protestèrent  contre  une  prise  de  possession  à  laquelle  les  Kabaïles 
durent  bientôt  se  résigner.  L'armée  travailla  dès  lors  sans  relâche  à  fortifier 
la  position  qu'elle  venait  d'occuper.  Le  sol,  jonché  de  ruines  romaines,  lui 
fournit  les  premiers  matériaux  ;  des  pierres ,  taillées  depuis  vingt  siècles ,  re- 
vêtirent des  murailles  toutes  neuves  ;  et  la  ville,  destinée  à  s'étendre  sur  le 
versant  des  collines  dont  les  crêtes  sont  couronnées  par  les  ouvrages  de  défense, 
reçut  le  nom  de  Philippeville. 

Avant  de  quitter  la  province  de  Constantine,  le  gouverneur  général  fit  aussi 
occuper  définitivement  Milah,  et  commencer  la  route  qui,  de  cette  ville,  se 
dirigeant  sur  Sétif  par  Djimmilah,  nous  ouvrait  les  plaines  de  la  Medjanah ,  où 
nous  comptions  déjà  d'utiles  auxiliaires.  On  allait  ainsi  franchir  une  partie  de 
la  distance  de  Constantine  à  Djigelli,  et  préparer  l'occupation  éventuelle  de  ce 
port. 

De  retour  à  Alger ,  aux  premiers  jours  de  novembre ,  le  maréchal  Valée 
se  disposa  à  aller  prendre  possession  du  fort  de  Hamza,  que  la  convention 
de  la  Ta f na  plaçait  sous  notre  autorité.  Les  circonstances  semblaient  on  ne 
peut  plus  favorables  :  l'émir  était  toujours  avec  ses  meilleures  milices  de- 
vant Aïn-Madhy,  et  les  populations  de  l'est  ne  témoignaient  aucune  intention 


;m  DOMINATION  FRANÇAISE. 

hostile;  de  sorte  qu'en  laissant  des  garnisons  respectables  dans  les  camps 
dont  la  ceinture  protège  le  territoire  d'Alger,  on  pouvait  réunir  assez  de  forces 
pour  être,  dans  tous  les  cas,  assuré  du  succès.  Une  route,  dileSoltunia  ou 
Royale,  ouverte  par  le  dey  Omar,  conduit  au  défdé  des  U'ibans ,  en  passant 
au  sud  et  assez  près  du  fort  de  Hamza.  Le  corps  expéditionnaire  allait  s'avancer 
par  cette  voie  que,  depuis  les  Romains,  aucune  armée  européenne  n'avait 
parcourue;  le  signal  du  départ  était  à  toute  heure  attendu,  lorsque,  dans  la 
nuit  du  k  au  5  décembre,  des  pluies  torrentielles  vinrent  rendre  tous  les  che- 
mins impraticables  et  suspendre  l'opération  commencée. 

Cependant,  le  général  Galbois,  qui  commandait  à  Constantine,  s'acheminait 
de  son  côté  vers  Sétif.  Le  mauvais  temps  ralentit  aussi  la  marche  de  sa  division  ; 
les  routes  ou  plutôt  les  sentiers  étaient  défoncés,  les  torrents  gonflés  par  des 
pluies  incessantes.  Il  fallut  rentrer  à  Milah,  où  on  attendit  quelques  jours  ;  l'ar- 
mée en  repartit  le  11  décembre  et  arriva  le  lendemain  à  Djimmilah;  le  cin- 
quième jour,  elle  atteignit  Sétif,  ancienne  capitale  des  Mauritanies,  qui  n'est 
aujourd'hui  qu'un  amas  de  ruines.  La  population  n'avait  manifesté  jusque-là 
aucun  sentiment  hostile  ;  on  était  au  15  décembre,  et  le  gouverneur  général, 
qu'on  espérait  voir  s'avancer  jusqu'aux  limites  des  deux  provinces,  n'avait 
même  pu  faire  parvenir  à  Sétif  la  nouvelle  des  difficultés  qui  arrêtaient  sa 
marche.  Le  général  Galbois  se  décida  alors  à  rebrousser  chemin,  en  laissant  à 
Djimmilah  un  demi-bataillon  qui  se  retrancha  dans  les  ruines.  LesKabaïïes  ten- 
tèrent de  l'enlever  dans  la  nuit  du  15  au  16;  mais  ils  furent  vigoureusement 
repoussés.  Grossis  ensuite  par  des  renforts  accourus  des  montagnes,  ils  vinrent 
attendre  au  passage  le  corps  expéditionnaire,  et,  sans  réussir  à  l'inquiéter 
sérieusement,  ils  le  harcelèrent  jusqu'à  Milah.  De  là,  ils  retournèrent  sur  leurs 
pas  pour  attaquer  de  nouveau  la  garnison  de  Djimmilah  qui  avait  été  portée  à 
un  bataillon  entier  avec  deux  obusiers  de  montagne  et  quelques  cavaliers.  Cette 
garnison  eut  pendant  six  jours  à  se  défendre  contre  plusieurs  milliers  d'enne- 
mis :  elle  leur  fit  éprouver  de  grandes  pertes  ;  et  malgré  l'acharnement  des  Ka- 
baïlcs,  qui  déployèrent  dans  cette  action  prolongée  une  certaine  connaissance 
de  la  guerre,  le  bataillon  ne  se  laissa  pas  un  instant  entamer.  Cette  troupe  cou- 
rageuse était  exposée  néanmoins  à  des  privations  cruelles;  la  situation  ,  déjà 
périlleuse,  pouvait  le  devenir  davantage,  dans  une  saison  où  les  communica- 
tions sont  presque  impossibles;  on  se  décida  donc  à  la  rappeler  et  Djimmilah 
fut  pour  le  moment  abandonné. 

Les  difficultés  que  l'interprétation  du  traité  de  la  ïafna  avait  fait  naître, 
paraissaient  devoir  être  aplanies  par  la  convention  supplémentaire  du  k  jui- 
let  1838.  Mais  cette  convention,  signée  à  Alger  par  le  représentant  d'Abd  • 
el-Kader,  n'était  point  encore  ratifiée  par  ce  dernier.  Sans  vouloir  prendre 
l'initiative  d'une  rupture  que  l'on  regardait  mal  à  propos  comme  contraire 
aux  véritables  intérêts  de  la  France,  le  ministère  saisit  cette  occasion  pour 
prescrire  au  gouverneur  général  de  rappeler  énorgïquement  à  l'émir  tous  nos 


DOMINATION   FRANÇAISE.  f>Of> 

griefs  contre  lui,  dans  1rs  trois  provinces  d'Alger,  de  Constantine  et  d'Oran, 
ci  de  lui  en  demander  la  réparation.  Abd-el-Kader  ne  répondit  pas  à  ces 
sommations  et  refusa  de  ratifier  la  convention.  À  cette  époque,  Aïn-Madhy 
s'était  rendu;  Tedjini  en  étail  sorti,  rançonné  et  vaincu,  mais  le  cœur  plein 
de  ressentiment.  Ce  succès,  quoique  chèrement  acheté,  gonflait  néanmoins 
les  espérances  de  l'émir  et  les  nombreux  secours  que,  dans  cette  circonstance, 
il  avait  reçus  de  l'empereur  de  Maroc,  ajoutaient  encore  à  son  orgueil.  Toute- 
lois,  ces  graves  ferments  de  discorde  n'étaient  pas  sur  le  point  d'éclater. 

Pendant  presque  tout  le  cours  de  l'année  18)5!),  la  province  d'Alger  ne  fut 
le  théâtre  d'aucun  événement  important,  et  quelques  familles  maures ,  profi- 
lant de  cet  état  de  paix  ,  vinrent  avec  confiance  se  réfugier  sons  notre  domi- 
nation. In  l'ait  plus  significatif  encore  venait  de  se  produire  dans  cette  pro- 
vince :  nos  alliés  des  tribus  de  Krachna,  Beni-Moussa  et  Beni-khalil  ,  fatigués 
des  exactions  des  Hadjoutes,  concertèrent  contre  eux  une  expédition,  leur 
tuèrent  quelques  hommes,  et  leur  enlevèrent  des  troupeaux.  Dans  la  province 
de  Constantine,  le  réseau  d'autorités  émanées  de  la  puissance  française  s'éten- 
dait partout ,  et  à  l'aide  d'intermédiaires  choisis  parmi  les  notabilités  indigènes, 
nous  avions  à  notre  disposition  des  forces  agressives  pour  subjuguer  nos 
eue  mis  et  protéger  nos  amis.  Ainsi  se  trouvait  rétabli  le  markhzen  ,  chargé 
désormais  de  maintenir  la  soumission  et  d'assurer  le  paiement  du  tribut1. 

Dans  la  province  d'Oran ,  l'absence  prolongée  d'Abd-el-Kader  était  loin  de 
produire  des  résultats  favorables  à  son  autorité.  De  nouveaux  besoins  l'entraî- 
nant sans  cesse  à  de  nouvelles  exactions ,  lui  aliénaient  ses  plus  anciens  et  ses 
plus  dévoués  amis.  Ses  embarras  se  multipliaient  et  sa  puissance  s'affaiblissait 
en  voulant  s'étendre.  Pendant  qu'il  recherchait  des  appuis  parmi  des  popula- 
tions où  ne  le  recommandait  plus,  comme  dans  la  province  d'Oran,  la  renom- 
mée de  sa  famille  ,  son  autorité  dépérissait;  les  gens  de  l'ouest  s'irritaient  de 
voir  le  centre  du  pouvoir  se  déplacer  et  incliner  de  plus  en  plus  vers  l'est;  les 
Hachem  surtout  ne  pouvaient  oublier  qu'Abd-el-Kader  leur  devait  son  élé- 
vation ,  et  que  c'était  parmi  eux  qu'avait  commencé  sa  fortune. 

L'émir  n'en  continuait  pas  moins  ses  intrigues  parmi  les  tribus  qui  nous 

1  Un  fait,  arrivé  dans  la  province  de  Constantine  au  commencement  de  celte  année,  était 
venu  confirmer  d'une  manière  remarquable  l'efficacité  des  pouvoirs  indigènes,  et  donner  la 
mesure  de  la  confiance  que  l'on  devait  avoir  dans  la  nouvelle  organisation.  Quelques  meurtres 
ayant  été  commis  sur  des  Français  isolés,  le  lieutenant-général  Galbois  ordonna  au  khalifah  du 
Saliel  (Ben-Aïssa)  de  prendre  les  mesures  de  sûreté  nécessaires.  Huit  Arabes  furent  arrêtés 
par  les  soins  de  ce  dernier,  traduits  immédiatement  devant  un  conseil  de  guerre  indigène,  com- 
posé du  khalifah  du  Sahel,  président,  des  khalifahs  de  la  Medjanah  et  de  Ferdjioua,  du  scheikh- 
el-arabeldi)  kaid  des  Barattas.  Sept  d'entre  eux ,  après  avoir  présenté  publiquement  leur  ç, 
moyens  de  défense,  furent  condamnés  à  la  peine  capitale.  Ce  jugement  prononcé,  le  tribunal  se 
rendit  en  corps  auprès  du  lieutenant-général  pour  le  prier  de  le  sanctionner.  On  vit  ainsi,  pour 
la  première  fois,  des  Arabes  arrêtés,  jugés,  condamnés  et  exécutés  par  des  Arabes,  leurs  juges 
naturels,  pour  assassinats  commis  sur  des  chrétiens.  Cet  événement  produisit  à  Constantine  une 
vive  impression,  car  il  révélait  hautement  les  progrès  que  faisait,  parmi  les  cbefs  musulmans,  le 
sentiment  de  la  puissance  française. 


506  DOMINATION  FRANÇAISE. 

étaient  soumises  ;  mais  le  bon  sens  des  populations  fit  échouer  ces  tenta- 
tives. Des  (Imputations  du  Sahara  et  de  la  partie  des  Abd-el-Nour,  qui  jusqu'alors 
ne  s'étaient  pas  présentés,  vinrent  à  Constantine,  proposer  leurs  services. 
«Commençant,  disaient-ils,  à  connaître  les  Français  et  leur  manière  d'admi- 
nistrer le  pays,  ils  offraient  de  tout  cœur  de  s'attacher  à  eux.  »  Depuis  notre 
première  apparition  à  Djimmilah ,  les  tribus  des  environs  de  cette  ville 
s'attendaient  toujours  à  nous  y  voir  bientôt  revenir,  et  demandaient  Y  aman. 
Des  reconnaissances  faites  entre  Bone  et  Philippeviile ,  et  ayant  pour  objet 
une  communication  plus  prompte  et  plus  avantageuse  entre  ces  deux  points 
importants,  constataient  que  la  route  n'offrait  pas  de  difficultés  sérieuses, 
et  que  les  travaux  à  faire  pour  la  rendre  praticable  aux  voitures  ne  seraient 
pas  considérables.  Le  pays  parcouru  était  magnifique;  l'eau  et  le  bois  s'y 
trouvaient  en  abondance.  Les  chefs  et  les  cavaliers  des  Beni-Mehena,  des 
Badjettas ,  des  Elias  ,  principales  tribus  du  pays ,  accompagnaient  nos  colonnes 
dans  leur  tournée  ;  et  Zoualoui ,  cheik  des  Badjettas ,  l'homme  le  plus  in- 
fluent de  la  contrée ,  recevait  le  burnous  et  l'investiture  des  fonctions  de 
cheik.  Dans  la  subdivision  de  Bone ,  régnait  aussi  la  plus  parfaite  tran- 
quillité. Les  divers  commandants  de  ce  cercle  obtenaient  les  meilleurs 
résultats  de  leur  administration  juste  mais  sévère.  Ils  substituaient  partout 
l'esprit  d'ordre  et  de  paix  à  l'esprit  de  rapine  et  d'anarchie,  et  s'attiraient 
ainsi  la  confiance  des  indigènes. 

L'occupation  de  Djimmilah  et  le  mouvement  à  diriger  sur  Medjanah  pour  y 
consolider  définitivement  l'autorité  de  notre  khalil'ah ,  furent  précédés  d'une 
autre  opération,  l'occupation  de  Djidgeli.  Il  importait,  au  moment  où  nous 
allions  nous  engager  dans  l'intérieur,  de  ne  pas  laisser  sur  nos  flancs,  entre 
nous  et  la  mer,  une  population  insoumise  ,  qui  aurait  pu  inquiéter  nos  com- 
munications. Un  fait  assez  récent  faisait  d'ailleurs  sentir  la  nécessité  de  répri- 
mer sur  ce  point  une  population  dont  les  aggiessions  pouvaient  apporter  de 
fAcheuses  entraves  à  nos  relations  maritimes.  Au  mois  de  février,  le  brick 
français  l'Indépendant  ayant  fait  naufrage  sur  la  côte,  à  quelque  distance  de 
Djidgeli,  les  Kabaïles  avaient  fait  prisonniers  les  gens  de  l'équipage  et  ne  vou- 
laient les  rendre  que  moyennant  rançon.  Si  la  pitié  due  aux  malheureux  nau- 
fragés commandait  d'accéder  provisoirement  aux  propositions  des  Kabaïles  , 
leur  conduite  n'en  appelait  pas  moins  une  prompte  répression.  D'ailleurs,  la 
formation  d'un  établissement  définitif  à  Djidgeli  était  commandée  par  la  néces- 
sité où  nous  étions  d'occuper  tous  les  points  importants  du  littoral.  L'expédi- 
tion ,  une  fois  arrêtée,  on  résolut  d'attaquer  cette  place  par  terre  et  par  mer. 

Djidgeli,  Ylgilgilis  des  Bomains,  est  à  quarante -huit  kilomètres  environ  de 
Bougie;  elle  s'élève  sur  une  langue  de  terre  qui  s'avance  dans  la  mer,  et  qui 
forme  un  double  mouillage.  Aux  xve  et  xvie  siècles,  c'était  une  ville  commer- 
çante  qui  entretenait  des  rapports  suivis  avec  Marseille,  Gènes,  Livourne  et 
Venise;  en  1830  ce  n'était  plus  qu'un  misérable  village,  qui  n'avait  d'autre 


DOMINATION  FRANÇAISE.  507 

importance  que  sa  position  et  an  petit  fort  qui  commande  le  double  mouillage. 
L'ancienne  Igilgilis  était  une  ville  épiscopale,  traversée  par  plusieurs  grandes 
voies  qui  conduisaient  à  Bougie,  à  Sétif,  à  Constantine,  à  Hippone,  et  que 
l'empereur  Auguste  éleva  au  rang  de  colonie  romaine.  A  l'époque  de  l'invasion 
arabe,  elle  repoussa  de  son  mieux  les  conquérants,  et,  plus  tard,  elle  défendit 
avec  succès  son  indépendance  contre  les  souverains  de  Tunis  et  de  fiougie. 
En  1514,  elle  s'attacha  volontairement ,  sous  la  condition  d'un  léger  tribut,  à 
Aroudj-Barberousse,  qui  prit  le  titre  de  sultan  de  Gigel,  lit  de  la  ville  le  dépôt 
de  ses  prises ,  soumit  les  populations  environnantes  et  ne  la  quitta  que  pour 
faire  la  conquête  d'Alger.  En  1664,  Louis  XIV  voulant  fonder  un  nouvel  éta- 
blissement en  Afrique,  le  due  de  Beaufort  attaqua  Djidgeli  et  s'en  empara; 
mais  la  France  n'en  conserva  la  possession  que  pendant  quelques  mois. 
Depuis  celle  époque,  le  commerce  de  Djidgeli  avec  l'Kurope  ne  s'est  pas 
rétabli.  Les  Kabaïles  profitèrent  de  sa  faiblesse  pour  la  soumettre  à  des  ran- 
çons périodiques,  et  Peysonnel  n'y  trouva  en  17-2.">  qu'une  soixantaine  de 
maisons. 

Le  12  mai,  les  troupes  destinées  à  l'attaque  de  Djidgeli  par  mer  quittaient 
la  rade  de  Philippeville  :  elles  se  composaient  du  premier  bataillon  de  la  légion 
étrangère,  de  cinquante  sapeurs  du  génie,  et  de  quatre  pièces  de  canon; 
Le  13  au  matin,  elles  arrivaient  sur  la  plage  de  Djidgeli,  et  débarquaient  sans 
résistance.  Les  habitants,  surpris,  avaient  cherché  un  refuge  chez  les  tribus 
voisines,  les  excitant  à  reprendre  sur  les  Français  une  ville  qu'ils  n'avaient  pas 
su  défendre.  Mais  nos  soldats  improvisèrent  des  fortifications,  et,  grâce  à 
leurs  efforts ,  cette  nouvelle  conquête  se  trouva  bientôt  à  l'abri  d'un  coup  de 
main.  Le  plus  important  des  ouvrages  qui  furent  alors  établis,  le  fort  Duqucsne, 
consacra  le  souvenir  de  l'illustre  amiral  qui ,  le  premier,  il  y  a  plus  d'un  siècle 
et  demi ,  fit  flotter  le  drapeau  français  sur  la  ville  de  Djidgeli. 

Pendant  que  l'attaque  par  mer  s'accomplissait ,  la  seconde  partie  du  corps 
expéditionnaire,  celle  qui  suivait  la  voie  de  terre,  était  détournée  de  son  but 
pour  porter  secours  au  khalifah  de  la  Medjanah ,  menacé  par  les  partisans 
d'Abd-el-Kader.  Nos  troupes  furent  dirigées  sur  Djimmilah,  et  dès  ce  mo- 
ment l'occupation  de  ce  point  important  fut  définitive.  Le  seul  avis  de 
l'arrivée  des  troupes  françaises  releva  la  confiance  des  habitants  de  la  Medja- 
nah :  ils  attaquèrent  les  gens  de  l'émir,  leur  firent  des  prisonniers  et  tuèrent 
entre  autres  l'un  des  principaux  chefs.  Après  une  telle  conduite ,  nous  ne 
pouvions  plus  douter  du  dévouement  des  habitants  de  la  Medjanah. 

Depuis  l'expédition  d'Aïn-Madhy,  les  embarras  d'Abd-el-Kader  semblaient 
s'accroître  :  Tedjini,  disait-on,  organisait  des  forces  régulières  et  il  était  secondé 
par  les  Beni-Mzab.  Sur  les  frontières  de  Maroc,  un  autre  ennemi,  un  de  ces 
chefs  de  partisans  que  l'humeur  anarchique  des  Arabes  suscite  et  brise  si  faci- 
lement, Mohammed-Ben-Ahmed,  gênait  ses  communications  avec  le  chérif  ; 
l'expédition  d'Aïn-Madhy  avait  d'ailleurs  épuisé  ses  munitions  de  guerre;  et 


508  DOMINATION  FRANÇAISE. 

le  gouverneur  général,  s'appuyant  sur  ses  nombreuses  infractions  aux  clauses 
principales  du  traité  de  la  Tafna,  refusait  de  lui  en  livrer.  Forcé  de  se  pour- 
voir ailleurs,  Abd-el-Kader  recourait  aux  sympathies  de  l'empereur  du  Maroc; 
quelquefois  aussi  il  recevait  directement  de  la  poudre  et  des  armes  par  l'in- 
termédiaire des  Anglais,  des  Génois  et  des  Toscans.  Sa  situation  était,  comme 
on  voit,  très-difficile,  et  il  songeait  sérieusement  à  en  sortir. 

Toutefois,  dès  le  mois  de  mai ,  renouvelant  l'assurance  de  ses  bonnes  inten- 
tions et  de  son  désir  de  conserver  la  paiv,  Abd-el-Kader  écrivit  au  gouverneur 
général  pour  lui  donner  avis  de  la  visite  qu'il  se  proposait,  disait-il,  de  faire 
à  de  saints  marabouts  dans  le  territoire  de  la  Zouaoua  (est) ,  où  il  se  rendrait 
escorté  seulement  de  quelques  cavaliers.  Ce  voyage  lui  fournissait  en  outre  le 
prétexte  d'ajourner  sa  ratification  au  traité  supplémentaire  du  h  juillet ,  ainsi 
qu'à  plusieurs  autres  réclamations  qui  lui  étaient  faites,  quand  tout  à  coup, 
vers  le  milieu  de  juin,  se  dirigeant  vers  les  montagnes  de  Bougie,  il  apparut 
aux  environs  de  cette  ville.  Cette  démarche,  par  laquelle  il  essayait  de  con- 
stater son  influence  sur  les  populations  les  plus  voisines  de  nous,  ne  lui 
réussit  pas,  et  il  put  se  convaincre  que  les  Kabaïles  n'étaient  nullement  disposés 
à  lui  faire  le  sacrifice  de  leur  indépendance ,  en  même  temps  que  la  con- 
duite à  la  fois  prudente  et  ferme  du  commandant  de  Bougie  lui  enleva 
l'espoir  de  réaliser  ses  insolentes  prétentions. 

Cependant  ses  intrigues,  chaque  jour  plus  audacieuses,  décidèrent  le  général 
dalbois,  qui  commandait  à  Conslantine,  à  mettre  en  état  de  défense  la  position 
de  Djimmilah;  il  se  porta  ensuite  sur  Sétif,  d'où  il  poussa  des  reconnaissances 
dans  la  direction  de  Djidgeli ,  et  se  mit  en  relation  avec  les  chefs  kabaïles  des 
Mouley-Chorfa,  des  Beni-Achour  et  des  Azz-Eddin.  Ces  résultats  obtenus,  ce 
général  revint  sur  ses  pas,  laissant  derrière  lui  des  tribus  définitivement  orga- 
nisées, et  la  position  de  Djimmilah  fortifiée  et  approvisionnée  pour  six  mois. 
Ainsi ,  du  côté  de  l'est,  dans  l'éventualité  possible  d'une  rupture  avec  l'émir , 
toutes  les  précautions  étaient  prises  pour  lui  ôter  les  moindres  chances  de  succès. 

Après  son  excursion  du  côté  de  Bougie,  Abd-el-Kader  avait  repris  la  route 
de  Medeah  et  était  allé  s'établir  dans  une  position  nommée  Thaza  ,  à  quelque 
distance  au  sud  de  Medeah,  où  il  essayait  de  créer  une  ville.  Quelle  que  fût 
sa  dissimulation ,  le  désir  ou  le  besoin  qu'il  éprouvait  d'appeler  bientôt  les 
Arabes  à  la  guerre  se  trahissait  dans  toutes  ses  mesures.  Dans  la  province 
d'Alger,  il  entretenait  une  agitation  constante;  à  Oran  ,  il  excitait  les  indi- 
gènes à  déserter  notre  cause,  il  les  empêchait  de  se  rendre  à  nos  marchés  ,  il 
frappait  de  taxes  exorbitantes  tous  les  produits  qui  nous  étaient  destinés,  il 
affectait  de  ne  pas  reconnaître  la  validité  des  passe-ports  délivrés  par  les 
autorités  françaises;  dans  la  province  de  Constantine,  il  acceptait  la  soumission 
de  Farhat-ben-Saïd,  le  cheïck-el-arab;  qu'il  savait  bien  être  sous  notre  dépen- 
dance, et  afin  de  se  justifier,  il  prétendait,  contrairement  au  traité,  avoir 
droit  au  gouvernement  du  désert,  depuis  Tunis  jusqu'à  Maroc;  enfin,  il 


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DOMINATION  FRANÇAISE.  509 

refusait  d'acquitter  les  contributions  que  le  traité  lui  imposait.  Toutes  < rs 
infractions  réclamaient  une  éclatante  réparation  ;  malheureusement  l'état 
sanitaire  de  l'armée  ne  permettait  pas  d'entrer  immédiatement  en  campagne. 
Los  chaleurs  excessives  de  l'été  avaient  développé  un  grand  nombre  de  mala- 
dies, et  les  cadres  de  l'effectif  se  trouvaient  considérablement  diminués.  On 
se  décida  cependant  à  tenter  une  leconnaissance  de  Constantine  jusqu'aux 
BibaitS,  afin  de  mettre  cette  province  eu  rapport  direct  avec  Alger;  entreprise 
essayée  l'année  précédente  sans  résultats,  mais  que  l'on  espérait  bien,  cette 
bis,  réaliser  complètement. 

Le  prince  royal,  qui  visitait  alors  l'Algérie,  témoigna  le  désir  de  s'associer 
à  cette  entreprise  aventureuse,  et  le  12  octobre  il  arriva  dans  la  vallée  du 
Kummei,  en  vue  de  Constantine.  A  moitié  de  là  côte,  il  rencontra  la  grande 
députation  de  toutes  les  tribus  arabes  de  la  province,  depuis  Cuelma  jusqu'à 
Sétif,  et,  au  haut  de  la  rampe  ,  les  troupes  françaises  et  les  Arabes  auxiliaires, 
venus  de  dix— huit  lieues  à  la  ronde ,  formant  un  carré  ,  au  milieu  duquel 
s'élevait  le  minaret  sur  lequel  on  a  gravé  cette  inscription  : 

Al  X  BRAVES  MOUTS  DEVANT  CONSTANTINE ,  KN  185<;  ET  isô7. 

La  première  visite  du  duc  d'Orléans  fut  pour  cette  brèche  où  tant  de  braves 
soldats  avaient  succombé.  De  là ,  il  entra  dans  la  ville  par  la  porte  qui  a 
reçu  le  nom  du  maréchal  Valée,  et  arriva  ,  non  sans  peine,  au  palais  du  Bey , 
obligé  de  fendre  la  foule  qui  se  pressait  sur  son  passage. 

Par  les  soins  du  maréchal,  les  troupes  destinées  à  effectuer  la  reconnais- 
sance des  Bibans  avaient  été  réunies  sur  divers  points  de  la  route  qu'elles 
devaient  parcourir,  et  n'attendaient  plus  que  le  signal  du  départ.  Après  avoir 
passé  quelques  jours  à  Constantine,  le  prince  royal  vint  prendre  le  comman- 
dement de  la  division  qui  lui  était  réservée,  et .  le  17,  il  se  trouvait  à  Djim- 
milah.  Les  magnifiques  ruines  qui  subsistent  encore  dans  cette  misérable 
bourgade,  attirèrent  son  attention  :  c'étaient  un  temple,  un  théâtre,  des 
mosaïques,  et  surtout  un  arc  de  triomphe  si  admirablement  conservé,  que 
l'idée  vint  au  prince  d'en  faire  numéroter  les  pierres,  et  d'envoyer  tout  entier 
en  France  ce  trophée  de  granit1.  L'armée  resta  à  Djimmilah  jusqu'au  24, 
ignorant  encore  sur  quel  point  elle  était  destinée  à  opérer. 

1  Le  maréchal  Soult,  désirant  remplir  le  vœu  exprimé  par  M.  le  duc  d'Orléans,  a  pris  ré- 
cemment un  arrêté  :l'aprés  lequel  il  a  décidé  (pie  l'arc  de  triomphe  de  Djimmilah  serait  trans- 
porté en  France  et  réédifié  sur  un  des  points  de  la  capiiale  qui  sera  ultérieurement  désigné. 
Nous  sommes  loin  de  blâmer  une  telle  détermination  ;  mais  nous  pensons  que  la  réédification 
de  ce  monument  sera  loin  d'être  satisfaisante  :  l'arc  de  triomphe  de  Djimmilah  ne  se  distingue 
ni  par  l'élégance  de  ses  proportions,  ni  par  la  richesse  des  sculptures  qui  le  décorent;  c'est  un 
produit  abâtardi  de  l'art  romain,  comme  la  plupart  des  autres  monuments  que  l'on  trouve  en 
Afrique.  Nous  ne  ferons  qu'une  seule  exception  à  cet  égard,  et  elle  sera  pour  le  magnifique  am- 
phithéâtre de  Jemm,  qui  s'est  conservé  presque  intact  au  milieu  des  ruines  de  l'ancienn  • 
Tysdrus,  dans  l'Afrique  propre  (régence  de  Tunis).  Ace  litre,  et  comme  un  des  beaux  spéci- 
mens de  l'art  antique,  nous  lui  avonsconsacré  une  place  dans  nos  illustrations. 


;,I0  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Le  25,  le  corps  expéditionnaire ,  composé  de  deux  divisions,  sous  les  ordres 
du  duc  d'Orléans  et  du  lieutenant-général  Galbois,  se  mit  en  marche  dans  la 
direction  d'Aïn-Turc,  et  vint  établir  son  camp  sur  les  bords  de  l'Oued  Bous- 
sclam ,  principal  affluent  de  la  rivière  de  Bougie.  Le  bruit  se  répandit  aussitôt 
que  l'on  marcherait  le  lendemain  sur  Zamourah ,  petite  ville  occupée  par  les 
Turcs,  que  nous  devions  ravitailler  et  rallier  ainsi  à  notre  cause.  Le  26,  à  six 
heures  du  matin,  l'armée  quitta  l'Oued-Bousselam.  On  appuyait  au  sud,  et 
Zamourah  est  au  nord;  l'expédition  avait  donc  un  but  plus  important  que 
celui  qu'on  lui  avait  attribué  d'abord.  Bientôt,  soit  indiscrétion,  soit  instinct , 
toutes  les  bouches  prononcèrent  le  nom  des  Portes  de  Fer,  passage  inconnu 
et  mystérieux ,  où  jamais  Européen  n'avait  passé,  et  que  les  Romains  eux- 
mêmes  n'avaient  point  osé  franchir. 

Le  27 ,  les  deux  divisions  se  mirent  en  marche  à  sept  heures  du  matin.  Un 
brouillard  épais  couvrait  la  plaine  mamelonnée  qu'elles  parcouraient.  Sur  un 
avis  parvenu  au  maréchal,  qu'Omar,  kalifah  d'Abd-el-Kader,  cherchait  à 
gagner  les  Portes  de  Fer,  la  cavalerie  de  la  deuxième  division  fut  envoyée 
contre  lui;  mais  à  l'approche  du  lieutenant-colonel  Miïtgen,  il  abandonna  son 
camp  et  gagna  le  désert.  Deux  heures  après,  notre  colonne  faisait  halte  sur 
un  des  plateaux  de  la  montagne  de  Dra-el-llammar ,  où  se  termine  la  plaine. 
De  ce  point,  elle  commençait  à  voir  se  dérouler  les  chaînes  imposantes  et  les 
vallées  multipliées  à  travers  lesquelles  elle  devait  passer  pour  atteindre  les 
Portes  de  Fer.  L'avant-garde  s'était  arrêtée  à  six  heures  au  plateau  de  Sidi- 
Hatdan,  situé  près  de  l'Oued  -Boukethcun;  il  était  impossible  d'aller  plus  loin, 
et  toutes  les  dispositions  furent  prises  pour  y  établir  le  camp.  A  dix  heures  du 
soir  seulement,  l'arrière-garde  s'y  trouva  réunie,  après  avoir  supporté  des 
fatigues  inouïes.  L'armée  avait  fait  près  de  vingt  lieues  en  deux  marches. 

Les  Arabes  accoururent  dans  le  camp  et  y  apportèrent  des  provisions  de 
toute  espèce:  des  raisins,  de  l'orge,  de  la  paille,  qui  leur  étaient  généreuse- 
ment payés.  Leurs  cheiks,  surnommés  les  gardiens  des  Portes  de  Fer,  et  qui 
devaient  nous  guider  le  lendemain  à  travers  les  Bibans,  reconnaissaient  l'auto- 
rité de  Morkani,  khalifah  nommé  par  nous,  et  dont  la  famille  est  une  des  plus 
anciennes  et  des  plus  vénérées  de  la  province.  Ils  reçurent  du  prince  royal 
leurs  burnous  d'investiture  et  promirent  de  servir  fidèlement  la  France.  La 
soumission  de  ces  puissantes  tribus ,  habitant  pour  ainsi  dire  un  pays  inacces- 
sible, et  que  les  Turcs  n'avaient  jamais  pu  dompter,  était,  sans  contredit, 
un  résultat  fort  remarquable  de  notre  domination.  Le  lendemain,  28  octobre, 
les  deux  divisions  d'Orléans  et  de  Galbois  se  séparèrent  :  cette  dernière  devait 
rentrer  dans  la  Medjanah,  pour  continuer  à  occuper  la  province  de  Constantine, 
rallier  les  Turcs  de  Zamourah  et  terminer  les  travaux  nécessaires  à  l'occu- 
pation définitive  de  Sétif. 

Une  pluie  très-abondante  étant  tombée  dans  la  nuit,  la  division  d'Orléans 
attendit  que  les  terres  fussent  un  peu  raffermies  pour  se  mettre  on  route, 


DOMINATION  FRANÇAISE.  .">ll 

et  ne  partil  que  ver9  les  dix  heures  du  matin.  Son  effectif  se  composait  de 
deux  mille  cinq  cents  hommes  d'infanterie,  des  ±ir  de  ligne,  i  et  l"'  légers, 
de  deux  cent  quarante-huit  chevaux  des  spahis,  i,r  el  3'  chasseurs;  de  quatre 
obusiers  de  montagne,  approvisionnés  de  soixante  coups,  et  d'une  compagnie 
du  génie.  L'infanterie  portait  pour  si\  jours  de  vivres  et  soixante  cartouches 
par  homme;  le  parc  se  composait  de  huit  cents  animaux,  et  l'administration 
était  pourvue  en  outre  de  sept  jours  de  vivres 

Après  avoir  marché  pendant  une  heure  environ,  tantôt  dans  le  lit  de  l'Oued- 
Bouketheun,  tantôt  sursis  herbes,  la  colonne,  ayant  à  sa  tète  les  deux 
cheiks  arabes  qui  lui  servaient  de  guides,  se  trouva  tout  à  coup  en  face 
d'immenses  murailles  rocheuses,  dont  les  crêtes  pressées  les  unes  contre  les 
autres  festonnaient  l'horizon  par  d'étranges  découpures.  Alors  on  commença 
à  gravir  un  rude  sentier  sur  la  rive  gauche  du  torrent,  et  après  des  montées 
presque  à  pic  et  des  descentes  pénibles,  ou  les  sapeurs  durent  travailler  au 
passage  des  midets,  la  colonne  se  trouva  au  milieu  d'une  gigantesque  forma- 
tion de  rochers  escarpés,  s'élevant  de  chaque  côté  en  murailles  calcaires  (h; 
huit  à  neuf  cents  pieds  de  hauteur ,  toutes  orientées  de  l'est  à  l'ouest.  Ces 
murailles,  rouges  dans  le  haut,  grises  dans  le  bas,  se  succédaient ,  séparées 
par  des  intervalles  de  quarante  à  cent  pieds,  et  allaient  s'appuyer  sur  des 
crêtes  qu'elles  coupaient  en  ressauts  infranchissables.  Une  dernière  descente 
à  pic  conduisit  la  colonne  au  milieu  du  site  le  plus  sauvage  qu'il  soit  possible 
d'imaginer  :  c'était  un  fond  entouré  de  rochers  qui  tous  surplombaient,  et  où 
il  eût  été  facile  de  fusiller  nos  soldats  à  bout  portant,  sans  qu'ils  eussent  pu 
opposer  la  moindre  résistance.  Là  se  trouve  la  première  porte,  ouverture  de 
huit  pieds  de  large,  pratiquée  perpendiculairement  dans  une  de  ces  grandes 
murailles;  des  ruelles  latérales,  formées  par  la  destruction  des  parties  mar- 
neuses, se  succédaient  jusqu'à  la  deuxième  porte,  si  étroite  qu'un  mulet 
chargé  peut  à  peine  y  passer;  la  troisième  est  à  quinze  pas  plus  loin  en  tour- 
nant à  droite  ;  la  quatrième,  plus  large  que  les  autres,  est  à  cinquante  pas  de 
la  troisième;  puis  le  défilé  commence  à  s'élargir,  et  ne  se  prolonge  guère 
que  sur  un  espace  de  trois  cents  pas;  là  se  termine  enfin  ce  formidable 
passage,  si  bien  nommé  les  Portes  de  Fer.' 

En  sortant  de  ce  sombre  défilé ,  on  retrouva  le  soleil  éclairant  de  toute  sa 
splendeur  une  jolie  vallée  ;  et  bientôt  chaque  soldat  gagna  la  grande  halle 
indiquée  à  quelque  distance  des  gorges,  tenant  à  la  main  un  rameau  de 
verdure  arraché  au  tronc  des  vieux  palmiers  qui  croissent  solitaires  au  milieu 
de  ces  rochers  jusque-là  impénétrables. 

11  était  impossible  de  songer  à  couronner  régulièrement  une  position  d'un 
accès  aussi  difficile  ;  on  se  borna  à  faire  occuper  l'entrée  et  la  sortie  des  gorges 
par  quelques  compagnies  d'élite.  Ces  dispositions  étaient  suffisantes  pour 
déjouer  une  attaque;  elles  furent  môme  inutiles,  car  personne  ne  se  présenta  : 
quatre  coups  de  fusil  tirés  hors  de  portée  par  des  maraudeurs  vinrent  seuls 


512  DOMINATION  FRANÇAISE. 

protester  contre  le  passage  miraculeux  que  venait  d'opérer  notre  colonne.  Et, 
pour  que  rien  ne  manquât  au  pittoresque  de  cette  situation,  le  soleil  continuait 
à  éclairer  cette  grande  halte,  tandis  qu'au  loin  l'orage  grondait  et  mêlait  ses 
sombres  roulements  aux  sons  harmonieux  de  notre  musique.  A  quatre  heures, 
la  colonne  se  remit  en  marche  et  suivit  dans  une  large  vallée  le  cours  de 
l'Oued  Bouketheun,  ou  l'Oued-Biban ,  nom  que  prend  le  torrent  après  avoir 
franchi  les  Portes;  mais  ses  eaux,  grossies  par  l'orage,  retardèrent  la  marche 
de  nos  troupes:  elles  ne  purent  atteindre  le  même  soir  Beni-Mansoura,  et 
durent  bivouaquera  deux  lieues  des  Bibans,  sur  les  bords  de  la  rivière,  au 
lieu  nommé  El-Makalou. 

Le  soleil  du  29  octobre  ramena  le  beau  temps.  Après  avoir  traversé  une 
forêt,  la  seule  peut-être  qui  mérite  ce  nom  dans  toute  l'Afrique,  l'avant  - 
garde  de  la  colonne  couronna  un  mamelon  devant  lequel  se  déployaient  deux 
magnifiques  vallées  dominées  par  le  Jurjura,  et  qui ,  se  réunissant  en  une 
seule  au  confluent  de  l'Oued-Beni  Mansourah  et  de  l'Oued-Malekh,  se  dirigent 
vers  Bougie.  A  peu  de  distance,  on  apercevait  six  grands  villages  bien  construits, 
entourés  de  jardins  et  pittoresquement  groupés  sur  les  dernières  hauteurs. 
Les  habitants  de  ces  villages  se  tenaient  par  groupes  devant  leurs  maisons, 
évidemment  surpris  de  notre  approche,  et  incertains  sur  le  parti  qu'ils  devaient 
prendre.  Un  mouvement  rapide  de  notre  cavalerie  leur  ôta  toute  possibilité  de 
fuir  ;  les  chefs  s'approchèrent  aussitôt  et  firent  acte  de  soumission.  On  les 
menaça  de  tout  détruire  chez  eux  si  un  seul  coup  de  fusil  était  tiré  sur  la 
colonne.  «Ces  menaces,  répondirent-ils,  sont  inutiles;  aucun  de  nous  n'est 
«  mal  disposé  pour  les  Français;  »  et  ils  s'empressèrent  de  nous  offrir  des 
denrées  et  des  fruits  de  toute  espèce. 

La  division  s'arrêta  quelque  temps  sur  les  bords  de  l'Oued-Beni-Mansourah 
afin  d'abreuver  les  chevaux  et  les  mulets,  qui  depuis  cinquante-deux  heures 
étaient  privés  d'eau.  A  mi  li ,  elle  se  remit  en  marche  sur  la  rive  gauche,  se 
dirigeant  versllamza,  qu'il  devenait  impossible,  comme  on  l'eût  désiré, 
d'atteindre  le  soir  même.  Ce  désir  était  d'autant  plus  vif,  que  des  courriers 
d'Abd  el-Kader ,  surpris  par  notre  avant-garde,  avaient  annoncé  que  le  camp 
d'Ahmed-Ben-Salem ,  bey  de  Sebaou  et  kalifah  de  l'émir,  était  établi  sur  le 
revers  des  montagnes  de  la  rive  droite,  vers  le  pays  de  POued-Naya.  Les 
lettres  saisies  sur  eux  jetaient  partout  l'alarme  et  préparaient  les  tribus  à  un 
soulèvement  général  contre  nous.  Elles  étaient  écrites  de  Mascara  et  datées 
du  17  octobre;  il  n'y  avait  donc  pas  un  moment  à  perdre.  L'avant -garde  hâta 
sa  marche  pour  prendre  position  avant  la  nuit  ;  l'armée  franchit  l'Oued- 
Redjillah,  et  le  camp  fut  établi  à  six  heures  du  soir  sur  la  rive  droite  de  ce 
torrent. 

Dans  l'éventualité  d'une  attaque,  Ben-Salem  devait  naturellement  chercher 
à  s'établir  sur  le  plateau  du  fort  de  Hamza,  pour  appuyer  sa  droite  aux  tribus 
soumises  à  Abd-el-Kader  et  nous  barrer  la  route  d'Alger.  Afin  de  prévenir  cette 


DOMINATION   FRANÇAISE.  518 

il 

manœuvre,  le  maréchal  prescrivit  au  duc  d'Orléans  de  réunir  les  compagnies 
d'élite  de  sa  division,  toute  la  cavalerie  el  deux  obusiers  de  montagne;  de  partir 
de  Kef-Rajellah  le  •><),  à  une  heure  avant  le  jour,  et  de  se  porter  rapidement  sur 
llamza.  il  se  réservait  de  conduire  lui-même  le  reste  delà  colonne  de  manière 
à  se  trouver  en  mesure  de  soutenir  s.  A.  R.  si  le  combat  s'engageait.  Le  duc 
d'Orléans  exécuta  ponctuellement  cet  ordre;  en  effet,  au  moment  où  la  colonne 
débouchait  dans  la  vallée  de  Hamza,  on  \it  Ahmed-Ben-Salem  couron- 
ner de  ses  troupes  la  crête  opposée  à  celle'  que  nous  suivions.  Le  prince 
royal,  après  avoir  l'ait  occuper  par  son  infanterie  les  hauteurs  qui  dominent 
l'Oued  -  llamza ,  lança  sa  cavalerie  dans  la  vallée.  Conduits  par  le  colonel 
Miltgen,  les  chasseurs  et  les  spahis  gravirent  rapidement  la  berge,  sur  laquelle 
paraissaient  les  cavaliers  de  Ben-Salem;  mais  ceux-ci  se  replièrent  sans  tirer 
un  seul  coup  de  fusil.  Dès  que  la  cavalerie  eut  couronné  les  hauteurs  que  les 
Arabes  abandonnaient,  le  prince  royal,  qui  s'y  était  porté  de  sa  personne, 
lit  donner  l'ordre  à  son  infanterie  de  remonter  la  vallée  et  d'occuper  llamza. 
L'avant-garde  s'établit  autour  de  ce  fort  qui  était  complètement  abandonné, 
et,  à  midi,  le  maréchal  y  arriva  avec  le  reste  de  la  division. 

Le  fort  de  llamza ,  désigné  par  Tacite  sous  le  nom  de  Auzea,  est  un  carré 
étoile  dont  les  revêtements  sont  en  partie  détruits;  les  logements  intérieurs 
construits  par  les  Turcs  n'existent  plus;  onze  pièces  de  canon,  enclouées, 
gisaient  sur  le  sol;  et  l'armée  ne  trouva  dans  l'enceinte  aucun  approvision- 
nement de  bouche  ou  de  guerre.  La  position  du  fort  de  Hamza  avait  été 
parfaitement  choisie;  elle  commande  complètement  une  vaste  plaine  formée 
par  de  grandes  montagnes,  et  à  laquelle  aboutissent  un  col  qui  conduit  à 
Medeah  et  trois  vallées  qui  mènent  à  Alger,  à  Bougie  et  aux  Portes  de 
Fer.  L'importance  militaire  de  ce  point  avait  décidé  les  Romains  à  y  con- 
struire un  citadelle-fort,  dont  la  garde  était  confiée  aux  vétérans;  le  dey 
d'Alger  entretenait  aussi  une  garnison  à  Hamza. 

A  deux  heures ,  la  colonne  se  remit  en  marche ,  se  portant  vers  le  nord  et 
contournant  l'extrémité  occidentale  du  Jurjura ,  pour  descendre  dans  les 
bassins  de  lisser.  Le  camp  s'établit  au  bas  du  défilé,  sur  un  plateau  assez 
dominé  et  qu'il  fallut  faire  garder  par  de  nombreux  postes  avancés.  Elle 
entrait  alors  dans  le  territoire  de  la  tribu  des  Beni-Druad,  placée  sous  l'auto- 
rité d'Abd-el-Kader;  pour  le  lendemain,  l'ordre  fut  donné  de  resserrer  le  plus 
possible  la  colonne  et  d'éclairer  sa  marche  en  tous  sens.  Elle  eut  d'abord  à 
franchir  le  défilé  de  Draa-el-Abagal;  les  habitants  des  douairs  qui  garnissent 
ces  crêtes  regardaient  passer  nos  soldats  sans  annoncer  la  moindre  intention 
hostile  ,  lorsqu'à  dix  heures,  au  moment  où  l'arrière-garde  descendait  les  der- 
niers contreforts  du  défilé,  quelques  cavaliers  se  mirent  à  tirer  des  coups  de 
fusil.  Le  duc  d'Orléans  se  porta  rapidement  sur  le  point  attaqué,  et  ayant 
reconnu  qu'une  faible  partie  de  la  population  prenait  part  à  cet  acte  d'hosti- 
lité, il  ordonna  à  la  colonne  de  continuer  son  mouvement. 

fi.» 


5  H  DOMINATION  FRANÇAISE. 

La  division  vint  faire  sa  grande  halte  près  d'un  des  affluents  de  Tisser;  là  , 
des  groupes  de  cavaliers,  appuyés  d'un  nombre  assez  considérable  de  fantas- 
sins, vinrent  prendre  position  et  se  mirent  en  devoir  de  nous  inquiéter  par 
des  escarmouches  continuelles.  En  présence  de  cette  agression ,  jl  était  im- 
possible d'éviter  une  affaire  et  de  conserver  jusqu'au  bout  le  caractère  paci- 
fique de  l'expédition.  M.  le  maréchal  se  chargea  de  mener  le  convoi  avec 
le  17e  et  le  23e,  et  confia  le  soin  d'attaquer  l'ennemi  au  jeune  prince  qui 
servait  sous  ses  ordres.  Un  ravin  profond  et  boisé  traversait  le  plateau 
qu'occupait  la  division  :  le  prince  royal  fit  franchir  ce  ravin  au  2e  léger 
et  garnir  les  crêtes  de  tirailleurs  ;  trois  compagnies  d'extrême  arrière-garde 
furent  cachées  dans  le  ravin ,  pour  marcher  de  front  à  l'ennemi ,  tandis  que 
les  chasseurs  du  colonel  Miltgen,  divisés  en  trois  pelotons,  se  disposaient  à 
tourner  les  Arabes.  A  un  signal  donné,  ce  mouvement  combiné  s'exécuta  avec 
un  élan  et  une  précision  admirables  ;  les  Arabes  furent  culbutés  des  crêtes 
qu'ils  occupaient  par  les  charges  de  notre  cavalerie;  les  compagnies  embus- 
quées les  atteignirent  au  pas  de  course  et  en  tuèrent  plusieurs  à  bout  portant. 
Malgré  cette  charge,  ils  continuèrent  à  suivre  nos  tirailleurs,  échangeant  des 
coups  de  fusil  avec  eux,  couronnant  une  position  à  mesure  qu'on  l'évacuait. 
Vers  les  quatre  heures ,  le  prince  royal ,  voulant  leur  apprendre  que  nous 
avions  fait  passer  de  l'artillerie  par  les  Portes  de  Fer,  fit  approcher  un  obusier, 
qui  envoya  avec  beaucoup  de  justesse  deux  obus  au  milieu  des  groupes  les 
plus  nombreux.  Cette  démonstration  acheva  de  décourager  l'ennemi,  et  nos 
chasseurs  cessèrent  d'être  inquiétés  dans  la  retraite  en  échelons  qu'ils  effec- 
tuèrent pour  clore  la  journée.  Enfin,  la  colonne  arriva  à  six  heures  du  soir  sur 
TOued-Ben-Hini ,  un  des  principaux  affluents  de  Tisser;  l'armée  le  franchit  et 
campa  sur  un  plateau  élevé  qui  domine  la  rive  gauche.  Le  lendemain  1er  no- 
vembre,  la  colonne  expéditionnaire,  après  une  journée  de  marche  pendant 
laquelle  elle  eut  encore  à  soutenir  quelques  petits  engagements  avec  les 
Arabes,  franchit  TOued-Kaddara  ,  et  vint  au  camp  du  Fondouck  se  réunir  à  la 
division  Rulhières. 

La  population  d'Alger  accueillit  avec  des  démonstrations  de  joie  le  retour  de 
nos  braves  soldats.  C'était,  en  effet,  un  progrès  bien  remarquable  que  cette 
longue  excursion ,  accomplie  sans  attaque  sérieuse,  au  milieu  d'un  pays  hérissé 
de  tant  de  difficultés  et  habité  par  une  population  qui  avait  toujours  inspiré  les 
plus  sérieuses  craintes  aux  dominateurs  nos  devanciers.  Aussi  ce  succès  irrita 
profondément  l'orgueil  de  l'émir:  après  tant  d'efforts,  son  influence  se  trou- 
vait d'un  seul  coup  compromise.  Le  passage  des  Portes  de  Fer  n'était  que  la 
contre-partie  et  comme  la  revanche  heureuse  de  son  excursion  tentée , 
quelques  mois  auparavant,  du  côté  de  Bougie;  cette  expédition  tranchait, 
en  outre,  une  question  de  limites,  et  consommait  la  prise  de  possession  des 
communications  entre  Alger  et  Constantine.  Dès  ce  moment,  Abd-el-Kader 
ne  dissimula  plus  ses  dispositions  hostiles  ;  les  nouvelles  reçues  d'Oran  ne 


DOMINATION  FRANÇAISE.  .">!•*> 

laissaient  aucun  doute  sur  la  probabilité  d'une  prochaine  rupture  et  sur  les 
efforts  qu'il  déployait  pour  entraîner  toutes  les  populations  dans  un  grand 
mouvement,  il  avait  quitté  Thaïs  vers  la  lin  de  septembre,  pour  se  rendre 
(liins  la  province  d'Oran ,  où  sa  longue  absence  paraissait  avoir  affaibli  son 
pouvoir.  D'indignes  violences  signalèrent  son  retour.  Quelques  chefs,  ayant 
essayé  d'opposer  de  la  résistance,  furent  décapités,  et  leurs  femmes  essuyèrent 
les  derniers  outrages.  En  même  temps,  il  transportait  dans  l'intérieur  les 
populations  sur  le  dévouement  desquelles  il  ne  pouvait  compter.  Les  Medjalier, 
convaincus  de  nous  avoir,  en  plusieurs  occasions,  fourni  des  chevaux,  furent 
violemment  déplacés  et  contraints  de  s'établir  au  milieu  de  tribus  qui  répon- 
dissent de  leur  obéissance. 

En  présence  de  ces  dispositions  hostiles  qui  présageaient  une  attaque 
sérieuse,  le  gouverneur  général  n'arrêta  aucune  mesure  pour  prévenir  le  mou- 
vement qui  le  menaçait.  Au  lieu  de  réunir  ses  troupes,  il  les  conserva  dissémi- 
nées dans  des  endroits  peu  avantageux  ,  et  se  laissa  prendre  à  l'improvisle. 
Tout  à  coup,  au  milieu  de  la  paix,  les  habitants  de  la  plaine  se  virent  assaillis 
par  une  troupe  formidable  d'ennemis;  leurs  enfants,  leurs  frères  furent 
égorgés,  les  troupeaux  ,  les  récoltes,  pillés,  les  maisons  rasées  ou  incendiées. 
Les  Hadjoutes  commencèrent,  comme  d'habitude,  ces  sauvages  exécutions. 
Suivant  les  secrètes  intentions  d'Abd-el-Kader,  ils  passèrent  la  Chiffa,  dans 
les  premiers  jours  d'octobre,  et  se  mirent  à  dévaster  les  douairs  de  nos  alliés. 
Un  mois  après,  les  gens  de  la  tribu  de  Bernou ,  voulant  ressaisir  leurs  trou- 
peaux ,  devenus  la  proie  des  Hadjoutes ,  tombèrent  dans  une  embuscade  où 
périrent  plus  de  trois  cents  des  leurs.  Le  commandant  du  camp  d'Oued-el-Aleg 
accourut  à  leur  secours,  mais  enveloppé  par  des  forces  supérieures,  il  tomba 
frappé  mortellement. 

Les  jours  suivants  furent  encore  signalés  par  des  attaques  et  des  hostilités 
nouvelles.  Le  20  novembre  ,  les  beys  de  Milianah  et  de  Medeah  franchirent 
la  Chiffa,  à  la  tète  de  deux  à  trois  mille  hommes,  et  se  répandirent  dans 
la  plaine  ,  guidés  à  travers  nos  postes  par  les  Hadjoutes.  Le  môme  jour,  un 
faible  convoi  de  trente  hommes,  parti  de  Bouffarik  pour  Oued-el-Aleg,  fut 
cerné  et  massacré  par  l'ennemi;  enfin,  le  21,  un  détachement  de  cinquante 
hommes,  se  dirigeant  d'Oued-el  Aleg  sur  Blidah,  pour  porter  des  secours  au 
convoi,  fut  lui-même  assailli  par  des  hordes  nombreuses  d'Arabes ,  et  suc- 
comba sous  leurs  coups.  Le  commandant  du  camp  se  porta  à  leur  rencontre; 
mais ,  pressé  bientôt  de  toutes  parts  par  une  multitude  acharnée ,  il  fut 
obligé  de  faire  former  en  carré  sa  petite  troupe,  composée  de  deux  compagnies 
du  '2V  de  ligne  et  d'un  bataillon  du  1"  de  chasseurs  d'Afrique,  et  de  battre  en 
retraite ,  manœuvre  exécutée  avec  un  sang-froid  et  une  intrépidité  dignes 
peut-être  d'un  plus  grand  théûtre. 

C'était  ainsi  qu'Abd-el-Kader,  profitant  de  la  trop  grande  sécurité  du  gou- 
verneur général ,   déchirait   le   voile  dont   il   avait  couvert  jusqu'alors  sa 


510  DOMINATION  FRANÇAISE. 

véritable  pensée.  Aucune  déclaration  n'avait  précédé  la  reprise  des  hostilités  ; 
ce  ne  fut  que  par  une  lettre  adressée  postérieurement  au  maréchal,  qu'il  lui 
annonça  le  projet,  arrêté,  disait-il,  par  tous  les  musulmans,  de  recommencer 
la  guerre  sainte.  Le  courage  avec  lequel  nos  soldats  surpris  en  supportèrent  le 
premier  choc,  trouva  de  dignes  imitateurs  dans  les  colons.  Néanmoins  la  plu- 
part d'entre  eux  se  virent  contraints  d'abandonner  la  plaine  et  de  chercher  un 
refuge  dans  Alger.  La  désolation  était  générale  ;  les  coureurs  de  l'ennemi 
avaient  pénétré  jusque  sur  le  massif,  et  les  tribus  alliées  furent  obligées  de  se 
réfugier  sous  la  protection  de  nos  camps. 

Dès  que  la  nouvelle  de  l'agression  des  Arabes  et  des  malheurs  qui  en 
avaient  été  la  suite  fut  parvenu  en  France,  des  ordies  rapidement  expédiés 
prescrivirent  l'embarquement  de  nouvelles  troupes.  Dans  les  premiers  jours 
de  décembre,  le  maréchal  se  trouva  en  mesure  de  reprendre  l'offensive.  Une 
colonne,  formée  du  G2e  de  ligne  et  du  1er  de  chasseurs,  ayant  rencontré  entre 
le  camp  de  l'Arba  et  le  cours  de  l'Arrach  un  parti  de  mille  à  douze  cents  che- 
vaux hadjoutes,  chargea  l'ennemi  avec  vigueur  et  le  culbuta,  après  lui  avoir 
fait  éprouver  des  pertes  considérables.  Le  li,  elle  lui  donna  encore  une 
plus  rude  leçon.  Un  convoi,  parti  de  Bouffarik  pour  Blidah,  est  attaqué  au  delà 
de  Mered  parles  bataillons  réguliers  de  l'émir.  Une  charge  du  1er  régiment  de 
chasseurs  les  jette  dans  un  ravin,  et  leur  fait  perdre  beaucoup  de  monde;  le 
convoi ,  arrêté  dans  sa  marche,  entre  ensuite  tout  entier  dans  Blidah. 

Le  31  décembre,  un  succès  important  vint  de  nouveau  signaler  la  reprise 
des  hostilités.  Toutes  les  forces  réunies  des  kalifahs  de  Medeah  et  de  Milianah 
étaient  venues  prendre  position  entre  Blidah  et  la  Chiffa  ;  l'infanterie  régulière 
de  l'émir,  soutenue  par  une  cavalerie  nombreuse,  occupait  le  ravin  de  l'Oued- 
el-lvcbir.  Après  avoir  bien  étudié  le  terrain,  le  maréchal  fit  aborder  l'ennemi 
à  l'arme  blanche.  Le  2e  léger,  le  23e  de  ligne  et  le  lei  de  chasseurs,  quittant 
leurs  positions,  gravissent  aussitôt  avec  impétuosité  la  berge  du  ravin  qui  les 
sépare  de  l'ennemi.  Effrayés  de  leur  élan,  les  Arabes  tournent  le  dos  au  pre- 
mier choc  ;  toute  la  ligne  de  nos  troupes  les  suit ,  la  baïonnette  dans  les  reins  ; 
leur  déroute  est  complète.  Ils  laissent  en  notre  pouvoir  trois  drapeaux,  une 
pièce  de  canon ,  les  caisses  des  tambours  des  bataillons  réguliers,  quatre  cents 
fusils  et  trois  cents  cadavres  de  fantassins.  Beaucoup  de  cavaliers  arabes  furent 
également  tués. 

Pendant  que  ces  événements  se  passaient  dans  la  province  d'Alger,  celle  de 
Gonstantine  continuait  à  jouir  de  la  plus  grande  tranquillité,  malgré  les  efforts 
tentés  par  Abd-el-Kader  pour  la  troubler.  Ses  nombreux  émissaires  parcou- 
raient, il  est  vrai,  les  tribus  et  les  excitaient  à  la  guerre;  mais  la  province 
restait  sourde  à  ces  incessantes  provocations.  L'ancien  bey,  Ahmed  lui-même, 
écrivait  à  Ben-Aïssa,  pour  lui  signaler  les  manœuvres  d'Abd-el-Kader,  et  lui 
déclarer  qu'il  préférait  s'unir  à  la  France  plutôt  qu'à  celui  qu'il  appelait  dédai- 
gneusement le  fils  de  lUohy-Ddein.  Enfin,  au  moment  même  où  les  tribus  pou- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  517 

vaient  profiter  de  l'état  de  guerre  pour  nous  susciter  de  nouveaux  embarras, 
des  chefs  kabaïïos  venaient  l'aire  leur  soumission  et  reconnaître  la  souverai- 
neté de  la  France.  Ainsi,  notre  position  dans  l'est  se  consolidait  sons  tous  les 
rapports,  et  ne  se  compliquait  d'aucun  des  embarras  qu'Abd-cl-Kadcr  nous 
avait  suscités  dans  l'ouest. 

L'ennemi,  qui  ne  s'était  pas  montré  dans  la  Melidjah  depuis  le  combat  du 
SI  décembre  1839,  y  reparut  à  la  tin  de  janvier  18V0,  s'approcha  de  Mered  et 
chercha  à  s'établir  prés  de  Blidah;  il  fut  chassé  de  cette  position.  Une  autre 
tentative  que  les  Arabes  firent  plus  lard  sur  le  camp  du  Fondouk  n'eut  pas 
un  meilleur  résultat. 

A  cette  époque ,  les  hostilités  recommençaient  aussi  dans  la  province 
d'Oran.  A  des  tentatives  laites  les  17  et  22  janvier  sur  les  Doucrs  et  les 
Zmélas,  succéda  une  attaque  acharnée  contre  Mazagran,  qui  comptera  comme 
l'une  des  plus  célèbres  dans  les  fastes  militaires  de  l'Algérie.  La  kasbah  de 
cette  petite  ville,  improvisée  par  les  Français,  était  alors  occupée  par  cent 
vingt-trois  hommes  formant  la  10e  compagnie  du  1er  bataillon  d'Afrique,  sous 
les  ordres  du  capitaine  Lelièvre.  Cette  faible  garnison  n'avait  pour  matériel 
de  guerre  qu'une  pièce  de  quatre ,  quarante  mille  cartouches  et  un  baril  de 
poudre. 

Dès  la  matinée  du  1er  février,  un  poste  avancé  avait  signalé  les  éclaireurs 
de  l'ennemi;  mais  le  corps  d'armée  ne  se  présenta  que  le  lendemain  devant 
Mazagran.  Il  se  composait  des  contingents  de  quatre-vingt-deux  tribus,  for- 
mant ensemble  douze  à  quinze  mille  hommes  :  Mustapha-Ben-Tehamy, 
kalifah  de  Mascara,  les  commandait.  Un  bataillon  d'infanterie  régulière  et 
deux  pièces  d'artillerie  accompagnaient  la  masse  confuse  des  combattants. 
Le  2  février,  les  Arabes  commencèrent  l'attaque  du  point  fortifié  que  défen- 
dait la  10e  compagnie,  et  après  avoir  ouvert,  à  cinq  cents  mètres  de  distance, 
le  feu  de  leur  artillerie,  ils  vinrent  planter  quatorze  de  leurs  étendards  sous 
les  murailles  de  la  kasbah ,  et  se  précipitèrent  à  l'assaut  avec  une  fureur 
qu'excitaient  à  la  fois  le  fanatisme  religieux  et  l'appât  des  récompenses  qui  leur 
avaient  été  promises.  Pendant  quatre  jours  et  quatre  nuits  l'attaque  demeura 
aussi  constamment  acharnée  que  la  défense  se  soutint  héroïque. 

Plein  de  courage  et  de  sang-froid,  le  capitaine  Lelièvre  ne  cessa  pas  un 
instant  de  se  montrer  à  la  hauteur  de  la  glorieuse  responsabilité  qu'il  avait 
acceptée.  Après  avoir  consommé,  dans  la  première  journée,  plus  de  la  moitié 
de  ses  cartouches,  il  recommanda  aux  braves  qui  l'entouraient  de  ménager 
leurs  munitions,  et  désormais  de  ne  repousser  les  efforts  de  leurs  adversaires 
qu'à  la  baïonnette.  Le  drapeau  national,  arboré  sur  l'humble  redoute,  a  plu- 
sieurs fois  son  support  brisé;  sa  flamme  est  lacérée  par  les  balles,  mais  il  est 
toujours  relevé  avec  enthousiasme  et  comme  un  chevaleresque  défi.  Si  le  com- 
mandant de  ce  poste  difficile  fit  preuve  d'un  dévouement  sans  bornes  à  la  gloire 
de  son  pays,  disons-le  aussi ,  il  ayait  sous  ses  ordres  des  hommes  dignes  de  le 


Ô18  DOMINATION  FRANÇAISE. 

comprendre,  et  qui  le  secondèrent  d'une  manière  admirable  :  l'intrépide  lieu- 
tenant Magnien ,  qui  n'abandonnait  la  brèche  que  pour  donner  des  secours  aux 
blessés;  le  sous-lieutenant  Durand,  et  les  sergents  Villemot  et  Giroux  qui  se 
multiplièrent  en  quelque  sorte  pour  se  trouver  partout  en  aide  à  leurs  frères 
d'armes.  Nous  voudrions  pouvoir  rapporter  tous  les  faits  héroïques  et  isolés 
qui  se  sont  accomplis  durant  ces  quatre  journées  ;  mais,  dans  l'impuissance  de 
tout  dire,  nous  citerons  seulement  les  deux  passages  suivants,  extraits  d'un 
bulletin  du  capitaine  Lelièvre  : 

«  Le  3,  un  peu  avant  la  pointe  du  jour,  je  fis  placer  quinze  hommes  au- 
dessus  de  la  porte  pour  la  défendre,  sous  les  ordres  de  M.  le  sous-lieutenant 
Durand.  Avant  de  l'enfermer  dans  ce  faible  réduit,  je  lui  serrai  la  main  en  lui 
disant:  «  Adieu,  il  est  probable  que  nous  ne  nous  reverrons  plus;  car  vous 
et  vos  hommes  devez  mourir  en  défendant  ce  poste.  »  M.  Durand  et  ses 
hommes  s'écrièrent  :  «  Nous  le  jurons  !  »  Dans  la  soirée  du  k,  le  capitaine  Le- 
lièvre, voyant  que  ses  munitions  allaient  être  épuisées,  réunit  les  défenseurs 
de  Mazagran  autour  de  lui,  et  leur  adressa  cette  courte  et  énergique  allo- 
cution : 

«Nous  avons  encore  un  tonneau  de  poudre  presque  entier  et  douze  mille 
«  cartouches;  nous  nous  défendrons  jusqu'à  ce  qu'il  ne  nous  en  reste  plus  que 
«  douze  ou  quinze  ;  puis  nous  entrerons  dans  la  poudrière  pour  y  mettre  le 
«feu,  heureux  de  mourir  pour  notre  pays.  Vive  la  France!  Vive  le  Roi  !  » 
La  10e  compagnie  accepta  cette  résolution  glorieuse ,  et  répéta  le  cri  patrio- 
tique de  son  commandant. 

Nous  avons  dit  que  les  péripéties  de  cette  belle  défense  avaient  duré  quatre 
jours  et  quatre  nuits  ;  un  Arabe,  qui  a  aussi  rendu  compte  de  ce  siège  mémo- 
rable, s'exprime  ainsi  :  «  On  se  battit  quatre  jours  et  quatre  nuits.  C'étaient 
«  quatre  grands  jours,  car  ils  ne  commençaient  pas  et  ne  finissaient  pas  au 
«  son  du  tambour  ;  c'étaient  des  jours  noirs,  caria  fumée  de  la  poudre  obscur- 
«  cissait  les  rayons  du  soleil  ;  et  les  nuits  étaient  des  nuits  de  feu  éclairées  par 
«  les  flammes  des  bivouacs  et  par  celles  des  amorces  » 

Dès  l'apparition  des  Arabes,  le  chef  de  bataillon  Dubarrail ,  qui  comman- 
dait à  Mostaganem,  avait  eu  la  pensée  d'envoyer  du  renfort  à  Mazagran  ;  mais 
la  faiblesse  de  sa  propre  garnison  ne  lui  avait  pas  permis  de  réaliser  ce  projet. 
Grandes  furent  donc  les  craintes  et  la  consternation  à  Mostaganem  tant  que 
dura  l'attaque  de  l'ennemi,  et  quoique  le  capitaine  Lelièvre  eût  tenté  de  faire 
connaître  à  cette  ville  sa  résistance ,  au  moyen  de  plusieurs  fusées  qu'il  avait 
lancées,  le  commandant  Dubarrail,  était  cependant  en  proie  aux  plus  cruelles 
inquiétudes  sur  le  sort  de  sa  10e  compagnie.  Ces  angoisses  ne  furent  point 
diminuées  lorsque,  le  7  au  matin,  on  vit  que  la  plaine  était  déserte  et  que  le 
plus  grand  silence  régnait  du  côté  de  Mazagran.  L'ennemi  occupait-il  cette 
ville,  ou  ce  silence  de  mort  était-il  le  présage  de  la  destruction  des  Français 
qui  avaient  combattu?  La  garnison  de  Mostaganem  ne  voulut  pas  prolonger 


DOMINATION   FRANÇAISE.  :>I0 

davantage  ce  doute  affreux  :  cil»'  se  dirigea  aussitôt  vers  Mazagran.  Avant  d'y 
arriver,  le  drapeau  qui  flottait  encore  sur  les  murailles  en  ruines,  lui  apprit 
que  ses  défenseurs  n'avaient  point  été  vaincus,  et  elle  put  leur  servir  d'escorte 
triomphale  en  les  ramenant  à  Moslaganem. 

La  io  compagnie  n'avait  eu  que  trois  hommes  tues  et  seize  blessés. 

Les  .">  et  12  mars,  d'autres  attaques  eurent  lieu  contre  le  camp  du  Figuier 
et  en  avant  de  Miserguin,  à  Ten-Salmel  ;  elles  furent  énergiquement  repous- 
sées par  le  colonel  Youssouf.  On  réprima  avec  le  même  succès  quelques  actes 
de  piraterie  commis  par  des  marins  de  Cherchell. 

La  tranquillité  générale  de  la  province  de  Constantine  se  maintenait  donc 
toujours  malgré  les  intrigues  d'Abd-el-Kader.  Les  Beni-Abbes,  gardiens  des 
Portes  de  Fer,  sollicitaient  la  laveur  de  commercer  avec  nous;  Sétif,  occupé 
par  des  indigènes  et  des  Français,  commençait  à  sortir  de  ses  ruines;  les 
Aamer-Cherabah  mettaient  leur  cavalerie  à  notre  disposition,  et  offraient  leurs 
familles  comme  otages  en  garantie  de  leur  fidélité.  Mais  un  événement  bien 
autrement  important  vint  révéler  les  progrès  de  notre  domination  dans  cette 
province.  Les  fonctions  de  cheikb-el-arab  avaient  été  conférées  en  janvier 
1839  à  Bou-Aziz-Ben-Ganah.  Depuis  le  commencement  de  la  guerre,  Abd-el- 
Kader  cherchait  à  soulever  contre  l'autorité  de  la  France  des  tribus  qui 
habitent  à  l'entrée  du  désert ,  dans  le  Djérid  :  à  cet  effet ,  il  avait  envoyé, 
dans  la  direction  de  Biskarah  son  kalifah  Bou-Azouz  ,  avec  un  bataillon 
d'infanterie,  huit  cents  cavaliers  irréguliers  et  deux  pièces  de  canon.  A  la 
nouvelle  de  l'approche  du  lieutenant  d'Abd-el-Kader,  Ben-Ganah  court  à  sa 
rencontre,  et  l'attaque  avec  un  tel  élan,  que  quatre  cent  cinquante  fantassins 
réguliers  sont  massacrés  et  soixante  cavaliers  restent  également  sur  la  place. 
Deux  pièces  de  canon,  trois  drapeaux,  deux  tambours,  dix  tentes,  ainsi  que 
tous  les  chameaux  et  mulets,  tombent  au  pouvoir  de  Ben-Ganah  (2»  mars  18V0). 
Ainsi,  pour  la  première  fois,  un  chef  arabe  institué  par  nous  marchait  seul 
contre  nos  ennemis,  a  plus  de  quatre-vingts  lieues  du  siège  de  notre  puissance. 
Bientôt  après,  les  Ilaractah ,  excités  par  les  émissaires  d'Ahmed-Bey,  ayant 
attaqué  des  tribus  amies ,  une  colonne  française  ,  partie  de  Constantine , 
pénétra  jusqu'aux  extrémités  de  leur  territoire  et  leur  enleva  une  grande 
quantité  de  bétail.  Les  cavaliers  de  cette  tribu  puissante  furent  culbutés  et 
les  chefs  vinrent  demander  grâce. 

Cependant  Abd-el-Kader  ne  cessait  de  combiner  de  nouvelles  opérations,  et 
même  avec  habileté  :  le  kalifah  el  Barkani,  marabout  de  Cherchell,  fut  investi 
du  commandement  de  Medeah;  Mustapha-Ben-Tehamy,  kalifah  de  Mascara, 
reçut  l'ordre  de  former  un  camp  de  huit  mille  cavaliers,  au  confluent  de 
l'Habrahet  du  Sig,  à  cinq  lieues  de  la  côte  et  à  dix  lieues  d'Oran  :  de  ce  poste, 
il  devait  surveiller  Oran  ,  couper  les  communications  entre  cette  ville ,  Arzew 
et  Mostaganem,  et  diriger  les  tribus  de  l'ouest.  Hadji,  cheik  de  Tenez,  lui 
fut  adjoint ,  avec  mission  de  rassembler  dix  mille  montagnards  kabaïles;  Bou- 


520  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Hameidi ,  kalifali  de  ïlemcen,  chef  de  la  tribu  des  Oulassas,  occupa  eu  outre 
deux  camps  d'observation  à  Thessalah  et  à  El-Moria,  d'où  il  couvrait  la  route 
de  Tlemcen  ;  il  avait  l'ordre,  ainsi  que  Ben  Tehamy,  d'attaquer  et  d'inquiéter 
Oran.  lladji-cl-Seghir ,  kalifah  de  Milianah,  fut  chargé  de  la  direction  des 
Hadjoutes,  commandés  par  leur  cheik  Kadour-Bechir.  Ben-Salem,  chef  des 
Flitas,  à  la  tète  des  cavaliers  de  cette  tribu,  des  Isseret  de  quelques  autres, 
devait  pénétrer  dans  la  Metidjah  et  y  porler  la  dévastation  ,  pour  retarder  ou 
arrêter  la  marche  de  notre  armée.  Enfin,  le  kalifah  Bou-Azouz  devait  opérer 
sur  le  pays  de  Beni-Mezah,  s'avancer  dans  la  direction  de  Biskara,  et  pénétrer 
dans  la  Medjanah  jusqu'à  Sétif  et  aux  montagnes  de  Bougie.  D'après  ces  dispo- 
sitions ,  la  campagne  qui  allait  s'ouvrir  promettait  d'être  sérieuse. 

Le  duc  d'Orléans  avait  dit  aux  soldats  de  sa  division  :  «  Partout  où  le  service 
«  de  la  France  m'appellera,  vous  me  verrez  accourir  au  milieu  de  vous,  et  là 
«  où  sera  votre  drapeau  ,  là  sera  ma  pensée.  »  Or,  sa  division  se  trouvait  à 
Boulïàrik,  en  face  de  l'ennemi ,  et  quelque  temps  après  il  arriva  pour  accom- 
plir sa  promesse  ,  amenant  son  jeune  frère  le  duc  d'Aumale  ,  qui ,  lui  aussi , 
venait  demander  à  la  terre  d'Afrique  sa  part  de  dangers  et  de  gloire.  Le  24  avril, 
quelques  jours  après  la  venue  du  prince  ,  la  division  d'Orléans  se  dirigea  vers 
l'Afroum  ;  le  lendemain  25,  elle  s'établit  sur  l'Oued-Jer,  près  du  Tombeau  de 
la  Chrétienne.  Les  Arabes  ne  s'étaient  point  encore  montrés,  mais  tout  à  coup 
des  cris  terribles,  partis  des  ravins  de  l'Afroum  ,  annoncèrent  leur  approche, 
et  ils  débouchèrent  aussitôt  dans  la  plaine.  A  la  tète  de  quelques  bataillons, 
le  prince  royal  s'élança  sur  eux  ,  les  culbuta  et  les  refoula  dans  les  gorges 
d'où  ils  étaient  sortis.  Dans  ce  combat ,  le  duc  d'Aumale  ,  escorté  d'une  seule 
compagnie  de  chasseurs ,  se  précipita  sur  l'ennemi,  et  contribua  à  la  victoire 
par  la  hardiesse  et  la  vivacité  de  son  attaque. 

Le  29,  l'armée  quitta  le  camp  de  l'Afroum.  La  division  d'Orléans,  formant 
l'avant-garde,  se  dirigea  vers  l'Oued-Bour-Kika,  où  les  Arabes  paraissaient 
s'être  réunis.  Le  prince  royal  ayant  observé  leurs  mouvements ,  et  voyant 
qu'ils  se  portaient  à  une  lieue  environ  de  l'armée  vers  le  lac  Alloulah, 
ordonna  de  faire  face  en  arrière  et  de  les  poursuivre ,  les  divisions  marchant 
par  échelons  ;  mais  ils  n'attendirent  pas  l'exécution  de  cette  manœuvre,  qui 
ramena  l'armée  vers  l'Oued-Jer.  Il  ne  restait  plus  qu'à  déloger  Abd-cl-Kader 
du  col  de  Mouzaïa,  où  il  s'était  fortifié.  Afin  d'attirer  dans  la  plaine  la  nom- 
breuse cavalerie  des  Arabes,  l'armée  quitta  le  camp  de  l'Oued-Jer  et  repassa 
le  torrent.  Ce  qu'on  avait  prévu  arriva.  En  apercevant  le  mouvement  rétro- 
grade de  nos  troupes,  les  cavaliers  de  l'émir  sortirent  de  leurs  défilés  et  se 
précipitèrent  sur  nos  soldats  avec  une  extrême  rapidité.  Mais,  reçus  par  une 
décharge  à  bout  portant  et  par  le  fer  des  baïonnettes,  ils  reculèrent,  et  l'armée 
put  camper  tranquillement  sur  l'Oued-Bouroumi. 

Le  l'r  mai,  le  prince  royal  arrivait  au  camp  de  la  Chilfa:  une  masse  de 
cavalerie  arabe  s'y  présenta  en  même  temps,  et  paraissait  disposée  à  traverser 


DOMINAI  ION  FRANÇAISE.  521 

la  rivière;  on  voyait  flotter  le  drapeau  de  l'émir,  autour  duquel  se  pressaient 
les  réguliers  et  les  spahis.  Le  prince  fit  aussitôt  ses  dispositions  :  les  zouaves 
se  formèrent  à  droite  en  échelons;  le  2.Î  à  gauche;  le  général  d'Iloudelol  au 
rentre,  avec  la  colonne  d'attaque,  précédée  des  tirailleurs.  Mais  Ahd-el-Kader 
n'attendit  pas  l'issue  de  cette  manœuvre.  Après  avoir  essuyé  quelques 
décharges  de  mousquelerie  il  se  retira.  Les  jours  suivants  furent  employés 
à  réunir  au  camp  de  Mouzaïa  les  approvisionnements  nécessaires  pour 
l'occupation  projetée  de  Medeah;  puis  le  duc  d'Orléans  annonça  à  sa  division 
qu'elle  allait  franchir  l'Atlas.  Les  chefs  des  divers  corps  qui  faisaient  partie 
de  l'armée  expéditionnaire  briguèrent  tous  l'honneur  de  marcher  les  premiers 
à  l'attaque  des  redoutes  arabes;  mais  S.  A.  H.  voulut  que  le  sort  en  décidât, 
et  ce  fut  le  2e  léger  qui  obtint  cette  faveur. 

Le  col  de  Mouzaïa,  que  nos  soldats  avaient  déjà  plusieurs  fois  traversé,  venait 
d'être  fortifié  par  Abd-el-Kader.  Des  retranchements,  armés  de  batteries,  le 
couronnaient,  et  sur  le  point  le  plus  élevé  du  pilon  une  redoute  formidable 
avait  été  construite.  Indépendamment  de  ces  ouvrages  de  défense,  l'émir  avait 
recruté  son  armée  d'un  grand  nombre  de  fanatiques  venus  de  tous  les  points 
de  l'Algérie.  Pour  attaquer  cette  position,  le  duc  d'Orléans  distribua  ses 
forces  en  trois  colonnes  :  la  première,  commandée  par  le  général  Duvivier, 
était  composée  de  deux  bataillons  du  2e  léger,  d'un  bataillon  du  2ie,  et  d'un 
bataillon  du  48e;  elle  devait  se  diriger  sur  le  piton  de  gauche  et  s'emparer  des 
retranchements.  La  deuxième  colonne,  sous  les  ordres  de  M.  de  Lamoricière, 
formée  de  deux  bataillons  de  zouaves  et  d'un  bataillon  du  15e  léger,  avait  pour 
mission  de  gravir  par  la  droite  jusqu'au  col,  et  de  prendre  ainsi  à  revers  les 
retranchements  arabes.  La  troisième  colonne,  que  conduisait  le  général  d'Hou- 
detot ,  composée  du  23e  de  ligne  et  d'un  bataillon  du  48e,  était  destinée  à 
aborder  le  col  de  front ,  dès  que  le  mouvement  de  la  première  colonne  aurait 
réussi. 

Le  12  mai,  à  trois  heures  du  matin ,  le  prince  royal  donna  le  signal  de  l'at- 
taque :  «  Allons,  enfants,  dit-il  en  montrant  la  crête  du  Mouzaïa,  les  Arabes 
«  nous  attendent  et  la  France  nous  regarde  !  »  Les  cris  de  Vive  le  roi  !  vive  le 
prince  royal!  répondirent  à  ces  paroles,  et  les  colonnes  se  mirent  à  gravir  au 
pas  de  course  le  flanc  escarpé  des  rochers;  elles  s'avancèrent  sans  trop  de 
difficultés  jusqu'au  premier  plateau,  où  elles  firent  halte.  A  midi  et  demi  seu- 
lement commença  l'escalade  du  piton.  La  résistance  fut  acharnée  et  terrible, 
car  une  seule  colonne  se  trouvait  engagée.  Un  nuage  épais  enveloppant  la 
montagne,  dérobait  aux  regards  la  marche  audacieuse  de  nos  braves,  quand 
une  fanfare  de  clairons  annonça  que  le  2e  léger  venait  d'enlever  un  mamelon. 
Le  duc  d'Orléans,  jugeant  alors  le  moment  opportun,  ordonne  au  reste  de 
l'armée  de  s'ébranler.  Au  même  instant,  le  soleil  dissipant  les  nuages  versait 
des  flots  de  lumière  dans  les  gorges  du  Mouzaïa.  Sur  les  crêtes  on  distinguait 
les  Arabes  au  burnous  blanc,  qui,  la  main  sur  la  détente  du  fusil,  l'œil  attentif 

66 


522  DOMINATION  FRANÇAISE. 

se  penchaient  vers  l'abîme  pour  y  précipiter  les  assaillants  ;  puis  sur  la  pente 
abrupte  des  rochers,  nos  soldats,  se  cramponnant  des  mains  aux  saillies  et  aux 
arbustes  qu'ils  rencontrent,  atteignant  difficilement  les  hauteurs,  mais  ne  se 
laissant  arrêter  par  aucun  obstacle.  Parvenus  au  pied  des  redoutes,  ils  sont 
accueillis  par  un  feu  terrible,  et  un  instant  ils  montrent  de  l'indécision; 
alors  le  général  Changarnier,  plaçant  froidement  son  épée  sous  le  bras, 
s'écrie  en  se  tournant  vers  le  2e  léger  :  «  En  avant,  à  la  baïonnette!  »  A  la 
voix  du  chef,  la  charge  bat,  les  rangs  se  resserrent,  les  redoutes  sont  enle- 
vées, et  l'étendard  tricolore  flotte  presque  aussitôt  sur  la  plus  haute  cime  de 
l'Atlas. 

De  son  côté,  le  prince  royal ,  avec  les  deux  autres  colonnes,  gravissait  les 
hauteurs  sous  le  feu  de  l'ennemi.  A  trois  heures  du  soir,  c'est-à-dire  après  douze 
heures  de  marche  et  de  combats,  il  atteignit  une  arête  boisée  qui  prend  nais- 
sance à  la  droite  du  piton.  Le  prince  fait  déposer  les  sacs,  et  le  cri  :  En  avant! 
retentit  sur  toute  la  ligne.  Un  bataillon  du  23e  se  précipite  vers  les  pentes  déjà 
franchies  par  la  deuxième  colonne;  mais  il  rencontre  les  Arabes  fortement 
retranchés  derrière  un  ravin  d'où  partent  de  vives  décharges  de  mousqueterie. 
Le  prince  défend  de  répondre  au  feu  de  l'ennemi  et  le  fait  aborder  à  la  baïon- 
nette. Les  Arabes  opposent  à  cette  attaque  une  vigoureuse  résistance.  Le 
général  Schramm  tombe,  blessé,  à  côté  du  prince  ;  le  commandant  Grosbois  a 
un  cheval  tué  sous  lui  ;  plusieurs  autres  officiers  sont  atteints.  A  la  vue  de  ces 
pertes ,  la  troupe  redouble  d'efforts  et  parvient  à  tout  balayer  devant  elle.  Le 
mouvement  des  trois  colonnes  avait  été  si  bien  combiné,  qu'elles  arrivèrent 
presque  ensemble  au  sommet  du  col.  L'enthousiasme  de  l'armée  s'y  manifesta 
par  de  bruyantes  acclamations  qu'accompagnaient  les  fanfares  des  clairons  et 
le  roulement  des  tambours. 

Malgré  sa  défaite,  l'ennemi  était  resté  constamment  en  vue,  et  il  fallut, 
dans  la  journée  du  16,  le  chasser  du  bois  des  Oliviers,  où  il  s'était  établi.  On 
l'aperçut  encore  le  17  prenant  position  à  une  petite  distance  de  Medeah,  dont 
il  ne  disputa  pourtant  pas  l'entrée ,  et  que  nous  trouvâmes  complètement 
évacuée.  Une  garnison  de  deux  mille  quatre  cents  hommes  fut  laissée  dans  cette 
ville,  d'où  le  corps  expéditionnaire  partit  le  20.  Chassés  de  la  position  qu'ils 
avaient  voulu  occuper  le  17,  les  Arabes  s'étaient  portés  sur  la  route  de  Miliana, 
prévoyant  que  l'armée  française  continuerait  ses  opérations  de  ce  côté  ;  mais  la 
possibilité  d'un  retour  vers  la  base  d'opération  ne  leur  avait  probablement 
pas  échappé,  car  on  les  retrouva  au  bois  des  Oliviers,  où  ils  attaquèrent  avec 
fureur  l'arrière-garde,  à  laquelle  il  fut  un  moment  nécessaire  d'envoyer  des 
secours.  Le  21,  le  corps  expéditionnaire  avait  regagné  la  ferme  de  Mouzaïa  ; 
et  le  duc  d'Orléans  quitta  l'Algérie  le  27,  accompagné  de  son  frère. 

Pour  compléter  les  opérations  projetées  pendant  la  campagne  du  printemps, 
il  restait,  après  la  prise  de  Medea,  à  occuper  Milianah ,  dont  la  possession 
devait  plus  lard  faciliter  les  opérations  dans  la  vallée  de  Chelif.  Pendant  les 


DOMINATION  FRANÇAISE.  623 

préparatifs  de  cette  expédition,  Abdel  Kader  combina  aussi  de  nouveaux 
moyens  de  défense  :  Ben- Salem,  khalifahde  Sebaou,  occupa  l'est  d'Alger;  El- 
Berkani,  khalifah  de  Medea,  fui  chargé  de  surveiller  la  population  émigrée  de 
cette  ville,  et  de  l'empêcher  d'y  rentrer;  Sidi-Mohammed  ,  bey  de  Milianah, 
camp;i  entre  celte  ville  et  le  Chélif,  avec  ordre  de  suivie  tous  nos  mouvements  ; 
enfin,  Mustapha-ben-Tehamy,  khalifah  de  Mascara,  occupa  le  pont  duChelif. 
Ions  ces  lieutenants  d'Abdel  Kader,  ayant  chacun,  indépendamment  d'autres 
troupes,  un  bataillon  régulier,  reçurent  pour  mission  de  s'opposer  au  ravitaille- 
ment de  Medeah  et  à  l'occupation  de  Miliana.  Cette  combinaison  n'arrêta  pas 
notre  mouvement. 

Dès  les  premiers  jours  de  juin,  dix  mille  hommes  réunis  à  Blidah  se  mirent 
en  marche  pour  gagner  le  col  de  Gontas,  et  descendre  dans  la  plaine  où 
s'élève  Miliana.  Toute  la  cavalerie  de  l'émir  paraissait  s'y  être  réunie;  cepen- 
dant elle  se  retira  aux  premiers  coups  de  canon,  et  Miliana  fut  occupée  le  soir 
même.  La  ville  était  déserte  comme  Cherchell  et  Medeah  ;  on  employa  trois 
jours  à  la  mettre  en  état  de  défense  et  à  préparer  l'installation  de  la  garnison, 
qui  se  composa  de  deux  bataillons.  Le  12,  le  corps  expéditionnaire  commença 
son  mouvement  rétrograde.  Les  Arabes,  réunis  aux  Kabaïles,  tentèrent  de 
nous  disputer  le  passage  ;  mais  nos  colonnes  les  repoussaient  devant  elles, 
pendant  que  l'arrière-garde  leur  tenait  tète.  L'armée  marchait  parallèlement  à 
la  chaîne  des  montagnes,  se  dirigeant  sur  le  col  de  Mouzaia,  par  lequel, 
après  s'être  mise  en  communication  avec  Medeah,  elle  devait  redescendre 
dans  la  plaine.  Les  Arabes  ne  cessaient  de  la  suivre.  Les  attaques  de  l'ennemi, 
et  principalement  des  bataillons  réguliers  de  l'émir,  furent  très-vives.  On  se 
battit  de  part  et  d'autre  avec  acharnement;  mais  l'impétuosité  de  nos  troupes 
et  une  artillerie  bien  dirigée  dispersèrent  l'ennemi.  Le  Teniah  demeura  forte- 
ment occupé  pendant  que  les  blessés  étaient  dirigés  sur  Blidah  ,  et  qu'on  faisait 
venir  de  la  ferme  de  Mouzaïa  ,  où  ils  avaient  été  réunis ,  les  approvisionne- 
ments destinés  au  ravitaillement  de  Medeah. 

Pendant  que  le  maréchal  Valée  s'occupait  d'assurer  la  défense  et  les  appro- 
visionnements de  cette  place ,  cinq  mille  hommes  étaient  dirigés  sur  Miliana 
pour  compléter  son  approvisionnement  et  faire,  sur  la  route,  le  plus  de  mal 
possible  aux  Arabes.  Cette  colonne,  sous  les  ordres  du  général  Changarnier, 
communiqua  avec  le  commandant  supérieur  de  Miliana,  qui  était  venu  au- 
devant  du  convoi.  Une  attaque  conduite  par  l'émir  en  personne  à  la  tète  de 
toute  sa  cavalerie  ,  dont  une  partie  avait  mis  pied  à  terre,  fut  repoussée  avec 
vigueur.  Le  lendemain  ,  l'ennemi  était  encore  en  vue,  au  nombre  de  cinq 
à  six  mille  cavaliers,  au  moment  où  le  général  Changarnier  se  dirigeait  sur  la 
rive  gauche  du  Chélif;  mais  il  demeura  hors  de  portée.  Le  2G,  la  colonne  était 
retournée  au  pied  du  Nador,  où  le  maréchal  Valée  la  rejoignit. 

La  chaleur  ne  permettant  pas  de  continuer  les  opérations  dans  la  province 
de  Titery,  le  gouverneur  général  se  disposa  a  ramener  ses  troupes  à  Alger  ; 


52i  DOMINATION  FRANÇAISE. 

mais,  avant  d'y  rentrer,  il  lit  cMtier  les  Kabaïles  de  Mouzaïa ,  qui  depuis  le 
commencement  de  la  guerre  avaient  constamment  inquiété  nos  convois.  Avant 
d'évacuer  le  camp  de  Mouzaïa  ,  qui  n'était  qu'un  poste  de  campagne ,  il 
ordonna  des  travaux  préliminaires  pour  l'établissement  d'une  route  qui  per- 
mettrait de  tourner  à  l'est  le  col ,  comme  on  l'avait  déjà  tourné  à  l'ouest.  Le 
5  juillet,  l'armée  était  rentrée  dans  ses  cantonnements. 

Gherchell ,  Medcah  ,  Miliana  occupés,  le  territoire  des  Hadjoutes  balayé, 
les  plus  turbulentes  tribus  de  la  montagne  atteintes  et  cbàtiécs  dans  leurs  pro- 
pres foyers,  l'ennemi  repoussé  partout  où  il  avait  essayé  une  résistance,  tels 
étaient  les  résultats  matériels  de  cette  expédition.  On  espérait  en  outre  que 
l'impuissance  de  l'émir  à  défendre  ses  villes  affaiblirait  son  autorité,  et  que 
l'interposition  des  forces  françaises  dans  le  pays  au  sud  des  montagnes,  en 
contenant  les  populations  qui  environnent  la  Metidja,  rendrait  plus  difficiles, 
si  elle  ne  les  ruinait  tout  à  fait,  ses  tentatives  sur  la  province  de  Conslantine. 
Mais  c'était  trop  attendre  d'une  seule  campague. 

De  retour  à  Alger,  le  gouverneur  général  s'occupa  immédiatement  des  dis- 
positions à  prendre  pour  celle  d'automne  :  et  il  y  avait  urgence,  car  nos 
succès  n'étaient  pas  définitifs.  Suivant  leur  coutume,  les  Arabes  reprirent 
l'offensive  dès  qu'ils  virent  l'armée  rentrée  dans  ses  cantonnements  :  Medcab 
et  Miliana  furent  très-vivement  attaquées  par  Abd-el-Kader  ;  la  cavalerie 
arabe  se  montra  de  nouveau  dans  la  Metidja  ;  Chercbell  fut  obligée  de 
repousser  les  entreprises  d'El-Berkani;  le  camp  de  Kara-Mustapba,  momen- 
tanément évacué  par  mesure  de  santé,  devint  le  théâtre  d'un  engagement  san- 
glant avec  les  troupes  de  Ben-Salem.  Ainsi  la  guerre,  toujours  la  guerre,  tel 
était  le  prix  auquel  nous  devions  acheter  notre  domination  en  Afrique.  La 
lenteur  avec  laquelle  s'accomplissaient  nos  expéditions,  les  ménagemenls 
accordés  à  l'ennemi,  furent  la  cause  principale  de  ces  constantes  réactions. 

Vers  la  fin  du  mois  d'août,  les  dispositions  étant  faites  pour  les  approvision- 
nements des  places  et  pour  ceux  de  la  campagne  d'automne  ,  les  colonnes  se 
mirent  en  marche.  Le  corps  destiné  à  opérer  dans  la  province  de  Titery  se 
dirigea  sur  Medeah  avec  un  convoi  pour  la  garnison  de  cette  place,  qu'elle 
atteignit  après  une  seule  rencontre  avec  les  Arabes  au  bois  des  Oliviers.  Le  5 
novembre,  le  gouverneur  général  se  disposa  à  alier  approvisionner  Miliana  ;  il 
espérait  d'ailleurs,  d'après  quelques  avis  reçus,  rencontrer  l'émir,  qu'on  disait 
s'être  dirigé,  avec  ses  bataillons  réguliers,  vers  la  vallée  supérieure  du  Chélif  ; 
mais  l'armée  n'aperçut  qu'une  seule  fois  des  cavaliers,  qui  s'éloignèrent  sans 
combat.  Le  8,  on  arriva  dans  Miliana.  La  place  fut  trouvée  dans  un  bon  état  de 
défense,  quoique  la  garnison  eût  beaucoup  souffert;  mais  l'énergie  des  troupes 
et  de  leur  chef  était  demeurée  au-dessus  des  privations,  et  leur  moral  s'était 
soutenu  dans  le  complet  isolement  où  ils  étaient  restés  durant  cinq  mois,  igno- 
rant même  si  les  événements  de  la  guerre  permettraient  de  leur  porter 
secours.  La  garnison  fut  relevée  et  l'approvisionnement  effectué;  on  se  mit 


DOMINATION  FRANÇAISE.  W5 

alors  a  travaillera  l'assainissement  de  la  ville,  à  faciliter  la  culture  de  ses  nom- 
breux jardins,  et  à  assurer  sur  tous  les  points  le  bien-être  de  la  troupe.  Le  !>, 
le  corps  expéditionnaire  repril  la  roule  de  Blidah.  On  reconnut,  en  passant, 
l'ancien  poste  romain  de  Aquœ  Calidœ,  où  se  bifurque  la  voie  conduisant  de 
Cherchell  à  Miliana  ;  au  passage  de  l'Oued-Djer,  deux  mille  cavaliers,  précédés 
d'une  limite  de  tirailleurs,  s'étant  montrés  à  nous,  on  s'attendit  à  un  engage- 
ment  ;  niais  il  fut  impossible  de  les  y  amener. 

Le  maréchal  ne  s'étant  pas  porté  de  sa  personne  dans  la  province  d'Oran, 
et  les  troupes  de  la  division  n'ayant  pas  reçu  de  renforts,  on  ne  songea  pas  à 
exécuter  les  opérations  projetées  en  août  et  septembre;  précédents  ;  circon- 
stance fâcheuse,  qu'Abd-el-Kader  exploita  à  son  profit.  Toutefois,  le  général 
Lamoricière  put  atteindre  des  tribus  ennemies  qui ,  à  grande  distance  de  nos 
postes  ,  se  croyaient  en  parfaite  sûreté  :  les  Beni-Amer ,  les  Beni-Yacoub,  les 
Bou-Chouicha,  les  Ouled-Gherabah  et  les  Ouled-Khalfa  lurent  successivement 
frappés  jusque  sur  leur  territoire. 

La  répression  des  tribus  rebelles  était  plus  facile  dans  la  province  de  Gon- 
stantine.  Le  kaïd-messaoud  desRigha,  après  avoir  reconnu  l'autorité  fran- 
çaise, avait  passé  à  l'ennemi  :  les  indigènes  rangés  sous  nos  drapeaux  punirent 
eux-mêmes  cette  trahison,  en  ruinant  complètement  le  parjure.  Le  chef  des 
Beni-Salah  de  la  montagne  avait  fait  assassiner  un  de  nos  officiers,  le  capitaine 
Saget  :  le  commandant  de  la  subdivision  de  Bône  dirigea  aussitôt  une  colonne 
sur  le  territoire  de  la  tribu  coupable.  Elle  accourut  demander  gnke;  mais  on 
ne  la  lui  accorda  qu'à  la  condition  qu'elle  livrerait  l'assassin  ,  mort  ou  vif.  La 
situation  de  la  province  était  d'ailleurs  satisfaisante.  Bou-Akkas  ,  l'un  des 
principaux  chefs  du  pays ,  offrait  ses  services  contre  l'ennemi  commun  qui 
menaçait  notre  khalifah  Mohammcd-cl-Mokrani  ;  les  Haractas  rapportaient 
eux-mêmes,  toutes  cachetées,  les  lettres  de  l'émir  qui  les  excitait  à  l'insur- 
rection ;  les  Nemenchah  repoussaient  l'ex-bey  Ahmed  ;  et  les  tentatives 
faites  pour  soulever  les  Kabaïlcs  échouaient  complètement.  La  province  de 
Conslanline  devenait  le  refuge  de  beaucoup  de  familles  de  celle  de  ïitery, 
qui  émigraient  pour  habiter  de  préférence  un  territoire  placé  sous  l'autorité 
de  la  France. 

Cette  province  continuait  à  présenter  d'autres  symptômes  non  moins  rassu- 
rants. Le  tribut,  perçu  sans  trop  de  difficultés  sur  une  portion  du  pays,  commen- 
çait à  offrir  quelques  ressources,  les  premières  de  ce  genre  qu'on  eût  encore 
obtenues.  Les  marchés  étaient  presque  partout  fréquentés  par  les  indigènes. 
Les  Arabes,  cultivant  la  terre  avec  sécurité,  sollicitaient  qu'on  leur  confiât  des 
soldats  pour  leur  enseigner  des  procédés  moins  imparfaits,  et  particulièrement 
la  culture  de  la  pomme  de  terre,  dont  ils  commençaient  à  connaître  la  valeur; 
enfin,  nouveau  rapprochement,  peut-être  le  plus  remarquable  de  tous,  près  de 
quatre  cents  indigènes  venaient  se  faire  vacciner  à  Conslantine.  Ces  signes 
multipliés  d'un  véritable  progrès  attestaient  que,  s'il  restait  encore  beaucoup 


52G   ,  DOMINATION  FRANÇAISE. 

à  l'aire  de  ce  coté,  la  situation  y  était,  en  1840,  relativement  meilleure  qu'elle 
ne  l'avait  été  partout  ailleurs.  C'était  là  une  faible  compensation  pour  tout  ce 
qu'il  y  avait  encore  d'incertain  à  Alger. 

Le  maréchal  Valée,  malgré  ses  incontestables  qualités  d'excellent  général, 
était  peu  fait  pour  cette  guerre  de  surprise ,  pour  ces  marches  et  contre- 
marches dont  l'exécution  rapide  fait  tout  le  succès.  Le  mauvais  état  de 
sa  santé,  les  habitudes  de  toute  sa  vie,  ne  lui  permettaient  guère  de  comman- 
der ces  razzias  continuelles,  et  presque  toujours  il  se  laissait  prévenir  par  les 
Arabes.  Lui-même  était  le  premier  à  se  rendre  justice,  et  sentant  son  inapti- 
tude il  avait  plusieurs  fois  demandé  à  rentrer  en  France.  Cette  faveur  lui  fut 
enfin  accordée. 


CHAPITRE  XIX. 

GOUVERNEMENT  X>U  GÉNÉRAL  BU  G  EAU» 
(-29  DÉCEMBRE  I8ÏO.  -  12  JUIN  1843.) 

Le  général  Bugeaud  à  ses  soldais.  —  Prise  des  places  fortes  d'Abd-el-Kader.  — 
Échange  des  prisonniers.  —  Situation  de  l'Algérie  en  1842.  —  Détresse  de  l'émir.  — 
Campagne  de  184-3.  —  Mouvement  combiné  de  nos  troupes.  —  Prise  de  la  Smalah  par 
le  duc  d'Aumale.  —  État  actuel  de  noire  domination.  —  Le  général  Uugeaud  est 
nommé  maréchal  de  France  ;  les  maréchaux  de  camp  Lamorieière  et  Changarnier 
lieutenants  généraux. 


on  aile 


Une  nouvelle  ère  administrative 
était  devenue  nécessaire.  Tous  ceux 
qui  portaient  quelque  intérêt  à  notre 
colonie  d'Afrique  la  désiraient.  Le 
peu  de  succès  que  nos  armes  avaient 
obtenu  sous  le  gouvernement  tem- 
porisateur du  maréchal  Valée  ,  im- 
posait au  ministère  l'obligation  de 
changer  de  système  en  changeant  de 
chef.  11  le  comprit,  et  M.  général  Bu- 
geaud fut  chargé  de  réaliser  cette 
révolution.  Bien  que  le  nouveau  gou- 
verneur ne  réunît  point  en  sa  faveur 
toutes   les  sympathies ,  néanmoins 


son  caractère  énergique  et  entreprenant  des  résultats  diffé- 


5-28  DOMINATION  FRANÇAISE. 

rcnts  de  ceux  obtenus  par  son  prédécesseur.  Tous  les  yeux  étaient  fixés  sur 
lui;  il  savait  lui-même  qu'on  scruterait  sévèrement  sa  conduite,  motifs  puis- 
sants qui  lui  faisaient  une  loi  de  se  distinguer,  alors  qu'il  n'eût  pas  senti  le 
besoin  de  faire  oublier,  par  des  actes  éclatants  et  utiles,  le  traité  de  la  Tal'na'. 

Les  circonstances  se  montraient  d'ailleurs  favorables  :  Abd-el-Kader  était 
encore  puissant;  non  pour  inspirer  des  craintes  sérieuses,  mais  assez  pour 
qu'il  y  eût  de  la  gloire  à  le  vaincre.  11  disposait  toujours  d'une  armée  impo- 
sante :  il  avait  des  places  fortes,  des  arsenaux,  des  manufactures  d'armes,  et 
un  grand  nombre  de  tribus  constamment  prêtes  à  se  lever  en  sa  faveur. 
Jusque-là  on  n'avait  guère  fait  contre  lui  qu'une  guerre  d'escarmouches,  plu- 
tôt propre  à  exciter  son  audace  que  capable  de  le  dompter.  Nos  établisse- 
ments, menacés  constamment  par  les  incursions  des  Arabes,  restaient  station  ■ 
naires;  la  colonisation  et  la  guerre  semblaient  frappées  de  découragement. 

Cette  situation  précaire  soulevait  les  clameurs  de  l'opinion,  et  de  nouveau 
elle  accusait  le  ministère  de  conspirer  l'abandon  de  l'Algérie.  Pour  dissiper 
ces  craintes  ,  sans  doute  mal  fondées  ,  il  résolut  de  relever  notre  attitude  en 
Afrique.  L'effectif  de  l'armée  fut  porté,  à  l'ouverture  de  la  campagne  du  prin- 
temps, à  soixante-treize  mille  cinq  cents  hommes  d'infanterie  et  treize  mille 
cinq  cents  chevaux,  et  il  annonça  qu'elle  serait  renforcée  de  quatre  mille 
cinq  cents  hommes  lors  de  la  campagne  d'automne.  En  même  temps  qu'on 
mettait  à  la  disposition  du  gouverneur-général  des  forces  aussi  considérables  , 
on  lui  prescrivait  de  conserver  les  places  de  Médéah,  Miliana ,  Cherchell, 
et  de  donner  le  plus  grand  développement  aux  ouvrages  défensifs  ,  afin  que 
les  troupes  pussent  se  livrer  avec  sécurité  à  la  culture  des  terres.  Cette  fois, 
il  n'était  plus  permis  de  douter  des  intentions  du  gouvernement  ;  tant  de 
sacrifices  ne  pouvaient  aboutir  au  délaissement  de  notre  colonie  ;  bientôt  même 
le  général  Bugeaud  ,  dans  sa  proclamation  à  l'armée,  se  chargea  de  dissiper 
toutes  les  incertitudes. 

«  Soldats  de  l'armée  d'Afrique  ! 

«  Le  roi  m'appelle  à  votre  tète.  Un  pareil  honneur  ne  se  brigue  pas ,  car  on  n'ose 
y  prétendre  ;  mais  si  on  l'accepte  avec  enthousiasme  pour  la  gloire  que  promettent 
des  hommes  comme  vous,  la  crainte  de  rester  au-dessous  de  cette  immense  tache  mo- 
dère l'orgueil  de  vous  commander.  Vous  avez  souvent  vaincu  les  Arabes ,  vous  les 


1  Depuis  180i,  le  général  Bugeaud  appartient  à  l'armée  ;  il  s'engagea  à  celte  époque  dans  les 
vélites  de  la  garde  impériale,  et  parvint  rapidement  au  grade  d'officier.  Il  lit  les  grandes  campa- 
gnes d'Austerlilz  et  d'Iéna.  Eu  1809  il  passa  eu  Espagne  où  il  se  distingua  à  l'assaut  de  Lérida, 
dans  l'expédition  de  la  Rapila  contre  les  Anglais,  aux  sièges  de  Tairagone,  de  Tortose  et  de 
Valence  ,  à  la  bataille  de  Sagonte  ,  et  à  la  prise  des  redoutes  d'Ordal  :  ce  qui  lui  valut  suc- 
cessivement les  grades  de  capitaine,  de  chef  de  bataillon,  de  colonel,  et  d'ollicier  de  la  Légion- 
d'Honneur.  En  1815,  à  la  tète  du  14e  de  ligne,  il  repoussa  les  Autrichiens  sur  les  frontières  de 
la  Savoie,  succès  qui  amena  sa  disgrâce  sous  la  Restauration.  La  Révolution  de  Juillet  répara 
cette  injustice  cl  éleva  le  colonel  Bugeaud  au  grade  de  maréchal  de  camp. 


DOMINATION  FRANÇAISE,  529 

vaincrez  encore  ;  mais  c'esl  peu  de  les  faire  fuir,  il  faul  les  soumettre.  Pour  la  plu- 
part, vous  êtes  accoutumés  aux  marches  pénibles,  aux  privations  inséparables  <le 
la  guerre.  Vous  les  avez  supportées  avec  courage  et  persévérance ,  <lans  un  pays  <l«' 
oomades  qui  en  fuyant  ne  laissent  rien  au  vainquepr.  La  campagne  prochaine  vous 
appelle  de  nouveau  a  montrer  à  la  France  ces  vertus  guerrières  dont  elle  s'enor- 
gueillit. Je  demanderai  à  votre  ardeur ,  à  votre  dévouemenl  au  pays  et  au  roi,  tout  ce 
qu'il  faul  pour  atteindre  le  but;  rien  au  delà.  Soldats!  à  d'autres  époques,  j'avais  su 
conquérir  la  confiance  de  plusieurs  corps  de  l'armée  d'  Afrique;  j'ai  l'orgueil  de  croire 
que  ce  sentimenl  sera  bientôl  général ,  parce  que  je  suis  bien  résolu  à  tout  faire  pour  le 
mériter.  Sans  la  confiance  dans  les  chefs,  la  force  morale,  qui  es!  le  premier  élément 
de  succès,  ne  saurait  exister;  ayez  donc  confiance  en  moi,  comme  la  France  et  votre 
généra]  oui  confiance  eu  vous.  » 

Après  cette  proclamation  ,  le  général  Bugeaud  s'empressa  de  concentrer  ses 
forces  dans  la  province  d'Alger,  par  l'évacuation  de  plusieurs  postes  peu  im- 
portants. Il  avisa  en  outre  aux  moyens  d'assurer  la  tranquillité  intérieure  ,  qui 
n'existait  plus  depuis  quelque  temps  :  des  maraudeurs  et  des  réfugiés  indigènes, 
échappant  à  toute  suneillance,  se  livraient  journellement  dans  le  Sahel  nu 
pillage  et  à  l'assassinat;  on  les  expulsa  de  la  retraite  qu'ils  s'étaient  choisie, 
pour  les  réunir  en  avant  de  la  Maison-Carrée,  où  ils  formèrent  la  colonie  de 
l'Arrach.  Les  garnisons  que  nous  avions  cà  Medeah  et  à  Miliana  suffisaient 
bien  à  la  garde  de  ces  deux  places,  mais  elles  n'étaient  point  assez  fortes  pour 
imposer  à  nos  ennemis  du  dehors;  plusieurs  autres  points  se  trouvaient  dans 
le  même  cas.  Il  s'agissait  donc  de  donner  une  plus  grande  impulsion  à  l'offen- 
sive ,  de  frapper  avec  énergie  les  tribus  rebelles  des  provinces  d'Alger  et  de 
Titery:  il  importait  aussi  de  détruire  tous  les  dépôts  fortifiés  de  l'ennemi,  et 
de  ruiner  l'influence  qu'exerçait  Abd-el-Kader  dans  la  province  d'Oran,  où 
il  puisait  constamment  de  nouvelles  ressources. 

Tel  était  le  programme  de  la  guerre.  Toutes  les  dispositions  furent  prises 
pour  reprendre  les  hostilités  avec  avantage.  L'année  1841  commença  heu- 
reusement :  dans  la  nuit  du  12  au  13  janvier,  une  colonne  de  quatre  mille 
hommes,  sortie  d'Oran  sous  les  ordres  du  commandant  de  la  place,  s'était 
portée  à  la  rencontre  de  Ben-Thamy,  kalifat  d'Abd-el-Kader,  et  l'avait  mis 
en  fuite.  Un  châtiment  sévère  avait  été,  dans  le  même  temps,  infligé  à  la  tribu 
de  Beni-Oualban  ,  coupable  de  divers  crimes  commis  sur  la  route  de  Philippe- 
ville  à  Constantine;  quelques  autres  succès  obtenus  à  la  même  époque  pou- 
vaient être  considérés  comme  un  présage  heureux  des  succès  qui  allaient 
suivre. 

Le  général  Bugeaud  commença  la  campagne  du  printemps  par  les  ravi- 
taillements de  Medeah  et  de  Miliana.  Dans  l'approvisionnement  de  cette  der- 
nière place,  la  colonne  qui  escortait  le  convoi  eut  avec  l'ennemi ,  le  1er  mai , 
une  rencontre  sérieuse.  Deux  jours  après  elle  dut  soutenir  un  engagement 
plus  important  encore  contre  les  Kabailes,  parmi  lesquels  se  trouvait  Abd-el- 
Kader  avec  sa  nombreuse  cavalerie,  et  trois  bataillons  de  réguliers  ;  ces  forces 


5.'30  DOMINATION  FRANÇAISE. 

réunies  s'élevaient  à  près  de  dix  ou  douze  mille  fantassins  et  dix  mille  cava- 
liers. Le  corps  expéditionnaire,  commandé  par  le  gouverneur  général  en 
personne,  se  composait  à  peine  de  huit  mille  hommes  de  toutes  armes.  Les 
ducs  de  Nemours  et  d'Aumale  en  faisaient  partie.  Le  premier  avait  sous  ses 
ordres  l'aile  gauche  et  une  portion  du  centre  ;  le  second  commandait  deux 
bataillons.  L'ennemi  se  rua  sur  nous  avec  beaucoup  de  vigueur,  mais  il  fut 
promptement  repoussé.  Les  réguliers  d'Abd-el-Kader  ayant  été  atteints  par 
la  colonne  qui  avait  franchi  le  Chelif,  ne  purent  résister  à  l'impétuosité  de 
nos  troupes  et  essuyèrent  une  complète  déroute.  Ces  préludes  n'étaient  point 
de  nature  à  rassurer  l'ennemi  sur  nos  dispositions.  L'activité  que  déployait  le 
nouveau  gouverneur  lui  paraissait  extraordinaire  en  comparaison  de  la  mol- 
lesse des  années  précédentes.  Aussi  de  toutes  parts  se  manifestait-il  chez  les 
Arabes  une  inquiète  effervescence. 

Après  le  ravitaillement  des  places  de  Medeah  et  de  Miliana,  le  gouverneur 
général  conlia  au  général  Baraguay-d'IIilliers  le  commandement  de  la  division 
destinée  à  agir  sur  le  Bas-Chelif,  et  se  mit  lui-môme  à  la  tète  de  l'expédi- 
tion qui  devait  manœuvrer  dans  la  province  d'Oran;  en  son  absence ,  la  pro- 
vince d'Alger  et  sa  capitale  furent  placées  sous  le  commandement  de  M.  le 
maréchal  de  camp  de  Bar. 

Instruit  de  nos  projets,  Abd-el-Kader  réunissait  toutes  ses  ressources  pour 
protéger  contre  nos  attaques  les  forteresses  de  Boghar,  Tekedempt  et  Thaza  ; 
mais  le  jour  approchait  où  ces  remparts  si  péniblement  élevés  allaient 
s'écrouler  sous  nos  coups.  Le  18  mai,  une  colonne  commandée  par  le  gou- 
verneur général  et  munie  d'un  matériel  de  siège  imposant,  partit  de  Mosta- 
ganem;  après  plusieurs  escarmouches  avec  les  Arabes,  elle  arriva  le  25  sous 
les  murs  de  Tekedempt.  La  cavalerie  ennemie  se  montrait  en  nombre  sur  les 
hauteurs  voisines ,  et  semblait  prête  à  nous  disputer  sérieusement  le  terrain  ; 
mais  un  engagement  très-vif  qui  eut  lieu  entre  elle  et  nos  zouaves  décou- 
ragea complètement  l'émir,  et  notre  colonne  put  pénétrer  dans  la  ville  sans 
coup  férir.  Les  habitants  l'avaient  abandonnée  :  çà  et  là  quelques  maisons 
couvertes  en  chaume  brûlaient  encore  ;  le  pétillement  de  l'incendie  que  les 
Arabes  avaient  allumé  en  fuyant  troublait  seul  le  silence  de  cette  solitude. 
Aussitôt  l'ordre  fut  donné  d'en  ruiner  les  fortifications;  et  le  lendemain,  des 
hauteurs  où  il  s'était  retranché  ,  Abd-el-Kader  put  voir  s'écrouler  cette  cita- 
delle qui  lui  avait  coûté  tant  d'efforts. 

Ce  premier  échec,  qui  commençait  à  ébranler  la  puissance  d'Abd-el-Kader, 
l'avait  amené  à  des  procédés  moins  cruels  que  par  le  passé,  car  vers  cette 
époque  un  événement  remarquable  s'accomplissait  dans  la  province  d'Alger. 
Afin  sans  doute  d'amener  l'autorité  française  à  entamer  des  pourparlers  avec 
lui,  l'émir  avait  donné  l'ordre  d'épargner  les  prisonniers  qui  tomberaient  en 
son  pouvoir.  Plus  de  cent  captifs  avaient  ainsi  échappé  au  fatal  yatagan;  il 
s'agissait  d'ouvrir  en  leur  faveur  des  négociations.  Le  gouverneur  général,  ne 


DOMINATION  FRANÇAISE.  531 

voulant  point  se  commettre  avec  une  puissance  qu'il  ne  reconnaissait  plus, 
laissa  ce  soin  à  l'évoque  d'Alger,  dont  le  tarai  trie  religieux  ne  pouvait  donner 
sujet  à  aucune  interprétation  politique.  M.  Dupuch  proposa  donc  l'échange 
des  prisonniers  au  bej  de  Miliana.  Celui-ci  l'accepta  avec  empressement,  et 
grôce  au  zèle  du  vénérable  prélal  ,  qui  ne  craignit  pas  de  se  rendre  presque 
seul  au  milieu  dos  Arabes,  cent  trente-huit  Français  purent  redevenir  libres, 
La  lettre  que  le  lieutenant  d'Abd-el-Kader  écrivit  dans  cette  circonstance  à 
M.  Dupuch  mérite  d'être  rapportée  : 

Nous  axons  reçu  les  lettres  :  nous  en  avons  compris  le  contenu.  Nous  axons  reconnu 
avec  bonheur  ton  amitié  ci  ta  vérité.  Les  quatre  prisonniers  qui  les  apportaient  sonl 
heureusemenl  arrivés.  11  nous  reste  à  te  prier  de  t'occuper  du  soin  de  ceux  qui  sont 
encore  à  Alger  ou  ailleurs,  el  très-particulièrement  de  Mohamed-Ben-Mockar.  Les  pa- 
rents, les  amis  de  ces  pauvres  prisonniers  étaient  venus  avec  nous  le  jour  où  nous  nous 
sommes  si  doucement  rencontrés.  Quand  ils  ont  vu  que  ceux  qu'ils  aiment  n'y  étaient 
pas,  ils  se  sont  mis  à  pleurer;  mais  quand  ils  ont  su  ce  que  tu  nous  avais  promis  et 
qu'ils  ont  vu  ton  écriture,  ils  se  sont  réjouis  :  l'amertume  de  leur  douleur  s'est  changée 
en  joie,  persuades  qu'ils  les  reverront  bientôt,  puisque  tu  l'as  dit.  Nous  t'écrivons  ceci, 
parce  que  tous  les  jours  ils  viennent  pleurer  à  la  porte  de  notre  tente.  Ainsi  seront-ils 
consolés;  car  pour  nous,  nous  te  connaissons  et  nous  savons  bien  qu'il  n'est  pas  néces- 
saire que  nous  te  fassions  de  nouvelles  recommandations  ;  nous  savons  qui  tu  es,  et  que 
la  parole  d'évéque  est  sacrée.  Nous  t'envoyons  la  femme,  la  petite  fille,  les  prisonniers 
chrétiens  qui  étaient  restés  à  Tekedempt  ou  chez  Miloud-ben-Arrach.  Quant  au  capitaine, 
au  reïs  et  aux  autres  prisonniers  chrétiens  qui  sont  avec  lui,  sois  sans  inquiétude  sur  eux, 
ils  sont  en  toute  sûreté  sous  la  garde  de  Dieu.  Sans  la  sortie  du  général  et  du  fils  du 
roi,  ils  seraient  déjà  montés  vers  toi  avec  les  autres.  La  guerre  seule  nous  empêche 
encore  de  te  les  envoyer,  mais  bientôt  tu  les  auras  tous.  Je  t'envoie  ,  en  attendant,  le 
sauf-conduit  dont  tes  amis  pourraient  avoir  besoin.  Ils  feront  bien  d'aller  d'abord  chez 
le  kaïd  des  lfadjoutes  ;  les  chemins  ne  sont  pas  surs.  Je  t'envoie  vingt  chèvres  avec 
leurs  petits  qui  tettent  encore  leurs  mamelles  pendantes.  Avec  elles  tu  pourras  nourrir 
les  petits  enfants  que  tu  as  adoptés  et  qui  n'ont  plus  de  mère.  Daigne  excuser  ce  pré- 
sent, car  il  est  bien  petit.  Adieu.  » 

Il  est  impossible  de  n'être  pas  touché  des  sentiments  naïfs  et  bienveillants 
que  cette  lettre  exprime.  Un  jour,  quand  la  fusion  des  deux  peuples  sera  opé- 
rée ,  la  France ,  grûce  à  ces  dispositions ,  parviendra  peut-être  à  développer 
dans  cette  partie  de  l'Afrique  une  civilisation  qui  alliera  les  vertus  des  temps 
primitifs  aux  qualités  des  sociétés  les  plus  avancées. 

La  forteresse  de  Tekedempt  ayant  été  détruite,  la  colonne  expéditionnaire  se 
dirigea  sur  Mascara.  Renforcé  de  quatre  mille  chevaux  conduits  par  Ben- 
Hamed,  kalifat  de  Tlemcen,  Abd-el-Kader  se  montra  le  30  mai  sur  les  hau- 
teurs qui  avoisinent  Mascara ,  sans  qu'on  pût  encore  le  déterminer  à  com- 
battre. L'armée,  ne  rencontrant  point  de  résistance,  s'empara  de  la  ville,  qui, 
de  même  que  Tekedempt,  était  complètement  déserte:  les  portes  et  les 
meubles  étaient  brisés  ;  mais  les  maisons  n'avaient  point  été  livrées  aux 
flammes,  et  on  put  facilement  y  trouver  des  bâtiments  capables  de  servir,  au 


532  DOMINATION  FRANÇAISE. 

moyen  de  quelques  réparations  ,  à  l'hôpital,  aux  magasins  et  au  casernement. 
On  y  laissa,  sous  les  ordres  du  colonel  Tempoure,  deux  bataillons  du  15e  léger, 
un  bataillon  du  41e  de  ligne,  et  trois  compagnies  du  génie  avec  deux  demi- 
batteries  d'artillerie  ,  puis  l'armée  reprit  le  chemin  de  Moslaganem.  En  tra- 
versant le  détilé  d'Akb-el-Kredda  ,  qu'on  avait  choisi  comme  la  route  la  plus 
directe,  mais  qui  présente  partout  un  terrain  hérissé  d'aspérités,  l'arrière- 
garde  de  la  colonne  eut  à  soutenir  à  elle  seule  l'attaque  de  cinq  à  six  mille 
Arabes,  qui  nous  tuèrent  et  blessèrent  quelques  hommes  ;  de  son  côté  l'en- 
nemi y  laissa  près  de  quatre  cents  des  siens,  beaucoup  de  chevaux,  et  sept 
de  ses  principaux  chefs.  Ce  fut  là  ,  jusqu'à  Mostagaiiem  ,  le  dernier  engage- 
ment que  nous  eûmes  à  soutenir.  Le  3  juin  ,  les  troupes  étaient  rentrées  sans 
ressentir  beaucoup  de  fatigue  ,  malgré  les  grandes  difficultés  qu'elles  avaient 
eu  à  surmonter  en  traversant  les  chaînons  entrecroisés  de  l'Atlas. 

Pendant  que  la  forteresse  de  Tekedempt  croulait  et  que  la  colonne  conduite 
par  le  gouverneur  général  s'emparait  de  Mascara  ,  le  général  Baraguay-d'Hil- 
liers,  envoyé  dans  le  Bas-Chelif ,  remportait  de  son  côté  de  précieux  avan- 
tages. Parti  de  Blidah  le  18  mai,  il  traversa  la  contrée  des  Abids,  pays  très- 
découvert,  et  vint  camper  sur  l'Oued-el-Akoum.  Il  se  dirigea  ensuite  sur 
Boghar,  place  fortifiée  par  Abd-el-Kader.  Le  23,  la  colonne  arriva  en  vue  de 
cet  établissement  ;  mais  la  veille  les  Arabes,  avant  de  l'abandonner,  l'avaient 
livré  aux  flammes;  on  ne  trouva  que  des  ruines.  Nos  troupes,  ne  pouvant 
utiliser  ce  poste,  en  achevèrent  la  destruction.  De  là,  tournant  vers  le  sud, 
elles  se  trouvèrent  en  présence  de  Thaza,  espèce  de  château  fort  ou  borclj , 
dans  lequel  Abd-el-Kader  détenait  les  prisonniers  français  depuis  qu'il  avait 
ordonné  de  leur  conserver  la  vie.  Cette  place  avait  coûté  beaucoup  de  temps 
et  d'efforts  à  construire  ;  elle  était  pour  l'émir  d'une  extrême  importance,  non- 
seulement  comme  forteresse,  mais  à  cause  des  magasins,  des  forges  et  usines 
qu'elle  contenait.  Néanmoins  à  l'approche  de  nos  troupes,  craignant  de  com- 
promettre l'honneur  de  ses  armes ,  et  tenant  surtout  à  ménager  les  soldats 
réguliers  qui  assuraient  son  pouvoir  sur  les  tribus,  il  en  ordonna  l'abandon  et  la 
ruine.  Quand  les  nôtres  y  pénétrèrent ,  ils  la  trouvèrent  déserte  et  en  grande 
partie  dévorée  par  les  flammes  ;  comme  il  n'était  pas  possible  d'y  laisser  une 
garnison,  on  acheva  de  la  détruire.  En  repassant  dans  la  plaine  duChelif, 
l'armée  expéditionnaire  infligea  un  châtiment  sévère  à  la  tribu  des  Oulad- 
Omrah,  qui  nous  était  hostile,  et  rentra  le  lel  juin  dans  ses  cantonnements. 

Ces  premières  expéditions  eurent  pour  résultat  d'imposer  aux  tribus,  et  de 
porter  un  grave  échec  à  la  puissance  d' Abd-el-Kader.  La  destruction  de 
Boghar  et  de  Thaza,  que  les  Arabes  croyaient  hors  de  notre  portée,  leur  prou- 
vait que  nous  saurions  toujours  les  ctteindre,  dans  quelque  endroit  qu'ils 
essayassent  d'élever  des  fortifications. 

Profitant  de  l'influence  qui  lui  restait  encore  du  côté  de  Msilah,  Abd-el- 
Kader  avait  établi  sur  ce  point  son  kalifat  Hadj-Mohammcd.  C'était  de  là, 


. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  533 

comme  centre,  qu'il  envoyait  ses  agents  dans  la  province  pour  y  prêcher 
la  guerre  sainte  et  soulever  les  tribus.  Hadj -Mohammed  était  parvenu  à 
répandre  un  tel  effroi  chez  les  populations  de  la  Medjanah,  qu'elles  s'étaient 
toutes  enfuies  dans  les  montagnes,  et  que  celte  plaine  si  riante,  si  fertile  autre- 
lois,  n'offrait  plus  maintenant  qu'un  vaste  désert.  Le  -2!>  mai,  le  lieutenant- 
général  Négrier,  commandant  de  la  province,  voulant  faire  cesser  celte  situation, 
sortit  de  Constanline  à  la  tète  d'une  forte  colonne,  et  se  rendit  à  Msilah.  A  son 
approche,  un  grand  nombre  de  tribus  vinrent  Caire  leur  soumission;  il  chassa 
le  kalifat  d'Abd-el-Kader  du  siège  de  ses  intrigues,  et  prit  des  mesures  pour 
l'empêcher  de  recommencer  ses  menées.  Dans  le  sud,  vers  le  désert,  nos 
affaires  se  présentaient  sous  des  auspices  non  moins  favorables.  Farhat-Ben- 
Sa'iM,  l'allié  d'Abd-el-Kader,  avait  pour  compétiteur  le  cheik  El-Arab  :  celui- 
ci,  intéressé  à  ruiner  l'influence  de  son  rival,  lui  faisait  une  guerre  acharnée, 
et  remportait  sur  lui  de  notables  avantages.  Ainsi  l'émir,  battu  sur  tous  les 
points  à  la  l'ois,  voyait  sa  puissance  décliner;  à  la  nouvelle  de  nos  succès,  plu- 
sieurs tribus,  jusque-là  fidèles  à  sa  cause,  commencèrent  à  s'en  détacher  pour 
s'unir  à  nous. 

Instruit  des  bonnes  dispositions  de  ces  populations,  et  voulant  les  seconder 
par  sa  présence,  le  gouverneur  général  se  rendit  de  nouveau  à  Mostaganem. 
De  là  il  pouvait  encourager  un  grand  nombre  de  tribus  à  suivre  l'exemple  de 
celles  qui  s'étaient  déjà  soumises.  L'impulsion  étant  donnée,  il  s'agissait  de 
lier  à  un  point  central  tous  les  éléments  de  défection  qui  menaçaient  la  puis- 
sance de  l'émir  dans  la  province  d'Oran.  A  cet  effet,  Hadj-Mustapha,  fils  de 
l'ancien  bey  Osman,  fut  nommé  bey  de  Mostaganem  et  de  Mascara.  Cette 
nomination  était  un  acte  de  bonne  politique  qui  amena  tout  d'abord  les  plus 
heureux  résultats.  Dès  les  premiers  jours,  les  Beni-Zeroual ,  les  Flitas,  les 
Bordjia  et  les  tribus  du  Dahra  vinrent  réclamer  l'appui  du  nouveau  bey  contre 
Abd-el-Kader;  des  députés  furent  envoyés  à  Hadj-Mustapha  avec  des  otages 
par  les  Sidi- Abdallah ,  fraction  considérable  des  Medjehers;  un  détachement 
nombreux  des  Oulcd-Boukamol  et  des  Cherfa  vint  aussi  lui  rendre  hommage 
en  plein  jour  et  en  armes.  Abd-el-Kader  était  témoin  de  ces  défections,  et 
assistait,  impassible,  à  sa  propre  défaite. 

Quelques  mois  s'étaient  à  peine  écoulés  depuis  le  changement  d'adminis- 
tration ,  que  déjà  le  général  Bugeaud  comptait  de  nombreux  succès.  L'invasion 
de  pays  où  nous  n'avions  pas  encore  pénétré  ;  la  destruction  de  Tekedempt , 
de  Boghar,  de  Thaza  ;  la  capture  de  troupeaux  considérables,  la  soumission 
d'une  foule  de  tribus;  en  fin  ,  la  prise  de  Mascara,  voilà  quels  étaient  ses 
trophées  ! 

Au  mois  d'août,  pendant  que  les  préparatifs  de  la  campagne  d'automne  se 
poursuivaient,  un  grand  nombre  de  tribus  dans  la  partie  ouest  de  la  pro- 
vince d'Oran,  fatiguées  de  la  guerre,  abandonnèrent  la  cause  d'Abd-el- 
Kader  ,  et  vinrent  aussi  se  soumettre  à  notre  domination.  En  même  temps,  le 


5;U  DOMINATION  FRANÇAISE. 

général  Lamoricièrc  opérait  le  ravitaillement  de  Mascara.  La  garnison  de 
cette  place,  parfaitement  installée,  avait  récolté  des  légumes  et  des  fruits; 
on  compléta  ses  approvisionnements,  qui  furent  portés  à  quatre  mois  pour 
six  mille  hommes;  en  sorte  qu'une  division  pouvait  y  passer  l'hiver,  et  s'oppo- 
ser à  ce  que  les  Hachems,  source  et  hase  de  la  puissance  d'Abd-el-Kader,  se 
livrassent  à  la  culture.  Par  ce  moyen,  on  courait  la  chance  d'amener  cette  puis- 
sante trihu  à  se  soumettre,  et  de  déterminer  infailliblement  la  soumission  de 
toutes  les  autres. 

Dans  sa  course  au  sud  de  Mascara,  le  corps  expéditionnaire  se  porta  sur  le 
village  de  la  Guetna,  berceau  de  la  famille  d'Abd-el-Kader,  et  le  détruisit  de 
fond  en  comble.  La  veille  de  l'invasion  de  nos  troupes,  le  frère  aîné  de  l'émir  se 
trouvait  encore  dans  la  maison  paternelle ,  et  peu  s'en  fallut  qu'il  ne  tombât 
en  notre  pouvoir.  Le  fort  de  Saïda,  situé  à  dix-huit  lieues  sud  de  Mascara, 
fut  également  pris  et  rainé;  il  avait  été  construit  dans  cette  position  pour 
contenir  le  pays  de  Vakouhia,  qui  désirait  depuis  longtemps  se  débarrasser  du 
joug  d'Abd-el-Kader.  Aussitôt  après  la  démolition  de  cette  forteresse,  six  tri- 
bus :  les  Oulad-Bragim ,  les  Oulad-Kaled  ,  les  Hassaina,  les  Doui-Zabet  et  une 
partie  des  Harar  Gharabah,  vinrent  faire  alliance  avec  l'armée  française,  et 
depuis  cette  époque,  leurs  cavaliers  nous  ont  servi  constamment  d'auxiliaires 
dans  les  attaques  dirigées  contre  la  grande  tribu  des  Hachems. 

Dès  que  nos  troupes  furent  retirées  sur  la  côte,  l'émir  annonça  à  tous  ses 
partisans  que  nous  allions  passer  l'hiver  dans  nos  cantonnements,  le  but  de 
nos  expéditions  étant  d'obtenir  de  lui  la  paix  aux  conditions  les  moins  défavo- 
rables. Ces  fausses  nouvelles  ranimèrent  l'espoir  des  Arabes,  et  lui  permirent 
de  recruter  quelques  contingents,  avec  lesquels  il  fit  irruption  chez  nos  alliés 
de  la  Yakoubia.  La  garnison  de  Mascara,  trop  faible  pour  leur  porter  secours, 
avait  été  obligée  de  les  abandonner  à  leurs  propres  forces  ;  et  elle-même,  privée 
de  son  troupeau,  qu'une  embuscade  de  dix-huit  cents  cavaliers  Hachems  lui 
avait  enlevé,  était  exposée  aux  angoisses  de  la  faim. 

Dans  une  telle  situation,  le  gouverneur  général  comprit  que  tous  les  avan- 
tages remportés  dans  la  campagne  du  printemps  allaient  être  perdus,  et 
qu'il  faudrait  recommencer  sur  nouveaux  frais  l'année  suivante ,  si  nous 
n'établissions  pas  des  forces  suffisantes  à  Mascara  pour  dominer  la  contrée. 
C'est  alors  que  le  général  Lamoricièrc  reçut  l'ordre  d'aller  s'installer  dans 
celte  place  avec  sa  division,  composée  de  dix  bataillons  d'infanterie  ,  de  deux 
escadrons  de  spahis  et  d'une  batterie  d'obusiers  de  montagne  ;  il  obtint  en  outre 
des  fusils  de  rempart,  une  ambulance,  et  tout  le  matériel  nécessaire  à  un 
séjour  iixe.  Avec  lui  marchait  Ibrahim  Ouled-Osman-Bey,  frère  et  kalifat  de 
Hadj-Mustapha  Ouled-Osman-Bey,  nommé  par  le  roi  bey  de  Mascara  dans  le 
mois  d'août  dernier. 

Chemin  faisant,  l'expédition  eut  à  souffrir  de  la  mousquelerie  des  Arabes; 
au  passage  du  col  de  Bordj ,  Ben-Thamy,  kalifat  d'Abd-el-Kader,  tenta  même 


DOMINATION  FRANÇAISE.  535 

d'arrêter  la  colonne  avec  une  masse  de  quatre  mille  hommes.,  deux  bataillons 
réguliers  armés  de  fusil  à  baïonnettes,  et  quatre  cents  cavaliers  rouges  com- 
mandés par  Moctar  Ben-Aïssa,  homme  d'une  férocité  sauvage  et  d'un  courage 
indomptable.  La  division  avançait  péniblement  ;  les  soldats  étaient  charges 
d'effets  et  de  vivres;  les  cavaliers  marchaient  à  pied,  conduisant  leurs  che- 
vaux chargés  de  blé  et  d'orge,  d'après  le  nouveau  système  du  général  Bugeaud, 
qui  utilisait  ainsi  la  cavalerie  pour  les  transports.  A  la  vue  de  l'ennemi,  quel- 
ques bataillons  ayant  nus  bas  les  sacs,  se  précipitèrent  contre  les  troupes  de 
Ben-Thamy,  et  les  culbutèrent  en  un  instant.  Après  ce  mouvement  énergique, 
la  division  ne  rencontra  plus  d'obstacles,  et  entra  à  Mascara  le  .'!()  novembre 

Placé  ainsi  au  centre  du  pays  ennemi,  le  général  Lamoricière  put  facilement 
ra\  onner  dans  tous  les  sens,  et  réprimer  les  moindres  hostilités.  Cette  attitude 
après  une  campagne  de  cinquante-trois  jours,  la  plus  longue  qui  eût  encore 
été  faite,  annonçait  aux  populations  de  l'ouest  notre  résolution  d'abattre  défi- 
nitivement la  puissance  d'Abd  el  Kader.  Instruites  par  là  de  la  fausseté  de  ses 
nouvelles,  elles  pouvaient  juger  combien  il  était  de  leur  intérêt  de  cesser  toute 
résistance  ;  aussi  la  face  des  choses  changea-t-elle  immédiatement  :  les  Doucrs. 
qui  nous  avaient  abandonnés  l'année  précédente  ,  vinrent  de  nouveau  se  ran- 
ger sous  nos  drapeaux.  Dès  le  quatrième  jour  de  son  installation  à  Mascara,  la 
division  commença  ses  courses  aux  environs  de  la  ville  :  elle  se  porta  d'abord 
vers  le  sud,  dans  la  plaine  d'Egris,  renommée  pour  ses  riebes  moissons: 
dans  cette  sortie  nos  troupes  vidèrent  tous  les  silos  des  tribus  qui  avaient  pris 
la  fuite;  au  retour  ,  elles  furent  attaquées  avec  acbarnement  par  les  Hacbems 
et  les  Flitas ,  commandés  par  le  kalifat  Ben-Thamy,  accouru  à  la  tète  de 
ses  cavaliers  rouges;  mais  les  agresseurs  n'eurent  qu'à  se  repentir  de  leur 
audace. 

Afin  de  n'être  arrêté  par  aucune  difficulté  dans  la  poursuite  de  l'ennemi,  le 
général  Lamoricière  conçut  le  projet  de  faire  subsister  sa  division  à  la  ma- 
nière arabe.  Il  procura  à  sa  troupe  des  moulins  portatifs,  au  moyen  desquels 
chaque  homme  pouvait  obtenir  une  farine  grossière  qui  servait  à  faire  des 
galettes  ou  à  préparer  du  couscoussou;  à  ce  repas  était  ajoutée  une  ration  de 
sucre  et  de  café.  Cette  heureuse  innovation  lui  permit  de  se  porter  partout  où 
pouvait  lappeler  l'insurrection  ;  en  sorte  qu'à  la  suite  de  plusieurs  expéditions 
toujours  couronnées  de  succès,  le  général  Lamoricière,  tournant  ses  armes 
vers  le  nord,  parvint  à  pacifier  la  contrée  et  à  attirer  à  lui  toutes  les  popu- 
lations. Au  .'il  décembre  aucune  tribu  de  la  province,  à  l'exception  des  Ha- 
cbems, n'obéissait  plus  à  l'émir. 

La  libre  communication  entre  Mostaganem  et  Mascara  avait  fourni  le  marché 
de  cette  dernière  ville  de  toutes  sortes  de  provisions  :  les  Arabes  y  venaient 
vendre  leurs  denrées  et  consolidaient  par  leur  concours  notre  domination  ;  les 
Garabas  d'Oran ,  ainsi  que  les  Beni-Amer,  contenus  par  la  présence  de  nos 
forces  à  Mascara,  n'osaient  plus  bouger.  Les  tribus  de  laTafna,  ainsi  que 


53G  DOMINATION  FRANÇAISE. 

l'aga  de  Ghozel ,  profitèrent  de  cette  circonstance  pour  lever  l'étendard  de  la 
révolte  contre  Abd-el-Kader,  et  proclamer  pour  leur  chef  le  marabout  Moham- 
mcd-Ben-Abdnllah-Ould-Sidi-Chigr. 

Rival  de  l'émir,  et  par  conséquent  son  ennemi  naturel,  Ould-Sidi-Chigr 
manifesta  aussitôt  des  dispositions  favorables  à  notre  cause.  Son  intérêt  lui 
commandait  de  se  rapprocher  de  nous  afin  de  n'avoir  pas  deux  ennemis  à 
combattre.  Une  colonne  commandée  par  le  colonel  Tempoure  fut  donc  en- 
voyée exprès  de  Mostaganem  pour  l'apppuycr  :  le  général  Mustapha  faisait 
aussi  partie  de  l'expédition.  Dans  leur  marche,  ils  reçurent  les  députations 
d'un  grand  nombre  de  tribus  :  le  frère  de  Ould-Sidi-  Chigr  vint  lui-même  dans 
le  camp,  accompagné  seulement  d'une  vingtaine  de  cavaliers  arabes;  enfin, 
le  27,  le  compétiteur  d'Abd-el  Kadcr  entra  en  communication  avec  le  chef 
de  la  colonne  française  et  le  général  Mustapha.  L'entrevue  fut  solennelle  : 
elle  eut  lieu  sur  une  montagne ,  au  bas  de  laquelle  coule  Tisser,  et  d'où  l'on 
découvre  la  ville  de  Tlemcen.  Ould-Sidi-Chigr  avait  une  escorte  composée 
d'environ  mille  cavaliers  ,  la  majeure  partie  chefs  des  tribus  soumises  à  son 
autorité.  On  discuta  dans  cette  conférence  les  moyens  les  plus  propres  à  assurer 
la  paix  de  l'Algérie;  Abd-el  Kader  fut  regardé  comme  une  cause  de  guerre  in- 
cessante, et,  dans  l'intérêt  commun,  on  proclama  sa  déchéance. 

Au  moment  de  se  séparer,  le  général  Mustapha-Ben-Ismaël  pria  le  mara- 
bout Ould-Sidi-Chigr  de  vouloir  bien  appeler  la  bénédiction  du  Dieu  grand 
sur  les  musulmans  réunis  autour  de  lui.  Aussitôt  plus  de  douze  cents  guer- 
riers ,  au  milieu  desquels  se  trouvaient  seulement  cinq  officiers  français , 
répétèrent  religieusement  ensemble  la  prière  suivante  :  «  Dieu  clément 
«et  miséricordieux!  nous  te  supplions  de  rendre  la  paix  à  notre  malheu- 
«  reux  pays,  désolé  par  une  guerre  cruelle.  Prends  pitié  des  populations 
«  que  les  décrets  de  ta  souveraine  justice  ont  réduites  à  la  dernière  misère. 
«  Tais  renaître  au  milieu  de  nous  l'abondance  et  le  bonheur  dont  nous  jouis- 
«  sions  autrefois  sous  un  pouvoir  tutélaire.  Donne-nous  la  victoire  sur  les 
«  ennemis  de  notre  repos,  et  que  ta  sainte  religion,  révélée  par  le  Prophète, 
«  ne  cesse  jamais  d'être  triomphante  !  »  Cette  alliance  solennelle  et  l'échange 
des  prisonniers  qui  avait  eu  lieu  quelque  temps  auparavant  sont  deux  faits 
d'une  haute  portée.  Il  y  a  là  le  commencement  d'un  nouveau  droit  des  gens 
en  Algérie,  et  un  indice  certain  de  ruine  pour  la  puissance  de  l'émir. 

Si,  maintenant,  nous  rapprochons  la  situation  actuelle  de  l'Algérie  de  celle 
des  années  précédentes,  nous  pourrons  avec  raison  nous  applaudir  du  résultat 
obtenu.  Tout  était  tranquille  dans  les  provinces  d'Alger  et  de  Titery  ;  une  cen- 
taine de  familles,  appartenant  aux  anciennes  tribus  de  la  Metidja ,  que  les 
agressions  d'Abd-el-Kader  avaient  forcées  d'abandonner  les  environs  d'Alger 
en  1839,  étaient  revenues  planter  leurs  tentes  sur  la  rive  droite  de  l'Arrach  ; 
Medeah,  Miliana  et  Mascara  se  trouvaient  dans  un  état  satisfaisant.  A  Cons- 
tantine,  la  paix  régnait,  les  contributions  se  percevaient  facilement;  un  assez 


DOMINATION  FRANÇAISE.  537 

grand  nombre  de  tribus,  silures  à  l'ouest  de  Philippeville,  avaient  t'ait  leur 
soumission.  Certains  désormais  de  jouir  de  la  paix  si  nécessaire  à  l'agriculture, 
les  Arabes  ensemençaient  la  plaine  de  Temlouka,  qui  n'avait  pas  été  cultivée 
depuis  quatre  ans;  la  fête  religieuse  appelée  aidseghir  (petite  fête]  avait  été 
célébrée  avec  beaucoup  de  pompe  et  de  solennité  dans  le  chef-lieu  de  la  pro- 
vince; les  chefs  arabes  s'étaient  empressés,  à  cette  occasion,  de  venir  rendre 
hommage  au  gouverneur  général;  enfin,  la  guerre  avait  complètement  changé 
de  face,  et  Abd-el-Ivader  était  réduit  à  la  défensive.  Aussi  le  ministère,  glo- 
rieux de  ces  résultats  et  regardant  l'émir  comme  entièrement  abattu,  faisait 
prononcer  au  roi  ces  solennelles  paroles  devant  les  chambres  :  «  J'ai  pris  des 
«  mesures  pour  qu'aucune  complication  extérieure  ne  vienne  altérer  la  sûreté 
«  de  nos  possessions  d'Afrique.  Nos  braves  soldats  poursuivent  sur  cette  terre, 
«  désormais  et  pour  toujours  française,  le  cours  de  ces  nobles  travaux  auxquels 
«  je  suis  heureux  que  mes  Ois  aient  l'honneur  de  s'associer.  Notre  persévérance 
«  achèvera  l'œuvre  du  courage  de  notre  armée,  et  la  France  portera  dans 
«  l'Algérie  sa  civilisation  à  la  suite  de  sa  gloire.  » 

Encouragé  par  ces  paroles,  le  général  Bugeaud  continua  à  donner  des  soins 
actifs  à  la  colonisation  ,  et  redoubla  d'ardeur  pour  atteindre  le  but  qu'il  s'était 
proposé:  la  pacification  du  pays.  Sur  tous  les  points,  les  opérations  mili- 
taires furent ,  dès  les  premiers  jours  de  18i2 ,  vigoureusement  poussées.  Le 
général  Lamoricière  avait  employé  les  mois  de  décembre  et  de  janvier  à 
poursuivre  les  Arabes  dans  toutes  les  directions;  le  gouverneur  se  rendit 
aussi  d'Oran  à  Tlemcen  pour  disperser  les  partisans  armés  que  l'émir  avait 
encore  autour  de  lui  ;  bientôt  après  le  fort  de  Sebdou ,  situé  à  quarante 
kilomètres  sud  de  Tlemcen,  unique  place  de  la  seconde  ligne  qui  lui  restât, 
tombait  en  notre  pouvoir,  et  par  suite  de  ces  avantages  quinze  tribus  nous 
faisaient  leur  soumission.  De  retour  à  Tlemcen  ,  le  gouverneur  général  s'oc- 
cupa de  soumettre  les  propriétés  des  Arabes  émigrés  à  une  nouvelle  organi- 
sation administrative  :  par  un  arrêté  du  14  février,  il  mit  le  séquestre  sur  les 
domaines  de  tous  ceux  qui  étaient  en  fuite,  déclarant  qu'ils  seraient  réunis 
irrévocablement  au  beylick,  si  leurs  propriétaires  n'étaient  point  rentrés  dans 
l'espace  de  deux  mois;  et  afin  d'éviter  les  embarras  que  l'administration  avait 
déjà  éprouvés  à  Alger,  toute  transaction  sur  les  immeubles  fut  interdite  aux 
Européens  et  aux  juifs. 

Le  moment  était  arrivé  où  les  chambres  allaient  encore  une  fois  s'occuper 
du  sort  de  l'Algérie ,  véritable  époque  de  crise  pour  notre  colonie ,  car  les 
discussions  de  la  tribune  y  avaient  jusque-là  constamment  exercé  une  fâ- 
cheuse influence.  Cette  fois ,  il  est  vrai ,  le  général  Bugeaud  fournissait  des 
arguments  puissants  aux  partisans  de  notre  possession  d'Afrique  :  il  pacifiait  les 
provinces  et  les  colonisait  ;  mais  les  discours  des  députés  anticolonistes  pou- 
vaient raviver  la  guerre  sainte,  et  Abd-el-Kader  y  comptait  pour  reconsti- 
tuer son  pouvoir.  Cette  fois  la  chambre  ne  lui  donna  pas  gain  de  cause  ;  elle 

68 


538  DOMINATION  FRANÇAISE. 

vota,  à  une  immense  majorité,  les  crédits  supplémentaires  réclamés  pour 
l'Afrique,  en  invitant  le  gouvernement  à  prendre  un  parti  définitif  sur  le  sys- 
tème d'occupation  et  de  colonisation.  Cette  détermination  eut  un  grand  reten- 
tissement en  Algérie  :  elle  rassura  les  colons  et  intimida  l'ennemi. 

Bien  que,  durant  l'hiver,  les  colonnes  de  la  province  d'Oran  n'eussent  laissé 
ni  trêve  ni  repos  aux  tribus  hostiles  de  cette  contrée,  il  restait  encore  beaucoup 
à  faire  pour  obtenir  une  pacification  complète.  La  division  d'Alger  venait  de 
ravitailler  Medeah,  et  se  disposait  à  porter  des  vivres  et  des  munitions  à  la 
garnison  de  Miliana,  qui  avait  déjà  sévèrement  châtié  les  Hadjoutes.  Le 
général  Ghangarnier  jugea  alors  l'occasion  favorable  pour  achever  de  les 
détruire.  Le  bois  des  Karisas  fut  fouillé  et  battu  par  divers  détachements,  et 
les  restes  de  ces  dangereux  adversaires  furent  tous  pris  ou  tués  dans  leurs 
repaires. 

Mais  ce  n'était  là  que  le  prélude  de  la  grande  expédition  de  printemps.  Le 
gouverneur  général  commença  ses  opérations  en  infligeant  un  châtiment 
sévère  aux  Beni-Menacer,  tribu  kabaïle  des  environs  de  Cherchell  qui  nous 
avait  déjà  donné  plusieurs  fois  occasion  de  la  punir.  Cette  tribu  entretenait  une 
zaouia  (école)  où  l'on  élevait  de  jeunes  fanatiques  pour  prêcher  la  haine  contre 
les  chrétiens  :  la  division  détruisit  l'établissement,  brûla  les  tentes,  lesgourbies, 
et  ravagea  tout  le  pays,  nécessité  malheureuse,  mais  trop  souvent  imposée  par 
le  caractère  opiniâtre  des  Arabes,  qui  ne  se  soumettent  qu'à  la  terreur  et  à  la 
force.  Dans  sa  seconde  excursion  ,  le  général  Bugeaud  ne  fut  pas  moins  heu- 
reux :  escorté  de  deux  mille  cavaliers  arabes,  il  obtint  la  soumission  de  plus 
de  vingt  tribus,  depuis  les  confins  de  la  province  d'Oran  jusqu'au  centre  de 
celle  d'Alger. 

Dans  l'ouest,  tout  paraissait  tranquille;  mais  du  côté  du  Chelif  régnait  une 
assez  grande  fermentation.  Bien  décidé  à  frapper  un  coup  décisif  sur  plusieurs 
tribus  à  la  fois,  le  général  Bugeaud  partit  de  Mostaganem,  le  15  mai,  avec  la 
brigade  du  général  d'Arbouville  et  les  auxiliaires  arabes  qu'il  menait  à  sa  suite. 
11  remonta  la  grande  vallée  du  Chelif  intérieur,  et  passa  d'une  rive  à  l'autre 
pour  pénétrer  chez  les  tribus  insoumises  de  la  montagne.  A  une  marche  de 
Miliana,  près  du  pont  du  Chelif,  la  colonne  du  général  Ghangarnier,  qui  arri- 
vait d'Alger,  se  joignit  aux  troupes  du  gouverneur.  Il  était  temps  enfin  d'af- 
franchir la  Metidja  des  incursions  des  montagnards,  résultat  vainement  pour- 
suivi depuis  dix  ans.  Avec  les  forces  nombreuses  dont  il  disposait ,  le  général 
Bugeaud  enveloppa  dans  un  immense  croissant  la  montagne  où  ces  tribus 
avaient  leur  retraite  ;  il  resserra  insensiblement  ses  lignes ,  et  châtia  tout  ce 
qu'il  rencontra  dans  ce  mouvement  concentrique.  A  peine  cette  immense 
razzia  fut-elle  commencée,  les  vieillards  accompagnés  des  cheiks  accoururent 
implorer  Y  aman,  et  amenèrent  leurs  familles  à  Blidah  comme  gage  de  la  paix. 
Cette  manœuvre  eut  pour  résultat  de  débloquer  la  plaine  d'Alger,  et  d'assurer 
les  communications  entre  Medeah ,  Miliana  et  Cherchell. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  S8Q 

La  campagne  du  printemps  fut  close  par  la  rentrée  de  la  colonne  du  général 
Lamoricière,  qui,  dans  l'espace  ^  vingt-quatre  jours,  venait  aussi  d'accom- 
plir une  brillante  razzia  sur  une  immense  étendue  de  pays.  Abd-el-Kadcr 
avait  réuni  quinze  cents  cavaliers,  et  s'élait  tenu  quelque  temps  en  vue  de 
celle  colonne;  mais,  abandonné  de  nouveau  par  les  siens,  il  l'ut  obligé  de 
96  rejeter  encore  une  fois  dans  le  désert.  Nos  troupes  occupaient  donc  une 
vaste  étendue  de  territoire  cl  se  trouvaient  en  mesure  de  maîtriser  les  popu- 
lations des  points  les  plus  éloignées  de  l'intérieur.  Il  ne  restait  plus  qu'une 
lacune  entre  Alger  et  Bougie  ;  mais  pour  la  franchir,  il  fallait  recourir  à  d'autres 
movens  que  celui  des  armes,  à  la  colonisation. 

Le  retour  de  nos  colonnes  expéditionnaires  permit  de  terminer  des  travaux 
commencés  depuis  longtemps  et  d'en  mettre  en  activité  quelques-uns  récem- 
ment projetés.  La  plus  grande  réunion  des  travailleurs  eut  lieu  à  la  coupure  de 
la  Chiffa,  où  l'on  plaça  trois  mille  bommes ,  pour  pousser  la  construction  de  la 
route  qui  lie  Medeab  à  Blidah.  On  s'occupa  aussi  du  fossé  d'enceinte  de  la 
Metidja,  mais  seulement  sur  les  points  où  il  pouvait  concourir  à  l'assainisse- 
ment de  la  plaine. 

Dans  les  premiers  jours  du  mois  d'août,  il  y  eut  une  réunion  considérable 
de  cbefs  et  d'Arabes  influents  dans  la  tribu  des  Ouled-Chegara  ;  il  s'agissait 
d'établir  les  différents  effectifs  des  markzen ,  question  très  importante  pour 
nous.  Plusieurs  de  ces  chefs  manifestaient  le  désir  de  fournir  ces  effectifs  par 
contingents  de  tribu,  et  agissant  isolément  sous  la  conduite  de  l'un  des  leurs, 
qui  n'aurait  reconnu  d'autre  autorité  que  celle  du  général  français  ;  mais  comme 
cette  organisation  était  en  désaccord  avec  la  nôtre  et  pouvait  avoir  de  fâcheuses 
conséquences ,  il  fut  arrêté  que  des  limites  d'arrondissement  seraient  fixées 
et  que  des  divisions  invariables  seraient  aussi  établies  dans  les  contingents, 
pour  être  placées  sous  l'obéissance  de  chefs  élus  par  les  tribus  elles-mêmes. 
Les  alliés  de  la  province  de  Mostaganem  furent  alors  constitués  en  deux 
markzen  :  l'un  de  l'est,  s'étendant  au-delà  du  Chelif  et  jusqu'à  l'ancien  terri- 
toire de  Cherchell  ;  l'autre  du  sud ,  allant  jusqu'à  Mascara.  La  force  de  ces 
deux  corps  peut  s'évaluer  à  six  mille  cavaliers. 

Le  mois  de  septembre  s'ouvrit  par  une  grande  concentration  de  troupes  à 
Mascara  et  à  Mostaganem,  opération  à  laquelle  présida  le  gouverneur  en  per- 
sonne. Dix  mille  hommes  devaient  se  trouver  réunis  à  Mascara  et  deux  mille  à 
Mostaganem.  Voici  quel  était  le  but  de  ce  mouvement  :  le  général  Lamoricière, 
ayant  poursuivi  Abd-el-Kader  jusqu'au  delà  de  Tekedempt  sans  pouvoir  lui 
faire  accepter  le  combat,  s'en  retournait  à  Mascara  pour  se  ravitailler,  lorsque 
l'émir,  qui  avait  reçu  quelques  renforts,  parut  vouloir  s'opposer  à  sa  marche, 
et  passa  même  la  Mina,  après  notre  colonne,  répandant  adroitement  dans  le 
pays  que  les  Français  fuyaient  devant  lui.  Prévenu  des  bruits  qui  circulaient, 
le  général  Lamoricière  voulut  y  mettre  fin  en  ordonnant  à  ses  troupes  un 
retour  offensif  contre  l'ennemi;  mais,  comme  le  ravitaillement  nécessita  un 


540  DOMINATION  FRANÇAISE. 

jour  d'inaction,  Abd-el-Kader  en  profita  pour  obtenir,  à  l'aide  de  promesses  et 
de  menaces,  la  défection  de  sept  ou  huit  tribus;  le  kalifat  de  Miliana  lui 
amena  en  même  temps  un  millier  de  cavaliers  ;  en  sorte  que,  se  trouvant  à 
la  tête  d'environ  trois  mille  hommes,  il  prit  position  sur  la  rive  droite  de  la 
Mina.  Il  n'y  avait  donc  pas  un  moment  à  perdre  pour  empêcher  que  les  con- 
tingents de  plusieurs  autres  tribus  ne  se  ralliassent  à  lui  ;  le  général  Lamo- 
ricière  le  comprit  et  marcha  résolument  à  l'ennemi.  Attaqué  subitement  par 
nos  troupes ,  qu'il  croyait  livrées  au  repos ,  Abd-el-Kader  tenta  vainement 
de  se  défendre  ;  il  fut  obligé  de  prendre  encore  une  fois  la  fuite  devant  nos 
colonnes,  qui  continuèrent  à  manœuvrer  dans  le  sud  de  Tekedempt.  Malgré  sa 
défaite,  l'émir  se  maintint  dans  les  environs  de  cette  place,  avec  douze  ou 
quinze  cents  soldats  et  une  population  de  sept  à  huit  mille  âmes,  qu'il  traînait 
à  sa  suite.  Ainsi  cet  homme,  que  l'on  regardait  comme  anéanti',  reparaissait 
sans  cesse  au  moment  où  nous  croyions  n'avoir  plus  à  le  combattre.  Le  brave 
général  Changarnier  apprit  à  ses  dépens,  quelques  jours  après,  qu'il  fallait 
encore  compter  avec  lui. 

Notre'colonne ,  composée  d'environ  deux  mille  cinq  cents  hommes,  avait 
pénétré  dans  l'agalik  des  Onaz ,  entre  Miliana  et  Mascara ,  lorsque  les  Arabes 
et  les  Kabaïles  de  cet  agalik,  renforcés  par  les  troupes  de  l'émir,  l'attaquèrent 
de  toutes  parts  avec  une  fureur  extraordinaire.  Les  combats  se  succédèrent 
avec  une  telle  rapidité,  qu'on  se  battit  deux  journées  entières  à  l'arme 
blanche  ou  à  portée  de  pistolet.  Nos  troupes  ne  purent  être  entamées,  mais 
elles  n'obtinrent  aucun  avantage  :  notre  perte  s'éleva  à  une  vingtaine  de  morts 
et  une  centaine  de  blessés.  Pendant  cette  lutte  opiniâtre,  l'émir  manœuvrait 
dans  les  plaines  de  l'Illil  et  de  la  Mina;  mais,  ayant  reconnu  le  cercle  dans 
lequel  voulaient  l'enfermer  les  divisions  Lamoricière,  d'Arbouville  et  Chan- 
garnier, il  opéra  d'abord  un  changement  de  direction  sur  la  droite  :  après 
avoir  ramassé  les  populations  qui  se  trouvaient  sur  son  passage ,  il  se  jeta 
dans  les  défilés  du  Petit-Atlas,  d'où  il  se  dirigea  vers  le  désert  par  Tugurth. 

Dans  une  dépêche  adressée  au  ministre  de  la  guerre,  le  gouverneur  général 
résumait  ainsi  la  situation  de  l'Algérie  à  la  fin  d'octobre  :  «  Du  pied  du 
Jurjura,  à  une  ligne  tirée  de  l'embouchure  de  TOued-Ruina,  dans  le  Chelif , 
jusqu'à  Thaza  et  le  désert ,  tout  le  pays  nous  est  soumis.  La  guerre  est  main- 
tenant concentrée  entre  le  Chelif  et  la  Mina,  sur  un  carré  d'environ  vingt-cinq 
lieues.  Or,  comme  il  y  a  cent  cinquante  lieues  du  Jurjura  à  la  frontière  du 
Maroc,  il  en  résulte  qu' Abd-el-Kader  a  perdu  les  cinq  sixièmes  de  ses  états, 
tous  ses  forts  ou  dépôts  de  guerre,  son  armée  permanente,  et,  de  plus,  le 
prestige  qui  l'entourait  encore  en  1840.  »  Malgré  la  bonne  opinion  du  gou- 
verneur général  sur  sa  position,  on  apprit  bientôt  que  l'émir  avait  déterminé 
de  grandes  émigrations  sur  le  territoire  des  Allouïa  et  des  Keraïch,  et  repris 
son  offensive  habituelle.  Le  général  Lamoricière  ajoutait  qu'Abd-el-Kader 
s'était  mis  en  marche  avec  huit  cents  fantassins  et  mille  chevaux  des  tribus,  et 


DOMINATION  FRANÇAISE.  541 

riait  arrive  par  le  gerroil  dans  les  environs  de  l'remda;  qu'enfin  son  appari- 
tion avait  jeté  de  nouveau  l'alarme  chez  les  Sedamas  et  chez  les  gens  de  la 
Yacouba,  voisins  des  premiers,  M.  Lamoriciôre  annonçait  en  outre  qu'il  kii 
avait  proinptcmenl  opposé  le  lieutenant-colonel  Géry,  avec  douze  cents  hom- 
mes d'infanterie,  deux  cents  chevaux  et  deux  pièces  de  montagne.  Ainsi  nos 
espérances  de  pacification  étaient  encore  ajournées.  Hih;  grande  entreprise 
fut  de  nouveau  préparée  :  nous  allons  en  voir  les  résultats. 

L'année  tH'ri  touchait  à  sa  lin;  l'hiver  s'avançait  à  grands  pas;  cependant, 
malgré  la  mauvaise  saison  qui  rendait  déjà  les  campements  peu  praticables,  les 
hostilités  ne  paraissaient  point  devoir  se  ralentir.  La  présence  d'Abd-el-Kader 
dans  la  chaîne  des  montagnes  de  l'Ouarenseris  donnait  trop  d'inquiétudes 
pour  qu'on  le  laissât  paisiblement  s'établir  pendant  l'hiver  dans  ce  retranche- 
ment. On  n'avait  pas  encore  oublié  l'influence  qu'il  avait  exercée  l'année  pré- 
cédente sur  les  provinces  d'Oran  et  de  Titery,  et  aujourd'hui  on  craignait 
qu'il  ne  reconquît  la  même  puissance  s'il  séjournait  longtemps  au  milieu  des 
populations  belliqueuses  de  l'Ouarenseris. 

De  cette  position,  en  effet,  il  dominait  non-seulement  tout  le  pays  entre 
le  Chelif  et  la  Mina,  mais  encore  il  contenait  par  la  terreur  les  tribus  des 
environs  qui  nous  étaient  le  plus  attachées  ,  et  menaçait  de  porter  la  guerre 
dans  les  contrées  soumises  à  nos  armes  en  avant  de  Medeah,  Miliana  et  Mosta- 
ganem.  Soutenu  par  de  nombreux  contingents  que  sa  troupe  recrutait  chaque 
jour  au  sein  de  ces  montagnes,  pouvant  d'ailleurs  disposer  à  son  gré  d'abon- 
dantes ressources,  il  devenait  très-dangereux  pour  nos  établissements;  la 
prudence  commandait  donc  de  le  déloger  promptement. 

A  cet  effet,  le  gouverneur  général  organisa  une  campagne  d'hiver  et  réunit 
le  24-  novembre,  sous  les  murs  de  Miliana,  trois  colonnes  de  la  division  d'Alger. 
Le  lendemain,  elles  se  mirent  en  mouvement  pour  aller  occuper  les  montagnes 
couvertes  de  bois  de  Beni-Ouragh,  retraite  habituelle  de  la  grande  tribu  in- 
soumise des  Flitas.  D'un  autre  côté,  par  une  habile  combinaison,  les  divisions 
de  Mascara  et  de  Mostaganem ,  conduites  par  les  généraux  Lamoricière  et 
Gentil,  devaient  manœuvrer  de  manière  à  pousser  les  populations  de  cette 
tribu  dans  les  montagnes  des  Beni-Ouragh,  où  la  division  d'Alger  les  attendait. 
La  colonne  de  droite  était  commandée  par  le.  gouverneur  lui-même ,  ayant 
sous  ses  ordres  le  duc  d'Aumale  ;  celle  du  centre  obéissait  au  général  Chan- 
garnier;  et  celle  de  gauche  avait  pour  chef  le  brave  colonel  Korte. 

Le  résultat  des  opérations  répondit  parfaitement  à  l'attente  du  général  en 
chef.  En  vingt-deux  jours,  presque  toute  la  chaîne  de  l'Ouarenseris  jusqu'à 
l'Oued-Rihou,  la  vallée  entière  du  Chelif,  avec  toutes  les  tribus  qui  bordent, 
la  Djcdianiaet  la  rive  gauche  de  l'Oued-Rihou,  ainsi  que  la  plus  grande  partie 
de  la  tribu  des  Flitas,  furent  soumises.  Le  17  décembre,  les  hostilités  avaient 
entièrement  cessé  sur  la  rive  gauche  du  Chelif.  Après  un  pareil  succès,  on 
jugea  opportun  de  profiter  de  la  circonstance  pour  intimider  les  populations 


542  DOMINATION  FRANÇAISE. 

qui  environnent  Tenès ,  où  nous  n'avions  point  encore  porté  nos  armes.  Le 
général  Changarnier  eut  la  direction  de  cette  expédition,  dont  il  s'acquitta  avec 
une  grande  habileté. 

Ces  avantages  divers,  remportés  par  nos  troupes,  étaient  autant  d'échecs 
pour  la  puissance  d'Abd-el-Kader.  L'émir  ne  l'ignorait  pas.  Il  savait  que  l'Arabe 
obéit  avant  tout  à  la  crainte,  et  que  la  force  est  pour  lui  la  loi  suprême.  Aussi, 
dès  les  premières  soumissions  des  tribus,  Abd-el-Kader  s'était  ménagé  des 
intelligences  avec  elles,  afin  de  neutraliser  les  effets  de  nos  victoires.  Quelques- 
unes  ne  cachaient  point  leur  sympathie  pour  lui;  mais  entre  toutes,  les  mieux 
disposées  en  sa  faveur  étaient  celles  établies  dans  la  partie  de  l'Atlas  qui  s'étend 
de  Cherchell  jusqu'auprès  de  Tenès.  Suivi  seulement  d'un  millier  de  chevaux, 
l'émir  se  présenta  donc  vers  la  fin  de  décembre  dans  la  vallée  du  Chelif ,  où  il 
arbora  de  nouveau  le  drapeau  de  l'insurrection.  Aussitôt  les  tribus  se  lèvent, 
et  de  toutes  parts  des  forces  nouvelles  viennent  grossir  celles  dont  il  dispose. 
A  la  tète  de  deux  mille  cavaliers  et  de  six  cents  fantassins,  il  envahit  l'aghalik 
de  Bràz  ;  ce  mouvement  n'était  que  le  prélude  d'une  défection  plus  grande. 
Le  7  janvier  suivant,  Abd-el-Kader  ayant  exécuté  une  razzia  contre  les  Athaf , 
à  une  journée  de  Miliana ,  presque  toutes  les  autres  tribus  soumises  par  nos 
armes  au  mois  de  décembre  reconnurent  de  nouveau  son  autorité. 

Voulant  imposer  à  ceux  qui  seraient  tentés  de  l'abandonner,  l'émir  déploya 
la  plus  grande  cruauté  envers  notre  kaïd  de  Brûz  et  ses  trois  fils;  par  ses 
ordres ,  tous  quatre  furent  impitoyablement  décapités.  Il  fit  mutiler  plusieurs 
chefs,  crever  les  yeux  à  quelques  autres,  et  erdever  tous  les  individus  soup- 
çonnés d'être  favorables  à  notre  cause;  puis  il  alla  se  retrancher  dans  les 
hautes  montagnes  des  Beni-Zioui ,  Zatirna,  Gouraya  et  Larhulh,  où  il  recruta 
environ  trois  mille  Kabaïles ,  à  la  tête  desquels  il  s'avança  bientôt  chez  les 
Beni-Menacer  avec  son  khalifa  El-Berkani.  Comme  son  but  était  de  pousser 
ces  populations  à  une  démonstration  contre  Cherchell,  il  avait  eu  soin  de  pré- 
parer d'avance  ce  mouvement  par  ses  émissaires  et  ses  intrigues. 

Ainsi,  l'année  1843  semblait  commencer  encore  sous  de  fâcheux  auspices. 
De  toutes  parts  dans  l'ouest  les  hostilités  reprenaient  une  nouvelle  vigueur; 
l'exemple  des  défections  pouvait  devenir  contagieux  et  ramener  la  guerre  aux 
portes  d'Alger  ;  il  importait  donc  de  prévenir  ce  retour.  Pour  cela,  et  afin  d'ache- 
ver la  ruine  de  l'émir,  il  fallait  s'attacher  obstinément  à  ses  pas ,  paralyser  toutes 
ses  tentatives.  Le  général  de  Bar,  instruit  à  temps  des  projets  d'Abd-el-Kader 
sur  Cherchell,  marcha  à  sa  rencontre,  et  eut  avec  lui,  dans  les  journées  des 
23,  2i  et  25  janvier,  plusieurs  engagements  à  la  suite  desquels  il  l'obligea 
de  se  jeter  dans  les  montagnes  de  Gouraya.  Sur  ces  entrefaites,  le  général 
Changarnier,  sorti  de  Miliana  le  22,  s'était  porté,  par  une  marche  hardie, 
sur  ses  derrières ,  châtiant  sévèrement  sur  sa  route  plusieurs  tribus  rebelles 
qui  avaient  cédé  à  l'entraînement  de  leur  ancien  chef.  D'un  autre  côté ,  le 
duc  d'Aumalo  ayant  effectué  de  nombreuses  prises  sur  l'ennemi  dans  le  sud 


DOMINATION  FRANÇAISE.  849 

.1.-  Miliana,  dédommageait  amplement  nos  alliés  des  pertes  (Jne  leur  avaient 
fait  éprouver  les  razzias  d'Abd -el-Katler. 

El)  apprenant  ces  hostilités  nouvelles  et  inattendues ,  le  général  Bugeaud 
envoya,  sur  le  théâtre  des  événements  un  officiel  expérimenté,  afin  d'apprécier 
la  véritable  situation  des  choses.  Le  Ti  janvier ,  à  quatre  heures  du  matin,  le 
colonel  l'Adinirault  vint  lui  apprendre  l'arrivée  d'Ahd-el-Kader  dans  la  pro- 
vince de  Titery,  et  les  progrès  que  taisait  l'insurrection  dans  la  partie  occiden- 
tale. Aussitôt  le  gouverneur  général  s'embarque  avec  deux  bataillons,  et  dans 
la  nuit  même  il  aborde  à  Cbercbetl;  trois  jours  après,  il  était  à  la  poursuite  de 
l'émir  et  châtiait,  chemin  faisant,  les  trihus  coupables  de  défection.  Le  mauvais 
temps  seul  s'opposa  à  l'entier  accomplissement  de  cette  campagne.  Surprise 
par  un  ouragan  terrible  au  milieu  des  montagnes,  l'expédition  dut  se  hâter  de 
gagner  prornptcment  les  bords  de  la  mer,  où  stationnait  un  convoi.  Des  tour- 
billons de  neige  mêlés  de  grêle  obscurcissaient  l'atmosphère  et  rendaient  la 
marche  excessivement  pénible.  Malgré  ces  obstacles,  le  5  février,  à  quatre 
heures  du  soir,  on  atteignit  le  convoi.  Jusque-là,  le  temps  n'avait  pas  dis- 
continué d'être  affreux,  et,  dans  la  nuit  du  6  au  7,  il  tomba  une  si  grande 
quantité  de  pluie  que  les  feux  du  camp  furent  tous  éteints.  Heureusement,  le 
but  qu'on  s'était  proposé  se  trouvait  en  grande  partie  atteint.  Deux  des  plus 
importantes  tribus  rebelles,  lesBeni-Ferraket  les  Beni-Menacer,  furent  punies 
sévèrement;  le  rassemblement  des  Kabailes  qui  s'étaient  joints  à  Abd-el-Kader 
se  dispersa  ,  et  l'émir  lui-même,  avec  son  kalifatEl-Berkani,  fut  contraint  de 
chercher  un  refuge  dans  les  montagnes.  Peu  s'en  fallut,  dans  cette  courte  expé- 
dition, que  l'armée  n'eût  à  déplorer  la  perte  du  gouverneur  général  :  tombé 
au  milieu  d'une  embuscade,  il  essuya  le  feu  de  six  coups  de  fusil  tirés  presque 
à  bout  portant.  Aucun  ne  l'atteignit,  mais  son  cheval  fut  grièvement  blessé. 

Cette  dernière  tentative  d'un  pouvoir  expirant  fut  donc  complètement  dé- 
jouée, et  pendant  les  mois  de  mars  et  avril  I8V3,  des  razzias  incessantes,  exé- 
cutées par  les  généraux  Changarnier,  Bedeau,  Gentil,  amenèrent  la  soumission 
définitive  d'un  grand  nombre  de  tribus.  Mais  de  toutes  ces  opérations  exécu- 
tées avec  audace  et  habileté,  aucune  n'égale  celle  qui  a  eu  pour  résultat  la  prise 
de  la  smalah  d' Abd-el-Kader  par  M.  le  duc  d'Aumale. 

Lorsque  l'émir  n'eut  plus  de  résidence  fixe ,  qu'il  fut  réduit  à  guerroyer 
en  chef  de  bandes  et  à  chercher  un  refuge  sur  la  limite  du  désert,  sa  famille 
et  celles  des  principaux  personnages  attachés  à  sa  fortune  se  réunirent 
avec  leurs  équipages  et  leurs  richesses,  et  formèrent  une  population  no- 
made qui  changeait  sans  cesse  de  demeure  ,  selon  les  chances  de  la  guerre. 
Cette  multitude,  composée  d'environ  douze  à  quinze  mille  personnes,  consti- 
tuait la  smalah'.  Elle  suivait  tous  les  mouvements  du  chef,  s'avançait  dans 
les  terres  cultivées  lorsqu'il  obtenait  quelque  avantage ,  ou  dans  le  cas  con- 

1  Le  mot  smalah  représente  chez  les  Arabes  ce  que  nous  appelons  en  Europe  les  équipages, 
ta  suite  '■  elle  comprend  les  tentes  du  maître,  sa  famille  ,  ses  domestiquas  ei  sts  nvhossps. 


5U  DOMINATION  FRANÇAISE, 

traire  s'enfonçait  dans  le  Salira.  Abd-el-Kader  mettait  beaucoup  de  sollicitude 
à  la  pourvoir  des  mulets  et  des  chameaux  nécessaires  pour  le  transport  des 
bagages,  des  malades,  des  femmes,  des  vieillards  et  des  enfants;  et  afin  de  la 
mieux  garantir  de  notre  atteinte,  il  en  avait  confié  la  garde  à  ses  troupes  régu- 
lières. 

Le  gouverneur  général,  informé  que  la  smalah  d' Abd-el-Kader  campait 
vers  le  sud-est  de  l'Ouarenseris,  chargea  M.  le  duc  d'Aumale  de  s'en  emparer. 
Le  10  mai,  le  jeune  prince  se  mit  en  marche,  à  la  tête  de  treize  cents  baïon- 
nettes et  de  six  cents  chevaux.  Sa  petite  armée  était  approvisionnée  pour  vingt 
jours  de  vivres.  D'après  les  instructions  du  gouverneur  général,  il  devait  se 
trouver,  le  13,  près  du  village  de  Goujilah,  à  vingt-cinq  lieues  de  Boghar. 
Ce  jour-là,  le  général  Lamoricière  n'était  qu'à  trois  marches  du  prince. 
Les  mouvements  des  deux  corps  étaient  concertés  de  manière  à  ce  que  la 
smalah  ne  put  passer  entre  eux  pour  regagner  le  Tell,  sans  être  enveloppée 
par  l'immense  tribu  des  Arars,  déployée  comme  un  vaste  filet  jusqu'aux  abords 
deTiaret. 

En  arrivant,  le  IV,  à  la  bourgade  de  Goujilah,  M.  le  duc  d'Aumale  apprit 
que  la  smalah  se  trouvait  à  Ouessek-ou-Rekaï,  à  quinze  lieues  au  sud-ouest. 
Il  marcha  aussitôt  vers  cette  direction.  L'armée  s'engagea  dans  des  plaines 
incultes  et  sans  eau,  d'une  étendue  considérable  ;  mais  l'ardeur  du  soldat  était 
excitée  par  l'espoir  d'une  prompte  victoire.  Au  bout  de  Yingt-cinq  heures  de 
course,  pendant  lesquelles  on  avait  à  peine  franchi  vingt  lieues,  l'avant-garde 
de  la  colonne  aperçut  à  Taguin,  le  16  au  matin,  comme  une  ville  de  tentes 
occupant  une  étendue  de  plus  de  deux  kilomètres;  elles  étaient  établies  sur 
les  bords  de  l'Oasis,  qui  coule  au  milieu  d'abondants  pâturages:  c'était  la 
smalah!  Sans  réfléchir  à  son  infériorité  numérique,  ce  faible  corps,  composé 
seulement  de  cinq  cents  chevaux,  se  lance  soudain  au  galop  à  la  suite  du  duc 
d'Aumale,  du  colonel  des  spahis  Joussouf  et  du  lieutenant  colonel  Morris.  Cette 
attaque  si  brusque  jette  l'épouvante  au  milieu  de  cette  multitude  d'hommes , 
de  femmes ,  de  vieillards  et  d'enfants  ;  ils  sont  culbutés  les  uns  sur  les  autres , 
et  tombent  pêle-mêle  avec  les  bêtes  de  charge.  Enveloppés  dans  ce  tumulte 
général,  les  fantassins  réguliers  d'Abd-el-Kader  ne  peuvent  faire  usage  de 
leurs  armes  ;  et  ceux  qui  résistent  sont  sabrés  par  nos  spahis  ou  entraînés  par 
la  foule  qui  les  renverse  sous  ses  pieds.  Deux  heures  après,  la  déroute  était 
complète.  Tout  ce  qui  pouvait  fuir  courait  en  désordre  çà  et  là  vers  le  dé- 
sert, chassant  les  troupeaux  aussi  épouvantés  que  leurs  maîtres. 

Le  nombre  des  prisonniers  faits  dans  cette  journée  s'est  élevé  à  trois  mille 
six  cents  environ,  dont  trois  cents  personnages  de  distinction,  appartenant  aux 
familles  des  principaux  lieutenants  d'Abd-el-Kader.  Parmi  le  butin  se  trouvent 
les  tentes  de  l'émir,  sa  correspondance,  son  trésor,  quatre  drapeaux,  un  canon, 
deux  affûts  et  grand  nombre  d'objets  précieux. 

Le  général  Lamoricière  apprit  cette  nouvelle  le  19  au  matin.  Il  marchait 


DOMINATION  FRANÇAISE.  5V5 

vers  les  sources  duChelif  pour  surveiller  les  passages,  lorsque  quelques  fuyards, 
dé  tachés  de  la  tribu  des  Rachem,  lui  donnèrent  tous  les  détails  de  cet  événement. 

Aussitôt  il  l'ait  hôter  le  pas  et  porte  sa  cavalerie  en  avant.  En  peu  d'heures, 
il  joint  une  tribu  qui  fuyait;  l'émir  était  au  milieu  d'elle!  Cette  multitude, 
encore  épouvantée  de  la  catastrophe  qui  venait  d'avoir  lieu,  ne  lit  aucune  rési- 
stance. Aussi,  indignés  d'une  telle  lâcheté,  les  réguliers  et  l'émir  lui-même , 
au  lieu  de  chercher  à  les  défendre,  tirèrent  sur  eux  en  s'éloignant.  Nos  cava- 
liers ramenèrent  donc,  le  soir,  une  population  de  deux  mille  cinq  cents  Ames 
avec  ses  chevaux,  ses  troupeaux  et  tous  les  bagages  qui  n'avaient  pu  être  sau- 
vés dans  le  désordre  de  la  fuite. 

Tous  ces  succès  devaient  être  bientôt  suivis  pour  nous  d'une  perte  sen- 
sible ;  la  mort  du  vieux  et  brave  Mustapha-Ben-Ismaël  est  venue  mêler  des 
regrets  à  la  joie  qu'avait  causée  la  prise  de  la  smalah.  En  retournant  à  Oran  avec 
son  markzen  chargé  du  butin  prisa  la  razzia  du  19,  Mustapha  fut  attaqué  dans 
un  bois  par  des  Arabes  en  embuscade,  et  reçut  presque  à  bout  portant  une 
balle  en  pleine  poitrine  qui  ['étendit  raide  mort.  Les  cavaliers  qui  l'accompa- 
gnaient, au  nombre  de  cinq  à  six  cents,  saisis  d'une  terreur  panique,  s'enfui- 
rent en  laissant  au  pouvoir  de  l'ennemi  le  corps  de  leur  vieux  général,  qu'ils 
révéraient  pourtant  à  l'égal  d'un  patriarche  '. 

Un  dernier  engagement  avec  les  débris  de  la  smalah  d'Abd-el-Kader  eut 
lieu  le  22  juin  au  pied  du  plateau  de  Djeda.  La  victoire  nous  resta  encore. 
L'émir  laissa  sur  le  terrain  environ  deux  cent  cinquante  morts;  plus  de  cent 
quarante  cavaliers  ou  fantassins  réguliers  furent  faits  prisonniers,  et  parmi  les 
objets  tombés  en  notre  possession,  se  trouvèrent  trois  cents  fusils ,  des  armes 
de  tout  genre,  les  caisses  des  tambours,  cent  cinquante  chameaux,  des  che- 
vaux et  l'un  des  cinq  drapeaux  qui  étaient  portés  en  avant  de  l'émir.  Abd-el- 
Kader  lui-même  faillit  tomber  entre  nos  mains. 

Nous  arrêterons  là  notre  récit ,  car  la  prise  de  la  smalah  clôt  dignement  la 
première  campagne  de  18V3,  et  en  a  fait  une  des  plus  décisives  qui  aient  eu 
lieu  depuis  bien  des  années.  Le  gouvernement  l'a  compris  ainsi,  car  il  s'est 
empressé  de  récompenser  les  chefs  qui  y  ont  pris  la  principale  part.  Le  gé- 
néral Eugeaud  a  été  élevé  à  la  dignité  de  maréchal  de  France;  les  généraux 
Lamoricière  et  Changarnier  ont  été  promus  au  grade  de  lieutenants-géné- 
raux, ainsi  que  le  jeune  duc  d'Aumale  à  qui  le  titre  de  commandant  de  la  pro- 
vince de  Constantine,  récemment  conféré,  semblent  réserver  encore  de  plus 
grandes  destinées  en  Afrique. 

1  Abd-el-Kader  a  fait,  dit-on,  mutiler  le  cadavre  de  Mustapha  et  promener  sa  tête  en  triomphe 
au  milieu  des  tribus  qui  lui  gardent  encore  obéissance.  Mustapha  avait  plus  de  quatre-vingts 
ans.  Depuis  1835  il  était  au  service  de  la  France.  Le  29  juillet  1837,  il  fut  nommé  maréchal  de 
camp,  et  commandeur  de  la  légion-d'honneur  le  5  février  1812.  Le  commandement  du  goum 
des  Douers  et  Smelas ,  formant  le  markzen  d'Oran,  a  été  donné  à  son  neveu,  EI-Mezari,  qui 
était  son  premier  aga. 

C>9 


ViO  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Malgré  ce  succès,  il  ne  faut  pas  regarder  notre  établissement  comme  défini- 
tivement assis  :  il  s'est  agrandi,  il  s'est  consolidé,  sans  aucun  doute.  De 
grandes  tribus,  ennemies  secrètes  de  l'émir,  ont  fait  alliance  avec  nous;  les 
autres  ont  été  soumises  et  leurs  contingents  marchent  avec  nos  troupes; 
outre  nos  deux  lignes  de  villes,  celles  du  littoral  et  celles  de  l'intérieur  où 
l'on  jouit  de  la  plus  grande  sécurité,  notre  domination  s'est  étendue,  sur  une 
troisième  ligne,  à  l'extrémité  du  pays  cultivé,  par  la  formation  de  quatre  grands 
camps  qui  permettent  à  nos  colonnes  de  commander  le  désert,  à  plusieurs 
journées  de  marche.  Mais  cette  extension  de  notre  conquête  est  insuffisante 
tant  que,  dans  ses  propres  limites,  notre  autorité  ne  sera  pas  complète  et 
absolue;  tant  qu'il  y  aura  dans  nos  provinces  des  tribus  insoumises;  tant  qu'il 
y  aura  un  chef  toujours  prêt  à  organiser  ces  éléments  d'insurrection. 


CHAPITRE   XX. 

SITUATION  DE  LA  DOMINATION  FRANÇAISE. 

(  1850-1845.  ) 


Gouvernement  et  administration.  —  Année.  —  Finances.  —  Organisation  judiciaire. 

—  Rétablissement  du  culte  chrétien.  —  Travaux  publics.  — Mouvement  commercial. 

—  Progrès  de  la  colonisation.  —  Création   d'établissements  d'instruction    publique, 
sciences  et    arts. 


L'histoire  rapide  que  nous  venons  de 
consacrer  à  la  domination  française  en 
Algérie,  nous  a  obligé  de  concentrer 
toute  notre  attention  sur  l'ensemble 
des  événements,  de  manière  à  ce  que 
notre  marche  ne  se  trouvât  jamais  in- 
terrompue par  des  digressions  qui  , 
sans  être  précisément  étrangères  au 
sujet ,  auraient  pu  cependant  lui  ôter 
de  sa  précision  ,  qualité  si  nécessaire 
à  un  résumé  historique.  Ainsi,  quoi- 
que l'administration  civile  et  judi- 
ciaire ait  eu  ses  péripéties  comme 
l'armée  ;  quoique  les  travaux  publics  et  agricoles  aient  suivi  en  quelque  sorle 
les  phases  diverses  de   notre  établissement  militaire  ,  c'eût  été  ,  nous   !tv 


(ii 8  DOMINATION  FRANÇAISE. 

répétons ,  enlever  au  récit  principal  une  partie  de  son  caractère  et  de  son 
intérêt  propre  ,  que  de  le  suspendre  pour  examiner  et  discuter  le  mérite 
d'une  ordonnance,  l'opportunité  d'une  nouvelle  mesure  administrative,  In 
réussite  ou  l'insuccès  d'un  procédé  de  colonisation,  d'un  essai  d'agriculture  ou 
d'entreprise  industrielle.  Toutes  ces  circonstances,  lorsqu'elles  ont  concouru  au 
mouvement  général ,  nous  les  avons  néanmoins  constatées ,  mais  brièvement , 
comme  un  explorateur  qui  désirant  atteindre  le  but  de  son  voyage  plante 
des  jalons  sur  la  route  qu'il  parcourt,  afin  de  pouvoir  étudier  plus  tard,  avec 
détail  et  dans  leur  ensemble,  tous  les  faits  secondaires  qui  ont  d'abord  frappé 
son  attention. 

D'ailleurs,  en  groupant  dans  un  seul  chapitre  tout  ce  qui,  en  dehors  de  nos 
armes,  a  contribué  au  développement  et  à  la  consolidation  de  notre  auto- 
rité en  Afrique,  nous  avons  voulu  donner  au  lecteur  une  idée  plus  complète 
et  plus  distincte  des  résultats  obtenus  par  les  deux  procédés  qu'emploie  la 
civilisation  pour  pénétrer  les  pays  barbares.  Nous  avons  raconté  la  conquête  : 
voici  l'organisation  :  le  tableau  des  circonscriptions  admininistratives  rendra 
plus  sensible  l'étendue  de  notre  domination  ;  l'exposé  des  travaux  entre- 
pris par  le  gouvernement  ou  les  particuliers  fera  plus  exactement  apprécier 
l'importance  du  pays  conquis.  Enfin  l'état  actuel  des  institutions  que  nous 
avons  importées  en  Afrique  ,  permettra  d'asseoir  des  jugements  plus  certains 
sur  le  progrès  et  la  consolidation  de  notre  autorité. 


§  1er- 


GOUVERNEMENT  ET  ADMINISTRATION, 

L'autorité  du  roi  est  représentée  en  Algérie  par  un  gouverneur-général , 
investi  de  la  direction  suprême  des  affaires,  tant  civiles  que  militaires,  sous 
le  contrôle  immédiat  du  ministère  de  la  guerre  ,  près  duquel  a  été  instituée 
une  division  spéciale ,  qui  s'occupe  de  tout  ce  qui  est  relatif  à  notre  colonie 
d'Afrique.  Les  attributions  du  gouverneur  général ,  ainsi  que  celles  des  chefs 
de  service  placés  sous  ses  ordres,  et  du  conseil  d'administration,  ont  été 
réglées  par  les  arrêtés  ministériels  des  l°r  septembre  183f*  et  2  octobre  1836 , 
et  par  une  ordonnance  royale  du  31  octobre  1838.  Celle-ci,  an  maintenant 
l'administration  des  services  civils  en  Algérie  sous  l'autorité  du  gouverneur, 
a  placé  sous  ses  ordres  un  directeur  de  l'intérieur,  un  procureur  général  et  un 
directeur  des  finances,  dont  elle  a  déterminé  en  même  temps  les  attributions 
et  les  rapports. 

Le  gouverneur  général  a  auprès  de  lui  un  conseil  composé  du  directeur 
de  l'intérieur  (intendant  civil  avant  le  31  octobre  1838) ,  de  l'officier-général 
commandant  la  marine  ,  du  procureur  général ,  de  l'intendant  militaire  et  du 


DOMINATION  FRANÇAISE  5M> 

directeur  des  finances,  Suivant  la  nature  des  questions  soumises  au  conseil, 
le  gouverneur  général  y  appelle  les  chefs  des  services  spéciaux ,  civils  <>u 
militaires,  que  l'objet  des  discussions  peut  concerner,  il  a  été  placé,  en  outre, 
près  du  gouverneur,  un  secrétaire  général  qui  centralise  la  correspondance 
administrative,  conserve  le  dépôt  des  archives  du  gouvernement,  tient  la 
plume  iUl  conseil  d'administration ,  et  en  rédige  les  procès-verbaux,  dont  le 
registre  reste  en  sa  garde.  Quatre  auditeurs  au  conseil  d'état  oïd  été  attaché-, 
aussi  aux  services  civils  de  l'Algérie:  un  au  secrétariat  général  du  gouverne- 
ment, les  trois  autres  sont  répartis  entre  la  direction  de  l'intérieur,  le  par- 
quet du  procureur  général  et  la  direction  des  finances.  Il  a  élé  institué  enfin 
auprès  du  gouverneur  général  une  direction  des  affaires  arabes,  qui  sert 
d'intermédiaire  entre  les  indigènes  et  les  différentes  branches  de  l'administra- 
tion ,  et  soumet  au  gouverneur  les  demandes  et  les  réclamations  do  toute 
nature  formulées  par  les  Arabes. 

Par  arrêté  du  18  juin  1842,  le  ministre  de  la  guerre  a  décidé  que  les  pos- 
sessions françaises  dans  le  nord  de  l'Afrique,  comprenant  les  provinces 
d'Alger,  d'Oran  et  de  Constantine,  sous  la  dénomination  actuelle  d'Algérie, 
formeront,  jusqu'à  nouvel  ordre,  trois  divisions  militaires  ou  circonscrip- 
tions administratives  composées  comme  suit  : 

Division  d'Alger  :  Miter,  Maison-Carrée,  Pointe-Pescade ,  Coleah,  Cherchell, 
Douera,  Bouffarik,  Blidah,  Medeah,  Miliana. 

Division  de  Constantine  :  Constantine,  la  Calle,  Bone,  Gbelma,  Sétif,  Philippe- 
ville,  Djigelly,  Bougie. 

Division  d'Oiun  :  Orari,  Mers-el-Kebir,  Mostaganem,  Mazagran,  Arzew,  Mascara', 
Messerghin,  Tlemcen,  île  de  Rashgoun. 

L'organisation  administrative  ne  pouvait  s'établir  et  se  développer  dans  un 
pays  où  l'autorité  de  la  Fiance  est  vigoureusement  contestée,  qu'en  s'appuyant 
sur  une  force  militaire  imposante.  C'est  parce  qu'on  n'a  pas  compris  tout 
d'abord  cette  nécessité ,  que  les  commencements  de  notre  occupation  ont  pré- 
senté des  résultats  si  fâcheux.  En  1831,  année  de  troubles  et  de  graves  inquié- 
tudes pour  la  métropole,  l'effectif  de  l'armée  ne  dépasse  pas  dix-sept  mille 
hommes;  de  1832  à  1833,  il  s'élève  de  vingt  et  un  à  vingt-six  mille  hommes  ; 
avec  le  second  gouvernement  du  maréchal  Clausel,  il  est  porté  à  vingt-neuf  mille; 
le  désastre  de  Constantine  prouve  que  ce  chiffre  est  insuffisant,  et  en  1838  il  est 
presque  doublé;  la  reprise  des  hostilités  de  la  part  d'Abd-el-Kader,  en  novembre 
1839,  le  fait  augmenter  encore,  et  au  commencement  de  1840,  notre  armée 
se  trouve  composée  de  soixante  mille  hommes.  L'activité  du  général  Bugeaud 
et  les  poursuites  à  outrance  qu'il  entend  diriger  contre  l'émir  démontrent  la 
nécessité  d'accroître  ces  forces  ;  le  nouveau  gouverneur  demande  et  obtient , 
en  18VI  ,  un  effectif  de  soixante-douze  mille  hommes:  enfin,  en   I8V-2,  son 


550  DOMINATION  FRANÇAISE. 

système  inspire  assez  de  conGance  pour  que  les  chambres  et  le  ministère  se 
décident  à  mettre  à  sa  disposition  une  armée  de  quatre-vingt  mille  hommes , 
et  ce  n'était  pas  trop.  Voici,  au  reste,  comment  le  maréchal  Bugeaud  justifie 
l'emploi  d'un  elïectif  si  nombreux;  ses  observations  méritent  d'être  prises  en 
sérieuse  considération.  «  Pourquoi  s'étonne-t-on  si  fort  de  ce  chiffre  de 
quatre-vingt  mille  hommes?  Que  l'on  veuille  donc  considérer  que  l'Algérie  a 
deux  cent  quarante  lieues  de  longueur  sur  cinquante  de  largeur;  que  la  topo- 
graphie en  est  des  plus  difficiles  sur  une  très-grande  partie  de  sa  surface  ; 
qu'elle  est  occupée  par  des  populations  bien  plus  nombreuses  qu'on  ne  le 
croyait,  et,  sans  contredit,  les  plus  belliqueuses  du  monde.  Dans  ce  peuple  , 
tous  les  hommes  sont  guerriers  depuis  leur  adolescence  jusqu'à  leur  extrême 
vieillesse;  chacun,  pris  individuellement,  est  un  homme  de  guerre  redoutable. 
Il  ne  manque  aux  Arabes  que  cette  force  d'ensemble  qui  résulte  de  l'organi- 
sation, de  la  discipline  et  de  la  tactique.  On  ne  peut  les  contenir  et  les  dominer 
par  aucun  de  ces  grands  intérêts,  au  moyen  desquels  on  fait  si  aisément  capi- 
tuler les  nations  de  l'Europe,  quand  on  a  vaincu  leurs  armées  permanentes. 
Ils  n'ont  point  de  ces  grands  centres  de  gouvernement,  de  population  et  de 
commerce,  qu'il  suffit  d'occuper  pour  tenir  en  réalité  le  cœur  d'un  pays  ;  ils 
n'ont  point  de  ces  grandes  artères  où  circule  la  vie  des  nations  civilisées,  point 
de  navigation  intérieure,  point  de  grandes  routes,  point  de  fabriques,  point 
de  villages,  point  de  fermes  ;  mais  tous  ont  un  fusil  et  un  cheval.  Si  l'Autriche 
doit  avoir  besoin  d'une  armée  de  soixante  mille  hommes  pour  contenir  la 
Lombardie,  où  les  arts  libéraux  sont  beaucoup  plus  en  honneur  et  en  usage 
que  les  armes,  pourquoi  penserait-on  que  c'est  trop  de  quatre-vingt  mille 
pour  dominer  le  peuple  arabe  et  exécuter  ces  grands  travaux  qui  doivent  un 
jour  faire  de  l'Algérie  un  des  plus  beaux  pays  du  monde  ?  » 

§  H- 

ORGANISATION'  JUDICIAIRE  '. 

L'organisation  judiciaire  de  l'Algérie  a  partagé  et  subi  en  quelque  sorte 
toutes  les  vicissitudes  de  notre  conquête.  Comme  elle,  soumise  à  de  nom- 
breuses et  fréquentes  transformations,  elle  a  constamment  progressé  avec 
elle,  et  chacune  de  ces  transformations,  il  faut  le  reconnaître,  a  été  marquée 
par  quelque  heureux  changement.  Aux  conseils  de  guerre  et  à  la  prévôté  de 
l'armée,  seules  juridictions  régulières  après  la  prise  d'Alger,  en  1830,  les 
arrêtés  des  généraux  en  chef  ne  tardèrent  pas  à  substituer  successivement 
une  autre  justice  et  d'autres  juridictions.  Cette  fluctuation  s'explique  par  le 

1  Nous  avons  emprunté  la  plus  grande  partie  des  renseignements  qui  composent  celte  section 
aux  intéressants  mvniv  publiés  par  M  Franque  dans  ['Annuaire  de  V  ii</<hie 


Domination  française.  551 

tâtonnement  qu'exige  l'administration  d'un  peuple  récemment  conquis,  dont 
les  mœurs  et  les  lois  sont  opposées,  en  toutes  choses,  à  celles  des  conquérants. 

Avant  la  Conquête,  deux  justices  principales  étaient  assises  dans  l'Algérie  : 
la  justice  musulmane  et  la  justice  rabbinique. 

La  première  était  essentiellement  représentée  par  les  cadis,  qui  remplissaient 
à  la  fois  les  fonctions  de  juge  et  celles  de  notaire.  Chaque  village  avait  le  sien, 
reconnu  par  l'autorité  du  dey  ;  en  plusieurs  lieux  ,  et  notamment  à  Alger,  ils 
étaient  au  nombre  «le  deux ,  correspondant  aux  deux  sectes  de  l'islamisme. 
L'un,  le  cadi  hanefl,  exerçait  la  juridiction  sur  les  Turcs  et  leurs  enfants; 
l'autre,  le  cadi  maleki,  avait  pour  justiciables  les  Maures,  les  Arabes  et  le  reste 
des  musulmans. 

Le  tribunal  rabbinique  avait  les  mêmes  pouvoirs  que  le  cadi  ;  ses  attribu- 
tions comprenaient  uniquement,  en  matière  civile  et  criminelle,  les  affaires 
entre  israélites.  Il  jugeait  sans  appel,  et  avait  à  sa  disposition  une  force  execu- 
tive spéciale.  Telle  était  dans  son  ensemble,  au  moment  de  la  conquête, 
l'organisation  judiciaire  de  la  régence. 

L'administration  de  la  justice  ne  reçut  une  sorte  de  régularité,  et  seule- 
ment pour  Alger,  que  le  22  octobre  t830.  Celte  première  organisation,  qui 
laissait  fonctionner,  avec  les  attributions  légèrement  modifiées,  la  juridiction 
musulmane  et  la  juridiction  rabbinique,  n'était  pas  moins  défectueuse  au  point 
de  vue  purement  politique  qu'au  point  de  vue  judiciaire.  Son  plus  grand  vice 
était  peut-être  de  ne  pas  appliquer  dans  toute  sa  force  le  principe  de  notre 
souveraineté  ,  puisqu'elle  laissait  aux  tribunaux  israélites  ou  musulmans  le 
soin  de  rechercher  et  de  punir  les  crimes  et  délits  commis  par  leurs  coreli- 
gionnaires, sans  que  l'autorité  française  eût  qualité  pour  les  leur  déférer.  D'un 
autre  côté,  aucune  des  institutions  qui  se  lient  si  intimement  avec  l'adminis- 
tration de  la  justice  et  qui  en  sont  le  complément  indispensable,  n'avait  été 
réglée  d'une  manière  suffisante  ;  la  profession  d'avocat  ou  de  défenseur,  livrée 
à  la  libre  concurrence,  était,  sauf  un  infiniment  petit  nombre  d'exceptions  ho- 
norables, l'objet  d'une  scandaleuse  exploitation.  En  un  mot,  les  marchands 
inondaient  le  temple  et  toutes  ses  avenues  lorsque  la  commission  de  1833 
arriva  en  Afrique. 

Un  tel  état  de  choses  ne  pouvait  durer  ;  mais  si  l'on  considère  les  obstacles 
de  tonte  sorte  que  l'on  dut  rencontrer  d'abord,  la  diversité  des  religions,  des 
langues,  des  races,  le  désordre  né  de  la  conquête,  la  prééminence  naturelle 
de  l'autorité  militaire,  l'incertitude  de  l'avenir  de  la  colonie,  la  mobilité  des 
chefs  qui  se  succédaient  dans  le  gouvernement,  ayant  chacun  des  systèmes 
différents  ou  contraires,  on  s'étonnera  peut-être  que  l'on  ait  pu  seulement 
asseoir  sur  un  sol  si  profondément  ébranlé  les  bases  d'une  administration 
judiciaire. 

L'ordonnance  du  10  août  IHSï  consacra  les  principales  dispositions  ou  amé- 
liorations :  elle  régla  la  compétence  des  tribunaux;  elle  supprima  les  attri- 


552  DOMINATION  FRANÇAISE. 

butions  judiciaires  du  conseil  d'administration;  elle  organisa  le  ministère 
public  sur  des  bases  convenables;  elle  introduisit  le  recours  en  cassation  tant 
en  matière  civile  qu'en  matière  criminelle  ;  elle  assura  la  poursuite  et  la 
répression  de  tous  les  crimes,  môme  entre  indigènes  ;  elle  étendit  la  compé- 
tence des  tribunaux  français  aux  affaires  entre  indigènes  de  religion  différente; 
elle  soumit  au  visa  et  à  un  appel  facultatif  de  la  part  du  procureur-général  les 
jugements  rendus  en  matière  correctionnelle  et  criminelle  par  les  tribunaux 
musulmans  ;  elle  enleva  aux  tribunaux  Israélites  toute  compétence  en  matière 
correctionnelle  et  criminelle. 

Quant  à  la  procédure,  elle  dispensa  du  préliminaire  de  la  conciliation  toutes 
les  instances  civiles  ;  elle  décida  que  la  forme  de  procéder  en  matière  civile  et 
commerciale  devant  les  tribunaux  français  d'Afrique  serait  la  même  que  celle 
suivie  en  France  devant  les  tribunaux  de  commerce;  elle  autorisa  la  citation 
directe  sans  instruction  préalable, en  matière  de  simple  police,  correctionnelle 
et  criminelle.  Quant  à  la  juridiction  administrative,  elle  dépouilla  le  conseil 
d'administration  de  sa  souveraineté,  et  créa  un  degré  supérieur  de  juridiction, 
le  Conseil  d'état.  Par  des  dispositions  particulières,  elle  rendit  facultatives  par 
le  juge  les  nullités  d'exploits  et  d'actes  de  procédure  ;  elle  admit  la  contrainte 
par  corps  dans  tout  jugement  portant  condamnation  au  paiement  d'une  somme 
d'argent  ou  à  la  délivrance  de  valeurs  ou  objets  mobiliers. 

Cette  ordonnance  ,  qui  a  été  souvent  attaquée,  comme  toutes  les  choses  qui 
vivent,  a  cependant  régi  la  colonie  pendant  plus  de  six  années. 

L'ordonnance  du  28  février  1841  a  adopté  le  cadre  de  l'ordonnance  du 
10  août  183V  ;  seulement  elle  l'a  élargi  dans  quelques-unes  de  ses  parties,  selon 
les  besoins  et  les  exigences  que  le  développement  naturel  des  affaires  avait 
créés.  Elle  a  encore  étendu  l'application  des  principes  de  notre  souveraineté, 
en  disposant  que  les  tribunaux  musulmans  ne  pourraient  connaître  des  crimes 
commis  par  des  musulmans  qu'autant  qu'ils  ne  seraient  pas  prévus  par  la  loi 
française.  C'est  là  dans  notre  pensée  le  critérium  de  la  nouvelle  ordonnance. 
C'est  essentiellement  à  ce  signe  que  l'on  devra  reconnaître  à  l'avenir  les  pro- 
grès véritables  de  notre  organisation  judiciaire  en  Algérie. 

Deux  juridictions  fonctionnaient  déjà  dans  l'Algérie,  indépendamment  des 
conseils  de  guerre ,  celle  des  tribunaux  ordinaires  et  celle  des  commissaires 
civils,  lorsque  l'ordonnance  du  18  mai  18il  en  introduisit  une  troisième,  les 
justices  de  paix.  Cette  dernière  juridiction  fut  appelée  à  siéger  dans  les  mêmes 
localités  que  celles  où  sont  établis  les  commissariats  civils;  les  attributions  de 
ces  deux  juridictions  sont  les  mêmes  en  matière  civile  qu'en  matière  commer- 
ciale; mais  en  matière  correctionnelle,  les  juges  de  paix  ont,  aux  termes  de 
l'article  6,  des  attributions  que  n'ont  point  les  commissaires  civils;  de  plus,  en 
matière  de  simple  police,  ils  jugent  sans  appel,  tandis  qu'en  la  même  matière 
l'appel  des  jugements  des  commissaires  civils  est  porté  au  tribunal  correctionnel. 

L'ordonnance  du  26  septembre  18V2  est  venue  perfectionner  encore  les 


DOMINATION  FRANÇAISE.  553 

modifications  successives  que  nous  avons  indiquées.  Sous  l'ordonnance  de 
183V,  le  personnel  judiciaire  de  l'Algérie  se  composait  de  seize  membres,  et 
sous  celle  de  1  s '•  1  de  vingt-quatre.  L'ordonnance  de  1842  le  porte  ou  chiffre 
de  quarante  si\.  Fn  outre,  trois  nouveaux  juges  de  paix  sont  créés  à  Alger, 
Uone  et  Oiiiii,  ainsi  que  tli\  suppléants  et  trois  greffiers. 


§   III. 

RÉTABÏiI"SER23NT  DU  CUïiTE  CATHÛIIQUE. 

Nous  avons  indiqué  en  son  temps  le  développement  que  le  christianisme 

QVajt  pris  en  Afrique  dans  les  premiers  siècles  de  notre  ère  ;  nous  avons  raconté 
aussi  les  événements  qui  renversèrent  ses  autels;  il  nous  reste  maintenant, 
pour  compléter  ce  tableau  ,  à  présenter  les  efforts  que  la  France  a  faits  pour 
restaurer  l'église  chrétienne  dans  les  limites  de  ses  nouvelles  possessions.  Ces 
faits  sont  importants  a  connaître,  car  ils  concourent,  puissamment  à  la  consoli- 
dation de  notre  autorité  en  Algérie. 

Vers  la  fin  du  xvi'  siècle,  des  piètres  de  l'ordre  des  Trinitaircs,  particuliè- 
rement dévoués  au  radiât  des  captifs,  vinrent  fonder  une  maison  à  Alger;  ils 
y  demeurèrent  sans  interruption  jusqu'en  1810.  Dans  l'intérieur  de  leur  éta- 
blissement, se  trouvait  une  chapelle  où  les  Européens  catholiques  pouvaient 
assister  à  la  célébration  de  la  messe.  En  1614,  saint  Vincent  de  Paule,  touché 
par  sa  propre  expérience  des  maux  et  des  outrages  que  les  Barbares  faisaient 
souffrir  aux  chrétiens  captifs,  intéressa  vivement  le  roi  Louis  XIII  à  leur  sort, 
et  obtint  de  la  munificence  royale  une  somme  de  10,000  francs,  qui  servit  au 
digne  apôtre  de  la  charité  pour  envoyer  à  Alger  quatre  prêtres  de  sa  congré- 
gation, connue  sous  le  nom  de  Lazaristes.  Ils  fondèrent  dans  cette  ville  un 
hôpital,  dans  lequel  ils  avaient  élevé,  comme  les  Trinilaires,  une  petite  cha- 
pelle qui  servait  d'église  aux  catholiques.  Depuis  l'époque  de  leur  établisse- 
ment, ils  s'y  sont  succédé  sans  interruption  jusqu'au  moment  où  les  hostilités 
entre  la  France  et  l'odiack  les  forcèrent  d'abandonner  leur  œuvre. 

Immédiatement  après  la  conquête,  trois  des  aumôniers  qui  avaient  suivi 
l'armée  française  s'occupèrent  d'établir  le  culte  catholique  à  Alger;  ils  obtin- 
rent pendant  quelque  temps  une  chapelle  dans  la  Kasbab;  elle  fut  ensuite 
transportée  à  la  caserne  du  Lion,  au  bas  de  la  ville;  mais  le  nombre  des 
catholiques  augmentant  rapidement,  cette  chapelle  devint  bientôt  insuffi- 
sante, et  une  nouvelle  église  fut  ouverte  dans  !a  rue  de  l'État-Major  :  c'était 
l'ancienne  chapelle  des  Lazaristes,  dont  le  local,  plus  commode  et  plus  con- 
venable que  les  précédents,  permit  de  donner  quelques  développements  à  la 
majesté  du  culte  catholique.  Pour  la  première  fois  on  entendit  à  Alger  prêcher 
publiquement  la  parole  de  Dieu,  et  chanter  la  messe  ainsi  que  les  autres  offices. 

70 


55V  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Dans  ce  même  temps,  la  cour  de  Rome  conférait  le  titre  et  les  pouvoirs  de 

vicaire  apostolique  à  l'un  des  trois  aumôniers  qui  desservaient  la  nouvelle 

église. 

Le  24  décembre  1832,  une  des  plus  jolies  mosquées  d'Alger,  située  dans  la 
ruedu  Divan1,  ayant  été  consacrée  au  culte  catholique,  le  service  religieux  s'y 
ouvrit  par  la  belle  solennité  de  la  messe  de  minuit,  et  y  fut  continué  par  le 
vicaire  apostolique,  assisté  de  quelques  autres  prêtres  français.  En  1838,  le 
gouvernement  demanda  à  la  cour  de  Rome  l'érection  d'un  évèché  pour  l'Al- 
gérie, «  dans  le  but  de  substituer  au  régime  provisoire,  dont  jusqu'alors  la 
nécessité  avait  fait  une  loi,  une  organisation  conforme  aux  institutions  du 
catholicisme.  »  Le  pape  s'empressa  de  déférer  à  cette  manifestation,  et  expé- 
dia, dans  le  courant  de  cette  môme  année,  les  bulles  pour  l'érection  et  la  cir- 
conscription de  l'évêché  d'Alger,  ainsi  que  pour  l'institution  canonique  du 
nouvel  évéque. 

Pour  suffire  aux  nouveaux  besoins  du  culte  catholique  en  Algérie,  il  fallut 
agrandir  l'église  catholique  actuelle  et  songer  à  l'appropriation  des  succursales, 
soit  à  Alger,  soit  dans  les  localités  les  plus  importantes  de  nos  possessions. 
En  même  temps  que  le  personnel  du  clergé  se  complétait,  l'administration  s'oc- 
cupait de  pourvoir,  sous  tous  les  rapports,  aux  nécessités  matérielles  du  culte. 
L'érection  du  nouveau  siège  a  réalisé  les  espérances  qu'elle  avait  fait  naître  : 
son  pasteur,  animé  d'un  zèle  vraiment  évangélique,  a  compris  ce  que  pouvait 
attendre  de  sa  piété  éclairée  et  de  sa  charité,  la  cause  sainte  de  l'humanité. 
Auxiliaire  puissante  de  la  civilisation ,  la  religion  chrétienne,  restaurée  sur  le 
rivage  d'où  elle  était  exilée  depuis  plus  de  douze  siècles,  y  console  ses  enfants 
venus  d'Europe,  et  rehausse  l'autorité  politique  de  son  influence  morale.  Ici 
commence  une  ère  nouvelle  pour  l'église  d'Afrique;  non-seulement  la  pompe 
des  cérémonies  et  toute  la  magnificence  du  culte  catholique  ont  pu  faire 
comprendre  aux  indigènes  que  leurs  vainqueurs  croyaient  en  Dieu  et  avaient 
une  religion,  mais  encore  les  œuvres  de  charité  qui  se  multiplient,  et  dont  ils 
reçoivent  souvent  eux-mêmes  les  bienfaits,  leur  ont  appris  que  cette  religion 
était  éminemment  miséricordieuse  et  amie  des  hommes. 

Aussi  le  cardinal  Pacca,  dans  sa  revue  du  monde  catholique,  s'est-il  empressé 
de  payer  un  juste  tribut  d'éloges  aux  efforts  que  fait  la  France  pour  propager 
le  christianisme  dans  ses  possessions.  «J'ai  vu  sur  les  côtes  d'Afrique,  dit  le 
doyen  du  sacré  collège,  la  vaillante  nation  française  relever  en  triomphe  l'éten- 
dard de  la  croix,  redresser  les  autels,  convertir  des  mosquées  profanes  en  tem- 
ples consacrés  au  Seigneur,  et  construire  de  nouvelles  églises.  J'ai  vu  encore 

1  Celle  mosquée  est  carrée ,  et  tout  autour  régnent  des  arcades  qui,  au  second  étage,  pré- 
sentent, de  colonne  en  colonne,  autant  de  petites  chapelles  cintrées  dont  les  voûtes  sont  ornées 
d'élégantes  sculptures.  Cet  édilice  est  surmonté  d'un  dôme  peint  cl  doré;  de  petites  fenêtres  à 
vitraux  de  couleur  y  laissent  pénétrer  un  demi-jour  mystérieux,  et  les  dalles  sont  couvertes  de 
tapis. 


IH)\11\  \ï'lo\  FRANÇAISE.  .V>0 

mu  les  (Aies  d'Afrique  un  sainl  pasteur  entouré  de  prêtres  zélés,  non-seu- 
lement accueilli  par  les  acclamations  et  les  cris  d'allégresse  des  catholiques, 
mais  respecté,  vénéré  des  infidèles,  des  Arabes  et  (1rs  Bédouins  eux-mêmes. 
J'ai  vu, enfin,  sur  les  côtes  d'Afrique,  à  Alger,  recevoir  comme  (1rs  anges 
descendus  du  ciel  les  filles  de  saint  Vincent  de  Taule,  les  dignes  sœurs  de 
la  Charité,  qui,  n'ayant  pour  toutes  armes  que  leur  douceur,  leur  bonté,  leur 
tendre  sollicitude  pour  les  malades,  arme  si  victorieuse  et  si  louchante,  exci- 
taient l'admiration  cl  l'enthousiasme  des  infidèles,  et  les  disposaient  à  recevoir 
les  lumières  de  l'Évangile.  » 

Sous  l'influence  combinée  du  gouvernement,  des  particuliers  et  du  clergé, 
l'église  chrétienne  l'ait  en  Afrique  de  rapides  progrès;  à  Alger,  où  on  compte 
douze  mille  catholiques,  non  compris  la  garnison  ,  trois  églises  et  six  chapelles 
sont  en  plein  exercice  ;  dans  les  environs,  il  y  a  en  outre  quatre  chapelles  et 
cinq  églises,  dont  une  sous  l'invocation  des  saintes  Perpétue  et  Félicité,  du 
martyrologe  africain.  Les  prêtres  et  desservants  y  sont  au  nombre  de  vingt- 
trois;  on  y  compte  aussi  deux  séminaires,  six  établissements  de  sœurs  et  de 
frères  de  Saint-Joseph  du  Mans,  et  une  communauté  de  trappistes  qui  s'oc- 
cupent à  la  fois  de  travaux  agricoles  et  de  colonisation;  Bougie,  Medeah, 
Djigelli  ont  déjà  des  temples  et  des  desservants  ;  Cherchella  dédié  son  église 
à  saint  Paul,  apôtre;  Mostaganem  a  placé  la  sienne  sous  l'invocation  de  saint 
Jean-Baptiste.  A  Oran,  où  l'on  compte  cinq  mille  catholiques,  sans  y  com- 
prendre l'armée,  un  couvent  de  religieuses trinitaires  a  été  fondé;  dans  cette 
ville  se  trouve  aussi  une  église  dédiéeà  saint  Louis,  et  desservie  par  trois  prêtres; 
laCalle,  malgré  la  faible  importance  de  sa  population,  possède  une  église  dédiée 
à^  saint  Cyprien  et  un  couvent  des  frères  de  saint  Jean-de-Dieu  ;  Bonc  a  aussi 
une  église  sous  l'invocation  de  saint  Augustin,  et  sur  les  ruines  d'IIippone 
s'élève  un  oratoire  dédié  à  la  mémoire  de  ce  célèbre  évêque  ;  à  Calame  (Ghelma), 
une  église  a  été  consacrée  à  saint  Papirien  sur  les  débris  de  la  sienne  ;  Milah, 
l'antique  Mileum,  célèbre  par  ses  conciles,  et  où  se  trouve  déjà  un  poste  fran- 
çais, possédera  bientôt  un  monument  consacré  à  saint  Optât ,  l'un  de  ses  plus 
dignes  évoques.  A  Constantinc,  où  l'on  compte  déjà  cinq  mille  catholiques,  non 
compris  la  garnison,  une  belle  mosquée  a  été  transformée  en  église,  sous  l'invo- 
cation de  Notre-Dame-des-Douleurs  ;  en  1839,  les  sœurs  de  la  Doctrine  chré- 
tienne y  ont  fondé  un  couvent,  un  hôpital  et  une  école  ;  tout  récemment,  deux 
chapelles  viennent  encore  d'y  être  ouvertes:  l'une  dédiée  à  saint  Fortunat, 
évêque  de  Cirta  ;  l'autre  ornée  par  les  soins  de  Sa  Sainteté,  sous  l'invocation  de 
saint  Grégoire.  Aux  environs  de  Constantine,  dans  le  fond  de  la  gorge  de  Rienn, 
à  la  place  même  où  ils  furent  martyrisés  en  259,  selon  l'inscription  encore  parfai- 
tement lisible  sur  le  roc,  va  s'élever  un  autel  consacré  aux  illustres  saint  Jacques 
et  saint  Marcius  et  à  leurs  compagnons.  A  Philippeville ,  près  de  Stora  , 
ville  toute  récente,  on  compte  déjà  une  église,  trois  chapelles  et  une  commu- 
nauté de  sœurs  de  la  doctrine  chrétienne  de  Nancy.  Ainsi,  sur  tous  les  points, 


556  DOMINATION  FRANÇAISE. 

grâce  à  l'intervention  française,  le  christianisme  tend  à  reconquérir  dans  cette 
partie  de  l'Afrique  la  prépondérance  qu'il  avait  acquise  aux  premiers  âges 
de  l'église. 

La  religion  réformée  a  suivi  de  près  l'organisation  du  culte  catholique  : 
l'émigration  des  Alsnciens  en  Afrique  rendait  cette  mesure  urgente;  les  deux 
communions  du  culte  prolestant  ne  comptent  pas  encore  un  très-grand  nombre 
de  membres;  néanmoins,  depuis  l'institution  du  consistoire  d'Alger,  en  1839, 
on  s'occupe  de  l'érection  d'oratoires  sur  di\ers  points  où  leur  établissement 
est  nécessaire. 


S  v. 


TRAVAUX  PïjB!ICS. 

Lorsque  la  France  prit  possession  de  l'Algérie,  elle  ne  trouva  des  ressources 
d'installation  que  dans  les  villes  d'Alger,  d'Oran,  de  Constantine,  de  Bougie  et 
de  Chercliell.  Mostaganem,  Blidah,  Medeah,  Miliana,  Mascara,  Djidgeli,  Arzew, 
étaient  en  ruines;  Douera,  Boufarik,  Koleah,  Chelma,  Philippeville  ,  Sélif  et 
Ilaehgoun  ne  présentaient  que  le  sol  nu. 

Les  premières  obligations  du  génie  militaire  furent  donc  de  réparer  ou  de 
construire  des  abris  pour  les  troupes,  et  de  relever  ou  de  perfectionner  les 
fortifications  des  places  à  mesure  que  nous  nous  y  établissions.  C'est  ainsi 
qu'il  a  successivement  mis  en  état  de  défense  Alger,  Chercholl,  Philippeville, 
Constantine,  Djidgeli,  B:>ne,  Gheïma,  la  Cille,  Oran,  Mostaganem,  Arzew, 
.Mascara,  etr.  ;  qu'il  a  établi  les  camps  fortifiés  de  Douera,  d'Erlon  et  autres  ; 
la  ligne  de  défense  de  Komili  ;  les  postes  avec  blockhaus,  les  casernes  et  les 
hôpitaux,  et  qu'il  a  construit  des  baraquements  partout  où  les  agglomérations 
de  troupes  ont  réclamj  ce  genre  d'établissements.  Les  seuls  travaux  de  forti- 
fications et  de  bâtiments  militaires  ont  coûté,  en  18V1,  5  millions  290,000  fr. 
C'est  aussi  au  génie  militaire  que  l'on  doit  les  travaux  de  dessèchement  les 
plus  importants  effectués  dans  notre  colonie,  tels  que  ceux  des  environs  de  la 
Maison-Carrée  et  de  l'emplacement  que  devait  occuper  Boufarik;  ceux  de 
l'Oued  Kerma,  qui  entourent  la  ferme-modèle;  ceux  qui  devenaient  indis- 
pensables à  l'ouverture  des  roules  de  Koleah  à  Blidah  et  à  Douera  ;  ceux  enfin 
de  la  route  de  la  Maison-Carrée  au  Fondouk  ,  de  l'obstacle  continu  pour 
entourer  le  territoire  de  Blidah,  et  des  territoires  de  Boue  et  de  Philippeville. 
Le  cours  de  la  Boudjimah  et  celui  du  ruisseau  d'Or  ont  été  également  améliorés 
par  ses  soins. 

Organisé  à  Alger  le  7  octobre  lS'i-1,  le  service  des  ponts  et  chaussées  est 
venu  continuer  une  partie  des  travaux  commencés  par  le  génie  militaire.  Les 


DOMINATION  FRANÇAISE.  557 

dessèchements  tjn'll  a  repris  ont  nécessité,  pour  la  seule  année  isvi.une 
dépense  de  287,417  IV. 

Les  roules  principales  tracées  en  Algérie,  et  qui  se  trouvent  terminées  ou 
on  voie  d'achèvement  prochain,  sont  les  roules  de  Blidah  par  Birkadem*  du 
Fondouk,  d'Alger  à  Koleah,  de  Beni-Moussa,  d'Alger  à  Blidah  par  Douera,  de 
Boue  au  camp  d'Arronch,  de  la  même  ville  h  la  vallée  de  Kbarisns  cl  au  port 
Génois,  de  Slora  à  l'hilippevillc ,  et  deConstanlinc  à  la  mer.  Quoique  très- 
courte,  nous  devons  aussi  mentionner  celle  d'Oran  à  Mers-ol-kébir ,  car  c'est 
un  des  plus  beaux  m  murrtents  de  notre  création  :  elle  a  été  taillée  en  partie 
dans  le  roc  .  sur  le  bord  de  la  mer,  et  a  donné  lieu  à  un  tunnel  de  cinquante 
mètres  de  longueur.  Le  développement  total  des  roules  ouvertes ,  au  31  dé- 
cembre 18V0,  était  de  1 ,007,000  mètres  ou  deux  eenl  soixante-sept  lieues,  sans 
y  comprendre  les  routes  vicinales. 

Portons  maintenant  notre  attention  sur  les  travaux  d'embellissement  et 
d'utilité  publique  dont  les  villes  et  spécialement  Alger  ont  été  l'objet  depuis 
notre  conquête. 

Ce  qui  excite  le  plus  aujourd'hui  la  surprise  de  l'étranger  qui  entre  pour  la 
première  l'ois  dans  Alger,  c'est  l'aspect  des  nouvelles  constructions,  qui  toutes 
affectent  le  style  architectural  moderne,  et  qui  donnent  à  la  vieille  capitale 
arabe  l'apparence  d'une  de  nos  cités  les  plus  élégantes.  L'industrie,  jointe  à 
l'amour  de  l'art,  qui  métamorpbose  complètement,  depuis  vingt  années  en 
France ,  et  nos  antiques  demeures  et  la  disposition  de  nos  quartiers,  a  été  tout 
aussi  empressée  d'abattre  et  de  réédifier  en  Algérie.  En  peu  d'années,  les  mille 
petites  rues  d'Alger,  étroites  et  sinueuses,  ont  fait  place  à  des  voies  larges  et 
droites;  des  habitations  régulières,  gracieuses  et  à  arcades,  ont  succédé  aux 
espèces  de  geôles  sans  jour  et  sans  ornements  où  s'emprisonnait  autrefois  la 
population  maure  ;  des  monuments  publics,  dignes  de  leur  destination  ,  vien- 
nent en  outre  ebaque  jour  embellir  les  points  les  plus  remarquables  de  la  nou- 
velle ville.  A  l'extrémité  de  la  rue  de  Chartres  se  dessine  une  jolie  place,  ra- 
fraîchie par  une  élégante  fontaine  et  ceinte  de  belles  maisons.  La  place  du 
Gouvernement  n'est  point  achevée,  toutefois  on  y  remarque  déjà  les  travaux 
que  le  génie  y  a  exécutés  ,  puis  l'hôtel  de  la  Tour-du-Pin,  la  galerie  Ducbas- 
saing,  la  cathédrale  Saint-Philippe,  l'évèché  et  les  belles  plantations  d'oran- 
gers qui  font  de  celte  place  une  promenade  charmante.  Un  Théâtre  et  une 
Bourse  doivent  y  être  aussi  prochainement  construits.  Le  palais  du  gouverneur 
est  resté  à  très-peu  de  chose  près,  du  moins  extérieurement,  ce  qu'il  était 
lorsque  Hassan-Pacha  en  faisait  sa  résidence;  on  l'a  seulement  revêtu,  du 
côté  de  l'évèché  ,  d'une  façade  en  marbre  blanc.  Plusieurs  bazars  ont  été  éga- 
lement établis  dans  celte  partie  de  la  ville,  entre  autres  celui  de  la  rue  du 
Divan,  et  celui  qui  porte  le  nom  de  Galerie  d'Orléans. 

L'accroissement  continuel  de  la  population  européenne  et  la  répugnance 
qu'elle  éprouve  à  se  fixer  dans  la  partie  supérieure  d'Alger  a  jeté  les  construc- 


558  DOMINATION  FRANÇAISE. 

tionssur  les  deux  seuls  côtés  où  se  trouvent  des  terrains  à  peu  près  unis  et  acces- 
sibles. C'est  surtout  vers  le  faubourg  Bab-Azoun  que  le  mouvement  se  fait  le 
plus  remarquer.  Le  chemin  d'Alger  à  la  plaine  de  Mustapha  passe  maintenant 
entre  deux  rangées  de  maisons  qui  se  sont  bâties  avec  une  rapidité  vraiment 
prodigieuse,  et  un  quartier  considérable  s'élève  au-dessous  de  la  route  du 
fort  l'Empereur.  Pour  faire  place  à  ce  flot  incessant  que  l'Europe  verse  sur 
l'Afrique,  on  s'est  décidé  à  reculer  l'enceinte,  qui  passera  dorénavant  par  les 
forts  Bab-Azoun,  de  l'Empereur  et  des  Vingt-quatre-hcures.  Ce  nouveau 
tracé  a  fait  gagner  un  terrain  considérable  ;  et  cependant,  si  l'accroissement 
de  la  population  continue  dans  les  mêmes  proportions  durant  quelques  années, 
il  ne  tardera  pas  à  être  insuffisant.  Alger,  avant  peu ,  s'étendra  jusque  dans  la 
plaine  de  Mustapha,  et,  de  l'autre  côté,  ses  maisons  ne  s'arrêteront  que 
devant  les  pentes  du  Bouzareah. 

Après  tous  ces  travaux  d'intérieur,  il  est  impossible  de  passer  sous  silence 
les  routes  magnifiques  qui,  des  portes  de  la  ville,  se  dirigent  à  une  très  grande 
dislance  dans  l'intérieur  du  pays.  La  première  en  date  est  celle  du  fort  de 
l'Empereur ,  exécutée  sous  le  gouvernement  du  duc  de  Ilovigo. 

Les  constructions  maritimes  n'offrent  pas  moins  d'importance.  La  conquête 
trouva  à  Alger  une  mauvaise  petite  darse,  où  le  vent  du  nord-est  brisait  les 
bâtiments;  elle  en  a  fait  un  port  qui  devient  de  jour  en  jour  plus  vaste  et  plus 
sûr.  Le  môle  a  été  réparé,  enroché  ;  une  jetée,  qui  a  déjà  atteint  une  longueur 
de  cent  soixante-cinq  mètres ,  s'est  élancée  vers  le  sud ,  laissant  entre  elle  et 
les  murs  de  la  ville  un  espace  qui  ne  fait  que  s'accroître.  Mais  à  ces  nombreux 
navires  qui  abordent  maintenant  en  Afrique,  il  fallait  des  quais  vastes  et  com- 
modes pour  les  déchargements.  Ici ,  tout  était  à  faire  et  tout  a  été  créé.  Le  port 
offre  déjà  une  largeur  de  cinq  cent  cinquante  mètres  et  une  superficie  d'en- 
viron onze  hectares  de  bon  mouillage  pour  les  navires.  La  construction  ,  en  un 
mot,  avance  autant  que  le  permettent  les  crédits,  qui  sont  de  un  million  cinq 
cent  mille  francs  par  an.  C'est  à  l'aide  des  blocs  de  béton,  dont  M.  l'ingénieur  en 
chef  Poirel  est  l'inventeur,  qu'est  construite  la  jetée.  Au  lieu  de  pierres  de  trois 
à  quatre  mètres  cubes  au  plus ,  qu'on  se  procurait  à  grand'  peine,  on  est  par- 
venu, par  cet  heureux  procédé,  à  établir  des  masses  de  dix  à  onze  mètres  cubes 
contre  lesquels  la  mer  est  impuissante,  et  dont  la  dureté,  au  sein  des  eaux  où 
elles  se  trouvent  plongées ,  va  sans  cesse  croissant  '. 

Dans  les  autres  villes,  les  travaux  d'embellissement  et  d'utilité  publique  ont 
été  moins  actifs;  mais  toutes  se  sont  ressenti  de  notre  présence  :  dans  les 
principales  nous  avons  introduit  les  horloges  publiques  et  l'éclairage  des  rues, 

1  Le  port  d'Alger  esl  doté  d'un  phare  muni  d'  un  appareil  semblable  à  ceux  mis  en  usage  sur 
les  côtes  de  France.  Mers-el-Kébir,  Bone,  le  Cap  de  Garde  en  ont  aussi  ;  des  feux  de  ports  ont 
été  installés  sur  plusieurs  autres  points;  et  on  préparc  la  construction  des  phares  de  Philippe- 
ville  et  d'Arzew.  Les  phares  et  fanaux  qui  éclairent  aujourd'hui  les  côtes  de  l'Algérie,  sout  au 
nombre  de  dix-huit  et  coûtent  un  entretien  annuel  de  80,000  fr. 


DOMINATION  FRANÇAISE.  559 

commodités  inconnues  dans  les  villes  musulmanes.  A  Blidtth,  ltv  mur  d'en- 
ceinte a  été  agrandi  ;  des  casernes  pour  une  forte  garnison  ,  un  hôpital  mili- 
taire ,  des  magasins  de  vivres,  ont  été  construits.  L'administration  civile, 
n'est  pus  restée  en  arrière  :  des  fontaines  et  deségouts  ont  été  construits  dans 
presque  tous  les  quartiers;  des  places  se  dessinent,  se  nivellent,  se  bâtissent; 
îles  rues  nouvelles  ,  coupées  à  angles  droits  ,  se  percent  et  animent  des  quar- 
tiers autrefois  isoles  et  sans  mouvement.  On  s'occupe  à  Cherche!!  d'utiliser  les 
parties  conservées  des  anciens  aqueducs  el  des  voûtes  romaines  qui  servaient 
de  réservoirs;  Oran  a  VU  s'élever  l'aqueduc  de  Ras-el-Aïn,  une  école  d'ensei- 
gnement mutuel,  une  prison  civile  et  une  belle  chaussée  qui  conduit  du  haut 
de  la  ville  aux  quartiers  de  la  Blanca  et  de  la  Marine;  pour  rendre  plus  faciles 
les  arrivages  sur  ce  point  si  important,  une  partie  du  fort  Mers-el-Kebir  a  été 
transformée  en  magasin  pour  l'entrepôt  des  marchandises  à  réexporter;  Bone 
possède  actuellement  un  bâtiment  et  un  vaste  hangar  pour  le  service  des 
douanes;  etMostaganem  a  été  doté  d'un  débarcadère.  Mais  de  tous  les  points 
occupés  en  Afrique,  si  on  en  excepte  Alger,  Philippeville  est  celui  qui  prend 
le  plus  d'accroissement  cl  qui  semble  inspirer  le  plus  de  sympathie  et  d'ému- 
lation aux  fonctionnaires  et  aux  diverses  classes  industrielles  qui  concourent 
au  développement  de  la  colonie. 

Placée  au  centre  d'un  golfe  de  plusieurs  myriamètres,  entourée  de  rochers 
élevés  à  pic  sur  le  bord  de  la  mer  et  de  terres  cultivables  vers  l'embouchure  du 
Safsaf,  Philippeville  présente  l'aspect  d'un  entonnoir  à  double  orifice ,  dont 
l'un  est  la  Méditerranée  et  l'autre  la  riche  plaine  de  Safsaf.  Elle  est  bâtie  sur 
l'emplacement  de  l'ancienne  Rusicada,  que  l'armée  occupa  le  8  octobre  1838. 
L'histoire  ne  parle  pas  de  la  ville  romaine,  qui  pourtant  a  dû  être  très-étendue 
et  renfermer  une  population  considérable  ;  l'aspect  du  sol  et  l'état  des  ruines 
peut  faire  présumer  qu'elle  a  été  détruite  par  une  violente  commotion ,  car 
rien  n'est  resté  debout;  néanmoins  tout  y  indique  la  résidence  d'un  grand 
peuple.  Un  cirque,  où  pouvaient  s'asseoir  six  mille  spectateurs,  offre  à  l'an- 
tiquaire des  ruines  précieuses  ;  des  statues,  des  vases,  des  inscriptions,  annon- 
cent que  cette  ville  était  dédiée  à  Vénus,  ou  du  moins  que  cette  déesse  y  était 
l'objet  d'un  culte  particulier  et  d'offrandes  voluptueuses  ;  des  arènes,  dont  les 
murs  semblent  défier  le  temps,  ont  conservé,  à  demi  écroulées,  les  voûtes 
d'où  l'on  tirait  probablement  les  bêtes  féroces  pour  la  lutte  des  gladiateurs; 
d'immenses  citernes,  qui,  par  leurs  dispositions,  semblent  avoir  été  de  grands 
réservoirs,  soit  pour  la  distribution  des  eaux  dans  la  ville,  soit  pour  alimenter 
des  bains;  les  bases  d'un  immense  quai,  quoique  rongées  pendant  plusieurs 
siècles  par  les  battements  de  la  mer,  disent  assez  que  le  commerce  était  consi- 
dérable sur  cette  partie  de  la  côte  d'Afrique. 

Rusicada  ,  au  8  octobre  1^38 ,  n'offrait  qu'un  amas  de  pierres  recouvertes  , 
en  majeure  partie,  de  plusieurs  couches  de  terre.  Lorsque  le  général  Galbois 
occupa  ce  point,  les  indigènes  y  avaient  trente  mauvaises  chaumières,  dont  ils 


500  DOMINATION  FRANÇAISE. 

furent  expropriés  de  leur  plein  gré  moyennant  trois  cent  soixante  francs. 
C'est  ainsi  que  notre  domination  a  pris  racine  sur  ce  sol  où  les  Romains  eurent, 
sans  aucun  doute  ,  de  longs  jours  de  prospérité.  Trois  ans  se  sont  écoulés,  et 
les  progrès  de  Philippcville  tiennent  du  prodige  :  près  de  six  mille  Européens 
y  ont  élevé  pour  plus  de  \  millions  de  francs  de  propriétés  bâties.  Philippe- 
ville,  création  tout  européenne,  toute  française,  appelle  la  sollicitude  du  gou 
vernement,  car  elle  réunit  les  éléments  principaux  qui  peuvent  concourir  à 
former  une  bonne  colonie  :  le  bois  et  l'eau  y  sont  en  abondance  ;  la  terre  a 
jusqu'à  cinq  mètres  de  puissance  végétale;  les  jardins,  à  peine  ébauchés,  don- 
nent des  légumes  au  même  prix  qu'en  France  ;  la  culture  ,  si  elle  est  conliée 
à  la  moyenne  ou  à  la  petite  propriété,  produira  dans  peu  d'années  assez  de 
céréales  pour  nous  dispenser  de  recourir  aux  blés  de  Sardaignc  ou  d'Odessa. 
Philippevillc  a  été  pourvu  d'un  mur  d'enceinte  ,  protégé  par  des  fortins  et  des 
meurtrières;  l'hôpital  militaire  est  bâti  dans  de  belles  proportions;  l'arsenal 
est  le  plus  grand  et  le  plus  commode  de  l'Algérie  ;  la  caserne  d'infanterie , 
actuellement  en  construction  ,  sera  aussi  un  magnifique  bâtiment  qui  pourra 
dignement  transmettre  aux  siècles  à  venir  le  nom  de  ses  auteurs. 


§  VI. 

IiA  COlO^riSATION. 

Pour  les  hommes  politiques  qui  examinent  avec  calme  et  sans  préventions 
de  parti,  l'état  actuel  de  l'Algérie  et  son  avenir,  la  question  vitale  est  incon- 
testablement la  colonisation.  Quels  que  soient  les  progrès  de  nos  armes, 
quelque  rassurante  que  puisse  paraître,  ultérieurement,  la  soumission  des 
Arabes,  aucune  garantie  ne  sera  réellement  acquise  à  la  métropole,  qu'autant 
qu'une  population  française  ou  tout  au  moins  européenne  aura  pris  possession 
du  sol  de  notre  conquête,  et  s'y  sera  définitivement  créé  une  seconde  patrie, 
en  jouissant  du  produit  des  terres  qu'elle  aura  fécondées,  en  peuplant  les  villes 
qu'elle  aura  élevées  ou  restaurées.  Cette  vérité,  que  les  adversaires  de  l'occu- 
pation de  l'Algérie  ont  combattue  à  outrance ,  n'en  est  pas  moins  acceptée 
généralement  aujourd'hui,  parce  que  le  bon  sens  des  masses,  l'esprit  public, 
fait  toujours  prompte  justice  des  opinions  fausses  ou  égoïstes.  Tar  l'Algérie  , 
parla  Sénégambie,  comme  par  la  côte  occidentale,  nous  nous  introduisons 
peu  à  peu  sur  le  continent  africain,  que  l'Angleterre  occupe,  elle  aussi,  par  ce 
dernier  littoral,  par  le  Cap  et  par  son  comptoir  de  Port-Natal.  Ainsi ,  de  tous 
côtés  se  trouve  envahi  par  des  sociétés  civilisées  ce  continent  mysu'iicux,  an- 
tique théâtre  de  la  barbarie  et  de  l'esclavage.  Assez  longtemps  l'Luropc  lui  a 
ravi,  pour  fonder  ses  possessions  intertropicales,  les  bras  et  les  sueurs  de  ses 
enfants,  pour  qu'aujourd'hui,  revenue  à  de  meilleurs  sentiments,  elle  s'efforce 


DOMINATION  FRANÇAISE.  561 

d'y  porter  une  initiation  plus  conforme  à  notre  nouveau  droit  public,  plus  en 
harmonie  a\  ec  nos  principes  de  liberté  et  de  confraternité.  Le  rôle  de  la  France 
est  marqué  dans  cette  intelligente  el  libérale  intervention;  les  masses  l'ont 
compris,  et  aujourd'hui  il  n'est  pas  un  seul  citoyen  qui  ne  vît  dans  l'abandon 
de  l'Algérie,  si  cet  abandon  était  possible,  une  profonde  atteinte  portée  à  la 
dignité  du  pays  et  à  ses  intérêts.  L'unanimité  en  laveur  de  la  colonisation  est 
donc  un  t'ait  incontestable  ;  c'est  au  pouvoir  maintenant  à  l'aire  choix  du  sys- 
tème le  plus  propre  à  fonder  une  colonie  durable  et  prospère.  Reculer  devant 
de  nouveaux  sacrifices,  ce  serait  perdre  volontairement  tous  les  avantages  que 
nous  offre  une  si  riche  contrée. 

Objectera- t-on  que  l'obligation  de  combattre  incessamment  les  indigènes 
s'est  opposée»,  dans  les  premiers  temps,  à  la  colonisation?  mais  dès  les  pre- 
mières années  de  l'occupation,  des  fermes  furent  créées,  de  vastes  terrains 
furent  cultivés;  et  si  les  résultats  ne  furent  pas  ce  qu'ils  auraient  dû  être, 
c'est  parce  que  l'action  administrative  fit  faute  à  ces  créations,  c'est  parce 
que  le  gouvernement  témoigna  de  continuelles  hésitations;  c'est  parce  que  le 
sol  fut  livré  à  des  spéculateurs  peu  soucieux  de  l'avenir  de  la  colonie  ;  c'est 
enfin  parce  que  le  colon  ,  comme  nous  le  démontrerons  plus  loin  ,  ne  fut  pas 
suffisamment  défendu  contre  la  rapine  et  la  vengeance  des  Arabes.  Craignait- 
on  que  les  éléments  indispensables  à  la  prospérité  d'une  colonie  ne  se  trou- 
vassent pas  sur  le  territoire  que  nous  occupions  en  Afrique  ?  Ces  craintes 
étaient  sans  fondement.  «  De  temps  immémorial,  »  disait  naguère  encore  le 
rapporteur  de  la  loi  sur  les  crédits  extraordinaires  de  l'Algérie  (M.  Vatout) , 
«  l'Afrique  a  été  citée  pour  sa  fertilité  ;  Pline  la  surnommait  l'empire  de  Cérès; 
les  Romains,  qui  attachaient  le  plus  grand  prix  à  sa  possession  ,  la  couvrirent 
de  cités,  de  routes,  de  palais,  de  monuments  dont  les  vestiges  attestent  la 
grandeur  du  peuple-roi;  le  pays  était  cultivé,  peuplé,  civilisé.  Cette  antique 
fécondité  n'est  qu'endormie  dans  les  entrailles  de  la  terre  ;  le  secret  est  de  la 
ranimer  et  de  faire  revivre  ses  bienfaits.  Le  sol  de  l'Afrique  ressemble  ,  avec 
un  soleil  plus  ardent,  au  sol  de  l'Espagne  et  de  la  Sicile.  Indépendamment  du 
blé  qui  y  croît  en  abondance  sous  la  charrue  légère  de  l'Arabe ,  l'olivier,  la 
vigne,  le  figuier,  le  mûrier,  l'oranger  y  prospèrent  ;  le  coton  et  le  tabac  s'y  sont 
parfaitement  acclimatés. 

«  Mais  pour  entreprendre  toutes  ces  cultures,  aurez-vous  de  l'eau  ,  du  bois 
et  des  bras ,  ces  premiers  éléments  de  toute  colonisation  ?  Les  rivières  ne 
manquent  pas  en  Afrique ,  et  des  travaux  d'art  peuvent  en  conserver  les 
eaux  ou  en  améliorer  le  cours.  On  n'a  pas  besoin  du  Nil  ou  du  Gange  pour 
assurer  la  fécondité  d'une  terre  :  le  Tibre  et  l'Arno  sont  de  petites  rivières,  et 
pourtant  l'Italie  est  fertile.  Pour  le  bois,  c'est  une  erreur  accréditée  qu'il 
manque  en  Algérie  ;  il  est  vrai  que  chez  un  peuple  pasteur  plutôt  qu'agricul- 
teur, les  forêts  prospèrent  difficilement;  les  troupeaux  qui  les  parcourent 
nuisent  à  leur  conservation  ;  l'Arabe,  d'ailleurs,  brûle  les  bois  pour  couvrir  la 

71 


562  DOMINATION  FRANÇAISE. 

terre  de  cendres  et  lui  donner  une  fertilité  plus  hâtive.  Le  chêne-liége ,  le 
chêne-vert,  viennent  à  merveille  en  Algérie,  et  chaque  jour  on  découvre  de 
nouvelles  forêts  ;  sans  parler  de  celles  de  l'Adough,  de  la  Calle,  des  Portes- 
de-Fer,  il  en  est  d'autres  encore  qui,  réunies  à  celles  que  l'on  connaît  déjà, 
formeraient,  dit- on,  huit  cent  mille  hectares.  Quant  aux  travailleurs,  ils  ne 
manqueront  pas  s'ils  sont  encouragés,  soutenus,  employés  avec  intelligence. 
De  vastes  espaces  sont  ouverts  à  l'agriculture,  et  de  riches  vallées,  des  plaines 
fertiles,  de  beaux  jardins,  les  essais  tentés  par  nos  soldats  autour  des  villes, 
attestent  la  docilité  du  sol  à  répondre  au  travail  de  l'homme.  La  plaine  de  la 
Metidja  a  besoin  d'être  assainie  ;  mais  en  Toscane  et  en  Espagne,  partout  où 
une  grande  puissance  de  soleil  agit  sur  un  sol  vigoureux  ,  on  fait  des  travaux 
pour  rendre  les  terres  à  la  salubrité  et  à  la  culture  ;  ou,  comme  dans  quelques 
parties  de  la  campagne  de  Rome,  on  se  contente  de  les  cultiver  sans  y  résider, 
entre  le  lever  et  le  coucher  du  soleil.  » 

La  nécessité  de  faire  marcher  de  front  la  soumission  du  pays  par  les  armes, 
et  d'assurer  la  durée  de  la  conquête  par  la  colonisation,  a  été  reconnue  par 
tous  les  généraux  qui  ont  commandé  en  Afrique ,  et  tous  y  ont  travaillé  plus 
ou  moins  activement.  «La  colonisation,  soit  civile,  soit  militaire,  »  dit  M.  le 
maréchal  Bugeaud,  «  est  un  des  grands  moyens  d'utiliser  la  conquête  ,  et  un 
moyen  secondaire  de  la  consolider;  on  ne  peut  espérer  de  réduire  graduelle- 
ment l'armée  que  par  l'établissement  progressif  d'une  colonisation  nombreuse 
et  fortement  constituée.  » 

Parmi  les  Mémoires  qui  ont  été  publiés  sur  la  colonisation  de  l'Algérie,  il 
faut  distinguer  surtout  celui  de  M.  Enfantin  ,  rédigé  sur  les  lieux  et  après  de 
longues  études.  Dans  ce  beau  travail  se  trouvent  des  considérations  si  vraies , 
si  bien  justifiées  par  l'expérience  et  par  l'observation  rigoureuse  des  faits,  que 
nous  croyons  nécessaire  d'en  consigner  ici  une  partie,  car  elles  éclairent  par- 
faitement cette  importante  question  et  peuvent  être  utilisées  par  tous  ceux 
qui  s'occuperont  de  la  solution  de  ce  problème. 

«  En  traçant,  dit-il,  sur  la  carte,  parallèlement  à  la  mer,  et  à  quinze  ou 
vingt  lieues  de  distance,  une  zone  également  de  quinze  à  vingt  lieues  de  1  »rge, 
on  dessinerait,  pour  ainsi  dire,  le  second  gradin  du  seuil  septentrional  de 
l'Afrique,  dette  zone  serait  un  plateau  coupé  de  temps  à  autre  par  les  contre- 
forts qui  rejoignent  les  deux  Atlas  ;  elle  comprendrait  une  ligne  stratégique  , 
depuis  Tebessa,  frontière  de  Tunis,  jusqu'à  TIemcen,  frontière  de  Maroc.  Les 
principales  rivières  qui  se  jettent  à  la  mer  y  prennent  leur  source  :  le  Med- 
jerda,  la  Sey bouse,  le  Rummel,  la  Summam  (rivière  de  Bougie),  le  Chelif  et 
la  Tafna  ;  son  élévation  au-dessus  de  la  mer,  et  entre  deux  chaînes  de  mon- 
tagnes souvent  assez  hautes ,  lui  donne  une  température  agréable  ,  un  climat 
sain  et  une  fertilité  tout  à  fait  supérieure. 

«  Si  les  considérations  géographiques  déterminaient  seules  l'ordre  dans 
lequel  la  colonisation  agricole  devrait  se  faire,  ce  serait  par  celle  zone  qu'on 


DOMINATION  FRANÇAISE.  563 

commencerait  à  la  former.  Aujourd'hui,  en  effet,  et  sous  la  domination  des 
Turcs,  elle  est  et  elle  a  été  occupée  par  les  tribus  les  plus  riches  et  les  plus 
nombreuses,  qui  elles-mêmes  s'y  étaient  fixées  lors  de  l'invasion  des  Arabes, 
OU  depuis  cette  époque  ;  et  la  prodigieuse  quantité  de  ruines  romaines  que 
l'on  y  rencontre,  surtout  dans  la  partie  de  cette  zone  qui  dépend  de;  la  pro- 
vince  de  Constantine ,  annonce  qu'à  cette  époque  encore  c'était  laque  se 
trouvait  la  richesse  africaine,  le  bien-être  des  colonies. 

«  C'est  donc  une  nécessité  politique,  nécessité  qui  tient  non-seulement  à 
ce  que  la  libre  possession  de  l'Algérie  nous  est  encore  contestée  par  les 
armes,  mais  qui  tient  aussi  à  ce  que,  dans  la  partie  de  la  zone  littorale  qui 
nous  est  soumise,  il  y  a  des  droits  de  premier  occupant  que  nous  devons 
protéger;  c'est  pane  (pie  l'Algérie,  possession  française,  a  déjà  une  popula- 
tion indigène,  ici  notre  ennemie  et  là  notre  sujette,  qu'il  deviendrait  nécessaire 
d'établir  notre  colonisation  militaire  dans  la  zone  intérieure,  et  la  colonie  civile 
dans  celle  du  littoral. 

«  Par  ce  moyen  ,  la  double  population,  indigène  et  européenne,  se  divise- 
rait naturellement,  peu  à  peu,  de  la  manière  suivante  :  les  plus  pacifiques  des 
indigènes  seraient  dans  la  zone  du  littoral ,  au  milieu  de  la  population  civile 
européenne,  et  les  plus  militaires  des  colons  européens  vivraient  dans  la  zone 
intérieure,  à  côté  des  tribus  indigènes  les  plus  belliqueuses;  ou,  en  d'autres 
termes,  les  tribus  les  plus  soumises,  celles  qui  pourraient  le  mieux  s'associer 
à  nous,  tendraient  à  se  rapprocher  de  la  côte  ;  tandis  qu'au  contraire  nous 
aurions  toujours,  près  des  tribus  les  plus  indépendantes ,  les  plus  turbulentes, 
une  population  européenne  militaire,  composée  de  soldats  colons,  qui  main- 
tiendraient ces  tribus  dans  l'ordre  et  la  soumission. 

«  Si  donc  c'est  généralement  de  l'est  à  l'ouest  que  doit  marcher  la  colo- 
nisation civile,  c'est  par  l'ouest  au  contraire  que  doit  commencer  la  coloni- 
sation militaire.  » 

Maintenant  que  la  France  envoie  chaque  année  un  nombre  considérable  de 
colons,  qu'ils  soient  répartis  avec  discernement  dans  les  divers  districts,  et 
bientôt,  sous  les  efforts  de  ces  travailleurs,  notre  conquête  réalisera  toutes 
les  espérances  que  l'on  en  a  conçues.  On  se  réjouit  à  tort  du  grand  nombre 
d'émigrants  qui  ont  passé  déjà  en  Algérie  :  au  1er  janvier  1843  ils  s'élevaierd 
à  peine  à  quarante-cinq  mille.  Qu'est-ce  que  quarante-cinq  mille  personnes 
sur  un  territoire  qui  est  égal  aux  deux  tiers  de  la  France?  Quelle  est  l'influence 
que  peut  exercer  ce  petit  nombre  d'Européens,  et  sur  la  mise  en  rapport 
des  terres,  et  sur  le  caractère  des  indigènes?  Suivant  les  appréciations  les  plus 
dignes  de  foi ,  l'Algérie  ne  contient  pas  au  delà  de  douze  à  quinze  cent  mille 
habitants  indigènes,  disséminés,  éparpillés  à  l'infini;  nos  quarante-cinq  mille 
émigrants  ne  peuvent  donc  pas  les  pénétrer,  car  sur  ce  nombre  vingt  mille  au 
moins  vivent  dans  un  contact  immédiat  et  absolu  avec  l'armée ,  au  moyen  de 
petites  fournitures  qu'ils  font  à  nos  soldats  ;  vingt-cinq  mille  tout  au  plus 


564  DOMINATION  FRANÇAISE. 

peuvent  être  considérés  comme  colons  cultivant  la  terre,  ou  exerçant  des  indus- 
tries qui  les  mettent  en  rapport  avec  les  indigènes.  C'est  une  goutte  d'eau 
dans  l'Océan  ;  c'est  un  grain  de  sable  dans  le  désert.  Ce  n'est  donc  pas 
quarante -cinq  mille  colons  qu'il  faudrait  aujourd'hui  en  Afrique  ,  mais 
quatre  cent  mille  ;  assez,  en  un  mot,  pour  qu'ils  pussent  absorber  l'élément 
arabe,  et  le  forcer  à  accepter  complètement  notre  civilisation,  nos  arts  et 
notre  industrie. 

Nous  nous  sommes  peu  arrêtés  aux  projets  et  aux  théories  de  colonisation, 
car  leur  application  ne  nous  a  paru  possible  qu'après  de  nombreuses  modifi- 
cations ;  nous  allons  dire  avec  quelque  développement  les  différentes  tenta- 
tives qui  ont  été  faites  pour  tirer  parti  de  notre  nouvelle  possession. 

Les  premiers  essais  de  colonisation  remontent  à  1832,  époque  de  la  fonda- 
tion des  villages  de  Kouba  et  de  Dely-Ibrahim.  Les  modiques  sommes  que  l'on 
y  employa  d'abord  allèrent  s'affaiblissant  d'année  en  année,  et  furent  enfin 
elfacées  en  entier  du  budget  ;  d'un  autre  côté,  les  bras  manquèrent,  et  l'ave- 
nir de  l'Algérie  paraissait  encore  trop  peu  assuré  pour  décider  les  cultivateurs 
sérieux  à  y  former  des  établissements.  Les  efforts  individuels  ne  s'arrêtèrent 
pourtant  pas  tout  à  fait,  et,  de  1835  à  1838  surtout,  la  culture  s'agrandit  dans 
le  massif  d'Alger;  les  maisons  rurales  se  relevèrent,  les  plantations  se  multi- 
plièrent ;  on  vit  enfin  les  colons  s'étendre  dans  la  plaine  de  la  Metidja  et  pousser 
quelques  exploitations  hardies  jusqu'au  voisinage  des  montagnes ,  au  milieu 
même  des  tribus  que  la  guerre  n'avait  pas  alors  dispersées.  L'état  de  paix,  qui 
suivit  le  traité  conclu  en  mai  1837,  quelque  incertaine  que  pût  paraître  sa 
durée,  exerça  incontestablement  une  influence  favorable,  encouragea  aux  en- 
treprises utiles  et  donna  une  activité  jusque-là  inconnue  au  mouvement  des 
capitaux.  La  part  de  territoire  dont  l'autorité  française  avait  gardé  la  libre  et 
entière  disposition  était  assez  grande  pour  renfermer  une  population  nom- 
breuse et  pour  la  nourrir  ;  le  département  de  la  guerre  crut  devoir,  en  1838, 
ouvrir  plus  largement  l'entrée  de  l'Algérie  aux  ouvriers  et  aux  cultivateurs 
français.  Les  défenses  précédemment  faites  furent  révoquées  ;  la  faveur  du 
passage  gratuit  fut  accordée  à  tout  chef  de  famille  ou  homme  valide  ayant  un 
métier  qui  pût  le  faire  vivre ,  et  le  ministre  prescrivit  de  tout  préparer  sur  les 
lieux  pour  que  le  travail  ne  manquât  pas  aux  émigrants,  en  attendant  qu'ils 
trouvassent  à  s'établir  pour  leur  compte.  En  môme  temps  des  instructions 
étaient  données  pour  que  des  emplacements  de  villages  fussent  choisis ,  des 
enceintes  défensives  tracées  à  l'entour,  des  terres  prêtes  à  être  réparties.  Tou- 
tefois, ces  dispositions  ne  pouvaient  produire  leur  fruit  dès  l'année  suivante. 

Dans  les  premiers  mois  de  1839,  se  manifestèrent  des  signes  précurseurs 
d'une  reprise  prochaine  des  hostilités;  dès  lors  les  préparatifs  de  colonisation 
se  ressentirent  de  l'incertitude  de  la  situation,  et  le  mouvement  de  l'émigra- 
tion lui-même,  assez  actif  au  commencement  de  l'année,  se  ralentit  plus 
lard.  Néanmoins,  malgré  l'absence  de  toute  allocation  législative,  l'adminis- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  565 

Iration  était  parvenue  à  placer  dois  cenl  seize  ramilles  dans  neuf  villages, 
dont  si\  de  nouvelle  Fondation  ,  et  elle  eût  sans  doute  obtenu  des  résultais 
plus  importants  encore,  si  les  colons  eux-mêmes  eussent  apporté  plus  de  mé- 
thode, plus  de  prudence  dans  leurs  actes.  Ils  ne  considéraient  pas  que  notre 
agriculture,  en  France,  repose  sur  le  respect  absolu  de  la  propriété,  sur  l'in- 
violabilité (les  clôtures,  sur  la  sécurité  illimitée  des  personnes.  Ils  traitaient 
maintenant  avec  des  Arabes  accoutumés  au  régime  du  parcours  et  de  la  libre 
pâture;  ils  allaient  vivre  exposés  aux  déprédations  des  lladjoutes:  au  lieu  de 
se  serrer  en  masse  les  uns  contre  les  autres  ,  pour  lutter  contre  tant  d'enne- 
mis, ils  s'isolaient  dans  celte  plaine  immense  de  la  Metidja,  où  ils  disparais- 
saient comme  des  atomes.  Si  toutes  les  fermes  eussent  été  réunies ,  les  chefs 
de  nos  camps  ne  se  seraient  pas  trouvés  dans  la  nécessité  de  diviser  leurs 
forces,  et  les  Arabes  n'auraient  pas  eu  si  bon  marché  de  tant  de  braves  gens 
qui  ne  périrent  que  parce  qu'on  les  avait  laissés  libres  d'agir  à  leur  gré.  L'inva- 
sion de  la  plaine,  en  novembre  1839  ,  détruisit,  avec  toutes  les  exploitations 
plus  anciennes,  les  établissements  naissants,  trop  faibles  pour  se  défendre,  et 
qu'aucune  enceinte  ne  protégeait  encore  contre  l'ennemi  ;  la  colonisation 
rétrograda. 

Les  années  18V0  et  18U  furent  en  grande  partie  perdues  pour  la  colonisa- 
tion effective,  mais  non  pour  l'étudedes  moyens  de  la  faire  prospérer.  Plusieurs 
actes  administratifs ,  publiés  comme  préliminaires  de  travaux  plus  vastes, 
réussirent  à  porter  les  esprits  vers  les  entreprises  agricoles ,  et,  si  leur  mise  ù 
exécution  entraîna  de  nombreuses  difficultés  et  de  longs  délais,  du  moins  la 
tendance  était  marquée  et  l'opinion  ne  manqua  pas  de  la  suivre.  D'un  autre 
côté,  les  désordres ,  les  déprédations  que  nous  avons  déjà  eu  l'occasion  de 
signaler,  furent  détruits  par  le  maréchal  Valée  ;  son  mouvement  de  réaction 
le  porta  même  jusqu'à  défendre  absolument  la  vente  de  la  terre  dans  la  pro- 
vince de  Constantine.  Plus  tard,  dans  la  province  d'Alger ,  lorsque  la  guerre 
recommença,  le  gouverneur  prévint  même  les  colons  aventurés  dans  la  plaine, 
qu'ils  ne  devaient  pas  compter  sur  lui  pour  défendre  leurs  propriétés.  Il  fixa 
les  points  qu'il  voulait  coloniser,  le  nombre  de  familles  qui  y  seraient  appe- 
lées, et  imposa  quelques  conditions  d'appropriation  individuelle  et  de  services 
communs,  qui  annonçaient  des  principes  d'ordre  et  de  prévoyance.  C'est  à 
ces  derniers  actes  du  gouvernement  du  maréchal  Valée  que  se  termine  réel- 
lement la  période  d'anarchie  coloniale. 

Dans  les  derniers  mois  de  18V1 ,  deux  villages  furent  commencés  par  le 
génie  militaire,  à  Fouka,  entre  Kolcah  et  la  mer,  et  à  Méred,  entre  Boufarik 
et  Blidah ,  pour  y  recevoir  des  militaires  libérés ,  qui  devaient  concourir  à  la 
garde  de  ("obstacle  continu ,  dont  les  travaux  venaient  d'être  commencés. 
Ce  n'était  encore  là  qu'un  début;  en  18'r2,  l'œuvre  s'est  mieux  dessinée,  et 
des  résultats  positifs  ont  été  obtenus,  à  l'aide  d'un  crédit  spécial  pour  la  colo- 
nisation civile  et  grâce  à  la  cessation  des  hostilités  sur  divers  points. 


5GG  DOMINATION  FRANÇAISE. 

Nous  allons  maintenant  donner,  comme  complément  de  cet  essai  sur  la 
colonisation  ,  une  esquisse  de  l'état  actuel  de  l'agriculture  en  Algérie,  ques- 
tion qui  se  lie  intimement  à  la  première,  car  la  culture  des  terres  doit  être 
l'âme  de  la  colonisation,  et  la  base  de  la  civilsation  des  nombreuses  tribus  que 
nous  avons  conquises. 

Il  est  difficile  d'établir  d'une  manière  précise  quel  était,  à  l'époque  de  l'expé- 
dition de  1830,  l'état  réel  de  l'agriculture  dans  la  régence.  Mais,  quoique  les 
renseignements  positifs  manquent  à  cet  égard,  il  est  encore  possible,  par  les 
souvenirs  et  les  témoignages,  de  remonter  jusqu'à  ce  passé  qui  est  si  voisin 
de  nous.  Le  massif,  et  surtout  les  coteaux  les  plus  rapprochés  d'Alger,  étaient 
couverts  de  maisons  et  de  jardins  ;  la  plus  grande  partie  existe  encore  :  chaque 
jour  efface  les  traces  de  la  dévastation  que  la  guerre  avait  produites.  Mais  ces 
maisons  et  ces  jardins  n'étaient  que  des  lieux  de  plaisance  plus  ou  moins 
remarquables  par  leur  élégance  et  leur  richesse  ,  traditions  affaiblies  de  l'an- 
cienne architecture  mauresque,  pâle  et  dernier  reflet  des  splendeurs  de  Cor- 
doue  et  de  l'Alambrah.  Du  reste,  au  temps  des  Turcs,  il  fallait  considérer 
cette  partie  du  territoire  de  la  régence  comme  nulle  pour  l'agriculture.  Par- 
tout, aux  environs  des  villes,  se  trouvaient  de  nombreux  jardins;  ils  étaient 
pour  les  citadins,  non  pas  seulement  un  objet  de  luxe,  mais  presque  une  néces- 
sité. Les  eaux  ,  les  fruits  y  étaient  entretenus  avec  un  soin  tout  particulier. 
Dans  les  campagnes  les  plus  rapprochées  des  lieux  habités ,  les  plantations 
abondaient  encore  ,  les  terres  produisaient  quelques  céréales  ;  et  néanmoins , 
autour  des  villes  occupées  par  des  garnisons  turques,  bien  des  champs  restaient 
en  friche,  soit  par  l'indolence  des  Turcs  ,  soit  parce  que  le  laboureur  n'était 
pas  toujours  assuré  de  recueillir.  Plus  loin  régnait  la  culture  arabe,  grossière, 
imparfaite,  et  pourtant  payant  largement  le  travail  de  l'homme  qui,  fendant  le 
sol  avec  un  soc  de  bois,  confiait  la  semence  à  la  terre  sans  s'occuper  du  champ 
jusqu'au  jour  de  la  moisson. 

Chaque  tribu  ne  cultivait  qu'une  faible  partie  du  territoire  qui  lui  apparte- 
nait. Le  paiement  de  l'impôt,  les  besoins  de  la  consommation,  quelques 
réserves  pour  les  échanger  dans  les  temps  où  les  produits  agricoles  trouvaient 
des  débouchés  sur  la  côte,  voilà  tout  ce  que  l'Arabe  demandait  à  la  terre.  L'em- 
ploi des  engrais  lui  était  entièrement  inconnu;  tous  les  ans,  la  charrue  était 
transportée  sur  une  terre  presque  vierge,  dont  le  repos  plus  ou  moins  long 
assurait  la  fertilité.  La  guerre ,  qu'une  sorte  de  trêve  suspendait  assez  généra- 
lement à  ces  époques  de  l'année,  venait  cependant  quelquefois  déranger  les 
travaux  de  la  saison  ,  ou  compromettre  la  moisson  :  c'était  alors  la  disette.  La 
multiplication  des  troupeaux  complétait  la  subsistance  du  cultivateur  arabe, 
comme  elle  était  l'unique  ressource  de  l'Arabe  nomade.  Sur  les  friches 
immenses  que  les  pluies  de  l'hivernage  ou  le  détournement  des  eaux  cou- 
rantes couvrent  au  printemps,  et  de  fort  bonne  heure,  d'une  herbe  abondante 
et,  substantielle,  des  bœufs,  des  moutons,  d'autant  plus  nombreux  que  la  tribu 


DOMINATION  FRANÇAISE.  5G7 

était  elle-même  plus  puissante  et  plus  respectée,  paissaient  sans  autre  soin 
qu'un  garde  arme.  L'incendie  uVs  broussailles,  qui  s'étendait  souvent  aux 
forêts  voisines,  venait  renouveler  ou  rajeunir  les  pâturages.  Quand  les  ardeurs 
de  l'été  avaient  brûlé  toute  végétation  dans  les  plaines,  les  troupeaux  dépé- 
rissaient, et  leur  race  chétive  était  quelquefois  cruellement  décimée. 

Tel  étail ,  tel  est  encore,  partout  où  l'administration  directe  de  la  France  fie 
s'esi  pas  étendue,  l'état  de  l'agriculture  indigène,  à  laquelle  la  paix  est  cer- 
tainement aussi  nécessaire  qu'elle  peut  l'être  à  la  prospérité  de  nos  établis- 
sements. 

La  culture  française  a  changé  en  partie  l'aspect  général  du  sol  ;  les  planta- 
tions de  toute  espèce  se  multiplient;  la  plupart  des  légumes  d'Europe  sont 
aujourd'hui  acclimatés,  et  la  douceur  du  ciel  donne  à  Alger,  au  cœur  de  l'hiver 
et  à  un  prix  peu  élevé,  ces  primeurs  que  l'on  n'obtient  en  France  qu'avec  tant 
de  frais  et  d'industrie;  les  céréales  croissent  là  où,  de  mémoire  d'homme, 
jamais  charrue  n'était  venue  tracer  un  sillon.  Dans  le  Sahel ,  les  récoltes  de 
fourrages  tiennent  le  premier  rang  et  présentent  des  résultats  qui  deviennent 
chaque  jour  plus  importants.  Les  habitants  de  Douera  et  de  Boufarik  ne  cul- 
tivent encore  que  des  jardins  potagers  et  des  plantations  d'arbres;  mais  leurs 
travaux  sont  prospères,  et  préparent  admirablement  les  avantages  qu'on  est 
en  droit  d'attendre  de  l'exploitation  de  la  Metidja,  lorsque  les  circonstances 
permettront  d'assainir  cette  immense  plaine  et  d'y  mettre  en  activité  la 
charrue.  Dans  les  différents  centres  de  notre  occupation,  l'armée  a  opéré  des 
défrichements  et  des  cultures  considérables.  En  1841,  le  gouverneur  général 
affecta  30  hectares  de  terre  à  chaque  régiment  :  sur  quelques  points,  comme  à 
Oran  et  à  Boue,  ces  exploitations  sont  dans  une  grande  prospérité;  dans  la 
province  de  Constantine,  l'armée  cultive  aujourd'hui  près  de  400  hectares, 
soit  en  jardins,  soit  en  céréales. 

N'oublions  pas,  dans  cette  énuinération  des  travaux  agricoles,  la  belle  créa- 
tion des  condamnés  militaires  d'Alger,  sous  la  direction  éclairée  et  paternelle 
de  M.  le  colonel  Marengo  :  c'est  un  jardin  qui  peut  rivaliser  ave;  les  plus 
magnifiques  de  nos  villes  d'Europe.  Partout  des  rampes,  des  murs  solides, 
des  massifs  d'arbres,  des  tapis  de  fleurs,  de  belles  allées.  Ce  sont  les  con- 
damnés qui  ont  tout  fait,  tout  planté;  c'est  encore  à  leur  travail  que  l'on  doit 
la  fondation  de  plusieurs  villages,  préparés  pour  installer  de  nouveaux  colons: 
Ajoutons  enfin  à  ces  établissements  celui  que  les  trappistes  ont  fondé  à 
Staoueli.  La  concession  qui  leur  a  été  faite  est  de  mille  hectares,  situés  dans 
une  plaine  qui  s'étend  jusqu'aux  bords  de  la  mer,  non  loin  de  Sidi-Ferruch. 
La  capacité  bien  reconnue  qu'apportent  les  trappistes  dans  les  exploitations 
agricoles ,  et  l'excellente  nature  de  la  majeure  partie  des  terres  qui  leur  ont 
été  livrées  en  Algérie,  présagent  à  cette  espèce  de  ferme-modèle  une  prospé- 
rité qui  sera  très-profitable  au  pays. 

Tons  ces  essais,  tous  ces  établissements,  et  bien  d'autres  encore  qui  se  pré- 


5C8  DOMINATION  FRANÇAISE. 

parent,  donnent  de  belles  espérances,  et  ils  les  réaliseront  pour  peu  que  la 

sollicitude  du  gouvernement  et  celle  des  particuliers  leur  viennent  en  aide. 

§  Vit 

COMMERCE. 

Aujourd'hui  que  le  succès  de  nos  armes  a  donné  plus  de  développement  et 
de  sécurité  à  notre  colonie  d'Afrique,  et  que  notre  organisation  administrative 
a  établi  des  relations  suivies  avec  les  indigènes,  le  commerce  de  l'Algérie  a 
pris  une  importance  qui  sera  de  plus  en  plus  progressive  et  qui  mérite  de  fixer 
l'attention  de  la  métropole. 

Depuis  plusieurs  siècles ,  les  produits  manufacturés  de  l'Europe  étaient 
presque  entièrement  exclus  de  la  régence  d'Alger,  et  les  ports  de  la  Méditer- 
ranée étaient  privés  des  ressources  que  leur  offrent  maintenant  et  le  transit 
de  ces  marchandises  et  le  fret  de  leurs  navires  D'un  autre  côté,  les  exporta- 
tions des  produits  de  l'Afrique  diminuaient  d'année  en  année;  car,  indépen- 
damment de  la  misère  qui  régnait  dans  l'intérieur  des  terres,  les  acheteurs 
manquaient  dans  les  ports  dont  les  éloignait  la  piraterie.  Cet  état  de  choses  a 
totalement  changé  depuis  l'occupation  ,  et  notre  colonie  semble  destinée  à 
devenir  un  de  nos  plus  grands  débouchés,  alors  surtout  que  les  Anglais  et  les 
Italiens  nous  ont,  pour  ainsi  dire,  expulsés  des  marchés  de  Tanger,  de  Tunis, 
Tripoli ,  Smyrne,  Beyrouth  et  Alexandrie. 

En  Algérie  le  commerce  se  fait  encore  dans  des  proportions  restreintes,  et 
les  Arabes  ne  se  livrent  guère,  pour  le  moment,  qu'à  des  échanges  dans  les 
marchés  forains,  ou  quelquefois  dans  les  villes;  néanmoins,  nous  trouvons 
que  les  denrées  du  pays,  arrivées  de  l'intérieur  dans  nos  ports,  ont  été,  pour 
la  période  des  années  1838-39  40,  de  16,539,968  fr.„  et  celles  venues  des  ports 
non  occupés,  par  la  voie  de  mer,  de  2,086,911  fr.,  en  tout  18,626,879  fr.; 
ce  total  ne  comprend  que  les  denrées  apportées  dans  les  villes  que  nous  occu- 
pons sur  le  littoral.  Les  objets  principaux  exposés  sur  nos  marchés  consistent 
en  céréales,  légumes  secs,  huiles,  bestiaux  ,  chevaux  ,  mulets  et  Anes,  bois, 
charbon  et  fourrages. 

Les  exportations  des  produits  du  pays,  en  France  ou  à  l'étranger,  ont 
eu  quelques  variations  en  hausse  ou  en  baisse;  en  1837,  elles  étaient  de 
•2,220,697  fr.;  en  1839,  elles  s'élevèrent  à  4,250,995  fr.,  et  en  1841 ,  elles  ne 
présentaient  qu'un  total  de  2,431,307  fr.  Les  peaux  et  le  corail  figurent  en 
première  ligne  dans  le  commerce  d'exportation;  puis  viennent  les  laines,  les 
cires,  les  sangsues,  etc. 

La  pèche  du  corail ,  qui  a  été  jusqu'à  ce  jour  l'une  des  branches  les  plus 
importantes  du  commerce  de  l'Algérie,  est  faite  par  des  balancelles,  espèces 


DOMINAI  ION  FRANÇAISES  :>69 

de  bateaux  pontes,  du  port  de  quinze  à  vingt-cinq  tonneaux  ,  ayant  de  huit  à 
douze  hommes  d'équipage.  Cette  pêche  n'est  exploitée  que  par  des  Sardes  el 
des  Napolitains.  Les  navires  Français  ont  tout  à  fait  abandonné  ce  genre  d'in- 
dustrie. L'établissement  de  la  Galle,  qui  avait  été  formé  pour  la  pêcherie  du 
corail,  fut  anéanti  en  1799,  pur  suite  de  la  guerre  maritime  et  de  la  saisie  des 
propriétés  de  la  compagnie  d'Afrique.  Les  habitants  se  trouvèrent  forcés  de 
quitter  la  colonie,  et  tout  ce  qu'ils  laissèrent  sur  les  lieux  fut  livré  au  pillage  ri 
à  la  destruction.  En  IS07,  l'Angleterre  se  lit  céder  nos  anciennes  possessions 
moyennant  une  redevance  annuelle  de  267,500  fr.  ;  nous  les  reprimes  en  1816, 
après  la  conclusion  de  la  paix  générale  ;  mais  nous  fûmes  obligés  de  les  aban- 
donner de  nouveau  en  1827,  lorsque  la  guerre  éclata  entre  la  France  et  Alger. 

La  France  absorbe  les  71/100  des  produits  de  l'Algérie,  qui  se  composent 
des  matières  premières  que  nous  sommes  intéressés  à  recevoir  des  Arabes , 
en  attendant  que  la  population  européenne  soit  assez  nombreuse  pour  les  sup- 
pléer entièrement.  Le  territoire  fournit,  à  Gibraltar  et  à  Malte,  des  grains,  de 
la  cire  brute  et  des  bestiaux;  ces  besoins  sont  constants,  et  peuvent  nous 
fournir  des  débouchés  assurés.  L'Espagne  demande  également  des  grains,  des 
tabacs  et  autres  produits  qui  peuvent  lui  être  expédiés  de  Mers-el-lvébir,  avec 
une  extrême  facilité.  Les  laines,  qui  commencent  à  entrer  dans  nos  cargaisons 
de  retour  pour  des  quantités  assez  considérables,  sont  expédiées  d'Oran,  de 
Houe  et  de  Philippeville,  et  vont  jusqu'à  New-York.  Les  huiles  de  l'est,  les 
grains  du  Chelif ,  les  cires,  les  peaux  et  le  kermès  de  la  province  d'Oran,  don- 
neront au  commerce  d'exportation  une  extension  d'autant  plus  intéressante 
qu'un  bénéfice  fait  par  les  Arabes  les  décide  toujours  à  renouveler  les  mêmes 
opérations. 

Dans  les  importations  générales  des  produits  de  l'Europe  en  Algérie,  les 
Arabes  ont  acheté,  en  1837,  pour  3,073,588  fr.;  en  1838,  pour  5,511,210  fr.; 
en  1839,  pour  3,376,080  fr.;  en  1810,  pour  3,065,713  fr.  Les  tissus  de  coton 
entrent  dans  ces  ventes  pour  plus  des  quatre  cinquièmes;  toutefois,  cette 
évaluation  est  plutôt  au-dessous  de  la  vérité  qu'exagérée,  car  il  est  à  peu 
près  certain  aujourd'hui  que  les  Arabes  emploient  à  ces  achats  la  plus  forte 
partie  du  prix  des  denrées  qu'ils  nous  vendent  ;  or,  la  moyenne  de  leurs  ventes, 
de  1838  à  18V0,  a  été  de  6,205,626  fr.,  et  celle  de  leurs  achats,  d'après  nos 
calculs,  ne  serait  que  de  3,98V, 33V  fr.  Dans  ce  chiffre,  les  produits  des  fabriques 
françaises  figurent  pour  des  quantités  considérables.  Les  tissus  de  soie  et  de 
coton  fabriqués  en  France,  à  Alger  et  en  Angleterre,  les  tissus  de  fil  sortis  de 
nos  fabriques,  les  denrées  coloniales,  les  drogueries,  les  teintures,  les  fers  et 
aciers,  les  ouvrages  en  fer  et  en  cuivre,  des  instruments  aratoires,  des  objets 
communs  de  quincaillerie  et  de  mercerie,  et  quelques  petits  objets  de  luxe, 
telles  sont  les  marchandises  que  les  Arabes  achètent  en  échange  de  leurs 
produits,  et  dont  la  valeur,  d'après  les  courtiers  juifs,  s'élève  à  des  sommes 
considérables.  A  ces  ventes  faites  aux  Arabes  de  la  campagne,  il  faut  ajouter 


570  DOMINATION  FRANÇAISE. 

la  consommation  des  Maures  et  des  juifs ,  qui,  plus  avancés  que  les  campa- 
gnards, commencent  à  faire  usage  de  draps  français,  de  chapeaux,  de  bas,  de 
gants,  de  meubles,  d'horlogerie,  d'argenterie,  de  porcelaine  et  de  cristaux. 

Si  le  corail  est  encore  l'article  le  plus  important  des  produits  du  pays 
exportés  à  l'étranger,  les  tissus  de  coton  forment  seuls  une  branche  considé- 
rable parmi  les  articles  manufacturés  qui  sont  nécessaires  aux  indigènes.  Dans 
l'année  1832,  l'importation  de  tissus  fabriqués  en  France  a  été  de  184,088  fr., 
et  pour  celles  de  l'étranger,  1,168,363  fr.,  en  tout,  1,352,451  fr.  En  18V0,  la 
proportion  est  devenue  plus  avantageuse  pour  la  métropole;  les  fabriques 
françaises  fournirent  1,421,027  fr.;  celles  de  l'étranger,  2,400,684. 

Les  indigènes  confectionnent  dans  quelques  tribus  une  partie  des  vêtements 
de  laine  dont  ils  sont  généralement  couverts;  mais  le  reste  est  en  coton  ;  leurs 
morts  sont  ensevelis  dans  des  linceuls  de  cette  étoffe,  grossière,  il  est  vrai , 
mais  manufacturée  en  Europe.  Les  Arabes  font  une  consommation  très-con- 
sidérable d'étoffes  de  coton,  et  elle  doit  nécessairement  s'accroître.  L'impor- 
tation des  tissus  de  coton,  qui  avait  été  toujours  en  progressant  jusqu'en  1838, 
éprouva,  en  1839,  une  baisse  d'un  quart  ;  cette  diminution  fut  même  plus  forte 
en  1840.  La  politique  et  les  prohibitions  d'Abd-el-Kader,  ainsi  que  la  guerre 
générale,  en  furent  cause.  En  1840 ,  la  province  de  Constantine  a  presque 
seule  consommé  les  tissus  importés  d'Europe;  le  port  d'Alger  en  a  dirigé  sur 
Bone  et  Philippeville  pour  2,143,625  fr.,  et  ces  ports  en  avaient  reçu  directe- 
ment de  France  et  d'Angleterre;  en  sorte  que  l'importation  dans  l'est  doit 
être  évaluée  à  plus  de  trois  millions.  On  peut  donc  prédire  que  l'Algérie  con- 
sommera bientôt  pour  sept  ou  huit  millions  de  tissus  de  coton.  Depuis  long- 
temps l'Angleterre  était  en  possession,  pour  ainsi  dire,  d'approvisionner 
exclusivement  l'Algérie  de  tissus  de  coton,  lorsque  la  France  est  venue 
lui  faire  une  concurrence  active.  L'ordonnance  du  11  novembre  1835, 
qui  avait  imposé  à  certaines  marchandises  étrangères  importées  en  Algérie  le 
quart  ou  le  cinquième  des  droits  portés  au  tarif  français,  lorsqu'elles  ne  sont 
pas  prohibées  en  France,  et  un  droit  de  15  p.  0/0  de  leur  valeur  quand  elles 
sont  prohibées,  nous  a  donné  sur  l'Angleterre  un  avantage  qui  s'est  maintenu 
jusqu'à  ce  jour.  D'un  autre  côté,  M.  David  parvint,  en  1837,  à  faire  fabriquer 
en  France  des  étoffes  de  coton  semblables  à  celles  que  fournit  l'Angleterre,  et 
qui  sont  d'une  espèce  toute  particulière.  Plus  de  quinze  cents  pièces  de  ces 
tissus  de  fabrique  française  furent  rapidement  vendues  aux  Arabes,  soit  à 
Alger,  soit  à  Medeah  et  Miliana,  cette  même  année,  et  les  acheteurs  n'y  trou- 
vèrent aucune  différence  avec  celles  auxquelles  ils  sont  accoutumés  de  temps 
immémorial.  Malgré  l'apathie  très-blâmable  de  nos  manufacturiers,  la  part 
que  la  France  a  prise  dans  l'importation  des  tissus  de  coton,  qui  n'était  en 
1835  que  du  douzième,  a  été  presque  des  deux  cinquièmes  en  1840.  Rouen, 
Montpellier  et  Lyon  s'occupent  de  cet  objet  important.  Les  tissus  imprimés, 
préparés  à  Rouen,  dans  le  département  du  Tarn  et  dans  les  déparlements  voi- 


DOMINATION  FRANÇAISE.  571 

mii>,  ne  sont  pas  inférieurs  à  ceux  que  l'on  fabrique  en  Suisse  et  en  Angle- 
terre. Des  étoffes  écrues,  sortant  îles  manufactures  françaises,  trouvent  aussi 
un  débouché  facile  et  sont  souvent  préférées  aux  produits  étrangers. 

si  le  commerce  d'importation  ne  représente  pas  pour  la  métropole  une 
augmentation  d'affaires  égale  à  la  somme  des  valeurs  importées ,  c'est  que 
l'année  et  la  population  civile  consomment  en  Afrique  ce  qu'elles  auraient 
consommé  en  France;  mais,  déduction  faite  «lu  chiffre  des  importations  qui  ne 
sont  qu'un  simple  déplacement,  il  reste  encore  une  somme  d'affaires  très- 
considérable.  D'ailleurs  le  déplacement  de  la  consommation,  par  les  échanges, 
les  transports,  la  circulation  des  capitaux  qu'il  entraîne  et  le  travail  qu'il  pro- 
cure, est  un  véritable  accroissement  de  richesse.  C'est  ce  qui  explique  pourquoi 
le  commerce  de  l'Algérie  offre  tant  d'intérêt  à  la  France  et  surtout  à  ses  dépar- 
tements méridionaux. 

En  18V0,  la  France  a  expédié  en  Algérie  pour  32  millions  de  marchandises, 
dont  le  quart  était  en  entrepôt  et  les  trois  autres  quarts  étaient  le  produit  du 
sol  et  de  l'industrie.  Si  les  ports  étrangers  ont  pris  une  part  importante  au 
mouvement  commercial,  c'est  que,  par  leur  rapprochement  des  lieux  de  con- 
sommation ou  par  leurs  ressources  locales,  ils  étaient  plus  à  portée  de  fournir 
des  denrées  d'un  transport  difficile.  Les  marchandises  importées  en  plus  grande 
quantité  par  l'étranger  dans  nos  ports  d'Afrique,  sont,  outre  les  grains  et  les 
légumes  secs,  des  bestiaux  et  des  volailles,  des  huiles  d'olive,  des  œufs,  du 
beurre,  des  graisses,  du  miel  et  des  fruits  frais,  des  viandes  salées,  du  tabac  et 
de  la  houille.  Tous  ces  objets,  la  houille  exceptée,  sont  du  nombre  de  ceux  que 
l'Algérie  produit  ou  est  appelée  à  produire  un  jour,  et  que  la  France  n'a  pas 
ou  n'a  (jue  peu  d'intérêt  à  lui  expédier. 

En  1837,  la  France  a  tiré  de  ses  entrepôts  la  majeure  partie  des  farines  et 
des  denrées  coloniales  vendues  dans  notre  possession;  elle  a  fourni  les  viandes 
salées  destinées  à  l'armée,  les  autres  provenaient  de  l'étranger.  Elle  est  entrée 
pour  moitié  dans  les  importations  de  poissons  secs  et  salés,  de  brai  et  gou- 
dron, de  bois  de  construction;  pour  un  tiers  dans  celle  des  métaux,  pour  une 
faible  portion  dans  celle  des  briques,  tuiles  et  meules.  Elle  a  approvisionné 
exclusivement  ses  possessions  en  produits  chimiques,  parfumeries,  épices 
préparées,  savon  et  chandelles,  peaux  ouvrées,  instruments  aratoires,  outils, 
mercerie,  orfèvrerie,  coutellerie,  ouvrages  en  tôle  et  en  bois,  armes  blanches 
et  à  feu,  sellerie  et  meubles.  Ces  consommations  sont  une  augmentation  très- 
réelle  de  son  commerce,  et  ce  sont  celles  qui  touchent  de  plus  près  à  l'indus- 
trie. Nous  avons  fourni  également  les  miroirs,  la  verrerie  et  la  faïence;  nous 
avons  lutté  avec  peine  contre  les  faïences  anglaises,  mais  l'ordonnance  du 
11  novembre  1835  nous  a  donné  l'avantage.  L'effet  de  cette  ordonnance  a  été 
plus  sensible  encore,  nous  l'avons  déjà  dit,  en  ce  qui  concerne  les  ti-Mis;  car 
en  183b'  il  y  eut  pour  la  Fiance  une  augmentation  de  50  p  0/0  sur  i8  i5.  Les 
tissus  de  fil,  dont  la  consommation  n'était  en  1832  que  de  74,000  fr.,  s'éleva 


.)72  DOMINATION  FRANÇAISE. 

en  1837  ù  326,000  fr.,  dont  la  France  fournil  près  de  la  moitié.  La  consomma- 
tion des  tissus  de  laine  fut,  pendant  la  même  période,  de  24-8,000  fr.  à 
un  million,  et  la  part  de  la  France,  qui  avait  été  de  33  p.  0/0  en  1832,  fut 
trois  fois  plus  forte  que  celle  de  l'étranger  en  1837.  Celle  des  tissus  de  soie 
s'éleva  de  166,000  fr.  à  803,000  fr.,  et  les  exportations  de  France,  qui  n'étaient 
d'abord  à  celles  de  l'étranger  que  de  iO  p.  0/0,  dépassèrent  80  en  1837.  Nous 
avons  déjà  fait  connaître  les  avantages  obtenus  par  la  France  sur  la  vente  des 
tissus  de  coton. 

En  1838,  nous  avons  fourni  la  presque  totalité  des  sucres  raffinés ,  du  sel 
marin  et  autres  produits  chimiques,  des  meubles,  des  vins,  eaux-de-vie  et 
liqueurs,  des  peaux  préparées,  des  objets  de  mode,  de  la  mercerie,  horlogerie, 
coutellerie  et  quincaillerie.  La  France  est  entrée  pour  trois  quarts  environ 
dans  la  vente  des  verres  et  dans  celle  des  matériaux  à  bâtir.  Les  métaux, 
qui  se  sont  accrus  de  355,000  fr.  à  850,000  fr.,  ont  été  fournis  moitié  par  la 
France  et  moitié  par  l'Angleterre,  la  Suède  et  l'Autriche.  Les  boissons,  dont 
la  consommation  intéresse  si  essentiellement  les  vignobles  du  midi  de  la  France, 
et  les  tissus  dont  la  vente  importe  à  nos  villes  manufacturières,  ont  été  aussi 
en  progrès.  L'importation  des  boissons,  qui  n'avait  été  que  de  4,000,000  en 
1837,  s'est  élevée,  en  1838,  ù  5,300,000  fr.,  et  l'étranger  n'y  figure  que  pour 
215,000  fr. 

En  1839,  l'agriculture  coloniale  s'est  enrichie  des  sommes  que  l'on  payait 
aux  Deux  Siciles  et  aux  états  Romains  pour  les  fourrages  ;  mais  la  Toscane  et  la 
Sardaigne  ont  su  profiter  de  la  rupture  de  nos  relations  avec  les  Arabes;  et  la 
Russie ,  le  Danemark  et  la  Suède  ont  vu  leur  commerce  s'augmenter  par 
l'extension  donnée  aux  travaux  publics  et  aux  constructions  particulières. 

En  18V0,  les  possessions  anglaises  de  la  Méditerranée  ont  fait  des  envois 
considérables  de  grains  et  de  tabacs  déposés  dans  leurs  entrepôts  ;  l'Angleterre 
a  expédié  directement  des  fers,  des  lissus  et  de  la  houille;  la  Toscane,  l'Es- 
pagne et  la  Sardaigne,  en  raison  de  leur  proximité,  ont  principalement  accru 
leurs  relations  avec  l'Algérie;  leurs  envois,  au  reste,  consistent  presque  tous 
en  denrées  de  consommation.  La  Russie  et  la  Grèce  ont  fourni  de  fortes  par- 
ties de  grains;  l'Autriche,  la  Suède  et  la  Norvège  ont  expédié  des  bois  de 
construction  ;  des  huiles  ont  été  envoyées  par  la  Turquie  ;  l'Egypte  a  trouvé 
un  placement  pour  ses  orges,  et  les  états  barbaresques  ont  fourni  des  vêtements 
que  l'Algérie  ne  confectionne  plus,  des  grains,  des  fruits,  et  des  lichens  pour  la 
teinture. 

En  18'iT,  le  chiffre  des  importations  s'est  élevé  à  66  millions,  non  compris 
7  millions  d'objets  divers  expédiés  des  magasins  du  gouvernement  aux  corps 
de  l'armée. 

La  législation  des  douanes  n'a  pas  varié  quant  à  ses  principes  fondamentaux 
depuis  1835.  L'expérience  semble  démontrer,  par  les  progrès  toujours  crois- 
sants du  commerce  colonial  et  de  celui  de  la  métropole  comparés  au  commerce 


DOMINATION  FRANÇAISE.  .'73 

étranger  en  Algérie,  la  sagesse  du  système  mixte  consacré  par  l'ordonnance 
de  cotte  année.  La  douane  B  perçu,  sur  les  importations  du  1"  janvier  1831 
au  31  décembre  1840,  une  somme  de  6,597,631  fr.;  mais  il  résulte  d'un 
calcul  l'ait  sur  les  produits  de  l'année  1840,  que  les  marchandises  qui  ont  payé 
M)7,000  IV.,  auraient  acquitté  1,805, 000  fr.  si  on  leur  avait  appliqué  le  tarit 
français,  et  que  celles  qui  sont  affranchies  dans  la  colonie  auraient  payé 
11,696,000  fr.;  total,  13,501,006  IV.  Ainsi,  grôce  à  ce  sage  système  de  pondé- 
ration ,  la  France  pourra  prendre  au  commerce  de  l'Algérie  toute  la  part  que 
lui  assureront  ses  moyens  de  production,  sans  nuire  sensiblement  aux  échangés 
des  puissances  étrangères  avec  les  produits  de  notre  colonie. 

§  VIII. 

INSTRUCTION  PUBLIQUE  ,  SCIENCES  ET  ARTS. 

Avant  1830.  l'étude  des  sciences  était  à  peu  près  nulle  dans  la  régence 
d'Alger.  La  lecture  ,  l'écriture  et  le  texte  du  Coran  formaient  Tunique  ensei- 
gnement dans  les  écoles  arabes  ;  l'éducation  des  enfants  Israélites  était  exacte- 
ment la  même,  à  cette  différence  près  que  pour  eux  la  Bible  était  substituée  au 
Coran  et  les  lettres  hébraïques  à  celles  de  l'écriture  arabe ,  le  gouvernement 
turc  ne  permettant  pas  aux  Juifs  d'employer,  en  écrivant,  les  caractères  sacrés 
qui  composent  le  livre  du  Prophète. 

Dans  les  deux  premières  années  qui  suivirent  notre  établissement  à  Alger, 
plusieurs  institutions  particulières,  sous  le  patronage  et  la  surveillance  de  l'au- 
torité locale,  pourvurent  aux  besoins  de  la  population  européenne.  En  1832 
notamment,  trois  écoles  françaises  furent  ouvertes,  et  une  autre  fut  spéciale- 
ment affectée  à  l'éducation  de  la  jeunesse  israélite.  Au  mois  d'avril  1833,  le 
service  de  l'instruction  publique  fut  organisé  dans  la  ville  d'Alger.  Une  école 
d'enseignement  mutuel  pour  l'étude  de  la  langue  française,  de  l'écriture  et  du 
calcul,  et  une  chaire  de  langue  arabe,  s'élevèrent  aux  frais  du  gouvernement. 
Au  mois  de  juin  1833,  on  ouvrit  une  école  d'enseignement  mutuel  à  Oran,  sur 
le  modèle  de  celle  d'Alger;  et,  en  1834,  on  fonda  des  écoles  primaires  à  Bone,  à 
Kouba  et  dans  le  village  de  Delhy-Ibrahim,  situé  à  douze  kilomètres  d'Alger. 

En  1835,  on  reconnut  que  l'instruction  primaire  ne  suffisait  plus  aux  besoins 
delà  population  européenne  d'Alger.  En  conséquence,  le  conseil  municipal 
vota,  au  mois  de  janvier  1835,  les  fonds  nécessaires  pour  la  création  d'un 
collège  dans  cette  ville.  La  convenance  d'y  établir  une  école  primaire  pour 
l'éducation  des  jeunes  filles  Israélites  fixa  également  l'attention  du  conseil 
municipal  de  cette  ville ,  et  au  mois  de  février  1837  il  vota  une  allocation 
pour  cet  établissement.  Déjà,  en  1836,  il  avait  jeté  les  bases  d'une  école 
maure  française,  destinée  à  rapprocher  de  nous  la  population  indigène,  à 


574  DOMINATION  FRANÇAISE. 

initier  les  jeunes  Maures  à  la  connaissance  de  notre  langue,  et  à  les  préparer 
à  recevoir  l'instruction  élémentaire  à  laquelle  participent  les  entants  dans  les 
écoles  françaises.  Toutefois,  cette  institution  rencontra,  et  trouvera  peut- 
être  encore  longtemps,  de  la  résistance  dans  la  population  indigène,  natu- 
rellement disposée  à  repousser  tout  ce  qui  lui  est  offert  par  des  hommes  qui 
ne  partagent  point  ses  idées  religieuses.  Malgré  celte  répulsion,  l'année  183" 
n'en  fut  pas  moins  marquée  par  l'ouverture  d'une  école  de  langue  française  à 
l'usage  des  Maures  adultes.  Oran  posséda  bientôt  après  quatre  écoles  pri- 
maires :  la  plus  (lorissante  est  l'école  d'enseignement  mutuel,  dont  la  dépense 
est  supportée  par  le  budget  municipal.  Bone  fut  aussi  dotée  d'une  école  d'en- 
seignement mutuel;  aujourd'hui,  outre  cet  établissement,  elle  a  une  école  de 
juifs,  deux  écoles  de  filles,  et  une  école  maure. 

Pour  donner  une  idée  plus  complète  des  développements  que  l'instruction 
publique  a  pris  en  Algérie  sous  notre  influence,  nous  allons  indiquer  le  nombre 
des  élèves  qui  ont  fréquenté  les  écoles  françaises  depuis  qu'elles  ont  été 
ouvertes  à  Alger,  Oran,  Philippeville  et  Bougie.  En  1832,  ce  nombre  était 
de  cent  soixante-treize  ,  et  en  1841  il  se  trouvait  porté  à  dix-neuf  cent 
quarante-cinq.  A  la  même  époque,  les  écoles  indigènes  d'Alger,  d'Oranetde 
Bone,  pour  les  Juifs  et  les  Maures  ,  recevaient  mille  vingt-neuf  élèves. 

La  propagation  de  l'instruction  publique  dans  un  pays  où  l'ignorance  et  la 
superstition  ont  si  longtemps  dominé,  sera  une  œuvre  lente  et  difficile;  mais  la 
France  ne  doit  pas  ralentir  ses  efforts  pour  entamer  et  modifier  l'opiniâtreté 
du  caractère  arabe;  c'est  à  nos  agents  à  varier  les  moyens  pour  atteindre  le 
but,  et  à  employer  tour  à  tour  la  parole  parlée  et  écrite ,  les  jeux  de  la  scène 
et  la  diffusion  des  connaissances  utiles.  Notre  théâtre  a  fait  ressortir  mieux 
qu'une  ordonnance  tout  ce  qu'avaient  d'ignoble  les  représentations  du  cynique 
(îaragousse,  et  elles  ont  cessé  ;  le  Moniteur  Algérien  et  Y Akltbar,  affranchis  de 
toute  entrave,  devraient  être  rendus  plus  intéressants  pour  les  Arabes;  ils  ne 
tarderaient  pas  alors  à  avoir  une  action  puissante  sur  les  progrès  de  la  civili- 
sation en  Algérie.  Les  Anglais  n'ont  eu  qu'à  s'applaudir  de  cette  tendance 
sagement  donnée  à  leurs  journaux  dans  l'Inde.  Les  Arabes  n'y  résisteraient 
pas  plus  que  les  Hindous  ;  ne  les  voit-on  pas  déjà  fréquenter  assidûment  et  en 
grand  nombre  la  bibliothèque  publique?  Us  viennent  spécialement  pour 
consulter  les  ouvrages  de  leur  nationalité ,  et  il  en  est  quelques-uns  qui  sont 
parvenus,  presque  sans  maîtres,  à  acquérir  des  notions  assez  complètes  sur 
certaines  branches  de  notre  littérature. 

La  proposition  officielle  relative  à  la  création  de  la  bibliothèque  d'Alger  fut 
faite  en  1833;  ce  n'est  toutefois  qu'en  août  1835  que  ce  projet  a  été  réalisé. 
Les  commencements  de  cette  bibliothèque  ont  été  lents  et  pénibles;  les  fonds 
mis  à  sa  disposition  pour  l'achat  de  livres  étaient  peu  considérables,  et  les  dons 
particuliers  très-rares.  Cependant  le  conservateur  actuel  ,  M.  Berbrugger, 
qui  suivit  l'armée  dans  les  expéditions  de  Mascara,  Tlemcen  ,  Constantine  , 


DOMINATION  FRANÇAISE.  r,75 

Medeah,  etc.,  recueillit  un  ^i;t ml  nombre  de  manuscrits  arobes  qui  composent, 
pour  la  majeure  partie,  la  collection  assez  importante  en  ce  genre  qui  ligure 
aujourd'hui  dans  la  bibliothèque  d'Alger.  Grâce  aux  démarches  multipliées  <lo 
M.  Bresson,  intendant  civil,  des  livres  y  furent  aussi  envoyés  par  les  différents 
ministères,  et  le  roi  ainsi  que  la  reine  voulurent  également  contribuer  à  celle 
création  utile.  M.  le  comte  Eugène  Guyot  continua  l'œuvre  de  son  prédéces- 
seur ,  et  saisit  avec  empressement  toutes  les  occasions  d'enrichir  cet  établis- 
sement .  ainsi  (pie  le  musée.  La  bibliothèque  d'Alger  se  compose  aujourd'hui 
d'environ  trois  mille  volumes  imprimés,  et  de  plus  de  six  cents  manuscrits 
arabes  ou  turcs  ,  comprenant  au  delà  de  deux  mille  ouvrages  sur  les  sciences, 
l'histoire,  la  législation  et  la  littérature  orientale. 

Le  musée  d'Alger,  établi  dans  une  salle  construite  dans  le  style  mauresque, 
renferme  environ  quatre  cents  sujets  appartenant  à  diverses  classes  de  l'histoire; 
naturelle,  et  choisis  principalement  parmi  les  mammifères,  les  oiseaux  et  les 
poissons  (pie  produit  le  pays.  Il  possède  également  plusieurs  échantillons  des 
végétaux  et  minéraux  que  fournissent  les  diverses  parties  du  territoire  algé- 
rien ,  ainsi  qu'une  collection  d'insectes  et  de  coquillages,  etc. 


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INFANTERIE    DE    LIGNE 


STATISTIQUE  HISTORIQUE 


RÉGIMENTS  ENVOYÉS  EN  AFRIQUE  DEPUIS  1830. 


\FAXTEIIIE    DE    LIGNE. 


REGIMENT. 


En  1837,  le  Ier  régiment  de  ligne  passe 
en  Afrique.  Il  y  reste  jusqu'en  1842.  Pen- 
dant cette  période  de  cinq  ans,  le  régi- 
ment contribue  par  ses  efforts  multipliés 
à  affermir  notre  domination  en  Algérie. 

1840.— En  1837,  1838-39  et  40,  le 
régiment  fait  partie  de  la  division  d'Oran. 
Le  premier  bataillon  prend  part  au  combat 
du  12  mars  1840,  en  avant  de  Mizerghin  , 
depuis  dix  beures  du  matin  jusqu'à  cinq 
heures  du  soir,  contre  plusieurs  milliers  de 
cavaliers  arabes. 

Le  18  du  même  mois,  au  combat  dit  combat  de  Tem-Salmet,  le  régiment  repousse 
victorieusement  plusieurs  milliers  de  cavaliers  arabes. 


1  Nous  devons  à  la  bienveillance  de  M.  le  ministre  de  la  guerre  et  aux  soins  éclairés  de  M.  le  colonel 
Brahaut,  chef  du  bureau  du  mouvement  des  troupes,  les  renseignements  officiels  qui  ont  servi  à  établir  cette 
statistique. 

7  3 


578  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

Le  1er  bataillon  est  désigné  pour  faire  partie  de  l'expédition  de  Medeah,  le  7  mai  ; 
il  rejoint  le  corps  expéditionnaire  à  Cherchell,  et  se  distingue  au  combat  du  10,  sur  les 
bauteurs  de  la  rive  gauche  de  l'Oued  el  Hacbem. 

Ce  même  bataillon  fait  partie  de  l'expédition  de  Miliana ,  du  4  juin  au  4  juillet. 

Pendant  ces  expéditions,  les  bataillons  restés  dans  la  division  d'Oran  soutiennent 
un  beau  combat  au  camp  de  Bridia  ,  le  14  mai.  Ils  repoussent  également  avec  vigueur 
de  nouvelles  attaques  de  l'ennemi  les  28  mai,  l",  13  et  14  juin. 

Du  21  octobre  au  11  novembre ,  ces  bataillons  opèrent  contre  les  Ouled-Ali  (fraction 
des  Beni-Amar)  et  les  Garabas,  et  font  une  razzia  dans  les  matamores  de  Bou-Cbouicha. 

1841.  —  Du  18  mai  au  3  juin  ,  le  régiment  fait  l'expédition  de  Tagdempt. 

Dans  la  nuit  du  4  au  5  juillet,  la  garnison  de  Mostaganem,  dont  faisait  partie  le 
1er  de  ligne,  exécute  une  sortie  et  livre  deux  combats  où  ce  régiment  se  distingue, 
notamment  la  compagnie  du  capitaine  de  Montclas,  qui  dégage  une  section  de  chas- 
seurs qui  se  trouvait  compromise. 

Expédition  du  23  décembre  1841  au  1er  juillet  1842;  cette  expédition  amène  la  sou- 
mission des  Borghias. 

1842.  —Le  régiment  fait  dans  la  division  d'Oran  la  campagne  du  printemps  (du  28 
avril  au  10  mai). 

Place  de  Miliana.  —  Bazzia  exécutée  du  6  au  7  juin  contre  les  Beni-Menacer  ;  cette 
razzia  a  amené  un  combat  dans  lequel  le  1er  de  ligne  s'est  conduit  vaillamment. 

Expédition  aux  ordres  du  général  d'Arbouville,  du  18  août  au  7  septembre  ;  le  régi- 
ment donne  dans  cette  expédition  de  nouvelles  preuves  de  sa  valeur  aux  affaires  des 
30  août  et  4  septembre. 

Le  1er  de  ligne  rentre  en  France  dans  le  mois  de  novembre  1842. 


2>»e  REGIMENT. 

1842.  —  Le  2e  régiment  de  ligne  arrive  en  Afrique  (Oran)  au  mois  d'avril  1842;  il 
y  reste  jusqu'au  mois  de  juin  suivant,  époque  à  laquelle  il  est  envoyé  dans  la  province 
de  Constantine. 

1845.  —Du  12  février  au  14  mars,  il  fait  partie  de  l'expédition  contre  les  Zerdezas 
et  de  celle  de  l'Edough. 

Il  fait  aussi  partie  de  l'expédition  de  Collo,  du  6  avril  au  14  mai  :  le  7,  la  colonne 
entre  en  pays  ennemi;  cette  nuit  même  elle  a  un  engagement.  —  Le  10,  ayant  pénétré 
dans  les  montagnes  des  Beni-Salah,  elle'arrive  à  l'entrée  du  défdé  de  Djebeil  où  les 
Reni-Toufous  s'opposent  à  son  passage  et  attaquent  l'avant- garde;  ils  sont  chargés 
vigoureusement  à  la  baïonnette  et  dispersés.  —  Combat  du  15  avril;  la  colonne  ayant 
rencontré  l'ennemi  à  Bar-T'outa ,  le  chasse  jusque  sur  la  seconde  des  trois  arêtes  qui 
coupent  le  bassin  ;  là ,  le  combat  s'engage  vivement  ;  après  une  lutte  assez  longue , 
l'ennemi  vaincu  abandonne  le  terrain.  Le  18  avril,  l'ennemi,  ayant  réuni  ses  forces  à 
Bar-T'outa,  s'avance  vers  nos  troupes  et  se  précipite  avec  rage  sur  le  2'  de  ligne  ; 
les  Kabaïles,  après  avoir  combattu  en  désespérés,  finissent  par  céder,  et  sont  mis  en 
fuite.  Durant  toute  cette  expédition ,  le  régiment  se  conduit  glorieusement. 

Le  2e  régiment  de  ligne  fait  encore  partie  de  l'armée  d'Afrique,  dans  la  province  de 
Constantine  (octobre  18-13). 


INFANTERIE  l>K  LIGNE.  .77!) 

3"    RÉGIMENT. 

1050.      Le  ;i  régiment  de  ligne  débarque  en  Afrique  le  1 1  juin,  el  prend  pari  .1 
l'enlèvemenl  de  la  position  <!•■  Sidi-Ferruch ;  mm.  Bessières,  Bous-lieutenant,  et  Charles 

de  Bourinont ,  lieutenant  d'etat-niajor,  détaché,  entrent  des  premiers  dans  une  des 
batteries  ennemies.  —  Le  régiment  se  trouve  à  la  bataille  de  Staoueli,  le  10  juin;  aux 
combats  du  24  au  29  juin  aux  camps  de  Dely-lhrahim  et  Sidi-kalef  ;  à  l'investissement, 
au  siège  et  à  la  prise  d'Alger,  du  30  juin  au  S  juillet. 

Le  y  régiment  de  ligne  rentre  en  France  le  3  décembre  18:50. 


*me  RÉGIMENT. 

1852.  —  Le  4e  régiment  de  ligne  est  appelé  à  faire  partie  de  l'armée  d'Afrique  en  1832. 

1835.  — Le  2P  bataillon  du  4e  de  ligne,  faisant  partie  de  la  colonne  commandée  par 
le  lieutenant-colonel  Lemercier,  prend  part  à  l'attaque  du  marabout  de  Gouraya  à 
Bougie,  le  12  octobre  ;  il  se  couvre  de  gloire  dans  cette  affaire. 

Le  4'  de  ligne  contribue  à  défendre  vigoureusement  les  avant-postes  de  Bougie,  que 
l'ennemi  avait  attaqués  les  24  et  25  octobre. 

1054.  —  Expédition  du  5  mars,  à  Bougie.  Cent  hommes  du  4e,  sous  les  ordres  du  chef  de 
bataillon  Gentil ,  formant  la  réserve,  bien  secondés  par  250  hommes  des  compagnies 
polonaises  et  le  chef  de  bataillon  Horain  ,  leur  commandant,  contiennent  les  Kabaïles 
accourus  sur  la  réserve,  au  moment  de  l'attaque  de  Klailna,  et  les  empêchent  ainsi  de 
se  porter  sur  la  colonne. 

Le  régiment  fait  partie,  dans  la  province  d'Alger,  de  l'expédition  dirigée  contre  les 
Hadjoutes,  du  19  au  22  mai.  Après  cette  expédition ,  le  4e  de  ligne  rentre  en  France. 


6       REGIMENT. 

1850.  —  Dès  son  débarquement  en  Afrique,  le  14  juin  1830,  le  C  régiment  de  ligne 
prend  part  aux  divers  combats  qui  amènent  la  prise  d'Alger  (bataille  de  Staoueli  le  19; 
combats  du  24  au  29  juin  aux  camps  de  Dely-Ibrahim  et  Sidi-Ralef,  investissement , 
siège  et  prise  d'Alger  du  30  juin  au  5  juillet). 

Le  6e  de  ligne  est  ensuite  désigné  pour  faire  partie  de  l'expédition  de  Bone,  com- 
mandée par  le  général  Damrémont.  Le  corps  expéditionnaire  s'embarque  le  25  juillet 
1830,  arrive  le  2  août  devant  le  port  de  Bone  et  prend  possession  de  cette  ville.  Dans 
les  journées  des  6,  7,  10  et  il  août,  les  ennemis  attaquent  avec  un  grand  acharne- 
ment deux  redoutes  en  avant  de  Bone  ;  ils  sont  repoussés  avec  une  intrépidité  non 
moins  grande.  Le  18  août,  le  général  Damrémont  ayant  reçu  l'ordre  de  ramener  à 
Alger  le  corps  dont  le  commandement  lui  avait  été  confié ,  les  troupes  s'embarquent 
le  20  au  soir. 

Le  6e  de  ligne  de  ligne  fait  partie  de  l'expédition  de  l'Atlas  du  17  au  29  novembre  , 
et  coopère  à  la  prise  de  Blida  et  Medeah  ;  il  prend  part,  pendant  cette  expédition,  au 
brillant  combat  du  18  devant  Blida  et  à  celui  du  23  au  passage  du  col  de  Mouzaïa. 

Le  6e  de  ligne  fait  partie  de  la  deuxième  expédition  de  Medeah  (décembre  1830),  et  il 
rentre  en  France  à  la  lin  de  ce  même  mois. 


o80  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

llu.e  RÉGIMENT. 

i  »."»:>.  —  Les  deux  premiers  bataillons  du  11e  de  ligne  arrivent  à  Oran  en  octobre 
1835,  et  débutent  par  l'expédition  de  Mascara  (du  25  novembre  au  13  décembre  1835), 
qui  est  suivie  de  celle  de  Tlemcen  (janvier  et  février  183G).  Le  26  janvier,  le  11e  de 
ligne,  chargé  de  la  garde  des  bagages,  lutte  avec  beaucoup  de  sang-froid  et  avec  avan- 
tage contre  près  de  2,000  cavaliers  et  fantassins  :  seize  grenadiers  se  sont  particulière- 
ment distingués  en  attendant  à  bout  portant  le  feu  des  Kabaïles,  et  quoique  quatre  de 
ces  hommes  soient  blessés ,  ils  restent  tous  à  leur  poste  en  repoussant  l'ennemi  à  la 
baïonnette.  Le  27,  un  détachement  de  plusieurs  compagnies  du  11e  donne  une  coura- 
geuse assistance  à  notre  cavalerie  vivement  attaquée. 

Le  11e  prend  part  au  combat  du  27  mai  1836  à  Beni-Mered  (province  d'Alger),  à 
celui  du  24  mai  1837  au  blockhaus  d'Ouled-Yaïch,  à  celui  également  du  24  mai  1837,  en 
avant  du  camp  de  Ghelma,  où  se  trouvaient  trois  compagnies  du  11e. 

Un  bataillon  fait  partie  de  la  seconde  expédition  de  Constantine  (en  octobre  1837). 
Pendant  les  opérations  du  siège  (du  6  au  13  octobre),  la  brigade  du  général  Trezel, 
dont  faisait  partie  ce  bataillon,  placée  sur  le  Mansourah ,  fut  constamment  attaquée 
par  les  Kabaïles  ;  mais  la  bravoure  de  cette  brigade  parvint  à  triompher  des  attaques 
journalières  qu'elle  eut  à  soutenir,  et  le  11e  prit  une  grande  part  à  ces  différents 
combats. 

En  1838,  le  régiment  reste  dans  la  province  d'Alger,  et  il  rentre  en  France  le  19 
février  1839. 


12""  REGIMENT. 

1837.  —  Le  12°  régiment  de  ligne  arrive  à  Bone  au  mois  de  septembre  1837  ;  il  est 
désigné  pour  faire  partie  de  l'expédition  de  Constantine,  en  octobre  suivant  ;  mais  arrivé 
au  camp  de  Medez-Ammar,  il  forme  la  garnison  de  ce  poste. 

En  1838,  il  reste  dans  la  province  de  Constantine,  et  il  rentre  en  France  le  14  avril 
1839. 


13™  REGIMENT. 

1834.  —Le  13e  régiment  de  ligne  est  appelé  en  Afrique  en  avril  1834,  et  fait  partie 
des  troupes  de  la  province  d'Alger. 

18515.  —  Il  prend  part  à  deux  expéditions  dirigées  contre  les  Hadjoutes,  la  première 
du  5  au  9  janvier,  et  la  seconde  le  28  mars.  Il  se  trouve  le  30  novembre  à  une  affaire 
qui  a  lieu  à  Ouled-Mendil. 

Dans  la  division  d'Oran,  une  compagnie  d'élite  du  13e  de  ligne  (2e  brigade,  général 
Perregaux),  fait  partie  de  l'expédition  de  Mascara,  du  25  novembre  au  13  décembre. 

183G.  — Un  détachement  du  13e  de  ligne  se  trouve  parmi  les  troupes  qui  opèrent 
une  reconnaissance  le  long  de  la  Chiffa  et  dans  la  direction  de  Coléah,  du  1°'  au  3  mars. 

Le  13e  régiment  de  ligne  rentre  en  France  au  mois  de  mai  1836. 


INFANTERIE  l>F  LIGNE.  :>H| 


14       REGIMENT. 


1850. —  Le  1 1  juin  is;;o,  le  ir  régiment  de  ligne  débarque  h  Sidi-Ferruch ,  h 
prend  pari  aussitôt  à  l'attaque  de  cette  position  dont  les  troupes  expéditionnaires  s'em- 
parent. Le  if  régiment  se  trouve  ensuite,  le  19 juin,  h  la  bataille  de  Staoueli,  aux 
combats  de  Dely-Ibrabim  et  de  Sidi-Kalef,  du  24  au  29 juin  ,  à  l'investissement,  au 
siège  et  à  la  prise  d  Uger,  du  30  juin  au  ">  juillet. 

Du  17  au  29  novembre,  le  i"  bataillon  (t,e  brigade,  général  Achard),  fait  partie  de 
l'expédition  de  l'Atlas,  dirigée  par  le  général  Clausel;  il  coopère  au  combat  et  a  la 
prise  de  Blida  le  18,  ainsi  qu'à  la  prise  de  Medeah.  Il  prend  enfin  une  grande  part  au 
combat  du  2:5,  au  col  de  Mouzaïa. 

Au  mois  de  décembre,  les  deux  bataillons  du  11'  de  ligne  l'ont  partie  de  la  seconde 
expédition  de  Medeab,  et  rentrent  en  France  à  la  fin  du  même  mois. 


15",c  REGIMENT. 

1850.  —Les  deux  premiers  bataillons  du  15*  régiment  de  ligne  font  partie  de  l'ex- 
pédition d'Alger;  ils  prennent  part  à  la  bataille  de  Staoueli,  le  19  juin,  et  aux  divers 
combats  qui  ont  eu  pour  résultat  la  prise  d'Alger  le  5  juillet. 

Le  1er  bataillon  du  régiment  (2P  brigade,  général  Munck-d'Uzer)  fait  partie  de  l'ex- 
pédition de  l'Atlas,  du  17  au  29  novembre;  il  se  trouve  au  combat  et  à  la  prise  de 
Blida ,  le  18;  à  celle  de  Medeab  et  au  brillant  combat  qui  a  lieu,  le  23  ,  au  passage  du 
col  de  Mouzaïa. 

1851.— Deux  compagnies  d'élite  du  Ie'  bataillon  du  15e  avec  plusieurs  détachements 
d'autres  régiments,  opèrent  une  reconnaissance  dans  la  plaine  de  la  Metidja,  du  7  au 
K)  mai. 

Le  2.3  juin,  sous  les  ordres  du  général  Bertbezène,  six  compagnies  d'élite  du  régi- 
ment font  partie  de  l'expédition  de  Medeab,  et  prennent  part  au  combat  du  I"  juillet  sur 
le  plateau  d'Ouara,  et  à  celui  du  col  de  Mouzaïa,  le  2  du  même  mois. 

Le  1.1e  régiment  de  ligne  rentre  en  France  dans  le  mois  de  février  1832. 


17™  RÉGIMENT. 


[850.  —  Les  deux  premiers  bataillons  du  17'' de  ligne  font  partie  de  l'expédition 
d'Alger,  en  1830,  et  prennent  part  aux  combats  qui  ont  lieu  aux  camps  de  Dely-Ibrabim 
et  Sidi-Kalef,  du  24  au  29  juin;  à  l'investissement,  au  siège  et  à  la  prise  d'Alger,  du 
30  juin  au  .3  juillet. 

Du  17  au  19  novembre  1830,  le  17e  régiment  fait  partie  de  l'expédition  de  l'Atlas, 
qui  a  pour  résultat  la  prise  de  Blida  et  celle  de  Medeab. 

En  décembre,  le  17e  est  envoyé  à  Oran  sous  les  ordres  du  général  Damrémont;  il 
rentre  en  France  dans  le  mois  de  novembre  1831. 


20       REGIMENT. 

1850.  —  Le  14  juin  1830,  jour  du  débarquement  du  corps  expéditionnaire  devant 


082  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

Sidi-Ferruch ,  les  deux  premiers  bataillons  du  20'  régiment  de  ligne  contribuent  ;i 
enlever  celle  position  ;  à  la  bataille  de  Staoueli,  le  19  juin,  ils  enlèvent  à  l'ennemi  vingt 
pièces  de  canon  -,  ils  prennent  part  aussi  aux  combats  de  Dely-Ibrahim  et  Sidi-Kalef ,  du 
24  au  29  du  même  mois;  à  l'investissement,  au  siège  et  à  la  prise  d'Alger,  du  30  juin 
au  5  juillet. 

Le  1er  bataillon  (  1"  brigade,  général  Acbard)  fait  partie  de  l'expédition  de  l'Atlas, 
assiste  au  combat  et  à  la  prise  de  Blida,  ainsi  qu'à  celle  de  Medeab  (du  17  au  24  no- 
vembre). Il  forme  avec  un  bataillon  du  28e  la  garnison  de  Medeah,  laquelle  repousse 
vigoureusement  de  nombreuses  bordes  de  Kabaïles  qui  attaquent  cette  ville  les  27,  28 
et  29  novembre,  et  sont  contraints  d'abandonner  500  morts  et  ont  en  outre  1,800  hommes 
blessés. 

Un  bataillon  du  20e  régiment  (  l,e  division,  général  Boyer)  prend  part,  au  mois  de 
décembre  1830,  à  la  deuxième  expédition  de  Medeah. 

1851.— Les  deux  bataillons  de  ce  corps  (2e  brigade,  général  Feuchères)  font  partie 
dune  expédition  dirigée  dans  la  plaine  de  la  Mitidja,  du  7  au  10  mai. 

Le  25  juin ,  le  20e  de  ligne  fait  partie  d'une  autre  expédition  sur  Medeah  ;  il  assiste 
au  combat  du  1er  juillet,  sur  le  plateau  d'Ouara. 

1852.  —Le  20e  régiment  de  ligne  est  rentré  en  France  dans  le  mois  de  novembre 
1832. 


21""   REGIMENT. 

1850.  —  Le  21e  régiment  d'infanterie  de  ligne  prend  part  à  la  bataille  de  Staoueli, 
le  19  juin;  à  l'investissement ,  au  siège  et  à  fa  prise  d'Alger,  du  29  juin  au  5  juillet. 

Expédition  d'Oran.  —  1,300  hommes  du  régiment  s'embarquent  à  Alger  le  4  août,  et 
mouillent  dans  la  rade  de  Mers-el-kebir;  mais  ils  reçoivent  contre-ordre  avant  de 
débarquer,  et  partent  sur  trois  bâtiments  pour  retourner  à  Alger. 

Pendant  l'expédition  de  l'Atlas,  du  17  au  29  novembre,  un  bataillon  du  21«  de  ligne 
forme  la  réserve  sous  les  ordres  du  général  en  chef. 

En  décembre  1830,  quatre  compagnies  du  21e  partent  pour  Oran,  et  le  reste  du  corps 
est  chargé  de  concourir  à  la  garde  d'Alger  pendant  la  seconde  expédition  de  Medeab. 

Le  21e  régiment  de  ligne  est  rappelé  en  France,  où  il  arrive  le  28  septembre  1831. 


M""  REGIMENT. 

1859.  —  Au  mois  de  juin  1839,  le  22?  régiment  de  ligne  débarque  en  Afrique,  et 
bientôt  après  (octobre  et  novembre)  il  fait  partie  de  l'expédition  des  Bibans  (ou  des 
Portes  de  Fer). 

1840.  —  (Division  de  Constantine.)  Il  prend  part  à  une  expédition  dirigée,  le 
21  avril,  contre  les  Ouamers,  dans  la  subdivision  de  Setif,  et  se  trouve  à  un  combat 
qui  est  livré  à  quatre  lieues  de  cette  ville. 

205  hommes  du  régiment  font  partie  d'une  expédition  dirigée  ,  dans  la  province  de 
Constantine ,  contre  les  Aractas,  du  10  au  25  avril. 

Au  mois  d'aodt,  deux  compagnies  du  22«'  de  ligne  ont  un  engagement  et  battent  les 
troupes  d'Abd-el-Kader,  au  delà  du  Raz-el-Oued,  à  quinze  lieues  au  sud  de  Setif. 


INFANTERIE  DE  LIGNE  583 

Le  13  septembre,  les  compagnies  du  82'  de  ligne  prennent  part  au  combat  qui  est 
livré  au  pied  du  col  d'Ouled-Ibrahim.  Le  i"  décembre  suivant,  un  bataillon  du  régi- 
ment  assiste  au  combat  de  iWerjazcrgah,  eu  avant  de  Sétif. 

1841.— (Division  de  Constantine.  )— Le  13  septembre,  les  grenadiers  des  l,r,2e, 
:v  bataillons,  et  les  voltigeurs  du  a* bataillon  du  22e,  sortent  de  Philippeville  pour 

châtier  les  kabaïles.  — Le  13,  la  colonne  a  de  brillants  engagements  qui  se  prolongent 
pendant  quatorze  heures  ,  et  elle  taille  en  pièces  les  ennemis. 

Vu  camp  d'KI- Vrrouch,  250  hommes  du  22e  de  ligne  exécutent,  le  2K  septembre,  une 
razzia  contre  la  tribu  des   Vissa. 

1842. — (  Division  de  Constantine;  camp  d'El-  Virouch.  )  Dans  la  journée  du  20  mais 
le  22'  contribue  à  la  belle  défense  de  ce  camp,  attaqué  par  1,000  Kabaïles.  Il  l'ait  ensuite 
partie  de  l'expédition  de  Tehessa,  en  mai  et  juin. 

1843. —  Le  22' de  ligne  participe  à  l'expédition  contre  les  Zerdezas,  du  12  au 
22  février;  il  prend  part  aussi  à  celle  de  l'Edough,  du  22  février  au  14  mars  ;  à  celle 
de  Gollo,  du  G  avril  au  14  mai.  Partie  de  Constantine  le  G  avril,  la  colonne  chargée  de 
cette  dernière  expédition  entre  en  pays  ennemi  le  7,  et  dès  la  nuit  suivante  elle  a  un 
engagement  avec  les  Arahes.  Le  lendemain,  dans  le  défilé  de  l'Oued-Ueta,  la  gauche 
de  cette  colonne  est  flanquée  par  800  Kahailes,  et  des  groupes  se  trouvent  devant  elle  ; 
l'arrière-garde  est  aussi  suivie  de  près.  En  ce  moment,  le  capitaine  Bibart,  du  22e  de 
ligne,  qui  commande  l'extrême  arrière-garde,  fait  un  brillant  retour  offensif,  et  dégage 
la  colonne  de  cette  masse  d'ennemis.  Le  9,  ayant  pénétré  chez  les  Beni-Toufous ,  la 
colonne  est  attaquée  par  ces  Arabes,  qui  se  jettent  avec  force  sur  l'arrière-garde: 
celle-ci ,  formée  du  22e  régiment ,  les  charge  vigoureusement  à  la  baïonnette  et  les 
repousse.  Le  10,  la  colonne  a  encore  un  engagement  pareil  en  quittant  son  hivouac 
de  Marabout-Ali.  Le  15,  la  colonne  de  droite,  commandée  par  le  chef  de  bataillon 
Danner,  du  22e  de  ligue,  rencontre  l'ennemi  à  Sar-1'Outa,  où  elle  lui  livre  un  combat 
dans  lequel  les  Arahes  perdent  beaucoup  de  monde.  Les  16  et  18,  le  22e  prend  part  a 
des  engagements  très-vifs  contre  les  Kabaïles. 

Du  20  mai  au  Ie'  août,  ce  corps  participe  à  l'expédition  dirigée  contre  les  Hanenchas 
et  El-Hasnaoui. 

Le  22e  de  ligne  est  encore  en  Afrique,  faisant  partie  de  la  division  de  Constantine 
octobre  1843). 


23""    REGIMENT. 

1830.  -Le  23"  régiment  de  ligne  déharque  seulement  le  15  juin  1830;  il  est  aussitôt 
employé  aux  travaux  de  retranchement  de  Sidi-Ferruch ,  dont  on  s'était  emparé  la 
veille.  — Le  régiment  concourt  à  l'investissement,  au  siège  et  à  la  prise  d'Alger,  du 
2!)  juin  au  5  juillet. 

Il  prend  part  à  l'expédition  de  Blida  sous  le  maréchal  Bourmont  (juillet  1830),  et  à 
celle  de  l'Atlas  commandée  par  le  général  Clausel,  du  17  au  29  novembre.  Dans  cette 
dernière  expédition,  il  se  trouve  au  combat  et  à  la  prise  de  Blida,  le  18;  au  combat  du 
col  de  Mouzaïa,  le  23. 

Un  bataillon  du  23e  fait  partie  de  la  seconde  expédition  de  Medeah,  en  décembre  1830. 

1851.  —  En  1831,  le  23°  rentre  en  France. 

Rappelé  de  nouveau  en  Afrique,  il  s'embarque  à  Port-Vendres  le  25  mai  1836,  el 


58V  STATISTIQUE  DES  REGIMENTS. 

opère  son  débarquement  à  l'embouchure  de  la  Tafna,  le  5  juin.  Il  fait  partie  de  l'expé- 
dition ,  sous  les  ordres  du  général  Bugeaud ,  dans  la  province  d'Oran ,  et  prend  part  au 
combat  de  la  Sickack,  le  6  juillet  1836. 

1837. —Deux  bataillons  du  23e  de  ligne  (2e  brigade,  maréclial-de-camp  Trézel) 
repoussent  avec  vigueur  les  attaques  de  l'ennemi  qui  ont  lieu  les  21,  22  et  23  sep- 
tembre, au  camp  de  Medjez-Ammar  ;  ils  font  aussi  partie  de  la  seconde  expédition  de 
Constantine,  au  mois  d'octobre  1837. 

1838.  —  En  1838,  le  régiment  reste  à  Bone. 

1830.  —  En  1839,  le  régiment  fait  l'expédition  des  Portes  de  Fer  (ou  des  Bibans), 
en  octobre  et  novembre;  il  rentre  à  Alger  avec  monseigneur  le  duc  d'Orléans;  il  prend 
part  au  combat  d'Oued-LalIeg,  le  31  décembre. 

1840.  —Le  24  janvier  1840  (division  d'Alger),  le  régiment  prend  part  au  combat 
de  Mered. 

Deux  bataillons  du  23"  participent  à  l'expédition  de  Cherche]],  du  12  au  21  mars. 

Deux  bataillons  du  23e  (lre  division,  monseigneur  le  duc  d'Orléans)  font  partie  de 
l'expédition  de  Medeah,  du  20  avril  au  22  mai.  Dans  la  marche  du  4  mai,  sur  la  Chiffa, 
ils  soutiennent  un  engagement  sérieux  et  concourent  à  repousser  vigoureusement  les 
attaques  de  l'ennemi.  Le  8  mai,  cinq  compagnies  du  23p  appuient  le  2e  léger  pendant 
le  glorieux  combat  que  ce  corps  livre  à  une  masse  considérable  de  Kabaïles,  après  le 
passage  de  l'Oued-Nador,  sur  les  hauteurs  qui  bordent  l'Oued-el-Hachem. 

Un  bataillon  du  23e  (3e  colonne,  général  d'IIoudetot)  prend  part  à  l'attaque  et  à  la 
prise  du  col  de  Mouzaïa,  le  12  mai;  il  se  trouve,  le  10,  au  combat  du  bois  des  Oliviers, 
où  il  enlève  à  la  baïonnette  plusieurs  positions  dont  l'ennemi  profitait  pour  arrêter  la 
marche  de  la  colonne;  il  se  trouve  également  au  combat  du  24  juin,  près  du  Clielif. 

Au  combat  du  3  juillet,  devant  Medeah,  contre  les  Arabes  conduits  par  El-Berkani  et 
Abd-el-Kader  en  personne,  le  23e  fait  une  charge  à  la  baïonnette  qui  culbute  complè- 
tement l'ennemi  et  le  met  en  fuite  ;  dans  cette  charge  mémorable  ,  le  lieutenant-colonel 
du  23e,  M.  Charpenay,  tombe  blessé  à  mort;  le  régiment  prend  un  petit  drapeau,  deux 
décorations  d'honneur  d' Abd-el-Kader,  la  plaque  de  l'agha  blessé,  des  fusils,  des  car- 
touches, des  burnous. 

Le  23e  forme  la  garnison  de  Medeah  jusqu'au  1!)  novembre. 

1841.  —  Il  fait  partie  de  la  seconde  division  (général  Baraguey-d'Hilliers)  pendant 
la  campagne  du  printemps  de  1841,  et  il  concourt  aux  ravitaillements  de  Medeah,  du 
l,r  au  8  avril,  et  du  27  de  ce  mois  au  9  mai  suivant.  Il  prend  part  aux  engagements 
qui  ont  lieu  pendant  ces  expéditions,  les  3  avril,  3,  4  et  5  mai. 

Enfin  le  23e  régiment,  avant  de  quitter  l'Afrique,  fait  encore  partie  de  l'expédition 
du  général  Baraguey-d'Hilliers  dans  la  province  d'Alger,  du  6  juin  au  3  juillet;  il  rentre 
en  France  au  mois  de  décembre  1841 . 


24""   REGIMENT. 

1838. —  Le  24'  régiment  de  ligne  s'embarque  à  Port-Vendre ,  le  2ô  mai,  et  opère 
son  débarquement  à  l'embouchure  de  la  Tafna  le  •>  juin  suivant.  Dès  son  arrivée,  il 
prend  part  à  l'expédition  sous  les  ordres  du  général  Bugeaud,  dans  la  province  d'Oran, 
et  se  trouve  au  combat  de  la  Sickack,  le  0  juillet  1836. 

Il  l'ail  partie  dune  expédition  pour  ravitailler  Tlemcen,  du  23  novembre  au  1  décembre 


INFANTERIE  DE  LIGNE.  585 

r.ii  1881  ,  is:;s  et  partie  de  1889,  il  reste  dans  la  division  d'Orau;  à  ta  lin  <le  cette 

dernière  année  il  est  à  lilida. 

1850.  Dans  la  matinée  du  21  novembre,  1,800  Cavaliers  arabes  ayant  passe  la 
Chiffa,  sont  arrêtes  dans  leur  marche  par  200  hommes  du  24"  de  ligne  sons  les  ordres 
du  commandant  du  camp  d'Oued-Lalleg;  ces  200  soldats ,  malgré  leur  infériorité  numé- 
rique, engagenl  le  combat,  et  l'ont  des  prodiges  de  valeur,  la-  a bre  d'officiers  et  sol- 
dats de  ce  détachement  tues  ou  Messes  témoigne  de  l'énergique  résistance  opposée  par 

ces    Vralies. 

V  l'occasion  du  combat  (\u  31  décembre,  entre  le  camp  supérieur  de  lilidali  et  la 
Chiffa,  le  maréchal  gouverneur-général  de  l'Algérie  cite  le  24'  de  ligne  qui,  sous  les 
ordres  du  général  Duvivier,  formait  la  garnison  de  Blidah,  comme  s'étanl  distingué 
par  la  vigueur  avec  laquelle  il  a  repoussé  les  attaques  dirigées,  pendant  plusieurs  jours, 
par  l'ennemi  contre  cette  place. 

1840.  —  Dans  la  matinée  du 29  janvier,  a  Blida,  les  kalifats  d'Abd-el-Kader  essaient 
de  surprendre  les  soldats  qui  se  rendent  aux  travaux  ;  le  21e  de  ligne  les  met  en  fuite, 
après  leur  avoir  fait  perdre  beaucoup  de  monde. 

Deux  bataillons  du  régiment  (colonne  gauche  .  général  Duvivier)  t'ont  partie  de  l'ex- 
pédition de  Cherchell  du  12  au  21  mars. 

Un  bataillon  du  24'"  (première  division,  monseigneur  le  duc  d'Orléans)  participe  à 
l'expédition  de  Medeali  du  20  avril  au  22  mai,  et  se  trouve  à  l'attaque  et  à  la  prise  du 
col  de  Mouzaïa ,  le  12  mai. 

Le  régiment  (  lre  division ,  général  d'Houdetot)  fait  partie  de  l'expédition  de  Miliana 
du  4  juin  au  4  juillet.  Le  12  juin  ,  le  corps  expéditionnaire  livre  un  combat  à  l'ennemi. 
Le  23  juin,  le  24e  de  ligne,  chargé  de  fermer  la  vallée  qui  conduit  de  Medeah  à  Miliana, 
est  attaqué  par  toute  la  cavalerie  d'Abd-el-Kader;  nos  soldats,  renforcés  par  le  général 
Changarnier,  prennent  l'offensive  et  repoussent  vigoureusement  l'ennemi  qui  se  dis- 
perse et  s'éloigne  rapidement. 

Du  2(J  au  30  août,  le  régiment  fait  partie  d'une  expédition  qui  va  à  Medeah,  sous  les 
ordres  du  général  Changarnier.  —  Le  régiment  prend  part  aux  combats  des  27,  28 
et  à  celui  du  29,  près  des  mines  de  cuivre  ,  au  col  de  Mouzaïa. 

Dans  la  province  d'Alger,  le  24r  de  ligne  concourt  à  l'expédition  dans  la  vallée  du 
Chéliff,  jusqu'à  Milianah,  du  Ier  au  7  octobre,  sous  les  ordres  du  général  Changarnier. 
Il  prend  part  au  combat  du  4,  près  de  Milianah;  à  celui  du  0,  où  l'arrière-garde  dont 
faisait  partie  un  bataillon  du  24e  de  ligne,  eut  les  honneurs  de  la  journée. 

Dans  la  province  de  Titterv,  le  régiment  fait  la  campagne  d'automne  ,  en  octobre  et 
en  novembre. 

1841.  —  Le  24''  de  ligne  (1"  division,  monseigneur  le  duc  de  Nemours)  fait  la 
campagne  du  printemps  et  prend  part  au  ravitaillement  de  Medeah,  du  Ier  au  8  avril , 
et  à  celui  de  Medeah  et  de  Miliana,  du  27  avril  au  9  mai;  il  se  trouve  aux  combats 
du  3  avril ,  et  des  3,  4  et  ô  mai.  Le  régiment  fait  également  partie  de  l'expédition  de 
Boghar  et  de  Thaza,  du  18  mai  au  2  juin;  il  opère  ensuite  dans  la  province  d'Alger, 
du  0  juin  au  3  juillet. 

Dans  la  province  de  Titterv,  le  24e  de  ligne  l'ait  la  campagne  d'automne  du  27  sep- 
tembre au  7  octobre.  Le  2  de  ce  dernier  mois,  les  Kabailes ,  réunis  en  grand  nombre 
à  Chab-el-Gotta,  s' étant  précipités  sur  la  colonne  de  gauche  de  la  division ,  le  21'  les 
maintient  et  "parvient  à  les  éloigner  après  une  charge  vigoureuse. 

71 


58G  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

Le  régiment  fait  partie  de  la  colonne  qui  opère  le  ravitaillement  de  Medeah ,  en 
octobre,  et  prend  part  au  combat  du  bois  des  Oliviers  le  29  de  ce  mois. 

1842.  —  Le  24e  de  ligne  concourt  aux  diverses  opérations  dirigées  par  le  général 
Cbangamier,  en  février,  mars  et  avril,  dans  la  province  d'Alger.  Durant  ces  expédi- 
tions ,  il  prend  une  part  active  à  tous  les  petits  coups  de  main  d'arrière-garde  qui 
ont  lieu,  notamment  à  celui  du  5  avril. 

Il  rentre  en  France  au  mois  de  juillet  1842. 


26""   REGIMENT. 

1857.  —Le  20''  régiment  d'infanterie  de  ligne  arrive  en  Afrique  au  mois  de  sep- 
tembre, et  fait  partie  en  octobre  (4e  brigade  ,  maréchal  de  camp  Bro)  de  la  seconde 
expédition  de  Constautine.  Dans  la  journée  du  7,  il  repousse  vigoureusement  les 
Kab ailes ,  sortis  de  cette  ville  et  qui  attaquent  la  position  de  Coudiat-Aty. 

En  1838  et  1839,  le  régiment  fait  partie  de  la  subdivision  de  Bone. 

1840.  —  Du  10  au  25  avril,  le  26e  participe  à  l'expédition  dirigée  dans  la  province 
de  Constantine ,  contre  les  Haractas. 

Une  colonne,  dont  le  26e  fait  partie,  envoyée  de  Bone  dans  les  cercles  de  PEdough 
pour  lever  l'impôt,  est  attaquée  dans  la  nuit  du  2  au  3  juin,  elle  repousse  vigoureuse- 
ment les  Kabaïles  et  les  disperse. 

300  hommes  du  régiment  coopèrent,  dans  la  subdivision  de  Bone,  à  une  expédition 
contre  les  Sancudjahs  ,  et  prennent  part  à  un  combat  livré  le  13  août. 

1841.  —  Du  27  décembre  1840  au  3  janvier  1841 ,  le  26e  régiment  fait  partie  (sub- 
division de  Bone)  de  l'expédition  chargée  de  tirer  vengeance  de  l'assassinat  commis 
sur  la  personne  du  capitaine  Saget. 

Au  mois  de  mars  1841  ,  le  26e  est  envoyé  dans  la  division  d'Alger  où  il  concourt 
aux  opérations  de  la  campagne  du  printemps,  au  ravitaillement  de  Medeah,  du  Ie'  au 

8  avril,  à  un  second  ravitaillement  de  cette  place  et  à  celui  de  Miliana,  du  27  avril  au 

9  mai;  dans  cette  dernière  expédition,  il  se  trouve  au  combat  du  3  mai  sous  Miliana, 
et  à  ceux  des  4  et  5  du  même  mois,  au  pont  du  Cheliff  (  EI-Kantara)  et  à  Beni-Zug-Zug. 

Dans  la  nuit  du  29  juin,  250  hommes  du  20'  et  des  zouaves,  se  portent  de  Blidah 
sur  la  tribu  de  Harratcha  dans  le  Mouzaïa  ;  ils  surprennent  les  Kabaïles  et  s'emparenl 
de  leur  chef. 

Le  régiment  fait  la  campagne  d'automne,  dans  la  province  de  Tittery,  du  27  sep- 
tembre au  3  octobre. 

Le  W  régiment  rentre  presque  aussitôt  en  opérations  et  concourt  au  ravitaillement 
de  Miliana,  du  7  au  14  octobre;  il  se  trouve  au  combat  de  Chab-el-Gotta,  le  8.  A  la 
lin  du  même  mois  ,  il  assiste  de  nouveau  au  ravitaillement  de  Miliana,  et  prend  part 
au  combat  du  bois  des  Oliviers,  le  29. 

1842.—  Un  bataillon  du  20e  quitte  Alger,  débarque  à  Oran  dans  la  nuit  du  13 
au  14  janvier  1842,  et  est  dirigé  sur  Tlemcen. 

—  Province  d'Alger.  — Le  21  février,  le  régiment  fait  partie  d'une  expédition  diri- 
gée par  le  commandant  supérieur  de  Miliana  contre  la  tribu  de  Bhigas. 

Le  bataillon  détaché  à  Tlemcen  prend  part  à  l'expédition  dirigée  par  le  général 
Bedeau,  du  G  au  14  mars,  contre  le  camp  d'Ah-el-Kader  dans  les  montagnes  de 
Trara  et  de  Medroma.  Il  se  trouve  au  combat  du  II,  livré  par  la  cavalerie  ennemie, 


INFANTERIE  DE  LIGNE.  581 

dans  les;  défilés  de  Keff,  et  à  celui  de  It.ul- la/a ,  le  99  avril,  livré  contre  les  ennemis 
commandés  par  tbd-el-Kader  en  personne. 
Le  m  avril ,  22  hommes  du  26",  chargés  de  l'escorte  de  la  correspondance,  sont 

assaillis,  entre  Bowlïarick  el  Mercd  ,  par  l'on  a  300  cavaliers  arabes;  le  sergent 
Blandan,  commandant  le  détachement  ,  somme  de  se  rendre  par  l'un  des  Arabes,  lui 
répond  par  un  coup  de  fusil  qui  le  renverse;  alors  s'engage  un  combat  acharné.  Blan- 
dan, frappé  de  trois  coups  de  feu  ,  tombe  en  s'écrianl  :  <  Courage  ,  mes  amis,  défen- 
«  dez-vous  jusqu'à  la  mort.  »  Sa  noble  voix  est  entendue,  et  tous  sont  fidèles  à  Tordre 
héroïque  de  leur  sergent.  Mais  bientôt,  le  feu  des  Arabes,  si  supérieur  en  nombre 
met  17  de  ces  braves  hors  de  combat.  5  seulement  restent  debout.  Ils  défendent  encore 
leurs  camarades  blessés  ou  morts  jusqu'à  l'arrivée  des  secours  amenés  par  le  lieute- 
nant-colonel Moris  du  4"  chasseurs,  qui  se  précipitent  sur  l'ennemi  et  le  mettent  en 
fuite. 

Cette  action  héroïque  a  été  portée  à  la  connaissance  de  l'armée,  par  un  ordre  du  jour 
du  gouverneur  général ,  du  il  avril  1842. 

Le  régiment  concourt  à  l'expédition  dans  l'Ouarensenis,  au  mois  de  septembre,  sous 
les  ordres  du  général  Changarnier  ;  il  prend  une  part  considérable  aux  combats  des 
11)  et  20. 

11  fait  partie  d'une  nouvelle  expédition  dans  l'Ouarensenis  ,  en  novembre  et  dé- 
cembre,  sous   le  commandement  du  gouverneur  général. 

1845.  —  Le  26e  régiment,  établi  à  Miliana,  prend  part  à  une  expédition  contre  la 
tribu  des  Reni-Ferrach,  dans  le  mois  de  février  ;  il  fait  partie  d'une  autre  expédition 
contre  les  Beni-Menaeer ,  dans  les  environs  de  Cherchell  ;  le  régiment  visite  quatre 
autre  fractions  des  Beni-Menacer  sur  les  plus  hautes  montagnes  ;  il  y  trouve  une 
vigoureuse  résistance  et  s'y  bat  toute  une  journée. 

Il  est  encore  (octobre  1813)  dans  la  province  d'Alger. 


2.8       RÉGIMENT. 

1830. —  Les  deux  premiers  bataillons  du  28e  régiment  d'infanterie  de  ligne  font 
partie  de  l'expédition  d'Alger  en  1830;  ils  concourent  à  la  prise  de  Sidi-Ferruch,  le  11 
juin,  jour  du  débarquement  ;  ils  se  trouvent  à  la  bataille  de  Staoueli,  le  19  juin,  et  aux 
combats  de  Dely-Ibrahim,  du  24  au  29  du  même  mois;  à  l'investissement,  au  siège  et 
à  la  prise  d'Alger,  du  30  juin  ou  5  juillet. 

Un  bataillon  du  28e  fait  partie  de  l'expédition  de  l'Atlas,  sous  les  ordres  du  général 
Clause! ,  du  17  au  24  novembre  ;  il  prend  part  au  combat  devant  Blidab,  à  la  prise  de 
cette  ville,  le  18,  et  à  celle  de  Medeah,  où  il  reste  avec  un  bataillon  du  20°.  On  a  déjà  vu, 
au  titre  de  ce  dernier  corps ,  comment  cette  faible  garnison  repousse  les  vigoureuses 
attaques  dirigées  contre  la  place  qu'elle  défend,  dans  les  journées  des  27,  28  et  29 
novembre.  Il  fait  aussi  partie  d'une  seconde  expédition  de  Medeah,  en  décembre  1830. 

1851.  —  Ce  régiment  opère  une  reconnaissance  dans  la  plaine  de  la  Metidja  ,  du  7 
au  10  mai. 

Quatre  compagnies  d'élite  font  une  autre  expédition  sur  Medeah  ,  du  25  juin  à  la  fin 
de  juillet,  sous  les  ordres  du  général  Berthezène  \  elles  se  trouvent  au  combat  du  1er 
juillet,  sur  le  plateau  d'Ouara. 

I8T>2.  — Le  28e  de  ligne  rentre  en  France  en  janvier  1832. 


5N8  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

29""'  RÉGIMENT. 

1850.  —  Deux  bataillons  du  29e  de  ligne  font  partie  de  l'expédition  d'Alger,  en  1830  ; 
ils  prennent  part  à  la  bataille  de  Staoueli,  le  1!)  juin  ;  au  combat  du  camp  de  Sidi-Kalef, 
le  24,  et  aux  opérations  du  30  du  même  mois  jusqu'au  5  juillet,  qui  ont  pour  résultat  la 
prise  d'Alger. 

Les  deux  bataillons  sont  compris  dans  l'expédition  de  l'Atlas  qui  amène  la  prise  de 
Blida  et  celle  de  Medeali,  sous  les  ordres  du  général  Clause! ,  du  17  au  29  novembre. 
Un  bataillon  du  20°  fait  aussi  partie  d'une  seconde  expédition  de  Medeali,  au  mois  de 
décembre.  Le  régiment  rentre  en  France  dans  le  courant  du  même  mois  (1830). 


30""   REGIMENT. 

1850. — Le  30'  régiment  de  ligne  fait  partie  de  l'expédition  d'Alger,  en  1830.  11 
prend  part  aux  combats  du  camp  de  Sidi-Kalef,  du  24  au  29  juin,  et  aux  opérations  du 
30  juin  au  5  juillet,  qui  sont  suivies  de  la  prise  d'Alger.  —  Il  concourt  à  l'expédition  de 
Blida,  sous  le  maréchal  Bourmont,  et  à  celle  de  l'Atlas  qui  amène  la  prise  de  Blida 
et  celle  de  Medeali,  sous  les  ordres  du  général  Clausel,  du  17  au  29  novembre. 

Un  bataillon  du  30"'  (l,(  division,  général  Boyer),  fait  partie  de  la  seconde  expédition 
de  Medeali,  au  mois  de  décembre. 

1851.  —  Les  deux  bataillons  de  ce  corps  t'ont  partie  d'une  colonne  qui  opère  une 
reconnaissance  dans  la  plaine  de  la  Metidja,  du  7  au  10  mai. 

Du  25  juin  à  la  fin  de  juillet,  ils  font  une  autre  expédition  de  Medeali,  sous  les  ordres 
du  général  Bertbezène,  et  prennent  part  au  combat  du  1er  juillet  sur  le  plateau  d'Ouara. 

Un  détachement  du  30e,  formant  la  garnison  du  blockaus  d'Oued-el-Kerma,  livre  au 
mois  de  juillet  différents  combats  où  il  montre  beaucoup  de  sans-froid. 

Le  30"  régiment  de  ligne  rentre  eu  France  en  1832. 


31""   REGIMENT. 

Le  31"  régiment  d'infanterie  de  lijjne  arrive  à  Constantine  en  juin  1810.  Au  mois  de 
janvier  I8H,  il  prend  pari  à  l'expédition  contre  la  tribu  des  Beni-Ouelban. 

1842.  — En  mai  et  en  juin,  le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  de  Tebessa  ;  il  se 
trouve  au  combat  du  7  juin  ,  contre  les  Hanenclias  et  autres  tribus  soulevées  par  El- 
llasnaoui. 

1845.  —  Le  31"  fait  partie  de  l'expédition  dirigée  contre  les  Zerdezas ,  du  12  au  22 
février. 

Le  régiment  participe  à  l'expédition  et  à  la  prise  de  Collo,  du  (>  avril  au  14  mai.  Le 
18,  le  31"  prend  pari  à  un  engagement  très-vif  contre  les  Kab ailes. 

Le  31"  fait  partie  de  l'expédition  sur  les  Hanenclias  et  El-llasnaoui  ,  du  21  mai  au 
1"  août.  Le  24  mai,  la  seconde  colonne,  dont  faisait  partie  un  bataillon  du  31",  a  affaire 
à  El-llasnaoui,  ebasse  l'ennemi  de  toutes  ses  positions  et  s'établit  sur  l'Oued-Rhizen. 

Le  31"  régiment  de  ligne  est  toujours  eu  Afrique  dans  la  division  de  Constantine 
octobre  18  13). 


INFANTERIE  DE  LIGNE.  580 


32'  '"■  REGIMENT. 


1849.  Le  32e  régiment  de  ligne  arrive  à  Oran,  le  lOnoveinbre  I  «  12  ;  il  est  aussitôt 
dirigé  sur  Mostaganem. 

1843.  (  Division  de  Mostaganem.)  —  Ce  régimenl  fail  partie  d'une  expédition  dans 
la  vallée  de  l'Oued-Ghrebel ,^n  mars  1843.  Le  21  dt' cv  mois,  la  colonne  atteint  le  ma- 
rabout de  Sidi-Lekhhal  ;  deux  compagnies  d'élite  <lu  32",  formant  Pavant-garde,  reçoi- 
vent l'ordre  de  donner  l'assaut  à  ce  fort.  Les  ennemis  font  une  défense  désespérée 
pendant  une  heure  dans  le  marabout  et  dans  quelques  maisons  voisines  ,  et  ne  cèdent 
enfin,  sur  tous  les  points,  qu'après  avoir  eu  un  grand  nombre  de  tues  ou  blesses. 

Le  régiment  concourt  à  l'expédition  d'El-Esnam  (Orléanville)  et  à  celle  de  Tenez,  en 
avril  et  mai  1843. — Le  14  mai,  à  la  suite  d'une  razzia  faite  sur  les  fractions  rebelles  des 
l'Iitas,  un  bataillon  du  32e  délivre  une  centaine  de  chasseurs  (du  2e  régiment)  qui  se 
défendaient  depuis  plus  de  deux  heures,  contre  3  ou  400  cavaliers  réguliers  et  1,000  à 
I  ,'200  chevaux  des  tribus. 

Le  régiment  fait  partie  <U?  l'expédition  de  l'Ouarensenis,  en  mai,  juin  et  juillet,  et  se 
trouve ,  le  I  de  ce  dernier  mois,  au  combat  de  Zamora  contre  les  Flitas. 

Le  32°  régiment  est  encore  en  Afrique  faisant  partie  de  la  division  de  Mostaganem 
(octobre  IS43). 

33""'  RÉGIMENT. 

Le  33°  régiment  de  ligne  est  embarqué  pour  Alger  le  25  août  1841. 

1842.  — Un  bataillon  de  ce  corps,  sous  les  ordres  du  général  de  Bar,  fait  partie 
d'une  expédition  dans  la  province  de  Tittery,  en  juillet. 

Le  33p,  sous  le  commandement  du  gouverneur  général ,  concourt  à  l'expédition  de 
l'Ouarensenis,  pendant  les  mois  de  novembre  et  décembre.  —  Le  7  décembre,  une  co- 
lonne dont  le  régiment  faisait  partie  est  envoyée  contre  les  tribus  environnant  le  camp 
deGuedhal.  —  Le  9,  le  régiment  prend  part  à  un  combat  vif  et  prolongé,  dans  lequel 
l'ennemi  est  mis  en  déroute  de  toutes  parts.  —  Le  10  décembre,  deux  compagnies, 
une  du  33''  et  une  du  53e,  sont  envoyées  au  secours  de  l' arrière-garde  qui  soutenait 
un  combat  très-animé  contre  les  kabaïles .  Nos  soldats  restent  maîtres  du  terrain  cou- 
vert des  cadavres  de  l'ennemi. 

1845.  —  Le  33e  régiment,  sous  les  ordres  de  monseigneur  le  duc  d'  \_umale  ,  fait 
partie,  dans  le  mois  de  mars,  d'une  expédition  chez  les  Beni-Djaad  et  contre  les  Nez- 
luoia  (province  de  Tittery  ). 

Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  dans  laquelle  monseigneur  le  duc  d'Aumale 
prend  la  smala  d'Abd-el-Kader,  le  16  mai.  Le  capitaine  Dupin ,  officier  d'état-major 
détaché  au  33e,  s'est  particulièrement  distingué  dans  cette  expédition. 

Au  camp  de  Teniet-el-Haad,  quatre  compagnies  du  33e  de  ligne  font  partie  d'une 
colonne  qui  exécute  une  razzia  dans  le  pays  des  Beni-.Media ,  le  29  juin. 

Le  33e  régiment  de  ligne  fait  encore  aujourd'hui  partie  de  l'année  d'Afrique  (octobre 
1843). 

34""   RÉGIMENT. 
Le  31e  régiment  de  liane  fait  partie  de  l'expédition  d'  User,  en  1830,  et  prend  part  à 


Ô90  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

l'investissement,  au  siège  et  à  la  prise  de  cette  ville,  du  29  juin  au  5  juillet;  le  23  de 
ce  dernier  mois,  il  fait  l'expédition  de  Blida,  sous  les  ordres  du  maréchal  Bourmont. 
Ui  retour  de  cette  expédition,  la  faible  colonne  qui  la  compose  soutient  plusieurs  com- 
bats qui  lui  font  honneur. 

Un  bataillon  du  34°  fait  partie  de  l'expédition  de  l'Atlas,  sous  le  maréchal  Clauzel , 
du  27  au  29  novembre;  il  participe  à  la  prise  de  Blida,  ainsi  qu'à  celle  de  Medeah. 

Un  bataillon  du  34e  fait  également  partie  de  la  seconde  expédition  de  Medeah ,  en 
décembre  1830,  et  revient  en  France  à  la  fin  de  ce  même  mois. 


35n,r  REGIMENT. 

1850.  —  Le  35e  de  ligne  fait  partie  de  l'expédition  d'Alger  en  1830,  il  prend  part 
aux  combats  du  camp  de  Sidi-Ferruch,  du  24  au  29  juin;  à  l'investissement,  au  siège 
et  à  la  prise  d'Alger,  du  30  juin  au  5  juillet.  —  Un  bataillon  du  35e  est  désigné  pour 
concourir,  sous  les  ordres  du  général  Clausel ,  à  l'expédition  de  l'Atlas,  du  17  au 
29  novembre.  Mais  nos  troupes  s' étant  emparées  le  18  de  Blida,  le  35e  est  laissé  dans 
cette  place  pour  maintenir  les  communications  entre  Alger  et  le  corps  qui  se  porte  sur 
Medeah.  Le  26,  les  Arabes  attaquent  Blida  avec  des  forces  supérieures;  ils  entrent 
dans  quelques  quartiers  de  la  ville;  on  les  laisse  s'engager  dans  plusieurs  directions; 
alors  deux  compagnies  de  grenadiers  du  35e,  envoyées  sur  leurs  derrières,  en  font  un 
horrible  carnage.  —  Deux  drapeaux  que  l'ennemi  avait  déjà  plantés  dans  l'intérieur  de 
la  place  tombent  au  pouvoir  de  la  garnison.  Le  28,  comme  l'occupation  de  Blida 
n'offrait  aucun  avantage,  le  35''  rallie  le  corps  expéditionnaire  en  retour  de  Medeah,  et 
revient  avec  lui  à  Alger. 

En  décembre  1830,  le  35''  de  ligne  rentre  en  France,  après  avoir  fait  partie  de  la 
seconde  expédition  de  Medeah. 


37me  REGIMENT. 

1850.—  Deux  bataillons  du  37°  de  ligne  font  partie  de  l'expédition  d'Alger  en  1830; 
le  14  juin,  jour  du  débarquement,  ils  contribuent  à  la  prise  de  Sidi-Ferruch  ;  le  19,  ils 
assistent  à  la  bataille  de  Staoueli,  et,  du  24  au  29,  aux  combats  du  camp  de  Dely- 
Ibrahiin  ou  Sidi-Ralef;  du  30  juin  au  5  juillet,  ils  prennent  part  à  l'investissement,  au 
siège  et  à  la  prise  d'Alger. 

Le  1er  bataillon  du  37e  fait  partie  de  l'expédition  de  l'Atlas  (  lrc  brigade,  général 
Achard)  ;  il  concourt  à  la  prise  de  Blida  et  de  Medeah,  du  17  au  29  novembre.  La 
colonne  se  met  en  marche  le  17  novembre,  et,  le  18,  livre  combat  devant  Blida. — Le 
23  novembre ,  après  un  combat  très-opiniatre,  le  corps  expéditionnaire  force  le  passage 
de  l'Atlas  au  col  de  Mouzaïa  ,  et  vient  bivouaquer  à  quatre  lieues  de  Medeah.  Le  29,  le 
corps  expéditionnaire   rentre  dans  ses  cantonnements. 

Un  bataillon  du  37e  participe  à  la  seconde  expédition  de  Medeah,  en  décembre  1830, 
et,  à  la  fin  de  ce  mois,  le  régiment  rentre  en  France. 


41""  REGIMENT. 

1  H."îî».  —  Le  41e  régiment  de  ligne  s'embarque  pour  Alger  à  la  fin  de  septembre  1839. 


INFANTERIE  DE  LIGNE.  591 

—Mai  in  10.  Expédition  de  Medeah.  -Le  i"  bataillon  du  ir,  parti  d'Ôran,  rejoint 
à  Cherche]]  le  corps  expéditionnaire,  il  assiste  au  combat  du  10  mai,  sur  les  hauteurs 
de  la  rive  gauche  <le  l'Oued-el-  Hachem,  ainsi  qu'à  l'attaque  el  à  lu  prise  du  col  de 
Moii/aïa,  le  19  (  1"  colonne,  général  Duvivierj). 

Le  II'  se  trouve  (  division  d'Oran;  au  combat  de  llridia,  le  II  niai, 

Du  21  au  2:5  octobre,  il  t'ait  partie  de  l'expédition  contre  les  Ouled-Ui  (fraction  des 
r.eni- Vnier)  et  les  Gambas;  il  contribue  aussi  à  exécuter  une  razzia  dans  les  matamores 
de  Bou-Chouicha,  du  s  au  il  novembre. 

1841.  —  Ce  régiment  fait  partie  des  troupes  commandées  pour  exécuter  une  razzia, 
du  12  au  14  janvier;  il  se  trouve  à  un  combat  livré  le  14. 

Le  ic  de  ligne  participe  à  l'expédition  de  Tagdempt,  du  is  mai  au  8  juin.  Après  la 
prise  de  celte  place,  le  2">  niai,  le  corps  expéditionnaire  pari  ,  le  2<i,  pour  se  rendre  à 
Mascara.  Le  gouverneur-général  laisse  à  Tagdempt  les  zouaves  et  un  bataillon  du  41e, 
qu'il  place  derrière  les  décombres  du  tort  et  dans  les  maisons  voisines;  à  peine  la 
colonne  est-elle  à  une  portée  de  canon,  que  7  à  800  cavaliers  inondent  les  rues  et  les 
places;  le  bataillon  du  41e  sort  alors  de  son  embuscade,  et  en  jette  15  sur  le  carreau. 
Le  30,  le  corps  expéditionnaire  rencontre  Abd-el-Kader  sur  les  hauteurs  qui  environ- 
nent Mascara;  le  gouverneur  général  lui  livre  combat  et  le  force  à  abandonner  le  ter- 
rain ;  l'armée  prend  possession  de  Mascara,  et  après  y  avoir  séjourné  le  31  mai,  en 
repart  le  1er  juin,  y  laissant  pour  garnison  un  bataillon  du  41e,  etc..  Le  corps  expédi- 
tionnaire se  dirige  sur  Mostaganem  par  Abd-el-Kredda.  Pendant  cette  marche,  l'ar- 
rière-garde, dont  fait  partie  le  41e,  repousse  l'attaque  de  5  à  0,000. Arabes  qu'il  contient 
par  sa  résistance  courageuse.  Le  3  juin,  il  rentre  à  Mostaganem. 

1842.— Le  régiment  concourt  à  l'expédition  dirigée  de  Tlemcen  contre  Abd-el- 
Kader,  le  20  mars.  — En  novembre  et  en  décembre,  il  prend  part  à  une  autre  expédi- 
tion contre  les  Flitas,  sous  les  ordres  du  général  Lamoricière. 

184ô.  —  Le  41e  de  ligne  fait  partie  de  l'expédition  au  sud  de  Mascara  et  dans 
l'Ouarensenis,  dirigée  par  le  général  de  Lamoricière,  pendant  les  mois  de  mai,  juin 
et  juillet.  Le  19  juin,  il  se  trouve  à  un  combat  dans  la  vallée  du  HaUt-Rihou. 
Le  régiment  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


47  ""•  REGIMENT. 

lBôiî.  —  C'est  en  183-3  que  le  47'  régiment  de  ligne  est  appelé  à  faire  partie  de 
l'armée  d'Afrique.  Il  arrive  à  Oran  le  2  septembre,  et  entre  immédiatement  en  cam- 
pagne. 

Il  fait  partie  (4e  brigade,  colonel  Combes,  commandant)  de  l'expédition  de  Mascara, 
du  25 novembre  au  13  décembre.  Le  3  décembre,  la  4e brigade,  formant  l'arrière-garde, 
est  assaillie  par  3,000  chevaux  qui  s'acharnent  particulièrement  sur  les  bataillons  des 
47'  et  06e  régiments,  mais  ces  troupes  ne  sont  pas  ébranlées  un  seul  instant. 

1856.  —  Le  régiment  fait  partie  de  la  colonne  qui  marche  d'Oran,  le  7  avril,  vers 
l'embouchure  de  la  Tafna,  et  arrive,  le  14,  à  Gazer.  Le  1.3,  au  moment  où  la  colonne  se 
met  en  marche  pour  se  porter  à  l'embouchure  de  la  Tafna,  elle  soutient  un  engage- 
ment très-vif  contre  les  troupes  d' Abd-el-Kader. 

Un  bataillon  du  47''  de  ligne,  sous  les  ordres  de  son  colonel  M.  Combes,  fait  partie 
de  l'expédition  sous  les  ordres  du  général  Bugeaud,  dans  la  province  d'Oran,  et  prend 


;<>2  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

part  au  combat  de  la  Sickkack,  le  6  juillet.  Dans  cette  journée  ,  nos  troupes  rompirent 
et  précipitèrent  sur  le  point  le  plus  difficile  du  ravin  la  réserve  qu'Abd-el-Kader  con- 
duisait en  personne.  Il  laissa  12  à  1,500  morts  ou  blessés  sur  le  champ  de  bataille, 
beaucoup  de  chevaux,  d'armes  et  six  drapeaux. 

Le  47''  participe  aux  opérations  dirigées  sur  la  Mina  par  le  général  Létang  ;  il 
prend  part  au  combat  du  12  octobre  183G,  à  Madéra,  et  contribue  à  la  défense  du  poste 
de  la  Tafna,  le  8  novembre. —  Sept  à  huit  cents  Kabailes,  dans  le  but  de  surprendre  le 
fort  Mustapha,  à  la  Tafna,  s'embusquent  pendant  la  nuit  à  une  petite  distance  de  cet 
ouvrage  contre  lequel  ils  dirigent,  à  la  pointe  du  jour,  un  feu  très-nourri;  mais  la 
garnison  riposte  si  bien,  qu'en  peu  d'instants  elle  force  l'ennemi  à  se  retirer  après  avoir 
eu  25  à  30  tués. 

Le  régiment  fait  partie  de  la  colonne,  partie  d'Oran,  qui  ravitaille  Tlemcen,  du  23 
novembre  au  4  décembre  1836.  —  Dans  son  retour  à  Oran,  elle  est  attaquée,  le  2  dé- 
cembre, au  défilé  de  la  Chair.  L'ennemi  est  vigoureusement  reçu,  et  la  1"  brigade 
ayant  pris  l'offensive  ,  le  repousse  sur  tous  les  points  en  lui  faisant  éprouver  des  pertes 
considérables. 

1857.  —  Les  22  et  23  septembre,  le  47"'  de  ligne  contribue  à  la  défense  du  camp  de 
ed  Medjezammar. 

Deux  bataillons  du  régiment  (4e  brigade,  général  Bro),  prennent  part  à  la  seconde 
expédition  de  Constantine,  du  6  au  13  octobre.  —  Le  7  octobre,  la  brigade  repousse  les 
Arabes  venus  du  camp  d'Abmed-Bey.  —  Dans  la  nuit  du  10  au  11,  le  47e,  de  garde  à  la 
tranchée,  repousse  vigoureusement  l'ennemi  à  la  baïonnette,  dans  une  sortie  qu'il  fait 
contre  nous. 

A  l'assaut  de  Constantine,  le  13  octobre,  les  colonnes  d'attaque  sous  les  ordres  de 
monseigneur  le  duc  de  Nemours  ,  s'élancent  successivement  sur  la  brèche.  Trois  cents 
hommes  du  47''  régiment  font  partie  de  la  seconde  colonne  commandée  par  le  colonel 
(lombes.  L'ennemi  oppose  la  résistance  la  plus  acharnée. 

Le  colonel  Combes,  frappé  d'un  coup  mortel  pendant  l'assaut,  descend  de  la  brèche, 
et  dit  avec  un  calme  et  une  résignation  qui  sont  admirés  de  tous  : 

•<  Ceux  qui  ne  sont  pas  blessés  mortellement  pourront  se  réjouir  d'un  aussi  beau 

<  succès.  Pour  moi,  je  suis  heureux  d'avoir  pu  faire  encore  quelque  chose  pour  le  lîoi 

<  et  pour  la  France.  »  \  peine  a-t-il  prononcé  ces  nobles  paroles  qu'il  tombe ,  et  le  lô 
octobre ,  il  rend  le  dernier  soupir. 

Après  la  prise  de  Constantine,  le  47'  régiment  est  envoyé  a  lione,  ensuite  à  Alger,  et 
il  rentre  en  France  dans  les  premiers  jours  (]yi  mois  d'août  1830. 


48       REGIMENT 

1830.  —  Le  48e  régiment  de  ligne,  appelé  à  faire  partie  de  l'expédition  d'Alger,  en 
1830,  prend  pari  à  la  bataille  de  Staoueli,  le  19 juin,  et,  du  20  juin  au  5  juillet,  à  l'in- 
vestissement ,  au  siège  et  à  la  prise  d'Alger.  Au  mois  de  décembre  il  rentre  en  France. 

P.etourné  en  Afrique  au  mois  d'avril  1837,  le  48e  fait  partie  d'une  expédition  qui  a 
pour  but  de  châtier  les  Isser  et  les  Amraouas.  Il  prend  part  aux  combats  qui  sont 
livrés  contre  ces  tribus,  les  18  et  19  mai.  Après  ces  engagements,  420  hommes  du 
régiment  sont  laissés  avec  d'autres  fractions  de  corps  à  Boudouaou ,  pour  former  la 


INFANTERIE  DE  LIGNE.  503 

garnison  de  ce  poste.  Cette  garnison,  attaquée  avec  impétuosité,  le  28  mai,  par  4  à 
5,000  Kabaïles,  dont  t,ooo  cavaliers,  les  repousse  partoul  avec  vigueur. 

(Division  d'Alger.)  —  ,2°  hommes  <ln  I81'  et  du  IIe  régiment  prennent  part  au 
combat  du  21  mai,  en  avant  du  blockaus  d'Ouled-Yaïch. 

T.c  28  mai ,  la  garnison  de  Boudouaou  attaque  et  met  en  déroute  un  nombre  assez 
considérable  «le  Kabaïles. 

Le  48''  fait  encore  partie  «le  la  division  d'  Uger  pendant  les  années  18:58,  18:!!). 

1840.  —  Deux  bataillons  du  18' ,  sous  les  ordres  du  maréchal  Valcc,  prennent  part  à 
l'expédition  sur  le  Fondouck,  du  18  au  20  avril. 

Du  2(i  de  ce  mois  au  22  mai,  un  bataillon  (2'  brigade,  général  Rumigny)  fait  partie 
de  l'expédition  de  Medeah.  Au  combat  de  l'Oued-Ger,  le  30  avril,  les  troupes  du  géuéral 
Rumigny  sont  vivement  attaquées;  L'engagement  est  soutenu  avec  une  énergie  remar- 
quable; après  deux  bernes  de  combat,  la  cavalerie  arabe,  découragée,  cesse  son  feu  et 
se  retire  avec  de  grandes  pertes.— Le  12  mai,  un  bataillon  du  48e  prend  part  à  l'attaque 
et  à  la  prise  du  col  de  Mouzaïa  ;  le  30,  au  combat  du  bois  des  Oliviers,  au  retour 
de  Medeah. 

Le  -18''  fait  partie  de  l'expédition  de  Milianab,  du  4  juin  au  4  juillet.— Au  combat  du 
15  juin  ,  près  du  bois  des  Oliviers ,  il  se  précipite  sur  l'ennemi ,  le  cbasse  des  ravins  la 
baïonnette  dans  les  reins,  et  le  disperse  dans  toutes  les  directions. 

(  Division  d'Alger,  sous  les  ordres  du  général  Changarnier.) —  Le  régiment  participe 
à  l'expédition  dirigée 'dans  la  vallée  du  Cheliff  jusqu'à  Milianab,  du  Ier  au  7  octobre. 

Dans  la  province  de  Tittery,  le  48e  prend  part  aux  opérations  de  la  campagne  d'au- 
tomne, du  2(>  octobre  au  22  novembre. 

1841.— Le  21  mars,  des  Hadjoutes  s'étant  approchés  de  Coleab,  le  chef  de  bataillon 
du48eDeCompsen  sort  brusquement  avec  100  hommes  d'infanterie,  un  peloton  de  gen- 
darmes maures,  met  les  ennemis  en  fuite,  en  prend  deux,  et  ramène  179  têtes  de  bétail. 

Le  régiment,  sous  les  ordres  de  Son  Altesse  Royale  monseigneur  le  duc  de  Nemours, 
concourt  à  la  campagne  du  printemps ,  et,  du  1er  au  8  avril ,  fait  partie  de  la  colonne 
chargée  de  ravitailler  Medeah  ;  il  coopère  ensuite  à  un  second  ravitaillement  de  cette 
ville  et  à  celui  de  Milianab,  du  27  avril  au  9  mai.  Il  se  trouve  aux  engagements  qui  ont 
lieu  pendant  ces  expéditions,  les  3  avril,  3  et  5  mai. 

1842.  —Au  mois  d'avril  (division  d'Alger),  le  48''  fait  partie  de  l'expédition  contre 
les  Beni-Menacer.  Le  régiment  fait  aussi  partie  de  l'expédition  dirigée,  du  1G  au  17  mai, 
dans  le  bois  des  Karessa. 

Le  régiment  participe ,  sous  les  ordres  du  général  Cbangarnier,  aux  opérations  de  la 
campagne  du  printemps  dans  la  division  d'Alger. 

Un  bataillon  du  48e,  sous  les  ordres  du  général  De  Bar,  concourt,  dans  le  mois  de 
juillet,  à  une  expédition  exécutée  dans  la  province  de  Tittery. 

Du  29  septembre  au  16  octobre,  sous  le  commandement  du  gouverneur  général,  le 
régiment  fait  partie  de  l'expédition  dans  l'est  de  la  province  d'Alger  (ex-kalifat  de  Ben- 
Salem).  —Le  5  octobre,  les  deux  bataillons  d'arrière-garde  étant  attaqués  en  queue 
par  la  cavalerie  de  Ben-Salem  et  un  certain  nombre  de  fantassins,  le  48e  reçoit  l'ordre 
d'aborder  l'ennemi  à  la  baïonnette.  Le  colonel  Leblond  se  porte  en  avant  au  pas  de 
charge  ;  mais  en  abordant  la  position  des  Kabaïles,  il  reçoit  à  vingt-cinq  pas  une  dé- 
charge  qui  le  renverse  mort.  L'ennemi  est  culbuté,  mis  en  fuite  ;  mais  la  perte  du  colo- 
nel Leblond  cause  à  l'armée  des  regrets  mérités. 

75 


59'*  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

En  novembre  et  en  décembre,  le  régiment,  sous  les  ordres  du  gouverneur  général, 
concourt  à  l'expédition  de  l'Ouarensenis. 

1843.  —  Le  48e  de  ligne  prend  part  à  l'expédition  dirigée  contre  les  Beni-Menacer, 
entre  Cherchell  et  Tenez  ,  en  janvier,  février  et  mars. 

Le  régiment  participe  aux  opérations  de  la  colonne  de  Cherchell,  du  11  au  12  avril. 

En  mai  et  en  juin,  le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  de  l'Ouarensenis  ,  sous  les 
ordres  du  général  Changarnier. 

Le  -18e  de  ligne  est  encore  en  Afrique  (octobre  1843). 


49        REGIMENT 

1830.  — Le  49e  de  ligne,  désigné  pour  faire  partie  de  l'expédition  d'Alger,  prend 
part  à  la  bataille  de  Staoueli,  le  19  juin;  à  l'investissement,  au  siège  et  à  la  prise 
d'Alger,  du  24  juin  au  5  juillet. 

Le  régiment  participe  ensuite  à  l'expédition  de  Bone.  Le  corps  expéditionnaire, 
embarqué  le  2.3  juillet ,  arrive  devant  le  port  de  Bone  le  2  août ,  débarque  sans  obstacle 
et  prend  possession  de  la  ville.  Dans  les  journées  des  G,  7,  10  et  11  août,  les  ennemis 
attaquent  avec  un  grand  acharnement  deux  redoutes  en  avant  de  la  ville-,  ils  sont 
repoussés  avec  une  intrépidité  non  moins  grande.  Le  général  Damrémont,  qui  com- 
mandait cette  expédition ,  ayant  reçu,  le  15  août,  l'ordre  d'abandonner  la  place  de  Bone 
et  ramener  les  troupes  à  Alger. 

Le  régiment  rentre  en  France  à  la  lin  de  l'année  1830. 


53""  REGIMENT. 

1840.  — Le  53e  régiment  de  ligne  est  embarqué  pour  Alger  les  19  et  20  juin  1840. 
En  octobre  et  en  novembre  de  la  même  année ,  il  fait  la  campagne  d'automne  dans  la 
province  de  Tittery. 

1841. —  (Province  de  Tittery.)  —  Le  53e  prend  part  à  la  campagne  du  printemps,  au 
ravitaillement  de  Medeah,  du  1"  au  8  avril.  Dans  un  engagement  qui  a  lieu  le  3,  il 
contribue  à  battre  et  à  disperser  les  ennemis. 

Le  régiment  fait  partie  de  la  colonne  de  ravitaillement  de  Medeah  et  de  Milianali, 
du  27  avril  au  9  mai,  et  il  se  trouve  aux  engagements  qui  ont  lieu  pendant  ces  expédi- 
tions, les  3,  4  et  5  mai. 

(Province  d'Alger.)  —  Le  53e,  sous  les  ordres  du  général  Baraguey-d'Hilliers,  con- 
court à  l'expédition  de  Boghar  et  de  Thaza,  du  18  mai  au  2  juin. 

1842. — En  avril  1842,  le  ô3c  fait  partie  de  l'expédition  dirigée  contre  les  Beni- 
Menacer. 

En  novembre  et  en  décembre,  sous  les  ordres  du  gouverneur  général,  le  régiment 
fait  partie  de  l'expédition  de  l'Ouarensenis. 

1845. — Le  53e  régiment  fait  partie  de  la  garnison  de  Milianali,  et  prend  part  à 
l'expédition  contre  les  tribus  des  Beni-Ferrach  et  des  Beni-Menacer,  en  février. 

Au  camp  de  Teniez-el-Had,  il  concourt  à  la  razzia  du  29  juin,  chez  les  Beni-Meda. 

Le  53e  de  ligne  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


INFANTERIE  DE  LIGNE.  595 

55""   RÉGIMENT. 

1859-1835.  — -  Le  55e  régimenl  de  ligne-,  appelé  à  faire  partie  de  l'armée  d'Afrique 
au  mois  de  mai  is:!2 ,  débarque  à  Boue,  où  il  reste  jusqu'à  son  retour  en  France,  en 
novembre  ik:>:>.  il  se  trouve  au  combal  du  13  mais  is:j:>,  en  avant  «le  cette  ville,  et  il 
concourt  à  l'expédition  contre  les  Ouled- Ulia,  le  22  avril  suivant. 

Le  •".'  bataillon  n'est  rentre  qu'en  juillet  1834. 


56""    REGIMENT. 

1841.  —  Le  56e  de  ligne  s'embarque  pour  l'Afrique  en  mars  1 81  i  ;  il  fait  partie  de 

l'expédition  de  Tagdempt  (province  d'Oran),  du  18  mai  au  3  juin. 

18  i2.  —  Le  régiment  fait  partie  d'une  expédition  dirigée  de  Tlemcen  par  le  général 
Bedeau,  du  C>  au  14  mars,  contre  Abd-el-Kader,  établi  dans  les  montagnes  de  Trara  et 
de  Nedroma. 

—  Subdivision  de  Mostaganem.  —  Un  bataillon  du  56e ,  sous  les  ordres  du  général 
Gentil ,  fait  partie  d'une  expédition  contre  les  Chearfas  et  autres  tribus,  en  décembre 
1812,  et  concourt  à  l'exécution  d'une  razzia  le  20. 

1845.  —  Division  de  Mascara.  —  Le  G  mars ,  le  colonel  Géry,  du  SGP ,  envoyé  pour 
établir  un  pont  de  chevalets  sur  le  Cheiiff ,  est  attaqué  sur  les  deux  rives ,  au  moment 
de  commencer  les  travaux ,  par  une  troupe  de  Kabaïles  Beni-Zerouels ,  qu'il  repouss 
avec  perte. 

Le  18  avril,  deux  bataillons  du  56e  sont  envoyés  pour  combattre.  Abd-el-Kader  qui  a 
paru  dans  la  plaine  d'Eghris. 

Le  2  mai,  le  50°  atteint  la  queue  d'une  colonne  émigrante  qu'il  poursuit  depuis  plu- 
sieurs jours  ,  et  fait  un  butin  considérable. 

Le  colonel  Géry  fait,  avec  son  régiment,  une  expédition  au  sud  de  Mascara,  du  18 
mai  à  fin  juin.  Le  21  mai,  il  exécute  une  razzia  sur  les  Beni-Meniarennes-Thoutat,  fait 
140  prisonniers,  et  s'empare  d'un  immense  butin  en  troupeaux,  tentes,  armes,  etc... 
Le  26  du  même  mois,  il  se  dirige  sur  les  Ouled-Aouf  et  leur  enlève  dix  grands  douars  ; 
les  tentes  et  ce  qu'elles  renferment,  1500  têtes  de  bétail,  105  prisonniers  sont  le  résul- 
tat de  ce  coup  de  main.  —  Le  22  juin  ,  le  56e  soutient  à  Djeda  un  très-beau  combat 
contre  Abd-el-Kader  et  ses  troupes  régulières  ;  250  cadavres  au  moins  sont  abandon- 
nés par  l'ennemi ,  140  fantassins  et  cavaliers  réguliers  sont  faits  prisonniers ,  et  en 
outre,  un  butin  immense  reste  au  pouvoir  de  nos  troupes. 

Le  12  septembre,  le  colonel  Géry  exécute  un  beau  coup  de  main  sur  le  camp  d' Abd- 
el-Kader,  à  Assian-ïirsin. 

Le  56e  régiment  de  ligne  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


58       REGIMENT. 


1840.  —  Le  58e  régiment  de  ligne  est  envoyé  en  Afrique  en  1840;  un  bataillon, 
sous  les  ordres  du  général  Rumigny,  fait  partie  de  l'expédition  de  Medeah,  du  22  avril 
au  22  mai.  Le  30  avril,  il  se  trouve  au  combat  de  l'Oued-Ger.  —  Le  12  mai ,  pendant 
que  les  colonnes  d'attaque  s'emparent  du  col  de  Mouzaïa ,  l'arrière  -  garde,  composée 


596  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

du  58''  de  ligne,  du  17e  léger  et  de  la  légion  étrangère,  soutient  plusieurs  combats  contre 
de  nombreux  rassemblements  de  Kabaïles,  et  leur  fait  perdre  beaucoup  de  monde. 

Pendant  l'expédition  de  Milianah,  une  colonne  où  se  trouvaient  400  hommes  du  58e, 
est  dirigée  de  Medeah  sur  Milianah,  le  22  juin,  et  rentre  le  26  suivant,  après  avoir 
assisté  à  deux  combats  près  de  cette  dernière  ville,  les  23  et  25. 

1841.  —  Le  régiment,  sous  les  ordres  de  monseigneur  le  duc  de  Nemours,  prend 
part  à  la  campagne  du  printemps,  à  deux  ravitaillements  de  Medeah  et  à  celui  de  IMi- 
lianah,  du  1"  avril  au  9  mai.  Pendant  cette  dernière  expédition,  le  58e  se  trouve  aux 
combats  des  3,  4  et  5  mai.  Dans  la  province  de  Tittery,  il  participe  a  la  campagne  d'au- 
tomne, du  27  septembre  au  30  octobre. 

1842.  —  Garnison  de  Milianah.  —  Du  12  au  18  juillet,  300  hommes  du  58'',  sous 
les  ordres  du  lieutenant-colonel  Saint-Arnaud,  commandant  de  la  place,  font  partie 
d'une  expédition  dans  l'ouest  du  kalifat  de  Milianah.  Au  mois  d'octobre  suivant,  le  58e 
prend  part  à  une  autre  expédition  dirigée  contre  les  montagnards  du  nord  de  Milianah. 

1845.  —  Garnison  de  Milianah.  —  En  février,  cette  garnison  fait  une  expédition 
contre  la  tribu  de  Beni-Ferrach. 

Le  régiment  prend  part  aussi,  au  mois  de  février,  à  une  expédition  contre  les  Beni- 
Menacer,  aux  environs  de  Chercbell. 

En  mai  et  juin,  le  régiment  est  compris  parmi  les  troupes  qui,  sous  les  ordres  du 
général  Changarnier,  font  une  expédition  dans  l'ouest  de  l'Ouarensenis.  Le  18  mai,  la 
colonne,  ayant  atteint  la  pointe  est  de  l'Ouarensenis,  l'avant-garde  culbute  promptement 
les  Kabaïles,  qui  font  leur  soumission  le  20.  Cette  opération  a  eu  pour  résultat 
200  prisonniers  et  la  prise  d'un  immense  troupeau  ;  malheureusement  elle  a  coûté  la  vie 
au  brave  colonel  d'IIlens,  du  58e. 

Le  58e  régiment  de  ligne  est  encore  en  Afrique  (octobre  1843). 


59""   REGIMENT. 

1853.  — Le  59e  régiment  de  ligne,  désigné  pour  faire  partie  de  l'expédition  de  Bou- 
gie, part  de  Toulon  le  22  septembre,  et  débarque,  le  29,  sur  la  rade  de  cette  place,  sous 
le  ieu  de  l'ennemi.  U  s'empare  de  la  Casauba,  des  forts  Moussa  et  Abd-el-Kader,  et 
de  toutes  les  hauteurs  qui  sont  vigoureusement  défendues  par  une  partie  des  habitants 
et  les  Kabaïles  du  voisinage.  Nos  troupes  s'emparent  de  la  position  de  Boali  et  y  cons- 
truisent un  blockhaus.  Le  12  octobre,  elles  font  une  attaque  contre  le  mont  Gouraya  et 
enlèvent  cette  position  importante;  le  caporal  Gauthier,  des  grenadiers  du  1er  bataillon 
du  59e.  y  parvient  le  premier  et  arbore  le  drapeau  tricolore  sur  le  marabout. 

Le  régiment  contribue  à  repousser  les  attaques  des  Arabes  aux  avant-postes ,  les  24 
et  25  octobre. 

1854.  —  Le  2  mars,  la  garnison  de  Bougie  (750  hommes  du  59e,  du  3e  chasseurs, 
des  zouaves,  de  l'artillerie,  sous  le  commandement  du  chef  de  bataillon  Duvivier  )  exé- 
cute une  grande  reconnaissance  aux  environs  de  la  place. 

Le  23  avril,  les  Kabaïles  inquiètent  150  travailleurs  du  59e,  occupés  au  contre-fort  de 
Mouzaïa,  et  blessent  deux  officiers  et  trois  hommes.  Le  commandant  sort  avec  230 
hommes  du  59e  de  ligne;  on  poursuit  les  Kabaïles  jusqu'au  village  d'Aïn-Onneun,  el, 
après  un  feu  très-vif  de  mousqueterie,  ils  sont  repoussés,  laissant  beaucoup  de  morts 
sur  le  terrain. 


INFANTERIE  I>K  LIGNE.  897 

Le  io  octobre,  l'ennemi  attaque  sur  toute  la  ligne.  Le  blockhaus  Salem, commandé 

par  M.  IMahout,  SOUS-Heutenanl  au  .}!>•',  est  surtout  l'Objet  (les  plus  grands  efforts  et  do 
plus  vif  acharnement. 

183i>.  —  Boue.  —  l(>(>  hommes  du  :>!)'  de  ligue  font  une  expédition  contre  les  Beni- 
Salah,  les  :;  et  i  octobre  \x:\-'>. 

1836.    -1,270  hommes  du  59e   de  ligne   fout   partie  de  la   première  expédition  de 

Constantine,  au  mois  de  novembre.  Le  23  <le  ce  mois,  le  général  Trézel,  attaqué  du  côté 

de  Mansourah,  fait  repousser  vivement  les  Arahes  par  le  59e.  Dans  la  nuit  du  23  au  2-1 
le  régiment  coneourt  avec  le  <>:>'  à  l'attaque  de  la  porte  d'KI-Kantara. 

Au  retourne  la  première  expédition  de  Constantine,  le  59e  de  ligne  rentre  en  France. 


61       REGIMENT. 

De  1837  à  1850.  —  En  octobre  1837,  le  61"'  de  ligne  est  appelé  à  faire  partie  de 
l'armée  d'Afrique  ;  il  est  envoyé  ,  dès  son  débarquement ,  à  Boue  ,  d'où  il  est  ensuite 
dirigé  sur  Pbilippeville. 

1840.  (Province  de  Constantine  ).  —  Un  bataillon  du  61e  prend  part  à  une  expédi- 
tion contre  les  Beni-Saaks  et  les  Beni-Duelban,  le  2  février;  à  une  autre  expédition 
contre  les  Aractas,  du  16  au  25  avril. 

Un  bataillon  du  régiment  se  trouve,  le  Ier  septembre ,  au  combat  de  Merjazergba  , 
près  Sétif;  le  13  du  même  mois,  une  colonne  sous  les  ordres  du  colonel  Josse,  du  61e, 
livre  un  combat  au  pied  du  col  d'Ouled-Ibrabim. 

1841.  — Un  détachement  de  spahis  et  quatre  compagnies  du  1er  bataillon  du  61e, 
sous  les  ordres  du  commandant  Michelot,  de  ce  dernier  corps,  partent  de  Sétif,  le  22 
mars,  pour  châtier  les  Ouled-Skemedia. 

Quatre  cents  hommes  du  61e,  sous  le  commandement  du  lieutenant-colonel  Canneau, 
du  régiment,  concourent  à  une  expédition  contre  la  tribu  des  Ouled-Selem. 

1842.  — Le  26  août,  le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  dirigée  par  le  général 
Sil lègue,  contre  la  tribu  des  Ouled-Ben-Gassem ,  qu'on  trouve  complètement  aban- 
donnée. La  colonne  se  porte  sur  la  tribu  des  Hanenchas  ;  elle  y  trouve  des  forces  enne- 
mies considérables,  qu'elle  attaque.  Le  combat  dure  pendant  près  de  quatres  heures. 
L'ennemi  perd  plus  de  80  morts  et  plus  de  100  blessés. 

1845.  —Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  contre  les  Zerdezas ,  du  12  au  22 
février,  et  de  celle  de  l'Edough ,  du  22  de  ce  mois  au  14  mars.  Dans  la  nuit  du  2  au  3 
mars,  trois  compagnies  de  grenadiers  du  61e,  sous  les  ordres  du  commandant  Monta- 
gnac,  reçoivent  l'ordre  d'aller  investir  et  d'amener  mort  ou  vif  Si-Zerdoud  caché  à  trois 
lieues  du  camp,  dans  les  montagnes  de  Collo.  M.  Montagnac  dispose  si  bien  ses  troupes, 
que  Zerdoud,  quoique  averti  de  son  approche,  ne  peut  fuir  et  est  tué  par  les  grena- 
diers Eymann  et  Fyniel. 

Du  7  avril  au  14  mai,  le  61e  concourt  à  l'expédition  de  Collo. 

Du  23  mai  au  1er  août,  un  bataillon  formé  de  six  compagnies  d'élite  du  61e  fait  partie 
de  l'expédition  contre  les  Hanenchas  et  El-Hasnaoui.  Le  24  mai,  la  seconde  colonne, 
commandée  parle  colonel  Herbillon,  du  61e,  a  affaire  à  El-Hasnaoui,  mais  nos  troupes 
conduites  avec  habileté  et  vigueur,  chassent  l'ennemi  de  toutes  ses  positions  et  s'éta- 
blissent sur  l'Oued-Rhizen. 

Le  61e  régiment  de  ligne  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


598  STATISTIQUE  DES  REGIMENTS. 

62       RÉGIMENT. 

1856.  —  Le  62*1  régiment  de  ligne  débarque  en  Afrique  ,  sur  la  plage  de  la  Tafna  , 
le  (i  juin  1836  ;  il  prend  part  à  l'expédition  commandée  par  le  général  Bugeaud  dans  la 
province  d'Oran,  et  se  trouve  au  combat  du  12  juin. 

Au  combat  de  la  Sickack  ,  le  6  juillet ,  le  62e  et  un  demi-bataillon  d'Afrique  chargent 
les  Arabes  qui  attaquaient  le  convoi ,  et  les  précipitent  dans  le  ravin  en  leur  faisant 
éprouver  des  pertes  considérables. 

En  novembre  1836,  1,607  hommes  du  62n  (3e  brigade,  colonel  Levesque),  font  partie 
de  l'expédition  de  Constantine. 

1859.  (Province  d'Alger.)  — Le  régiment  prend  part  a  l'engagement  du  10  décembre, 
entre  le  camp  de  l'Arba  et  le  cours  de  l'Aracb. 

(Province  de  Constantine  \  — Camp  de  Sétif;  deux  compagnies  d'élite  du  62e  font 
partie  d'une  expédition  contre  les  Ouled-Nibotz. 

1840.  — Le  2  février,  un  bataillon  du  62"'  fait,  partie  d'une  expédition  commandée 
par  le  colonel  Lafontaine,  contre  les  Beni-Saak  et  les  Beni-Duelkan. 

Le  régiment  fait  également  partie  d'une  expédition  dirigée  contre  la  tribu  des  Oua- 
mars,  le  21  avril,  et  se  trouve  au  combat  livré  à  quatre  lieues  de  Sétif.  Après  cette 
expédition,  le  62'  est  envoyé  à  Philippeville. 

1841.  —  Une  colonne  où  se  trouvent  400  hommes  d'infanterie,  etc.,  part  de  Philip- 
peville, le  1er  avril,  pour  châtier  le  scheik  Ben-el-Lakal ,  de  la  tribu  des  Zerdezas. 

Trois  cents  hommes  du  62e  font  partie  de  l'expédition  sortie  de  Philippeville,  le  12 
septembre,  pour  châtier  les  Rabaïles.  Le  13,  la  colonne  a  de  brillants  engagements  qui 
se  prolongent  pendant  quatorze  heures ,  et  taille  en  pièces  ceux  des  ennemis  qui  ne 
peuvent  lui  échapper. 

Le  62e  régiment  de  ligne  rentre  en  France  au  mois  de  décembre  1841 . 


63""'  REGIMENT. 

185iî.  — Le  63*'  régiment  de  ligne  débarque  en  Afrique  au  mois  d'avril  1835.  Du  18 
au  22  octobre,  il  prend  part,  dans  la  province  d'Alger,  à  une  expédition  dans  la  Mi- 
tidja;  et  du  25  novembre  au  13  décembre,  dans  la  province  d'Oran ,  il  concourt  à 
l'expédition  de  Mascara. 

1836.  ^Province  d'Alger).  —  Le  63"'  fait  partie  d'une  expédition  dirigée  vers  Me- 
deab  ;  il  se  trouve  au  combat  du  2  avril ,  au  passage  du  col  de  Mouzaïa ,  et  le  4  du 
même  mois,  il  arrive  à  Medeah. 

1,301  hommes  du  régiment  font  partie  de  l'expédition  de  Constantine,  en  novembre 
1836.  Dans  la  journé  du  24  (pendant  la  retraite),  l'arrière-garde  a  à  soutenir  l'attaque 
de  toute  la  garnison  de  Constantine  et  de  cavaliers  des  tribus  voisines.  Mais  le  63e  ré- 
giment et  le  bataillon  du  2e  léger,  soutenus  par  les  chasseurs  d'Afrique  ,  repoussent 
brillamment  toutes  les  attaques,  font  éprouver  de  grandes  pertes  à  l'ennemi  et  le 
contiennent  constamment. 

1857.  —  Le  régiment  concourt  à  une  reconnaissance  vers  l'Arbah,  du  23  au  26 
février. 

En  1838  le  régiment  reste  à  Alger.  Il  rentre  en  France  eu  juillet  1830. 


INFANTERIE  DE  UtiNE.  591) 


64""    REGIMENT 


1841.  —  Le  64e  régiment  de  ligne  débarque  à  Muer,  le  13  septembre  1841. 

1849.  —  (Province  d'  Uger).  Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  dirigée  contre 
les  Beni-Menacer,  en  avril  i s  12. 

Le  régiment  fait  l'expédition  du  printemps  sous  les  ordres  du  général  Changarnier; 
il  prend  part,  le  .">  juin,  à  un  beau  combat  d'arrière-garde  livré  par  le  colonel  Leblond, 
du  48e,  dans  lequel  cet  officier  supérieur  est  vigoureusement  seconde  par  le  colonel 
Picouleau,  du  64"»  et  le  chef  de  bataillon  Mellies,  du  même  corps. 

Le  commandant  llellics,  dans  un  autre  combat,  l'ait  un  retour  offensif  très-brillant , 
qui  décourage  l'ennemi  pour  le  reste  de  la  journée. 

(Garnison  de  Milianab  ).  — 300  hommes  du  64e,  sous  les  ordres  du  lieutenant-colonel 
Saint- Arnaud,  concourent  à  une  expédition  dans  l'ouest  du  kalifat  de  Milianah,  du  12 
au  18  juillet. 

Du  29  septembre  au  1(J  octobre,  sous  le  commandement  du  gouverneur  général ,  le 
régiment  fait  partie  de  l'expédition  dans  l'est  de  la  province  d'Alger.  Un  bataillon  du 
64*'  prend  part  au  combat  qui  a  lieu  le  5  octobre,  dans  lequel  est  tué  le  colonel  Leblond 
du  48L. 

En  octobre ,  le  régiment  se  trouve,  compris  parmi  les  troupes  de  l'expédition  dirigée 
contre  les  montagnards  du  nord  de  Milianah.  Dans  la  nuit  du  10  au  11  ,  ces  Arabes 
sont  enveloppés,  et  après  un  combat  dans  des  lieux  très-difficiles,  on  s'empare  de  leurs 
villages,  d'une  partie  de  leurs  troupeaux  et  d'une  cinquantaine  de  prisonniers. 

Le  64e  prend  part  à  une  expédition  dirigée  par  le  gouverneur  général  dans  l'Ouaren- 
senis,  en  novembre  et  décembre.  Le  9  décembre,  dans  un  combat  vif  et  prolongé,  le 
64e  contribue  à  mettre  en  déroute  les   Arabes  qui  entouraient   notre  colonne. 

1845.  — Le  régiment  coucourt  à  une  expédition  contre  la  tribu  des  Beni-Ferruch , 
en  février  1843.  Dans  ce  même  mois,  il  fait  partie  de  l'expédition  dirigée  contre  les 
Beni-Menacer,  dans  les  environs  de  Cherchell. 

Le  régiment  fait  l'expédition  dans  l'ouest  de  l'Ouarensenis  ,  sous  les  ordres  du 
général  Changarnier,  en  mai  et  juin  1843. 

1,300  hommes  des  33e,  64e  de  ligne  et  des  zouaves  sont  détachés  ,  le  10  mai ,  pour 
faire  partie  de  l'expédition  dans  laquelle  Son  Vitesse  Royale  monseigneur  le  duc 
d'Aumale  prend  la  smala  d' Abd-el-Kader,  le  10  mai  1843. 

Le  64e  régiment  de  ligne  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


66""   RÉGIMENT. 

185îi.  —  Le  3e  bataillon  du  66e  régiment  de  ligne  débarque  à  Oran  en  avril  1832;  il 
est  suivi  du  4e,  qui  arrive  par  détachements  dans  les  mois  de  juin,  juillet  et  août. 

—  A  Oran. — Le  23  octobre,  le  parc  est  attaqué  par  500  cavaliers  garabas:  200  hommes 
du  ()()••  concourent  à  mettre  les  Arabes  en  fuite. 

Le  régiment  se  trouve  au  combat  de  Sidi-Chabal.  Le  10  novembre,  la  garnison  du 
fort  Saint-Philippe,  commandée  par  le  capitaine  Claparède ,  des  voltigeurs,  culbute 
500  fantassins  arabes  qui  s'étaient  je'.és,  dès  le  commencement  de  l'affaire,  dans  le 
ravin  de  Has-el-\in. 


600  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

1853.  — Combat  de  Sidi-Kaddour-Deby,  le  8  mai.  — Dans  la  nuit  du  7  au  8  mai,  une 
colonne,  dont  fait  partie  un  bataillon  duG6e,  sort  d'Oran  pour  marcher  contre  les  Arabes 
Garabas,  et  s'empare  de  leurs  camps;  'la  plupart  des  Arabes  s'enfuient,  beaucoup  sont 
tués.  Dans  la  marche  pour  rentrer  à  Oran,  de  nouveaux  engagements  ont  lieu,  mais 
les  Arabes  sont  toujours  vigoureusement  repoussés.  Cependant  ils  font,  avec  environ 
900  chevaux,  une  tentative  plus  sérieuse  sur  le  flanc  gauche  de  la  colonne  expédition- 
naire ;  mais  c'est  la  dernière  et  la  plus  malheureuse  de  toutes  leurs  entreprises.  Enfoncés 
de  tous  côtés,  ils  perdent  un  de  leurs  chefs  et  couvrent  le  champ  de  bataille  de  leurs 
morts. 

Des  détachements  des  deux  bataillons  du  06"'  font  partie  de  l'expédition  d'Arsew  et 
assistent  à  la  prise  de  possession  de  ce  poste,  le  4  juillet. 

—  Expédition  de  Mostaganem. — Le  3''  bataillon  du  66'  de  ligne  et  les  deux  compa- 
gnies d'élite  du  4P  bataillon  du  même  régiment  font  partie  de  l'expédition  de  Mostaga- 
nem. Le  28  juillet,  après  plusieurs  engagements,  nos  troupes  prennent  possession  de 
cette  place. 

Le  5  août,  les  Arabes  font  sur  Mostaganem  une  attaque  générale  qui  dure  toute  la 
journée,  la  garnison  la  repousse  avec  vigueur;  alors  les  tribus ,  découragées  et  ayant 
fait  une  perte  énorme,  lèvent  leur  camp  et  se  séparent. 

Les  troupes  qui  ont  coopère  à  la  prise  de  Mostaganem  y  sont  laissées  comme  garnison. 

(Oran.)  —  Le  66P  de  ligne,  sous  les  ordres  du  colonel  Létang,  fait  partie  d'une  expé- 
dition dirigée  contre  la  tribu  des  Smelas. 

Le  66e  fait  partie  des  troupes  qui  opèrent  une  reconnaissance  sur  Meserghin,  le 
0  octobre,  et  il  se  trouve  au  combat  sur  le  lac  Sebgha.  Il  prend  part  aussi  à  l'expédition 
contre  les  Bordgia,  les  2  et  3  décembre,  et  au  combat  de  Tamezouat,  le  3  décembre. 

1854.  —  En  1834,  le  régiment  reste  à  Oran  et  Mostaganem. 

1838.  —  Au  combat  de  Mouley-ïsmaël,  le  26  juin,  le  66e  contribue  à  soutenir  Pavant- 
garde  dans  la  défense  qu'elle  oppose  aux  tirailleurs  ennemis.  A  celui  de  la  Macta,  le  28 
juin,  le  régiment,  qui  fait  l'arrière-garde,  contribue  également  à  repousser  les  Arabes. 

Le  3e  bataillon  du  66"  de  ligne  prend  part  à  l'expédition  de  Mascara ,  du  25  novembre 
au  13  décembre.  Le  3  décembre,  la  4e  brigade ,  formant]  l'arrière-garde,  est  assaillie 
par  3,000  chevaux  qui  s'acharnent  particulièrement  sur  les  bataillons  des  47°  et  66*"  de 
ligne;  mais  ces  troupes  font  si  bonne  contenance,  que  l'ennemi  ne  peut  causer  le 
moindre  ébranlement  dans  la  colonne. 

1836.  —  Le  régiment  (2e  brigade)  fait  partie  de  l'expédition  de  Tlemcen,  en  janvier 
et  février.  —  Le  2(i,  un  combat  a  lieu  au  pied  de  la  montagne  de  Seba-Choukh,  entre 
une  compagnie  du  66e,  des  sapeurs  du  génie  et  un  grand  nombre  de  Kabaïles  mêlés  à 
quelques  cavaliers  qui  essaient,  avec  une  audace  remarquable,  de  s'emparer  de  cette 
position. 

(Oran.)  —  300  hommes  du  66°  se  trouvent  parmi  les  troupes  qui  marchent  d'Oran,  le 
7  avril,  vers  l'embouchure  de  la  Tafna,  et  arrivent,  le  14,  à  Gazer.  Le  15,  au  moment 
où  la  colonne  se  met  en  marche  pour  se  porter  à  l'embouchure  de  la  Tafna,  elle  soutient 
un  engagement  très-vif  contre  les  troupes  d'Abd-el-Kader,  qui  se  défendent  vigoureuse- 
ment et,  ne  cèdent  qu'après  avoir  éprouvé  des  pertes  considérables. 

Dans  la  même  journée,  la  colonne  prend  position  au  débouché  des  gorges,  sur  la 
Tafna.  Le  16,  elle  établit,  près  de  l'embouchure  de  cette  rivière,  un  camp  retranché. 

Le  25  avril ,  dans  une  reconnaissance  sur  le  mont  Telgoat,  on  découvre  des  forces 


INFANTERIE     LEGERE 

(    ,«„„;„..,  ) 


INFANTERIE  LEGERE.  <iOI 

considérables  que  l'émir  a  réunies  sur  ce  point.  L'ennemi,  au  nombre  de  10,000 
hommes,  arrive  de  toutes  les  directions.  Aussitôt  un  mouvemenl  rétrograde  esl  com- 
mandé el  la  marche  se  bit  en  bon  ordre,  m;iis  sous  une  grêle  de  balles.  Les  Arabes  com- 
battenl  avec  acl  arnement;  les  tirailleurs  du  17e  léger  el  du  (»<>''  de  ligne,  un  escadron 
de  chasseurs  et  une  compagnie  du  17"  se  trouvenl  pêle-mêle  avec  les  fantassins  el  les 
cavaliers  ennemis,  qui  éprouvent  une  perte  immense  évaluée,  d'après  des  renseigne- 
ments subséquents ,  à  plus  de  2,000  hommes.  Les  actes  individuels  de  courage  de  nos 
soldats,  dans  ce  combat  acharné,  égalent  presque  le  nombre  des  combattants. 
Le  (i()'  régiment  de  ligne  rentre  en  France  au  mois  d'août  183G. 


67  ""•   RÉGIMENT. 

1831.  —  Le  <>7'  régiment  d'infanterie  de  ligne  est  organisé  en  Afrique  dans  le  cou- 
rant de  l'année  1831. 

(  Province  d'Alger.)— Le  67e  régiment  est  à  peine  organisé  qu'il  fait  partie  de  l'expé- 
dition de  Medeah  ,  sous  les  ordres  du  général  Berthezène,  du  25  juin  à  la  lin  de  juillet  ; 
il  se  trouve  au  combat  sur  le  plateau  d'Ouara,  le  1er  de  ee  dernier  mois. 

I15.V2.  —  Le  2  octobre,  le  régiment  prend  part  au  brillant  combat  de  Bouffarick. 

1853. —Le  <i7''  fait  partie  d'une  expédition  dirigée  contre  les  Bouyagueb  et  les 
Guerouaou,  les  3  et  4  mai;  ce  dernier  jour,  il  contribue  à  repousser  les  Arabes  au  pas- 
sage du  défilé  de  Bouffarick. 

Deux  bataillons  du  67e  se  trouvent  à  l'expédition  de  Coleah  ,  en  septembre. 

1854.  —  Le  régiment  se  trouve,  à  Bougie,  aux  combats  des  5  et  8  décembre  1834. 

1858. — Du  5  au  9  janvier  1835,  il  fait  partie  d'une  expédition  dirigée  contre  les 
Hadjoutes.  Au  mois  d'avril ,  il  rentre  en  France. 


INFANTERIE    LÉGÈRE 


REGIMENT. 


1850.  —  Le  premier  bataillon  du  1er  régiment  d'infanterie  légère  fait  partie  de  l'ex- 
pédition d'Alger,  en  1830;  il  prend  part  aux  combats  du  camp  de  Sidi-Kalef,  du  24  au 
29  juin  ;  à  l'investissement,  au  siège  et  à  la  prise  d'Alger,  du  30  juin  au  5  juillet  sui- 
vant, et  il  rentre  en  France  à  la  fin  d'octobre  1830. 


a'""  RÉGIMENT. 


1850.  — Le  premier  bataillon  du  2e  régiment  d'infanterie  légère,  débarque  en 
Afrique  le  14  juin  1830,  et  contribue,  le  même  jour,  à  enlever  les  batteries  de  Sidi- 
Feriuch.  Le  19  juin,  il  prend  part  à  la  bataille  de  Staoueli ,  et  du  24  de  ce  mois  au 
5  juillet  suivant,  aux  combats  de  Sidi-Kalef,  à  l'investissement,  au  siège  et  à  la  prise 
d'Alger.  Ce  bataillon  rentre  en  France  en  novembre  1830. 


70 


602  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

185S.  —  Le  2e  régiment  d'infanterie  légère,  envoyé  en  Afrique  au  mois  d'oc- 
tobre 1835  ,  fait  partie  de  l'expédition  de  Mascara,  du  25  novembre  au  13  décembre. 
Il  se  trouve  au  combat  du  1er  décembre  sur  le  Sig.  Le  3,  au  combat  et  au  passage  du 
bois  de  l'Habracb. 

1850.  —  Le  régiment  concourt  à  l'expédition  de  Tlemcen  (janvier  et  février). 

(Province  d'Alger.)  —  Un  détachement  du  2e  léger  fait  partie,  du  1er  au  3  mars, 
d'une  reconnaissance  dirigée  le  long  de  la  Cbiffa  et  dans  la  direction  de  Coleab. 

Le  troisième  bataillon  du  2''  léger  fait  partie  de  l'expédition  de  Constantine ,  en  no- 
vembre 1836.  —  Le  2-4 ,  premier  jour  de  la  retraite ,  le  bataillon  du  2e  léger,  le  63e  de 
ligne,  formant  l'arrière-garde ,  repoussent  brillamment  les  attaques  de  toute  la  gar- 
nison de  Constantine  et  d'un  grand  nombre  de  cavaliers  arabes  qu'ils  contiennent  con- 
stamment et  auxquels  ils  tuent  beaucoup  de  monde. 

Dans  ces  attaques  réitérées,  le  commandant  Cbangarnier,  du  2e  léger,  s'attire,  dans 
un  moment  difficile,  les  regards  et  l'estime  de  toute  l'armée.  Pendant  toute  cette  journée 
et  celles  qui  suivent,  le  même  bataillon  du  2e  léger  fait  partie  de  l'arrière-garde. 

Le  25,  l'armée  campe  à  Sued-Talaga,  repoussant  toujours  avec  succès  les  attaques 
réitérées  des  Arabes. 

1857.  (Province  d'Alger  ).  —  Le  7  février,  300  hommes  du  2*'  léger  font  partie 
d'une  expédition  contre  les  Hadjoutes.  Du  23  au  2G  du  même  mois,  le  régiment  se 
trouve  parmi  les  troupes  qui  opèrent  une  reconnaissance  sur  l'Abrah. 

Dans  le  but  de  châtier  les  Isser  et  les  Amraouas,  une  colonne  part  le  17  mai  au  soir, 
de  la  position  de  Boudouaou,  franchit  le  col  au  point  du  jour,  malgré  la  résistance  des 
Kabaïles  de  Beni-Aïcha.  Le  commandant  La  Torre  fait  enlever  toutes  les  crêtes  par  les 
troupes  d'élite,  et,  arrivé  dans  la  plaine,  met  en  fuite  les  Isser  et  les  Amraouas. 

Après  ces  affaires,  500  hommes  du  2e  léger,  420  du  48e  de  ligne,  50  chasseurs,  etc., 
sont  laissés  au  poste  de  Boudouaou,  sous  les  ordres  du  commandant  La  Torre. 

Le  26  mai ,  à  six  heures  du  matin,  ce  poste  est  attaqué  avec  impétuosité,  par  4  à 
5,000  Kabaïles  dont  1,000  cavaliers;  partout  l'ennemi  est  repoussé  avec  vigueur; 
cependant,  profitant  de  sa  supériorité  numérique,  il  enveloppe  de  tous  cotés  le  com- 
mandant La  Torre ,  qui  le  fait  charger  par  les  voltigeurs  du  2e  léger  ;  les  Arabes 
sont  rejetés  dans  un  ravin  où  ils  perdent  beaucoup  de  inonde. 

(  Camp  de  Mjez-Ammar.  )  —  Deux  compagnies  du  2e  léger  font  partie  de  la  colonne 
qui,  sous  les  ordres  du  colonel  Lamoricière,  repousse  les  attaques  des  Kabaïles  contre 
le  camp  de  Mjez-Ammar,  dans  les  journées  des  22  et  23  septembre,  comme  on  l'a  vu 
au  47e  régiment  de  ligne. 

Le  premier  bataillon  du  2e  léger  fait  partie  de  la  seconde  expédition  de  Constantine, 
au  mois  d'octobre.  (  Ve  brigade.  —  Son  Altesse  Royale  monseigneur  le  duc  de  Nemours 
commandant.  ) 

1830.  Expédition  des  Portes  de  Fer  (ou  des  Bibans  ),  en  octobre  et  en  novembre. 
—  Le  31  octobre,  les  cavaliers  ennemis  s'étant  montrés  derrière  notre  arrière-garde 
formée  par  le  2e  léger,  et  leur  nombre  s'étant  augmenté  peu  à  peu,  ils  commencent, 
vers  une  heure,  leur  feu  contre  l'infanterie  qui  couvre  le  convoi,  et  viennent  ensuite 
s'établir  sur  un  mamelon  qui  domine  la  plaine.  A  cet  instant ,  le  3e  de  chasseurs  reçoit 
ordre  de  gravir  cette  hauteur  et  de  tourner  la  gauche  des  Arabes  pour  les  rejeter  dans 
le  ravin.  Deux  compagnies  d'élite  du  2e  léger  sont  cbargées  d'appuyer  ce  mouvement 
el  de  s'établir  sur  la  hauteur.  Ces  Arabes  sont  bientôt  culbutés. 


I  M'\  \ TER  [E    lli: Cl  LIERE    D    ^BD-EL-K  VDER. 


INFANTERIE  LEGERE.  603 

(Province  d'Alger.)—  Deux  bataillons  «lu  régiment  se  trouvent  au  combal  du  :;i  dé- 
eembre  entre  le  camp  supérieur  de]  Blidahel  la  Chiffa,  contre  les  troupes  régulières 

d'Abd-el-Kader ;  celles-ci  sont  abordées  à  la  baïonnette  par  les  2''  léger  et  23"  de  ligne. 
Les  drapeaux  du  kalifat  d'  Vbd-el-Kader,  une  pièce  de  canon,  les  caisses  des  tambours 
arabes  et  quatre  cents  fusils  ont  été  pris.  Trois  cents  cadavres  de  fantassins  réguliers 
sont  restes  en  notre  pouvoir. 

1840.  — Dans  la  matinée  du  29  janvier,  à  Blida,  les  kalifats  d'Abd-el-Kader  essaient 
de  surprendre  les  soldats  qui  se  rendent  aux  travaux  ;  le  2e  léger  contribue  à  les  refou- 
ler dans  le  bois  Sacre  et  à  les  mettre  en  fuite  après  leur  avoir  fait  éprouver  des  pertes 
considérables. 

Deux  bataillons  du  2''  léger  font  partie  de  l'expédition  de  Cbercbell,  du  12  au  21  mars. 

Du  26  avril  au  22  mai,  ils  font  aussi  partie  de  l'expédition  de  Medea.  Le  8  mai,  après 
le  passage  de  l'Oued-Nador,  sur  l'ordre  de  Son  Altesse  Royale  monseigneur  le  duc 
d'Orléans,  quatre  compagnies  du  2'"  léger  enlèvent,  avec  beaucoup  d'élan,  les  bauteurs 
qui  bordent  l'Oued-el-Hacbem,  fortement  occupées  par  les  Kabaïles. 

Le  12  mai,  deux  bataillons  du  2e  léger  prennent  part  à  l'attaque  et  à  la  prise  du  col 
de  Mouzaïa. 

Au  retour"  de  Medea,  le  20  mai,  le  2e  léger  se  trouve  au  combat  du  bois  des  Oliviers. 

Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  de  Miliana,  du  4  juin  au  4  juillet.  Le  12  juin, 
après  avoir  quitté  cette  ville,  la  colonne  rencontre  une  masse  de  Kabaïles  soutenus 
par  deux  bataillons  réguliers  ;  le  2*'  léger,  lancé  sur  ces  Arabes,  les  culbute  et  leur  tue 
un  grand  nombre  d'bommes.  —  Le  15,  il  se  trouve  au  combat  du  bois  des  Oliviers. 
—  Le  25,  des  tirailleurs  ennemis  ayant  attaqué  l'arrière-garde,  sont  vigoureusement 
repousses  par  ceux  du  2e  léger  qui  leur  font  éprouver  des  pertes  considérables,  leur 
enlèvent  des  armes  et  tuent  un  porte-drapeau. 

Du  26  au  30  août,  le  régiment  prend  part  à  une  expédition  qui  se  porte  sur  Medea. 
Le  27,  la  colonne  repousse  les  attaques  des  ennemis  à  Boudouaou  et  au  passage  de 
l'Oued-Messaoud.  Dans  la  journée  du  28,  quelques  Arabes  s'engagent  avec  le  2e  léger, 
formant  l'arrière-garde;  le  29,  près  des  mines  de  cuivre,  au  col  de  Mouzaïa,  le  2e  léger 
et  150  tirailleurs  exécutent  une  ebarge  à  la  baïonnette,  à  la  suite  de  laquelle  l'ennemi 
est  renversé  et  mis  en  fuite,  laissant  sur  le  terrain  quatre-vingts  ou  cent  morts  presque 
tous  tués  à  coups  de  baïonnette. 

Le  2e  régiment  d'infanterie  légère  quitte  l'Afrique  au  mois  de  novembre  1840,  pour 
rentrer  en  France. 


3"'*-  REGIMENT. 

1859.  —  Le  3e  régiment  d'infanterie  légère  arrive  en  Afrique  au  mois  de  décembre 
1839. 

1840.  —  Un  bataillon  du  3e  léger  prend  part  à  l'expédition  du  Fondouck ,  du  18  au 
20  avril. 

Du  4  juin  au  4  juillet,  le  régiment  fait 'partie  de  l'expédition  de  Miliana. — Le  6 
juin ,  il  a  avec  les  Kabaïles  un  engagement  assez  vif,  leur  tue  ou  blesse  une  trentaine 
d'bommes  sans  éprouver  de  pertes.  Après  la  prise  de  Miliana,  le  8,  un  bataillon  du  3e 
léger  et  un  bataillon  de  la  légion  étrangère  sont  laissés  dans  cette  place  sous  les  ordres 


004  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

du  lieutenant-colonel  d'Illens,  du  3''  léger.  Le  reste  du  régiment  prend  part,  au  retour, 
au  combat  du  15  juin,  dans  le  bois  des  Oliviers,  près  du  col  de  Mouzaïa. 

166  bommes  du  3e  léger  participent  au  combat  près  Koléab,  sur  les  bords  du  Maza- 
fran ,  le  12  août.  La  ligne  de  tirailleurs,  habilement  dirigée,  protège  la  retraite  de  la 
colonne,  cbarge  l'ennemi  à  la  baïonnette  qui  perd  beaucoup  d'hommes ,  parmi  lesquels 
se  trouvent  deux  porte-drapeaux. 

Du  1er  au  7  octobre,  le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  dirigée  par  le  général 
Changarnier,  dans  la  vallée  du  Chélif,  jusqu'à  Miliana. 

Dans  la  province  de  Tittery,  le  3e  léger  l'ait  la  campagne  d'automne  ,  en  octobre  et 
en  novembre. 

1841.  (Province  de  Coustantine.)  —  Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  dirigée 
contre  la  tribu  des  Beni-M'Hemet  et  Sidi-Zerdoud,  pour  venger  l'assassinat  commis 
sur  la  personne  du  sous-lieutenant  Alleaume.  Partie  de  Bone  le  14  novembre,  la  co- 
lonne surprend  la  tribu  au  milieu  des  divertissements  de  la  fête  du  rbamazan.  Au 
signal  convenu ,  l'attaque  commence ,  en  un  instant  tout  est  tué  ou  mis  en  fuite ,  les 
troupeaux  sont  enlevés  ainsi  que  tout  ce  qui  se  trouve  dans  les  tentes. 

1842.  (Division  d'Oran.)  —  Le  3''  léger  fait  partie  de  l'expédition  sur  le  Chélif,  du 
14  mai  au  13  juin,  sous  les  ordres  du  gouverneur  général  ;  il  se  trouve  au  combat  et  à 
la  razzia  du  26  mai,  contre  la  tribu  des  Sbiah. 

(Division  d'Alger.)  —  Un  bataillon  du  régiment  prend  part,  au  mois  de  juillet,  à 
une  expédition  dans  la  province  de  Tittery,  sous  les  ordres  du  général  de  Bar. 

Du  29  septembre  au  16  octobre ,  le  3''  léger  concourt  à  une  expédition  dirigée  dans 
l'est  de  la  province  d'Alger  (ex-kalifat  de  Ben-Salem) ,  par  le  gouverneur  général.  — 
En  novembre  et  décembre,  le  3e  léger  fait  également  partie  de  l'expédition  dans  l'Oua- 
rensenis,  commandée  aussi  par  le  gouverneur-général. 

1845. — Le  3e  bataillon  du  régiment  fait  partie  d'une  expédition  contre  les  Beni- 
Menacer,  entre  Cherchell  et  Tenez  ,  en  janvier  et  février;  il  contribue,  le  23  janvier,  à 
repousser  les  attaques  d'Abd-el-Kader,  et  à  le  chasser,  le  lendemain ,  de  la  vallée  de 
l'Oued-Meselmoun,  et  à  le  refouler  dans  les  grandes  montagnes  des  Gourayas. 

(Garnison  de  Miliana.)  —  Un  détachement  du  3e  léger  fait  partie  du  bataillon  de 
marche  dans  l'expédition  dirigée  contre  la  tribu  des  Beni-Ferrach,  en  février. 

Le  3e  bataillon  participe,  du  1 1  au  22  avril ,  aux  opérations  de  la  colonne  de  Cherchell. 

En  avril,  mai,  juin,  jusqu'au  13  juillet,  les  deux  premiers  bataillons  du  régiment  font 
partie  des  expéditions  dirigées  dans  l'Ouarensenis  par  M.  le  gouverneur  général. 

Le  l,r  bataillon  fait  ensuite  partie  de  la  colonne  qui ,  sous  les  ordres  du  colonel 
Pelissier,  opère  dans  l'ouest  de  l'Ouarensenis,  du  13  juillet  au  11  août,  et  qui  obtient 
de  nombreuses  soumissions. 

Du  27  mai  au  1 3  juin ,  le  3e  bataillon  du  3e  léger  concourt  aux  opérations  de  la  co- 
lonne de  Cherchell,  dans  l'agalick  de  Saïd-Ghoberini. 

Le  3°  léger  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


REGIMENT. 


1830.  —Le  1er  bataillon  du  4''  régiment  d'infanterie  légère  fait  partie  de  l'expé- 
dition d'Alger,  en  1830.  Le  jour  du  débarquement,  14  juin,  il  contribue  à  l'enlèvement 
de  Sidi-Ferruch.  —  Le  19,  il  se  trouve  à  la  bataille  de  Staoueli;  du  24  au  29,  aux 


[NFANTERIE  LEGERE.  605 

combats  du  camp  de  Dely-Ibrahira  et  Sidi-Kalef;  du  30  juin  au  5  juillet,  ;i  l'investisse- 
ment, au  siège  el  à  la  prise  d'Alger,  il  rentre  en  France  au  mois  d'octobre  is:io. 


6""    REGIMENT. 

1841.  Le  <;•  régimenl  d'infanterie  légère,  passé  en  Afrique  au  mois  d'avril  1841, 
t'ait  partie  de  l'expédition  de Tagdempt,  du  18  mai  au  3  juin,  dans  la  province  d'Oran. 
Le  régimenl  t'ait  la  campagne  d'automne,  il  prend  part  aux  expéditions  autour  de 
Mascara,  du  27  novembre  1811  au  21)  janvier  18  12. 

184(2.  —  Le  (?•  léger  fait  partie  de  la  division  de  Mascara. 

1845.  —  Deux  bataillons  du  6€  léger  prennent  part  à  une  expédition  faite  par  la 
division  de  Mascara,  contre  deux  fractions  insoumises  des  Flitas  (les  Cheleg  et  les 
Beni-Issard),  du  13  au  29  janvier.  Ils  concourent  à  une  razzia  exécutée  le  18. 

Les  Ier  et  2e  bataillons  du  (>'  léger  font  partie  des  expéditions  dirigées  dans  l'Oua- 
rensenis,  par  le  gouverneur  général,  en  ayril,  mai,  juin  et  partie  de  juillet.  Le  i)  juillet, 
en  quittant  la  vallée  de  l'Oued-el-IIardjem,  l'arrière-garde  soutient  une  vive  attaque 
dans  laquelle  est  blessé  le  brave  colonel  Renaud,  du  6e  léger. 

Ces  mêmes  bataillons  font  ensuite  partie  de  la  colonne  qui,  sous  les  ordres  du  colonel 
Pelissier,  opère  dans  l'ouest  de  l'Ouarensenis,  du  13  juillet  au  11  août,  et  obtient  de 
nombreuses  soumissions. 

—  Attaque  du  camp  de  l'Oued-el-Hamman  par  Abd-el-Kader.  —  Le  24  juillet  1843, 
Abd-el-kader,  avec  000  cavaliers  et  200  boinmes  d'infanterie,  tombe  sur  un  détache- 
ment de  250  hommes  de  diverses  armes  (GL'  léger,  Ier  bataillon  d'Afrique  et  sapeurs 
conducteurs),  campés  sur  l'Oued-el-Hamman,  derrière  une  enceinte  en  pierres  sèches. 
L'attaque  commence  dès  l'aube  du  jour.  Les  assaillants  arrivent  plusieurs  fois  jusqu'à 
toucher  la  frêle  muraille;  mais  toujours  ils  sont  repoussés  en  laissant  plusieurs  des 
leurs  au  pied  du  retranchement.  Après  vingt  minutes  de  combat,  le  chef  de  bataillon 
Leblond,  du  6«'  léger,  qui  a  communiqué  à  tout  le  inonde  sa  résolution,  tombe  percé 
d'une  balle.  Alors,  MM.  Faure,  lieutenant  de  sapeurs  conducteurs  ,  Dubos  ,  lieutenant 
au  6*'  léger,  et  Boeteau,  sous-lieutenant  au  1er  bataillon  d'Afrique,  deviennent  l'âme 
de  la  défense.  Ils  parcourent  sans  cesse  les  rangs  pour  animer  leurs  jeunes  soldats 
presque  tous  arrivés  récemment  de  France.  Après  une  heure  de  combat,  l'ennemi  se 
retire  avec  des  pertes  beaucoup  plus  considérables  que  les  nôtres ,  qui  ne  sont  que  de 
deux  hommes  tués  et  dix  blessés. 

Le  6e  léger  est  encore  en  Afrique  (octobre  1843). 


9"H   REGIMENT. 

1850.  —  Le  1er  bataillon  du  9e  régiment  d'infanterie  légère  fait  partie  de  l'expédition 
d'Alger  en  1830.  — Le  14  juin,  jour  du  débarquement,  il  contribue  à  enlever  la  posi- 
tion de  Sidi-Ferruch.  Le  19  juin,  il  se  trouve  à  la  bataille  de  Staoueli  ;  du  24  au  29  du 
même  mois,  aux  combats  du  camp  de  Dely-Ibrahim  et  Sidi-Kalef;  du  30  juin  au  5 
juillet,  à  l'investissement,  au  siège  et  à  la  prise  d'Alger. 

Le  1er  bataillon  de  ce  régiment,  après  avoir  fait  partie  de  l'expédition  de  Blida ,  sous 
les  ordres  du  maréchal  Bourmont ,  le  23  juillet ,  et  avoir  pris  part  à  tous  les  combats 
qui  ont  eu  lieu  au  retour  de  cette  expédition,  rentre  en  France  en  octobre  1830. 


600  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

10,,e  RÉGIMENT. 

1851.  —  Les  2e  et  3e  bataillons  du  10e  régiment  d'infanterie  légère  sont  arrivés  en 
Afrique,  à  la  fin  de  novembre  1831,  et  le  lPr  bataillon  dans  les  premiers  jours  de  jan- 
vier 1832. 

1852.  (Province  d'Alger.)  —  Le  régiment  se  trouve,  le  2  octobre,  à  un  brillant 
combat  à  Bouffarick. 

1855.  —Le  3e  bataillon  du  régiment  prend  part  à  une  expédition  dirigée  par  le 
général  Trezel,  contre  les  Bouyaqueb  et  les  Guerouaou,  les  3  et  4  mai. 

1853.  —  Le  25  mars ,  7  à  800  cavaliers  se  présentent  devant  le  camp  d'Erlon ,  près 
Bouffarick ,  et  engagent  la  fusillade  avec  les  bataillons  du  10e  léger.  — Le  29  du  même 
mois,  le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  contre  les  Hadjoutes,  vers  la  Chiffa. 

Le  10<:  léger  concourt  à  une  expédition  dans  la  Metidja,  du  18  au  22  octobre.  —  Du 
27  au  23  novembre,  G00  bommes  de  ce  corps  font  partie  d'une  nouvelle  expédition  diri- 
gée contre  les  Hadjoutes. 

(Province  d'Oran.)  —  Trois  compagnies  d'élite  du  10e  léger  font  partie  de  l'expédition 
de  Mascara,  du  25  novembre  au  13  décembre. 

(Province  d'Alger.)-  Le  31  décembre,  le  régiment  concourt  encore  à  une  autre  expé- 
dition contre  les  Hadjoutes. 

Le  10'"  régiment  d'infanterie  légère  est  rentré  en  France  dans  les  mois  de  janvier  et 
mars  1836. 


13"'e  REGIMENT. 

1840.  —  Le  13e  régiment  d'infanterie  légère  est  arrivé  à  Oran  au  mois  d'avril  1840. 
(Province  d'Oran.''.  —  Camp  de  Bridia. — Les  28  mai  et  V  juin,  le  régiment  con- 
tribue à  repousser  Bou-Hamidi  dans  l'attaque  qu'il  fait  du  camp  de  Bridia. 

Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  contre  les  Ouled-Ali  (fraction  des  Beni-Amer) 
et  les  Garabas,  du  21  au  23  octobre  ;  et  du  8  au  11  novembre,  il  contribue  à  exécuter 
une  razzia  dans  les  matamores  de  Bou-Cbouicba. 

1841.  (Province  d'Oran).  — Le  13e  léger  se  trouve  parmi  les  troupes  qui  exécutent 
une  razzia,  du  12  au  14  janvier,  dans  la  plaine  du  Sig,  à  environ  13  lieues  d'Oran  , 
contre  les  troupes  arabes  de  Ben-Tamy. 

Expédition  de  Tagdempt.  —  Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  de  Tagdempt,  du 
18  mai  au  3  juin. 

Du  7  au  27  juin,  le  régiment  fait  partie  de  la  colonne  cbargée  de  ravitailler  Mascara, 
sous  les  ordres  du  gouverneur-général ,  et  prend  part  à  un  combat  d'arrière-garde  le 
25,  après  avoir  quitté  cette  place. 

1842.  (Division  d'Oran).  —Le  régiment  concourt,  sous  les  ordres  du  gouverneur- 
général,  à  une  expédition  sur  le  Chélif ,  du  14  mai  au  13  juin,  et  se  trouve  au  combat 
et  à  la  razzia  contre  la  tribu  des  Sbiah,  le  26  mai. 

(Division  d'Oran).  —  Subdivision  de  Mostaganem.  —  Le  régiment  fait  partie  d'une 
expédition  contre  la  tribu  des  Flittas,  du  5  au  22  juillet. 

Deux  bataillons  du  13e  léger  prennent  part  à  l'expédition  en  avant  et  autour  de 
Tagdempt,  du  15  août  au  5  septembre. 

Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  dirigée,  en  novembre  et  en  décembre,  contre 


INFANTERIE  LEGERE.  007 

les  Flitas,  Ifs  Uouyas,  les  Beni-Farès.  Le  11  décembre,  doux  compagnies  du  13e  léger, 
ayanl  remonté  la  vallée  de  l'Oued-Teghighest,  essuyenl  un  feu  très-vif  de  la  part  d'une 
cinquantaine  de  cavaliers.  Pendant  ce  temps ,  le  colonel  La  Torre  poursuivait ,  sur  la 
rive  gauche,  U-s  Karaïches  en  fuite  devant  lui.  \  défaut  de  cavalerie,  il  réunit  -r>  ou  6 
officiers  montés  el  charge  avec  eux  pour  couper  les  fuyards  et  les  troupeaux.  Cette 

hardiesse  faillit  à  lui  devenir  fatale.  Assailli  par  plusieurs  hommes  à  pied  et  à  cheval, 
le  colonel  essuie  deux  coups  de  l'eu  à  boul  portant,  l'un  lui  l'ait  une  légère  hlessure  à 
la  tète,  l'autre  lui  brûle  la  face  en  effleurant  l'épaule  gauche.  Il  avait  percé  de  son  épée 
deux  de  ses  adversaires;  mais  chargé  à  coups  de  crosse  et  violemment  contusionné, 
son  danger  était  imminent,  lorsque  plusieurs  officiers  arrivent  à  son  secours ,  le  dé- 
gagent et  parviennent  à  arrêter,  jusqu'à  l'arrivée  de  la  colonne,  une  partie  des  fuyards 
et  les  troupeaux  de  l'ennemi. 

1843.  _  Le  régiment  fait  partie  des  expéditions  dirigées  au  sud  de  .Mascara,  en  mai, 
juin,  juillet  et  septembre. 

Le  13'  régiment  d'infanterie  légère  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


15""    REGIMENT. 

18,">9.  —Le  lô1'  régiment  d'infanterie  légère  est  envoyé  de  France  en  Afrique,  au 
mois  de  juillet  183î),  et  est  dirigé  sur  Oran.  Le  15  décembre,  il  exécute  avec  la  garnison 
de  Mostaganem ,  une  sortie  contre  les  troupes  d'Abd-el-Kader  qui  attaquaient  Bla- 
sagran. 

1840,  —  Pendant  la  glorieuse  défense  de  cette  place,  du  2  au  6  février  1840,  le  1" 
bataillon  du  l'y  léger,  sorti  de  Mostaganem  et  placé  en  réserve,  s'est  montré  digne  de 
ce  poste;  il  a  reçu  et  repoussé  l'ennemi  par  un  feu  vif  et  nourri. 

(Province  d'Alger).  —  Expédition  de  Medeah.  — Le  même  bataillon  quitte  Oran  ,  le 
7  mai,  rejoint  à  Cherchell  le  corps  d'expédition,  et  fait  partie  d'un  régiment  de  marche. 
Il  se  trouve  au  combat  du  10  mai,  sur  les  hauteurs  de  la  rive  gauche  de  l'Oued-el- 
Hachem;  il  prend  part  à  l'attaque  et  à  la  prise  du  col  de  Mouzaïa,  le  12  ,  et  au  combat 
du  bois  des  Oliviers,  le  20.  Pendant  la  furieuse  attaque  que  le  17e  léger  a  à  soutenir 
dans  ce  dernier  combat,  contre  les  Arabes,  le  bataillon  du  15e  léger  et  un  du  48e  de 
ligne  appuient  le  17''  léger. 

(Province  d'Oran).  —  Un  bataillon  du  15e  léger  se  trouve  au  combat  de  Bridia,  le 
14  mai. 

Mostaganem.  —  500  hommes  du  15e  léger  l'ont  partie  de  l'expédition  contre  les  Ouled- 
Ali  (fraction  des  Beni-Amer)  et  les  Garabas,  du  21  au  23  octobre;  ils  concourent  à 
l'exécution  de  deux  razzias,  la  première,  du  8  au  1 1  novembre,  dans  les  matamores  de 
Bou-Chouicha  ,  et  la  seconde,  le  30  novembre,  dans  la  plaine  de  Tounin,  à  3  lieues  de 
Mostaganem. 

1841.  (Province  d'Oran).  —  Le  régiment  contribue  à  exécuter  une  razzia ,  du  12  au 
14  janvier,  dans  la  plaine  du  Sig,  à  environ  13  lieues  d'Oran,  contre  les  troupes  arabes 
de  Ben-Tamv.  Le  14,  il  se  trouve  au  combat  livré  par  la  cavalerie  ennemie. 

Le  G  mars,  le  colonel  Tempoure,  du  15e  léger,  sort  de  Mostaganem  avec  600  hommes 
d'infanterie  et  80  chevaux  pour  combattre  la  cavalerie  régulière  d'Abd-el-Kader,  qui  est 
mise  en  fuite.  On  s'empare  du  capitaine  qui  commandait  cette  cavalerie. 

Le  15e  léger  prend  part  à  l'expédition  de  Ta^dempt ,  du  1S  mai  au  3  juin. 


608  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

(Province  d'Oran).  —  Le  15e  léger  prend  part  à  la  campagne  d'automne,  du  21 
septembre  à  la  fin  d'octobre.  —  Le  21  de  ce  dernier  mois  ,  la  division  expéditionnaire, 
campée  dans  la  vallée  boisée  de  l'Oued  des  Beni-Meghieren,  fut  assaillie,  à  deux  heures 
du  matin,  par  l'infanterie  régulière  de  Mustapha-Ben-Thamy;  trois  compagnies  du  15e 
léger  et  deux  compagnies  de  zouaves,  lancées  sur  l'ennemi,  le  mirent  en  fuite. 

1842.  (Division  d'Oran).  —  Le  régiment  concourt  à  l'expédition  sur  le  Cbélif ,  sous 
les  ordres  du  gouverneur  général,  du  12  mai  au  13  juin. 

1845.  — Le  régiment  est  à  Tlemcen  où  il  concorut  aux  opérations  dirigées  par  le 
général  Bedeau  (octobre  1843). 


17'"'   REGIMENT. 

1855.  —  (Province  d'Oran.)  —  Les  deux  premiers  bataillons  du  17"'  régiment  d'in- 
fanterie légère  sont  envoyés  en  Afrique  (  province  d'Oran)  au  mois  d'octobre  1835,  et  le 
troisième  bataillon  à  Bone,  en  septembre  1836. 

Un  bataillon  du  régiment  fait  partie  de  l'expédition  de  Mascara,  du  23  novembre  au 
15  décembre  1835,  et  se  trouve,  le  1"  de  ce  dernier  mois,  au  combat  sur  le  Sig.  Le  3, 
au  combat  et  au  passage  du  bois  de  l'Habrack. 

1836. — Un  bataillon  d'élite  du  régiment  prend  part  à  l'expédition  de  Tlemcen 
(janvier  et  février). 

1,000  hommes  du  régiment  font  partie  de  la  colonne  qui  marche  d'Oran,  le  7  avril, 
vers  l'embouchure  de  la  Tafna ,  et  arrive  le  14  à  Gazer.  Le  15,  au  moment  où  la 
colonne  se  met  en  marche ,  elle  soutient  un  engagement  très-vif  contre  les  troupes 
d'Abd-el-Kader,  qui  se  défendent  vigoureusement  et  ne  cèdent  qu'après  avoir  éprouvé 
des  pertes  considérables. 

Dans  la  même  journée ,  la  colonne  prend  position  au  débouché  des  gorges  sur  la 
Tafna;  le  16,  elle  établit  un  camp  retranché  près  de  l'embouchure  de  cette  rivière. 

Le  17e  léger  est  commandé,  le  25  avril ,  pour  faire  partie  d'une  colonne  envoyée  en 
reconnaissance  sur  le  mont  Telgoat. 

Les  deux  bataillons  du  17e  léger  font  partie  de  l'expédition,  sous  les  ordres  du 
général  Bugeaud,  dans  la  province  d'Oran,  et  prennent  part  au  combat  de  la  Sickack, 
le  6  juillet.  A  ce  combat,  Abd-el-Kader  laissa  12  à  1,500  morts  sur  le  champ  de  bataille, 
beaucoup  de  chevaux,  d'armes,  et  six  drapeaux. 

Le  3e  bataillon  du  17<;  léger,  qui,  comme  on  l'a  vu  au  commencement  de  cette  notice, 
avait  été  envoyé  directement  de  France  à  Bone,  au  mois  de  septembre,  se  trouve  au 
combat  du  camp  de  Dréan,  le  9  octobre.  Un  parti  nombreux  de  Kabaïles  s'étant  montré 
près  du  camp,  les  spahis  se  portent  à  sa  rencontre  et  le  forcent  à  se  retirer  en  désordre 
vers  Sidi-Amar.  Au  même  moment,  deux  autres  partis  plus  considérables  débouchent 
des  montagnes  ;  trois  compagnies  du  1 7e  léger  et  un  détachement  de  sapeurs-conduc- 
teurs, envoyés  vers  l'ennemi,  engagent  la  fusillade,  et,  avec  l'aide  des  spahis  qui  reve- 
naient sur  leurs  pas,  refoulent  les  Arabes  jusqu'aux  montagnes  de  Ouara. 

1,428  hommes  du  17e  léger  font  partie  de  la  première  expédition  de  Constantine,  en 
novembre  1836. 

1».">7.  —  Deux  bataillons  du  régiment  (lre  brigade,  monseigneur  le  duc  de  Nemours) 
prennent  part  à  la  seconde,  expédition  de  Constantine,  au  mois  d'octobre.  On  a  vu  au 
11'"  de  li»ne  comment  la  brigade  du  général  Trezel ,  dont  le  17°  léger  faisait  partie,  a 


INFANTERIE  LEGERE.  609 

repoussé  les  diverses  attaques  des  K.abaïles  sur  le  Mansourah  (du  <>  au  13).  —  Le 
13  octobre,  il  prend  part  ;i  l'assaut  h  à  la  prise  de  Constantine. 

1  iir»ît .  —  Le  régiment  fail  partie  de  l'expédition  de  Sétif,  en  décembre,  et  soutient  sa 
brillante  réputation  aux  combats  des  I6et  17. 

Ittôl).  — Le  régiment  t'ait  également  partie  d'une  autre  expédition  de  Sétif,  au  mois 
de  mai. 

Le  régiment  (  t"'  division,  monseigneur  le  due  d'Orléans)  prend  part  à  l'expédition 
des  Portes  de  Fer,  en  octobre  et  novembre. 

(Province  d'Alger.)  —  Le  régiment  se  trouve  au  combat  du  31  décembre,  entre  le 
camp  supérieur  de  Blida  et  la  ('.biffa ,  contre  les  troupes  régulières  d'Abd-el-Kader- 
Dans  cette  affaire ,  les  troupes  n'ont  fait  usage  que  de  l'arme  blanche,  f.es  drapeaux 
du  kalifat  d'Abd-el-Kader,  une  pièce  de  canon ,  les  caisses  des  tambours  arabes  et 
•100  fusils  ont  été  pris  ;  300  cadavres  de  fantassins  réguliers  sont  restes  en  notre  pouvoir. 

1840.  —  Le  régiment  l'ait  partie  de  l'expédition  de  Cherchell ,  du  12  au  21  mars ,  et 
est  laissé  momentanément  dans  cette  ville,  dont  ou  s'était  emparé  le  15. 

—  Occupation  de  Cherchell.  —  Dans  la  journée  du  29  mars,  le  régiment  repousse 
vigoureusement  et  jette  dans  un  ravin  3  à  400  Arabes  qui  attaquent  nos  lignes. 

—  Expédition  sur  le  Fondouck  et  de  Medea.  —  Deux  bataillons  du  17,;  léger  pren- 
nent part  à  l'expédition  sur  le  Fondouck,  du  18  au  20  avril;  ils  font  ensuite  partie  de 
l'expédition  de  Medeah,  du  26  avril  au  22  mai. — Le  27  avril  (combat  de  l'Affroun),  le 
17'  léger  s'empare,  au  pas  de  charge  et  à  l'arme  blanche,  du  centre  de  la  position 
occupée  par  l'ennemi  sur  les  hauteurs  de  l'Affroun. —  Le  20,  il  attaque  vigoureusement 
et  culbute  12  à  1,500  cavaliers  qui  couronnaient  les  hauteurs  de  Fum-oued-Ger;  toute 
cette  cavalerie  essaie  de  se  jeter  sur  le  17e  léger,  mais  elle  est  culbutée.  — Le  8  mai, 
au  passage  de  l'Oued-Nador,  le  régiment  tient  en  respect  pendant  deux  heures  des  cava- 
liers arabes  qui  avaient  attaqué  l'arrière-garde.  Dans  la  même  journée ,  l'arrière-garde 
(17e  léger)  retrouve  à  l'Oued-el-Hacbem  la  même  cavalerie  qui  l'a  inquiétée  au  passage 
de  l'Oued-Nador.  Les  Kabailes  couronnent  rapidement  une  crête  qu'une  compagnie  de 
carabiniers  du  I7U  léger  vient  d'abandonner;  cette  compagnie  se  porte  au  pas  de  course 
sur  l'ennemi,  le  culbute  et  lui  tue  une  vingtaine  d'hommes. 

Le  régiment  se  trouve  à  l'attaque  et  à  la  prise  du  col  de  Mouzaïa,  le  12  mai.  Pendant 
que  les  colonnes  d'attaque  enlevaient  le  col ,  l'arrière-garde  avait  à  repousser  de 
sérieuses  attaques.  De  nombreux  rassemblements  de~ Kabailes  eurent  avec  le  17e  léger, 
le  58''  de  ligne  et  la  légiou  étrangère,  plusieurs  engagements  qui  leur  coûtèrent  beau- 
coup de  monde. 

Au  retour  de  Medea ,  le  20  mai ,  pendant  que  notre  cavalerie  et  le  convoi  pénètrent 
dans  le  bois  des  Oliviers  ,  Abd-el-Kader  fait  attaquer  le  colonel  Bedeau  avec  beaucoup 
de  vigueur.  Le  17e  léger  attend  l'ennemi  avec  sang-froid,  et,  lorsqu'il  esta  portée,  il 
marche  à  lui  et  l'aborde  à  la  baïonnette  ;  un  combat  sanglant  s'engage  ;  et  l'ennemi , 
après  avoir  éprouvé  des  pertes  considérables,  s'arrête  pour  attendre  son  infanterie. 
Les  bataillons  arabes  essaient  d'arriver  sur  les  derrières  du  colonel  Bedeau;  la  cava- 
lerie d'Abd-el-Kader  met  pied  à  terre,  et  arrive  au  secours  de  l'infanterie.  Le  2e ba- 
taillon de  zouaves  et  une  compagnie  de  tirailleurs  sont  dirigés  sur  le  flanc  gauche  du 
17<"  léger  pour  le  protéger.  Le  combat  continue  pendant  deux  heures  avec  un  grand 
acharnement ,  ce  qui  permet  à  notre  cavalerie  et  au  convoi  de  passer  le  défilé. 

Le  régiment  prend  part  à  l'expédition  de  Miliana,  du  4  juin  au  1  juillet;  il  se  trouve 

77 


GIO  STATISTIQUE  DES  REGIMENTS. 

au  combat  du  12  juin ,  jour  du  départ  du  corps  expéditionnaire  de  Miliana ,  et  à  celui 
du  15,  près  du  bois  des  Oliviers,  où  trois  compagnies  du  171'  léger  abordent  les  enne- 
mis à  la  baïonnette  et  les  culbutent  dans  un  ravin. 

Le  régiment  fait  partie  d'une  expédition  dans  la  vallée  du  Cbelif  jusqu'à  Miliana,  du 
1er  au  7  octobre,  sous  les  ordres  du  général  Cbangarnier.  Le  5,  le  colonel  Bedeau, 
avec  un  bataillon  du  17r  léger  et  un  bataillon  de  zouaves,  ayant  pris  position  à  mi- 
côte  sud-ouest  du  Gontas ,  charge  l'ennemi  qui  cherche  à  le  déborder.  De  nouveaux 
contingents  d'infanterie  étant  entrés  en  ligue,  des  engagements  assez  vifs  sont  encore 
livrés  au  sommet  du  Gontas  et  sur  l'Oued-Adelia.  L'arrière-garde,  commandée  par  le 
colonel  Bedeau,  a  supporté  presque  seule  tout  le  poids  de  cette  journée. 

Du  26  octobre  au  22  novembre ,  le  régiment  prend  part  à  la  campagne  d'automne, 
dans  la  province  de  Tittery. —  Le  1er  novembre,  les  tirailleurs  du  17e  léger,  placés  dans 
une  embuscade,  tuent  40  hommes  à  l'ennemi  qui  suivait  notre  arrière-garde,  et  font 
ainsi  cesser  la  poursuite. 

1841.  — Le  régiment  fait  la  campagne  du  printemps,  et  concourt  au  ravitaillement 
de  Medea ,  du  1er  au  8  avril  ;  il  prend  part  à  un  second  ravitaillement  de  cette  place 
et  à  celui  de  Miliana  ,  du  27  avril  au  9  mai,  ainsi  qu'à  plusieurs  engagements  qui  ont 
lieu  pendant  ces  expéditions,  les  3  avril,  3,  4  et  5  mai. 

Le  17'  léger  fait  partie  de  l'expédition  de  Boghar  et  de  Thaza,  sous  les  ordres  du 
général  Baraguay-d'Hilliers,  du  18  mai  au  2  juin;  le  28  mai ,  il  a  un  petit  engagement 
en  quittant  le  Deurdeus,  près  le  Cbelif.  —  Enfin,  du  (J  juin  au  3  juillet,  il  prend  part 
aussi  à  la  seconde  période  des  opérations  dirigées  également  par  le  général  Baraguay- 
d'Hilliers,  dans  la  province  d'Alger. 

Le  17'  régiment  d'infanterie  légère  a  quitté  Alger,  le  26  juillet  1841,  pour  rentrer 
en  France. 


19       REGIMENT. 

Le  20  décembre  1841,  1,100  bommes  du  !!)'•  régiment  d'infanterie  légère,  envoyés 
de  France,  arrivent  en  rade  d'Alger.  Un  autre  bataillon  est  transporté  directement  à 
Philippe  ville. 

1842.  —  Division  de  Constantine.  —  Philippe  ville. — Une  colonne  composée  de 
l,2ô0  bommes  du  10''  léger,  du  3'-  bataillon  d'Afrique  ,  sous  les  ordres  du  général 
Brice,  commandant  de  Philippeville ,  fait  une  expédition,  du  1"  au  4  mai,  contre  un 
rassemblement  considérable  formé  sous  le  commandement  de  Si-Zerdoud ,  dans  la 
vallée  de  l'Oued-Guebly.  Le  3,  à  l'approche  de  la  colonne,  le  rassemblement  se  dissipe; 
mais  à  peine  a-t-elle  quitté  la  vallée,  que  les  Kabaïles  se  réunissent  de  tous  côtés  au 
nombre  de  3,000.  Malgré  son  infériorité  numérique  ,  la  colonne  combat  avec  la  plus 
grande  vigueur  pendant  neuf  heures  sur  un  terrain  hérissé  de  difficultés.  A  l'entrée  de 
la  nuit,  le  colonel  Brice  est  attaqué  avec  une  rage  extraordinaire,  sur  le  Djebel-Hageb, 
par  le  contingent  de  Gigelly;  mais  l'ennemi  est  repoussé,  se  retire  avec  des  pertes 
considérables,  et  ne  tente  plus  aucun  effort. 

—  Province  de  Constantine.  —  Gigelly.  —  Le  12  mai,  deux  compagnies  d'élite  du 
19e  léger  et  un  détachement  du  3''  bataillon  d'Afrique  ,  envoyés  au  blockhaus  d'Eddis 
attaqué,  ainsi  que  les  avant-postes  de  Gigelly,  par  500  Kabaïles,  marchent  sur  l'en- 
nemi et  le  rejettent  de  position  en  position  jusqu'à  ce  qu'il  ait  entièrement  la  fuite. 


CM  iSSEURS     D'ORLE  V.VS. 

|    CAHAI1SIMB.    ) 


CHASSEURS  D'ORLÉANS.  "Il 

—  Division  de  Constautine.  —  Camp  d'EI-Arroucu.  —  Quelques  compagnies  du 
lie  léger  prennent  pan  à  la  belle  défense  du  camp  d'EI-Arrouch  attaqué,  dans  la 
journée  du  20  mai ,  par  4,000  Kabaïles. 

En  mai  et  en  juin  1812,  sous  les  ordres  du  général  Négrier,  le  régiment  fait  l'expé- 
dition <le  Tebessa. 

1843.  —Le  19e  régiment  d'infanterie  légère  tient  garnison  à  Setif  depuis  le  com- 
mencement de  l'année,  et  il  y  est  toujours  (octobre  18-13). 


CHASSEURS    D'ORLEANS. 


Les  chasseurs  d'Orléans  ont  été  créés  par  ordonnance  du  28  septembre  1840,  sous 
la  dénomination  de  chasseurs  à  pied  ;  une  autre  ordonnance,  du  19  juillet  1842,  leur 
a  conféré  leur  dénomination  actuelle  de  chasseurs  d'Orléans. 


3""'  BATAILLON 

1841.—  Province  d'Alger. —  Le  3e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  arrive  en  Afrique 
au  mois  de  juin  1841,  et  prend  part  aux  ravitaillements  de  Miliana  du  7  au  14  octobre 
de  la  même  année. 

1842.  -  300  hommes  du  3P  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  font  partie  de  l'expé- 
dition dirigée  dans  l'ouest  du  kalifat  de  Miliana,  du  12  au  18  juillet. 

Du  29  septembre  au  17  octobre,  le  3e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  fait  partie, 
sous  les  ordres  du  gouverneur  général,  d'une  expédition  dans  l'est  de  la  province  d'Alger 
(ex -kalifat  de  Ben-Salem),  et  prend  part  au  combat  qui  a  lieu  le  5  octobre,  dans  lequel 
est  tué  le  colonel  Leblond,  du  48''. 

Le  bataillon  fait  l'expédition  dans  l'Ouarensenis,  en  novembre  et  en  décembre,  sous 
les  ordres  du  gouverneur  général. 

1843. — Division  d'Alger.  — Le  bataillon  concourt,  sous  les  ordres  de  Son  Altesse 
Royale  monseigneur  le  duc  d'Aumale,  aux  expéditions  contre  les  Ouled-Antheur  et 
Ben-Allal-Embarck,  du  22  au  31  janvier;  contre  les  Senadja  et  autres  tribus,  qui  font 
leur  soumission,  du  1er  au  14  mars. 

Le  3e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  est  toujours  dans  la  province  d'Alger  (octobre 
1843). 


5""'  BATAILLON 

1841.  — Province  d'Oran.  —Le  5e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  arrive  en  Afrique 
au  mois  de  juin  1841. 

1842.  —  Le  5e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  prend  part  à  une  expédition  sur  le 
Chelif,  du  12  mai  au  13  juin,  sous  les  ordres  du  gouverneur  général. 

Du  18  août  au  7  septembre,  le  bataillon  fait  partie  de  l'expédition  dans  la  vallée  de 
l'Oued-Riliou,  sous  les  ordres  du  général  d'Arbouville.  Le  31  août,  il  contribue  à  dis- 


012  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

perser  300  hommes  des  Amameras  et  des  Choualas  qui  attaquaient  l'arrière-garde. 

—  Subdivision  de  Mostaganem.  —  Le  bataillon  concourt  à  l'expédition  dirigée  contre 
les  Cbeurfas  et  autres  tribus,  au  mois  de  décembre.  Au  retour  d'une  razzia  exécutée 
le  20,  la  colonne  est  suivie  par  une  centaine  de  fantassins,  auxquels  les  carabiniers  du 
5e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  tuent  une  dizaine  d'hommes. 

1845.—  Division  de  Mostaganem.  —  Le  5e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  fait 
partie  de  l'expédition  d'EI-Esnam  (Orléansville)  et  de  Tenez,  aux  mois  d'avril  et  de  mai. 

En  juin  et  juillet,  le  5e  bataillon  prend  part  à  l'expédition  dans  l'Ouarensenis,  sous 
les  ordres  du  gouverneur  général.  Le  4  juillet,  le  lieutenant-colonel  Leflo,  avec  le 
3€  bataillon  de  zouaves,  le  5"  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  et  70  chasseurs  à  cheval, 
atteint  les  kalifats  Ben-Allal  et  Mustapha-Ben-Thami,  ainsi  que  le  caïd  des  Flitas,  occu- 
pant, avec  environ  1,200  hommes,  une  succession  de  collines  entrecoupées.  Les  tirail- 
leurs ennemis  engagent  la  fusillade  ;  le  colonel  Leflo,  qui  n'avait  en  ce  premier  moment 
que  le  bataillon  des  zouaves  très-fatigué,  temporise  autant  qu'il  peut  pour  attendre  la 
colonne  qu'il  a  jetée  sur  sa  droite,  ce  qui  rend  l'ennemi  plus  audacieux.  Enfin  arrivent 
quatre  compagnies  du  .5"'  bataillon  de  chasseurs;  alors  le  colonel  Leflo,  malgré  la  supé- 
riorité numérique  de  l'ennemi,  se  décide  à  l'attaquer.  Les  Arabes  sont  successivement 
délogés  de  toutes  leurs  positions,  et  le  point  culminant  est  couronné  par  nos  braves 
chasseurs  et  zouaves,  qui  ont  montré  dans  cette  circonstance  leur  vigueur  accoutumée. 

Le  5e  bataillon  fait  partie  de  la  colonne  qui,  sous  les  ordres  du  colonel  Pelissier, 
opère  dans  l'ouest  de  l'Ouarensenis,  du  13  juillet  au  11  août,  et  qui  obtient  de  nom- 
breuses soumissions. 

Le  5e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


6me  BATAILLON 

1841.  — Le  6e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  arrive  en  Afrique  au  mois  de  juin 
1841.  Il  prend  part  au  ravitaillement  de  Medea,  au  mois  d'octobre.  Le  28,  en  reve- 
nant de  cette  ville,  au  bois  des  Oliviers  ,  des  cavaliers  ennemis  ,  sortis  des  gorges  de 
Bouroumi,  s' étant  approches  de  bonne  portée  du  6e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans, 
ceux-ci  en  tuent  5  à  une  distance  de  400  mètres. 

1842.  — Le  6e  bataillon  prend  part  à  la  campagne  du  printemps,  sous  les  ordres  du 
général  Changarnier.  Le  4  juin,  lors  de  l'évacuation  de  Mahali,  il  repousse  rudement 
et  tient  à  distance  300  Eabaïlesqui  avaient  essayé  d'attaquer  l'arrière-garde. 

Le  6''  bataillon  fait  partie  de  l'expédition  dans  l'Ouarensenis,  au  mois  de  septembre, 
sous  les  ordres  du  général  Changarnier.  Le  15,  chargé  de  débusquer  les  Arabes  qui 
occupaient  des  positions  difficiles,  à  El-Harbourg,  il  s'acquitta  de  sa  mission  avec  autant 
de  vigueur  que  d'intelligence.  Le  19,  3  compagnies  du  bataillon  contribuent  à  charger 
avec  le  plus  grand  succès  4,000  Kabaïles  qui  attaquaient  la  division.  Nos  troupes 
combattent  avec  vigueur  et  intelligence;  les  passages  les  plus  difficiles  sont  rapide- 
ment franchis.  Le  bataillon  prend  une  part  considérable  à  un  combat  long  et  meurtrier 
livré  le  20. 

—  Garnison  de  Miliana.  —  Le  6R  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  fait  partie  de 
l'expédition  dirigée  ,  en  octobre  et  en  novembre,  contre  les  montagnards  du  nord  de 
Miliana,  sous  les  ordres  du  lieutenant-colonel  Saint-Arnaud. 


CHASSEURS  D'ORLÉANS.  613 

1843.      Le  <i'  l>;it;iillon  de  chasseurs  d'Orléans  prend  part  à  l'expédition  contre  les 
Beni-Menace,  entre  Cherchell  et  Tenez,  en  janvier  el  février. 
Le  bataillon  concourt  aux  opérations  de  la  colonne  de  Cherchell,  du  H  au  22  avril. 

Dans  les  mois  de  mai  et  juin,  le  (>'  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  lait  partie  de 
l'expédition  dans  l'Ouarensenis,  sous  les  ordres  du  général  Changarnier.  Le  18  mai,  la 
colonne  ayant  atteint  la  pointe  est  de  l'Ouarensenis,  l'avant-garde  culbute  promptentent 

quelques  centaines  de  kahai'les  qui  essaient  de  défendre  les  premières  pentes.  Trois 
bataillons  tournent  sur  la  place  nord,  el  le  colonel  d'illeus,  <\u  58e,  se  dirige  vers  I  ex- 
trémité ouest.  Le  général  Changarnier,  rendu  bientôt  maître  de  toutes  les  positions, 
fait  occuper  tous  les  débouchés;  les  Kaltailes,  contraints  de  céder,  font  leur  soumission 
le  20.  Cette  opération  a  eu  pour  résultat  2,000  prisonniers  et  la  prise  d'un  immense 
troupeau. 
Le  ()•'  bataillon  de  chasseurs  d'Oléans  est  toujours  en  Afrique  (octobre  1843). 


8"   BATAILLON. 

1841.  —  Le  8''  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  arrive  en  Afrique  (province  d'Oran) 
au  mois  de  juin  1841 ,  et  dès  les  premiers  jours  de  juillet  suivant,  il  débute  en  se  distin- 
guant d'une  manière  particulière  dans  deux  combats  livrés  contre  4  à  5,000  Kabaïles 
des  Beni-Zerouels  (rive  droite  du  Chelif  ). 

Du  29  juillet  au  1er  août,  le  bataillon  concourt,  avec  le  garnison  de  Mostaganem,  à 
exécuter  une  sortie  contre  Abd-el-Kader. 

1842.  — Le  8''  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  se  trouve  au  combat  de  la  Sassef. 
—  Province  d'Oran. — TIemcen. — Combat  de  Bab-el-Taza,  le  29  avril,  contre  Abd-el- 
Kader. 

1845.  —  Le  bataillon  est  à  TIemcen,  où  il  concourt  aux  opérations  dirigées  par  le 
général  Bedeau  (octobre  1843). 


BATAILLON. 


1843.  —  Le  9e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  a  débarqué  à  Oran  le  21  avril  1843; 
il  a  été  dirigé  le  lendemain  sur  Mascara  ;  il  fait  partie  actuellement  de  la  subdivision 
de  Mostaganem  (octobre  1843). 


ÎO"     BATAILLON. 

1841.— Le  10'- bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  arrive  en  Afrique  au  mois  de  juin  1841. 

—  Province  de  Tittery. —  Le  bataillon  fait  partie  de  la  colonne  de  ravitaillement  de 
Miliana,  du  7  au  14  octobre,  et  se  trouve,  le  8,  au  combat  de  Chaab-el-Gotta.  —  A  la 
fin  de  ce  mois,  il  concourt  à  d'autres  ravitaillements  de  Medea,  et  prend  part,  le  29,  à 
un  combat  au  bois  des  Oliviers. 

1842.  —  Province  d'Oran.  -  Subdivision  de  TIemcen.  —  Le  10'  bataillon  fait  partie 
d'une  expédition  dirigée  par  le  général  Bedeau,  du  G  au  14  mars,  contre  Abd-el-Kader, 
établi  dans  les  montagnes  de  Trara  et  de  Medroma.  Le  11,  la  cavalerie  ennemie  occupe 
les  défilés  du  Kef;  les  habitants  ayant  fait  des  préparatifs  de  défense  sur  la  rive  droite 


Gl V  STATISTIQUE  DES  REGIMENTS. 

de  la  Tafna,  couronnent,  au  nombre  de  400  environ,  les  hauteurs  escarpées  qu'ils  sup- 
posent inaccessibles.  Le  chef  de  bataillon  Mac-Mahon  (commandant  le  10e  bataillon  de 
chasseurs  d'Orléans)  reçoit  l'ordre  de  tourner  les  escarpements  à  droite,  soutenu  par- 
le 56e  ;  la  gauche  est  tournée  par  le  26'',  tandis  que  les  cavaliers  du  général  Mustapha 
attaquent  par  la  vallée.  Nos  troupes  arrivent  avec  une  telle  assurance,  et  profitent  si 
bien  des  accidents  du  terrain,  que  les  Kabaïles  du  Kef  évacuent  leurs  positions  après 
la  première  fusillade.  Les  rochers  de  la  Tafna  sont  traversés  rapidement  ;  les  troupeaux 
sont  pris  ainsi  qu'une  grande  partie  des  familles.  Les  hommes  armés,  acculés  à  un  col 
étroit,  laissent  sur  le  terrain  au  delà  de  45  cadavres. 

Le  10e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  se  trouve  aux  combats  de  la  Sassef-Sickak,  le 
21  mars,  et  à  celui  de  Bab-el-Taza,  le  29  avril. 

1845.  —  Province  d'Oran.  —  Subdivision  de  Tlemcen.  -  Le  10p  bataillon  prend  part 
aux  opérations  dirigées  chez  les  Djaffras  par  le  général  Bedeau,  du  8  au  16  mai.  Le  12, 
à  la  levée  du  camp,  le  bataillon,  formant  farrière-garde,  fait  un  bon  usage  des  grosses 
carabines  pour  éloigner  le  gouin  des  Djaffras,  qui  essaie  un  engagement  dans  un  ter- 
rain où  il  n'a  pas  à  craindre  le  retour  actif  de  la  cavalerie. 

Le  10e  bataillon  de  chasseurs  d'Orléans  est  toujours  dans  la  province  d'Oran  (oc- 
tobre 1843:. 


INFANTERIE  LEGERE  D'AFRIQUE 


1"    BATAILLON. 

Une  ordonnance  royale  du  3  juin  1832  prescrivit  la  formation  de  deux  bataillons  d'in- 
fanterie légère,  sous  la  dénomination  de  premier  et  second  bataillons  d'Afrique. 

1855.  — Le  1er  bataillon  fait  partie  de  l'expédition  dirigée  par  le  général  Trézel,  les 
3  et  4  mai,  contre  les  Bouvaqueb  et  les  Guerouaou. 

Province  d'Oran.  —  Mostaganem. — 400  hommes  du  bataillon  sont  transportés 
d'Alger  à  Oran,  débarquent  à  Mers-el-Kebir,  le  19  juillet  1833,  et  le  4  août,  quatre  com- 
pagnies sont  dirigées  sur  Mostaganem.  Du  5  au  9  de  ce  dernier  mois,  ces  compa- 
gnies contribuent  à  repousser  les  attaques  des  Arabes  contre  Mostaganem. 

Dans  une  sortie  faite  par  la  garnison  de  Mostaganem,  le  19  novembre,  un  détachement 
du  l<r  bataillon  d'Afrique  enlève  au  pas  de  course  un  village  où  avait  été  refoulé  l'en- 
nemi, ainsi  que  les  haies  des  environs  garnies  de  tirailleurs. 

Le  15  décembre,  la  garnison  de  Mostaganem  opère  une  sortie  contre  les  douars  des 
Hachems  ;  après  trois  heures  de  marche,  un  de  ces  douars  est  enlevé  par  un  détache- 
ment du  bataillon  d'Afrique. 

—  Oran. -Un  détachement  du  bataillon  fait  partie  de  l'expédition  contre  les  Bordjias, 
les  2  et  3  décembre,  et  prend  part,  ce  dernier  jour,  au  combat  qui  a  lieu  dans  la  plaine 
de  Tamezouat,  à  dix  lieues  d'Oran,  contre  6,000  cavaliers  arabes. 

1851».  —  Province  d'Oran.  —  Le  l,r  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique  se  trouve 
au  combat  de  IMoulev-Ismaël,  le  26  juin,  et  à  celui  de  la  Macta,  le  28  du  même  mois. 


INFANTERIE  LEGERE  D'AFRIQUE.  615 

Le  bataillon  prend  pari  à  l'expédition  de  Mascara,  du  25  covembre  au  18  décembre  ; 
il  se  trouve  ii ii  combat  du  i"  décembre,  sur  le  Sig. 

1856.  Le  bataillon  (brigade  du  général  d'Arlanges)  fait  partie  de  l'expédition  de 
Tlemcen,  du  8  janvier  au  12  février. 

500  hommes  du  bataillon  font  partie  (rime  eoloime  dirigée  vers  la  Tat'na;  ils  se 
trouvent  au  combat  du  15  avril,  près  Gazer,  et  à  l'établissement  du  camp  retranché  à 
l'embouchure  de  cette  rivière. 

Le  bataillon  est  compris  dans  l'armée  d'expédition  commandée  par  le  général  Bugeàud 

dans  la  province  d'Oran,  et  prend  part  au  combat  de  la  Sickak,  le  6  juillet. 

(iOO  hommes  du  bataillon  (I"  brigade,  avant-garde,  général  de  EUgny)  font  partie  de 
la  première  expédition  de  Constantine,  en  novembre  IK:!(i. 

1839.  —  Province  d'Oran. — Le  l">  décembre,  à  la  pointe  du  jour,  des  Arabes  en 
très-grand  nombre  se  montrent  entre  Mostaganem  et  Mazagran.  Ce  dernier  poste  est 
attaque,  entre  six  et  sept  heures,  par  l.ï  à  1,800  cavaliers  et  fantassins.  Le  lieute- 
nant Magnien,  commandant  la  10e  compagnie  du  Ier  bataillon  d'Afrique,  recommande 
à  sa  troupe  de  ne  tirer  que  de  très-près.  L'ennemi  ayant  vu  cesser  le  feu  ,  s'approche 
de  la  muraille  d'enceinte  et  est  reçu  par  un  décharge  qui  lui  tue  quatre  hommes;  en  se 
retirant,  il  en  perd  encore  six  et  une  vingtaine  de  blessés.  Alors  les  Arabes  se  portent 
vers  la  porte  supérieure  de  Mazagran,  tiraillent  jusqu'à  neuf  heures  et  demie,  perdent 
encore  30  hommes  et  ont  80  blessés. 

1840.  —Province  d'Oran.  — Défense  de  Mazagran,  du  2  au  G  février.  —  4,000  fan- 
tassins arabes,  appuyés  par  deux  pièces  de  canon,  ont  vainement  essayé  d'enlever  le 
fort  construit  dans  la  partie  haute  de  Mazagran.  Les  défenseurs  de  ce  réduit,  au 
nombre  de  123,  du  1"  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique,  ont  soutenu  pendant 
quatre  jours  les  plus  violentes  attaques.  L'ennemi  a  été  sur  le  point  de  pénétrer  dans 
l'enceinte  dans  un  assaut  qui  a  duré  une  heure.  Mas,  grâce  à  l'opiniâtre  intrépidité 
des  123  braves  ci-dessus,  commandés  par  le  capitaine  Lelièvre,  l'ennemi  a  été  repoussé, 
tantôt  à  coups  de  baïonnette,  tantôt  avec  des  grenades  et  même  des  pierres.  Le  G,  les 
Arabes,  au  nombre  de  2,000,  tentèrent  une  dernière  attaque  qui  n'eut  pas  plus  de 
succès  que  les  précédentes  ;  ils  se  mirent  enfin  en  pleine  retraite,  emportant  de  5  à 
G00  tués  ou  blessés,  et  laissant  plusieurs  silos  remplis  de  cadavres. 

Le  lieutenant-général  Guéhéneuc  a  autorisé  la  101'  compagnie  du  Ier  bataillon  d'in- 
fanterie légère  d'Afrique  à  conserver,  comme  un  glorieux  trophée,  le  drapeau  qui  flot- 
tait sur  la  place  de  Mazagran  pendant  les  journées  des  3,  4,  .3  et  G  février,  et  qui,  tout 
criblé  qu'il  est  par  les  projectiles  de  l'ennemi,  atteste  à  la  fois  l'acharnement  de  l'at- 
taque et  l'opiniâtreté  de  la  défense. 

Une  souscription  a  été  ouverte  à  Alger  pour  élever  une  colonne  sur  laquelle  seront 
inscrits  les  noms  des  braves  défenseurs  de  Mazagran. 

1841.  —Province  d'Oran.  — Le  bataillon  participe  à  l'expédition  de  Tegdempt,  du 
18  mai  au  3  juin. 

Le  bataillon  concourt  au  ravitaillement  de  Mascara,  sous  les  ordres  du  gouverneur 
général,  du  7  au  27  juin. 

1842.  —  Le  1er  bataillon  prend  part  à  une  expédition  contre  les  Flitas,  en  novembre 
et  décembre.  Le  17  décembre,  il  se  trouve  au  combat  livré  contre  les  Keraïches,  sur 
la  rive  gauche  de  l'Oued-ïeghighest. 

1843.  —  Attaque  du  camp  de  l'Oued-el-Hammam ,  par  Ahd-el-Kader,  le  24  juillet. 


GIG  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

Le.  12  septembre,  le  1"  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique,  faisant  partie  d'une 
colonne  commandée  par  le  colonel  Géry,  du  56'',  contribue  à  exécuter  un  beau  coup 
de  main  sur  le  camp  d'Abd-el-Kader,  à  Assian-Tircin. 


2""     BATAILLON. 

Le  second  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique  a  été  formé  en  même  temps  que  le 
premier  (en  juin  1832). 

1855.  —  Les  1"'  et  2e  compagnies  du  2°  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique 
prennent  part  à  l'attaque  et  à  la  prise  du  marabout  de  Gouraya,  à  Bougie,  le  12  octobre. 

1854. — Bougie. —  Ce  bataillon  mérite  des  éloges,  dans  la  journée  du  7  mai,  pour  sa 
belle  défense  du  blockhaus  de  Salem  et  de  celui  deBoumann,  attaqués  par  les  kabaïles. 

Les  5  et  G  juin,  le  bataillon  contribue  à  défendre  les  blockbaus  attaqués  par  environ 
ô.OOO  Kabaïles,  dont  400  cavaliers. 

Le  10  octobre,  l'ennemi  attaque  de  nouveau  sur  toute  la  ligne  ;  le  blockbaus  de  Salem 
devient  surtout  l'objet  des  plus  grands  efforts  et  du  plus  vif  acharnement.  La  garnison 
de  ce  blockbaus  (20  bommes  du  2e  bataillon  d'infanterie  d'Afrique  et  5  artilleurs)  tient 
une  conduite  admirable  pendant  quatre  beures  que  dure  le  combat. 

Le  bataillon  se  trouve  aux  combats  des  5  et  8  décembre. 

1855.  —  Bougie.  —  Le  bataillon  prend  part  aux  combats  des  7,  8,  9,  10  et  1 1  no- 
vembre, pour  la  prise  du  moulin  de  Démons.  Le  11  a  lieu  l'affaire  décisive  ;  l'ennemi 
ayant  massé  toutes  ses  forces  (environ  4,000  bommes),  se  précipite  plusieurs  fois  contre 
nos  troupes,  et  chaque  fois  il  est  repoussé  à  la  baïonnette  et  par  des  feux  de  peloton. 
Les  28,  29  et  30  du  même  mois,  le  bataillon  contribue  à  repousser  les  attaques  des 
Kabaïles  contre  le  fort  du  moulin  de  Démons. 

185C— Environ  100  bommes  de  la  compagnie  franche  du  second  bataillon  d'Afrique 
(lre  brigade,  avant-garde)  font  partie  de  l'expédition  de  Constantine,  en  novembre  1830. 

1857.  —  Seconde  expédition  de  Constantine. —La  compagnie  francbe  du  second 
bataillon  d'Afrique  fait  partie  de  la  seconde  expédition  de  Constantine,  au  mois  d'oc- 
tobre 1837. 

1840.  —Le  second  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique  fait  partie  de  l'expédition 
de  Cliercbell,  du  12  au  21  mars,  et  se  trouve  aux  combats  des  30  avril  et  2  mai,  en 
avant  de  cette  place.  —  Le  2  mai,  le  capitaine  Francescbetti,  auquel  appartient  l'hon- 
neur de  la  journée,  est  atteint  de  deux  coups  de  feu,  l'un  à  travers  le  poignet,  l'autre 
à  travers  le  flanc  ;  il  conserve  néanmoins  son  commandement  et  son  sang-froid.  —  Le 
bataillon  prend  part  aussi  au  combat  du  10  août,  devant  Cliercbell  ;  le  capitaine  Thomas 
y  est  tué  ;  son  corps  est  disputé  par  les  Arabes,  mais  reste  au  pouvoir  de  nos  soldats. 

1841.  —  Le  bataillon  fait  la  campagne  du  printemps  dans  la  province  de  Tittery,  et 
concourt  au  ravitaillement  de  Medea,  du  1er  au  8  avril;  à  un  second  ravitaillement 
de  cette  place  et  à  celui  de  Miliana  ,  du  27  avril  au  9  mai.  Il  prend  part  à  divers  enga- 
gements qui  ont  lieu  pendant  ces  expéditions,  les  3  avril,  3,  4  et  5  mai. 

Le  bataillon  fait  partie  des  troupes  cliargées  de  ravitailler  Miliana,  du  7  au  14  octobre. 

184*2.  —  Le  second  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique  fait  partie  d'une  expédi- 
tion dans  l'Ouarensenis,  sous  les  ordres  de  INF.  le  gouverneur-général,  en  novembre  et 
décembre. 


INFANTERIE  LEGERE  D'AFRIQUE.  617 

1843      Le  bataillon  fait  partie  de  l'expédition  dirigée  contre  les  Ueui-Menacer, 
entre  Cherchell  el  Tenez,  dans  les  mois  de  janvier  el  février. 


am<  BATAILI.ON. 

Le  8e  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique  a  été  formé  en  vertu  d'une  ordonnance 
royale  du  20  juin  1838. 

I83i>.  —  Province  d'Alger.  —  500  hommes  du  :>•  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afri- 
que t'ont  partie  <le  l'expédition  contre  les  Hadjoutes,  le  i)  août. 

Le  bataillon  se  trouve  au  combat  du  30  novembre,  contre  les  Ouled-Mendil. 

I8ô(>.  —  Province  d'  Uger.  —  l'n  détachement  de  ce  bataillon  fait  partie  des  troupes 
qui  opèrent  une  reconnaissance  le  long  de  la  Chiffa  ,  dans  la  direction  de  Coléah ,  du 
Ier  au  3  mars. 

Le  bataillon  concourt  à  une  expédition  dans  la  direction  de  Medea,  et  prend  part  au 
combat  du  2  avril,  au  passage  du  col  de  Mouzaïa. 

(Bougie.)  —  Le  21  avril,  l'ennemi  s'étanl  emparé  de  la  batterie  Rapatel,  et  menaçant 
les  blockhaus  Rapatel  et  Doriac, 200  hommes  des  2r  et  3e  bataillons  d'Afrique,  appuyés 
par  un  obusier  de  montagne,  assaillent  la  droite  de  l'ennemi,  tandis  qu'un  pareil  nom- 
bre d'hommes  attaque  l'aile  gauche,  et  qu'un  peloton  de  la  compagnie  tranche,  parvenu 
au  Gouraya,  se  porte  par  les  crêtes  de  cette  montagne,  pour  plonger  la  gauche  des 
Arabes.  Dès  ce  moment,  l'ennemi  se  retire  à  toutes  jambes  et  est  poursuivi,  la  baïon- 
nette dans  les  reins,  jusqu'au  village  de  Heydounem ,  d'où  il  est  bientôt  chassé  par  le 
feu  de  deux  obusiers. 

1857.  —  Camp  de  Mjez-Ammar.  —  Combats  des  21,  22  et  23  septembre.  Dans  ces 
trois  journées,  le  3''  bataillon  contribue  à  repousser  un  nombre  considérable  de  Kabaïles, 
4  à  5,000,  qui  viennent  attaquer  le  camp. 

Le  3°  bataillon  d'infanterie  légère  d'Afrique  fait  partie  de  la  seconde  expédition  de 
Constantine,  au  mois  d'octobre  1837. 

1858.  —  Constantine.  —  Le  bataillon  prend  part  à  l'expédition  sur  Sétif,  en  dé- 
cembre. Laissé  à  Djimmilah,  pendant  la  marche  de  la  colonne  expéditionnaire  sur 
Sétif,  le  bataillon  est  attaqué  par  les  Kabaïles.  H  fait  bonne  contenance  pendant  douze 
jours  qu'il  reste  à  Djimmilah,  et  force  les  ennemis  à  renoncer  à  leurs  entreprises  contre 
ce  poste. 

1859.  —  Le  3e  bataillon  d'Afrique  fait  partie  de  l'expédition  des  Portes  de  Fer  en 
octobre  et  en  novembre. 

1841.  —  Division  de  Constantine.  —  Le  12  septembre,  une  colonne,  dont  50  hommes 
du  3''  bataillon  d'Afrique  font  partie  ,  sort  de  Philippeville  pour  aller  châtier  des  Ka- 
baïles. Le  13,  elle  a  de  brillants  engagements  qui  se  prolongent  pendant  14  heures  ,  et 
elle  taille  en  pièces  ceux  des  ennemis  qui  ne  peuvent  lui  échapper. 

1842. — Division  de  Constantine.  —  Sous  les  ordres  du  colonel  Brice ,  comman- 
dant de  Philippeville,  le  bataillon  prend  part  à  une  expédition  du  1"  au  1  mai  inclus, 
contre  un  rassemblement  considérable  formé  sous  le  commandement  de  Si-Zerdoud  , 
dans  la  vallée  de  l'Oued-Gueblv. 

Dans  la  journée  du  20  mai ,  le  3'  bataillon  d'  Afrique  contribue  à  la  belle  défense  du 
camp  d'Kl-Arroucb,  attaqué  par  4,000  Kabaïles. 

184.".  —  Province  de  Constantine.  —Le  3'    bataillon   d'Afrique  fait   partie   d'une 

7  S 


G18  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

expédition  contre  les  Zerdezas,  du  12  au  22  février;  le  16,  il  a  un  engagement  dans 
lequel  il  chasse  les  Kabaïles  de  toutes  leurs  positions. 

Le  bataillon  prend  part  à  l'expédition  de  l'Edough,  du  22  février  au  14  mars. 

Il  participe  à  l'expédition  et  a  la  prise  de  Collo,  du  6  avril  au  14  mai. 

Le  bataillon  fait  l'expédition  des  Hanencbas  et  contre  El-Hasnaoui ,  du  23  mai  au 
1er  août.  —  (Octobre  1843.) 


ZOUAVES 


L'utilité  de  former  un  corps  de  troupes  dans  lequel  seraient  admis  les  indigènes  se 
révéla  presque  aussitôt  la  prise  de  possession  d'Alger,  et  M.  de  Bourmont  eut  la  pensée 
d'organiser  ce  corps;  mais  ce  fut  le  général  Clausel  qui,  par  arrêté  du  1er  octobre  1830, 
ordonna  la  formation  de  deux  bataillons  d'indigènes  sous  le  nom  de  zouaves. 

Aujourd'hui  ce  corps  forme  un  régiment  à  trois  bataillons,  chacun  de  neuf  compagnies 
dont  une  de  dépôt.  Il  se  compose  de  Français  et  d'indigènes. 

1850.  —  Un  bataillon  de  zouaves  fait  partie  de  l'expédition  de  l'Atlas  sous  le  général 
Clausel,  du  17  au  24  novembre. 

1851.  —  Du  25  juin  à  la  fin  de  juillet,  les  zouaves  font  partie  de  l'expédition  de 
Medea,  sous  les  ordres  du  général  Berthezène,  et  se  trouvent  au  combat  du  le>  juillet, 
sur  le  plateau  d'Ouara,  et  à  celui  du  col  de  Mouzaïa,  le  2  du  même  mois,  où  ils  résistent 
vigoureusement  à  l'ennemi. 

1852.  —  Le  2  octobre  1832,  les  zouaves  prennent  part  à  l'expédition  et  au  combat 
de  Bouffarik. 

1855.  —  Les  zouaves,  qui  ne  formaient  plus  qu'un  bataillon  depuis  l'ordonnance  du 
7  mars  1833,  prennent  part  à  l'expédition  contre  les  Bouyaguel  et  les  Guerouaou,  les  3 
et  4  mai,  sous  les  ordres  du  général  Trézel. 

Ils  font  partie  de  l'expédition  de  Coléah  ,  le  25  septembre,  et  se  trouvent  au  combat 
de  Bouffarik 

1K54.  —  Province  d'Alger.  —  Le  22  janvier,  300  zouaves  et  100  cavaliers  français 
et  arabes  l'ont  partie  d'une  expédition  contre  les  Hadjoutes. 

H55o.  —  Province  d'Alger.—  Les  zouaves  font  partie  de  plusieurs  nouvelles  expé- 
ditions dirigées  contre  les  Hadjoutes,  et  dans  tous  les  engagements  avec  ces  redou- 
tables adversaires  ils  donnent  des  preuves  de  la  plus  grande  valeur. 

1856.—  Province  d'Oran.  —  Les  zouaves  prennent  part  à  l'expédition  de  TIemeen, 
du  8  janvier  au  12  février. 

1857.  —  Seconde  expédition  de  Coustautine.  —  Le  Ie'  bataillon  des  zouaves  (1"  bri- 
gade, Son  Altesse  Boyale  monseigneur  le  duc  de  Nemours  commandant)  fait  partie  de 
la  seconde  expédition  de  Constantine,  au  mois  d'octobre. 

La  prise  de  Constantine  est  le  dernier  fait  d'armes  auquel  les  zouaves  aient  pris  part, 
jusqu'à  la  reprise  des  hostilités  au  commencement  de  1840. 

1840   -Les  zouaves  font  partie  de  l'expédition  de  Cherchell,  du  12  au  21  mars. 

Ce  corps  prend  part  (1"'  division,  Son  Altesse  Royale  monseigneur  le  duc  d'Orléans 
commandant;  l"  brigade,  général  d'Houdetot)  à  l'expédition  de  Medea,  du  26  avril  au 
22  mai.  —  \u  combat  de  l' Vf'froun,  le  27  avril,  les  zouaves  s'emparent  au  pas  de  charge 


CHASSEURS  D'AFRIQUE.  627 

L'ennemi  perd  de  10  à  50  cavaliers;  8,000  prisonniers,  1,500  chameaux,  300 chevaux 

ou  mulets,  et  15  à  16, non  tètes  de  bétail  touillent  en  noiie  pouvoir.  Ce  beau  combal 

t'ait  le  plus  grand  honneur  à  notre  cavalerie,  et  en  particulier  à  l'habile  officier  qui  la 
commandait. 

Division  d'Alger.  —  Un  escadron  du  i'1  régimenl  de  chasseurs  opère  également, 
dans  le  mois  de  juillet,  sous  les  ordres  du  général  De  Bar,  dans  la  province  de  Tittery. 

Le  régimenl  prend  part  à  l'expédition  dirigée  dans  POuarensenis ,  par  le  général 
Changarnier,  au  mois  de  septembre.  Le  19,  50  chasseurs  contribuent  à  charger,  avec  le 
plus  grand  succès,  4,000  kahadcs  qui  attaquaient  la  division. 

Le  régimenl  l'ait  partie  de  l'expédition  de  POuarensenis ,  du  22  novembre  au  5  jan- 
vier 1843  ,  sous  les  ordres  du  gouverneur  général. 

1845.  —  Un  détachement  du  Ier  régiment  de  chasseurs  prend  part  à  l'expédition 
contre  les  lieni-Menacer,  du  17  janvier  au  12  février.  Il  contribue,  le  23  janvier,  à 
repousser  brillamment  \l)d-el-kader,  et  le  lendemain  ,  24  ,  à  le  chasser  de  la  vallée  de 
l'Oued-Meselmoun  et  à  le  refouler  dans  les  grandes  montagnes  des  Gourayas. 

600  chevaux,  des  l"et  -Ie  chasseurs,  des  spahis  et  gendarmes,  prennent  part  à  l'expé- 
dition dans  laquelle  S.  A.  II.  monseigneur  le  duc  d'Aumale  s'empare,  à  Taquin,  le  16 
mai,  de  la  smala  d'Abd-el-Kader. 

Au  camp  de  Teniet-el-llad  ,  120  chevaux  du  1er  régiment  de  chasseurs  contribuent  à 
exécuter  une  razzia,  le  28  juin,  dans  le  pays  des  Beni-AIeda. 

Garnison  de  Cherchell.  —  Un  peloton  de  20  cavaliers  du  1"  de  chasseurs  prend  part 
aux  opérations  dans  l'agalick  de  Sidi-Ghoberini,  du  27  mai  au  13  juin  1843. 


a"'«  REGIMENT. 

Le  2e  régiment  de  chasseurs  d'Afrique  a  été  créé  en  même  temps  que  le  Ie-  (par  ordon- 
nance du  17  novembre  1831). 

1852.  —  Province  d'Oran.  —  Le  23  octobre,  le  parc  est  attaqué  par  500  cavaliers 
garabas.  130  hommes  du  2°  chasseurs  et  200  hommes  du  661'  mettent  les  Arabes  en 
déroute.  Pendant  le  combat,  00  chasseurs  s'étant  trouvés  au  milieu  de  l'ennemi,  con- 
servent constamment  l'avantage,  et  les  Arabes  ne  peuvent  prendre  la  fuite  qu'en  pas- 
sant sous  leurs  coups  meurtriers. 

1855.  —  Combat  de  Sidi-Kaddour-Deby,  le  8  mai.  —  Dans  la  nuit  du  7  au  8  mai,  une 
colonne,  dans  laquelle  se  trouvent  400  chevaux,  sort  d'Oran  pour  marcher  sur  les 
\rahes  Garabas.  Les  ennemis  occupaient  le  premier  plan  des  montagnes  de  Sidi-Kad- 
dour-Deby. En  un  instant,  deux  escadrons  du  2*'  régiment  de  chasseurs  à  cheval ,  les 
Turcs  à  pied  et  à  cheval ,  deux  compagnies  de  voltigeurs  du  66'',  et  un  demi-bataillon 
de  la  légion  étrangère,  sont  maîtres  des  trois  camps  des  Garabas.  La  plupart  des  Arabes 
s'enfuient,  beaucoup  sont  tués. 

Le  27  mai,  à  cinq  heures  du  matin,  un  escadron  du  2P  chasseurs,  deux  pièces  de 
montagne,  le  41'  bataillon  de  la  légion  étrangère,  deux  compagnies  du  66e,  sortent 
d'Oran  pour  protéger  les  travailleurs  aux  fortifications  du  poste  de  Kergeutab.  Une 
vive  fusillade  s'engage  entre  nos  tirailleurs  et  les  éclaireurs  de  l'ennemi  qui  se  pré- 
sentent de  tous  côtés.  Peu  de  temps  après,  l'ennemi,  qui  marche  sur  Oran,  se  déploie 
pour  attaquer  nos  troupes  de  front,  tandis  qu'une  autre  colonne  cherche  à  tourner  notre 
gauche.  Pendant  le  combat,  un  escadron  du  21  chasseurs  d'Afrique  fait  une  belle  charge 


628  STATISTIQUE  DES  REGIMENTS. 

sur  un  détachement  ennemi  qui  avait  eu  l'audace  de  passer  entre  notre  aile  droite  et 
Oran.  Presque  tout  ce  qui  le  composait  est  sabré  par  les  chasseurs  ou  fusillé  par  deux 
compagnies  du  66%  embusquées  derrière  des  haies  d'aloès,  et  par  des  tirailleurs  sortis  à 
propos  de  la  place.  A  trois  heures  après-midi ,  l'ennemi  commence  son  mouvement  de 
retraite,  après  avoir  eu  plus  de  200  tués  et  5  ou  600  blessés. 

—  Expédition  de  Mostaganein.  —  60  chasseurs  du  2'"  régiment  font  partie  de  l'expé- 
dition de  Mostaganein  ;  ils  prennent  part  au  combat  du  28,  devant  Mazagran,  et  à  la 
prise  de  Mostaganein,  qui  a  lieu  le  même  jour. 

—  Province  d'Oran.  —Le  2°  régiment  de  chasseurs  concourt  à  une  expédition  dirigée 
contre  la  tribu  des  Smélas,  les  4  et  5  août. 

400  chasseurs  du  2e'  régiment  prennent  part  à  l'expédition  contre  les  Bordgia,  le 
2  décembre. 

1834.  —  Province  d'Oran.  —  Le  6  janvier,  des  Arabes  attaquent  la  grand'garde  de 
cavalerie  du  côté  du  petit  lac  de  Déat-Morcely  ;  mais  ils  sont  vigoureusement  repoussés 
par  trois  escadrons  du  2e  de  chasseurs. 

1853.  —  Province  d'Oran.  —  Combat  du  26  juin,  à  Mouley-Ismaël.  —  Les  tirailleurs 
ennemis  sont  d'abord  repoussés  par  l'avant-garde,  composée  de  deux  escadrons  du 
2e  régiment  de  chasseurs  d'Afrique,  trois  compagnies  polonaises  et  deux  obusiers  de 
montagne  ;  mais  ces  troupes  ayant  été  ramenées  d'une  centaine  de  pas,  le  général 
Trézel  fait  avancer  le  gros  de  ses  forces,  pendant  que  le  colonel  Oudinot  exécute,  avec 
son  escadron  de  lanciers,  une  charge  sur  le  chemin,  où  il  est  tué  d'un  coup  de  feu  au 
front.  Après  un  moment  de  confusion  causé  par  ce  malheureux  événement,  un  effort 
général  décide  l'ennemi  à  la  retraite. 

—  Expédition  de  Mascara.  —  Du  25  novembre  au  13  décembre,  le  2e  régiment  de 
chasseurs  fait  partie  de  cette  expédition.  Le  1er  décembre,  au  combat  sur  le  Sig,  il  sou- 
tient les  troupes,  qui  s'emparent  d'un  marabout  auprès  duquel  sont  réunis  15  à  1,800 
Arabes. — Combat  au  passage  du  bois  de  l'Habrach,  le  3  décembre.  Le  maréchal  Clause] 
et  le  duc  d'Orléans  s'avancent  en  avant  de  la  colonne,  précédés  seulement  de  quelques 
tirailleurs  et  suivis  d'un  peloton  de  chasseurs  d'escorte  (40  à  50  chevaux  au  plus).  Tout 
à  coup  ils  découvrent  le  revers  du  rideau  et  se  trouvent  à  deux  cents  pas  d'une  masse 
énorme  de  cavaliers,  dans  laquelle  vont  donner  les  10  à  12  voltigeurs  qui  les  précèdent. 
Un  mouvement  d'élan  se  manifeste  alors  parmi  les  officiers  d'état-major  et  d'ordonnance 
qui  suivent  le  prince  et  le  maréchal;  mettre  le  sabre  à  la  main  sans  calculer  la  force 
des  Arabes,  enlever  avec  le  brave  capitaine  Bernard  les  chasseurs  de  l'escorte  par  les 
cris  de  :  En  avant  !  en  avant  !  charger  à  fond  l'ennemi ,  le  faire  reculer  en  désordre  à 
plus  de  500  mètres,  tout  cela  est  fait  aussi  rapidement  que  l'éclair. 

1836.— Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  de  Tlemcen,  du  8  janvier  au  12  février. 
—  200  chasseurs  du  2''  régiment  font  partie  des  troupes  qui  opèrent  une  reconnaissance 
vers  l'embouchure  de  la  Tafna,  du  7  avril  à  la  fin  de  ce  même  mois,  et  se  trouvent  au 
combat  du  15  avril,  près  Gazer,  et  à  celui  du  25  suivant,  sur  le  mont  Telgoat,  comme 
on  l'a  vu  au  47u  de  ligne. 

Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  sous  les  ordres  du  général  Rugeaud,  dans  la 
province  d'Oran,  et  se  trouve  au  combat  du  11  juin  et  à  celui  du  24,  à  la  Sassef,  ainsi 
qu'à  celui  de  la  Sickak,  le  6  juillet. 

Le  régiment  concourt  aux  opérations  dirigées  par  le  général  Létang  sur  la  Mina. 
Le  12  octobre,  Abd-el-Kader,  campé  à  Madera  avec  plus  de  8,000  hommes  d'infanterie, 


-  -1:"     \  -/.'     ...■--•        ' 


CAVALIERS    ROI  GES    D'ABD-EL-KADER. 


CHASSEURS  D'AFRIQUE.  (M 

est  débusqué  eu  un  instant  et  mis  en  pleine  retraite  par  le  2*  régiment  de  chasseurs 
d' Afrique,  les  arabes  de  Mustapha,  le  47e  de  ligne  el  des  pièces  de  montagne. 

Ki»  i s:ït ,  1838  et  1839,  le  régiment  fail  partie  de  la  division  d'Oran.  Le  15 décembre 
de  cette  dernière  année,  un  détachement,  irai  fail  partie  <le  la  garnison  de  Mostaganem, 

[•rend  part  à  une  sortie  contre  les  troupes  d' Abd-el-Kader,  qui  attaquaient  Mazagran. 

1040.  —  Province  d'Oran.  —Le  i'1  escadron  du  2'  régiment  de  chasseurs  d'Afrique 
est  détaché  de  la  division  d'Oran  el  fail  partie  de  l'expédition  de  Cherchell ,  du  12  au 

SI  mars. 

—  Province  d'Oran.  —  Le  régimenl  se  trouve  au  combat  de  Bridia,  le  M  mai. 

Au  combat  près  ÎWiserghin,  contre  la  cavalerie  du  kalifat  Hou-llamedy,  le  3  octobre, 
le  régiment  s'élance  à  la  poursuite  de  l'ennemi,  qui,  s' étant  replié  sur  la  réserve,  essaie 
de  tenir;  la  fusillade  s'engage  vivement  ;  on  s'aborde  à  l'arme  blanche.  Les  Arabes, 
dont  le  nombre  est  plus  que  double  de  celui  du  2r  régiment  de  chasseurs,  battent  néan- 
moins en  retraite,  après  avoir  éprouvé  de  grandes  pertes. 

Le  régiment  l'ait  partie  de  l'expédition  contre  les  Ouled-Ali  (fraction  des  Beni-Amer) 
et  les  Garabas,  du  21  au  23  octobre.  Il  contribue  à  opérer  une  razzia  dans  les  mata- 
mores de  Bou-Chouicha,  du  8  au  11  novembre. 

1841. —  Province  d'Oran. —  Le  régiment  concourt  à  une  razzia,  du  12  au  14  janvier, 
dans  la  plaine  du  Sig,  à  environ  treize  lieues  d'Oran,  contre  les  troupes  arabes  de  Ben- 
Tain  y. 

Le  régiment  prend  part  à  l'expédition  de  Tagdempt,  du  18  mai  au  3  juin,  et  se  trouve 
au  combat  du  30  mai,  livré  contre  Abd-el-Kader,  sur  les  hauteurs  qui  environnent 
Mascara. 

Le  régiment  prend  part  à  la  campagne  d'automne,  en  septembre  et  octobre  1841. 
Le  22  septembre,  au  point  du  jour,  la  colonne  expéditionnaire  pénètre  dans  les  mon- 
tagnes boisées  et  difficiles  de  Sidi-Gahia.  Le  7  octobre ,  le  gouverneur  général  se  trou- 
vant en  présence  des  troupes  d' Abd-el-Kader,  donne  aussitôt  l'ordre  d'engager  vivement 
l'action.  Les  chasseurs  (800  chevaux),  les  spahis,  etc.,  tombent  sur  la  cavalerie  des 
tribus  et  la  mettent  en  fuite.  D'un  autre  côté,  le  gouverneur  général,  franchissant  les 
derniers  ravins  avec  les  zouaves,  arrive  pour  secourir  une  partie  des  Medjehers,  acculés 
par  l'ennemi  à  une  berge  presque  infranchissable.  Aussitôt  les  cavaliers  rouges  s'ar- 
rêtent court  ;  mais  ils  sont  promptement  renforcés  par  le  reste  des  réguliers.  En  cet 
instant,  nos  chasseurs,  les  spahis  et  les  Douairs,  qui  viennent  de  vaincre  à  droite,  font 
un  changement  de  direction  et  accourent  prendre  part  à  ce  nouvel  engagement.  Ils 
donnent  avec  une  grande  impétuosité,  dispersent  et  chassent  tous  les  irréguliers  du 
champ  de  bataille;  les  cavaliers  rouges  seuls  combattent  vaillamment ,  quoique  perdant 
du  terrain  ;  trois  fois  ils  se  rallient  et  soutiennent  trois  charges  vigoureuses  ;  enlin  ils 
sont  mis  en  fuite  et  poursuivis  jusqu'à  une  distance  de  deux  lieues.  Ce  beau  combat  de 
cavalerie  fait  le  plus  grand  honneur  au  2e  régiment  de  chasseurs. 

—  Province  de  Constantine.  —  Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  dirigée,  le 
14  novembre,  contre  la  tribu  des  Beni-Méhemet  et  Sidi-Zerdoud,  pour  venger  l'assas- 
sinat commis  sur  la  personne  du  sous-lieutenant  Alleaume.  Partie  de  Bone,  la  colonne 
surprend  la  tribu  au  milieu  des  divertissements  de  la  fête  du  rhamadan.  Au  signal 
convenu,  l'attaque  commence;  en  un  instant,  tout  est  tué  ou  mis  en  fuite;  les  trou- 
peaux sont  enlevés,  ainsi  que  tout  ce  qui  se  trouvait  dans  les  tentes. 

1842.  —  Division  d'Oran.  —250  chasseurs  du  2e  régiment  prennent  part  à  une 


630  STATISTIQUE  DES  IlEf.IMENTS. 

expédition  sur  le  Chelif,  du  14  mai  au  13  juin;  ils  se  trouvent  au  combat  du  18  mai 
contre  les  Beni-Zerouels,  Beni-Zentès,  Beni-Mediouna,  et  à  celui  du  19. 

Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  dans  la  vallée  de  l'Oued-Rihou,  du  18  août  au 
7  septembre. 

—  Division  d'Oran.  —  Le  régiment  fait  partie  d'une  expédition  dirigée  au  sud  et  sud- 
est  de  Tegedempt,  en  septembre  et  octobre,  par  le  général  Lamoricière. 

Le  régiment  concourt  à  l'expédition  contre  les  Flittas,  en  novembre  et  décembre,  sous 
le  commandement  du  général  Lamoricière. 

—  Subdivision  de  Mostaganem.  —  200  cbasseurs  du  T  régiment  prennent  part  à  une 
expédition  faite  en  décembre  1842,  et  à  une  razzia  exécutée  le  20,  contre  les  Cbeurfas. 

1843.  —  Subdivision  de  Tlemcen.  —  Opérations  chez  les  Djaffras,  dirigées  par  le 
général  Bedeau,  du  8  au  16  mai. 

—  Subdivision  de  Mostaganem.  —  Combat  soutenu  par  une  fraction  des  troupes  du 
général  Gentil,  le  14  mai,  à  la  suite  d'une  razzia  faite  sur  des  fractions  rebelles  des 
Flittas.  Ce  combat  est  l'un  des  plus  honorables  qui  aient  été  livrés  en  Afrique;  .31  chas- 
seurs d'abord,  auxquels  60  se  sont  réunis  un  peu  plus  tard,  ont  soutenu  longtemps  les 
efforts  de  3  à  400  cavaliers  réguliers  et  de  1,000  à  1,200  chevaux  des  tribus.  Les  chas- 
seurs ne  pouvant  plus  combattre  comme  cavalerie,  se  sont  réfugiés  sur  une  butte  où 
se  trouvent  le  marabout  de  Sidi-Bached  et  un  cimetière.  Ils  mettent  pied  à  terre, 
entourent  leurs  chevaux,  et,  couchés  a  plat  ventre  pour  ne  pas  être  tous  tués  par  un 
feu  très-supérieur,  ils  ne  se  relèvent  que  pour  repousser  les  cavaliers  réguliers  et  les 
gens  des  tribus  qui  ont  également  mis  pied  à  terre  pour  les  enlever.  Ils  rendent  ainsi 
vains  les  efforts  répétés  de  cette  multitude,  et  quand,  après  plus  de  deux  heures  de 
résistance,  ils  sont  délivrés  par  un  bataillon  du  32e,  il  y  a  14  chasseurs  tués  et  22  bles- 
sés. 37  chevaux  ont  aussi  péri  sous  les  balles.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable,  c'est 
l'action  du  capitaine  Favas,  qui,  avec  60  chevaux,  traverse  toute  la  cavalerie  ennemie 
pour  venir  partager  le  sort  des  ôl  chasseurs  qui  ont  été  enveloppés  les  premiers.  Il 
est  devenu  l'âme  de  la  défense  ;  et  cependant,  sur  7  officiers,  il  est  le  seul  qui  ne  soit 
pas  blessé. 

—  Division  de  Mascara.  —  Deux  escadrons  du  régiment  font  partie  des  expéditions 
au  sud  de  Mascara  et  dans  rOuarensenis,  sous  les  ordres  du  général  Lamoricière ,  en 
mai  et  juin.  Ils  prennent  part,  le  10  juin,  à  un  combat  livré  dans  la  vallée  du  Haut- 
Rihou  contre  plusieurs  tribus. 

Au  mois  d'août,  ces  escadrons  concourent  aux  opérations  dirigées  par  le  même  offi- 
cier-général. Le  2-1,  les  tentes  d'Abd-el-Kader  ayant  été  aperçues  au-dessous  d'Aïn- 
Kerima  par  quelques  cavaliers  envoyés  en  reconnaissance,  le  général  Lamoricière  lance 
aussitôt  sa  cavalerie  qui  envahit  le  camp,  tue  une  quarantaine  de  fuyards,  fait  une 
douzaine  de  prisonniers  ,  enlève  environ  60  chameaux ,  bon  nombre  de  chevaux  et 
surtout  de  mulets.  La  tente  de  l'émir,  celle  du  kalifat  Ben-Allal  et  plusieurs  de  ses 
domestiques  sont  pris  (octobre  1843). 

BELLE   ACTION   DU  TROMPETTE   ESCOFFIER , 

DU    2me    KÉG1MENT. 

Au  combat  livré  le  22  septembre  1843,  dans  la  plaine  de  Sidi-Youssef,  par  le  général 
de  Lamoricière',  le  capitaine-adjudant-major  de  Cotte  venait  d'avoir  son  cheval  tué  en 


CHASSEURS  D'AFRIQUE.  631 

abordant  l'infanterie.  Retardé  par  une  ancienne  blessure  à  la  bancbe,  blessure  qui  m- 
lui  permet  pas  de  courir,  sa  perte  était  certaine,  lorsque  le  trompette  EscofÛer,  mettant 

pied  a  terre,  lui  dit  :  «  Mon  capitaine,  prenez  mon  cheval  ;  c'est  VOUS  et   non    pas  moi 
qui  rallierez  l'escadron,  u  M.  de  (lotte  remonte  achevai,  rallie  en  effet  l'escadron,  et 

le  combat  se  rétablit.  Mais  à  l'appel  Escoffier  manque  ;  il  est  prisonnier  des   Vrabes! 
Une  si  belle  action,  un  si  uoble  dévouement,  ont  été  récompensés  immédiatement: 

M.  le  maréchal  ministre  de  la  guerre  a  propose  au  loi  d'accorder  la  croix  de  la  Légion- 
d'Ilonneur  au  trompette  Kscolïier,  et  Sa  Majesté  a  accueilli  a\ec  empressement  la  pro- 
position du  ministre. 


3""    REGIMENT. 

lue  ordonnance  royale,  du  (!  janvier  1833,  a  prescrit  la  formation  définitive,  a  Houe, 
d'un  régiment  de  chasseurs  d'Afrique,  sous  le  numéro  3.  (le  régiment  fui  organisé  im- 
médiatement et  ne  tarda  pas  à  rendre  d'importants  services  dans  la  subdivision  (le 
Houe. 

1835.  Bone.  520  chevaux  du  3''  chasseurs,  du  corps  auxiliaire  turc  et  des  spa- 
his, t'ont  partie  d'une  expédition  contre  la  tribu  des  Ouled-  Utia.  Sortie  de  Bone  le  21 
avril,  à  minuit,  la  colonne  cerne,  à  la  pointe  du  jour,  les  Ouled-Attia.  Les  Arabes 
s'élancent  avec  fureur  sur  nos  troupes,  mais  deux  charges  brillantes  de  cavalerie  exé- 
cutées à  l'arme  blanche,  mettent  l'ennemi  dans  une  déroute  complète. 

400  hommes  du  3"  régiment  concourent  à  l'expédition  contre  la  tribu  des  Merdes,  le 
12  septembre. 

18Ô4.  —  Des  pelotons  du  1'*  escadron  du  3'  de  chasseurs  d'Afrique  concourent  aux 
opérations  exécutées  par  la  garnison  de  Bougie,  les  2  et  5  mars  et  le  23  avril  1834 
(  voir  pour  les  détails  le  59''  de  ligne  ). 

—  Bougie.  —  Attaque  du  29  avril  par  les  Kabaïïes.  —  L'ennemi  est  atteint  et  sabré 
par  notre  cavalerie. 

—  Bone.  —  Le  régiment  prend  part  a  une  expédition  contre  Achmet,  bey  de  Constan- 
tine ;  au  combat  du  20  novembre,  les  escadrons  du  3*'  de  chasseurs,  les  spahis,  les 
Arabes  auxiliaires  mettent  les  troupes  d'Achmet-Bey  dans  la  plus  complète  déroute. 

—  Bougie. —  L'escadron  du  3e  de  chasseurs  qui  est  à  Bougie  se  trouve  aux  combats 
des  5  et  s  décembre. 

1833.  —  Bone.  —  Les  escadrons  restés  à  Bone  l'ont  partie  d'une  expédition  contre  les 
Beni-Foughas,  les  31  avril  et  1"  mai. 

Les  3  et  4  octobre  suivant ,  trois  escadrons  de  ce  corps  concourent  à  une  expédition 
contre  les  Beni-Salah. 

183G.  —  Première  expédition  de  Constantine.  —  2ô!)  hommes  du  3e  régiment  de  chas- 
seurs d'Afrique  font  partie  de  l'expédition  de  Constantine  (  l1'  brigade,  avant-garde)  au 
mois  (le  novembre  1836.  —  Le  24,  premier  jour  de  la  retraite,  les  chasseurs  d'Afrique 
(  arrière-garde  )  contribuent  à  repousser  brillamment  toutes  les  attaques  de  l'ennemi  , 
lui  tuant  beaucoup  de  monde  et  le  contenant  constamment.  Le  27,  trois  escadrons 
du  3'  chasseurs  d'Afrique  exécutent  une  charge  brillante  contre  les  Arabes  qui  se  pré- 
cipitent sur  notre  arrière-garde ,  au  moment  où  l'armée  quitte  le  bivouac  de  Sidi- 
Tamtam. 


632  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

i857.  —  Les  six  escadrons  du  3e  régiment  de  chasseurs  d'Afrique  (lrc  brigade,  duc  de 
Nemours) prennent  part  à  la  seconde  expédition  de  Constantine,  au  mois  d'octobre  1837. 

1858.  —  Constantine.  —  Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  et  de  la  reconnais- 
sance sur  Stora,  sous  les  ordres  du  général  Négrier,  du  8  au  12  avril. 

Le  3e  régiment  de  chasseurs  soutient  sa  belle  réputation  aux  combats  des  16  et  17 
décembre,  pendant  l'expédition  de  Sétif. 

1859.— Constantine. — Trois  escadrons  du  3e  régiment  de  chasseurs  d'Afrique  pren- 
nent part  à  une  autre  expédition  de  Sétif  et  se  trouvent  au  combat  du  2G  mai ,  à  Sidi- 
Embarek,  contre  Ben-Salem  lieutenant  d'Abd-el-Kader. 

Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  des  Portes  de  Fer,  aux  mois  d'octobre  et  de 
novembre. 

Sétif.  —  Un  détachement  du  3e  chasseurs  fait  partie  d'une  expédition  contre  les  Ouled- 
INibotz,  au  mois  de  décembre. 

1840.  —  Constantine.  —  Deux  escadrons  du  3e  régiment  de  chasseurs  d'Afrique 
prennent  part  à  l'expédition  du  2  février  contre  les  Beni-Saak  et  Beni-Duelkan  ;  ces 
tribus  sont  vigoureusement  attaquées  par  la  cavalerie,  qui ,  ne  pouvant  pénétrer  dans 
les  douars  avec  les  chevaux ,  met  pied  à  terre  et  détruit  tout  ce  qui  se  présente  de- 
vant elle. 

Constantine.  —  Deux  escadrons  du  régiment  font  partie  de  l'expédition  contre  les 
Aractas,  du  16  au  2ô  avril. 

Sétif.  — Le  18  mars,  un  escadron  du  régiment  prend  part  à  l'expédition  contre  les 
tribus  des  Kulma,  et  le  21  avril  à  celle  contre  les  Ouamers  ;  il  se  trouve  au  combat  qui 
est  livré  à  4  lieues  de  Sétif. 

Sétif.  —  Le  17  août,  un  escadron  du  3e  de  chasseurs  a  un  engagement  avec  la  cava- 
lerie de  Ben-Saïd  ,  qui  s'était  avancée  dans  la  plaine  jusqu'à  quelques  lieues  de  Sétif. 

Combat  de  Merjazergha  ,  près  Sétif,  le  l,r  septembre.  —  La  colonne  ayant  rencontré 
l'ennemi ,  l'aborde  sur  le  champ  avec  la  plus  grande  vigueur.  Quatre  escadrons  des  3e 
et  4e  régiments  de  chasseurs  d'Afrique  chargent  sur  un  bataillon  régulier  qui  s'était 
formé  en  carré,  l'enfoncent  et  lui  enlèvent  un  drapeau. 

Combat  du  13  septembre,  au  pied  du  col  d'Ouled-Braham.  —  Les  escadrons  des  3e  et 
4''  de  chasseurs  d'Afrique  font  plusieurs  charges  brillantes. 

Province  de  Constantine.  —  Subdivision  de  Boue.  —  Un  détachement  du  régiment 
fait  partie  d'une  expédition  contre  les  Beni-Salah  ,  du  27  décembre  1840  au  2  janvier 
1841,  pour  venger  l'assassinat  commis  sur  la  personne  du  capitaine  Saget. 

1841.  —  Province  de  Constantine.  -  Un  détachement  du  régiment  prend  part  à 
l'expédition  contre  la  tribu  des  Beni-Ouelban,  le  24  janvier. 

Un  autre  détachement  (garnison  de  Philippeville)  concourt,  les  Ier  et  2  avril,  à  une 
opération  qui  a  pour  but  de  châtier  le  cheik  Ben-el-Lakal,  de  la  tribu  des  Zerdezas. 

Un  escadron  du  3"'  régiment  de  chasseurs  et  quelques  spahis  sont  commandés  pour 
aller  punir  la  tribu  des  Ammers.  Le  20  mai,  au  point  du  jour,  le  détachement  surprend 
les  Ammers,  leur  fait  18  prisonniers,  leur  enlève  de  nombreux  troupeaux. 

120  chevaux  du  3°  chasseurs  et  des  spahis  font  partie  d'une  expédition  contre  la 
tribu  des  Ouled  Salem,  les  12  et  13  août. 

Province  de  Constantine.  —  120  hommes  du  3e  chasseurs  d'Afrique  font  partie  d'une 
expédition  exécutée  par  la  garnison  de  Philippeville,  le  12  septembre,  pour  châtier  des 
Kahaïles.  Le   13,  la  colonne  a  de  brillants  engagements  qui  se  prolongent  pendant 


CHASSEURS  D'AFRIQUE.  633 

Il  heures,   et  elle   taille  en  pièces  eeu\  des   ennemis  qui  ne   peuvent   lui  échapper. 
Camp  d'I'l-  \rrouch         250  hommes  du  22'  de  ligne  et  un  escadron  de  chasseurs  i\u 

S"  régiment  exécutent,  le  28  septembre,  une  razzia  contre  la  tribu  <lcs  lissa. 

1849,  Division  de  Constantine,  —  Le  régimenl  prend  part  à  l'expédition  de  Te« 
hessa  ,  aux  mois  de  mai  et  juin. 

Camp  d'El-Arrouch.  -  70  chasseurs  du  :>'  régimenl  contribuent  a  la  belle  défense  de 
ce  camp,  attaqué  dans  la  journée  du  20  mai,  par  4,000  Kabaïles. 

1843.  —  Le  régiment  lait  partie  de  l'expédition  contre  les  Zerdezas  et  dans  l'Edouglt 
du  12  lévrier  au  II  mars. 

Il  prend  part  à  l'expédition  et  à  la  prise  de  Collo,  du  (»  avril  au  II  mai.  Il  se  trouve, 
au  combat  du  18  avril  à  Bar-POuta,  et  à  celui  du  2  mai  contre  les  Beni-Toufous. 

300  chasseurs  du  régiment  fout,  sous  les  ordres  du  général  Baraguay-d'Hilliers,  des 
expéditions  contre  les  Hanenchas  et  El-Hasnaoui,  depuis  le  20  mai  jusqu'au  Ier  août. 
(Octobre  1843.) 


4""   REGIMENT. 

Le  4'  régiment  de  chasseurs  d'Afrique  a  été  créé  par  ordonnance  du  roi  du  31  août 
1830,  et  organisé  immédiatement  pour  être  employé  dans  la  province  de  Constantine. 

1840.  —  Province  de  Constantine.  —  Deux  escadrons  de  ce  régiment  font  partie  de 
l'expédition  contre  les  Aractas,  du  10  au  20  avril,  et  se  montrent  vaillamment  au  combat 
du  21  avril  sur  l'Oued-Meslùana. 

—  Subdivision  de  Boue. —  Une  partie  du  régiment  concourt  à  l'expédition  contre  les 
Sanendjahs,  les  12  et  13  août. 

Au  combat  de  Merjazergha,  près  Sétit,  le  Ier  septembre,  la  colonne  ayant  rencontré 
l'ennemi,  l'aborde  sur-le-champ  avec  la  plus  grande  vigueur.  Quatre  escadrons  des  4e  et 
:5e'  régiments  de  chasseurs  d'Afrique  chargent  sur  un  bataillon  régulier  formé  en  carré, 
l'enfoncent  et  lui  enlèvent  un  drapeau  qui  est  pris  par  le  maréchal-des-logis  ïellier,  du 
4"'  régiment.  M.  le  chef  d'escadron  de  Lesparda,  de  ce  corps,  est  tué  en  chargeant  à  la 
tête  de  la  troupe  qu'il  commande.  Le  1er  escadron  du  4e  régiment  est  entré  le  premier 
dans  le  carré. 

1841.  —  Suhdivision  de  Boue.  —  Un  détachement  du  régiment  fait  partie  d'une 
expédition  contre  les  Beni-Salah,  du  27  décembre  1840  au  2  janvier  1841,  pour  venger 
l'assassinat  commis  sur  la  personne  du  capitaine  Saget. 

Le  4e  régiment  de  chasseurs,  qui  est  arrivé,  dès  le  mois  de  mars  1841,  dans  la  pro- 
vince d'Alger,  pour  renforcer  la  cavalerie  de  cette  province,  prend  part  à  la  campagne 
du  printemps  et  aux  ravitaillements  de  Medea  et  de  Miliana,  du  1er  au  8  avril,  et  du 
27  de  ce  mois  au  9  mai. 

Le  4'de  chasseurs,  sous  les  ordres  du  général  Baraguay-d'Hilliers,  concourt  à  l'ex- 
pédition de  Boghar  et  de  Thaza,  du  18  mai  au  2  juin. 

Le  régiment  prend  également  part  à  diverses  opérations  exécutées  par  le  même  offi- 
cier-général dans  la  province  d'Alger,  du  G  juin  au  3  juillet. 

—  Province  de  Tittery.  —  Le  régiment  prend  part  à  la  campagne  d'automne  et  aux 
ravitaillements  de  Medea  et  de  Miliana,  aux  mois  de  septembre  et  octobre. 

1842.  —  On  a  déjà  fait  connaître,  au  26e  de  ligne,  les  détails  de  la  glorieuse  défense 
de  22  braves  de  ce  corps,  attaqués  à  Mered,  le  11  avril  1842,  par  300  cavaliers  arabes. 

80 


C34  STATISTIQUE  DES  RÉGIMENTS. 

Pendant  que  cinq  de  ces  militaires  qui  restent  encore  debout  défendent  leurs  cama- 
rades blessés  ou  morts,  M.  le  lieutenant-colonel  Morris,  du  4e  de  chasseurs  d'Afrique, 
arrive  de  Bouffarick  avec  un  faible  renfort  et  se  précipite  sur  la  borde  de  Ben-Salem  ; 
elle  fuit,  et  laisse  sur  la  place  une  partie  de  ses  morts.  M.  de  Corcv,  lieutenant  au  4r  de 
chasseurs,  et  MM.  de  Breteuil,  sous-lieutenant,  et  Hippolvte,  maréchal-des-logis  au  1"  de 
même  arme,  se  sont  précipités  dans  la  mêlée  un  à  un,  à  mesure  qu'ils  arrivaient,  (l'est 
en  grande  partie  à  leur  élan  généreux  que  l'on  doit  d'avoir  sauvé  les  restes  des  22  braves 
qui,  pendant  une  demi-heure,  ont  soutenu  seuls  la  lutte. 

Du  27  avril  au  5  mai,  le  régiment  concourt  au  ravitaillement  de  Miliana.  Le  4  mai, 
la  cavalerie  s'empare,  dans  un  coup  de  main,  d'un  troupeau  de  200  boeufs,  G00  moutons 
et  40  bêtes  de  somme. 

--  Province  d'Alger.  —  Le  régiment  fait  partie  de  l'expédition  sur  le  Chelif,  en  juin 
et  juillet,  sous  les  ordres  du  général  Changarnier. 

Un  escadron  du  4e  de  chasseurs  concourt  à  une  expédition  dans  la  province  de  Tit- 
terv,  sous  les  ordres  du  général  de  Bar,  au  mois  de  juillet. 

Le  régiment  prend  part  à  l'expédition  dans  l'Ouarensenis,  au  mois  de  septembre, 
sous  les  ordres  du  général  Changarnier. 

—  Garnison  de  Miliana.  —  Des  détachements  du  régiment  font  partie  d'une  expédi- 
tion, au  mois  d'octobre,  contre  les  montagnards  du  nord.  Le  24,  la  colonne  se  met  de 
nouveau  en  marche  contre  Ben-Allal  ;  le  28,  au  point  du  jour,  elle  atteint  plusieurs 
tribus  qui  prêtaient  appui  à  ce  lieutenant  de  l'émir,  et,  après  un  combat  assez  vif,  leur 
enlève  loo  prisonniers,  4  ou  5,000  moutons,  500  bœufs,  des  chevaux,  des  mulets,  et 
beaucoup  de  butin.  80  chasseurs  du  4e  régiment  ont  soutenu  seuls  les  efforts  de  l'ennemi. 

Le  régiment  prend  part  à  l'expédition  dans  l'Ouarensenis,  en  novembre  et  décembre, 
sous  les  ordres  du  gouverneur  général. 

1845.  —  Un  détachement  du  4*'  chasseurs  concourt  aux  opérations,  sous  les  ordres 
du  général  de  Bar,  exécutées  aux  environs  de  Cherchell,  en  février  et  mars,  et  à  celles 
conduites  par  le  lieutenant-colonel  de  Ladmirault,  du  11  au  22  avril,  également  aux 
environs  de  Cherchell.  Le  19  avril,  un  peloton  du  4'  atteint  les  Arabes,  en  sabre  dix- 
huit  et  met  le  reste  en  déroute. 

Plusieurs  escadrons  font  partie  de  l'expédition  dans  l'Ouarensenis,  sous  les  ordres  du 
gouverneur  général,  en  mai ,  juin,  jusqu'au  12  juillet.  Le  12  mai,  le  colonel  Pelissier, 
chargé  de  poursuivre  la  tribu  des  Sbihh,  part  avec  la  cavalerie,  le  goum  et  les  zouaves, 
atteint  les  émigrants  sur  le  soir,  et  après  un  petit  combat,  fait  une  des  razzias  les  plus 
considérables  de  cette  guerre. 

Le  4e  régiment  de  chasseurs  fournit  un  détachement  qui  concourt  au  combat  de 
Taguin  et  à  la  prise  de  la  smala  d'Abd-el-Kader,  le  10  mai,  par  S.  A.  R.  monseigneur 
le  duc  d'Aumale. 

55  chasseurs  du  4e  régiment  prennent  part  à  l'expédition  de  l'Ouarensenis ,  en  mai 
et  juin,  sous  les  ordres  du  général  Changarnier. 

Camp  de  Teniet-el-Haad.  —  Un  escadron  du  4e  chasseurs  contribue  à  exécuter  une 
razzia,  le  29  juin,  dans  le  pays  des  Beni-Meda. 

Les  escadrons  qui  ont  concouru  aux  opérations  dirigées  par  M.  le  gouverneur  général 
jusqu'au  12  juillet,  font  ensuite  partie  de  la  colonne  qui,  sous  les  ordres  du  colonel 
Pelissier,  opère  dans  l'ouest  de  l'Ouarensenis,  du  1:5  juillet  au  11  août.  Le  20  juillet , 
le  colonel   Pelissier  aperçoit  la  tribu  des  Ouîed-I.aba  qui  émigrait.  Il  la  poursuit  et 


CtiASSEURS  h'Ab'UlOUK.  635 

'atteint.  L'ennemi  laisse  entre  nos  mains  i:><>  prisonniers,  210  bœufs  et  3,000  inonlons. 


Octobre  1843. 


MOUT  DE  S1DI-EMBARAK. 

1843  (  Novembre).  —  Ce  brillant  t'ait  d'armes  l'ait  le  plus  grand  honneur  au  général 
Tempoure,et  au  colonel  Tartas,  du  4e  chasseurs,  «jui  est  entré  le  premier  à  la  tête  de  la 
cavalerie  dans  le  carré  arabe.  Laissons  parler  le  maréchal  de  camp  Tempoure  : 

Je  tonnai  une  colonne  de  marche,  composée  de  huit  cents  hommes  d'infanterie  choisis 
parmi  les  plus  valides  et  de  trois  cents  chasseurs  des  2e  et  4e  régiments,  des  spahis 
d'Oran  et  de  trente  cavaliers  indigènes  -,  après  plusieurs  jours  d'une  marche  excessi- 
vement pénible  et  incertaine,  pendant  laquelle  il  fallait  à  chaque  instant  s'arrêter 
pour  retrouver  la  trace  perdue,  nous  arrivâmes  à  l'entrée  de  la  vallée  de  Malah 
Tout  à  coup  nous  aperçûmes  une  forte  fumée  sortant  d'un  bois;  je  ne  doutai  pas  que 
l'ennemi  ne  fût  là. 

Je  formai  ma  cavalerie  sur  trois  colonnes,  forte  chacune  de  deux  escadrons.,  et  der- 
rière celle  du  centre  je  plaçai  deux  escadrons  en  réserve.  Je  donnai  au  colonel  Tartas, 
du  4e  chasseurs,  le  commandement  de  cette  cavalerie  ;  derrière  la  réserve  je  plaçai 
trois  cent  cinquante  hommes  d'élite  et  un  obusier  de  montagne,  sous  les  ordres  du 
colonel  Uoguet,  du  41e.  Je  laissai  deux  cent  cinquante  hommes  d'infanterie  et  deux 
obusiers  à  la  garde  de  mon  convoi ,  qui  dut  me  suivre  avec  la  plus  grande  vitesse 
possible,  précédé  à  courte  distance  par  le  commandant  Bosc,  du  13e  léger,  à  la  tête 
de  deux  cents  hommes  d'élite. 

Ces  dispositions  prises,  je  me  remis  en  marche,  en  profitant  de  tous  les  mouvements 
de  terrain  pour  masquer  mon  approche.  Nous  continuâmes  ainsi  jusqu'à  un  quart  de 
lieue  d'une  petite  colline  masquant  le  lieu  d'où  sortait  la  fumée,  sans  avoir  aperçu  un 
seul  être  vivant;  mais  bientôt  nous  vîmes  un  cavalier  sortir  d'un  taillis,  tirer  un  coup 
de  fusil,  et  s'enfuir  à  toute  bride.  Je  fis  alors  prendre  le  grand  trot,  et,  arrivés  sur  la 
colline,  nous  aperçûmes  l'ennemi  à  portée  de  fusil. 

Avant  d'aller  plus  loin,  je  dois  vous  faire  connaître  ce  qui  s'était  passé  dans  le  camp 
arabe.  En  commençant  sa  marche  vers  l'ouest,  et  pendant  la  route,  Sidi-Embarak 
n'avait  point  connaissance  de  ma  sortie  de  Mascara  ;  il  était  si  loin  de  croire  qu'on  fut 
à  sa  poursuite  qu'il  ne  se  gardait  même  pas  de  ce  côté.  11  n'avait  de  poste  qu'à  l'ouest, 
craignant  quelque  entreprise  de  M.  le  général  Bedeau.  La  sécurité  la  plus  complète 
régnait  encore  dans  le  camp,  lorsque  l'Arabe  dont  j'ai  parlé  plus  haut  arriva  à  toute 
bride,  jetant  le  cri  d'alarme. 

Sidi-Embarak  fit  aussitôt  prendre  les  armes  ;  il  forma  ses  deux  bataillons  en  colonne 
serrée,  les  drapeaux  en  tête,  et  les  mit  en  marche  au  son  du  tambour.  Ils  étaient  déjà 
arrivés  au  milieu  d'une  petite  plaine  qui  les  séparait  d'une  colline  boisée  et  rocheuse 
qu'ils  voulaient  gagner  ;  mais,  voyant  qu'ils  n'en  avaient  pas  le  temps,  ils  s'arrêtèrent 
et  firent  ferme.  11  n'y  avait  pas  un  instant  à  perdre;  la  cavalerie  mit  le  sabre  à  la  main  ; 
je  lui  avais  prescrit  de  ne  pas  tirer  un  seul  coup  de  fusil ,  et  j'ordonnai  la  charge.  Elle 
se  fit  dans  un  ordre  admirable;  le  colonel  Tartas,  dont  l'élan,  le  sang-froid  et  le  bril- 
lant courage  ne  sauraient  être  trop  exaltés,  dépassait  seul  son  1er  escadron,  et  entra 
le  premier  dans  les  bataillons  ennemis  à  travers  une  vive  fusillade,  pendant  que  les 
deux  colonnes  tournantes  les  enveloppaient  et  leur  enlevaient  tout  espoir  de  salut. 


036  STATISTIQUE  DES  REGIMENTS. 

Eu  peu  d'instants,  tout  fut  culbuté;  mais  c'était  surtout  vers  la  tète  de  la  colonne 
que  se  précipitaient  mes  braves  cbasseurs  et  spahis  ;  le  lieutenant-colonel  Sentuary  était 
sur'ce  point  et  les  entraînait  par  son  exemple  :  c'était  là  qu'étaient  les  drapeaux.  Tous 
ceux  qui  étaient  autour  furent  sabres,  et  ces  glorieux  trophées  tombèrent  entre  nos  mains. 

Jusque  là  le  succès  était  grand,  mais  ce  n'était  pas  tout  :  il  y  manquait  Sidi-Embarak, 
le  conseiller  d'Abd-el-Kader,  son  véritable  homme  de  guerre.  Était-il  parvenu  à  s'échap- 
per? Je  commençais  à  le  craindre,  quand  le  capitaine  des  spahis  Cassaignoles  vint 
m' apprendre  qu'il  avait  été  tué  sous  ses  yeux. 

Après  avoir  été  témoin  de  la  mort  de  ses  porte-drapeaux,  de  l'horrible  massacre  qui 
venait  d'avoir  lieu  ,  le  kalifat,  accompagné  de  quelques  cavaliers,  avait  cherché  à  fuir; 
mais,  suivi  de  près  par  le  capitaine  Cassaignoles,  qui  l'avait  distingué  dans  la  mêlée 
à  la  richesse  de  ses  vêtements,  il  avait  été  atteint  au  moment  où  il  cherchait  à  gagner 
l'escarpement  rocheux  qui  ferme  la  vallée  à  l'est. 

Là,  perdant  tout  espoir  de  salut,  il  s'était  déterminé  à  vendre  chèrement  sa  vie  :  d'un 
coup  de  fusil,  il  avait  tué  le  brigadier  du  2e  chasseurs  Labossaye  ;  d'un  coup  de  pistolet 
il  abattit  le  cheval  du  capitaine  Cassaignoles,  qui  avait  le  sabre  levé  sur  lui  ;  puis,  d'un 
autre  pistolet,  il  avait  blessé  légèrement  le  maréchal  des  logis  des  spahis  Siquot,  qui  ve- 
nait de  lui  assener  un  coup  de  sabre  sur  la  tète.  Dégarni  de  son  feu,  il  avait  mis  l'yata- 
gan à  la  main  ;  ce  fut  alors  que  le  brigadier  Gérard  termina  cette  lutte  désespérée  en  le 
tuant  d'un  coup  de  fusil. 

Les  résultats  de  ce  brillant  combat  sont  :  quatre  cent  quatre  fantassins  et  cavaliers 
réguliers,  dont  deux  commandants  de  bataillon  et  dix-huit  sciafs  (capitaines)  restés  sur 
le  carreau  ;  deux  cent  quatre-vingts  prisonniers,  dont  treize  sciafs  ;  trois  drapeaux,  celui 
du  bataillon  de  Sidi-Embarak,  celui  du  bataillon  d'El-Berkani,  et  enfin  celui  de  l'émir 
Abd-el-kader  ;  six  cents  fusils,  des  sabres,  des  pistolets  en  grand  nombre,  cinquante 
chevaux  harnachés  et  un  grand  nombre  de  bêtes  de  somme. 


SPAHIS 

(CORPS  DE  CAVALERIE  INDIGÈNE, 


Indépendamment  de  la  cavalerie  formée  en  1831  et  1832,  trois  corps  de  spahis  ont 
été  organisés,  le  I"  en  septembre  1834  ,  pour  la  province  d'Alger;  le  2L'  en  juin  183.> , 
pour  la  subdivision  de  Bone  ;  le  3''  en  août  1830,  pour  la  province  d'Oran. 

Ces  corps,  composés  d'indigènes  et  d'un  certain  nombre  de  Français,  se  recrutaient 
parmi  les  cavaliers  arabes  les  mieux  montés  et  sur  lesquels  on  avait  les  meilleurs  ren- 
seignements. 

Les  spahis  ont  justifié  les  espérances  que  l'on  avait  conçues  de  leur  institution,  ainsi 
qu'on  l'a  vu  par  les  notices  de  chaque  régiment  d'infanterie  ou  de  cavalerie  ;  aussi  cette 
institution  a-t-elle  reçu  depuis  1811  un  grand  développement,  ainsi  que  l'indique 
l'ordonnance  du  7  décembre  1841  qui  porte  le  corps  de  cavalerie  indigène  à  vingt  esca- 
drons et  leur  conserve  le  nom  de  spahis. 

Ces  spahis,  répartis  dans  les  différentes  provinces  de  l'Algérie,  sont  placés  sous  le 
commandement  supérieur  du  colonel  Youssouf. 


.'J>  . 


SPAHIS 


('.  K\  I)  VU  M  ES     M  A  VU  KS. 


GENDARMES  MAURES. 


637 


L  I    \  h  \  l>.  \M  .s     M   M    1,1   S 


Indépendamment  de  l'aga  des  Arabes  el  des  gardes  chargés  de  la  police  intérieure  a 
Alger,  et  placés  sous  les  ordres  du  commandant  eu  chef  du  corps  d'occupation,  il 
existait ,  en  1831,  une  garde  extérieure  composée  de  scheiks  et  de  chaouchs,  qui ,  sous 
le  nom  français  de  gardes  champêtres,  étaienl  de  véritables  gendarmes  maures. 

Depuis  leur  création,  les  gendarmes  maures ,  chargés  de  la  police  rurale  à  Alger, 
ont  été  commandes  par  deux  scheiks  ayant  le  rang  et  la  solde  de  maréchal-des-logis. 

Les  gendarmes  maures  taisaient  autour  d'Alger  et  de  Houe  un  service  de  surveillance 
et  de  police  qui  contribuait  efficacement  à  amener  dans  toute  retendue  de  notre  occu- 
pation la  sécurité  des  communications  et  celle  des  propriétés.  Plusieurs  d'entre  eux 
étaient  spécialement  préposes,  dans  certaines  circonstances  ,  à  la  garde  des  blockhaus, 
Leurs  connaissances  des  localités  et  des  habitudes  des  indigènes  rendaient  très-utiles 
les  renseignements  qu'ils  pouvaient  fournir  sur  l'état  du  pays. 

Les  gendarmes  maures  ont  été  dissous  depuis  l'ordonnance  du  21  décembre  1841, 
qui  organise  des  corps  de  troupes  indigènes  en  Algérie. 


S 


CR1YM 
HERE! 


AîL&IËIRIIIE. 


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VMBROISE  TARDIKl 


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TAKLK  DES  CHAPITRES. 


\\  \\  r  -  Propos 


HAPITBE    1". 
HAPITBE    II. 
HAPITBE   III. 
HAPITBE*  IV. 
SAPITBE   V. 


H  A  PITRE    I\. 
HAPITBE  X. 
HAPITRE   XI. 


—  Description  physique  de  la  région  de  l'Atlas.    ...  i 

—  Temps  primitifs.  —  Domination  carthaginoise.  ...  i!> 

—  Domination  romaine.  —  I.a  république :{■.* 

—  Domination  romaine.  —  Les  empereurs :>:> 

-  Domination  romaine.  —  Les  empereurs.       Décadence 

de  l'empire n 

Chapitre  VI.       —  Domination  vandale 87 

Chapitre  VII.      —  Domination  gréco-bysantine 109 

Chapitre  Mil.    —  Domination  arabe j2.-> 

—  Domination  berbère 151 

—  Domination  turque.  —  Fondation  de  l'odjeac  d'Alger.  165 

—  Domination  turque.  —  La   Piraterie 18!) 

—  Domination  française.  —  Causes  de  l'expédition   de 

1830,  etc 249 

Chapitre  XII.     Domination  française.  —  Entrée  de  l'armée  française  à 

Alger.  —  Aspect  et  description  de  la  ville ,  etc.  .  .  31-4 
Chapitre  XIII.    —  Sensation  que  produit  en  France  la  prise  d'Alger.  — 

Expédition  de  Hlidali ,  etc 3ô.> 

Chapitre  XI\.         Gouvernement  du  général  Clause! :{7? 

Chapitre  XV.  Gouvernement  du  général  Bertbézène   et  du  duc  de 

Rovigo :}})«) 

Chapitre  XVI.  --  Gouvernement  du  général  Voirol  et  du  comte  d'Erlon.  -nr 
Chapitre  XVII.  —  Gouvernement  du  maréchal  Clause!   et  du  comte  de 

Damrémont i  j .  > 

Chapitre  XVIII.  —  Gouvernement  du  maréchal  Valée 193 

Chapitre  XIX.    —  Gouvernement  du  général  Bugeaud 527 

Chapitre  XX.     —  Situation  de  la  domination  française ;">47 

Statistique  historique  des  régiments  envoyés  en  Afrique  depuis  1 830.    .    .  :,;; 


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